CHAPITRE XIV. RUSSIE.
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Origine du nom de Russie. — Novogorod et Kioff. — Première expédition russe contre Constantinople. — Expéditions réitérées contre l'Empire grec. — Relations commerciales entre les deux pays. — Introduction du Christianisme en Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet empire naissant. — Expédition des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette ville par leurs armes. — Division de la Russie en plusieurs principautés. — Conquête de ce pays par les Mogols. — Origine et progrès de Moscou. — Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son organisation actuelle. — Union forcée avec l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. — Description des sectes russes ou les Raskolniky. — Les Strigolniky. — Les Judaïstes. — Effets de la réforme du XVIe siècle sur la Russie. — Rectification des livres sacrés et schisme qui en est la suite. — Terribles actes de superstition. — Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. — Superstitions payennes. — Les Eunuques. — Les Flagellants. — Les Malakanes ou Protestants. — Les Doukhobortzi ou Gnostiques. — Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. — Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet.
L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres sectes.
Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes, ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en frémissant le nom des Russes (Ρως). Une violente tempête, attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les intérêts de leur commerce.
Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent également le nom de Russie.
Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor, après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg, sauf quelques modifications.
Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe, favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.
Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace, qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu, demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne, à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en imposant le baptême à ses sujets.
Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de l'Orient.
Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves, non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes, guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes, fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois républiques, régies par des institutions entièrement populaires. Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.
La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays. Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église, gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain.
Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en 1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer Caspienne.
Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak.
Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc, à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent, comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour secouer le joug, vers la fin du XVe siècle.
Telle fut l'origine de Moscou, le cœur de l'empire russe actuel, formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la Lithuanie.
Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de choses se rétablît par l'expulsion des Latins.
Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070 à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch, située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie, devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique. Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs.
Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui les leur restituait à titre de tenanciers.
La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales, où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en toute sécurité.
Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou, s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418. Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs, les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou, promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé Stoglav, c'est-à-dire les Cent-Chapitres.
En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux czar Fœdor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine fut fondée à Moscou par le czar Fœdor, fils d'Alexis; il pourvut cet établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff, que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764, l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc. Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814.
Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé sur la situation des églises, des écoles, etc.
Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves. Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part, et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe, s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient prétendre à rien de plus avantageux.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe, c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la dénomination générale de Raskolniky ou Schismatiques.
Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en 1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il, une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette secte.
Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte.
Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique témoignage de leurs ennemis.
Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien, astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme, car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de cœur. Ils suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un certain Gabriel et un laïque de haut rang.
Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence, aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant réduit la république de Novogorod en province de son empire, transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin, secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon, qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en 1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe.
Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions, et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images. C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires, qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents, interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs accusateurs.
La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe aucune trace.
La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en 1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius, Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons, en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans, mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk, et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines. Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en 1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants, de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une église au culte évangélique. (Slavonia Reform., p. 262). L'on sait qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance. Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en 1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier Protestant de cette famille.
Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa, sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités considérables sous cette domination, était tombé dans la plus grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en 1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave, fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa mort en 1555.
On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés. L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664, entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.
Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte. Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre; mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.
Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe, malako, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux Istinniyé Christiané, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel, s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort.
On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante, avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843, par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante de leur croyance:
Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout; tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu. Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent aux dix commandements l'interprétation suivante:
Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des images est interdit.
Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment.
Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible.
Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande l'obéissance envers toutes les autorités.
Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime, excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on commet en détournant les autres de la vérité par des paroles trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Durant les paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier.
En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise fréquentation.
Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne que le vol.
Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie, flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage.
Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les convoitises et de toutes les passions.
Ils complètent ainsi leur Confession de foi:
«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force. L'homme, pour devenir capable de bonnes œuvres et de fidélité aux commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique.
»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.»
En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent:
«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses œuvres, pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de la parole de Dieu.
»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir le pain et le vin en substance.»
Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque, en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu, Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium.
En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest. Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous. Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et mesura la terre de son corps.
Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée dans le même dessein.
L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III), légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe, en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie, d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul, particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski, gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document, étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions recherchées qu'il renferme:
«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher, et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute éternité.
»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.
»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la création et dans le cœur de la créature, qui donne à tout le mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque battement du cœur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.
»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, échauffe leurs cœurs, les guide vers le ciel, et les offre sur l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à Dieu.»
Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus miracles du corps.»
Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre cœur les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un breuvage de joie et de félicité.
La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non. Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:
Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de ce qu'il est.
Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles, suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi; Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi, Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils l'adorèrent.
Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la colonie devint florissante.
En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée Ray i Mouka, c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.
Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de Bessarabie, le 26 janvier 1841.
Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.