CHAPITRE VIII. POLOGNE. (Suite.)
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Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. — Projet de synode national combattu par les intrigues du cardinal Commendoni. — Efforts des Protestants polonais pour opérer l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. — Consensus de Sandomir. — Déplorables conséquences de la haine des Luthériens contre les autres confessions protestantes. — Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. — Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le pays. — Le cardinal Hosius. — Introduction des Jésuites.
J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité. Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait les cinq demandes ci-après:
1o La faculté de dire la messe dans la langue nationale;
2o La communion sous les deux espèces;
3o Le mariage des prêtres;
4o L'abolition des annates;
5o La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.
Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays. Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563 vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure, appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier, pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la reine Marie pour la restauration de la religion romaine.
J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu, comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures, suscitait entre eux ces luttes interminables.
Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions, à savoir: 1o La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit dans la Grande-Pologne; 2o la confession de Genève ou de Calvin, dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle appartenaient les principales familles polonaises; 3o la confession luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek, un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants polonais des lettres de félicitations.
Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les Luthériens; c'était une œuvre difficile, attendu les différences de dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski, invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but, et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent, en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer l'Église de Bohême.
Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les Luthériens, avec leur dogme de la consubstantiation, qui se rapproche beaucoup plus de celui de la transsubstantiation que de la doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch, qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême, était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;—que tous les Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient le salut de leurs âmes,—et qu'il était beaucoup plus criminel de se rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants, encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église. L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en Pologne.
L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit, professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka, commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée. Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski.
La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en 1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres, la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée. Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible, par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi, accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses; il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel. L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de grandes divisions sur les questions de doctrine entre les Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ. Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn, dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ, en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en 1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci l'unité et un corps de doctrine.
Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la publication de son livre De Jesu Christo servatore, souleva de violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en 1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir les fatales conséquences!
Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne, Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet, s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les partisans de la Réforme.
Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et 1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de continuelles invasions,—condamnée par le sentiment national,—et, de plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent vaillamment dans les légions romaines,—une telle règle ne pouvait être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre intitulé Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ, etc., communément appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires, erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice historique.
Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La collection appelée Bibliotheca fratrum polonorum est très estimée, et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité? L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au cœur si noble, qui s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le nom de lord Dudley Stuart?
Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison d'appeler le grand cardinal.
En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit, et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.
Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût déployée contre les ennemis du pape.
Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui, par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.
Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la population protestante de cette ville montra une opposition si vive, qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite la faveur de la princesse Anne, sœur du roi Sigismond-Auguste. Plus tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts du pays.