CHAPITRE VI. POLOGNE.
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Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. — Introduction du Christianisme. — Influence du clergé germanique. — Existence des Églises nationales. — Influence du Hussitisme. — Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. — Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence nationale. — Projet de réforme ecclésiastique présenté à la Diète de 1459. — Doctrines protestantes en Pologne avant Luther. — Progrès du Luthéranisme en Pologne. — Affaire de Dantzick. — Caractère de Sigismond. — Situation politique du pays. — Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions religieuses. — Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. — Émeute soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet évènement. — Premier mouvement contre Rome. — Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre les Protestants. — Irritation produite par ses résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques. — Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome; influence de ses écrits. — Dispositions du roi Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.
L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne, non point par la force matérielle, mais par la force morale;—non point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'agitation pacifique, entraînant parfois des actes de violence; elle fut vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et partout, contribué puissamment au développement intellectuel, politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et, dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus éminents esprits.
Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les chevaliers teutoniques, à savoir: que les Chrétiens sont autorisés à convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des infidèles appartiennent de droit aux chrétiens; principe en vertu duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse, habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise, baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.
Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs, l'opinion personnelle de ce prince.
Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble cœur et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité, refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient exécutés ou bannis.
Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse. Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États, et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les paisibles manœuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai le roi des brebis et des boucs.»
Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui, pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles formaient de petites républiques, administrées par des magistrats civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.
L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme dans la province de Cracovie.
Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie (Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation de l'hérésie.
Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines des Réformistes. Les Institutes de Calvin étaient lues et commentées devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode national. Ce vœu, partagé par un grand nombre de personnages considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande œuvre, était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de mes lecteurs sur ce personnage éminent.