CHAPITRE III. BOHÊME. (Suite).
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Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. — Ziska. — Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. — Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. — Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. — Destruction de quelques églises et couvents par les Hussites. — Invasion et défaite de l'empereur Sigismond. — Négociations politiques. — L'anglais Pierre Payne. — Ambassade à la Pologne. — Arrivée de forces polonaises au secours des Hussites. — Mort de Ziska. — Son caractère.
La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens. L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté, défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du pays.
Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces, à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les croyances des deux partis prirent un développement distinct et une forme définitive.
Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui, leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès.
Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V. Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme des chiens muets quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef, de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église.
Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville; on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi, guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir, et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes. Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire, Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir. Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.» Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès du roi, et accrut son influence parmi le peuple.
Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs provinces de la Bohême.
Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses, s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours, les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la terrible lutte qui en fut la conséquence.
Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki, disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique.
«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable s'était réunie dans une vaste plaine appelée les Croix, qui borde la route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob, Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek (agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage. La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas leurs vêtements sacerdotaux.
»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda, curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que cette foule eût quitté la plaine des Croix, un seigneur invita l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités, elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant, convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants. Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau, qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée, Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite. Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin, qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes réjouissances.»
Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs pèlerinages pacifiques et tout religieux.
Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour toucher la corde la plus sensible de leurs cœurs et la faire vibrer avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si curieuse:
Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et couvents furent pillés.
Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites, qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces, en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi, n'eut jamais besoin de recrues.
Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.
Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques. Voici ces articles:
«1o La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie;
»2o Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme le Christ l'a établi;
»3o Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère. Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis, vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité;
»4o Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie qu'on y tolère les désordres.»
Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté, établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois: Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète répondit par une adresse qui montre combien étaient entré profondément, dans le cœur des Hussites, le sentiment de religion et de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:
«1o Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre sauf-conduit.
»2o Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que Jean Huss.
»3o Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr.
»4o Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume.
»5o Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques déclarés.»
On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et aux railleries de l'univers.
On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême, sans que les États y eussent consenti, etc.
Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges, les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés nationales.
Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les provinces de l'Empire.
Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.
Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, d'être un Russe, ennemi du nom chrétien. On dit même qu'il avait été élevé dans l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire, lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un pays aussi bouleversé.
Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle, fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du service.
En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome, moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice.