VIII.—LES SEMI-VOYELLES
Reading edition
1º Divorce entre la poésie et l’usage.
On se rappelle que les trois voyelles extrêmes, i, u, ou, quand elles sont suivies d’autres voyelles, font presque nécessairement diphtongue avec elles, et, se prononçant très rapidement, doivent être tenues pour des consonnes autant que pour des voyelles.
Quand le groupe est précédé d’une autre voyelle, il n’y a pas de discussion possible, et la synérèse entre les deux dernières est nécessaire et manifeste: na-ïade, plé-ïade, pa-ïen, fa-ïence, a-ïeux, ba-ïonnette[459].
Si au contraire le groupe est précédé d’une consonne, il y a alors une très grande différence à faire entre la prose et la poésie, car les poètes s’en tiennent encore aujourd’hui, dans la plupart des cas, à des traditions de plusieurs siècles, qui remontent aux origines latines, et par suite ils ne comptent guère comme diphtongues que les diphtongues étymologiques. Or il n’y en a plus que deux en français: ié et ui. Encore ie et ui ne sont-ils pas diphtongues partout étymologiquement: aussi ie est-il diphtongue pour les poètes dans pied, mais non dans épi-é; dans dieu, mais non dans odi-eux; dans rien, mais non aéri-en; ui est diphtongue pour eux dans puits, mais non ru-ine, dans bruit, mais non ingénu-ité[460].
Les poètes admettent encore les diphtongue ions et iez dans les imparfaits et les conditionnels, mais point ailleurs: ils distinguent ainsi les imparfaits alliez, mandiez, des présents alli-ez, mendi-ez, etc., les imparfaits portions, inventions, etc., des substantifs porti-ons, inventi-ons[461].
En dehors de ces cas, les diphtongues sont rares chez eux: les groupes ia, io, iu, fournissent à peine quelques exceptions courantes, comme diable ou pioche; de même les autre groupes, commençant par u et ou: ainsi duègne et oui.
Nous n’insisterons pas sur la question, ceci n’étant pas un traité de versification, mais il importait que le lecteur fût averti que dans ces rencontres les vers doivent très souvent se prononcer autrement que la prose.
2º La semi-voyelle Y.
La plus importante et la plus fréquente des semi-voyelles, et celle qui se forme le plus facilement, c’est celle qui provient de l’i: dans cette fonction elle s’appelle yod, et sa prononciation se marque commodément par y.
I. Après une consonne.—Le groupe ia est assez fréquent, et se trouve par exemple dans un grand nombre de finales: -ia, -iable, -iaque, -iacre, -iade, -iaffe, -iage, etc. Le groupe ie n’est pas moins fréquent. Mais quel que soit le groupe, ia, iai ou ian, ié, iè, ien ou ieu, io, ion ou iu, partout c’est ya, yai, yé, etc., qui se prononcent, même si l’i appartient étymologiquement à la syllabe précédente, ce qui d’ailleurs est le cas ordinaire: mar-yage, byais, or-yent, ép-yer, nyèce, coméd-yen, pluv-yeux, ag-yoter, pass-yon, bin-you, op-yum.
Toutefois, si l’i appartient à un préfixe qui garde son sens plein, la séparation est maintenue: anti-alcoolisme, archi-épiscopal.
D’autre part, il ne faut pas non plus qu’il y ait dans la prononciation même un obstacle à la formation de la diphtongue. Ainsi il est clair que lier ou nier en tête d’une phrase se prononceront difficilement en une syllabe.
Mais surtout la synérèse est impossible, quand l’i est précédé soit de l’u consonne, soit, et plus encore, de l’un des groupes à liquide finale, bl, br, cl, cr, etc. L’i (ou y) reste donc nécessairement voyelle dans des mots comme qui-étisme, et surtout maestri-a, dry-ade, tri-ait, fabli-au, oublier, pri-ère, Adri-en, oubli-eux, bri-oche, tri-omphe, Bri-oude, stri-ure ou atri-um. Mieux encore: on sait qu’à la suite des mêmes groupes, les diphtongues originelles ont dû se décomposer avec une nécessité qui s’est imposée aux poètes eux-mêmes, dans les mots tels que meurtri-er, sabli-er, devri-ons, devri-ez[462].
Mais on notera ici un phénomène remarquable: dans tous les mots où l’i reste ainsi rattaché à la syllabe précédente, il se développe spontanément entre l’i et la syllabe qui en reste séparée, un yod, qui s’ajoute à l’i: qui-étisme, bri-oche et meurtri-er se prononcent en réalité qui-yétisme, bri-yoche, et meurtri-yer, de même que plus haut nous avons vu la finale i-e prolongée aboutir à i-ye: la vi-ye[463]. Que dis-je? pour distinguer l’imparfait du présent dans les verbes en i-er, tandis que vous étudi-ez se prononce ordinairement étud-yez, étudi-iez se prononce en réalité étudiy-yez[464]. Daign-iez, dont le cas est pareil, est même fort difficile à prononcer.
II. Décomposition de l’y grec entre deux voyelles.—Nous avons dit que l’i est assez rare entre deux voyelles dans le corps d’un mot. L’y grec y est au contraire assez fréquent. Il se produit alors une décomposition de l’y grec en deux i, qui appartiennent à des syllabes différentes; et alors le premier altère ou diphtongue la voyelle précédente, tandis que le second devient semi-voyelle: payer ou grasseyer se prononcent pai-yer et grassei-yer; royal se prononce roi-yal; fuyard se prononce fui-yard.
Il est évident que roi ne peut pas s’accommoder de ro-yal, ni fuir de fu-yard. Mo-yen, qu’on entend encore parfois, est tout à fait suranné et détestable, malgré les efforts de Littré[465]; vo-yons ou a-yant, qu’on entend aussi, sont peut-être encore pires; savo-yard et bru-yant, qui ne sont pas rares, ne sont guère meilleurs; écu-yer serait plus justifié, mais il y a beau temps qu’il est passé à écui-yer.
Mais voici un phénomène plus curieux: l’y grec se décompose même à la fin du mot, le second i faisant syllabe à lui seul, dans pays (pè-i), et par suite payse, paysan, paysage, dépayser, malgré la consonne articulée qui suit. Il en est de même devant l’e muet, dans abbaye (abè-i), qui a ainsi quatre syllabes, si on compte la muette. On prononce d’ailleurs abè-yi aussi souvent que abè-i; mais on dit plus généralement pè-i, pèi-se, pè-isage[466].
J’ajoute qu’ici aussi, bien entendu, la décomposition de l’y grec n’empêche pas la formation de deux yods dans les imparfaits et subjonctifs en -ions et -iez: fuyions, fuyiez se prononcent en réalité fuiy-yons, fuiy-yez.
Cette décomposition de l’y grec entre deux voyelles est en français une règle très générale. On y trouve cependant un certain nombre d’exceptions qu’il faut indiquer: je veux dire des mots qui ne décomposent pas l’y grec, mais gardent intacte la voyelle qui le précède[467].
1º L’a reste intact dans le populaire fa-yot, dans ta-yon et ta-yaut, qui s’écrit aussi taïaut, dans bra-yette, qui est plutôt braguette (mais non dans brayer ou brayon), et dans ba-yer aux corneilles, qui devrait être bai-yer (comparez bouche bée, béant): une confusion s’est faite avec bailler depuis fort longtemps, contre laquelle il est impossible de réagir[468].
L’a se maintient aussi dans coba-ye, cipa-ye, ba-yadère et papa-yer, qui sont des mots d’origine étrangère, ainsi que dans l’expression exotique en paga-ye[469].
2º L’o reste intact dans bo-yard et go-yave, mots étrangers, et dans cacao-yère, pour conserver le simple cacao, mais non dans voy-ou, qui vient de voie, ni dans savoy-ard, qui vient de Savoie, ni dans les mots en -oyau, où la prononciation par o est devenue exclusivement populaire[470].
3º L’u reste intact dans gru-yer, mot étranger, ordinairement aussi dans thu-ya, qui est dans le même cas; de plus dans bru-yère, qui a peut-être été maintenu par le nom propre La Bru-yère, et dans gru-yère, qui est aussi originellement un nom propre.
La tendance à décomposer l’y dans les mots français est si forte qu’on prononce quelquefois thui-ya et que gru-yère lui-même, nom propre francisé en nom commun, est parfois articulé grui-yère, malgré la difficulté; mais c’est assez rare. Avec l’u, c’est plutôt le phénomène contraire qui se produit, c’est-à-dire qu’on paraît tendre parfois à revenir de ui à u.
Ainsi le mot tuyau, peut-être sous l’influence de gru-yère, est en voie de perdre sa prononciation correcte; sans doute, même en dehors des puristes, il y a encore beaucoup de gens, des femmes surtout, qui prononcent tui-yau; mais la prononciation populaire tu-yau est aujourd’hui répandue partout et paraît devoir prévaloir[471].
De même tu-yère. On altère parfois jusqu’à bruyant, qui vient de bruit, sans doute par l’analogie de bru-yère; mais je ne pense pas que bru-yant, qui est fort incorrect, puisse se généraliser[472].
On peut ajouter ici que le mot alleluia, quoiqu’il n’ait point d’y grec, se prononce le plus généralement allelui-ya, comme le latin quia.
III. Changement de l’Y grec en I.—Une autre modification s’est faite à la prononciation de l’y grec dans les verbes en -ayer, -oyer, -uyer; ou plutôt il s’est changé en i simple devant un e muet, au présent, au futur et au conditionnel, d’où disparition du yod: noi(e), noi(e)ra, noi(e)rait[473].
Seuls les verbes en -eyer ont gardé partout l’y grec; mais grasseyer est le seul qui soit répandu.
Les verbes en -ayer, qui sont fort rapprochés des précédents, hésitent souvent entre deux formes et deux prononciations: pai(e) et pai(e)ra, ou paye (pai-ye) et payera (pai-yera). Au futur et au conditionnel, l’i l’emporte sans conteste, et si l’on dit encore rai-yera ou pai-yera, on ne dit plus effrai-yera, plus guère essai-yera ou balai-yera. Au présent, l’y grec se maintient un peu mieux: j’essai-ye et surtout je rai-ye sont fort usités; je balai-ye ou je pai-ye le sont moins, mais sont encore très corrects[474].
Ce phénomène a complètement disparu des verbes en oyer, et des formes comme noye ou flamboye sont tout à fait inusitées, malgré le voisinage de noyons et flamboyons. Il est vrai qu’on entend encore assez souvent dans le peuple soye (soi-ye) et soyent, sans doute par analogie avec soyons, soyez; mais cette prononciation est extrêmement vicieuse, d’autant plus qu’on écrit sois et soit au singulier; et quoiqu’on écrive assez sottement aie et aies, comme voie, avec des e muets, la prononciation ai-ye ou voi-ye, qu’on entend parfois, n’est pas moins condamnable aujourd’hui[475].
IV. L’I ou Y grec initial devant une voyelle.—L’y grec initial devant une voyelle est toujours consonne: yacht, yatagan, et les poètes eux-mêmes ont bien de la peine à le séparer[476].
On peut considérer le groupe il y a comme un cas particulier de ce fait général: ce n’est qu’en vers que il y a peut compter pour trois syllabes; mais quand on parle, on n’en fait que deux, quoiqu’il y ait trois mots[477].
Le phénomène est le même pour il y eut, il y aura et toute la conjugaison, et aussi pour la conjugaison de il y est. Le phénomène est même bien plus marqué encore pour ça y est, où y se trouve entre deux voyelles, cas identique à celui de na-ïade ou go-yave[478].
Quant à l’i, on ne le trouve en tête des mots que dans quelques mots savants d’origine latine, où l’usage ordinaire, à défaut des poètes, en fait aussi une consonne: ïambe, iode, ionique, iota, iule et leurs dérivés. En revanche, l’adverbe hi-er a deux syllabes depuis le XVIᵉ siècle, et ne doit pas se prononcer yer, sauf en vers, quand la mesure l’exige; tout au plus peut-on dire avantyer, et ce n’est nullement nécessaire[479]. Il n’en est pas de même du groupe initial hiér- (hiéroglyphe, hiérarchie), qui ne fait deux syllabes qu’en vers et encore pas toujours[480].
Pour terminer sur ce point, nous ajouterons que la prononciation actuelle des ll mouillés les assimile complètement au yod, par exemple dans taille, abeille, fille, etc., qui se prononcent ta-ye, abe-ye, fi-ye; d’où il résulte que les finales de prier et briller se prononcent exactement de la même manière: pri-yer, bri-yer[481].
Le gli italien est dans le même cas que les ll mouillés. Enfin gn mouillé diffère peu de ny: les finales de daigner et dernier sont à peu près identiques. Nous reviendrons sur tous ces points dans les chapitres consacrés aux consonnes[482].
3º La semi-voyelle U.
Les autres semi-voyelles nous arrêteront moins.
Les groupes de voyelles qui commencent par u, à savoir ua, uai, ué, uè, uei, ui, uin, et même uon, sont aussi des diphtongues en général dans l’usage courant, sinon en vers; et l’on sait que le groupe ui est généralement diphtongue, même en vers. Ainsi u fait fonction de consonne dans per-sua-der, s-uaire, insi-nuant, sué-dois, impé-tueux, fuir, juin et même nous nous ruons[483].
Pourtant le phénomène est moins constant que dans les groupes qui commencent par i.
D’abord l’u est parfois suivi lui-même d’un groupe où i est semi-voyelle, auquel cas l’u doit rester distinct, comme dans tu-ions, tu-iez[484].
Mais surtout deux consonnes différentes quelconques suffisent généralement ici pour empêcher la synérèse, par exemple dans argu-er, sanctu-aire ou respectu-eux, et presque tous les mots en -ueux, aussi bien que dans obstru-er, conclu-ant, conclu-ons, flu-ide, bru-ine et dru-ide, où figurent les groupes connus cl, br, etc.
Toutefois la diphtongue étymologique s’est maintenue, même en vers, malgré les mêmes consonnes, dans autrui, dans pluie et truie, dans bruit, fruit et truite, dans détruire, instruire et construire[485]; elle s’est diérésée seulement dans bru-ire, bru-issant, bru-issement, qui sont plutôt des mots poétiques, et même dans ébru-iter. Euphu-isme, mot savant, n’a pas subi la synérèse, non plus que du-o.
L’u est semi-voyelle à fortiori, même en vers, quand il se prononce dans les groupes qua, que et qui, gua, gue et gui; mais il ne garde le son u que devant e et i: questeur, aiguille; il prend le son de la semi-voyelle ou devant a: équation, guano[486].
Il va sans dire que, dans juin, l’u ne doit pas prendre le son ou, comme il arrive souvent (cela arrive parfois même dans puis). Quelques-uns prononcent jun, ce qui est encore pis; d’autres même prononcent juun sans s’en apercevoir! Juin doit se prononcer comme il est écrit, mais en une seule syllabe.
Enfin il faut éviter avec soin de réduire ui à u dans menuisier ou fruitier, comme de le réduire à i dans puis ou puisque.
4º La semi-voyelle OU.
Les groupes de voyelles qui commencent par ou, à savoir oua, ouai, ouan, oué, ouè, ouen, oueu, oui, ouin, et même ouon, sont également diphtongues dans l’usage courant, sinon en vers, et même plus facilement que ceux qui commencent par u. Ainsi ou fait fonction de consonne dans des mots comme ouail-les, couen-ne, douai-re, jouer, mouette, joueuse, fouine ou baragouin et, nous jouons[487]; et la synérèse n’est guère empêchée que par les groupes de consonnes bl, br, etc., dans des mots tels que flou-er, trou-er, trou-ait, trou-ons, prou-esse, éblou-ir, qui ne sont pas très nombreux[488].
Pourtant des mots comme bou-eux et nou-eux subissent mal la synérèse, et le discours soutenu, qui se rapproche du vers, l’évite souvent dans des mots tels que jou-er, lou-er, comme aussi tu-er. Il faut y ajouter naturellement les formes comme jou-ions, jou-iez, qui sont dans le même cas que tu-ions, tu-iez.
On sait que le w anglais est précisément la consonne que nous représentons par ou: ainsi dans whist ou tramway, mais ces deux mots sont les seuls mots de la langue, noms propres à part, où le w conserve régulièrement le son ou[489].
Nous venons de voir ou semi-voyelle quand l’u se prononce dans les groupes qua et gua. Nous avons vu aussi que la diphtongue oi représentait en réalité oua ou wa; et il en est de même de oin qui est identique à ouin.
La prononciation de oi et oin en une seule syllabe est même si facile que les groupes de consonnes bl, br, etc., ne produisent jamais ici la diérèse, pas plus dans groin, malgré Victor Hugo, que dans croix ou emploi[490].
Il arrive aussi parfois que l’o s’assourdit en ou même devant une voyelle autre que in. Cela est nécessaire dans joaillier, qui, malgré son orthographe, est apparenté à joyau, et il n’y a que les poètes pour obliger le lecteur à scander jo-aillier. Mais le phénomène se produit parfois même dans oasis ou casoar, qu’on prononce facilement ouasis et casouar, quand on parle un peu vite[491].
Autrefois, notamment au XVIᵉ siècle, cet assourdissement de l’o en ou était un phénomène général; jusqu’à la Révolution, poète et poème, où Boileau avait rétabli définitivement la diérèse en vers, se prononcèrent en prose et dans l’usage courant pouème et pouète. Mais cette prononciation ne saurait aujourd’hui être admise[492].
Je rappelle que moelle, moelleux, moellon, poêle, poêlon, devraient s’écrire par oi[493]. De même on a respecté l’orthographe adoptée, à tort ou à raison, pour go-éland (en breton gwélan) et pour go-élette (autrefois goualette); mais ici l’orthographe a réagi sur la prononciation, surtout en vers, et l’on est bien obligé de séparer l’o.