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Comment on Prononce le Français

PREMIÈRE PARTIE LES VOYELLES

Reading edition

Pour étudier les voyelles, nous suivrons l’ordre du tableau. Nous examinerons donc successivement:

1º La voyelle a, à laquelle nous joindrons le groupe oi, diphtongue si l’on veut, puisqu’il exige deux sons vocaux, ou et a, mais qui est plus exactement un a précédé d’une semi-voyelle, ou ou w, et qui en tout cas peut avoir les mêmes nuances que l’a;

2º La voyelle e, ouverte ou fermée, en y joignant œ et æ, diphtongues latines, généralement fermées, ainsi que les groupes ai (ou ay) et ei (ou ey), qui sont généralement ouverts;

3º La voyelle eu, ouverte ou fermée;

4º La voyelle o, ouverte ou fermée, avec le groupe au (ou eau), généralement fermé;

5º Les voyelles extrêmes, i, u, ou, essentiellement fermées, et sur lesquelles il y a donc peu à dire, parce que la prononciation en diffère peu d’un mot à l’autre;

6º Les voyelles nasales, avec leurs graphies diverses, faites en principe des diverses voyelles, suivies d’un n ou d’un m;

7º L’e muet;

8º Les semi-voyelles, c’est-à-dire, si l’on préfère, les diphtongues.

I.—LA VOYELLE A. 1º L’A final.

L’a final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref ni tout à fait ouvert; il est, si l’on veut, moyen, quelle que soit d’ailleurs son origine, même l’ablatif latin: camelia, paria, tapioca, falbala, panama, mea culpa, opéra, delta, il va.

Il y a quelques exceptions, j’entends quelques a fermés. Ce sont:

1º Le nom même des lettres a et k, et les notes de musique fa et la: comparez la lettre a avec il a, et c’est un la avec il est là[28].

Toutefois, dans l’expression a b c, l’a, devenu atone, comme l’à de à Paris, est moins nécessairement fermé que quand il est seul.

2º Le mot bêta. On se demande pourquoi, si ce mot est vraiment une forme dialectale de bétail, où l’a s’est ouvert depuis longtemps. Nous noterons cependant que ce mot s’emploie surtout comme une espèce d’interjection, dont le son se prolonge.

3º Le mot chocolat, au moins à Paris. C’est peut-être à cause de son étymologie espagnole chocolate, mot qui a l’accent sur l’a; mais cet a est destiné à s’ouvrir, comme dans les autres mots en -at, et on n’est nullement obligé de le fermer.

4º Les interjections bah et hourra, dont le son se prolonge naturellement; mais si l’on fait de hourra un substantif, il rentre dans la règle générale. Hourra est d’ailleurs d’origine anglaise, et avait d’abord un h final; or l’h final, qui, en dehors des interjections bah et pouah, appartient uniquement à des mots d’origine étrangère, avait pour effet d’allonger et de fermer l’a; mais cet effet est aussi en voie de disparition, à mesure que les mots achèvent de se franciser[29].

Quand l’a est suivi d’une consonne qui ne se prononce pas, elle n’y change pas d’ordinaire grand chose; et surtout, ici comme partout ailleurs, les pluriels ne diffèrent plus en rien des singuliers: un opéra, des opéras, une villa, des villas[30].

Peut-être l’a s’ouvre-t-il un peu plus devant le t (avec ou sans s): un candidat, des candidats[31]. Peut-être aussi est-il encore un peu plus fermé dans les futurs, comme tu aimeras, que dans les prétérits, comme tu aimas, mais c’est peu de chose.

Toutefois, l’a est resté en général un peu long et fermé, au moins à Paris, dans la plupart des mots qui ont un s au singulier comme au pluriel: bas, cas, las, lilas, trépas, tas. Mais ici même, par analogie, l’a s’est ouvert ou tend à s’ouvrir dans un grand nombre de mots: galimatias, tracas, chas, et surtout les mots en -las, -nas, -ras et -tas: matelas, chasselas, cervelas, entrelacs et verglas, ananas et cadenas, bras et embarras, taffetas et galetas. Même des rimes comme cas et avocats, bas et grabats n’ont plus rien de choquant.

2º L’A suivi d’une consonne articulée.

Quand l’a est suivi d’une consonne articulée, en principe il s’ouvre et s’abrège plus ou moins. Le rôle que jouent ici les consonnes, ou du moins la plupart des consonnes, se marque nettement dans certains féminins: l’a, qui n’est encore que moyen dans délicat, candidat, scélérat ou ingrat, achève de s’ouvrir et de s’abréger dans délicate, candidate, scélérate ou ingrate[32]. Et ce qui prouve bien que c’est la consonne qui fait tout, et que l’e muet n’y est pour rien, c’est que mate, féminin de mat, ne se prononce pas autrement que le masculin, le t étant articulé dans les deux cas.

Cette ouverture de l’a se manifeste presque également dans la plupart des finales à consonne, qui ainsi ne diffèrent les unes des autres que par la quantité[33]. C’est donc la quantité qui nous permettra de les classer.

I. A bref.—Les finales les plus brèves sont celles dont la consonne est une des trois explosives brusques, c, p, t[34].

1º -ac, -ak et -aque: cognac et lac, laque et baraque[35].

2º -ap et -ape, ou -appe: cap et cape, pape et frappe[36]. On ferme souvent l’a dans dérape, par une fausse analogie avec râpe, qui est pour raspe, mais c’est une erreur.

3º -at et -ate, ou -atte, et même -âtes: mat et tomate, rate, sonate et donnâtes[37].

Ici encore, il ne faut pas qu’une fausse analogie fasse altérer les formes des deux verbes mater, qui n’en font qu’un: ils viennent de mat, terme du jeu d’échecs, dont l’a est ouvert et bref, et sans rapport avec mâter, terme de marine dérivé de mât.

Avec ces finales doivent figurer, étant brèves aussi, celles qui ont une spirante également brusque ou sourde, f, ch, s.

1º -af, -afe et -aphe: gnaf, gaffe, orthographe.

2º -ache: h, tache, moustache, arrache[38].

3º -ace et -asse, ou -ass (mais non -as): dédicace et carcasse, chasse, face et fasse, terrasse et vorace, ray-grass, etc., et les imparfaits de subjonctifs, autrefois longs. Mais, comme tout à l’heure pour les mots en as où l’s ne s’articulait pas, il y a ici beaucoup d’exceptions parmi les mots en -asse.

L’a est fermé et long en principe, d’abord dans les dérivés des mots en -as qui ont l’a long, mais non pas dans tous. Il l’est dans les adjectifs féminins basse, lasse (et le verbe) et grasse, qui conservent l’a fermé du singulier; puis dans les verbes amasse et ramasse, passe et trépasse (avec impasse, quoique moins régulièrement), sasse et ressasse (pas toujours non plus), tasse et entasse, peut-être même compasse, damasse, brasse et le substantif embrasse (mais non le verbe). Il est fermé également dans casse, terme d’imprimerie, dans prélasse, par analogie avec lasse, dans classe et déclasse, et le substantif tasse. A Paris, on y ajoute généralement calebasse, échasse, nasse, cadenasse et Parnasse ou Montparnasse, et même des mots en -ace: espace et lace, avec ses dérivés; mais ceci n’est point du tout indispensable, pas plus que pour la casse du pharmacien, ou la casse de la cuisinière[39].

Quant aux mots en -as où l’s s’articule, l’a y est fermé partout; mais il n’y a là de proprement français que le mot as (terme de jeu) et les interjections las ou hélas; les autres mots sont des mots grecs, latins ou étrangers, et surtout des noms propres anciens (y compris atlas et hypocras). Cette prononciation s’est imposée même à des mots récents, où l’étymologie semblait exiger un a bref et ouvert, comme stras et vasistas[40].

II. A moyen.—Immédiatement après ces finales viennent celles dont la consonne est une des trois explosives sonores ou retardées, b, d, et g[41]. La résonance qui précède le son, et qui en retarde l’explosion, a pour effet de rendre la voyelle un peu moins brève; mais elle est tout aussi ouverte dans chacune des finales.

1º -ab et -abe: nabab, arabe, syllabe. Pourtant l’a de crabe est généralement fermé à Paris et dans le Nord, quoique rien ne justifie cette prononciation[42].

2º -ad et -ade: aubade, pintade, bravade[43].

3º -ag et -ague: zigzag, bague. Beaucoup de gens ferment l’a dans vague, substantif ou adjectif, et même parfois dans divague: cela fait bien en vers, mais non ailleurs[44].

De même l’a est plutôt moyen que bref, mais toujours également ouvert, dans les finales à l, m ou n, qui peuvent aussi être considérées comme retardées.

1º -al et -ale, ou -alle: chacal et animal, scandale et dalle, sale et salle. Les poètes font volontiers rimer exhale avec les mots en âle[45]. D’autre part l’analogie de hâle fait quelquefois allonger outre mesure l’a bref de hale, du verbe haler (un bateau). Enfin, dans certaines provinces, sale se prononce sâle, mais cette prononciation est tout à fait mauvaise.

2º -ame ou -amme: gamme et bigame, drame et gramme. Il faut encore excepter clame et ses composés, où s’est maintenue, tant bien que mal, la quantité étymologique, comme autrefois dans fame; et aussi flamme et enflamme, avec oriflamme, sans doute parce qu’autrefois on prononçait flan-me, avec une nasale[46].

3º -ane ou -anne: cane et canne, romane et panne, sultane et havane. Il n’y a plus lieu d’excepter les mots savants, comme profane, malgré l’opinion de Thurot, qui fermait l’a, à cause de l’étymologie. D’autres ferment encore l’a dans plane ou émane, sans doute pour le même motif; d’autres, sans motif cette fois, dans bibliomane et d’autres composés en -mane, ou même dans glane; autant d’erreurs, d’ailleurs assez peu répandues; tout au plus peut-on admettre plane long, par emphase, surtout en vers.

Il y a pourtant deux ou trois exceptions. Damne conserve toujours l’a fermé (sans doute pour le même motif que flamme), mais déjà beaucoup moins, et surtout beaucoup moins généralement, dans condamne, qui est d’ailleurs plus employé. Dame-Jeanne le garde aussi, à cause de la fausse étymologie qu’on prête à ce mot. Les musiciens conservent volontiers l’a fermé de l’italien dans soprane, tandis qu’il s’ouvre dans soprano. Enfin, la manne (des Hébreux) a eu longtemps l’a fermé, probablement aussi pour la même raison que flamme, et l’Académie lui a conservé jusqu’à présent cette prononciation; mais la consonne double tend naturellement à abréger l’a, comme dans manne (panier), et l’a fermé paraît y devenir suranné[47].

A ces finales nous joindrons les finales mouillées, qui ont encore l’a un peu moins bref que les précédentes[48].

1º -agne: bagne, campagne, montagne. Mais on ferme encore l’a dans gagne le plus souvent[49].

2º -ail et -aille[50]: sérail, bétail, médaille.

Cependant rail prononcé à la française est presque fermé[51]. Sérail l’est aussi quelquefois, quoique un peu moins, et ce n’est pas à imiter.

Mais les mots en -aille méritent un examen particulier. A Paris, on fait encore une différence très nette entre -ail et -aille, qui autrefois était fermé et long presque partout. Toutefois cette prononciation n’est pas universelle aujourd’hui, tant s’en faut, ni applicable à tous les mots en -aille. Elle paraît assez justifiée, encore qu’elle ne soit pas toujours indispensable, dans les mots qui expriment une intention péjorative, qu’on marque précisément d’ordinaire en appuyant sur la finale, quelle que soit l’étymologie: monacaille, racaille, antiquaille, frocaille, canaille, cochonnaille, ferraille, prêtraille, valetaille, crevaille et vingt autres, qui d’ailleurs sont d’origine populaire, et ont droit de conserver la prononciation populaire[52]. De même les verbes en -ailler, de même intention, et qui ont l’a fermé, même à l’infinitif, ne peuvent l’avoir ouvert quand il est tonique: piaille, criaille, se chamaillent, rimaille, tiraille, braille, se débraille, écrivaille, et bien d’autres. On peut y ajouter certainement raille et déraille. Mais, d’autre part, l’a n’a jamais été fermé dans médaille, de l’italien medaglia; l’a fermé est également peu usité dans faille (soie) et faille (fente), moins encore dans les verbes qui correspondent à des substantifs en -ail: baille (ne pas confondre avec bâille), émaille, détaille, travaille, se prononceraient difficilement d’une autre manière que bail, émail, détail et travail; les subjonctifs aille, faille, vaille, se sont certainement abrégés, ainsi que écaille et maille, noms ou verbes, et aussi tressaille[53]. Pour les autres, on a parfaitement le droit d’hésiter, et la prononciation parisienne ne s’impose pas: paille lui-même n’est pas plus dialectal avec a ouvert qu’avec a fermé, d’autant plus que ceux-mêmes qui le ferment dans la paille tout court, l’ouvriront aussi bien dans la paille humide des cachots, au moins s’ils parlent vite. Il en est de même pour taille[54].

Ajoutons, pour compléter, que l’a est ouvert et bref dans les finales en -aye où l’y ne se dédouble pas: cobaye, cipaye[55].

III. A long.—Voici enfin des finales dont l’a peut être tenu pour tout à fait long, soit en restant parfaitement ouvert, soit en se fermant plus ou moins. Ce sont celles qui ont un r, ou une spirante sonore, g, v, z.

1º L’a est long, mais ouvert, dans les finales qui ont un r, -ar (avec ou sans consonne) et -are ou -arre: art, are, arrhes ou hart, car, quart ou placard, marc, mare, amarre, camard ou cauchemar, tu pars, il part, je prépare. Il n’y a point d’exception pour les finales masculines qui toutes ont l’a parfaitement ouvert. Il semble qu’autrefois l’a était souvent fermé dans les mots en -are ou -arre; il l’est encore un peu, et même un peu trop à Paris, dans barre et rembarre, carre ou contrecarre, gare et bagarre, et même rare[56].

2º Dans les finales en -age, autrefois irrégulières, l’a s’allonge aujourd’hui régulièrement, mais reste encore ouvert, exactement comme dans les finales en -ar: mariage, ménage, étalage[57]. Le mot âge lui-même a aujourd’hui l’a ouvert, malgré l’accent circonflexe, et se prononce comme les autres: à mon âge diffère bien peu de ramonage.

3º Le cas est presque le même pour les finales en -ave: cave, lave, esclave, grave; mais l’a a déjà une tendance à se fermer, au moins dans grave adjectif, et dans esclave[58].

4º L’a est tout à fait long et fermé dans les finales en -ase, -az et -aze, qui se prononcent comme si elles avaient un accent circonflexe: base, blase ou extase, gaz ou gaze[59].

En résumé, l’a reste bref ou moyen devant quatorze consonnes, sauf les exceptions, et s’allonge devant quatre ou cinq seulement. Mais il n’est fermé régulièrement que devant une seule, la sifflante douce.

3º L’A suivi des groupes à liquide.

Il ne nous reste plus à examiner pour l’a tonique que les groupes où il est suivi de deux consonnes, dont la seconde est une liquide, groupes qui sont tous très courts.

Quand la seconde consonne est un l, l’a s’allonge assez ordinairement et tend à se fermer; mais trois groupes seulement de cette espèce se sont formés en français.

1º Les mots en -able ont toujours été fort discutés. L’a est encore un peu fermé et assez long dans les substantifs diable, jable, sable, fable, érable et dans affable et accable: beaucoup de gens prononcent ces mots exactement comme hâble, câble et râble. C’est parfaitement correct, pourvu que cette prononciation ne passe pas à table ou étable, ni surtout aux adjectifs à suffixe -able, dont l’a, sans être bref, n’est pas non plus fermé. Toutefois on pense bien qu’en poésie, dans la rime accable-implacable, l’a doit être absolument fermé, pour être plus long[60].

2º Les mots en -acle ont été aussi fort discutés. L’a est ouvert généralement dans macle et les mots en -nacle et -tacle: cénacle, pinacle, obstacle, et c’est une erreur de le fermer dans obstacle ou tabernacle. Mais en revanche il est généralement fermé dans les mots en -racle: racle, miracle et oracle[61].

3º L’a est toujours fermé dans rafle et érafle[62].

Quand la seconde consonne est un r, l’a est en général ouvert ou fermé, suivant que l’r est précédé d’une sourde ou d’une sonore.

1º L’a est ouvert de préférence, et par suite bref ou moyen, quand l’r est précédé d’une sourde, c’est-à-dire, en principe, dans les finales -apre, -acre, -atre et -afre: diacre, sacre, simulacre, nacre, sacre et massacre; battre et ses composés, avec quatre et barathre; affres et balafre. Quelques personnes ferment encore l’a dans affres[63].

2º L’a est de préférence long et fermé, quand l’r est précédé d’une sonore. Pourtant il est encore ouvert dans la finale -agre: podagre, onagre[64]. En revanche il est fermé dans cadre et escadre[65]; et pourtant, dans ladre, il est plutôt ouvert[66]. Mais surtout l’a est long et assez fermé dans les finales -abre et -avre: cabre, macabre, délabre, candélabre ou sabre, havre, cadavre ou navre; toutefois cette prononciation n’est pas absolument générale, notamment pour palabre et cinabre, ni sans doute pour glabre[67].

4º L’A atone

Après l’a tonique nous devons parler de l’a atone, d’autant que, parmi les voyelles atones, c’est encore l’a qui offre le plus de variété.

Nous savons qu’en principe il est moyen et assez ouvert. Il lui arrive pourtant d’être fermé, et c’est cela seul qui importe ici, car la quantité des voyelles atones est toujours subordonnée à leur ouverture. Ainsi, tandis que l’a tonique peut être long même quand il est ouvert, comme dans courage ou barbare, l’a atone ne peut être long qu’autant qu’il est fermé. C’est pourquoi l’a long des finales ouvertes en -age et -are s’abrège régulièrement en devenant atone, au moins si la prétonique n’est pas initiale: courage-courageux, barbare-barbarie[68].

Quels sont donc les a atones qui sont fermés, puisque ceux-là seuls nous intéressent?

Comme on peut s’y attendre, ce sont surtout des a toniques fermés, devenus atones par suite de la flexion, de la dérivation ou de la composition, et qui ne peuvent pas perdre toujours et absolument tous les caractères de leur nature première.

Il y a d’abord les a prétoniques qui ont l’accent circonflexe, surtout si la prétonique est initiale comme dans châtaigne, gâter ou pâlir[69]. Encore l’a est-il alors un peu moins fermé et surtout moins long que quand il est tonique, par exemple dans blâmer que dans blâme, dans hâler que dans hâle. Quand il s’éloigne davantage de la tonique, il arrive parfois qu’il devient tout à fait moyen. Cela ne s’aperçoit pas dans des mots comme ân(e)rie ou pâqu(e)rette, qui n’ont que deux syllabes pour l’oreille; mais les trois degrés différents apparaissent assez bien dans pâme, pâmer et pâmoison, ou dans pâte, pâté et pâtissier ou pâtisserie[70]. On peut dire que ces deux derniers mots, et plus encore pâmoison, ne conservent leur accent circonflexe que par une pure convention, respectueuse de l’étymologie. En revanche, tatillon, qui se rattache à tâter, mais qui a l’a ouvert, n’a jamais eu d’accent. Il en est de même des mots acrimonie, diffamer et infamie, gracieux et gracier, malgré l’accent circonflexe arbitraire que les grammairiens ont mis à âcre, infâme et grâce[71].

Même quand ils n’ont pas d’accent circonflexe, les a qui étaient fermés et longs, étant toniques, s’abrègent bien un peu, mais ne s’ouvrent guère le plus souvent quand ils deviennent prétoniques, c’est-à-dire avant-derniers, comme dans gagner, de gagne, ou quand ils ne sont séparés de la tonique que par un e muet, ce qui est ordinairement la même chose pour l’oreille. Ainsi grasse et grass(e)ment, grave et grav(e)ment ou même accable et accablement[72].

A plus grande distance de la tonique, la voyelle s’ouvre davantage: les a de barricade, de grasseyer, de damnation, de fabuliste, de cadavéreux sont même tout à fait ouverts[73].

Un phénomène pareil se produit même dans des mots composés: l’a fermé et long de passe, déjà un peu flottant dans passant, s’ouvre tout à fait, non seulement dans passementerie, mais même, si l’on veut, dans passeport ou passepoil[74].

Mais voici qui est plus important: certains a toniques fermés s’ouvrent même en devenant prétoniques, comme dans cadran ou classique; ainsi dans flammèche ou enflammer, plus encore dans inflammable et les autres dérivés, ainsi que dans diablesse, diablotin ou endiablé, sauf par emphase. Dans basset, bassesse, basson ou soubassement, l’a paraît avoir aussi tendance à s’ouvrir[75].

A fortiori, s’il est déjà douteux qu’il faille fermer l’a de matelas ou de cadenas, on ne saurait évidemment conseiller de fermer celui de matelasser ou de cadenasser: ce sont des prononciations parisiennes fort peu recommandables. De même, il n’est pas indispensable de fermer l’a de garer ou rareté, ou celui de cassette, et je conseillerais encore moins de fermer celui de casserolle. La manière de prononcer espacer, lacer, lacet ou enlacement, brasser ou brasseur, dépendra de celle dont on prononce espace, lace ou brasse.

De même, pour les mots en -ailler, -ailleur, -aillon, etc., c’est la manière de prononcer aille qui décidera. Ainsi l’intention péjorative paraît se marquer par l’a fermé dans écrivailler ou écrivailleur, brailler ou brailleur, graillon ou avocaillon, etc. On ferme aussi l’a dans railler ou dérailler (et aussi dans joaillier), mais non pas dans travailler ou travailleur, émailler, corailleur, détailler ou bailler (donner). On le ferme dans haillon, et au besoin paillon, mais non dans médaillon, ni même dans bataillon, de quelque manière qu’on prononce bataille.

On prononcera tailleur suivant la manière dont on prononce taille. Surtout il n’y a aucun inconvénient à ouvrir l’a dans poulailler, dans cailler et caillot, et dans presque tous les dérivés et composés de paille, comme paillard, rempailler, paillasse, paillette, et surtout paillasson[76].

Il va sans dire que s’il n’y a pas de forme tonique en -aille, il n’y a plus aucune raison pour que -ail- prétonique soit fermé; aussi est-il ouvert de préférence dans tous les mots qui commencent par cail-, comme caillette, caillasse et caillou; de même, et plus sûrement encore, dans ailleurs, maillet, maillot, saillir, jaillir et leurs dérivés, et dans crémaillère[77].

En revanche, il peut arriver que l’a prétonique soit fermé, même sans avoir été tonique, et cela pour les mêmes raisons que l’a tonique. Ainsi on a vu que la sifflante douce fermait l’a tonique des finales en -ase ou -aze, et par suite l’a des verbes en -aser et de leurs dérivés; elle ferme aussi l’a atone, non sans quelque flottement, dans alguazil, basalte, basane et basané, bazar, basilic et basilique, basoche, blason et gazon, jaseran, masure, mazette, nasal et naseaux, quasi, et quelques autres, si l’on veut; sensiblement moins ceux des mots en -asif et -asion; très peu aujourd’hui ceux de gazelle, gazette ou gazouiller; plus du tout ou presque plus ceux de faséole et surtout casemate[78].

L’r aussi, surtout l’r double, sert à fermer l’a prétonique dans un certain nombre de mots, sans que ce soit indispensable, notamment dans les mots de deux syllabes en -aron, parce que la prétonique y est initiale: baron, charron, larron, marron, en opposition avec fanfaron, macaron ou mascaron, dont l’a est toujours ouvert[79]. L’a se ferme encore assez souvent dans carriole, carrosse, chariot et charrue (mais beaucoup moins dans charrette, charrier ou charroyer); aussi dans sarrau, parrain et marraine[80]; dans madré, dans scabreux, et, si l’on veut, dans madrier et marri. A Paris, on y ajoute même carotte, mais je ne conseille pas de fermer cet a, non plus celui de jarret, baroque, haro, tarot et même garrot, moins encore celui de bigarré, déjà signalé, ou même bigarreau[81].

L’a est encore long et fermé dans quelques mots comme magot, maçon et ses dérivés; et si estramaçon a gardé l’a bref et ouvert, limaçon suit parfois l’analogie de maçon. Il est encore plus ou moins fermé, mais il tend à s’ouvrir, dans cassis[82], chalet, jadis, lama, maflu, maquis, naïades, praline et praliné, ramure, smala, tasseau, valet; il est sûrement ouvert et bref aujourd’hui dans anis, pomme d’api, chassieux, madeleine, passereau[83].

D’autre part, on contrarie mal à propos la tendance générale de la langue, quand on ferme l’a devant deux consonnes distinctes, comme dans mardi, pascal, pastel, pasteur et ses dérivés, où l’a est naturellement moyen, malgré l’usage parisien[84].

Le souvenir de la quantité latine fera fermer correctement l’a dans stabat, amen, frater, alma mater, et dans ab irato, casus belli, de plano, sine qua non, ainsi et que dans postulatum, ultimatum et autres mots en -atum et -arium, qui ont gardé l’allure du latin; mais il y a doute déjà pour hiatus et stratus, pour gratis et in-plano, plus encore pour majeur ou major[85].

La prononciation de l’a dans les mots en -ation ou -assion varie énormément, mais il tend à s’ouvrir; il est même certainement ouvert dans nation, et je ne conseille pas de le fermer dans passion et compassion et leurs dérivés. Quant aux mots en -ateur, -atrice, -atif ou -ature, ils ont l’a parfaitement ouvert, malgré l’étymologie, ainsi que a priori ou a posteriori[86].

L’a est encore fermé dans pali, langue de l’Hindoustan, quelquefois écrit pahli[87].

5º Quelques cas particuliers.

Dans maman et nanan, la première syllabe s’assimile à la seconde dans l’usage familier, par une sorte d’attraction, et l’on entend beaucoup plus souvent man-man et nan-nan que maman et nanan, qui même ont un air d’affectation[88]; on dit même sans sourciller moman, sans doute par l’intermédiaire de mon-man, sans parler de m’man qui rappelle exactement m’sieu.

Dans août, l’a a cessé de se prononcer depuis le XVIᵉ siècle, à cause de la répugnance que le français a pour l’hiatus, absolument comme dans saoul, qui s’écrit encore mieux soûl. On a malheureusement continué d’écrire août avec un a, comme on a continué d’écrire l’o de paon, faon et taon, qui ne se prononce pas davantage[89]; mais la prononciation a-ou est aussi surannée et devrait paraître aussi ridicule que pa-on. La Fontaine écrivait même oût:

Je vous paierai, lui dit-elle, Avant l’oût, foi d’animal, Intérêt et principal[90].

Boileau ne prononce pas autrement:

Et qu’à peine au mois d’août l’on mange des pois verts.

On peut dire que, du XVIᵉ au XIXᵉ siècle, il n’y avait plus de discussion sur ce point. «Août se prononce oût», dit Voltaire, dans l’Avertissement de Zaïre. Jusqu’en 1835, l’Académie dit: «Prononcez oût.» Mais déjà l’antique prononciation avait reparu. D’où venait-elle? S’était-elle conservée dans quelques provinces, ou était-elle seulement la réaction de l’orthographe?

Déjà Domergue se plaignait que les orateurs démocrates, pour rappeler le 10 août 1792, prononçassent a-ou. Dans la première moitié du XIXᵉ siècle, on trouve cette prononciation jusque chez les poètes, peut-être même surtout chez les poètes, dans Sainte-Beuve toujours, dans Victor Hugo presque toujours; et il en est de même aujourd’hui, notamment dans Henri de Régnier.

Elle n’en est pas meilleure. Elle s’est tellement répandue au cours du siècle dernier, que l’Académie en est venue à dire dans son édition de 1878: «On prononce souvent oût.» Ce souvent est délicieux. Peut-être faut-il lire: «On prononce souvent a-oût.» Cela au moins serait exact. Mais on serait dans la vraie tradition française en prononçant toujours et uniquement ou[91].

Le cas d’aoriste est sensiblement pareil à celui d’août. L’a avait cessé de se prononcer, sauf chez quelques puristes, pour qui oriste avait un sens opposé à celui d’aoriste; mais il a revécu de nos jours, et comme l’influence de la prononciation populaire n’est pas là pour contre-balancer celle de l’écriture, a-oriste paraît devoir l’emporter, malgré le désagrément de l’hiatus[92].

Enfin extra-ordinaire ne se maintient que dans le langage soutenu: on dit couramment extrordinaire[93].

6º L’A dans les mots anglais.

Ce travail ne serait pas complet, si l’on n’y parlait pas de l’a des mots étrangers adoptés par le français, et notamment des mots anglais, dont la prononciation est si différente de la nôtre[94].

Quelques mots, dus à la transmission orale, ont pu être francisés tant bien que mal avec la prononciation anglaise ou à peu près; ainsi bébé, qui vient probablement de baby, quoique Littré lui donne une autre étymologie. De même bifteck, romsteck ou rosbif.

Mais le plus souvent les mots étrangers, surtout les anglais, se francisent à moitié seulement. Cela tient à ce qu’au lieu de partir du son, comme pour les mots que nous venons de citer, on part généralement de l’écriture; or la masse, qui ignore les langues étrangères, conserve pourtant une sorte de scrupule malencontreux, et fait effort pour conserver quand elle peut une allure étrangère aux mots étrangers qu’elle adopte, et cela surtout dans la désinence.

On indiquera, ici et ailleurs, la prononciation qui prévaut dans l’usage le plus ordinaire. Nous nous excusons particulièrement auprès des professeurs d’anglais, à qui nous ne faisons nullement concurrence: il est bien entendu que ce n’est pas de prononciation anglaise qu’il est question ici. Et en effet, on ne s’adresse pas aux gens qui savent l’anglais, mais au contraire à ceux qui ne le savent pas, pour leur indiquer dans quelle mesure ils peuvent franciser les mots anglais sans être ridicules; on enseignera donc la prononciation à demi francisée que les Français adoptent le plus généralement.

Dans les mots anglais adoptés par le français, c’est précisément l’a qui est le plus ordinairement altéré; le reste du mot garde à l’occasion une apparence exotique, surtout à la finale. Ainsi nous avons francisé à moitié square, puisque nous ne prononçons plus scouèr, et moins encore scar, mais scouar, entre les deux; cela tient à ce que nous avons pris à l’étranger d’autres mots où qua se prononce aussi coua. Il en est de même de bookmaker; car si quelques-uns le prononcent à peu près à l’anglaise boukmèkeur, la plupart, sachant par ailleurs que oo se prononcent ou, acceptent cette prononciation, mais francisent la fin du mot d’après l’écriture, ce qui fait boukmakèr[95].

On peut franciser sans doute cottage, aussi bien que lady ou macfarlane et même challenge et skating, quoique beaucoup prononcent ce mot par é[96].

Dans les mots anglais qui ne sont pas francisés du tout, l’a se prononce à l’anglaise ou à peu près, c’est-à-dire entre a et é, plus près de é. Mais comme l’e n’est fermé en français que quand il est final, c’est plutôt un e ouvert que nous faisons entendre dans ces mots[97]. Rallye employé seul tend à se franciser[98].

Devant un l, l’a se prononce à peu près comme o ouvert, dans all right et hall, et walk over[99].

Yacht aussi, après s’être longtemps prononcé yac, est devenu au siècle dernier yote chez les personnes qui ont l’usage de l’anglais, chez les marins, et aussi chez les snobs. Un jour pourtant, les gens de sport se sont aperçus que yacht, emprunté à l’anglais, il est vrai, n’était pas anglais de naissance, mais hollandais. Or, précisément, les Hollandais prononcent à peu près yact à l’allemande. Les Anglais avaient sans doute eu raison d’angliciser le mot pour leur usage personnel; mais pour quelle raison devrions-nous prononcer comme eux, en leur empruntant un mot qui n’est pas à eux? Ne valait-il pas mieux ou bien faire comme eux, c’est-à-dire franciser le mot complètement et prononcer yact, ou bien conserver la prononciation yac, admise depuis longtemps et, par suite, francisée? C’est ce qui a paru à beaucoup de gens; si bien qu’aujourd’hui le mot a trois prononciations dont la plus ancienne, et peut-être la meilleure, est yac; et tel fut, sauf erreur, l’avis des hommes de sport les plus qualifiés, le jour où la question fut posée dans le journal le Yacht[100].

L’a précédé de l’e ne se francise pas; nous le prononçons tantôt è comme dans break ou dead-heat[101]; tantôt eu ouvert, comme dans yearling; plus souvent î, comme dans clearing-house, dead-heat, greatevent, gulf-stream, leader, if you please, reader, season, speak et speaker, steamer, steamboat et teagown[102].

Les deux sons è et i, réunis dans Shakespeare, sont si bien francisés dans cette prononciation, qu’on en a fait le mot français shakespearien (chexpirien).

Dans cold-cream (colcrem, par è au lieu d’i), le français a repris son bien (crème), mais en laissant au mot l’allure étrangère par la brièveté de la finale, comme dans break.

Oa sonne o, plus ou moins ouvert dans boarding house, mail-coach et toast, plus ou moins fermé dans over-coat et cover-coat, coaltar et steamboat[103].

Raout se prononce de préférence et s’écrit aussi rout.

Aw sonne comme o fermé dans lawn-tennis, outlaw, drawback et tomahawk[104].

7º Le groupe OI (oy).

Le son oi se prononce aujourd’hui oua ou wa[105]. Ce groupe n’est donc plus qu’un cas particulier de a, et les usages sont sensiblement les mêmes pour oi que pour a, avec cette différence que le nombre des finales où figure oi est beaucoup plus restreint, et que sa prononciation est beaucoup plus uniforme. Je ne parle pas de oi atone qui est généralement sans intérêt.

I. OI tonique.—Comme l’a final, oi final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref, ni tout à fait ouvert, et cela avec ou sans consonne indifféremment, et après un r, aussi bien qu’après une consonne quelconque: un aboi, des abois, pois, poix et poids, je crois, il croit, la croix, effroi, etc.: oît même n’est pas plus long, et ceci rappelle les formes verbales en -ât: tournoi, danois, benoît diffèrent bien peu, s’ils diffèrent[106]. Pourtant oi est ordinairement plus fermé dans les substantifs mois et bois.

Oie même n’est pas plus long aujourd’hui que oi, sauf en vers, pour distinguer les rimes féminines des masculines: cette distinction a disparu de l’usage courant, même dans le mot oie[107].

Harnois a été définitivement remplacé par harnais; pourtant on peut encore prononcer oi à la rime, mais seulement au sens figuré:

Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois...[108]

Passons à oi suivi d’une consonne articulée.

Devant une sourde, oi s’ouvre et s’abrège comme l’a: coi est à coite, comme délicat à délicate; on ne prononce même plus guère une boîte autrement que il boite. De même soif ou coiffe; et la finale -oisse, de paroisse ou angoisse, autrefois longue, comme sa sœur -aisse, s’est fort abrégée dans l’usage le plus général.

Comme l’a encore, oi est moins bref, mais tout aussi ouvert, devant d, l, n, et gn mouillé: froide, poil, étoile, moine et soigne. Quant à roide et ses dérivés, il faut laisser cette prononciation d’il y a deux siècles à la Comédie-Française, à moins qu’elle ne soit nécessaire dans la lecture pour la rime froide; la seule forme usitée est raide, avec tous ses dérivés, et l’Académie française elle-même n’en connaît pas d’autre depuis un demi-siècle[109].

Comme l’a toujours, oi s’allonge dans -oir ou -oire, sans se fermer sensiblement: vouloir et gloire, devoir et ivoire[110].

Devant une spirante sonore, oi est plutôt moins long que l’a, et surtout il ne se ferme pas comme l’a devant z. Si vois-je est à peu près pareil à rivage, oi est plus ouvert et plus bref dans reçoive que a dans bave ou grave. De même et surtout, si autrefois oi a pu être fermé dans -oise, comme a dans -ase, il n’en reste plus grand’chose aujourd’hui, et il est plus ouvert, quoique plus long, dans les féminins que dans les masculins: bourgeois, bourgeoise; courtois, courtoise; danois, danoise, et de même framboise, turquoise ou apprivoise.

Oi est un peu moins ouvert dans goitre, cloître, croître et ses composés, et poivre; mais même dans -oître, il n’est plus fermé comme a l’est encore dans -âtre.

En somme, on peut dire que oi n’est plus fermé nulle part, et l’accent circonflexe ne joue plus aucun rôle dans la prononciation de cette voyelle[111].

II. Le groupe OIGN.—Nous devons dire un mot, pour terminer, du groupe oign. A l’origine, la graphie de l’n mouillé n’était pas gn, comme aujourd’hui, mais ign[112]. Il en résulte que dans le groupe -oign-, c’est o et non oi qu’on prononçait normalement: beso-igne, ivro-igne, po-ignard. La suppression de l’i a conservé la prononciation d’un certain nombre de ces mots, d’abord besogne et besogner, grogner, ivrogne, rogne, rogner, trogne, trognon, vergogne, et un peu plus tard rognon et cogner ou cognée, avec encognure, qui s’écrit encore trop souvent enco-ignure. Les autres ont gardé leur i, malheureusement, et leur prononciation s’est altérée: encore un des méfaits de l’orthographe! L’hésitation a été longue, mais les efforts des grammairiens n’ont rien obtenu. Il y a beau temps déjà qu’on prononce définitivement oi dans joignons, soigner, éloigner, témoignage[113]. Les autres ont suivi. O(i)gnon seul a résisté victorieusement, et se prononce exclusivement par o: cela tient évidemment à ce qu’il est très populaire et enseigné presque uniquement par l’oreille; oi-gnon est donc ridicule[114]. On prononce encore assez souvent mo(i)gnon, et le peuple dit fort justement po(i)gne et empo(i)gner; mais ceci passe déjà pour familier, ainsi que la foire d’empo(i)gne, ces mots étant d’ailleurs plutôt d’usage populaire. Quant à poi-gnet, poi-gnée, poi-gnard, qui sont d’usage littéraire aussi bien que populaire, et plus encore poi-gnant, qui est plutôt littéraire, on peut dire que leur prononciation est définitivement altérée. Il est assurément fâcheux que l’i de ces mots n’ait pas été supprimé à temps; mais ce qui est fait est fait, à tort ou à raison, et pognard ou pognet sont absolument surannés, au moins dans l’usage des personnes instruites[115].

De ces mots on peut en rapprocher deux ou trois autres. Poireau, dont la forme nouvelle n’est pas expliquée, s’écrivait autrefois porreau, et peut encore s’écrire ainsi et se prononcer de même, du moins au sens propre; mais on prononce toujours oi dans l’expression populaire faire le poireau, ainsi que dans poireau, désignant la décoration du Mérite agricole. D’autre part poitrine et poitrail ne peuvent plus se prononcer correctement par o tout seul[116].

L’anglais boy se prononce boï, mais en une syllabe. Il devrait en être de même dans boycotter; mais le mot est à peu près francisé avec le son oi[117].

Notes in this chapter

Note 1 · Le Dictionnaire général donne la fermé et fa ouvert: c’est certainement une erreur, si ce n’est pas une faute d’impression. On notera en pasNote 2 · La preuve, c’est que beaucoup d’h sont tombés, notamment dans casba, véranda, smala, massora, et même poussa, et les noms de lieux arabes, cNote 3 · Cette identité de prononciation entre les singuliers et les pluriels est déjà constatée par Mᵐᵉ Dupuis; mais les voyelles sont restées longuNote 4 · Sauf bien entendu bât, dégât, mât, appât, où l’a est encore un peu fermé par l’accent circonflexe, qui a remplacé l’s antérieur; mais cette Note 5 · Sans aucun souci de l’étymologie, comme on peut voir. Ainsi l’a de pénates ou sonate, qui était long en latin ou en italien, est bref en fraNote 6 · Je ne parle pas bien entendu des finales dont il est question page 38: algue, calme, Alpes, salve, apte, rhubarbe, charge, écharde, écharpe,Note 7 · Il s’agit bien entendu du c guttural et non du c spirant ou sifflant de ce et ci.Note 8 · De même Balzac ou Aurillac, Karnak, Bach ou Andromaque. On excepte Isaac et Jacques, dont l’a est fermé, et naturellement Pâque et Pâques, pNote 9 · De même Gap, Priape, Chappe, Esculape, Jemmapes, la Trappe.Note 10 · On exclut, bien entendu, hâte, bâte, gâte, mâte et démâte, pâte, empâte et appâte, et hâte, qui tous ont perdu un s. L’a est douteux dans PiNote 11 · De même Malgache, Gamache, Carrache, Eustache, etc. On excepte naturellement bâche, rabâche, fâche, gâche, lâche, relâche, mâche (substantifNote 12 · Sauf pour rimer avec châsse et grâce, dont l’accent circonflexe est d’ailleurs assez mal justifié. Quant à crasse, il est toujours ouvert, eNote 13 · Le Dictionnaire général, qui s’en rapporte trop facilement à l’étymologie, conserve l’a ouvert et bref dans stras (du nom propre Strass) et Note 14 · Entendez le g guttural, et non le g chuintant qu’on entend dans ge et gi.Note 15 · Le Dictionnaire général le fait ouvert, et il a certainement raison en principe, sinon en fait. On se demande ce qui a pu amener cette pronoNote 16 · De même Joad, Tchad, Timgad, Alcibiade, Henriade, Pléiades, etc.Note 17 · L’a est moins ouvert dans Reichstag et Landtag, mots étrangers, que dans zigzag. Il est ouvert dans Agag, Copenhague, Birague, Prague, etc.Note 18 · Ce sont hâle, mâle et râle (verbe), qui ont perdu un s, avec râle, oiseau (pour raalle), châle et pâle, dont l’accent est peu justifié. On yNote 19 · A ces mots il faut ajouter brahme, à cause de l’h, sans compter âme (pour an-me nasal), blâme et pâme, qui ont perdu leur s, et infâme (par Note 20 · Le Dictionnaire général donne à ce mot l’a ouvert et moyen. L’accent circonflexe est seulement dans âne, pour a(s)ne, dans flâne (étym. incoNote 21 · Le Dictionnaire général les fait longues par principe.Note 22 · Ceci reste du temps où ce mot se prononçait gan-gne. L’a est ouvert également dans Ascagne, Cerdagne, Allemagne, Espagne, etc.Note 23 · C’est-à-dire a, suivi d’un l mouillé, mais qui se prononce en réalité comme a-ye, l’ancien son mouillé étant complètement perdu.Note 24 · Prononcé à l’anglaise, nous le retrouverons à ai, avec mail-coach.Note 25 · Il est remarquable qu’au contraire la même intention péjorative tend plutôt à ouvrir et abréger l’a de la finale -asse.Note 26 · Je sais bien que d’aucuns ferment et allongent autant qu’ils peuvent où voulez-vous que j’aille; mais cela ne sent-il pas un peu le faubourgNote 27 · Ce mot est le seul pour lequel le Dictionnaire général hésite. Mais d’ailleurs sa doctrine a singulièrement changé au cours de l’impression:Note 28 · De même Biscaye, Lucayes, Hendaye, Blaye. On prononce Baïes de la même façon, et aussi quelques mots étrangers en -aï, comme Shanghaï: voir Note 29 · Il me semble qu’il ne l’est plus dans les noms propres, Baléares, Icare, Pindare, Bulgare, Ténare, Saint-Lazare, etc. Faute d’avoir distinguNote 30 · De même Astyage, Pélage et même Péla(s)ges, Ménage, Abencérages, Carthage, Caravage, etc.Note 31 · Peut-être l’a est-il un peu plus bref dans les formes verbales: il bave, pave ou grave, par analogie avec baver, paver, graver; cette distinNote 32 · De même Anabase, Caucase, Las Cases, Métastase, Diaz, Hedjaz, Decazes, etc.Note 33 · Le Dictionnaire général fait l’a long partout, mais l’ouvre aussi partout, sauf dans fable: pourquoi celui-là seul? Quant à l’accent circonfNote 34 · Sans parler de bâcle, débâcle et renâcle, dont l’accent circonflexe est peu justifié.Note 35 · Il n’y a pas de mots en -agle. L’a est ouvert dans Naples ou Étaples.Note 36 · L’a est naturellement long et fermé dans âpre et câpre, qui avaient un s, dans âcre (mot savant qui a conservé la quantité latine, qu’il aurNote 37 · De même Œagre, Méléagre, Tanagre.Note 38 · Le Dictionnaire général l’ouvre dans escadre; mais c’est évidemment l’étymologie qui le détermine et non l’usage, car, dans la marine, on feNote 39 · Michaëlis et Passy, qui ferment beaucoup d’a, ferment encore celui de ladre et aussi celui de macle, et celui d’affres, et acceptent même quNote 40 · Le Dictionnaire général ouvre l’a dans cinabre et glabre: il ignore palabre. L’a est aussi fermé le plus souvent dans Fabre, Labre, Calabre,Note 41 · C’est là encore un phénomène général qui se retrouve dans toutes les voyelles, car toutes sont longues devant la finale -re et s’abrègent enNote 42 · Il faut excepter bâbord, qui doit son accent à des grammairiens trompés par une fausse étymologie: bas n’y est pour rien, et l’a de bâbord aNote 43 · On peut même en voir un quatrième dans pâtisserie parisienne.Note 44 · L’a de Le Câtelet s’est également ouvert malgré l’accent circonflexe, ainsi que celui d’Asnières malgré l’s.Note 45 · L’a reste donc plus ou moins fermé, en devenant prétonique, dans casser, lasser et prélasser, classer (mais non classique, où l’on entend leNote 46 · Si l’on peut fermer celui de lassitude, c’est uniquement à cause du sens, et parce qu’on appuie volontairement.Note 47 · Pourtant ces mots n’ont aussi que deux syllabes pour l’oreille, comme passant; mais le sens des composants est entièrement perdu de vue; dèsNote 48 · L’a est ouvert aussi dans Jeannot, Jeannette, et Jeanneton. Il est fermé dans Jacob (mais non dans Jacobins ou Jacobites); dans Jacqu(e)lineNote 49 · Voir plus haut, pp. 27-28. Tous ces a sont naturellement fermés dans Rousselot, ainsi que dans Michaëlis et Passy, mais non dans le DictionnNote 50 · Dont l’a est fermé dans Michaëlis et Passy.Note 51 · Malgré Michaëlis et Passy. L’a prétonique est aussi fermé généralement dans Basile, Bazeilles et Jason, moins régulièrement dans Bazaine, DuNote 52 · De même Baron, Caron, Charon, Charron, Scarron, Varron (si on ne prononce qu’un r), en opposition avec Mascaron. Toutefois, sur charron, l’aNote 53 · Mais non dans Marennes, malgré Michaëlis et Passy.Note 54 · Tous ces a sont fermés dans Mᵐᵉ Dupuis, et même celui de déclarer! Michaëlis et Passy ferment aussi celui de latrines!Note 55 · Ceux qui ne prononcent pas l’s final de ce mot ferment l’a le plus souvent; mais il faut prononcer l’s.Note 56 · Mᵐᵉ Dupuis fermait l’a dans ces mots et même dans aveline, hameau et rogaton. L’a est encore fermé assez généralement dans Adam, Bataves, CaNote 57 · Mᵐᵉ Dupuis fermait l’a même dans bascule, bastonnade et martyr, malgré les deux consonnes qui le suivent.Note 58 · Ou Majorque. Pour majorité, majorat ou majuscule, la question ne se pose même pas.Note 59 · L’a est fermé dans Janus, mais non dans anus, ni dans lapis (lazuli), et c’est très incorrectement qu’on le ferme dans pater ou même ad patrNote 60 · Et aussi dans Mahdi, Fahrenheit ou Hahnemann, comme dans Hahn, à cause de l’h. Il l’est aussi dans les noms propres étrangers où les deux a Note 61 · Je ne crois pas que la nasalisation du premier a soit due, comme le veut l’abbé Rousselot, à l’influence des deux m qui enferment l’a, sans Note 62 · Nous retrouverons ces mots au chapitre des nasales, avec quelques autres où figure l’a.Note 63 · Livre Iᵉʳ, fable 1. Voir aussi fable 13 du livre Iᵉʳ, fables 9 et 10 du livre V, et ailleurs.Note 64 · L’Académie ne voit d’ailleurs rien de choquant à prononcer d’une part outeron, et d’autre part a-outer. L’abbé Rousselot et le Dictionnaire Note 65 · Le Dictionnaire général donne a-oriste.Note 66 · A-o n’a pu se maintenir ailleurs dans le français pur qu’au moyen d’un h: cahot, Cahors; mais l’a est tombé dans S(a)ône et Curaç(a)o: il seNote 67 · On sait que l’orthographe anglaise est encore bien plus extravagante que la française, ce qui n’est pas peu dire.Note 68 · Rémy de Gourmont voudrait même qu’on écrivît boucmacaire, mais cela encore est un compromis: pour que le mot eût une forme véritablement fraNote 69 · Mais c’est un a nettement ouvert qu’on prononce, à tort ou à raison, dans bar, black rot, cab, crack, dog cart, drag, fashionable, flint glaNote 70 · Ainsi dans steeple-chase, plum-cake, keepsake, pale-ale, pall-mall-gazette, racing-club, shakehand, trades-unions (trèdiounieune), rallye-paNote 71 · On en vient même à prononcer à la fois rallye à la française et paper à l’anglaise (rali-pepeur): il faudrait choisir pourtant! Je ne parle Note 72 · En fait, cet a anglais est plutôt intermédiaire entre l’a et l’o, à peu près comme nous prononçons parfois un ah prolongé pour marquer de l’Note 73 · Le Dictionnaire général les accueille toutes les trois.Note 74 · On ne voit pas très bien à quoi sert l’orthographe beefsteak et rumpsteak, puisque nous en avons fait bifteck et romsteck (avec un c complémNote 75 · Ajouter: Beaconsfield, Castlerea(gh), Chelsea, Chesapeake, Kean, Keats, le roi Lear, Shakespeare, etc.Note 76 · Et aussi dans le basque Coarraze.Note 77 · Law aussi, je parle du banquier, devrait se prononcer lo; mais ce mot ayant été à l’origine employé surtout au génitif (Law’s bank), le géniNote 78 · Le groupe oi est dérivé d’un e latin qui s’est d’abord renforcé, ou simplement mouillé, en éï, puis ouvert en èï, et ensuite oï, la voyelle Note 79 · La finale oy a disparu de l’orthographe, mais se retrouve dans les noms propres français, où sa prononciation est la même: Darboy, Fontenoy,Note 80 · Et aussi dans Troie, Troyes ou Millevoye, qui se prononcent exactement comme trois ou vois.Note 81 · Corneille, le Cid, acte II, scène 8.Note 82 · Il n’est guère possible de justifier roide, en dehors de la rime: la langue françoise ne s’en accommode plus. Domergue lui-même conseillait Note 83 · Oi est aussi assez long dans les mots en -oirie: armoirie, plaidoierie, etc., mais moins que dans -oir. Autrefois il se fermait dans -oire, Note 84 · Il représente aussi un s tombé (sauf dans benoît, benoîte, où il est peu justifié). C’est pourquoi on en tenait compte autrefois, et l’on trNote 85 · Quand ce n’était pas ngn ou ingn: ainsi gagner s’écrivait aussi bien ga-igner, ga-ngner, ga-ingner, d’autant plus que le son de l’a a longteNote 86 · Ces mots étaient pourtant à joindre, soin, loin, témoin, comme besogner, cogner et grogner sont à besoin, coin et groin.Note 87 · Mais pourquoi ne pas écrire ognon comme rognon? Le cas est exactement le même.Note 88 · Pourtant le Dictionnaire général les prononce par o et non par oi. Il retarde. Pourquoi pas élo(i)gner et so(i)gner? Lamoignon aussi, et CoiNote 89 · Quoique ce soit admis par Michaëlis et Passy. Ajoutons que, très familièrement, voilà devient vla, sans doute par l’intermédiaire ancien de Note 90 · On prononce oï dans Droysen, et, si l’on veut, Rob-Roy, par opposition aux noms français, Coypel, Coysevox, Loyson, Roybet, etc., où oy se p
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