LES CONSONNES.
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Quoique nous ayons établi au début de ce livre un classement des consonnes, qui nous a été fort utile pour l’étude des voyelles, nous suivrons ici l’ordre alphabétique, qui paraît plus pratique, en mettant ch après c, et l’n mouillé (gn) à la suite de l’n.
Mais avant de passer à l’étude particulière des consonnes, quelques observations générales ne seront pas déplacées.
1º Le changement spontané des consonnes.
Avant tout, nous devons constater une fois pour toutes, pour n’y pas revenir à chaque instant, un phénomène d’ordre général, qui est le changement spontané de certaines consonnes[494].
Pour prendre l’exemple le plus simple et le plus aisé à constater, on croit prononcer obtenir, mais on prononce en réalité optenir; pour prononcer exactement obtenir, il faudrait un effort qu’on ne fait jamais, pas plus en vers qu’en prose, pas plus en discourant lentement qu’en parlant vite. Ce phénomène s’appelle accommodation, ou même assimilation[495].
Ceux qui ont fait un peu de grec connaissent bien ce phénomène: quand une muette, leur dit la grammaire, est suivie d’une autre muette, elle se met au même degré qu’elle. Dans obtenir, la labiale douce b, suivie de la dentale forte t, se change en la labiale forte p; elle s’accommode à la consonne qui suit, et cela spontanément et nécessairement, par le jeu naturel des organes[496].
En français, ce phénomène est extrêmement général.
D’abord, une muette ne s’accommode pas seulement à une autre muette, comme dans obtenir, où la douce devient forte, et anecdote (anegdote) où la forte devient douce, mais aussi bien à une spirante, comme dans tous les mots commençant par abs- (aps) ou obs- (ops) et même subs- (sups, sauf devant i).
D’autre part, une spirante aussi peut s’accommoder soit à une autre spirante, comme dans transvaser (tranzvaser) ou disjoindre (dizjoindre), soit à une muette, comme dans rosbif (rozbif), Asdrubal (azdrubal) ou disgrâce (dizgrâce).
Il est vrai que ces heurts de consonnes sont assez rares dans les mots français; mais cette accommodation passe aussi bien par-dessus l’e muet, toutes les fois que l’e muet peut tomber, comme dans paquebot (pagbot) ou médecine (métsine), dans clavecin (clafcin) ou nous faisons (vzons), dans crévecœur (crefkeur), rejeton (rechton), naïveté (naïfté), ou le second (lezgon)[497].
Mais tout ceci se fait normalement, dans le langage le plus soutenu et le plus lent. Dans le langage très rapide, on en voit bien d’autres, car l’accommodation s’y fait même entre des mots différents. Le b devient p dans qu’exhibes-tu là? et inversement le p devient b dans Philippe de Valois; le d se change en t dans et ainsi de suite, et le t se change en d dans vous êtes insensé (cette fois, c’est l’s final, prononcé uniquement pour la liaison, et prononcé doux, qui détermine le changement); de même encore g devient k, et k devient g, dans on navigue chez nous (ikch) et chaque jour (agj)[498].
Même phénomène pour les spirantes: on peut comparer grave cela (afs) avec griffes aiguës (ivz), voyages-tu? (acht), avec tache de vin (ajd), rose pourpre (osp), avec est-ce bien? (ezb). Le langage tres rapide rapproche même des muettes ou des spirantes identiques, changeant par exemple une dentale forte t en dentale douce d devant un autre d, et ceci est l’assimilation proprement dite: vous êtes dur (edd), il galope bien (obb), je ne navigue qu’ici (ikk), tu brises ce pot (iss), je mange chez vous (chch), etc. On va plus loin encore: dans la prononciation populaire, ou simplement familière, qui supprime non seulement l’e muet, mais aussi l’r qui précède, à la suite d’une muette ou d’une spirante, on arrive à un maître d’hôtel (aidd) ou une pauvre femme (auff).
Les appareils de là phonétique expérimentale ont même constaté une assimilation plus extraordinaire encore, par-dessus une voyelle sonore. Dans les mots couché sous un pin, il arrive que le premier s se rapproche sensiblement du second[499].
Tous ces phénomènes sont spontanés et involontaires. Aussi doivent-ils rester tels, et par conséquent ne se produire que dans un débit très rapide. Ils sont extrêmement curieux pour le savant, mais ne doivent être étudiés qu’à un point de vue purement scientifique. Je ne puis que répéter ici ce que j’ai dit à propos de l’e muet: les phonéticiens étrangers recueillent précieusement ces phénomènes pour les offrir à l’étude de leurs compatriotes, ayant pour principe unique: cela est, donc cela doit être[500]. Ils ne se doutent pas que beaucoup de façons de parler ne sont acceptables que lorsque et parce que personne ne s’en aperçoit, mais qu’elles sont ridicules, quand elles sont voulues et manifestes. Il faut parler naturellement. On n’a pas besoin d’effort pour prononcer un p dans obtenir: on le prononce nécessairement, et, par suite, il est toujours légitime. Mais on ne met pas nécessairement un s doux dans est-ce bien; on doit donc prononcer le c naturellement, et ne jamais faire effort pour prononcer autre chose que c, même quand on parle vite: il se change toujours assez tôt en z, sans qu’on s’en aperçoive, ni celui qui parle, ni celui qui écoute, et c’est alors seulement que le phénomène devient légitime.
De ce phénomène spontané on peut rapprocher un autre phénomène qui se produit aussi spontanément: c’est le redoublement de la première consonne, dans certains mots sur lesquels on veut appuyer, surtout dans l’interjection: mmisérable! inssensé! Si la première consonne est suivie d’un r, c’est l’r qui se redouble; il est ttoujours là à grratter. On voit que ce redoublement est un phénomène analogue à l’accent oratoire, et qui coïncide généralement avec lui[501].
2º Quelques observations générales.
Première observation: les consonnes finales, qui autrefois se prononçaient toutes, comme en latin, ont peu à peu cessé en grande majorité de se prononcer[502]; toutefois, depuis un siècle, grâce à l’orthographe, beaucoup ont reparu de celles qui ne se prononçaient plus. Il y a notamment quatre consonnes finales qui se prononcent aujourd’hui régulièrement; ce sont les deux liquides: l et r, avec f et c.
En second lieu, les consonnes intérieures se prononcent aussi presque toutes aujourd’hui. Ce n’est pas qu’il n’y ait encore beaucoup d’exceptions; mais leur nombre tend toujours à diminuer, et toujours par l’effet de la fâcheuse réaction orthographique, due surtout à la diffusion de l’enseignement primaire[503]. Depuis qu’une foule de mots sont appris par l’œil avant d’être appris par l’oreille, on les prononce naturellement comme ils sont écrits. Et puis il y a là aussi l’effet naturel d’un pédantisme naïf et inconscient; car enfin, quand on prononce sculpeter, lègue ou aspecte, cela ne prouve-t-il pas qu’on a fait des études, et qu’on sait l’orthographe? Aussi les plus coupables dans cette affaire sont encore ceux, journalistes ou hommes de lettres, qui s’opposent par tous les moyens à la réforme de l’orthographe. Quant à ceux qu’on appelle dédaigneusement les «primaires», ils sont plus excusables: sachant bien qu’il ne dépend pas d’eux d’écrire comme on parle, ils parlent comme on écrit! Nous verrons, chemin faisant, les altérations que la langue a déjà subies ou subira encore, par le fait de notre orthographe.
Enfin, il y a la question des consonnes doubles: Quand se prononcent-elles doubles ou simples[504]? Cette question doit être étudiée à propos de chaque consonne, dans un intérêt pratique; mais il y a encore là un phénomène d’ordre général, dont il faut dire un mot d’avance.
Il va sans dire que la question ne se pose qu’entre deux voyelles non caduques, appuis nécessaires des deux consonnes en avant et en arrière: col-laborer. Et en effet, à la fin d’un mot, ou devant un e muet, qui tombe régulièrement, la question ne se pose plus: djin(n), bal(le), ter(re), dilem(me), al(le)mand se prononcent nécessairement comme si la consonne était simple[505].
Or, entre voyelles non caduques, la règle générale est que, dans les mots purement français, et d’usage très courant, la consonne double se prononce simple: a(l)ler, do(n)ner; et il y en a souvent deux ou même trois dans le même mot, comme a(s)suje(t)ti(s)sant ou a(t)te(r)ri(s)sage. On ne devrait donc prononcer les deux consonnes que dans les mots tout à fait savants, où l’on peut, à la rigueur, conserver légitimement la prononciation attribuée à l’original sur lequel ils sont calqués: col-lapsus, com-mutateur, septen-nat, ir-récusable, proces-sus, dilet-tante[506].
Malheureusement l’emphase naturelle de l’accent oratoire a étendu cette prononciation à beaucoup d’autres mots, comme hor-reur ou hor-rible. Et surtout le pédantisme encore s’en est mêlé. Beaucoup de gens ont cru voir un signe certain d’éducation supérieure, d’instruction complète, dans cette prononciation réputée savante, qui est celle du latin et du grec. Aussi s’est-elle étendue progressivement. Aujourd’hui encore on voit très bien qu’elle gagne de plus en plus, et atteint beaucoup de mots fort usités qu’elle devrait respecter, parce qu’ils n’ont rien de nouveau ni de savant[507]. Elle respecte encore assez généralement les muettes ou explosives, à cause de la difficulté que produit l’occlusion complète que la bouche doit subir en les prononçant, comme dans ap-parat; elle atteint beaucoup plus les spirantes (f et s sont d’ailleurs les seules qui se répètent), car elles ne présentent pas cet inconvénient, mais surtout l, m, n, r, les quatres liquides des grammairiens grecs. Ainsi, de tous les mots commençant par ill, imm, inn-, irr-, et qui, presque tous, sont privatifs, il n’y a plus qu’i(n)nocent et ses dérivés immédiats qui soient à peu près respectés, et dans la plupart des mots on prononce toujours les deux consonnes, à moins qu’on ne parle très vite[508].
Il faut dire en effet que cette prononciation dépend beaucoup du plus ou moins de rapidité de l’élocution: entre les mots où on ne prononce jamais qu’une consonne et ceux où on en prononce toujours deux, il y en a beaucoup où on en prononce tantôt une, tantôt deux, suivant qu’on parle plus ou moins vite. D’ailleurs, en cas d’hésitation, il sera bon de se pénétrer de ce principe qu’on ne fera jamais une faute grave en prononçant une consonne simple quand l’usage est de la prononcer double, tandis qu’on peut être parfaitement ridicule en la prononçant double quand elle doit rester simple, comme de dire don-ner ou nous al-lons.
NOTE SUR LA PRONONCIATION DU LATIN
Puisque la prononciation latine est en cause dans ce cas plus qu’ailleurs, on nous saura peut-être gré de réunir ici, en tête des consonnes, les règles spéciales qui la concernent, et qui sont disséminées un peu partout dans le livre, avec les exemples nécessaires.
En principe, nous prononçons le latin, à tort ou à raison, plutôt à tort, à peu près comme le français. Nous ne l’en distinguons que dans un petit nombre de cas, dont l’énumération n’est pas longue.
On a vu déjà précédemment comment nous prononçons les voyelles: que l’e ouvert ou fermé n’a pas d’accent, que l’u ne sonne jamais ou, que um se prononce toujours ome (même après un o), et que un se prononce toujours on, sauf dans hunc, nunc et tunc, et les mots commençant par cunct-.
Les nasales sont identiques à celles du français, sauf qu’il ne peut y en avoir que devant une consonne, et non en fin de mot, et que en a toujours le son in, notamment dans la finale -ens.
On a vu aussi que les seules diphtongues latines, æ, œ et au, sont prononcées comme les voyelles é et o. Il en résulte que devant æ et œ, le c et le g gardent le même son qu’en français devant e.
Nous faisons aussi de fausses diphtongues avec l’u, après g ou q, mais seulement devant a, e (ou æ) et i: l’u se prononce u devant e et i, et ou devant a, tandis que devant o et u il ne compte pas.
Ch a toujours le son guttural.
Il n’y a jamais de son mouillé, ni pour gn, ni pour ll.
Ti devant une voyelle est sifflant, comme en français, sauf en tête des mots, ou après s ou x.
Les consonnes finales s’articulent toujours: c’est ce qui fait qu’il n’y a point de nasales à la fin des mots.
Cette prononciation est d’ailleurs détestable, et peut-être le jour n’est-il plus éloigné où on en adoptera une autre, un peu moins française, mais plus latine.