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Comment on Prononce le Français

PRÉFACE

Reading edition

Deux grammairiens, Domergue et Mᵐᵉ Dupuis, ont publié en 1805 et 1836 des traités de prononciation qui ont longtemps fait loi[1]. On voit qu’ils remontent un peu loin. Et pourtant, depuis cette époque, il n’en a guère paru de satisfaisants. Je n’en connais pas du moins qui n’ait de graves défauts.

D’abord ils sont inexacts, je veux dire qu’ils renferment de nombreuses erreurs, parfois des erreurs énormes, soit qu’ils conservent, par un respect excessif de la tradition, des manières de prononcer qui sont tout à fait sur années, soit qu’au contraire, ils accueillent avec une facilité déplorable des prononciations qui ont peut-être l’avenir pour elles, mais qui en attendant sont désagréables au plus haut degré[2]. Chose fâcheuse à constater, les meilleurs travaux sur la matière sont encore ceux des étrangers. Mais comment espérer qu’un étranger puisse vraisemblablement nous enseigner notre prononciation? Ch. Nyrop lui-même, qui fait autorité en ce qui concerne la grammaire historique de notre langue, ne peut pas ne pas commettre des erreurs[3].

Un autre défaut des traités de prononciation contemporains, c’est qu’ils sont très incomplets. Seul Lesaint s’est donné la peine de faire une revue complète, trop complète même, du vocabulaire. Je dis trop complète, parce qu’il donne des listes alphabétiques interminables de mots que personne n’emploie. Mais lui-même n’a pas prévu tous les cas intéressants ou douteux, tous ceux sur lesquels on peut ou on doit se poser des questions. Aurait-on donc tout prévu dans ce nouveau livre? Je ne l’affirmerai pas, et sans doute plus d’un point a dû échapper: en aucune matière on ne peut prétendre être parfaitement complet, et il peut y avoir des difficultés à côté desquelles on passe sans les apercevoir. Il reste toujours que l’on trouvera traités ici des problèmes, ou indiquées des prononciations qu’on chercherait vainement ailleurs. Pour les noms propres notamment, on sera très largement servi. Et les faits n’y seront pas énumérés, mais classés: les longues listes alphabétiques qu’on trouve ailleurs, et qui, dans leur désordre réel, que cache mal l’ordre apparent, rendent si peu de services, y seront remplacées par des classifications méthodiques et logiques.

Mais, dira-t-on, si les traités de prononciation sont incomplets, les dictionnaires ne le sont pas. N’y en a-t-il pas qui donnent la prononciation de tous les mots? Eh bien! c’est encore une erreur. Les dictionnaires, outre qu’ils sont un peu gros pour être d’un usage pratique, sont aussi très incomplets, d’abord parce qu’ils ne donnent généralement qu’une prononciation dans beaucoup de cas où on a le droit d’hésiter: or, quand les individus ont le droit d’hésiter, les livres ont le devoir de le faire; ensuite parce qu’ils oublient les flexions, qui sont capitales: ils donneront par exemple la prononciation de l’infinitif des verbes, mais celle de la première personne, dans la pluralité des cas, est beaucoup plus intéressante que celle de l’infinitif. Et puis les dictionnaires considèrent uniquement les mots isolés: or il importe souvent de les considérer dans le corps des phrases.

D’ailleurs les dictionnaires aussi renferment beaucoup d’erreurs. Celui qui aujourd’hui fait autorité en toute matière, le Dictionnaire général, de Darmesteter, Hatzfeld et M. A. Thomas, laisse autant à désirer au point de vue de la prononciation qu’au point de vue de l’étendue du vocabulaire[4]. D’abord sa doctrine paraît avoir varié sensiblement au cours de l’impression, et on y trouve d’étranges inconséquences[5]; de plus il paraît dans beaucoup de cas subordonner ses solutions à l’orthographe ou à l’étymologie, sans tenir assez de compte de l’usage véritable, indiquant ce qui doit être ou ce qui devrait être plutôt que ce qui est[6]. Au surplus, le dernier auteur du livre, qui n’était pas le principal responsable, a si bien reconnu le fait, que la prononciation a été l’objet d’une attention toute particulière dans la revision qui a été faite.

J’ai cru, néanmoins, devoir signaler en note les points principaux sur lesquels je suis en accord ou en désaccord avec le Dictionnaire général: le lecteur aurait pu me reprocher de ne pas faire connaître, dans un ouvrage qui veut être aussi complet que possible, l’opinion d’un livre aussi important; il pourra donc se prononcer lui-même en connaissance de cause.

Un autre dictionnaire qui semblerait aussi devoir faire autorité en la matière, c’est le Dictionnaire phonétique de la langue française par Michaëlis et Passy. Mais, malgré la préface complaisante (avec des restrictions d’ailleurs) de Gaston Paris, je crains bien que le second de ces auteurs n’ait dans ce livre une part singulièrement réduite. C’est encore l’œuvre d’un étranger, et elle fourmille d’erreurs étranges[7].

Ainsi les dictionnaires ne sont ni plus complets ni plus exacts que les traités de prononciation. Quant à la méthode, l’ordre alphabétique leur interdit d’en avoir une. Mais celle des meilleurs traités de prononciation, fort scientifique peut-être, n’est aucunement pratique. Ils partent en effet du son pour aboutir à l’orthographe. Comme méthode générale d’enseignement pour les étrangers, cela est sans doute excellent. Et d’autre part il peut être très intéressant pour tout le monde de savoir qu’un son donné, voyelle ou consonne, s’écrit de telles et telles manières différentes. Mais ceux qui, sachant la langue par ailleurs, désirent simplement se renseigner sur des points particuliers, et ce sont de beaucoup les plus nombreux, ceux-là ne partent pas du son, car il ne s’agit pas pour eux d’apprendre l’orthographe; ils désirent au contraire apprendre quel est le son qui correspond correctement à une graphie donnée. Un livre pratique, un livre de vulgarisation, destiné aux Français aussi bien qu’aux étrangers, doit donc partir de l’orthographe exclusivement; il doit partir de ce qui se voit, qui est absurde peut-être, mais qui est fixe et certain, pour passer à ce qui s’entend, qui est souvent douteux ou discutable. Sans doute dans les livres il y a des tables... quelquefois, mais ce n’est pas assez; c’est dans le livre même que la méthode doit être pratique.

De plus, les meilleurs livres ont encore, je ne dirai, pas un défaut, mais un inconvénient au point de vue pratique: c’est de faire usage de signes spéciaux inusités ailleurs. Je sais tout ce qu’on peut dire en faveur des signes spéciaux, et combien il est plus aisé de marquer les sons avec précision et correction, lorsque chaque son a un signe unique, et chaque signe un son unique. C’est parfait au point de vue scientifique. Le malheur, c’est qu’un profane qui veut se renseigner et qui aperçoit ces signes dont il n’a pas l’habitude ferme le livre immédiatement. Il est bien certain qu’il a tort, mais qu’y faire? On aura beau simplifier, se réduire à une demi-douzaine de signes particulièrement indispensables, rien n’y fera. Les personnes les plus intelligentes, qui se rendraient immédiatement, si l’on avait deux minutes pour leur montrer verbalement la nécessité de ces signes, et combien leur usage est facile, ne feront pas elles-mêmes ce simple effort de deux minutes, qui leur serait nécessaire pour se rendre compte des choses avec une parfaite aisance. Elles fermeront le livre, comme les autres. Encore une fois, qu’y faire? Tant pis pour elles, dira quelqu’un! C’est parfait; mais alors on prêchera dans le désert! Or, quand on fait un livre de vulgarisation, c’est pour être lu du plus grand nombre, et il n’y a qu’un moyen de se tirer d’affaire, c’est celui de Mahomet: quand la montagne ne veut pas venir, il faut aller à elle! C’est pourquoi ce livre est imprimé d’un bout à l’autre avec les caractères de tout le monde. La méthode a des inconvénients: pense-t-on que je ne les voie pas? Elle sera certainement l’occasion de plus d’une erreur passagère, due à l’inattention du lecteur. Mais l’avantage qu’il y a d’atteindre la catégorie de lecteurs qui est de beaucoup la plus nombreuse compense largement quelques inconvénients, d’ailleurs assez médiocres en définitive.

Ce n’est pas tout. Les traités de prononciation se bornent généralement à énoncer les faits, sans les expliquer: on en trouvera ici l’explication, historique ou théorique, sauf erreur, toutes les fois qu’elle est possible et présente quelque intérêt. Et c’est précisément l’avantage principal que présentent les classifications méthodiques et logiques sur les simples listes alphabétiques. Les lecteurs qui ne peuvent tirer parti que de l’ordre alphabétique—j’espère que c’est la minorité—auront toujours la ressource de recourir à la table des principaux mois cités, qui fera l’office d’un dictionnaire; mais ceux qui préfèrent l’ordre véritable et non artificiel, ceux qui veulent de la méthode, trouveront ici, j’espère, quelques satisfactions, au moins dans les chapitres importants, comme ceux de l’S et du T, sans parler des voyelles[8].

Après avoir justifié la publication de ce nouveau traité, peut-être faut-il faire connaître au lecteur les principes généraux qui m’ont guidé dans sa composition, plus simplement, quelle est la prononciation que je tiens en général pour la meilleure. Sur ce point je suis tout à fait de l’avis de l’abbé Rousselot: ce n’est pas en province qu’il faut chercher le modèle de la prononciation française, c’est à Paris. Toutefois je ferai à ce principe quelques restrictions. La prononciation parisienne est la bonne, mais à condition qu’elle ne soit pas exclusivement parisienne, auquel cas elle devient simplement dialectale. Pour que la prononciation de Paris soit tenue pour bonne, il faut qu’elle soit adoptée au moins par une grande partie de la France du Nord. Dans bien des cas, il est permis d’opposer à la prononciation de Paris une autre prononciation, si elle est répandue dans la plus grande partie de la France. Que les Parisiens ferment l’a de lacer et lacet, je ne vois rien à redire à ce qu’on les imite, car ils ne sont pas les seuls: encore est-il au moins aussi légitime de l’ouvrir, s’il est ouvert un peu partout; mais si les Parisiens vont jusqu’à fermer l’a de cadenasser et matelasser, je pense que cette fois c’est peut-être trop, et qu’on peut préférer une prononciation plus répandue.

Il y a autre chose encore. Paris est grand, et il y a bien des mondes à Paris. «La langue varie, en effet, dit l’abbé Rousselot, suivant les quartiers, les conditions sociales, et les intentions du sujet parlant. Un Parisien de la haute classe ne parlera pas comme un homme du peuple. Et l’homme du peuple lui-même se gardera bien de parler devant un étranger, une personne qu’il respecte, comme avec un camarade... Donc le français à conseiller à tous est celui de la bonne société parisienne.» On ne peut que souscrire à un principe si judicieux. Malheureusement l’auteur ajoute presque immédiatement, en précisant ce qu’il appelle bonne société parisienne: «...L’enfant né à Paris est Parisien, et même l’enfant qui y arrive le devient très vite, à la condition qu’il fréquente une école populaire.» Populaire? Mais alors voilà une bonne société qui est terriblement large. Et ceci est justement le défaut du Précis de prononciation de l’abbé Rousselot, outre qu’il est fort incomplet[9]. Autant l’auteur est inattaquable quand il s’agit des constatations générales de la phonétique expérimentale, dont il est le créateur et dont il est resté le maître, autant il prête à la critique, quand il s’agit de savoir à quelle espèce de gens il s’est adressé pour déterminer pratiquement l’usage dans les cas particuliers ou douteux. Quel fond peut-on faire, sur le témoignage de gens, des enfants sans doute, qui prononcent aighille pour aiguille? Cela seul suffit à ôter parfois toute valeur à ses statistiques, d’ailleurs fort réduites, et à ses conclusions.

On ne sera donc pas surpris d’apprendre que la phonétique expérimentale ne donne pas par elle-même de résultats définitifs sur les questions qui font l’objet de ce livre. Si l’on veut savoir de quelle manière on dispose ses organes pour faire entendre un a fermé ou articuler un p ou un s, on peut s’adresser à elle en toute confiance: ses instruments sont infaillibles; mais s’il s’agit de savoir dans quels mots l’a est ouvert ou fermé, dans quels mots on prononce ou on ne prononce pas le p, les phonéticiens expérimentaux n’en savent pas plus que les autres, et leurs instruments, sur ce point, ne serviront à rien, tant qu’ils n’auront pas fait prononcer les mêmes mots par un assez grand nombre de personnes, choisies expressément dans ce but. Or justement, le premier point, celui qui est expressément de leur compétence, n’est pas traité dans ce livre: je m’adresse aux gens qui savent suffisamment le français, et aux Français eux-mêmes encore plus qu’aux étrangers, et je suppose qu’ils savent comment les sons s’émettent, comment s’articulent les consonnes. C’est pourquoi ce livre ne fait pas double emploi avec les travaux de la phonétique expérimentale: il les complète.

Le principe général est d’ailleurs le même, autant que possible, que celui de la phonétique expérimentale, et l’on ne saurait aujourd’hui en concevoir d’autre: il ne s’agit plus d’ordonner péremptoirement ce qui doit être, mais de constater simplement ce qui est. Une prononciation admise généralement par la bonne société est bonne par cela seul, fût-elle absurde en soi. Si l’on me voit chemin faisant résister à certaines prononciations que je crois mauvaises, c’est qu’elles ne me paraissent pas encore très générales, et que la lutte est encore permise et le triomphe possible; autrement je passe condamnation, car il n’y a rien à faire contre les faits. La seule difficulté est de savoir à quel moment une mauvaise prononciation est assez générale pour qu’il faille s’incliner et la déclarer bonne; car il faut bien se mettre dans l’esprit que toute prononciation qui est bonne a commencé par être mauvaise, comme toute prononciation mauvaise peut devenir bonne, si tout le monde l’adopte.

Ce traité se divise naturellement en deux parties, une pour les voyelles et une pour les consonnes. Il est probable quelles seront pour le lecteur d’un intérêt fort inégal, et voici pourquoi: la première peut servir surtout à corriger les défauts de prononciation, autrement dit les accents régionaux; mais ceci ne peut se faire qu’avec des efforts soutenus dont peu de gens sont capables. La seconde, au contraire, corrige les fautes de prononciation, et ceci ne demande pas d’effort: souvent il suffit que le fait soit constaté une seule fois. Ainsi beaucoup de gens ont un accent déplorable, qui tiennent à parler fort correctement par ailleurs: c’est le cas de beaucoup de professeurs qui seraient très mal placés pour enseigner que l’o de rose est fermé, alors qu’ils l’ouvrent outrageusement, et ne font même aucun effort pour le fermer, mais qui, d’autre part, sachant qu’on prononce dot avec un t, et comptable sans p, pratiquent cette prononciation et l’enseignent scrupuleusement.

D’ailleurs les voyelles sont très souvent flottantes: il y a tant de degrés dans leur ouverture. Qu’on les ouvre un peu plus ou un peu moins, dans une foule de cas, dans la plupart des cas, personne n’en est choqué, et on n’y attache pas une très grande importance. Mais qu’une consonne se prononce ou ne se prononce pas, c’est là souvent un fait précis, catégorique, sur lequel il n’y a pas de discussion possible, quand l’usage est suffisamment général; et beaucoup de gens tiennent particulièrement à savoir si, dans tel mot, telle consonne se prononce ou non.

J’ai donné néanmoins à la première partie tout le développement qu’elle comportait, mais je pense tout de même que ce livre servira plus à corriger les fautes que les défauts, lesquels souvent sont chers à ceux qui les ont.

Qu’il me soit permis, chemin faisant, d’attirer spécialement l’attention du lecteur curieux sur deux chapitres assez nouveaux, celui de l’e muet et celui des liaisons. La question de l’e muet a déjà été traitée une fois; mais je l’ai reprise sur un plan différent. Pour celle des liaisons, on s’en tient d’ordinaire à des conseils généraux: j’ai pris la peine d’entrer dans le détail et de classer méthodiquement les faits.

Enfin, je ne voudrais pas que le lecteur fût effrayé par l’abondance des notes, qui pourraient sembler faire de ce livre un travail d’érudition. Il n’en est rien. Ces notes, qui peuvent d’ailleurs être négligées par ceux qu’elles n’intéressent pas, ont un double objet. Elles contiennent d’une part la prononciation des noms propres, qui auraient sans doute encombré le texte. D’autre part elles donnent des renseignements qui peuvent être curieux sur les prononciations d’autrefois; elles permettent ainsi d’apprécier certaines rimes qu’on trouve chez les poètes classiques; elles font de plus savoir (s’ils l’ignorent) à ceux qui aiment les vieilles éditions, que toutes les consonnes qui jadis encombraient les textes ne se prononçaient d’ordinaire pas plus qu’aujourd’hui où on ne les écrit plus[10]. Enfin elles donnent parfois des explications complémentaires qui n’ont pas paru être à leur place dans le texte.

Après cela, et malgré les soins consciencieux que j’ai apportés à mon travail, il y aura sans doute dans ce livre plus d’une erreur. En tout cas, il est évidemment impossible qu’un lecteur qui a des opinions sur la matière ait exactement les mêmes que l’auteur sur tous les points. Si ce lecteur est particulièrement qualifié, il me suffira de ne différer d’avec lui que sur des points secondaires. Quant au lecteur qui cherchera ici des renseignements, j’espère qu’il ne s’égarera pas trop souvent. Et puis, je compte un peu sur la collaboration de mes lecteurs eux-mêmes pour perfectionner ce livre et le rendre plus utile, si le public lui fait bon accueil: toutes les observations sérieuses, appuyées sur une expérience suffisamment étendue, seront accueillies avec reconnaissance.

Notes in this chapter

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