SECONDE PARTIE
Reading edition
CES ÉTRANGERS (disait le vieux prince Norwégien) sont arrivés ici comme une volée d'oies sauvages; ils y ont amené leurs petits, et s'y sont mis à couvert. Qu'on leur propose aujourd'hui de retourner dans leurs montagnes ou dans leurs basses terres, après qu'ils ont goûté de nos excellens poissons!!! Non, nous ne verrons plus les beaux jours de ces îles, les usages primitifs n'existent plus. Que sont devenus nos anciens Chefs, nos Fea, nos Shlaghrenner? Ils ont fait place aux Mouat; eux dont les noms prouvent assez qu'ils sont étrangers à ces rivages. Dans un siècle d'ici, à peine il restera un pouce de terre aux vrais habitans norses, aux propriétaires d'héritages norwégiens.
SIR WALTER SCOTT (Le Pirate).
CHAPITRE I
ARGUMENT
Des Outaouais--Ponthiac, leur Chef--Ses premières armes--Entrevue avec le major Rogers--Nianvana--Grands projets de Ponthiac--Prise de Michillimakinac--Siége de Détroit--Bataille de Bloody-Bridge--Paix générale--Retraite de Ponthiac--Anecdotes et Réflexions.
Les Outaouais n'ont pas encore paru avec éclat dans cette histoire. Le grand Ponthiac va les tirer pour un moment de cette nullité, pour les couvrir d'un lustre sans supérieur dans les annales aborigènes: le Nord va s'étonner de leurs exploits.
Lorsque le commerce de la Nouvelle-France commença à prendre quelque développement pour s'étendre jusques aux lacs, les Outaouais vivaient dans leurs environs avec les Chippeouais et les Pouteouatamis, deux peuples quel'on suppose avoir appartenu à la grande nation algonquine qui, au temps de M. de Champlain, occupait la rive nord du St. Laurent, entre Québec et le lac St. Pierre. La tradition orale fait venir les trois tribus jusqu'au lac Huron, où elle se séparent. Les Outaouais, agriculteurs, se fixèrent dans les environs de Michillimakinac: les deux autres tribus poursuivirent leur marche.
Les Français se firent des amis des Outaouais et des Chippeouais. Un Chef de ces derniers disait naguère dans une ville des Etats-Unis: «lorsque les Français parurent aux chûtes, ils vinrent nous voir, et nous baiser. Ils nos appelaient leurs enfans, et nous trouvâmes en eux des pères. Nous vivions comme des frères dans une même cabane.»
Ponthiac, Chef des Outaouais, avait contribué, en 1754, à la défaite du général Braddock, sous le Grand Chef Makinac. Dans une autre occasion, il avait secouru le Détroit. Ami sincère des Français, il ne put voir d'un oeil tranquille la conquête de 1760, et commença dès lors à déployer toute l'énergie de son caractère. Les lacs venaient d'être livrés au général Amherst. Le major Rogers, qu'il envoya pour prendre possession du pays des Outaouais, rencontra le Sachem sur le chemin du Détroit. Ponthiac s'était fait précéder d'une députation de Chefs de tribus de sa dépendance. Ces ambassadeurs représentèrent leur maître comme le seul souverain du pays, et annoncèrent qu'il venait faire la paix avec les Anglais. Il parut en effet. Après les saluts, il demanda hardiment au major comment il avait ôsé entrer dans son pays, et quel était le but de cet empiètement. Rogers, trop prudent pour s'émouvoir, répondit qu'il venait en ami, pour chasser une nation qui avait été un obstacle à l'amitié des guerriers Outaouais pour le Grand Roi George; puis il offrit aux députés un présent de Ouampum. Ponthiac l'accepta en disant: je resterai ici jusqu'à demain, et je ferai aussi un présent aux Anglais. «C'était me dire, écrit Rogers, tu n'iras pas plus loin sans ma permission.» A l'approche de la nuit, il demanda au major si ses jeunes gens n'avaient pas besoin de se procurer des fruits que produisait son pays, et il envoya ses guerriers à la recherche. Dans une seconde entrevue, il lui présenta son calumet, et lui permit de traverser son territoire. Il voulut même l'accompagner jusqu'au Détroit, et força à rebrousser, une tribu qui venait couper le passage.
Pour revenir à celui qui fait le principal sujet de ce chapitre, ce fut vers ce temps qu'il conçut le vaste projet de réunir les tribus de l'Ouest et du Sud-Ouest dans un irruption qui devait expulser les Anglais et, croyait-il peut-être, ramener les Français dans son voisinage. Le plan qu'il adopta suppose chez ce sauvage un génie extraordinaire et un courage de première force. C'était une attaque simultanée et soudaine contre tous les postes que les Anglais occupaient autour des tribus, aux deux extrémités du lac Ontario, ou midi et à l'occident de l'Erié, autour du Michigan, sur l'Ohio, l'Ouabache et l'Illinois. On tenait sur cette immense étendue Frontenac, Pittsburg, Buffalo, Niagara, Sandoske, le Détroit, Michillimakinac, etc. La plupart de ces postes étaient des entrepôts de commerce plutôt que des forteresses, mais ils étaient encore formidables contre les sauvages. Ils commandaient les grandes avenue aux eaux du Nord et de l'Ouest. Ponthiac, instruit qu'il était de la géographie de ces régions, comprit que leur conquête lui ouvrirait tous les passages. Le drapeau britannique devait être abattu au même instant dans tous les forts, et pour procurer l'ensemble nécessaire, le Sachem ne se prépara qu'en secret. Il ouvrit d'abord son plan aux Outaouais et le développa avec toute l'éloquence sauvage. Il fit jouer les ressorts de l'ambition et de la crainte, de l'espérance et de la cupidité, et rappella le souvenir des Français. Des Outaouais, l'ardeur se communiqua aux autres peuplades, qui se réunirent dans un grand conseil. Ponthiac y pénétra dans tous les replis de leur caractère, et il les fixa toutes en démêlant leurs intérêts divers, et en donnant son projet comme inspiré par le grand-esprit à un Chef Lenni-Lenape. Chippeouais, Outagamis, Yendats, Pouteouatamis, Sakis, Menomenes, Lenni-Lenapes, Missisagues, Shaouanis, et Miamis marchèrent sus un même drapeau. L'alliance des Iroquois acheva le chef-d'oeuvre de la politique sauvage, qui combina ce gigantesque plan d'attaque, embrassant tout depuis Niagara jusques à la rivière Potomac. L'oeuvre de la destruction commença en même temps sur tous les points, et de onze postes, neuf succombèrent. Presqu'île céda après deux jours. Le capitaine Ecuyer fut secouru à Pittsburg à la veille d'être forcé: les sauvages se dédommagèrent de ce désappointement en ouvrant une scène de dévastation dans toute l'étendue de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Nouvelle-Iork.
Ponthiac, en s'emparant du Détroit, voulait en faire le siége de sa domination, qui aurait été redoutable aux nouveaux possesseurs du Canada. «Il morcela sans cesse leur conquête, dit M. Beltrami, et ne put oublier les Français.» Le gouvernement, dans la vue de se l'attacher, lui avait fait une pension annuelle considérable, ce qui ne l'avait pas empêché de manifester, en plusieurs occasions, un esprit de malveillance et de haine contre ses anciens ennemis.
Nous n'avons encore vu qu'une partie de la grandeur de Ponthiac. Cet incompréhensible sauvage chercha à mettre ses sujets en état de manufacturer le drap et les étoffes Comme les Anglais, et offrit au major Rogers une partie de son territoire, s'il voulait entretenir quelques Outaouais dans les manufactures d'Angleterre. Il étudia la tactique de nos troupes, et en raisonnait avec une sagacité peu au-dessous de la science. Ce qui est plus étonnant encore, il établit durant la guerre une sorte de banque à sa façon. Elle donnait des billets de crédit, qui portaient l'image de ce qu'il voulait qu'on lui donnât, et son sceau qui était la figure d'une loutre. Son autorité parmi les siens était celle d'un Dictateur.
On cite à sa louange plusieurs beaux traits. En 1765, le lieutenant Frazer étant allé aux Illinois avec un détachement de soldats, sous couleur de visiter un établissement canadien, mais visiblement pour l'observer, il le fit prisonnier avec sa troupe, et le relâcha généreusement. Le major Rogers lui fait dire après sa retraite du Détroit: «que pour lui il ne ferait la paix que lorsque'elle lui serait utile ainsi qu'au grand roi.» Le même officier chargé de le regagner, lui envoya de l'eau-de-vie. Quelques guerriers qui l'entouraient frémirent à la vue de cette liqueur, qu'ils croyaient empoisonnée, et voulurent le dissuader d'en boire: «non! leur dit Ponthiac, celui qui recherche mon amitié, ne peut songer à m'ôter la vie;» et il prit la boisson avec l'intrépidité d'Alexandre prenant la potion de Philippe.
CHAPITRE II
ARGUMENT
Des Lenni-Lenapes--Leur origine--Leur grandeur--Tamenund, ancien Chef--Fête en son honneur aux Etats-Unis--Koguethagechton préserve la paix--Son éloquence--Ses efforts en faveur des Américains.
Les anglais firent de grands efforts pour attirer les Lenni-Lenapes dans leur parti, lors de la première guerre américaine. Ils rencontrèrent de l'opposition dans Koguethagechton, Chef des tribus de l'Ohio. Ce Sachem, dont l'évêque Keckewelder fait de magnifiques éloges, s'attacha à persuader à sa nation qu'elle n'avait rien à démêler dans la querelle. Supposez, disait-il, qu'un père ait un enfant dont il a pitié parce qu'il est petit: lorsqu'il commence à grandir, il pense à en tirer de l'aide, fait un paquet, et le lui donne à porter. L'enfant s'en charge gaiment, et marche à la suite de son père. Celui-ci voyant l'enfant de bonne volonté, en est satisfait. Mais le voyant croître de plus en plus en force, il augmente le fardeau, et le fils ne murmure pas encore. Cependant il devient un homme fait. Le père ne laisse pas que de lui donner encore un fardeau, et pendant qu'il le fait, passe un homme mal intentionné qui lui conseille de le faire plus pesant. Le père, plutôt que de suivre son propre jugement, écoute le mauvais conseiller; maos son fils se tournant vers lui: mon père, dit-il, ce fardeau est trop pesant. Le vieillard, dont le coeur s'est endurci, le menace de le battre. Ainsi donc, reprit le fils, je vais être battu si je ne fais l'impossible, et je n'ai d'autre choix que de te résister.--Je trouve dans les recherches de M. Thatcher cette allégorie comme étant du Chef Delaware, mais on peut croire que quelque souffleur américain était là derrière.
Il vint à Pittsburg au commencement des hostilités pour y rencontrer les Tsononthouans, et chercha à les détourner de la guerre; mais on le traita de vieille femme. Ce fut alors qu'il dit ces paroles énergiques: «Je sais bien que les Mingos regardent les Delawares comme un peuple conquis. Ils ont, disent-ils, donné des jupes à nos guerriers. Eh bien! qu'ils regardent Koguethagechton; n'est-il pas un guerrier robuste, et n'en a-t-il pas les ornemens? Oui, c'est un guerrier, et tout ce pays (en montrant les terres que baigne l'Allegany), lui appartient...» Ce discours fier effraya sa nation, qui le désavoua par une ambassade. Koguethagechton, quoiqu'humilié par cette démarche, continua de travailler à la paix. Les Hurons de Sandoske répondirent à un de ses messages, en lui fesant dire de mettre de bons mocassins, afin de pouvoir suivre les autres guerriers à la guerre. Le gouverneur de Détroit brisa à ses pieds un collier qu'il lui avait présenté, et lu ordonna de laisser la place sous la demi-heure.
En 1778, quelques loyalistes s'étant réfugiés parmi la nation, lui persuadèrent que toutes les tribus voisines allaient fondre sur elle si elle ne marchait à la guerre. Koguethagechton entra dans le conseil. «Si vous marchez, dit-il aux guerriers, j'irai avec vous. J'ai recherché la paix pour vous sauver de la destruction, mais puisque vous préférez des méchans à un guerrier et à un Chef, allez combattre les enfans de Corlar. Koguethagechton ira aussi, mais non comme le chasseur qui n'a qu'à lâcher ses chiens contre sa proie, car il ne saurait survivre à son peuple, et il tombera au premier rang.» Ce discours eut son effet, et les guerriers consentirent à retarder leur départ de dix jours. L'évêque Heckewelder étant entré au même instant, est-il vrai, lui demanda le Chef, que vos guerriers aient été taillés en pièces par Corlar? Est-il vrai que le Sachem Washington est mort, qu'il n'y a plus de conseil, et que le Grand Roi a conduit vos anciens au-delà des eaux pour les tuer?... Les réponses de l'évêque achevèrent de convaincre les timides Delawares. Le lendemain Koguethagechton apprit la défaite de Burgoyne, et la célébra par un festin. Ayant ainsi triomphé du parti de la guerre chez les siens, il envoya des députés aux Shaouanis, sur le Sciotto, puis il partit avec le général McKintosh pour le pays des Tuscaroras, où il mourut de la picotte.
Cet évènement fit un bruit inaccoutumé, des messagers parcoururent cent milles de pays, et les Cherokis envoyèrent seize orateurs pour le pleurer. On lui fit une pompe funèbre à Goschoking, et lorsque l'on eut dansé la danse de mort, et déchargé les fusils, un Chef prononça ce bel éloge funèbre: «Un matin, à mon réveil, je regardai à la porte de ma cabane pour contempler le ciel, et je vis un épais nuage derrière les arbres de la forêt; j'attendais qu'il disparût, mais non, il n'était point mobile comme les autres nuages. Le voyant tous les matins dans le même lieu, je présageai quelque malheur, car le nuage planait au-dessus du Grand-Père, que j'allai voir aussitôt. Il était désolé, et se frappait la tête: des larmes coulaient sur ses joues. Je regardai d'un côté, et je vis une cabane d'où il ne sortait point de fumée; je regardai d'un autre, et j'aperçus un morceau de terre fraîchement remuée et soulevée au-dessus de la plaine. Je vis biens que c'était là le malheur de mon Grand-Père: comment ne serait-il pas désolé, et pourrait-il ne pas verser des larmes?» Ainsi par l'orateur Cheroki Nitatiï, et le Delaware Gilimund répondit: «Petits enfans, vous n'êtes pas venus en vain, et le peuple primitif a été consolé.»
Le grand mérite est dans l'imitation de la nature, que ces sauvages rendaient si bien. En cela ils laissent loin derrière eux nos plus grands modèles.
Lorsque les colonies eurent secoué l'autorité de leur métropole, le Congrès n'oublia point les services du Chef Delaware, et confia au colonel Morgan l'éducation de son fils connu sous le nom de George.
Glickican, conseiller de Pakanke, Chef des Delawares de l'Ohio, succéda à l'autorité avec les Sachems Gilimund te Ouingimund. Mais aucun d'eux n'eut l'influence de Koguethagechton. Ouingimund s'attacha au rôle de prophète, et ne fut pas aussi heureux que ne l'avait été le vénérable Sachem Passaconaoua, ou que ne le fut plus tard le célèbre Elsquataoua.
CHAPITRE III
ARGUMENT
Shikellimus, Chef iroquois moderne--Ses vertus--Infortunes de son fils--Discours de ce Chef adressé à Lord Dunmore--Réflexions--Les cantons embrassent le parti de la Grande-Bretagne contre ses colonies--Destruction de leurs villages.
«Je le demande aujourd'hui à tout homme blanc: s'il est entré pressé par la faim, dans la cabane de Logan, Logan lui a-t-il refusé des secours; s'il est venu chez Logan nu et transi de froid, Logan ne lui a-t-il point donné de quoi se couvrir? Pendant la dernière guerre si sanglante et si longue, Logan est demeuré sur sa natte désirant être l'avocat de la paix. Non! jamais les blancs et ceux de ma tribu ne passaient devant moi sans me montrer au doigt en disant: il est l'ami des blancs.
«Logan pensait même demeurer avec vous dans une même cabane, avant l'injure qu'un de vous m'a faite. Le printems dernier, Crésap, de sang froid, et sans être provoqué, a massacré tous les parens de Logan, sans épargner ni sa femme ni ses enfans. Il ne coule plus une seule goutte de son sang dans aucune créature. J'ai cherché ma vengeance, et je l'ai satisfaite.
«Je me réjouis de ce que la paix est rendue à ma nation; mais ne croyez pas que ma joie soit la joie de la peur. Jamais la crainte ne fut connue de Logan, qui n'a point tourné le dos pour sauver sa vie.
«Qui reste-t-il pour pleurer Logan quand il ne sera plus?... personne!»
Ce héros était destiné à devenir lui-même la victime de cette cruauté barbare, qui avait fait tout son malheur, et il fut massacré en retournant du Détroit dans son pays.
Campbell, dans Gertrude de Wyoming, prête ses sentimens à un héros de son imagination:
He left of all my tribe Nor man, nor child, nor thing of living birth No! not the dog that watched my household earth, Escaped that night of blood upon our plains All perished! I alone am left on earth! To whom nor relative nor blood remains No! not a kindred drop that runs in human veins!
Je ne doute pas que le sort de Logan n'influençât beaucoup les Iroquois dans le parti qu'ils prirent contre la révolution américaine. La scène de Wyoming irrita les indépendans, qui firent un effort pour mettre les Cantons hors d'état de leur nuire. Les Iroquois assemblèrent mille huit cents guerriers auxquels se joignirent deux cents royalistes; mais l'armée de Sullivan était de cinq mille hommes. Attaqués dans leurs positions ils d'enfuirent dans les bois. Le général républicain, à l'exemple du comte de Frontenac, détruisit les villages, ou plutôt les villes, pourrais-je dire, dans l'état de civilisation où étaient parvenus les Iroquois. Les habitations éloignées les blés, les fruits et les bestiaux, rein ne fut épargné, et d'une contrée riante et florissante, l'on fit une solitude désolée. «Ce fut, dit un auteur moderne, un affligeant spectacle pour l'humanité, que de voir ainsi refoulé vers la vie sauvage un grand nombre de peuplades qui commençaient à jouir d'un meilleur sort. Si quelques généreux défenseurs de la race proscrite élevèrent la voix en sa faveur, leurs accens de pitié ne furent point entendus, et l'on étendit sur une race entière la punition encourue par quelques tribus. On prétendit que tous ces peuples ne pourraient jamais être amenés à la civilisation, et l'on ôsa les présenter au monde comme dégradés de cette dignité morale et intellectuelle dont le sceau fut empreint par la divinité sur le front de tous les hommes.»
Le discours suivant que le Sachem Konigatchie fit parvenir au général Sir F. Haldimand, peint bien l'état de dénuement dans lequel cette guerre laissa les Iroquois naguère si puissans:
«Mon père, les Tsononthouans t'envoient un grand nombre de chevelures afin que tu voies qu'ils ne sont point des alliés inutiles.
«Nous désirons que tu les envoies par le grand lac, au Grand Roi, afin qu'il les regarde et qu'il dise: ce n'est pas en vain que j'ai fait des présens à ce peuple.
«Les ennemis du Grant Roi se grossissent, et ils sont devenus redoutables. Ils étaient d'abord semblables à de jeunes panthères, qui ne peuvent mordre ni égratigner. Nous pouvions nous jouer avec eux impunément. Mais ils sont devenus forts. Ils nous ont chassés de notre pays, parce que nous avons combattu pour toi. Nous attendons que le Grand Roi nous donne un autre lit, afin que nos enfans vivent auprès de nous, et soient aussi ses alliés.
«Mon père, tes marchands nous demandent plus que jamais pour leurs marchandises, et, cependant la guerre a réduit notre chasse, en sorte que nous n'avons point de peaux à leur donner. Aie pitié de tes enfans qui manquent de tout, quand tu es riche. Nous savons que tu nous enverras des fusils et des balles, mais les jeunes gens sont sans couvertures et transis de froid.»
CHAPITRE IV
ARGUMENT
Buckonghahelas, grand chef de guerre Delaware--Parti qu'il prend dans la guerre de l'indépendance--Sa défaite--Anecdotes de ce célèbre sauvage--Sa mort et son caractère.
J'ignore si un écrivain américain a exagéré, en regardant comme un personnage plus important que Logan, Buckonghahelas, simple guerrier Delaware, mais qui s'éleva par ses prouesses à la dignité de premier Chef de guerre de sa nation. Campé avec sa tribu sur les bords du Miami, il Cultiva l'amitié des Anglais, et n'hésita point à prendre le parti du Grand Roi contre les indépendans. Le discours suivant qu'il prononça au conseil de sa nation, peut être considéré comme une réfutation de celui de Koguethagechton.
Buckonghahelas rendit de grands services durant cette guerre, et fut toujours bien vu des Anglais. On le retrouve dans les conférences de Fort Wayne et de Vincennes. Les Américains y eurent sur lui un grand avantage au moyen des Pouteouatamis qui lur étaient dévoués. Il s'agissait de terres que les insatiables colons prétendaient leur appartenir. M. Dawson dit que Buckonghahelas voyant sacrifier sa nation, s'écria, interrompant le gouverneur, que rien de ce qui avait été fait ne liait les Delawares, et qu'il avait à côté de lui un Chef, témoin de la cession que les Piamkisas avaient faite à sa nation de tout le pays entre l'Ohio et les Eaux-Blanches. Puis il sortit indigné. Les Etats-Unis s'emparèrent du terrain, mais ils n'abattirent point l'indépendance d'un ennemi battu mais non défait.
Buckonghahelas, dit M. Thatcher, n'était rien moins que servile dans son amitié pour les Anglais. Il était leur allié, mais il ne le fut qu'aussi longtems qu'ils le traitèrent comme tel. Comme il combattait en quelque sorte pour eux, il attendait leur secours. Le major Campbell, commandant britannique sur le Miami, donna en effet des armes et des munitions, et après la défaite des sauvages par le général Wayne, il se plaignit avec énergie à cet officier de la violation du territoire anglais. Mais il avait déjà trop fait en armant les sauvages: il leur ferma les portes de son fort dans leur retraite. Buckonghahelas, indigné, résolut de faire sa paix avec les Américains, et dirigea ses canots du côté de Fort Wayne. Quant il fut arrivé au poste anglais, il fut prié de faire éloigner ses guerriers, et d'entrer lui-même dans le fort. Apprenant de l'envoyé que le gouverneur voulait lui parler, il s'écria: qu'il vienne lui-même--Tu ne passeras pas devant la forteresse, dit l'envoyé--Qui donc m'en empêchera? reprit Buckonghahelas, ces canons!... ils ont laissé passer Kinshon, Buckonghahelas ne les craint point; et il passa hardiment avec ses canots.
On a dit de ce Chef qu'il était aussi scrupuleux à garder ses engagemens que le plus parfait chevalier chrétien. On ne peut douter qu'il n'ait eu les qualités du héros, et le trait suivant le caractérise en lui. Le général Clark se trouvait, en 1785, au fort McKintosh avec Arthur Lee et Richard Butler; Buckonghahelas, sans faire attention à ces derniers, courut au général, et lui dit en lui serrant la main:
«Je remercie le Grand-Esprit d'avoir réuni en ce jour deux guerriers tels que Buckonghahelas et Clark.»
CHAPITRE V
ARGUMENT
Des Miamis--Tetinchoua, leur premier Chef connu--Mechecunaqua--Il se ligue contre les Américains--Ses victoires--Sa défaite et sa disgrâce--Sa mort--Son caractère.
Les Miamis étaient autrefois une nation puissante. Perrot, envoyé du marquis de Courcelles les avait trouvés répandus sur les bords du Lac Michigan. Leur chef, Tetinchoua, était le plus puissant et le plus despotique du Canada, dit Charlevoix. Il ne marchait jamais sans être accompagné d'une garde de quarante guerriers, qui veillaient aussi autour de sa cabane. Il communiquait rarement avec ses sujets, et se contentait de leur faire intimer ses ordres. Quand il sut que le général des Français lui envoyait un ambassadeur, il voulut le recevoir en guerrier, et envoya un détachement à sa rencontre. Ses guerriers, la tête ornée de plumes, s'avancèrent en ordre de bataille, et les Pouteouatamis, qui escortaient Perrot, les reçurent de la même manière. Les deux troupes étant en présence, s'arrêtèrent pour prendre haleine, puis, tout-à-coup, les Miamis se recourbant en arc, les Pouteouatamis se trouvèrent enveloppés, et ce fut le signal d'un combat simulé. Les Miamis firent une décharge de leurs fusils, et les Pouteouatamis leur répondirent, après quoi on se mêla le casse-tête à la main, et l'on se battit longtems. Tetinchoua ayant fait cesser cette parade, donna à Perrot une garde d'honneur, et fit alliance avec les Français. Les Miamis ne fournissent plus rien à l'histoire jusques au temps de Mechecunaqua.
Ce personnage, un des plus extraordinaires qui aient paru sur ce continent, était fils d'un Chef Miami et d'une Mohicane ordinaire. Il était ainsi plébéïen selon le code sauvage, et semblait condamné à l'oubli; mais les qualités qui en fesaient un enfant remarquable, l'élevèrent très jeune au rang de Chef. Ses premiers exploits furent ceux d'un héros. Par la paix de 1783, l'Angleterre conservait plusieurs postes qui pouvaient devenir un point de ralliement pour les tribus. Les Américains purent pacifier les Cris, mais rien ne pouvait adoucir les Miamis et les peuplades de l'Ouabache. Les Hurons, les Delawares, les Pouteouatamis, les Outaouais, les Shaouanis et les Chippeouais déclarèrent la guerre, et les Miamis vinrent former au milieu de cette puissante ligue une espèce de bataillon sacré, sous la conduite de notre héros, qui était comme l'âme de ce grand mouvement. Il partit avec ses guerriers, et Buckonghahelas le suivit. Le 13 Septembre, 1791, tout espoir de pacification ayant disparu, le général Harmer, par ordre du gouvernement fédéral, partit de Fort Washington avec trois cent vingt réguliers et mille deux cents miliciens. Ceux du Kentucky, sous le colonel Hardin, formaient l'avant garde forte de six cents hommes. Ces troupes attaquèrent bravement, mais tous les réguliers de cette division ayant été tués à l'exception de huit, la milice prit la fuite. Malgré ce honteux échec, Harmer détruisit le principal fort des sauvages, qui avait été abandonné, et revint à Washington sans être molesté, mais tout abattu. Il laissa la frontière sans aucune défense, et la campagne se termina par des dévastations. On n'avait pas encore rappellé ce Chef incapable; il voulut livrer un nouveau combat, et s'avança jusqu'à Chilicothe. Le colonel Hardin attaqua avec furie: Mechecunaqua harangua ses guerriers qui combattirent à la vue de leurs villages en flammes et de leurs morts sans sépulture. Les levées prirent encore la fuite: cinquante soldats et cent volontaires plus aguéris vendirent chèrement leur vie, et les sauvages furent si maltraités, qu'ils ne purent poursuivre l'armée battue. Les armes des Etats-Unis n'étaient pas moins déshonorées, et une armée de deux mille hommes, fournie de canon, n'avait pu se mesurer avec quelques centaines de naturels, conduits il est vrai, par deux héros. Les Etats détachèrent, pour soulager les troupes d'Harmer, deux détachemens sous les généraux Scott et Wilkinson. Le dernier n'eut aucun succès, et Scott n'en eut que de tardifs. Le général St. Clair, ayant été nommé pour commander en chef, arriva à quinze milles des ennemis. Il rangea alors son armée, sa droite protégée par des abattis, et sa gauche par des piquets de cavalerie. Les Kentuckiens, un peu plus accoutumés à l'ennemi, étaient encore en avant. Mechecunaqua, et son émule Buckonghahelas, prévenus par leurs éclaireurs montraient une force de mille à mille deux cents guerriers, et observaient tous les mouvemens des Américains. On fit un feu partiel durant tout le jour, et on le prolongea même jusque dans la nuit, tandis que les sachems tenaient un conseil, où il marquèrent l'ordre et le rang que devaient observer les diverses tribus, avec cette belle précision que nous voyons au deuxième chant d'Homère. Les Hurons étaient à l'ouest, suivis des Delawares sous leur invincible Chef; puis venaient les Tsononthouans, les Shaouanis, les Outaouais, et la ligne était terminée par les Chippeouais. Mechecunaqua, semblable à Agamemnon, ne conduisait aucun corps, mais animait toutes ces phalanges. Le combat commença avec acharnement et se soutint jusqu'à la nuit; mais alors le feu des sauvages ayant cessé instantanément, on crut qu'ils se retiraient à la faveur des ténèbres; toutefois la milice du Kentucky, attaquée inopinément, ne tint pas plus qu'à l'ordinaire, et épouvanta toute l'armée. Après trois heures, les troupes plièrent de toutes parts, et les efforts des officiers furent inutiles. Les sauvages tiraient avec avantage, cachés par les bois, et lorsque l'artillerie cessait de tonner, ils se jettaient, le tomahack en mains sur les soldats, s'emparaient de leurs tentes, en étaient chassés, et revenaient à la charge. Le général St. Clair abandonna son camp avec douze pièces de canon, et les miliciens jetèrent leurs armes pour fuir plus sûrement. Le général C. Butler fut tué avec trente-huit officiers et cinq cent quatre-vingt treize soldats, et l'on eut encore deux cent soixante-quatre blessés, en sorte qu'aucune armée n'éprouva un pareil désastre, même au temps de Philippe et d'Opechancana. Ce qui suit caractérise bien les vainqueurs. Le lendemain, le général Scott, arrivé trop tard pour prendre part au combat, les surprit dispersés et fêtant leur triomphe par des chants et des danses. Il les balaya sans peine, et recouvra neuf canons. Il compta cinq cents cadavres sur l'espace de trois cent cinquante verges.
Un autre se leva à son tour et dit: que les arbres pouvant être déracinés par les vents, il valait mieux enterrer la hache sous la haute montagne qui était derrière lui.
«Quant à moi, reprit un troisième, je ne suis qu'un homme, et je n'ai pas la force du Grand-Esprit, pour arracher les arbres des forêts, ni pour déplacer les montagnes afin d'y enterrer la hache de guerre; mais je propose de la jeter au milieu de ce grand lac, où aucun guerrier n'ira la chercher.»
Les Etats-Unis après avoir fait de grandes pertes gagnèrent une grande étendue de pays. Mechecunaqua avait conseillé la paix, mais il ne voulut point consentir à cette cession. Il perdit toute son influence, et se retira sur la Rivière Ed, où le Congrès, pour se l'attacher, lui bâtit une très belle résidence. Il visita plusieurs fois Philadelphie et Washington, et fut gratifié d'une forte pension. Il n'en fut pas plus heureux. Accusé d'avoir oublié sa race, il devint d'une humeur chagrine. Une opposition systématique aux vues du gouvernement le firent aussi soupçonner des Américains, qui le supposaient d'intelligence avec l'agent britannique, George McKay. Il fut mieux vu en 1803. Il refusa de se trouver à un conseil sous prétexte que n'étant pas populaire, sa présence serait plus nuisible qu'utile. Cette circonspection détrompa ses compatriotes, qui le choisirent pour médiateur entre eux et le général Harrison. Il s'opposa aux desseins de Tecumseh, et retint les Miamis, mais un accès de goutte l'emporta le 14 juillet, 1812. Son corps fut inhumé au Fort Wayne avec les honneurs de la guerre. On pense qu'il avait alors soixante-cinq ans révolus, en sorte qu'il devait avoir trente ans lors de la révolution, et quarante-quatre ans, quand il défit le général St. Clair.
Il procura aux siens le bienfait de l'inoculation, lorsqu'il connut le Dr. Waterhouse, le Jenner américain, et administra lui-même la vaccine aux Miamis. Personne ne fit plus que lui, sur ce continent, pour abolir les sacrifices humains, et, ce qui ne lui fait pas un moindre honneur, il obtint de la législation du Kentucky une loi qui prohibait la vente des liqueurs fortes. Celle de l'Ohio se montra bien au-dessous de ce sauvage. Enfin Mechecunaqua, quoique né au milieu des forêts de l'Amérique, sera rangé parmi les bienfaiteurs humains. Il consacra le temps de la paix à l'étude des institutions européennes, et montra, selon Gawson, un génie capable de tour embrasser. Passant au Fort Washington, en 1797, lorsque le capitaine, depuis général Harrison, en était gouverneur, il dit à cet officier qu'il avait vu bien des choses ont il désirait avoir l'explication, mais que le capitaine Welles, son interprète, étant presque aussi ignorant que lui, ne pouvait le satisfaire. Il ajouta poliment qu'il craignait de fatiguer le gouverneur par un trop grand nombre de questions, et voulut savoir seulement quels étaient les pouvoirs respectifs du Président, des deux chambres du Congrès, et des Secrétaires d'état. Il dit ensuite au capitaine qu'il avait vu à Philadelphie un guerrier dont le sort l'intéressait singulièrement. Ce guerrier n'était autre que le général Kosciusko. Ce héros malheureux, apprenant que Mechecunaqua étant dans cette ville lui demanda une entrevue. C'étaient deux célébrités un peu différentes; cependant ils s'estimèrent en se voyant. Kosciusko donna à Mechecunaqua une robe de loutre de mer de la valeur de trois cents piastres et une belle paire de pistolets, et Mechecunaqua donna son plus riche calumet. Le héros sauvage voulut savoir de Harrison, où Kosciusko avait reçu ses nombreuses blessures. Ce commandant lui montrant sur une carte la situation de la Pologne, fit voir les usurpations de la Russie et de la Prusse. En entendant les détails, un peu exagérés de la bataille de Raclawice, il brisa son calumet, et fit deux ou trois tours de la salle en disant: que cette femme prenne garde à elle, car ce guerrier-là est encore dangereux. Le capitaine Harrison avait fait mention des favoris de Catherine, tels que Orloff et Potenkin: Mechecunaqua, redevenu plus calme, lui observa que peut-être Kosciusko aurait pu conserver la liberté de son pays s'il eût eu un plus beau visage, et qu'il eût fait l'amour à l'impératrice.
Le Sachem possédait le talent des bons mots. Je n'en citerai qu'un exemple. Le congrès voulant placer son portait dans le bureau de la guerre, il posait chez le célèbre Stewart, en même temps qu'un gentilhomme irlandais, et semblait préoccupé. L'hibernois prétendit que c'était de dépit de ce qu'il ne pouvait lutter avec lui pour la fine repartie. Tu te trompes, repartit Mechecunaqua, je songeais é nous faire peindre face à face, pour te confondre jusqu'à l'éternité. Tel était ce Sachem, le plus grand Chef entre Ponthiac et Tecumseh. Il sera même bien au-dessus de ce dernier aux yeux de ceux qui ne mettent pas la gloire exclusivement dans les armes, car quelques-uns se laisseront aller à l'enthousiasme au récit des exploits de Gengis-Khan, qui ne prendront pas le même intérêt aux actions de Cang-Hi, qui fut à la fois un héros et un bienfaiteur de ses peuples: leur goût n'est point, ce me semble, le plus délicat.
CHAPITRE VI
ARGUMENT
Des Shaouanis--Légende américaine--Premières années de Tecumseh--Ses frères Kunshaka et Elsquataoua--Conférence de Vincennes--Bataille de Tippecanöe--Tecumseh se retire chez les Hurons--Il entre dans les vue des Anglais--Bataille de Meigs--Mort de Tecumseh--Anecdotes--Caractère des deux Sachems.
Avant de tracer l'histoire du Bonaparte de l'Ouest, il est à propos de dire quelques mots de sa nation. Les Shouanis, venus du sud, ainsi que l'indique leur nom, qui est un mot Delaware, étaient un peuple peu considérable, mais fort remuant; tellement que les Cherokis, les Choctas et les Séminoles furent obligés de se réunir pour les expulser de leur voisinage. Mais les Shaouanis furent assez sages pour retraiter d'eux-mêmes vers l'Ohio. Ils passèrent les Alleghanis et tombèrent sur les Delawares, qui furent contraints de leur céder des terres. Il s'allièrent aux Iroquois contre les Cherokis, et les forcèrent d'implorer la paix en 1765. Depuis ce temps la terreur de leur nom ne fît que s'accroître.
Une Deshoulières américaines me fournit la légende suivante sur la naissance de Tecumseh, le plus grand Chef qu'ait produit cette tribu:
Le Shaouani Oneouequa était l'ami des blancs. Il admirait leurs arts, et s'efforçait d'inspirer à son peuple l'ambition de les atteindre. Il devait apprendre que le coeur le plus noir était le partage de ses voisins. Il tomba sous les coups d'un barbare, et son sang fut répandu sur l'autel ensanglanté de cette haine exterminatrice qui poursuivait sa race infortunée. Un jour Oneouequa chassait dans la forêt. Il rencontre un parti de miliciens qui le reconnurent, et le sommèrent de leur servir de guide. «Vos mains, leur dit-il, ne sont-elles pas teintes du sang de mes semblables?--Insolent sauvage,» s'écria le commandant, et il déchargea sur lui sa carabine. Oneouequa tomba, et les Américains le laissèrent dans le silence de la forêt. Elohama, son épouse, se dirigea inquiète au-devant de lui. Oneouequa n'était pas encore mort, mais il était baigné dans son sang sous un arbre. Les cris d'Elohama et du petit Tecumseh lui firent ouvrir les yeux. Il les vit, et dit d'une voix distincte en regardant sa femme: «vois la foi des blancs!» Un instant après Elohama voyant qu'il ne respirait plus, prit son fils, le leva vers le ciel, et pria le Grand-Esprit de lui donner un vengeur dans cette petite créature. Sa prière fut entendue.
Tecumseh élevé au milieu des combats parut grand dès son enfance. Sa sagesse croissait avec l'âge, et il avait en horreur le mensonge. On dit que son premier exploit fut une victoire sur les milices du Kentucky. A vingt-cinq ans, il était l'Achille des bandes de Mechecunaqua. Aucun guerrier ne pouvait se vanter d'avoir intercepté plus de barques sur l'Ohio, ou d'avoir vu fuir plus souvent les Américains. Quelquefois poursuivi, mais jamais il ne prenait sa part du butin: la passion de ses guerriers était le gain, la sienne était la gloire.
Tecumseh avait deux frères, Kunshaka, peu célèbre, et Elsquataoua. Ce dernier, pour promouvoir les plans de son frère, entreprit de jour le rôle de prophète. Ils pensèrent à réunir toutes les tribus de l'Ouest dans une ligue offensive contre les Etats-Unis. Elsquataoua commença par insinuer La nécessité d'une réforme radicale, et fit ressortir les maux survenus du commerce avec les blancs. Il insista même sur des articles peu importans en apparence, parce qu'ils ne laissaient pas que de diminuer l'influence étrangère. Il montra la profondeur d'un politique, et son plan s'il eût pu réussir entièrement, eût rendu les sauvages redoutables. On a dit que Tecumseh ne parlait de lui que comme de son fou de frère; mais autant que je puisse faire un discernement, ils étaient d'intelligence, et le rôle du prophète suppose un génie aussi vaste, dans son genre, que celui de Tecumseh. Il ne s'agissait plus de se donner comme l'envoyé du Grand-Esprit dans une seule tribu, mais de tromper une multitude de peuplades. Il réussit au-delà de toute croyance. Teteboxti, chez les Delawares et Chatekaronrah, chez les Hurons, s'opposèrent à ses desseins. Il devint alors un nouveau Mahomet. Il donna des signes pour reconnaître les possédés du malin esprit. Teteboxti périt sur un bûcher, et le prophète atteignit de même le vieux Chatekaronrah, par le moyen de Tarhé, un autre Chef huron, son prosélyte. Un Chef de la tribu des Kikapoux fut cassé. La puissance des deux frères était sans bornes. Elsquataoua déclara à toutes les tribus que le temps était venu pour elles de regagner sur ce continent leur prépondérance primitive. Il vint fixer sa résidence à Tippecanöe, et s'y vit bientôt entouré de trente Shaouanis influens, et de cent cinquante Pouteouatamis, Chippeouais Ouinebagos et Outaouais. C'était sur le terrain que les Miamis avaient cédé aux Etats. Ils vinrent pour déloger Elsquataoua; mais Tecumseh les défit ainsi que les Delawares.
Cependant l'Union Américaine fesait de grands préparatifs. Le prophète parut à Vincennes, et masqua si bien ses desseins que l'on ne put rien prouver contre lui. Il soutint sa mission du Grand-Esprit, et donna ses liaisons avec les Anglais pour simple intérêt de philantropie. Mais les tribus se réunissaient depuis les Illinois jusques au lac Michigan: le Président donna ordre d'arrêter les deux Sachems. Tecumseh voulut voir ce que l'on ôserait, et vint avec trois cents hommes à Vincennes. Il fit demander au général Harrison s'il paraîtrait en armes dans le conseil; ce dernier lui fit répondre qu'il se réglerait sur lui. Le lendemain, 28 juillet, 1810, le Sachem entra dans la salle avec deux cents guerriers armés de fusils et de haches. Le gouverneur le reçut à la tête d'un corps de dragons, et mit de l'infanterie aux portes de la ville. Il demanda justice des deux assassins Chippeouais, mais le fier Shaouani prétendit qu'il serait injuste de leur ôter la vie, quand, de son côté, il avait épargné les Osages, fidèles aux Etats. Il désirait que les choses restassent comme elles étaient jusqu'à ce qu'à ce qu'il revient d'une excursion dans le sud, après quoi il irait à Washington pour traiter avec le Président. Il reprit la route de l'Ouabache et partit en effet pour le sud.
Le général Harrison reçut de M. Eustis, secrétaire de la guerre, l'ordre d'entrer en campagne, et chemin fesant, il remporta quelques avantages. Elsquataoua se retira dans son camp après avoir ravagé les fermes de l'Ouabache, et le 7 novembre, il attaqua Harrison avec huit cents guerriers. M. Beltrami, auquel sa haine contre les Anglais fait débiter bien des sarcasmes, rapporte ainsi ce combat: «Le général Harrison accourut à la fin avec des forces majeures contre ces croisés, et, comme un autre Saladin, il les vainquit; mais jamais bataille entre peuples sauvages et peuples civilisés n'a été plus obstinée, plus vaillamment soutenue de part et d'autgre... Le prophète encourageait ses guerriers au combat en déployant son étendard de ses manitoux; mais comme en sa qualité de Grand-Prêtre, il ne lui était pas permis d'être un sot, il se tenait bien loin du danger, sur une petite hauteur, tandis que son frère se battait comme un lion. Enfin il prit prudemment la fuite avec les vaincus, et laissa le champ de bataille couvert de ses bons croyans, ainsi que d'armes et de bagages de manufacture anglaise.»
Il est probable que Tecumseh était de retour du sud lors de la bataille, et il put s'y trouver en effet. Après la retraite des Américains, il fit une démonstration contre les premiers postes de l'Union, puis rebroussa chez les Hurons qui, contrairement à leurs usages, lui conférèrent la dignité de Grand Chef, quoiqu'il n'eut que quarante ans, et qu'il fut étranger. Les Anglais le firent général-major, et lui firent une pension. Son appel réunit trois mille sauvages au conseil tenu à Malden. Ouinimac, Chef Pouteouatamis, se déclara pour la paix, mais toutes les tribus levèrent la hache de guerre. Tecumseh devint le généralissime de toutes ces bandes diverses par un consentement tacite aussi rare qu'étonnant. Il possédait le secret de les amener à ce qu'il voulait, par cet ascendant que donne le génie, et par cette essence de persuasion qui a pu lui faire appliquer ce mot du poëte Ennius destiné à Cethegus, Suada medulla.
Les Chefs s'assemblèrent à Amherstburg, et le général Proctor leur proposa de l'accompagner dans son mouvement rétrograde. Notre Sachem prononça un discours dont la traduction a été imprimée. «Les marques de distinction que tu portes à tes épaules, disait-il au général, arrache-les, jette-les à tes pieds et marche. As-tu déjà oublié les promesses que tu nous as faites, en disant que toi et tes soldats vous mêleriez votre sang avec celui de mes guerriers pour la défense de ces forts. Il y a longtems que je m'aperçois que tu ne mettais pas en moi toute la confiance que tu devais; et ce n'est pas la première fois que je te connais menteur. Tu dois avoir enfin fini de m'étourdir les oreilles en publiant que notre Père en bas (Sir George Prévost) devait envoyer ici des munitions et des troupes? Ta méfiance a-t-elle enfin cessé? Mais je n'ai pas oublié tes promesses, quand tu disais que tes soldats seraient forts. Quoique sauvage, j'ai été accoutumé à dire vrai, et je veux te faire dire vrai à toi aussi: je veux que tes jeunes gens mêlent leur sang avec le nôtre.» Proctor l'interrompit ici, et lui dit qu'il fallait retraiter, parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister dans le pays. «As-tu oublié, reprit Tecumseh, que mes jeunes gens t'ont dit qu'il y avait des poissons au fond du lac? Si tu m'eusses écouté, quoique je ne sois qu'un sauvage, les choses iraient mieux qu'elles ne vont. Mais le Grand-Esprit a donné à nos pères les terres que nous possédons; et si c'est sa volonté, nos os les blanchiront, mais nous ne les quitterons pas.» La seule alternative était de le convaincre dans une entrevue particulière. Le colonel Elliot l'ayant conduit chez le général, on lui fit voir une carte du pays, la première qu'il eût jamais vue. On lui eut bientôt fait comprendre que l'on allait être enveloppé. Malden fut évacué, et le 28 du mois de septembre, les généraux Cass et Harrison, et le gouverneur Shelby y entrèrent avec l'armée américaine.
Après une retraite longue et difficile, Proctor et Tecumseh firent halte au village Moravien, résolus de défendre ce poste avantageux. Les Anglais furent rangés dans un bois clair, et les sauvages à leur gauche, dans un bois plus épais. Le plan de bataille fut montré à Tecumseh qui en fut satisfait; et les dernières paroles qu'il adressa au général furent celles-ci: «Chef, recommande à tes jeunes gens de tenir ferme.» Les Anglais, découragés par la retraite et exténués par les privations qu'ils enduraient, plièrent au commencement du combat, tandis que Tecumseh fesait des progrès rapides, malgré la disproportion des forces. «Le fait le plus important de cette journée, écrit le R. P. Thébault, fut la mort de Tecumseh. Il paraît certain que ce brave Sachem périt dans un combat corps à corps avec le colonel Johnson. On dit qu'après la défaite des troupes anglaises, le régiment des carabiniers du Kentucky se replia sur les sauvages, qui n'avaient pas encore été entamés. La voix terrible de Tecumseh pouvait se distinguer Au milieu du bruit de l'artillerie et des évolutions militaires. Il s'attaqua de suite à Johnson qui, monté sur un cheval blanc, menait les Kentuckiens à la charge. Déjà Tecumseh levait son casse-tête, quand Johnson le renversa d'un coup de pistolet. Les historiens américains s'accordent à regarder le Sachem Shaouani comme un héros. Brave, éloquent, généreux, d'un port majestueux, d'une taille élevée, il sut gagner l'affection et la confiance entière de ses compatriotes. Tant qu'ils l'eurent à leur tête, ils ne désespérèrent de rien; ils se jetaient, sur sa parole, dans les entreprises les plus hasardeuses, et si, dans les desseins de la Providence, ils eussent dû conserver leur nationalité et leur territoire, Tecumseh semblait fait pour être leur premier Roi.
Dans la bataille décisive des villages moraviens, dit M. Thatcher, il commandait l'aile droite (la gauche) de l'armée confédérée, et se trouvait à la tête du seul corps qui fut engagé dans l'action. Dédaignant de fuir lorsque tout fuyait autour de lui, il se précipita dans la mêlée, encourageant les guerriers pas sa voix, et brandissant sa hache de guerre avec une force redoutable. On dit qu'il alla droit au colonel Johnson... Soudain, les rangs s'ouvrirent; personne ne les commandait plus. Qui eut l'honneur de tuer Tecumseh? Tout le monde sait qu'il fut tué; il est possible que ce fût de la main de Johnson, qui fut blessé au même endroit, mais on ne peut rien dire de plus.
Dans le temps que l'on équipait la flottille du lac Erié, Tecumseh dîna souvent à la table du général Proctor, et il s'y montra toujours de manière à ne pas donner le monder mécontentement à la dame la plus délicate. Cela fait contraste avec la rudesse de son éloquence. Au conseil que le général Harrison tint à Vincennes en 1811, les Chefs de quelques tribus étaient venus se plaindre de ce que l'on avait acheté quelques terres des Kikapoux. On sait qu'il ne fut rien décidé à cette conférence, qui finit d'une manière abrupte, en conséquence de ce que Tecumseh traita le général de menteur. Ayant terminé sa harangue, il regarda autour de lui, et voyant que tout le monde était assis, et qu'il n'y avait point de siége, un dépit soudain se fit voir dans toute sa contenance. Aussitôt le général Harrison lui fit porter un fauteuil. Le porteur lui dit en s'inclinant: Guerrier, votre père, le général Harrison vous présente un siège. Les yeux noirs de Tecumseh parurent étincellans; «Mon père!», s'écria-t-il avec indignation, en étendant ses bras vers le ciel, «le soleil est mon père, et la terre est ma mère; elle me nourrit, et je repose sur son sein.» En achevant ces mots, il se jetta à terre et s'y assit les jambes croisées.
Tecumseh était tout à la fois un Chef militaire accompli, un grand orateur et un homme d'état. Il avait des vues grandes et élevées, et pour les accomplir, des facultés extraordinaires. Son esprit fier, sa noble ambition, sa franchise, et l'inflexibilité hardie, mais prudente, avec laquelle il poursuivait ses desseins, décèle en lui une âme du premier ordre. Et les vertus naïves de l'enfant de la nature!... jamais on ne put faire prendre de liqueur forte à Tecumseh. Il avait prévu qu'il devait être le premier de sa nation; il avait compris que le vice de l'ivrognerie le rendrait indigne d'un tel rang, ou, pour parler son langage, «il avait reconnu que la boisson ne lui valait rien.» Loin d'être brutal envers les femmes, il voulait que l'on eût pour elles les plus grands égards. Mais il n'estimait le sexe qu'à proportion de sa modestie. S'étant trouvé dans une grande compagnie, un officier anglais se mit à le railler au sujet du mariage, le pressant de prendre une épouse, et lui recommandant une jeune veuve vêtue dans tout le complet du costume de bal. Le noble Shaouani, après avoir fixé la dame, répondit avec un mouvement de tête significatif: «non, elle montre trop de chair pour moi.» Il avait retrouvé les Hurons dans ces mêmes lieux d'où ils avaient été chassés par les Iroquois: il rappela leur ancienne gloire. Mais voici ce qui honore plus sa mémoire. Dans un conseil, il les exhorta à ne pas transmettre à son fils, après sa mort, la dignité de Grand-Chef, parce que, disait-il, il était trop beau, et comme les blancs. Comme un autre Epaminondas, il semblait ne reconnaître d'autre postérité que sa gloire. Après lui, les efforts de sa race ont paru impuissans, et c'est apparemment pour cela que l'auteur de l'Ode des Grands Chefs termine par ces vers:
Des tribus par la mort de ce Chef des guerriers Se fanent les lauriers; Mon chalumeau se brise, et ma tâche est remplie.
CHAPITRE VII
ARGUMENT
Des Esquimaux--Keraboa--Sackheuse.
Les Esquimaux sont sans contredit une des plus intéressantes familles aborigènes; mais malheureusement aussi, une de celles sur lesquelles on possède moins de renseignemens. Elle n'a pu me fournir qu'un court chapitre.
Les «Beautés de l'Histoire d'Amérique» font mention d'un jeune Esquimaux du nom de Keraboa. En 1796, y est-il dit, un gentilhomme français (canadien)... pénétra dans le Labrador, et dans ces régions incultes arrosées par la baie à laquelle le pilote Hudson donna son nom. Il visita les huttes de quelques cantons peuplés d'Esquimaux, demeura quelques jours au milieu d'eux, et s'en fit aimer par sa douceur et sa complaisance. Il fit à ces sauvages une telle peinture du bonheur que l'on goûte chez les peuples civilisés qu'il parvint à émouvoir l'imagination froide d'un jeune homme. Keraboa abandonna sa hutte, ses filets, sont canot d'écorce, et la Keralite qui partageait ses travaux, et suivit l'étranger à Québec.
A la vue d'une Cité régulièrement bâtie, de grands édifices, et de tous les prodiges de l'art européen, l'enfant de la nature est d'abord frappé d'étonnement et d'admiration. Le luxe des maisons et de la table, une foule d'objets dont il ne soupçonnait pas même l'existence, ravissent son esprit, et entretiennent sa surprise. Mais bientôt il s'accoutume: la vie molle des riches, l'esclavage des pauvres, cette bassesse et cette corruption de tous, maintenant frappent ses regards. Il redemande ses rivières poissonneuses, ses monts glacés, l'indépendance de sa vie errante. Il court, il s'agite, il gravit les montagnes les plus escarpées: là, durant tout le jour, ses regards cherchent le pays où il a laissé ses frères, la compagne qu'il ne reverra plus, ses lacs son océan, sur lesquels il s'élançait dans un frêle canot, malgré les tempêtes. La nuit, il va s'étendre tristement au bord d'une rivière glacée, qui lui offre du moins une image de la patrie. Il verse d'amères larmes; ses plaintes et ses soupirs troublent le silence des ténèbres, et le sommeil fuit loin de ses yeux creusés par la douleur. Enfin il devient la victime du désespoir; une funeste langueur dessèche ses viscères, et va tarir dans son coeur les sources de la vie. Sa poitrine ne peut être arrosée des larmes de ceux qu'il a laissés, ni le sol natal recevoir ses os. Keraboa meurt sans songer à cette dernière consolation; mais la cruelle pensée qu'il va s'endormir sous in ciel étranger empoisonne ses derniers soupirs!
Sackheuse, autre Esquimaux célèbre, peut embarrasser les chercheurs qui voudraient philosopher sur les causes qu rendirent si déplorable le sort de Keraboa. Né en 1797, Sackheuse fut trouvé par les Anglais dans les régions polaires, et conduit à Leith, en 1816. Il retourna dans son pays en 1817, sur le vaisseau qui l'avait pris; mais voyant qu'une soeur, sa seule parente, venait de mourir, il dit adieu à sa patrie, et retourna à Leith, d'où il se rendit à Edimbourg, chez Nasmith, artiste éminent, qui découvrit en lui de grandes dispositions pour le dessin, et l'instruisit dans cet art. L'amirauté anglaise attacha de l'importance à l'avoir pour interprète dans les nouvelles expéditions scientifiques qu'elle projettait: elle tenta de lui donner une éducation libérale. Il la poursuivit et la perfectionna avec une ardeur et une capacité étonnantes. Engagé dans la première expédition du capitaine Ross aux régions arctiques, en 1818, il rendit de signalés services par son courage, et son adresse à traiter avec les natifs. De retour à Londres, et fatigué de la sensation qu'il y fesait, il fut envoyé à Edimbourg avec un officier de l'expédition. Il y fut surpris au milieu de l'étude, par une inflammation qui l'emporta le 14 février, 1819, malgré les efforts des premiers médecins de la capitale.
CHAPITRE VIII
ARGUMENT
Des Sioux--Leur origine--Leur histoire primitive--Leurs moeurs comparées avec celles des anciens peuples--Leurs grands hommes--Légende.
Je n'ai pu plutôt parler de ces peuples que l'on pourrait appeler, à beaucoup d'égards lse Arabes de l'Amérique Septentrionale. Quelle fut l'origine de cette famille remarquable?... M. Beltrami la croit venue du Mexique, et j'incline vers ce sentiment; mais comme on dit qu'il ne faut pas croire sans raison, j'analyserai ce qu'en dit l'Anacharsis italien. Il parait, selon lui, que le pays qu'habitent aujourd'hui les Sioux était autrefois la propriété des Chippeouais, et les Montagnes Rocheuses, qui séparent ces contrées du Nouveau Mexique, étaient appelées Montagnes Chippeouaises. Eskibugicoge, Sachem Chippeouais, disait en 1823, à ce voyageur, qu'il y avait plus de trois mille lunes que son peuple était en guerre avec les Sioux, et si l'on compte une année par douze lunes, on remonte à peu près à la conquête du Mexique. Les Sioux fuyant la cruauté des Espagnols, envahirent les terres des Chippeouais qui, resserrés dans leurs foyers, jurèrent une haine éternelle aux agresseurs. Cela supposé, donnons un aperçu de l'histoire des Sioux après la conquête des terres qu'ils occupent aujourd'hui.
Les Sioux eurent leur Hélène comme les Grecs. Vers l'an 1650, selon Balbi, Ozalapaïla, femme de Ouihanoappa, fut enlevée par Ohatampa, qui tua le mari, et les deux fils, qui venaient la redemander. La guerre s'alluma entre ces deux familles, les plus puissantes de la nation. Les parens, les amis, les partisans des deux côtés prirent fait et cause: une guerre civile divisa la nation en deux peuples distincts, les Assiniboins, d'Achiniboina, faction du Paris Sioux, et les Dacotahs ou Sioux proprement dits, de Siovaé, faction de Ouihanoappa.
Ces peuples ne reconnaissent qu'un Dieu, Tangoouacoun, infini en sagesse et en puissance. Tout le reste est un problème.
Ils parlent la langue Narcotah, une des quatre langues mères, et, dit Beltrami, elle est une nouvelle preuve de leur origine mexicaine.
Je regrette de dire que les Sioux sont parmi les quelques peuplades qui ont oublié la nature, envers le beau sexe. Voici comment se font leurs mariages. Un sauvage éprouve-t-il de l'amour pour une jeune fille, il la demande à son père. Elle vient frapper à sa porte, et, s'annonçant par son nom, elle demande si son fiancé est présent; on ouvre, et ses amis la présente à l'épouse, qui est debout au milieu de la loge. Il lui fait ses complimens, et s'assied avec elle sur une natte. Les Romains fesaient asseoir la fiancée sur la toison d'une brebis, pour l'avertir que c'est à elle de couvrir son mari. Chez les Sioux, l'époux présente à son épouse une botte de foin, pour lui signifier qu'elle ne soit se mêler que de porter son fardeau comme une bête de somme. Cette botte est dit-on entremêlée d'herbes d'une odeur si délicate, et arrangée avec tant d'art, qu'elle éclipse le talent des fleuristes.
La femme malheureuse chez ce peuple enfante des héros. A quinze ans le jeune Sioux devient un guerrier; il lui tarde de se montrer, il brule d'impatience de tremper ses mains dans le sang ennemi. La danse de la guerre anime son jeune courage.
Si la femme est esclave, la passion de l'amour n'est pas moins forte. Un rocher qui se projette sur les eaux du lac Pepin, rappelle celui de Leucade. La muse Mitilène s'y précipita de dépit: Oholaïtha, plus belle qu'heureuse, trancha le cours de sa vie, séparée de son Anikigi, jeune et beau guerrier Chippeouais.
On déclare la guerre en jettant un tomahack sur les terres de l'ennemi, comme autrefois le Fecialis des Romains jetait une javeline. Achille immolait des jeunes Troyens à Patrole: les Sioux et les Mexicains sacrifiaient leurs ennemis à leurs guerriers tués dans les combats.
Après le guerre, la chasse exerce l'enfance, la jeunesse et l'âge viril. Avant que de partir, on se purifie devant le dieu de la nation. J'ai cité plus haut quelques chasses célèbres. Ce goût du sauvage pour la chasse rappelle les premiers hommes: les peuples primitifs étaient chasseurs. Ce qu'il y a de plus remarquable chez nos Sioux, c'est que l'on découvre au milieu d'une superbe et vaste prairie, un grand block de granit, figure de Tangoouacoun, à qui tous les chasseurs viennent fair la révérence. Il est peint comme on représentait le soleil avant Maria, avec un nez, des yeux et une bouche.
Leurs armes offensives sont l'arc et les flèches, la pique, la hache et la massue, comme les soldats de Tamerlan. Ils ont aussi adopté le fusil. Le bouclier est leur seule arme défensive. Ils le peignent de même que les anciens, quoique moins magnifiquement que celui d'Achille, qui était au reste l'ouvrage des dieux!
Si je viens à parler des illustres de la nation, M. Beltrami parle de Tantangamani, père de l'infortunée Oholaïtha. Il retrouve dans Ouamenitonka la fameuse statue d'Aristide dans le Museum de Naples, et celle de Caton dans Cetamvacomani; mais quelqu'intérêt que puisse leur prêter l'érudit italien, je ne trouve rien de si romanesque que l'histoire d'Alleouemi et de Ouabisciuova.
Alleouemi descendait des anciens Chefs. Il vint aux Etats dans sa jeunesse, et fréquenta l'Université de Washington, où son nom devint en grande célébrité parmi les élèves. A dix-sept ans il épousa, malgré les efforts de quelques amoureux éconduits, Miss Grighton, fille d'un riche négociant de la capitale, et reprit avec elle le chemin de sa tribu. Ouabisciuova, le Lion des Dacotahs, les guérissait en Dictateur; mais le jeune Chef fit valoir la noblesse de sa naissance, et supplanta ce rival. Il conserva, par sa sagesse et sa fermeté, le territoire que le Congrès convoitait depuis longtems, et, confiant dans son influence, il songea à devenir le législateur des Dacotahs. Ses vues élevées et son génie alarmèrent le gouvernement, et le major Sherbury, gouverneur du fort St. Charles, eut ordre d'exciter contre lui son redoutable adversaire. Il députa en même temps vers Alleouemi le capitaine Smith, pour lui offrir un commandement dans l'armée de l'Union. «Nos voisins des villes, répondit le jeune Chef, regrettent qu'il y ait au fond de la prairie un peuple qui s'oppose à leurs continuels envahissemens. Ils veulent enlever aux Sioux leur Chef, leur protecteur, leur ami; celui que fait tous ses efforts pour leur conserver le pays stérique que nous ont laissé nos pères. Ils m'envoient une ancienne connaissance des salons de Washington, pour m'éblouir et me faire déserter la cause de mon peuple. Eh! qui vous a dit que je pourrais renier mon pays et mes ancêtres? Les peuplades que vous dédaignez si fort ne seraient elles civilisées que par la conquête; et pourquoi un Dacotah, après avoir puisé chez vous cette instruction dont vous êtes si fiers, ne chercherait-il pas à adoucir leurs moeurs, tout en défendant leurs sol? Vous avez encouragé mon rival: les citadins ne devaient pas pas manquer de faire jouer la trahison, tout en usant de belles promesses.»
Cependant Ouabisciuova, peu soucieux des séduisans discours des Américains, attaqua la barque qui avait amené le capitaine Smith, et Williams, touriste anglais. Quatre soldats furent tués et l'équipage garrotté. L'héroïque Alleouemi se dévoua pour ceux qui cherchaient la ruine de son peuple. Il entra dans le conseil des Dacotahs et, tout en protestant de sa haine contre les Américains, il essaya de faire entendre qu'il fallait prendre quelque chose de leur tactique et de leurs moeurs, pour leur résister plus efficacement. Mais entraîné bientôt par ses pensées, sa haute intelligence ne put se contenir dans les bornes étroites de l'esprit de ses compatriotes. Dans cet élan patriotique, il oublia, ce jeune Chef, que l'astre du jour ne répand que par degrés ses rayons sur la terre. Il condamna les usages de ses ancêtres, et leurs petits neveux le vouèrent à l'exil. Alleouemi partit de nuit, après avoir délivré les auteurs du drame qui va se déployer. A peine fuyaient-ils que des cris affreux se firent entendre dans les bois, des guerriers parurent sur le rivage, et des flèches volèrent, sifflant à la surface de l'eau. Le jeune héros regarda quelques instans la fureur impuissante des Sioux, puis il laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine, en murmurant ces paroles, écho du trouble de son coeur: «Je suis donc l'ennemi de mon peuple?» Pour aggraver le malheur de sa situation, Miss Brighton périt de lassitude près de l'endroit où la rivière Plate se jette dans le Missouri. Le lendemain, une lugubre et solennelle cérémonie s'accomplissait sur la cime de la montagne qui sépare les deux territoires. Les étrangers s'éloignèrent pour ne pas troubler les muets adieux de cet homme énergique, qui s'agenouilla sur le sol, et demeura absorbé dans sa douleur. Il se leva, et ses compagnons le virent monter sur un rocher qui dominait toute la plaine, et d'où il fit entendre un cri perçant que les Sioux prirent pour une insulte. Alleouemi leur fit signe de l'attendre, et des hurlemens prolongés témoignèrent qu'ils l'avaient compris. En vain Smith et Williams voulurent le retenir: il jeta un dernier regard sur la tombe de sa compagne, salua tout le monde avec grâce, et descendit la montagne. Il est perdu, s'écria Smith, et tous les Américains se précipitèrent vers le rocher. Alleouemi venait de sortir du bois, et s'avançait d'un pas grave et fier. On vit un instant d'hésitation parmi les Sioux. Ils semblaient intimidés par la contenance impérieuse du jeune Chef, lorsque, du sein d'un massif de feuillage, s'élança un jet de feu et de fumée, et une légère commotion se fit entendre dans la plaine. Alleouemi tomba, et Ouabisciuova, qui l'avait frappé, sortit de sa retraite en brandissant sa carabine: il enleva la chevelure à son rival, et s'en fit un trophée.
Alleouemi avait une taille imposante, et un maintien majestueux. Son corps robuste était modelé dans les plus admirable proportions de la stature. Son visage, quoiqu'il fût de la couleur cuivrée des indigènes, avait cette beauté mâle et fière qui résulte de l'harmonie des lignes, en même temps que de la pensée qui s'y reflète. Tout en lui était noble, et plein d'une grâce naturelle. Williams dit de lui: «J'ai trouvé dans le nouveau monde un homme qui réunissait l'instinct merveilleux, les sens parfaits du sauvage, à l'instruction et à l'intelligence de l'homme civilisé; la plus large, la plus belle expression de l'humanité.»
Le sol des Dacotahs n'était pas encore prêt pour notre civilisation; il vit renaître l'empire d'un véritable héros sauvage, de Ouabisciuova que, enveloppé dans sa large peau d'ours, cent chevelures suspendues à ses jambes, et agitant son tomahack orné de cercles d'argent semblait plus fait pour commander aux Sioux.
CHAPITRE IX
ARGUMENT
Saguova ou le dernier des Iroquois--Son premier triomphe oratoire; il s'oppose à la vente des terres--Déclaration de guerre contre les Anglais--Discours de Saguova--Sa disgrâce et son rétablissement--Ses entrevues avec Washington et Lafayette--Réflexions.
Au milieu de la torpeur générale qui succéda à la mort de Tecumseh, un homme pensa rétablir l'ancienne splendeur de la République des Cinq Cantons, Saguova, appelé Red-Jacket chez nos voisin. Il n'avait que trente ans lorsque les Etats-Unis conclurent un traité avec les Iroquois sur la belle élévation qui commande le lac Canandagua. Deux jours s'étaient passés en négociations, et un correspondant du New-Iork American, et l'on allait signer, lorsque le jeune Chef se leva. Avec la grâce et la dignité d'un sénateur romain, il se couvrit de son manteau, et, d'un oeil perçant, regarda la multitude. Il s fit un parfait silence, hors l'agitation des arbres sous lesquels étaient rangées les ambassadeurs. Après une pause solennelle, il commença à parler lentement tt par sentences, autre Mirabeau des forêts de l'Amérique; puis s'animant graduellement avec son sujet, il fit une peinture naturelle de la simplicité de du bonheur primitifs de sa race, et présenta les maux que lui ont causés le commerce des Européens, avec un pinceau si hardi et si vrai cependant, que l'effet qu'il produisit ne saurait s'exprimer. Les ambassadeurs des Cantons éprouvèrent le sentiment de la douleur ou celui de la vengeance, et les députés de la République, seuls dans un pays ennemi, craignirent pour leur vie, lorsqu'un Chef favorable aux Américains fit cesser le conseil, et donna ainsi le temps aux esprits de se refroidir. Les Mingos livrèrent un grand lit de terres à leurs plus cruels ennemis, mais le jeune Seneca eut dès lors des amis. Il grandit rapidement aux yeux de ses compatriotes, qui lui confièrent l'autorité suprême. On peut dire que dans cette situation, Saguova réussit au-delà de ce que l'on pouvait attendre, si l'on considère que, depuis plus d'un demi-siècle, la Confédération, jadis si formidable, était resserrée sur un petit espace de terre environné par la civilisation. L'ancien Forum d'Onnondaga était désert, lorsque le jeune Chef rallia autour de lui quelques hommes dignes des premiers Iroquois. Il rappella l'indépendance nationale, dont il ne dévia jamais. Mais il ne fut compris qu'à demi par ses compatriotes auxquels la soif de l'or pouvait bien peut-être faire vendre les personnes après avoir aliéné le sol.
Si les Anglais, dans la dernière guerre, trouvèrent les Iroquois assez déchus pour dédaigner leur alliance, ils eurent tort de les forcer à se jeter dans les bras de leurs ennemis, en saisissant la Grande Ile, propriété des Cantons, sur la rivière Niagara. Toute la population ne passait pas alors huit mille âmes: elle arma cependant mille guerriers, et ce fut à leur tête que Saguova, le 13 août, 1812, défit les troupes anglaises au fort George avec le général Boyd.
Au retour de la paix, il reprit l'administration des affaires de sa nation, et s'opposa aux progrès des missionnaires. Le discours suivant est un des plus remarquables, et le seul que l'on ait de lui dans son entier.
«Ami (dit-il au ministre), le Grand-Esprit a voulu que nous nous rencontrassions en ce jour. Il règle sagement toutes choses, et il nous accorde une belle journée, car les nuages se sont dissipés devant le soleil qui brille au-dessus de nous. Nous avons prêté l'oreille à ta harangue.
«C'est pour toi que ce feu brule au milieu du conseil. Tu veux que nous ti disions ouvertement la pansée de notre âme: nous nous en réjouissons, car nous n'avons tous qu'une même pensée.
«Tu dis que tu ne partiras pas que tu n'aies une réponse. Il est juste que tu l'aies, car ta cabane est bien loin, et nous ne voulons pas te retarder. Nous allons te dire ce que nous ont appris nos pères.
«Vos pères traversèrent les grandes eaux, et vinrent dans cette île, mais en petit nombre. Ils ne trouvèrent que des amis dans le peuple rouge, qui leur donna un grand lit de terre, afin qu'ils pussent prier le Grand-Esprit, sans crainte du Grand Roi. Ils étaient au milieu de nous, nous leur donnions à manger, et eux, ils nous donnaient du poison. Les blancs connaissaient le chemin de notre île, et il en vint un plus grand nombre. Ils nous appelèrent frère, et nous leur donnâmes nos plaines et nos côteaux.
«Alors nos domaines étaient vastes; mais vous êtes devenus un grand peuple. Notre pays est dans vos mains et la prière y fait des progrès.
«Ecoute, tu dis que tu viens nous apprendre à prier le Grand-Esprit, afin que nous soyons heureux dans la suite. La prière est écrite dans un livre qui a été donné à vos pères, et le Grand-Esprit a parlé au peuple rouge.
«Tu dis qu'il n'y a qu'une manière de prier le Grand-Esprit, parce que elle est venue d'un homme vénérable; et nos anciens nous ont enseigné une religion qui leur fut donnée par le Grand-Esprit. Elle nous enseigne à le remercier de ses dns, et à vivre dans l'union avec nos frères.
«Le Grand-Esprit, qui a fait tous les peuples, n'a pas fait les hommes de ce pays-ci comme les autres. Il vous a donné les arts, que nous ignorons. Il nous a aussi accordé beaucoup de choses, et une prière différente, à notre usage.
«Nous te prenons par la main pour que tu retournes à tes amis.»
Il est digne de remarque que ce discours ne contient pas un seul mot qui sente la rudesse. Saguova était véritablement affable. On en voit un exemple dans une entrevue avec le colonel Snelling. Cet officier partant pour Governor's Island, il vint lui dire adieu, et ajouta: «J'apprends que notre Grand-Père t'envoie dans une île qui porte le nom de Sachem; j'espère que tu deviendras aussi un Sachem. On dit que les blancs sont glorieux du grand nombre de leurs enfans; que le Grand-Esprit t'en donne mille.»
Son opposition aux empiètemens des Etats-Unis le firent disgracier en 1827; mais il se releva par son éloquence, et il ne fut pas dit que Saguova vécût dans l'oubli de sa nation.
Saguova mourut le 19 janvier, 1830, et fut enterré le 21, près de Buffalo. Ses compatriotes regardèrent avec indifférence les cérémonies que firent les Américains, et lorsqu'elles furent terminées, plusieurs orateurs parlèrent successivement et rappelèrent ses exploits et ses grandes qualités. Ils n'oublièrent pas son appel prophétique: «Quel est celui qui me succédera au milieu de mon peuple.» Ils pleurèrent une gloire déjà passée, et entrevirent la ruine de leur nation. La mort de Saguova rappelle celle d'Alexandre.
Un Américain bel esprit, mais singulier dans ses idées, a dit: «L'ouest ne doit pas peu aux conseils d'un sauvage qui, pour le génie, l'héroïsme, la vertu, et tout ce qui peut faire resplendir un diadême, laisse loin derrière lui non seulement George IV et Louis le Désiré, mais l'empereur de Germanie et le czar de Moscovie.» Il est vrai que bien des modernes qui ont voulu républicaniser ont eu l'esprit curieusement tourné.
La licence entre mieux dans la poésie: peut-être même ne se fait elle pas sentir dans les vers suivans:
Though no poet's magic Could make Red-Jacket grace an English rhyme, ............................................. Yet it is music in the language spoken Of thine own land; and on her herald-roll, As nobly fought for, and as proud a token As Coeur-de-Lion of a warrior's soul
William Weir a laissé un magnifique portrait de Saguova, dans la collection de James Ward, écuïer, ami distingé des beaux arts.
CHAPITRE X
ARGUMENT
Chetabao, roi des Omahas--Ses artifices et ceux de son grand-médecin--Il se défait de tous ses ennemis--Sa mollesse--Il meurt de la peste--Réflexions.
Ce Sachem, mort en 1832, a été un homme remarquable. Il s'acquit une grande popularité parmi ses compatriotes par mille travaux glorieux; mais la distinction dont il se montra plus avide fut un pouvoir sans limites. Il était efficacement aidé dans ses desseins par un prophète ou grand médecin, dont les ordonnances artificieuses et les pratiques de magicien en imposaient aux esprits superstitieux de la tribu.
Chetabao ayant donné de ses talens, toutes les preuves requises, on lui conféra le rang suprême; mais poussé par ses vue ambitieuses, il était peu satisfait d'une autorité toute patriarcale, et fondée sur les principes démocratiques. En vain, pour atteindre son but, avait-il déployé tour-à-tour le prestige des exploits guerriers, et le pouvoir d'une éloquence barbare mais énergique: il se formait dans la nation un parti de guerriers rigides, jaloux de leur liberté. Chetabao traitait ce parti de faction séditieuse, de serpens à sonnettes, et l'on méprisait ses reproches. Impatient de la contrainte qui lui était opposée, il résolut de s'y soustraire à quelque prix que ce fût. Mais jugeant en profond politique que la vengeance est souvent nuisible à son auteur, quand il y arrive par la violence, il aima mieux recourir aux ruses du renard. Plusieurs fois par an un colporteur arrive du pays civilisé, pour échanger des marchandises contre des fourrures ou d'autres objets à sa convenance. Ce fut à un de ces marchands que Chetabao s'adressa pour avoir un remède efficace afin, disait-il, de détruire les bandes de loups qui infestaient les prairies. Le colporteur lui procura de l'arsenic pur. Dès qu'il se vit en possession de cette arme terrible, il n'eut rien de plus pressé que d'en éprouver la puissance. Son père et ses deux frères, dont il redoutait l'influence, furent les premières victimes de ses essais, et leur mort ne réveilla aucuns soupçons. Certain désormais de l'efficacité du poison, il invita tous les mécontens à venir se régaler d'une soupe au chien. Il reçut les conviés de l'air amical qu'il avait coutume de prendre, leur témoigna un très ardent désir de calmer toutes leurs dissensions, et parla hautement de la nécessité de la réunion de tous les partis. Il sut si bien s'insinuer dans les coeurs, que soixante de ses plus redoutables ennemis s'assirent avec lui autour de la large gamelle où fumait l'appétissante soupe. Tous, pour reconnaître dignement l'hospitalité de leur hôte, mangèrent copieusement du plat favori, et firent l'éloge de son goût délicat. Pour dessert, on fit circuler les calumets, et lorsque la vapeur aromatique du tabac eut étendu sa molle influence sur le cercle des guerriers, Chetabaqo se leva pour parler. Il rappela aux assistans, eux, disait-il, qu'il chérissait comme ses enfans, les menées séditieuses dont ils s'étaient rendus coupables envers l'autorité légitime, qu'il tenait du Grand-Esprit, et de laquelle il était impie de se jouer comme ils l'avaient fait. En témoignage de son assertion, il en appela au jugement de son grand médecin, qui fit un signe de tête affirmatif, puis élevant la voix d'un air inspiré: «Au reste, continua-t-il, les Omahas n'oublieront plus à l'avenir que Chetabao est l'arbitre souverain de leurs destinées; chiens que vous êtes! vous serez morts jusqu'au dernier avant le lever du soleil.» A ces mots d'un sinistre augure, les convives se levèrent en désordre, et se précipitèrent en hurlant hors de la cabane. Les soixante expirèrent la même nuit au milieu d'atroces douleurs.
Durant tout le reste de sa vie, jamais la tyrannie du Sachem ne rencontra la plus légère opposition. Lorsque à son voyage annuel au pays des Omahas, le marchand arrivait avec sa pacotille, sa majesté prenait tut ce qui était à sa convenance et à celle de son auguste famille, en fesait le compte, et les guerriers recevaient l'ordre de trouver le nombre demandé de peaux de castor, d'écureuil ou de marte. Amolli par une longue prospérité, ce roi sauvage renonça peu à peu à la vie active. Il se fesait prescrire par son grand médecin le repos le plus absolu, et fesait régulièrement sieste après diner, comme un Grand d'Espagne. Par une recherche toute oriental, il avait poussé la jouissance de ce court sommeil jusqu'au dernier raffinement. Ses femmes, au nombre de six, se relevaient deux par deux, et lui chatouillaient l'épine dorsale avec de longues plumes de paon. Si pendant qu'il dormait, il devenait urgent de le consulter sur les affaires de l'Etat, une seule personne pouvait se hasarder à troubler le repos du monarque, et ce personnage était le grand médecin, son premier ministre. Il se mettait à quatre pattes, s'approchait sans bruit, puis avec une plume, il lui chatouillait agréablement la plante des pieds. Si le roi étendait le bras horizontalement, il fallait se retirer en silence; mais se frottait-il le nez avec l'index, c'était dire que l'on pouvait parler à sa majesté.
Cependant la petite vérole apparut parmi les Omahas, et, semant la désolation dans leurs deux bourgs, elle enleva aussi le ministre: la mort mit fin à ses simagrées, et il alla rejoindre ceux qu'il avait tués par ses remèdes homicides. On croyait que la dictature garantirait Chetabao; mais ayant voulu assister aux funérailles de son complice et de son favori, l'accomplissement de ce devoir lui fut fatal. Il eut le temps néanmoins de prendre ses mesures pour faire le plus commodément possible son voyage dans l'autre monde. Il commanda que l'on mît à côté de lui dans sa tombe des armes et des munitions pour se défendre cintre ses ennemis; car il songeait, sans doute, à ses victimes, et redoutait leur vengeance. Ses funérailles furent pompeuses. Il fut assis droit sur son plus vite coursier de chasse, et, suivi de toute la nation, on le conduisit à sa tombe, que l'on avait creusée sur les bords du Missouri. On fit descendre dans la fosse le cheval chargé de son maître, et on l'enterra tout vivant, non sans avoir déposé devant lui une portion de maïs. Quant à sa majesté, on enfouit à ses côtés de la viande sèche, un calumet, une carabine, des balles de de la poudre, un arc, un carquois rempli de flèches, et des couleurs pour décorer sa personne tant à la guerre que durant la paix.
L'histoire transmet les vices aussi bien que les vertus: elle rapporte les actions de Denys le tyran comme celles d'Aristide et de Scipion. Mais l'admiration n'est due qu'à la vertu. Miantonimo et Conanchel excitent un vif intérêt. Le dernier Sachem des Omahas intéresse aussi un instant par ses artifices, et la manière dont il sut tromper et asservir son peuple; mais la postérité n'aura pour lui aucune estime.
CHAPITRE XI
ARGUMENT
Lueurs de civilisation--Cadmus Cheroki--Cussick--Mashulatuba.
Que ce continent ait joui autrefois d'une civilisation avancée, et en particulier la partie septentrionale, comment en douter à la vue des vestiges que l'on rencontre depuis le bord méridional du lac Erié jusques au golfe du Mexique; et le long du Missouri jusques aux Montagnes Rocheuses?
Je ne dirai qu'un mot des tumuli, monticules de terre de forme conique, comme celles que l'on voit en Russie et dans la Scandinavie. A St. Louis, dans le Missouri, l'on voit un de ces tumuli qui a les mêmes dimensions que la pyramide en briques du roi Asychis, c'est-à-dire, deux mille quatre cent pieds de circonférence à sa base, et cent d'élévation. Devons nous attribuer ces monuments aux ancêtres des familles qui habitent encore ces régions, ou à une immigration plus ancienne? c'est une question qui embarrasserait les plus savans.
Les indigènes de cette partie du continent américain, dit le géographe Darby, avaient peu d'arts lorsqu'ils furent connus des Européens. Les arts mécaniques ne lur étaient point connus. Ils n'avaient point trouvé la charrue ou la roue, ni fait la conquête des animaux ruminans, premier objet de la civilisation: le chie était le seul animal que le sauvage s'associât. Une cabane était la demeure ambulante de l'espèce humaine sur une étendue de plus de quatre-vingt millions de milles quarrés.
Mais toutes les peuplades n'étaient pas aussi avancées lors de la découverte, quoique généralement nos pères aient trouvés les indigènes doux et agriculteurs sur les côtes et sur le bord des fleuves. Dans l'intérieur des forêts, l'on a trouvé des peuples vagabonds, qui ont traversé deux siècles sans entendre la voix de la civilisation qui convie tous les hommes. Mais les peuplades jadis les plus intéressantes se sont dispersées ou abruties, et les peuples chasseurs ont tout-à-coup pris leur place. Les Chérokis, les Chickasas et les Choctas n'avaient point connu les ressources des Hiétans et des Panis, mais la grande lueur est venue de leur côté. Les Chérokis ont donné l'élan à la civilisation de la race rouge. Darby écrivait: «L'usage du cheval, et l'introduction des armes à feu, est venu améliorer quelque peu la position du sauvage. Les relations politiques ont fait quelques progrès, après trois cents ans d'absolue nullité. Les lettres, partagent de la propriété foncière et de la résidence fixe, sont encore inconnues.» Mais, chose admirable, un nouveau Cadmus est sorti du sein d'un peuple réputé féroce, habitant un pays de montagnes!
La seule difficulté qui subsistât, était de faire adopter son invention par ses compatriotes. Sa profonde retraite avait inspiré de la méfiance aux Chérokis; ils le regardaient comme un magicien occupé d'un art diabolique, et même comme nourrissant de mauvais desseins contre ses compatriotes. Sans se laisser décourager, le philosophe s'adressa aux plus étlairés et aux plus influens de sa nation. Il leur annonça la découverte du grand mystère de fixer la parole par l'écriture comme font les blancs, et les pria de prendre connaissance de son procédé. En leur présence, sa fille qui, jusque-là avait été sa seule élève, écrivit les mots qu'ils prononcèrent, et ils furent tous dans l'étonnement lorsque ensuite cette jeune personne lut tout ce qu'ils avaient dit. Siquayam demanda alors que l'on choisit cinq ou six jeunes gens, pour qu'il leur enseignât l'art d'écrire; et quoique tous les soupçons ne fussent pas encore dissipés, on lui confia quelques élèves. Au bot de quelques mois, il annonça qu'ils étaient en état de subir l'examen public. On les prit chacun à part, et l'on acquit la preuve irrécusable de leur capacité. La joie de la nation fut soudaine et vive, comme toutes les affections du sauvage. Une grande fête fut ordonnée; Siquayam en fut le héros, et les Chérokis furent fiers de posséder un homme que le Grand-Esprit paraissait avoir doué de ses qualités divines.
Siquahyam ne se borna point à la découverte de son alphabet: il inventa aussi des signes pour les nombres, et il fallût qu'il imaginât en même temps les quatres premières règles qui font la base de l'arithmétique, et qu'il créât des noms pour les désigner. Il se mit aussi à écrire des lettres, et il établit bientôt une correspondance soutenue entre les Chérokis de Will's Valley, et leurs compatriotes d'au-delà du Mississipi, à cinq cent soixante milles de distance. L'intérêt excité par cette invention s'accrut au point que de jeunes Chérokis entreprirent un si long voyage pour être au fait de cette méthode facile de lire, d'écrire et de compter. Dès 1827 ses élèves commencèrent à former des écoles qui, en 1829, comptaient déjà cinq cents écoliers. Le fameux journal, Phoenix Cheroki, édité par Siquahyam et le célèbre John Ross, parut au mois de Février, 1828. Le premier numéro contenait une partie de la Constitution rédigée et promulguée dans le même temps, par laquelle le gouvernement des Chérokis se composait d'un pouvoir législatif, d'un pouvoir exécutif et d'un pouvoir judiciaire. La petite ville d'Etchoï (New-Echota) eut en 1829, outre son imprimerie, un musée et une bibliothèque.
Siquahyam était aussi devenu peintre par son génie. Il s'était fait des pinceaux du poil d'animaux sauvages, sans avoir jamais vu un pinceau. Ses dessins étaient grossiers comme ceux, je suppose, des premiers peintres de l'antiquité, mais il annonçait des dispositions. Les arts mécaniques ne lui étaient pas non plus étrangers. Il était forgeron dans sa tribu, et il devait orfèvre. On conçoit facilement tout ce que le séjour de Washington a dû apprendre à un génie si extraordinaire. Bienfaiteur de sa nation, il l'a élevée au premier rang parmi les races indigènes.
Sawenowane entreprenait, il y a quelques années, de traduire le «Chef Huron», d'Adam Kidd; et l'on peut croire que Mushulatuba eût été digne par son expérience et sa sagesse, d'obtenir l'objet de ses voeux, un siège au Congrès des Etats-Unis.
CHAPITRE XII
Coup-d'oeil rapide sur l'état présent des tribus.
J'écrivais en 1842, d'après le Courrier des Etats: Des bruits sourds, avant-coureurs d'une tempête, se font entendre vers l'Ouest. On signale une mystérieuse, une alarmante agitation au sein des peuplades, lasses enfin de céder pied à pied, le sol à la civilisation. Aujourd'hui ces tribus, autrefois puissantes, se rapprochent: elles s'unissent contre l'ennemi commun. Les Séminoles, les Choctas, les Osages, les Chickasas, les Sioux, les Cherokis et les Miamis, promettent de se réunir en congrès à Etchoï. Ils doivent prendre le saint engagement de courir à la défense des champs où ils ont trouvé un dernier asile.--Ce projet s'est évanoui faute d'ensemble. Les Miamis ont descendu l'Ouabache, les Pouteouatamis ont traversé les savanes des Illinois, et les derniers Hurons ont quitté les plaines de Sandusky, et croisé l'Ohio, fuyant les Cités qui s'élèvent pour dominer la forêt. Ce sont les petits neveux de ceux qui, dispersés par les Iroquois, se retrouvent plus tard en possession de leur ancienne et belle patrie, redevenus terribles sous l'égide de Tecumseh. Il y a là une sorte de phénomène, irrécusable monument d'une ancienne grandeur. Intéressante tribu! elle disparaît sans retour. Dans ce malheur devenu général, prolongée et poignante est la complainte du sauvage. Son éloquence défie nos idiômes usés, témoin ce Chef Delaware sous le pinceau duquel, la noire perfidie des Européens paraît si au naturel: «Il n'y a pas de confiance à mettre dans la parole de l'homme blanc. Il n'est pas comme le sauvage, qui n'est ennemi que durant la guerre, et qui aime les blancs durant la paix: il va dire à un Delaware, mon ami, mon frère, et au même instant il le tuera.» Ecoutons le général Jackson, dans son message de 1829 au Congrès assemblé au Capitole: «Professant le désir de les civiliser, et de les établir, nous n'avons cependant pas perdu de vue le moyen de nous emparer de leurs terres, et de les repousser plus avant dans la forêt. Par là ils ont été réduit non seulement à errer, mais ils ont été autorisés à nous regarder comme injustes, et comme indifférens à leur sort. Leur condition présente, si différente de ce qu'elle était autrefois, fait un éloquent appel à notre sympathie. Nos ancêtres les trouvèrent légitimes possesseurs de ces vastes régions. Ils ont été contraints par la force de se retirer de rivière en rivière, et de montagne en montagne; des tribus sont éteintes; d'autres conserveront pour quelque temps encore leur nom jadis terrible. Le sort des Mohicans, des Delawares, et des Narraghansetts menace les Choctas, les Cris et les Cherokis. L'humanité et l'honneur national demandent que les généreux efforts soient réunis pour détourner un aussi grand malheur.» L'opinion a flétri la mémoire du vainqueur de Tallustatchie et de Tolladga: le temps n'est peut-être pas venu pour l'historien.
M. Parent n'a point donné le secret que cherchait Sir Francis B. Head. Il se trouve dans le caractère de la république qui nous avoisine. Cela me rappelle le mot du célèbre Franklin, qui disait assez ingénument: Il me semble que nous avons mal choisi pour emblême l'aigle, qui n'est bon qu'au brigandage; je préférerais même de dindon qui, pour n'être pas un oiseau noble, possède au moins un naturel plus honnête. Le bon philosophe n'avait-il pas raison? nul doute que oui: il suffit de comparer, en Canada, si les sauvages ne se multiplient pas, où s'ils se multiplient peu, on peut du moins prouver qu'ils ne diminuent pas. Ils trouvent sur le sol britannique une commune et paternelle protection, et leurs députés, confiés à l'Océan, trois fois ont éprouvé la gracieuseté de nos rois.
Be Britons, and bid the usurper defiance!
C'est sublime, mais c'est illusoire. Vous disparaîtrez: «ils s'en vont», disait-on naguère, et Lord Kaimes l'a dit en d'autres termes. Vous disparaîtrez, le dernier guerrier de votre sang s'éteindra, et alors surgiront de plus brillans défenseurs que moi de votre gloire passée. Elle revivra aussi éclatante et plus réelle que celle qui se rattache aux gigantesques créations d'Homère.