PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Durant trente-cinq jours elle parcourut les forêts et les déserts vivant de racines et de fruits sauvages. Parvenue à une rivière large et rapide, elle fit avec des osiers une espèce de radeau qui lui servit à la traverser. Enfin rencontrée par des guerriers de sa nation, elle fut reconduite en triomphe dans son village au milieu des chants de guerre.
Pour Piscâret, il était constamment trop brave pour être toujours prudent. Un jour qu'il revenait seul de la chasse, il fit rencontre, vers le haut de la rivière Nicolet, de six éclaireurs Iroquois qui, n'osant l'attaquer ouvertement, entonnèrent son approche leur chanson de paix. Il chanta aussi la sienne, et les invita à passer à son village, qui n'était éloigné que de trois ou quatre lieues, les prenant pour des députés qui allaient aux Trois-Rivières ou à Québec Pour traiter de la paix. Ils feignirent d'acquiescer avec plaisir à son invitation, mais il y en eut un qui resta exprès derrière, sous prétexte de se reposer. Piscâret marchait avec eux sans les soupçonner, au, comptant sur sa force et son adresse, lorsque le retardataire arriva tout-à-coup sur lui, et le renversa mort sur le sol d'un grand coup de son tomahack sur le derrière de la tête. Ainsi finit ce terrible Algonquin.
On admire ces héros d'Homère presque barbares; on se passionne pour ces chants anaclétiques d'Ossian, où paraissent une grandeur sage et une sombre valeur. Les Sagamos de la nord Amérique ressemblent à ces guerriers poétiques. Même passion, chez eux, pour la guerre, même force d'âme, même énergie. Mais, a dit un auteur distingué, il est vrai que nous n'admirons la nature qu'à travers le prisme de l'art. Les bois, les forêts, les cascades, tout cela nous charme dans un tableau. Homère a bien pu nous faire admirer ses magnifiques inventions, ses héros qui ressemblent à des dieux au milieu des combats: il pouvait donner l'essor à son génie pour les faire si grands qu'il le voulait. Mais les hommes demeurent insensibles au récit d'actions réelles qui surpassent quelquefois l'imagination des poëtes. On recherche encore les vives peintures du Tasse, les exploits vrais ou faux de Renaud et de Tancred, entremêlés d'amours. Gengis et Tamerlan n'intéresseront pas ces esprits: l'histoire de nos Sachems le ferait encore moins si elle n'était parée quelquefois d'ornemens étrangers.
CHAPITRE XVI
ARGUMENT
Des Narraghansetts; leur pays et leur puissance--Tashtassack--Cananacus lui succède et associe Miantonimo au gouvernement--Incidens--Ligue contre les Pequots--Inimitié du jeune Sachem et D'Uncas le Mohican--Mort de Miantonimo.
J'ai à parler maintenant de la puissante confédération des Narraghansetts, aujourd'hui éteinte, mais qui habitait autrefois le Rhode-Island. Les îles de la baie qui porte leur nom leur étaient soumises, et les Chefs de Cavesit et de Niantic, étaient comme les vassaux de leur Sachem-général. Ils fesaient la guerre de temps immémorial avec les Pokanokets au Nord, et les Pequots au Sud. On jugera que les Chefs d'unetelle république devaient être des hommes d'un courage élevé. Le commun des guerriers avait ce caractère: il fallait un héros pour les conduire.
Le premier Sachem connu des Anglais, Cananacus, descendait de Tashtassack un de leurs plus grands hommes. Tout ce que nous savons de ce dernier est traditionnel. Les anciens dirent aux colons qu'ils avaient été commandés par ce Sachem, infiniment supérieur aux autres en valeur et en puissance. Il sut par l'influence de ses hautes qualités guerrières et oratoires, jointes au génie du commandement, réunir à son peuple un grand nombre de tribus qui en étaient séparées, et étendit son autorité sur tout le territoire qui porta depuis le nom de Rhode-Island. Il eut aussi à calmer des guerres intestines; car chez les sauvages chaque chef veut se faire un parti, et s'élever au rang suprême. Il maintint son autorité et la transmit à ses enfans. Il n'eut qu'un fils et une fille. N'ayant pu les marier convenablement è sa dignité, il les unit ensemble, et ils eurent quatre fils dont l'aîné fut Cananacus.
Le petit fils de Tashtassack s'associa pour gouverner, Miantonimo son neveu, jeune Chef d'un courage noble. Les deux Sachems ne montrèrent pas aux Anglais une affection égale à celle des Andusta et des Granganimo. Dès l'année 1622, l'on comptait d'autant moins sur la paix, que l'on recevait tous les jours des nouvelles moins rassurantes du pays des sauvages. Cananacus envoya un héraut à Plymouth porter un carquois rempli de flèches, comme pour déclarer la guerre. Le gouverneur lui répondit en lui envoyant une peau de castor remplie de balles, et en le fesant assurer que s'il avait envi de se battre, il aurait bonne réception. Un message si résolu eut son effet. Cananacus, superstitieux, crut que les balles cachaient quelque enchantement. Il n'osa pas y toucher, et les renvoya. La paix fut préservée avec les Anglais, mais en 1633, Miantonimo tomba sur les quartiers de Massassoit, qui fut réduit à se réfugier dans une habitation anglaise à Sowams, jusqu'à l'arrivée des soldats. Le capitaine Standish marchait à son secours, lorsque les Narraghansetts, évacuèrent Montaup, en apprenant que les Pequots étaient sur leur territoire. Le jeune Sachem les chassa à la tête des vainqueurs.
Uncas, appelé à Hartford, entendit la sentence. Il conduisit son prisonnier sur son territoire, et le fit exécuter en présence des commissaires; ou plutôt, il fut lui-même le bourreau, et enterra Miantonimo dans le lieu où il l'avait fait son prisonnier. Un monument de pierres posées les unes sur les autres, en forme d'obélisque, se voit encore à l'est de la ville de Norwich, dans un lieu que l'on a appelé la Plaine du Sachem.
CHAPITRE XVII
ARGUMENT
Mort de Cananacus--Examen de la sentence portée contre Miantonimo--Quelques traits des deux Sachems Narraghansetts.
Je n'ai encore fait aucune réflexion sur le malheureux sort de son collègue: ce chapitre sera consacré à examiner le mérite de la sentence qui le conduisit à la mort.
Il paraît hors de doute que Miantonimo, plutôt que de demeurer en la puissance de son rival, consentit à en passer par ce que les colons décideraient. Il suit de là que leur tribunal devint compétent à le juger; car il y avait bien chez le Sachem le consentement, et l'on ne supposera pas qu'il y eût ce qu'on appelle la crainte viri fortis. Il ne s'agit donc plus que de déterminer jusqu'où le tribunal se rendit odieux par la sentence qu'il porta. Les juges disaient dans leur manifeste: «Ils (les Narraghansetts) doivent comprendre que cela a été fait sans violation d'aucune convention réglée entre eux et nous; car Uncas, notre allié, fidèle observateur de ses engagemens, nous ayant consultés sur les dispositions sanguinaires et traîtresses de Miantonimo; considérant la justice de sa cause, le salut du pays et la fidélité de notre allié, nous n'avons pu nous dispenser d'avouer que la mort est juste. Cette décision est conforme à la coutume des Indiens, et quelque douloureuse que puisse leur paraître cette perte, eux et tout ce continent en ressentiront les heureux fruits.» Voyons par l'examen des chefs d'accusation ce qu el'on doit penser de ce passage. Le tribunal accuse Miantonimo: 1º d'avoir tué le Pequot qu'il devait livrer; 2º d'avoir rompu la paix de 1638; 3º d'avoir soustrait des prisonniers; et 4º d'avoir voulu se faire Sachem Universel. Je n'hésite pas à répondre à la première accusation qu'il ne doit pas sembler étonnant qu'un Sachem crût pouvoir ainsi satisfaire à ses engagemens: Un Dey de Tunis ou d'Alger n'aurait pas eu d'idées plus avancées. Quant à celle d'avoir rompu la paix, Cananacus en accusait lui-même les colons. Je trouve une conversation de ce Sachem avec Roger Williams, qui jette du jour sur cette prétention. «Je n'ai jamais souffert, dit Cananacus, et je ne souffrirai jamais qu'aucune injure soit faite aux Anglais. S'ils ne mente point, je descendrai tranquillement dans la tombe, et les Narraghansetts vivront en paix avec eux. Puis, prenant une canne qu'il rompit en dix parties, il cita autant de circonstances, où il croyait que les colons avaient forfait à leurs engagemens. Williams ne put le réfuter que sur quelques points. La jalousie des Européens était assez patente. Quel message que celui du Gouvernement de Massachusetts à un sachem de son alliance, à Miantonimo!... Il le somme de comparaître, ou de se préparer à la guerre. Quelques déprédations commises par Janimoh, Sachem de Niantic, alla répondre pour son vassal; mais je ne sache pas que le Gouverneur de Boston, lui fît jamais aucune satisfaction de la mort d'un Narraghansett que quatre scélérats massacrèrent et dépouillèrent. Jamais Miantonimo ne refuse de paraître à Boston pour y répondre aux accusations de ses ennemis. Il y vient en 1642, et se présente devant le conseil avec une contenance pleine d'une dignité, qui se communique à ses discours. On a l'air de vouloir armer, et l'on prépare des retraites pour les faibles: on désarme les sauvages. Il demande la raison de ces manoeuvres, et l'on ne peut la lui donner. Il ne se sépare cependant pas du Gouverneur sans lui donner la main, et, comme s'il l'eût oublié, il revient sur ses pas, et lui offre une nouvelle poignée de main, en disant que celle-ci est pour les conseillers. Comment donc rompit-il la paix. Ce ne put être qu'en fesant la guerre aux Mohicans sans consulter les Anglais. Il semble en effet qu'il ne pouvait la leur faire, sans la déclarer au Gouvernement, et l'on disait que ces hostilités n'étaient le que de l'ambition et de la haine. Cependant Uncas avait été l'agresseur en détruisant les moissons des Narraghansetts. J'ignore jusqu'où l'on pouvait être fondé à accuser Miantonimo de vouloir se faire Sachem Universel. On le supposait peut-être sur ce que l'on croyait qu'il avait engagé les Mohacks dans son parti. Tout ce que l'on peut dire de cette prétendue alliance, selon M. Thatcher, c'est que le Sachem étant retenu prisonnier, les Iroquois s'attendaient qu'ils pourraient tomber plus impunément sur les Narraghansetts ou les Anglais. Je diffère d'opinion avec ce biographe, et, ce me semble, il fallait que ceux qui avaient tué Sassacus l'eussent fait par complaisance pour les Anglais ou pour les Narraghansetts. Quoiqu'il en soit, le projet attribué à Miantonimo était digne de son courage, et si cet exposé ne suffit pas pour le disculper absolument, il affaiblit du moins les griefs allégués contre lui.
Je termine ce chapitre par quelques anecdotes sui sont communes à Cananacus et à Miantonimo.
L'amitié constante des deux Sachems pour Roger Williams est suffisante pour prouver chez eux un naturel noble. Cananacus, que Roger avait appelé «morosus aique ac barbarus senex», le reçoit d'abord avec défiance; mais bientôt il le fait son interprète et comme son ministre, il lui donne des terres immenses. «Le prix de l'argent ne put obtenir la cession du Rhode-Island, dit le prédicant, mais elle eut lieu par l'amitié, cette amitié et cette faveur dont l'honoré Sir Henry Vane et mois jouissions près des deux Sachems.»
Quoi de plus chevaleresque que cette recommandation qu'ils firent lors de la guerre des Pequots! Ils demandèrent que les femmes et les enfans fussent épargnés!
Williams nous donne encore une idée du respect de Miantonimo pour le Christianisme. Un sauvage se moquait de la doctrine du ministre, et disait que tous ceux qui mouraient allaient au sud-ouest. Comment donc, interrompit le Sachem, as-tu jamais vu une âme aller au sud-ouest? Le sauvage répliqua sans se déconcerter, qu'il ne paraissait pas plus qu'aucune allât au Ciel. Ah! dit alors Miantonimo, ils ont des livres, dont l'un vient de Dieu même. Pourquoi fallut-il qu'un si grand et si noble pérît avec tant d'ignominie! Le nouvel éditeur de la collection de Winthrop qualifie sa condamnation de perfide et de cruelle, et nous avons vu en effet que les accusations n'étaient rien moins que prouvées. Il est cependant à propos de se reporter vers l'époque et à l'esprit qui la caractérisait, ne pas absoudre ses bourreaux, mais modérer l'horreur de leur conduite sur le motif de la grande excitation qui régnait alors.
CHAPITRE XVIII
ARGUMENT
Nouvelles hostilités des Iroquois--Traits du courage--Réflexions.
Le village à son réveil vit ces deux hommes baignés dans leur sang. On poursuivit, mais en vain, les Iroquois, qui avaient trop d'avance pour qu'on pût les atteindre. Cependant on ne respirait que vengeance: trois jeunes guerriers promirent de la satisfaire. Ils se mirent en marche, et au bout de vingt jours, ils arrivèrent à un village de Tsononthouans. Il était nuit, et tout le monde dormait profondément. Nos trois guerriers percent une cabane par le milieu; ils allument du feu sans que personne ne s'éveille, et à la lueur de la flamme, ils choisissent leurs victimes.
CHAPITRE XIX
ARGUMENT
De la Confédération Patucket en New-Hampshire--Passaconaoua--Incidens--Rapports du Sachem avec le célèbre Elliot--Fête sauvage; Passaconaoua y dit adieu à son peuple--Anecdotes.
Je porte mes regards sur un espace de pays qui n'a encore rien présenté de mémorable. Mais le burin de l'Histoire a retracé le portrait de Passaconaoua, Sachem de Pannuhog. Sa nation, une des plus guerrières de la Nouvelle-Angleterre, résistait courageusement aux Iroquois, et porta même la guerre chez les Mohacks. La tradition avait conservé le souvenir d'un sanglant combat entre les deux peuples, sur la rivière Merrimack. Les Agahuans, les Nancis, les Piscataquas et les Acamintas, qui y avaient tous des guerriers se connaissaient sujets de Passaconaoua, et les Sachems de Quamscot et de Patucket étaient ses vassaux. Il était déjà vieux lors de l'arrivée des Anglais, qui, devenus farouches, à une époque où ils prévoyaient les nombreux désastres qui allaient leur arriver, s'allièrent avec le Sachem Saggahuo pour désarmer le roi de Pannuhog. Un coup de fusil tiré au milieu de la nuit suffisait pour faire lever tout un bourg, et les cris d'un malheureux égaré dans les bois, fesaient croire à une invasion de Mohacks: la Nouvelle-Angleterre égala la timidité de l'enfance. Il était permis au jeune Astianax d'être saisi de frayeur à la vue de l'énorme panache de son père, Hector; mais les gouvernemens coloniaux durent chasser leurs craintes, et s'armer d'un courage plus viril. Ils revinrent sur leurs pas et M. Winthrop proposa d'offrir des réparations. Le parti envoyé pour enlever Passaconaoua n'avait pu saisir que sa femme et son fils. Le Chef Ousamequin fut chargé de négocier un accommodement, et le vieux Sachem, en bon diplomate, accepta l'amitié des Anglais.
Le célèbre Elliot, auquel on a donné avec justice le nom «d'Apôtre des Indiens», écrivait en 1649: «Le Grand Sagamo de ce lieu (Pannuhog) est Passaconaoua, qui se donne à la prière avec ses enfans, et se montre plein de respect pour la parole de Dieu.» Il fut du petit nombre de ceux qui montrèrent de l'empressement pour le Christianisme. Il pressait le bon missionnaire de le venir visiter, et lui fesait de très beaux raisonnemens. Ainsi, il lui disait que le ministre ne venant qu'une fois l'an, il ne pouvait faire de grands fruits parce que les sauvages oubliaient bientôt ce qu'il leur disait. Il en était comme si quelqu'un jetait dans un cercle une belle chose, tous les sauvages se précipiteraient pour la saisir, et l'aimeraient bien parce qu'elle a une belle apparence. Mais ils ne pourraient en voir l'intérieur, s'il y a quelque chose ou rien, une pierre brute ou des perles. La prière pouvait bien n'être qu'un fardeau; il voulait qu'ou la lui ouvrît, c'est-à-dire, qu'on la lui fît bien connaître.
En 1660, un monsieur fut invité à une danse sauvage. A la fin de cette fête, à peu près semblable à celles plus haut décrites, Passaconaoua, cassé de vieillesse, fit son dernier adieu à son peuple. Il lui recommanda de vivre en paix avec les Anglais, en disant, que s'il leur fesait du mal, il ne pourrait que hâter sa destruction. Vonolansett, son fils, suivit ses sages conseils, et il émigra avec la nation dans un pays éloigné où il ne prit aucune part à la guerre de Philippe.
Passaconaoua avait commencé par être devin, et ce fut en cette qualité qu'il acquit son influence. Il devait être bien propre à ce rôle, car les écrivains de l'époque nous disent qu'il surpassait tous les siens en sagesse et en duplicité. Il persuada aux sauvages qu'il pouvait faire danser les arbres et se changer en flamme. Le jongleur devint diplomate, Chef et Sachem. Il sut conserver son territoire par des civilités qui ne diminuaient pas son importance parmi les siens, en leur procurant une heureuse paix. En un mot, Passaconaoua n'était peut-être pas comparable aux sages de la Grèce, s'ils ont été aussi sages qu'on le dit, mais il brilla autant parmi les siens.
On rapporte le trait suivant. Menataqua, Sachem de Saugus, lui ayant demandé sa fille, Guiasa, en mariage, il la lui accorda, et donna une grande fête. Selon l'étiquette de son pays, il ordonna qu'un parti de guerriers escorterait la mariée jusques à la résidence de son époux. Des fêtes non moins brillantes y eurent lieu, puis l'escorte revint à Pemmacook, demeurance du beau-père. Quelque tems après, la jeune épouse ayant voulu visiter son père, Menataqua la fit conduire par une troupe choisie. Lorsqu'elle voulut s'en retourner, le vieux Sachem, au lieu de la faire escorter, fit dire à l'époux de la venir chercher; mais celui-ci qui tenait aux usages, lui envoya cette réponse: «Lorsqu'elle m'a quitté, j'ai envoyé mes guerriers à sa suite; à présent qu'elle veut revenir à moi, j'attends que tu en agisses de même.» Le vieillard se fâcha, et l'hymen fut rompu.
Farmer et Moore, dans leur Collection, parlent d'un Chef nommé St. Aspinquid, mort en 1662, et dont la tombe est Encore visible sur le mont Agamenticus, dans le Maine. Ses funérailles furent célébrées par une infinité de Sachems, et la mémoire en fut perpétuée par une grand chasse où l'on tua quatre-vingt-dix-neuf élans, trente-deux fouines et quatre-vingt-deux chats sauvages. Peut-être ce Sachem n'est-il pas autre que Passaconaoua. Le mont Agamenticus peut bien être le lieu où se retira Vonolansett: la qualité de devin et l'estime du Christianisme justifient l'épithète de Saint. Les vers suivans reproduisent la tradition conservée par les sauvages sur ce personnage singulier:
He said, that Sachem once to Dover came
From Penacook, when eve was sitting in,
With plumes his locks were dressed, his eyes shot flames.
He struck his massy club with dreadful din
That oft ha made the ranks of battle thin,
Around his copper neck terrific hung
A tied-together, bear and catamount skin,
The curious fishbones o'er his bosom swung,
And thrice the Sachem danced, ant thrice the Sachem sung.
Strange man was he! 'Twas said he oft pursued
The sable bear, and slew him in his den,
That oft he howled through many a pathless wood
And many a tangled wild, and poisonous fen,
That ne'er was trod by other mortal men.
...........................................
A wondrous wight! For o'er Siogee's ice
With brindled wolves all harnessed three and three,
High seated on a sledge made in a trice
He lashed end reeled, and sung right jollily
And once upon a car of flaming fire
The dreadful Indian shook with fear, to see
The King of Penacook, his Chief, his Sire,
Ride flaming up towards heaven, than any mountain higher.
CHAPITRE XX
ARGUMENT
Metanco surnommé le roi Philippe--Origine de sa haine des colons--Sac de Swanzey--Bataille de Pocasset--Défaite du Sachem et sa mort--Suites désastreuses de cette guerre.
Seize années après la fondation de Plymouth, la Nouvelle-Angleterre contenait cent-vingt bourgs, et autant de milliers d'habitans. Les forêts disparaissaient peu à peu devant le laboureur aventurier et hardi, et déjà les naturels trouvaient leur gibier dispersé et leurs retraites envahies. C'était la conséquence des cessions de terres continuelles que les peuplades fesaient aux émigrés. Cependant lorsqu'elles s'aperçurent qu'on voulait leur arracher le sol qu'avaient habité leurs ancêtres, l'amour de la patrie et de l'indépendance, la plus forte passion qui anime l'homme des forêts comme l'homme civilisé, se réveilla soudain. Il leur manquait un Chef que concentrât, et dirigeât leurs efforts: Metanco ou Philippe de Pokanoket, fils de Massassoit, accepta ce poste éminent mais dangereux. Autant le père avait été l'ami des Anglais, autant le fils se montra leur ennemi implacable, et cette haine qu'il ressentait déjà dans sa jeunesse, elle se changea en fureur vengeresse, quand ils furent cause de la mort de son frère aîné, l'intéressant Vansutta. Ce frère, suspecté de tramer contre eux, fut enlevé, et jeté dans un cachot. L'affront de se voir injustement privé de sa liberté lui fit contracter une fièvre dont il mourut. Metanco hérita de son autorité et de son noble courage. Il mit en oeuvre tus les artifices de l'intrigue, et toutes les forces de la persuasion, pour porter les tribus à unir leurs efforts pour l'entière destruction des colonies. Informés de ses projets, les Anglais firent de leur côté des préparatifs de défense, bien qu'ils espérassent que cet orage passerait comme tant d'autres. Mais les prétentions de Philippe et de son parti grandirent tous les jours.
Comme un autre Mithridate, ce sauvage extraordinaire, combattit jusqu'à sa fin les ennemis auxquels il avait voué une haine éternelle: il périt aussi de la main d'un traître.
L'illustre Racine déployant sur la scène tragique l'âme du monarque de l'Asie, lui prête ce langage:
Mais au moins quelque joie en mourant me console; J'expire environné d'ennemis que j'immole. Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
et il lui fait dire plus loin:
Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés, Suffisent à ma cendre, et l'honorent assez.
Ce langage convient aussi bien à notre héros. A sa mort, la paix reparut, plus bienfaisante que jamais, parce que la lutte avait été plus accablante. Le territoire de Plymouth avait vu en cendres la ville de Swanzey, et pas moins de dix forts du Massachusetts avaient disparu. Les établissemens sur les rivières Custer et Piscataqua, en New-Hampshire, avaient été attaqués et ravagés. Les autres colonies souffrirent en proportion; et celle qui perdit le moins fut celle de Connecticut. Mais elle paya de ses soldats à l'attaque des Narraghansetts. Plus de mille habitation avaient été détruites, et des marchandises et des bestiaux pour une valeur immense, avaient été pillés. Une grande partie de la population avait péri, et celle qui resta et qui survécut à la guerre contracta une dette immense, qui devint un fardeau plus insupportable au fur et à mesure que les ressources diminuèrent. En un mot, de tous le Américains fameux, Philippe de Pokanoket fut celui qui fit plus de mal aux colonies.
CHAPITRE XXI
ARGUMENT
Un jour, un transfuge guide les Anglais vers sa retraite; il fuit, laissant son diner sur le feu, et son oncle est tué avec vingt de ses plus braves guerriers. Le lendemain même, le capitaine Church aperçoit un guerrier assis tristement sur un arbre renversé; il décharge son fusil et le sauvage tourne la tête: c'était Philippe pleurant sur ses infortunes et sur celles de sa race. Il échappa encore, mais c'eut dû être sans plus d'espoir. Sachem d'une race antique, il se voyait sans sujets et sans domaines, trahi par ses propres alliés, et poursuivi comme une bête fauve. Uncaqpan, Samcama et Vocamet, ses principaux conseillers, étaient morts ou captifs. Passait-il la borne de son territoire, il rencontrait encore des ennemis à combattre. Caché entre Iork et Albany, il fut découvert par les Mohacks, ses ennemis irréconciliables, et mis en déroute. Refoulé sur la rivière Connecticut, il fut encore atteint par les Anglais, qui se jetèrent sur son camps et le ravagèrent en poussant le cri de guerre des Iroquois. Il y perdit trois cents guerriers.
S'attendrait-on à le retrouver deux jours après rassemblant ses débris sur les collines d'Ouasett: il descend avec la rapidité de l'aigle sur Sudbury, et anéantit le capitaine Wardsworth et son parti. Il cherche le capitaine Church, et va l'intercepter. Il détruit Brockfield soutenu par les Sachems Apequinast, Quamansit et Mautamis. Il fait exécuter le transfuge Sassamon.
Philippe touchant à sa mort était encore entouré de quelques guerriers fidèles; mais un traître, qui avait suivi le capitaine Church, le découvrit. Il reçut le coup fatal, et les Anglais poussèrent trois hourras pour bénir la fin de leurs maux. Church envoya sa tête à Plymouth, d'où elle fut promenée par toute la Nouvelle-Angleterre. Son fils, âgé de neuf ans, fut vendu et porté aux Bermudes, après que l'on eut consulté les théologiens. Le ministre Cotton prétendit que le fils d'un traître devait subir le même sort que son père, et le Docteur Increase Mather compara cet enfant à Hadad dont Joab tua le père. Les colonies de Massachusetts et de Plymouth se disputèrent Montaup, que le roi Charles II assigna à la dernière. Les Pokanokets furent exterminés, les Narraghansetts presque détruits, et les Nipmucks se réfugièrent dans le Canada. Le pays des sauvages fut désert, et il ne resta de monuments de cette grande catastrophe que le canon du fusil qui tua Philippe, dans le cabinet de la Société Historique du Massachusetts.
Nos voisins qui auraient été curieux de posséder le portrait d'un naturel si fameux, en présentent plusieurs; mais il n'y en a pas deux que se ressemblent, ce qui autorise à croire qu'aucun n'est le vrai. L'historien de la Nouvelle-Angleterre, Josselyn, qui l'avait vu à Boston, ne parle que de son accoutrement. Il portait un habit militaire à l'anglaise avec des brodequins et un baudrier brodés en perles. Une famille de Swanzey possède encore quelques insignes du Sachem, que le conseiller Anaouon livra au capitaine Church. Il y avait un tapis en drap rouge orné de perles, et trois parures richement et délicatement travaillées. La plus ample descendait sur les hanches; la seconde, qui était ornée de perles disposées avec beaucoup d'art, restait sur la poitrine répondant aux crachats de nos généraux; et l la troisième tenait lieu de diadême: deux petits pavillons y étaient attachés. Ces ornemens ne servaient que dans les grandes occasions, et il tenait à ces marques extérieures de majesté. La mort de Sassamon était une suite de la haute idée qu'il concevait de son autorité. Il avait fallu que le gouvernement protégeât contre sa colère un sauvage Nantucket qui avait mal parlé d'un de ses parens. Le sujet avait manqué de respect envers la famille de son souverain, impardonnable injure, que les Anglais ne firent oublier qu'avec une grosse somme d'argent.
Aussi ennemi du Christianisme que Massassoit, Philippe prit un jour un des boutons de l'habit d'Elliot, en disant qu'il ne prisait pas plus sa doctrine que cet objet.
CHAPITRE XXII
ARGUMENT
Des descendans de Cananacus--Mexham--Pessacus--Ninigret--Pombamp--Exploits de Conanchel--Sa mort--Réflexions.
MEXHAM, successeur de Cananacus, n'eut pas les qualités de son père, et vécut soumis aux Anglais. Après sa mort le sceptre Narraghansett tomba en quenouille dans les mains de Quaïapen, connue sous le nom de Magna, sa veuve, qui joua un grand rôle dans la guerre de Philippe.
Pessacus, frère de Miantonimo, hérite de son courage, et paraît sur la scène avec le célèbre Ninigret, son oncle. Ce dernier envoya un corps considérable contre les Pequots. M. Wolcott fait dire aux Anglais:
We lead those bands Armed in this manner, thus into your lands Without design to do you injury But only to invade the enemy.
Il se chargea avec Pessacus de la vengeance de Miantonimo, et sut la satisfaire en dépit des colons. Les deux Sachems armèrent huit cents guerriers, et pressèrent Uncas si vivement, que lui-même eut peine à s'échapper. Un affront que subit Pessacus, pensa ternir l'éclat de cette victoire. Le major Atherton étant entré sur son territoire, pénétra jusques à son wigwam, et le pistolet sur la gorge, le força de payer une forte contribution. Mais Ninigret se défendit mieux et força les Anglais à la retraite.
Le voisinage des Hollandais rendait ce brave Sachem encore plus redoutable aux colons. Un discours qu'il adressa au même officier que nous avons nommé jette du jour sur les motifs de la défiance sans bornes que lui montra toujours le gouvernement; le voici: «Ninigret ignore tout complot ourdi contre les Anglais. Il est pauvre; mais des fusils et des balles ne l'engageront point à déclarer la guerre. Ninigret était dans sa cabane lorsque ses enfans vinrent lui dire qu'il était venu un vaisseau de cette nation (les Hollandais). Ces hommes dirent qu'il y avait bataille entre eux et les Anglais de l'autre côté du grand lac, et qu'ils viendraient en grand nombre pour combattre. Pour Ninigret, il n'a point de raisons de faire la guerre à ses bons amis; ils sont ses voisins, et les étrangers sont éloignés. Quand il voyageait pour sa santé, et c'était dans la saison des neiges, il frappa tout le jour à la porte de la cabane où est leur Sachem, et il ne lui ouvrit pas. Ses amis n'en agissent pas de la même manière.»
Nununtanoï, autre Sachem distingué, et Conanchel eurent bientôt le même sort. Ce dernier, fils de Miantonimo, succéda à Pessacus. Son courage était digne du sang qui coulait dans ses veines, et si ses oncles conservèrent de la dignité à la Confédération Narraghansett après la mort de Miantonimo, digne descendant de tant de héros, et ne pouvant prévenir la ruine de la nation, ce jeune Chef environna son tombeau d'une gloire éclatante. Trumbull nous dit qu'il hérita de l'orgueil de son père, et de sa haine pour les Anglais. Hubbard s'étend sur ce qu'il appelle ses cruautés, et se glorifie de sa perte. Un auteur moderne, plus judicieux, trouve dans ces accusations même la preuve d'une organisation d'âme peu ordinaire.
Conanchel combattit dans la bataille livrée par Josiah Winslow à Philippe et à ses alliés. Ce ne fut qu'après une lutte de géans que les Anglais purent donner l'assaut aux ouvrages des sauvages. Le champ de bataille fut enveloppé en peu d'instans dans une conflagration générale. Les hommes rouges, excités par le noble exemple des Chefs, se défendirent avec une fureur sans égale, et ne cédèrent momentanément qu'après avoir jonché de morts ces champs devenus célèbres. Après la prise de Lancaster par Metanco, son émule met à contribution la ville de Medfield, bat le capitaine Pierce, à Providence, et saccage cet établissement, ainsi que Warwick et Sekonck: il s'avance jusques à Boston. C'était alors l'époque de la grande puissance de Philippe, et ses désastres commencèrent avec la mort du fils de Miantonimo. En embuscade dans les forêts du Connecticut, Conanchel prenait encore une part active à la guerre, lorsque la nourriture manqua à mille cinq cents guerriers et à quatre mille femmes et enfans qui les suivaient. Ce héros sauvage proposa, o surprise! de cultiver les terres nouvellement conquises à l'est de la rivière. Il ne trouva que trente guerriers qui voulussent l'accompagner; ces trente-et-un braves marchaient à la mort. Le capitaine Dennison, qui tenait la campagne avec cinquante Anglais et cent cinquante sauvages Niantics, Pequots et Mohicans, conduits par Catapazet, Casinamon et Onecho, fut averti de l'arrivée du Sachem par deux femmes mohicanes. Conanchel se reposait. Sept de ses guerriers formaient un cercle autour de lui, et il leur racontait les plus belles particularités de sa victoire de Providence lorsque, tout-à-coup, il interrompit son discours. L'ouïe délicat du sauvage venait de distinguer un bruit imperceptible. Deux éclaireurs furent envoyés sur une colline qui était proche: un troisième les suivit; mais les ennemis les avaient interceptés, et descendaient la hauteur. Conanchel voulut fuir, mais Catapazet le dépassa avec ses plus agiles coureurs; il leur échappa cependant, et il était réservé aux Niantics de le faire prisonnier. Se voyant entouré, il jeta son habit galonné et gagna la rivière. Le pied lui manqua sur une pierre et il tomba sur le rivage. Se relevant aussitôt, il s'assit immobile et attendit Menopoide, le guerrier Pequot, qui n'eut pas le courage de l'attaquer. Le premier Anglais qui l'approcha fut un jeune homme du nom de Robert Santon. Le Sachem lui dit un peu dédaigneusement, et en mauvais anglais: «You much chile, no understand war; let your Chief come.» Il se rendit à Dennison. Conduit à Stomington, il y fut fusillé. Les Mohicans tirèrent, les Pequots l'écartelèrent, et les Niantics allumèrent son bûcher. Sa tête fut présentée en plein conseil à Hartford.
Ainsi finit, à la fleur de l'âge, le dernier des Narraghansetts, le petit neveu de Cananacus, et le fils de Miantonimo. Ses ennemis, exaspérés par leurs désastres, le vouèrent à la mort. Ainsi les Romains firent périr Jugurtha, qui mourut dans le cachot de Tullianum. Aujourd'hui que la passion de l'époque est affaiblie, il est permis de pleurer sur le sort de ce noble enfant de l'Amérique du Nord. L'histoire indigène n'offre pas un plus bel exemple de cette générosité chevaleresque avec laquelle l'intéressant Conanchel accorda sa protection aux faibles, sacrifia sa puissance et sa liberté à l'honneur, et fut fidèle à la voix de ses ancêtres. J'admire ce beau patriotisme qui le fit se dévouer pour ses dieux et son pays.
CHAPITRE XXIII
ARGUMENT
Nouveaux détails sur Uncas--Sa soumission aux Anglais--Ses vices--Il prend partit contre Philippe--Ses guerres--Sa postérité.
UNCAS est un nom célèbre dans le beau roman de Cooper, le Dernier des Mohicans. Il convient à plusieurs Sachems. Celui qui fait le sujet de ce chapitre, et dont j'ai déjà parlé si souvent, était Pequot de naissance. Il descendait même des Sachems par son père et sa mère, qui était fille de Tatobam. A l'arrivée des Anglais, il se rebella contre Sassacus. Son adresse et son ambition le rendirent le Chef des Mohicans, peuple qui semble n'être qu'une fraction des Pequots: il devait bientôt occuper seul les forêts du Connecticut.
J'ai détaillé ailleurs la victoire d'Uncas sur Miantonimo, et la manière dont il le fit périr. Depuis cette catastrophe les Mohicans n'eurent plus de repos. Sans cesse Pessacus et Ninigret se jettaient sur leurs habitations. Assiégé jusques dans son fort, Uncas ne fut délivré que par les forces réunies de Connecticut et de New-Haven. Les Mohacks le réduisirent de nouveau à l'extrémité. Bloqué une troisième fois, il fut sauvé par un nommé Leffingweld, homme de tête et de main, qui s'aventura sur la rivière Thames, et ravitailla la place. Si Miantonimo et Sequassem ne purent faire assassiner l'adroit mohican, le poison, les calomnies mêmes n'eurent pas plus de succès. Sequassem, qui tenta vainement de tuer le gouverneur Haynes, l'accusa de ce complot; mais Ouatalibrock, sauvage Ouaranoke, éclaircit toute l'affaire, et le vrai coupable s'enfuit chez les Mohacks. Uncas demeuré le mignon des Anglais, envoya son fils Onecho contre Philippe. Mais il ne se montra pas favorable au Christianisme. Je crains fort, écrivait un M. Gookin, que le grand obstacle, qu'éprouve le Révérend Fitche ne vienne d'Uncas, vieillard méchant et têtu, ivrogne et livré à tous les vices. Ce jugement bien peu favorable des qualités morales du Sachem est confirmé par une multitude de faits. Obechiquod, Pequot, prouve qu'il a enlevé sa femme, et la recouvre. Sanops, un autre sauvage, l'accuse du même crime. Les preuves de ses fraudes sont encore plus abondantes. Miantonimo prouve qu'il a soustrait des prisonniers sous couleur qu'ils sont Mohicans. Il se déshonore par ses cruautés envers le Pequots soumis à son autorité. Ainsi, ayant perdu un enfant, il affecta de faire un riche présent à sa femme pour la consoler, et força ces malheureux d'en faire autant. Accusé de leur avoir quarante fois extorqué du blé, et d'avoir voulu tuer leurs guerriers, il se défend avec son habileté ordinaire, par l'intermédiaire de Foxon, son orateur, en jetant le blâme sur Ouëque son frère. Il disait que ce traître, pour porter les Pequots à la révolte, leur annonçait qu'il avait l'ordre de les faire passer par les armes. Il ajoutait que s'il n'avait pas souffert que les Pequots portassent leur blé aux colons, ce n'était que parce que Tassaquamot, frère de Sassacus, ne le fesait que par insubordination. Si ces raisons ne parurent pas absolument spécieuses, et le Sachem Ouëque était bien vraiment un homme turbulent. Il le prouva en dépouillant à la tête de cinquante guerriers la tribu des Mopmets, alliée du gouvernement. On se borna à avertir Uncas de réprimer plus efficacement l'ardeur guerrière de ses vassaux. Il n'en devint pas plus pacifique. Après avoir ravagé le pays des Roratucks, il se joignit à Ninigret contre les Sachems de Long-Island, et défit Arrahamet, Sachem de Mussauko. Voici une ruse dont il se servit. Ayant pénétré dans cette tribu, et tué quelques guerriers, il y laissa la marque des Mohacks. Tandis que le Sachem se mettait à la poursuite des prétendus Iroquois vers le Nord-ouest il rentra dans les forts et détruisit tout ce qui y était. La source de cette étrange série de rapines et de guerres, de fraudes et d'adultères, se trouve dans des appétits vicieux qui ne connaissaient aucun frein. Miantonimo semble craindre de combattre ses semblables, s'il va en personne contre Sassacus. Uncas, placé vis-à-vis de ce Sachem, à peu près comme un d'Orléans vis-à-vis de Louis XVI, ne saurait laisser échapper un seul Pequot. Sassacus n'a pas plutôt péri, qu'il accuse Ninigret d'être de complot avec les Hollandais, et va jusqu'à intercepter un canot où il prétend en découvrir les preuves. Il fait mille attaques directes contre Mexham. Massassoit avait été le protecteur des Anglais: Uncas se contente d'être leur courtisan et leur esclave, semblable à ces rois qui paraissaient avec tant de honte devant le sénat romain, baisant en entrant le seuil de la porte. On s'explique la partialité des Bretons pour un tel homme. Il leur céda tout son territoire hors le terrein qu'habitait sa tribu, qui conserve encore trois cents acres de terre près de Norwich. Pour me résumer, Uncas paraît éloquent et sagace, mais plus astucieux encore. Chez lui point de patriotisme, point de générosité, mais tous les vices. Je le comparerais à Ulysse mieux que M. Dainville ne lui a comparé Garrangulé; mais le Grec avait moins de défauts. Uncas n'avait-il donc aucune qualité? il n'est point de coeur si méchant qu'il n'en recèle quelqu'une.
Isaiah Uncas, dernier Sachem des Mohicans, étudia sous le Docteur Whelock, dans la célèbre école de Lebanon. L'épitaphe suivante prise par le Président Stites, sur le monument qui se voit sur le territoire sauvage, indique la fin de la généalogie de cette célèbre famille:
Here lies the body of Sunseeto
Own son to Uncas, grandson to Onecho
Who were the famous Sachem of Mohegan,
CHAPITRE XXIV
ARGUMENT
Si l'ordre chronologique ne m'a pas amené plutôt à parler des Grands Chefs Iroquois, le nom Mohack à sans cesse retenti jusque parmi les tribus les plus éloignées.
Garrangulé (Garrakonthié), Chef Iroquois, de la tribu d'Onnondagué, s'acquit un grand crédit auprès de ses compatriotes par ses belles actions à la guerre et sa dextérité à manier les esprits, talent qu'il possédait pardessus tus ses collègues. Mais il naquit surtout avec un naturel meilleur, et montra beaucoup plus de douceur et de droiture que n'en avaient les autres Iroquois.
Garrangulé aimait sincèrement les Français, et il leur en donna des preuves dans la guerre de 1660, en retirant un grand nombre d'entre eux des mains des Mohacks. Il s'acquit par là la considération de M. d'Argenson, et celle de son successeur le baron d'Avaugour, qui crut pouvoir lui envoyer sans crainte le P. Lemoyne, jésuite en qualité d'ambassadeur. Garrangulé vint à sa rencontre jusqu'à deux lieues de distance, contrairement à la coutume des Cantons, qui ne permettait pas d'aller plus d'un quart de lieue au-devant des ambassadeurs. Il fit preuve en cette occasion d'une bien grande délicatesse de politique; car sans conduire d'abord les députés à sa demeure, il alla les présenter aux différens Chefs qu'il croyait devoir amener à ses desseins ou à son avis, qui était de faire une paix durable, en la leur fesant envisager comme leur ouvrage, prévoyant bien qu s'il paraissait en faire son affaire propre plusieurs s'y opposeraient par jalousie.
Ayant atteint son but, il partit pour la capitale du Canada vers la mi-Septembre, 1661, avec les députés des Cayougués (Goyogouins) et des Tsononthouans. Il rencontre sur sa route une troupe de guerriers de sa nation conduits par Oureouati. Ils étaient chargés de chevelures et de dépouilles sanglantes. A cette vue Garrangulé parut embarrassé; ses compagnons étaient d'avis de rebrousser, ne pouvant se persuader qu'on les reçût comme ambassadeurs après ce qui s'était passé. Mais réflexion faite, et après avoir fait entendre aux députés qu'il ne pouvait y avoir de danger pour eux tandis qu'il y avait un ambassadeur français à Onnondagué, il adoucit Oureouati, et continua sa route. Il arriva à Montréal où on le reçut avec distinction. Il y eut avec le gouverneur-général des entretiens particuliers dans lesquels il fit paraître beaucoup d'esprit et de jugement. Ayant pris connaissance des propositions de M. d'Avaugour, il reprit le chemin de son Canton, promettant d'être de retour avant la fin du printems. Arrivé dans son pays, il fut assez surpris de trouver la plupart des Chefs dans des dispositions toutes différentes de celles où il les avait laissés. Il s'aperçut même que l'on fesait mine de vouloir se mettre en garde contre lui; et sans son adresse et sa fermeté il courait le risque de se voir désavoué par ceux-là même qui l'avaient député auprès du gouvernement du Canada. Il parvint cependant par son habileté à reprendre son premier ascendant: la paix fut conclue et ratifiée, et le P. Lemoyne retourna dans la colonie avec les prisonniers.
La paix parut s'éloigner de nouveau en 1663. Il y eut quelques actes d'hostilité, mais la sagesse de Garrangulé maintint ou établit une si heureuse harmonie. C'était dans le temps même que les Anglais, devenant maître de la Nouvelle-Belgique, s'acquéraient une grande influence chez les Mohacks et les Oneidé.
M. le marquis de Tracy venait d'être nommé vice-roi du Canada en 1665. Garrangulé le vint visiter dans la capitale avec des orateurs d'Onnondagué, de Tsononthouan et de Cayougué. Il fit de beaux présens au général, et l'assura de l'amitié sincère des trois cantons. Il parla avec dignité et en même temps avec modestie des services qu'il avait rendus aux Français, et pleura, à la manière de son pays, le P. Lemoyne, mort depuis peu. Il dit à ce sujet, rapporte-t-on, des choses si touchantes et si bien pensées, que le représentant vice-royal et les assistans en furent tout étonnés. Il conclut en demandant la confirmation de la paix et la mise ne liberté des prisonniers faits par les Français depuis le dernier traité. M. de Tracy lui fit en public et en particulier beaucoup d'amitiés; il lui accorda ce qu'il demandait, et le combla de présens.
En 1669, Garrangulé obtint aux PP. Bruyas et Garnier la permission de s'établie à Onnondagué pour y prêcher l'Evangile; il les logea chez lui, et leur fit bâtir une chapelle. Peu content de ces premières démarches, il vint à Québec pour obtenir d'autres missionnaires, et l'on confia encore à ses soins les PP. Carheil et Millet.
On sait le mauvais pas où s'engagea le marquis de la Barre, en 1685, pour avoir voulu châtier les Cayougué et les Tsononthouans. Les trois autres Cantons se firent médiateurs et envoyèrent des députés au-devant du général. Garrangulé trouva l'armée française aux abois dans une anse qui, depuis, fut appelée l'Anse de la Famine: elle s'appelait Kaihohague, en iroquois. Je doute si l'on a pu dire avec exactitude, comme je l'ai répété moi-même dans le No. 8 de l'Encyclopédie Canadienne, que Garrangulé parla comme de coutume, avec beaucoup de modération; il faut ajouter, du moins, avec une grande fermeté. Je fesais alors deux personnages différens de Garrakonthié, comme disaient les Français, et de Garrangulé, selon l'orthographe anglaise. C'est ce qui me fesait dire «qu'un Chef de la même tribu, Garrangulé, fit un discours fort hardi, et sut se donner tout l'honneur du traité fameux, par lequel le marquis de laBarre fut obligé de décamper honteusement.»
J'ajoutais le paragraphe suivant:
«Garrakonthié entra dans la suite dans tous les plans du P. De Lamberville, et parut favoriser les Français, même après l'indigne trahison de Cataracouy (Cadaracui). Cependant quoiqu'il pût dire ou faire, il ne put empêcher le massacre de la Chine, fait par les Agniers (Mohacks) principalement. Il semble qu'il perdit même la confiance des autres Cantons et de ses compatriotes d'Onnondagué, car la guerre recommença, devint générale...» Tout est ici fondé sur l'erreur. Garrangulé cessa d'être l'ami des Français quand ils devinrent perfides, et il soutint l'honneur de sa nation. Il mourut ver 1698.
On a parlé de la conduite régulière de cet illustre Iroquois dans la vie privée, de la pureté de ses moeurs avant même qu'il ne fût chrétien. C'est de lui qu'un de nos poëtes a dit:
Salut O! mortel distingué Par la droiture et la franchise Dont la candeur fut la devise, Honneur d'Onnondagué: Ce que j'estime en toi, c'est bien moins l'éloquence, L'art de négocier, que la sincérité, Que la véracité, Et des moeurs chez les tiens l'admirable décence.
CHAPITRE XXV
ARGUMENT
Houreouaré, du Canton de Cayougué--Il est fait prisonnier et conduit en France--Il revient avec le comte de Frontenac--Rend d'éminens services à la Colonie--Sa mort--Son caractère.
Houreouaré le suivit avec les Iroquois qui vivaient encore en France. La flotte arriva à Chedabouctou, le 12 Septembre, 1689, et alla de là à l'île Percée, où l'on apprit des missionnaires la nouvelle de l'irruption des Iroquois dans l'île de Montréal. On prit incontinent la route de Québec. Le comte, et Houreouaré en partirent le 20, et arrivèrent le 27 à Montréal, où ils furent témoins du triste état dans lequel la vengeance des Cantons, et en particulier des Mohacks, avait réduit les habitans. Les Iroquois, rassasiés de sang, envoyèrent Sadekanatie (Gagniegaton) auprès du nouveau gouverneur qui, par le conseil d'Houreouaré, lui confia quatre des Chefs que l'on avait ramenés de France. A l'arrivée des captifs, les cantons tinrent un grand conseil, et envoyèrent leur réponse par le même ambassadeur, qui arriva le 9 mars, 1695, à Montréal où, dans une entrevue avec M. de Callières, il affecta de dire qu'il avait tué quatre prisonniers français par représailles, et les avait mangés. N'ayant trouvé ni M. de Frontenac ni Houreouaré, il descendit à Québec, où le comte feignit de ne vouloir pas traiter avec un homme qui parlait avec tant de rudesse. Houreouaré conduisit toute la négociation, et parut même agir en son propre nom. Il remit à Gagniegaton huit colliers dont il donna l'explication selon l'usage, et le chevalier d'Eau eut ordre de l'accompagner comme ambassadeur; démarche qui contribua à rendre encore plus difficiles les Iroquois déjà enorgueillis par l'évacuation et la démolition de Cadaracui, ordonnées par le précédent gouverneur, et par les craintes que manifestaient les Outaouais.
M. de Frontenac, chagrin de voir le mauvais succès de ses efforts pour amener les Cantons à des dispositions plus pacifiques, voulut s'en prendre à Houreouaré, et lui dit qu'il avait cru que la reconnaissance de ses bienfaits l'aurait porté à faire ouvrir les yeux à ses compatriotes, et qu'il fallait, ou qu'il fût bien insensible à ses caresses, ou que sa nation fît bien peu de cas de lui, s'il n'avait pu lui inspirer des sentimens plus conformes à ses véritables intérêts.
Houreouaré dut être d'autant plus piqué de ces reproches qu'il les méritait moins: il sut néanmoins se contenir, et sans laisser paraître la moindre altération, il pria le général de vouloir bien se souvenir qu'à son retour d'Europe, il avait trouvé les Cantons étroitement alliés avec les Anglais, et tellement irrités contre les Français, dont la perfidie les avait, pour ainsi dire, forcés de contracter cette alliance, qu'il était devenu nécessaire d'attendre et du temps et des circonstances, des dispositions plus pacifiques.
Cette réplique, pleine de raison et de sagesse, fit revenir le général de sa mauvaise humeur: il rendit ses bonnes grâces à Houreouaré, et travailla même à se l'attacher de plus en plus. L'Iroquois se fit chrétien, et suivit même les Français à la guerre contre ses compatriotes. Il se trouva avec MM. de Vaudreuil et Crisasi, à l'affaire de St. Sulpice, où l'on tua soixante Oneidé (Onneyouths). Il commanda un corps au combat disputé de Laprairie de la Madeleine, où il fit des prodiges de valeur. A peine sort de cette lutte, il se mit à la poursuite d'un parti d'Iroquois qui venaient de fondre sur la colonie. Il les atteignit à un endroit appelé le Rapide Plat, sur le chemin de Cadaracui, et leur enleva leurs prisonniers; puis il descendit à Québec où M. de Frontenac le combla d'éloges et d'amitiés. L'auteur de l'ode des Grands Chefs l'excuse d'avoir fait la guerre contre les siens:
Avec les canadiens, parfois Avec les enfans de la France S'il porta l'épée ou la lance, Contre les Iroquois, Ne le croyons point lâche, et traître à sa patrie Non, Oureouaré chérit sa nation, etc.
Les poëtes ont des licences.
Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que les Iroquois aient bien voulu le recevoir avec eux. Il profita d'une nouvelle députation de sa tribu, pour retourner dans son pays natal, et il y servit encore les Français. Au mois de Septembre 1696, il revint dans la colonie avec un nombre de prisonniers qu'il avait délivrés, et des députés des Cantons de Cayougué et d'Oneidé. Quoique le comte de Frontenac eût désiré d'avantage, la considération qu'il avait pour Houreouaré l'engagea à bien recevoir l'ambassade. Il voulut que les Chefs du Nord et de l'Ouest qui se trouvaient à Montréal fussent présens à l'audience qu'il lui donna. Houreouaré mourut à Québec l'année suivante, d'une pleurésie qui l'emporta en peu de jours. Le prêtre lui parlant, durant sa courte maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Notre Seigneur, il entra, dit-on, dans un si grand mouvement d'indignation contre les Juifs, qu'il s'écria: «Que n'étais-je là, je les aurais bien empêchés de traiter ainsi mon Sauveur.» Il fut enterré avec tous les honneurs militaires, en présence de son noble ami, qui fit aux sauvages un éloge touchant de celui qui avait eu une si grande part à ses glorieux travaux.
Il fallait, dit Charlevoix, que ce Chef eût dans le caractère quelque chose de fort aimable; cart toutes les fois qu'il paraissait à Montréal ou à Québec, le peuple lui donnait mille témoignages de sympathie. Les vers suivans contiennent le même éloge:
Qui mérite d'être admiré, Par un coeur tendre, une âme pure, Par tous les dons de la nature? C'est Oureouaré; Qui se donnant aux siens comme exemple et modèle, Oubliant Denonville et le fatal tillac, Devient de Frontenac L'admirateur, l'ami, le compagnon fidèle.
CHAPITRE XXVI
ARGUMENT
La Chaudière-Noire, le plus habile peut-être des capitaines Iroquois, dut commander un parti lors de l'invasion qui causa le terrible massacre de Lachine. Après la lutte indécise de Laprairie de la Madeleine, le conseil de sa nation le chargea de bloquer Michillimakinac, et d'intercepter tous les Français qui voudraient aller ou revenir. Ce fut alors qu'à la tête de deux cents hommes de guerre, ce Chef tint pendant plusieurs mois en échec tout le Canada. Il paraît par les mémoires du temps que l'on croyait ces guerriers plus nombreux et que l'on jugeait de leur nombre par la terreur qu'ils inspiraient.
M. de Callières, qui attendait un grand convoi de l'Ouest, voulait, d'un côté, envoyer au devant une grande escorte, et de l'autre, il avait besoin de ses soldats pour protéger les laboureurs. Le comte de Frontenac lui vint en aide, et dépêcha M. de St. Michel et quarante Canadiens par terre, les fesant suivre par trois canots qui devaient porter ses ordres à Michillimakinac. De St. Michel eut une terreur panique à la vue des éclaireurs de La Chaudière-Noire, et rentra à Montréal par une porte comme le gouverneur-général y arrivait par une autre, venant de la capitale. Le général le fit repartir avec un renfort de soixante hommes, et le sit suivre de près par M. Tilly de St. Pierre, que portait ses ordres à M. de Louvigné, bloqué par les Iroquois. M. de St. Michel arrivé au même lieu où il était parvenu la première fois, aperçut La Chaudière-Noire, qui venait de mettre à l'eau, et fesait mouvoir ses canots. Il retraita de nouveau, quoiqu'il eut cent quarante hommes, en comptant ceux de M. de Tilly. Mais trois jours après, ayant été joint par soixante sauvages, qui avaient échappé au terrible Onnondagué en suivant la rivière du Lièvre, il retourna hardiment sur ses pas. La Chaudière-Noire prit avec lui cent cinquante guerriers et les mit en embuscade. Les Français étant arrivés au Long-Sault, il leur fallut faire un portage. Tandis qu'une partie montaient les canots à vide, et que les autres, pour les couvrir, marchaient le long du rivage, une grande décharge de fusils faite par un ennemi inconnu, écarta tous les sauvages, et fit tomber plusieurs Français. Les Iroquois fondant alors avec le tomahack, dans la confusion d'une attaque si brusque, ce qui ne fut pas pris fut tué ou noyé: M. de la Gemeray échappa pourtant avec quelques soldats. De St. Michel et les De Hertel se rendirent. Après cette importante victoire remportée sur un ennemi supérieur, le vainqueur feignit de reprendre le chemin des Cantons, et M. de Frontenac, qui dirigeait avec si peu de succès cette singulière campagne, retournait confiant à Québec, pour y attendre les vaisseaux de France, lorsque tout-à-coup, La Chaudière-Noire descendit à La Chenaye, et enleva un grand nombre d'habitans. Au premier bruit de cette irruption, M. de Callières dépêcha cent soldats sous M. Duplessis-Fabvert, et M. de Vaudreuil le suivit avec deux cents hommes de la milice. L'ennemi apprenant par ses éclaireurs le grand nombre des Français, abandonna ses canots et ses bagages, et se jetta dans les bois, emmenant tous les prisonniers à l'exception de MM. Villedonné et Laplante, qui s'évadèrent. Il ne fut point poursuive, et il eut le temps de faire de nouveaux canots et de regagner la grande rivière.
CHAPITRE XXVII
ARGUMENT
Des orateurs Iroquois--Garrangulé--Teganissoré--Cannehoot--Sadekanatie--Adharatah--Réflexions.
«Ononthio, je t'honore, et les guerriers qui m'accompagnent t'honorent comme moi. Ton orateur a terminé sa harangue, je commence la mienne: Ononthio, prête l'oreille à ma voix impatiente de se faire entendre.
«Lorsque tu es parti de Québec, tu pensais que le soleil avait brulé toutes les forêts qui rendent inaccessible aux Français le pays des Mingos; que les grands lacs ayant franchi leurs bornes, avaient environné leurs forts, et qu'ils ne trouveraient point d'issue pour en sortir. Oui! il fallait bien que tu rêvas ces choses, et c'est la curiosité de voir un si étrange prodige qui t'a conduit dans ces forêts avec tes jeunes gens.
«Te voilà bien trompé, car moi Garrangulé, et les anciens que m'entourent, nous venons te dire que les Onnondagué, les Mohacks, les Cayougué, les Tsononthouans et les Oneidé sont ici.
«Je te remercie ne leur nom de ce que tu as apporté dans leur pays l'arbre de la paix, et le calumet que ton prédécesseur a reçu d'eux. Il est heureux pour toi que tu aies caché dans la terre la hache que avais en main: le tomahack des Mingos n'a-t-il pas été teint du sang des Français?
«Ononthio, Garrangulé ne dort point, et ses yeux sont ouverts. Le soleil qui répand sa lumière, lu découvre un grand capitaine avec ses guerriers, mais qui parle comme s'il dormait. Tu dis que tu est venu ici pour fumer le calumet de paix avec l'Onnondagué, et moi je dis que c'était pour lui casser la tête, si la faim n'eût pas affaibli tes jeunes gens.
«Ecoute, Ononthio; si tes alliés sont des esclaves, qu'ils t'obéissent en esclaves. Les cinq peuples parlent par ma bouche. Lorsqu'ils ont enterré la hache de guerre au milieu de la forteresse de Cadaracui, l'arbre de la paix y a été planté, afin que cette place fut un lieu de trafic, et non une retraite de guerriers. Prends bien garde que tes jeunes gens n'abattent cet arbre, car nos guerriers ne lèveront la hache de guerre que lorsque Corlar ou Ononthio envahiront ce grand lit que nous ont laissé nos pères.»
Le gouverneur Clinton met ce discours à côté de celui de Logan. L'article que j'ai donné plus haut, fait voir que M. Thatcher a tort de dire que toute la réputation de Garrangulé se fonde sur cette harangue, et que l'histoire ne dit rien des ses actions. M. Dainville lui accorde un esprit supérieur, un tact de convenances plus européen que sauvage: il était encore plus grand qu'on ne l'a fait. Taganissoré, Sadekanatie et Cannehoot lui succédèrent.
Adharatah se levant après lui, parla en faveur de la paix: «Je conseille à mes frères, dit-il, d'aller trouver Ononthio (prenant un collier). Houreouaré envoie ce collier afin que les Mingos apprennent son arrivée de l'autre côté du grand lac, et pour leur donner la paix.»
Cannehoot, Sachem Tsononthouan, l'interrompit, et rendit compte d'un traité conclu avec les Ouahongas, peuple fréquentant la rivière des Outaouais. Sept tribus avaient pris part aux négociations qui devaient être ratifiées dans cette séance. Les Ouahongas disaient par la bouche de Cannehoot:
«Les Ouahongas sont venus pour unir deux peuples comme un seul.
«Ils sont venus pour apprendre la sagesse de Corlar et des Tsononthouans, et leurs présente un collier, qui a une grande vertu.
«Par ce collier, ils essuient les larmes de ceux qui ont perdu leurs amis dans les combats, et ils effacent les couleurs des guerriers peints pour les batailles.
«Ils enterrent la hache que leur a donnée Ononthio.
«Que le soleil éclaire sans cesse l'amitié des Ouahongas.
«Que la pluie, venant du Ciel, efface toutes les haines, et que les amis fument avec leurs amis.
«Ononthio est méchant.
«Les Ouahongas ont douze Tsononthouans captifs; ils les ramèneront aux premières feuilles du printems.»
Le député anglais fut alors prié de parler. Il proposa qu'aucune proposition de paix ne fût entendue qu'à Albany. Son discours occasionna une longue consultation entre les Sachems, qui s'animèrent sans sortir de leur gravité. Enfin Sadekanatie fut chargé d'annoncer le résultat de leur délibération. «Mingos, dit-il, notre feu brule à Albany, et nous conservons l'ancienne alliance avec Corlar. Nous n'enverrons point Teganissoré à Cadaracui.»
«Ononthio, tu désires nous parler à Cadaracui; ne sais-tu pas que ton feu y est éteint.»
«Les Mingos ont fait la paix avec les Ouahongas. Leurs guerriers continueront de marcher contre toi jusqu'è ce que leur frère Houreouaré soit parmi eux.»
Sadekanatie ne fut effacé que par Teganissoré. Le comte de Frontenac entretenait pour ce dernier une estime singulière, et il aurait désiré qu'il succédât plutôt à celui qui lui avait montré une franchise si féroce. Teganissoré était de haute taille, bien fait de sa personne, et les traits de son visage ressemblaient, a-t-on dit à ceux qu'offrent les bustes de Cicéron. L'historien des cinq nations, Colden, qui l'avait bien connu, et l'avait souvent entendu parler, dit qu'il s'énonçait avec une facilité admirable et que les grâces de son élocution auraient plu partout. Il est à regretter dit M. Thatcher, qu'il ne nous soit parvenu que de faibles échantillons de son éloquence; cependant, le peu que nous connaissons démontre que le sentiment élevé de l'honneur, la grandeur d'âme, l'imperturbabilité, la sagacité et l'urbanité étaient chez lui de qualité de l'orateur comme de l'homme privé.
En 1693, un conseil fut tenu pour la paix à Onnondagué, mais ni les Anglais ni les Mohacks ne s'y trouvèrent. Teganissoré fut envoyé à Albany pour faire approuver le résultat des délibérations. C. Colden regarde le discours qu'il prononça en cette occasion, comme un bel exemple de son art à faire trouver bonne une mesure prise contre les intérêts des Anglais, et à faire valoir sa nation.
«On l'a conduit à Québec, où il a dit: Ononthio, si tu veux planter l'arbre de la paix, viens à Albany: les cinq nations ne feront rien sans Cayenguirago. Ononthio s'est fâché, et il a répondu qu'il ne traiterait point avec Cayenguirago, mais avec les Cinq-nations, parce que l'arbre de la pais ne peut être planté que de l'autre côté du grand lac. Il a dit que les Mingos devaient être bien dégénérés, puisqu'ils s'étaient joint un sixième pour le pour les gouverner. Si les Mingos m'appellent, j'irai à Onnondagué, mais je n'irai point à Albany. Ils ont mal fait de se soumettre à Corlar, mais s'ils envoient deux députés des cinq peuples avec Teganissoré, le Grand Ononthio m'a dit d'enterrer la hache de guerre.
«Ibibigui a dit: Mes enfans des Cinq-Nations, j'ai compassion de vos jeunes gens; ainsi donc, venez bientôt me parler de paix, et laissez venir Teganissoré; car si le Mohack est seul, je ne l'écouterai point. Maintenant Tareha retourne, et dis aux anciens que j'attendrai leurs orateurs, jusqu'à ce que les arbres mûrissent, et que les fruits en soient enlevés. Je pars pour le grand lac, et je commande au Sachem que je laisse ici de leur faire la guerre, s'ils n'enterrent la hache des batailles. Je suis fâché que Quider et Cayenguirago vous aient joués. Autrefois vos Sachems parlaient à Ononthio, mais Corlar vous intimide.»
Ici Teganissoré prit occasion de s'excuser de son retard à se rendre à Albany. Il rapporta ce qu'il avait répondu à Ononthio.
«Ononthio, tu m'as appelé souvent, mais j'ai craint d'aller à toi à cause de la grande chaudière de guerre que tu as suspendue sur ton feu.
«Renverse ta chaudière, et qu'elle se brise ne éclat.
Pendant qu'il prenait la route du Canada, Sadekanatie parut à Albany, et parla avec beaucoup d'éloquence. Voici son discours:
«Cayenguirago, quelques-uns de nos Sachems t'avaient promis de ne point traiter avec Ononthio. Il est vrai qu'ils ont manqué à leur promesse. Mais ils n'ont reçu des ambassadeurs et envoyé Teganissoré que mus par la crainte.
«Tu voulais que l'arbre de la paix fût planté à Albany, et nous avons coutume de ne nous assembler qu'à Onnondagué. Nous l'avons enraciné profondément, ses branches s'étendent sur toutes les terres que tu découvres sous l'horizon, et nous nous reposons sous son ombre. Laisse nous cet arbre, et ne soyons point divisés.
«Nous avons envoyé des députés à Canada parce qu'Ononthio est un vieillard rempli de sagesse, et qui aime la paix.
«Onnondagué en est le principal garant, et il a envoyé neuf Sachems avec neuf colliers à Canada. Je suis fâché d'y voir tant de Chefs, et de ce qu'il n'en reste que le même nombre à Onnondagué; mais c'est pour empêcher qu'Ononthio n'assemble ses jeunes gens.
Cependant Taganissoré arrivait avec sa suite au Sault St. Louis. Il y fut reçu par le Supérieur des Jésuites, qui le conduisit jusqu'à Québec. Il y parut dans un attirail qui aurait fait honneur à un ambassadeur européen, portant un bel habit militaire à l'anglaise, et ses cheveux blancs couverts d'un beau chapeau avec panache, que lui avait fait faire le colonel Fletcher. Il dîna tous les jours avec le comte de Frontenac, et ne parut pas un instant embarrassé dans ses manières. Mais ni les festins, ni le cérémonial ne purent distraire sa fermeté. Je dois omettre cependant le discours que Colden lui met dans la bouche, comme ne pouvant soutenir la critique; car l'on ne doit pas croire que le comte eût fait un si grand cas de Teganissoré aussi insolent. Le général persistant à ne vouloir pas négocier avec Corlar, le Sachem fidèle à l'amitié et à l'honneur, ne voulut traiter qu'à la condition que les Français n'entreprendraient rien de l'été contre la Nouvelle-Iork. Notre glorieux pacificateur passa de Québec à Albany, et il parut évidemment que ce politique iroquois voulait que les Cantons maintinssent la balance entre les Anglais et les Français. Au grand conseil tenu sous lord Bellamont, il s'écriait: «Je ne comprends point comment mon frère l'entend, de ne vouloir pas que nous écoutions la voix de notre père, et de chanter la guerre lorsque tout nous invite à la paix»; puis se tournant vers l'orateur anglais: «Tu diras à Corlar, mon frère, que je vais descendre à Québec, vers mon père Ononthio, qui a planté l'arbre de la paix. J'irai ensuite à Orange pour voir ce que mon frère me veut.» L'ambassade fut reçue par Gennantaha avec des honneurs inusités, et fut introduite à Montréal au bruit d'une décharge de boîtes. La paix fut consentie par tous les ambassadeurs, le 8 Septembre, 1700, et chaque tribu mit son blason ou ses armoiries au bas du traité. Les Onnondagués et les Tsononthouans tracèrent une araignée, les Cayougués, un calumet, les Oneidé, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu, et les Mohack, un ours.
Nous voyons pour la dernière fois Teganissoré à Montréal. Chagrin de ne pouvoir maintenir la paix entre les Anglais et les Français, il dit au gouverneur: «l'Onnondagué ne prendra aucune part dans une guerre qu'il n'approuve point. Les blancs ont l'esprit mal fait: ils font la paix, et un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que nous en usons, et il nous faut de graves raisons pour rompre un traité que nous avons signé.» Un autre Sachem que le Quintilien iroquois, disait: «Ne vous rappelez vous pas que nous sommes placés entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intéressées à le faire quand elles n'auront plus besoin de nos secours? nous devons donc faire en sorte que l'une ne prévale point sur l'autre.»
C'est ainsi que parlaient les orateurs, ou autrement, les hommes d'état des cinq Cantons. Leurs sentences étaient des leçons de sagesse même pour les deux grandes nations qui les avoisinaient. Le fond n'en fesait pas le seul mérite: l'orateur sauvage ne parle jamais sans préparation, et parvient à une espèce d'atticisme. Ce mérite prêtait un nouveau charme aux harangues de Garrangulé et de Teganissoré. Sadekanatie, Haaskouam et Tareha leur en cédaient peu; et si quelque fois, le ton de ces derniers nous semble empreint de férocité, c'est qu'ils étaient les Chefs d'une confédération de peuples que leur génie fesait pencher vers la civilisation, mais qui ne pouvaient encore l'être qu'à demi. La République iroquoise renfermait dans son sein l'amour de la vraie gloire, et le parfait héroïsme: les bienfaits de la paix y étaient appréciés comme les trophées de la guerre. L'iroquois, dans son particulier, vivait aussi plus à l'aise et plus commodément que ses semblables. Malgré ces lueurs d'une civilisation naissante, le commun des hommes n'a vu que des barbares dans ces Romains nouveaux, et l'on n'a pas osé croire tels ces soldats français, ces bandes qui, sous Louis XIV, mirent à feu et à sang la Hollande et le Palatinat, et commirent mille autres horreurs que l'on se refuse à décrire.
CHAPITRE XXVIII
ARGUMENT
Andario ou Kondiaronk--Il accompagna le marquis de Denonville contre les Iroquois--Singulier stratagême qu'on lui attribue--Il défait les canots iroquois--Part qu'il prend aux négociations pour la paix--Sa mort et ses obsèques--Son éloge.
On prétend qu'il alla seul à Cadaracui après cette prouesse, et que quelqu'un lui ayant demandé d'où il venait, il répondit, de tuer la pais, expression dont on ne comprit pas d'abord le ses, mais dont on eut l'explication par un des compagnons de Teganissoré, qui s'était échappé au commencement du combat, et que l'on renvoya vers ses compatriotes pour les convaincre que les Français n'avaient point pris de part à cette perfidie.
Adario retourna à Michillimakinac, et livra son prisonnier à M. de la Durantaye. Ce commandant, qui ignorait peut-être l'armistice; mais qui aurait dû connaître les lois de la guerre, ou du moins celles de l'humanité, condamna ce malheureux à passer par les armes. En vain protesta-t-il qu'il était ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris par trahison: Adario avait prévenu tout le monde que la tête lui avait tourné, et que la peur le fesait extravaguer. Dès qu'il fut mort, le rusé Chef fit venir un vieux iroquois depuis longtems captif dans sa tribu, lui donna sa liberté, et lui recommanda, en le renvoyant, d'informer ses compatriotes que, tout en les amusant par des négociations feintes, on fesait faire des prisonniers sur eux pour les fusiller.
Si l'historien contemporain, dit l'auteur de l'Histoire du Canada sous la domination française, n'a ni exagéré, ni défiguré les faits, il doit paraître un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas été plus mal vu des Français après leur avoir joué une aussi mauvaise pièce; et que La Durantaye n'ait pas été blâmé d'avoir fait fusiller un prisonnier de guerre. En effet, il ne cessa pas de jour de leurs bonnes grâces. Mais il fit des prodiges de valeur au combat de la Madeleine, et en 1696, lorsque le célèbre Chef que les Français avaient surnommé Le Baron, partit pour Orange, il retint un grand nombre de familles huronnes qui se disposaient à le suivre chez les Anglais. Ces services signalés pouvaient servir à pallier ses trots, si l'on veut regarder comme fondées les particularités rapportées par Charlevoix et Lahontan, mais révoquées en doute par l'historien du Canada.
Adario était toujours applaudi quant il parlait en public. «Il ne brillait pas moins, dit Charlevoix, dans ses conversations particulières, et on prenait plaisir à l'agacer, afin d'entendre ses reparties vives, pleines de sel, et ordinairement sans répliques. Il était en cela le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table, afin de procurer à ses officiers le plaisir de les entendre.» C'est ce qu'expriment les vers suivans toujours tirés de l'Ode des Grands-Chefs:
Entre ces guerriers quel est donc Ce Chef à la mâle figure, A la haute et noble stature? Ah! c'est Kondiaronk: Ce guerrier valeureux, ce rusé politique, Ou pour dire le mot, ce grand homme d'état, Cet illustre yendat, Presque digne du chant de la muse héroïque. De quel esprit est-il doué, Quand deux fois par sa politique Et par son adroite rubrique, L'Iroquois est joué; Quand pour le mot plaisant, la fine repartie, Laissant loin en arrière et Voiture et Balzac, Du seul De Frontenac Peut avec lui lutter à pareille partie.
CHAPITRE XXIX
ARGUMENT
Des Abénaquis--Taxous--Mataouando--Ouitelamon--Barbarie de ces peuples--Exception frappante. Réflexions.
J'ai dit plus haut comment se forma la Confédération abénaquise. Nous sommes arrivés à l'époque où elle se rendit terrible. Les Jumbeovich et les Meskambiwit (ce dernier le bras droit de notre d'Iberville), se distinguèrent comme volontaires dans nos armées coloniales. Taxous et Mataouando se signalèrent à la tête de corps nombreux. Mataouando s'avançant dans la Nouvelle-Angleterre, y massacra deux cent cinquante personnes, et rappela le massacre de Lachine; Taxous pénétra jusqu'à Boston, dévastant tout sur son passage, et Ouitelamon entra dans Albany, et y fit des captifs. Ces exploits éclatans étaient accompagnés de contineulles horreurs, et, il faut le dire, l'administration en Canada, barbare à l'excès, ne craignait point d'offrir des primes aux guerriers qui feraient plus de chevelures; bien différente de ces anciens Romains qui dégradèrent le soldat qui s'était permis de sortir de son rang sans l'ordre de son chef, elle nous rendait cruels en fesant de nous, comme des Abénaquis, autant de Flibustiers qu'elle lançait contre les colonies anglaises. Là une voix s'éleva en faveur de l'humanité, et Schuyler, gouverneur d'Orange, écrivit au marquis de Vaudreuil, une lettre que fait honneur à l'humanité.
Parmi ces fureurs, quelques beaux traits venaient prouver que l'on aurait pu adoucir ces sauvages, loin de les exaspérer. Un jeune officier anglais, pressé par deux Abénaquis, ne songeait plus qu'à vendre chèrement sa vie. Au même moment, un vieux Chef, armé d'un arc, s'approche de lui, et s'apprête à le percer d'une flèche; mais après l'avoir ajusté, tout-à-coup il baisse son arme, et court se jeter entre l'Anglais et les deux guerriers qui le poursuivaient. Ceux-ci se retirèrent avec respect. Le vieillard prit le jeune officier par la main, le rassura par ses caresses et le conduisit dans sa cabane. Il n'en fit pas un esclave, mais son compagnon; lui apprit la langue de son pays et ses arts grossiers. Une seule chose inquiétait le jeune Anglais; quelquefois le vieillard tournait sa vue sur lui, et après l'avoir contemplé, laissait tomber des larmes. Cependant aux premières feuilles du printems, la tribu reprit les armes. Le vieux guerrier, assez robuste encore pour supporter les fatigues de la guerre, partit avec son prisonnier. Les Abénaquis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts. Enfin ils arrivèrent dans une plaine où ils découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux Sachem le fit voir au jeune homme en observant sa contenance... Voilà tes frères, lui dit-il, les voilà qui nous attendent pour combattre. Ecoute, je t'ai sauvé la vie; je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches, à surprendre l'orignal dans la forêt, à manier le tomahack, et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étais-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes mains étaient celles d'un enfant, ton âme était dans la nuit: tu ne savais rien, tu me dois tout. Serais-tu si ingrat que de retourner à tes frères?--L'Anglais protesta qu'il ne verserait jamais le sang d'un Abénaquis. Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, en baissant la tête; puis il regarda le jeune officier, et lui demanda: as-tu un père?--Il vivait encore quand je quittai ma patrie.--Oh! qu'il est malheureux, s'écria le vieux sauvage; et après un moment de silence, il ajouta: moi aussi j'ai été père, mais je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat, à côté de moi. Il est mort en homme; il était couvert de blessures, mon fils, quand il tomba. Mais je l'ai vengé, oui! je l'ai vengé. Il prononça ces mots avec force: tout son corps tremblait. Ses yeux étaient égarés, et ses larmes ne pouvaient couler. Il se calma peu à peu, et se tournant du côté de l'orient, où le soleil allait se lever, voit-tu ce beau ciel, dit-il au jeune homme, as-tu du plaisir à le regarder?... Oui, j'ai du plaisir à le voir, répondit le jeune Anglais.--Eh bien! je n'en ai plus, s'écria le vieillard. Puis, lui montrant un manglier en fleurs, vois-tu ce bel arbre, aimes-tu sa vue?... Oui son aspect me réjouit... Il n'a pour moi aucun charme, reprit l'Abénaquis, et li ajouta: pars, vas dans ton pays, afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil, qui se lève, et les fleurs du printems. Il n'y a pas plus bel exemple de l'amour filial: l'amitié, chez le sauvage, produit des effets aussi frappans.
L'amitié est le plus grand bonheur de la vie, disaient les Scandinaves. Ce sentiment, tous les peuples, pasteurs ou guerriers, lui ont rendu leur culte; mais il agit avec plus de force sur l'enfant de la nature que sur l'homme civilisé. L'historien des Gaules nous montre deux jeunes guerriers qui échangent leurs armes sur la pierre du serment. La trompette sonne et Teutates les appelle au combat: ils se font une chaîne de leurs colliers, et vont comme un seul, unissant ou confondant leurs efforts, leurs victoires, leur vie et leur mort. Ainsi chez nos sauvages, un ami fera cent lieues dans les bois pour s'asseoir sur la sépulture de son ami.
CHAPITRE XXX
ARGUMENT
Saguima, Chef Outaouais--Guerre des Outagamis--Memoussa.
La paix de 1701 avait procuré la tranquillité à la Nouvelle-France, et rompu le chaînon des évènemens. Cependant ce repos n'empêcha pas que les sauvages eussent leurs illustres. La Pouteouatami Onangnicé montra beaucoup d'esprit et de sens, mais surtout un génie vaste qui embrassait merveilleusement tous les détails du commerce de ces régions. L'Algonquin Makinac, digne successeur des Tessoat et des Piskarent et l'Outaouais Onaské, se signalèrent par des exploits guerriers. Saguima, de la même nation, les surpassa. Il défit les mascoutins en 1715, et en fit un grand carnage. Au premier bruit de cette irruption, le fier Pemoussa, qui était comme le dictateur des Outagamis, nation nombreuse et turbulente, alliée aux Anglais, s'avança sur le Détroit, causant partout de funestes ravages. Le danger était imminent: Hurons, Outaouais, Sakes, Malhomnes, Illinois, Osages et Missourites, toutes les tribus accoururent au secours des Français. Sur la route, tous ces sauvages se pressaient les uns sur les autres. «Il n'y a pas de temps à perdre disaient-ils, Ononthio est en danger, il nous aime; son coeur nous est ouvert, son bras est étendu sur nous: défendons-le, ou mourons à ses pieds. Vois-tu cette fumée, Saguima, disaient les Hurons, ce sont trois femmes de la tribu que l'on brûle, et la tienne est du nombre.» Trois femmes outaouaises étaient en effet captives chez les Outagamis, mais on n'en savait pas davantage, et les Hurons parlaient ainsi pour enflammer son courage.
Cependant Pemoussa arrivé à la vue de la place, et la voyant sur ses gardes, assit ses retranchemens sur un terrein avantageux, et l'appuya d'une maison fortifiée dont il se rendit maître. M. Dubuisson, gouverneur, sortit avec du canon et suivi de ses alliés. Pemoussa répondit bravement à la première attaque; mais se voyant pressé par le feu bien nourri des Français, il fit creuser de grands trous en terre pour y mettre ses guerriers à couvert. On dressa alors deux échafauds de vingt-cinq pieds de hauteur, d'où l'on battit vivement les assiégés, qui n'osèrent plus sortir pour avoir de l'eau. Dans cette extrémité, animés par leur redoutable Chef, et tirant des forces de leur désespoir, ils combattirent avec un courage qui rendit longtems la victoire douteuse. Ils s'avisèrent même d'arborer sur leurs palissades des couvertures rouges en guise de drapeaux, et crièrent de toutes leurs forces: «Corlar est notre père, son drapeau flotte sur nos têtes, et il protège nos bras: il viendra nous secourir, ou il vengera notre mort.» Mais pressé de plus en plus, Pemoussa fit remplacer les couvertures rouges par un drapeau blanc. Il se présenta en dehors de son camp avec deux de ses officiers, et fut introduit devant le gouverneur. Il remit plusieurs captifs, et présenta des colliers à Saguima, afin de l'adoucir, mais les alliés furent inexorables, et ne voulurent le recevoir qu'à discrétion. Réduit à se défendre encore, il fit décocher à la fois jusqu'à trois cent flèches au bout desquelles il y avait un tondre allumé, et à quelques-unes des fusées de poudre, pour mettre le feu au camp des Français. Quelques maisons brulèrent en effet, et pour empêcher que l'incendie ne gagnât plus loin, on fut obligé de couvrir tout ce qui restait de peaux d'ours et de chevreuils, et de les arroser à chaque instant.
Lassés d'une résistance si opiniâtre et si habile, les confédérés parurent désespérer du succès, et M. Dubuisson fut Sur le point d'être abandonné et laissé à la merci de ceux envers qui l'on s'était montré si impitoyables. Il fallut qu'il employât tout ce que la raison et l'éloquence ont de plus persuasif. Ces bandes indisciplinées retournèrent enfin à l'assaut, et les assiégés, aux abois, demandèrent de nouveau à parlementer. Il y eut quelques discours assez semblables à ceux des héros d'Homère; mais M. Dubuisson les fit cesser, et pressa la ruine totale des Outagamis. Fort heureusement pour eux, un orage dispersa les alliés, et permit à Pemoussa d'opérer sa retraite. Il alla se poster sur une île du lac Ste. Claire, où il fut forcé après un nouveau siége de quatre jours; le premier en avait duré dix-neuf. Le Sachem perdit plus de mille guerriers, et ne parut que plus animé par ce désastre. Les Outagamis, souvent vaincus, demeurèrent indomptables.
Je retrouve Pemoussa chez sa nation en 1728. Etant allé en ambassade chez les Kikapoux, en 1729, il fut assassiné avec Chichippa, son compagnon, par trente guerriers de cette tribu, une des plus perfides de celles qui suivaient les Français. Le sage Chouaenon, Chef du conseil, voulut en vain le protéger contre les traîtres, apostés par le Sachem Kausecoué. Voilà le récit des infortunes de Pemoussa: ses belles actions ne sont pas assez connues.
CHAPITRE XXXI
ARGUMENT
Des Cherokis--Leurs rapports avec les Français--Ceux-ci les excitent contre les Anglais--Parti de la guerre et parti de la pais--Occonostata; Attakullakulla--Guerre sanglante--Défaite des Cherokis et retour de la paix.--Anecdotes.
Les Cherokis, qui forment sans contredit la plus célèbre Confédération, après celle des cinq Cantons Iroquois, ne paraissent sur la scène qu'en 1730. Alors, le sort des colonies de l'Angleterre et de la France demande une décision, et les Français, plus faibles cherchent partout des défenseurs: l'alliance de nombreuses tribus aait été tout le secret de leur force.
Les Cherokis, campés dans l'Alabama et le Tenessee, vivaient en paix avec les Anglais, mais un de leurs guerriers ayant été massacré par la milice de Géorgie, soldatesque dont la cruauté et la barbarie commençait à devenir proverbiale, la bonne harmonie cessa, et les Français reçurent l'appui d'une diversion puissante. Ils trouvèrent un parti de guerre accrédité, duquel Occonostata était l'âme. Occonostata, ou le Grand Capitaine, avait mérité ce beau surnom par ses prouesses à la guerre. Inaccessible à la crainte, il s'écriait: «Quelle est la nation devant laquelle le Grand Capitaine tremblera?... il ne craint pas les nombreux guerriers que le Grand Sachem George peut envoyer dans ces montagnes.» Son éloquence mâle animait les jeunes gens, précipitait leurs aveugles démarches. Le gouverneur de la Caroline du Sud crut devoir assembler toutes ses forces à Congares, d'où il menaça tout le pays des Cherokis. Occonostata n'était pas prêt à éclater. Il s'aventura avec trente députés, et se rendit à Charleston, pour y négocier un accommodement devenu impraticable. Le gouverneur, après avoir énuméré les griefs de la colonie, dédaigna de l'écouter, et lui ordonna de suivre l'armée. Au fort George, Occonostata fut confiné, avec ses compagnons, dans une misérable hutte à peine assez grande pour contenir la moitié des députés. Cependant, les milices se mécontentèrent faute de paye, et le gouverneur, n'osant s'aventurer plus loin, s'en revenait lentement, traînant Occonostata à sa suite, lorsqu'Attakullakulla, Chef du parti pacifique, se dévoua pour délivrer son rival. Ce Sachem, l'homme le plus éloquent de sa nation, qui avait traversé l'océan, avait une singulière amitié pour les Européens. Il opinait toujours pour la paix, mais la puissance de sa parole succombait devant la fougue du Grand Capitaine, et sa destinée était d'être toujours le réparateur des fautes de sa nation. Il eut une entrevue avec le commandant, et négocia avec tant d'habileté qu'il obtint la liberté d'Occonostata et de Fiftoe et Saloueh, Sachems de Keovi et d'Estatoï.
Cette marche infructueuse des Anglais avait coûté £25,000, et en pure perte, car Occonostata ne devint pas plus pacifique, et douze colons furent massacrés par ses partisans. Il paraît que Coytmore, commandant du Fort George, avait provoqué ces hostilités. Le Grand Capitaine vint l'assiéger, mais désespérant de pouvoir emporter la place, il fit une embuscade dans un bois voisin, puis il envoya une femme prévenir le gouverneur, qu'ayant quelque chose d'important à lui communiquer, il désirait le voir sur le bord de la rivière. L'imprudent Coytmore s'avança vers le rivage avec les lieutenans Bell et Forster. Occonostata paraissant sur la rive opposée lui dit qu'il allait à Charleston, pour solliciter la liberté des captifs, et qu'il désirait avoir pour sauve-garde quelques Anglais de la garnison; et montrant une bride qu'il tenait à la main, il feignit d'aller chercher un cheval dans la forêt, mais à l'instant même, il donna le signal convenu, qui était de faire tourner la bride autour de sa tête. Les sauvages se précipitant du bois, massacrèrent le commandant et prirent les deux officiers. La garnison exaspérée, fit périr tous les prisonniers, qui étaient dans le fort.
Occonostata venait d'allumer un vaste incendie, car il n'y eut pas de famille qui ne perdît un proche dans ce massacre, et toute la nation courut aux armes. Toutes les tribus descendirent de leurs montagnes, semblables aux avalanches, qui absorbent tut ce qu'elles trouvent sur leur passage. Elles décimèrent les habitans inoffensifs de la Caroline, et ne virent mettre un frein à leurs fureurs, que par l'arrivée de sept compagnies de réguliers, qui furent cantonnées sur la frontière. La Caroline du Nord et la Virginie armèrent toutes leurs milices, et Sir Jeffery Amherst, général en chef dans les colonies, fit de nouveau partir douze compagnies pour le théâtre de la guerre. L'armée réunie entra sur le territoire des Cherokis, et rasa sur son passage les deux gros bourgs de Keovi et d'Estatoï. Les deux Sachems en avaient retiré les guerriers, et retraitaient devant les soldats Anglais, suivant le plan du Grand Capitaine, qui abandonna le blocus du Fort George pour marcher à la défense de son pays. Il laissa les Anglais s'engager dans des défilés dangereux. Ils s'avancèrent jusqu'à cinq milles d'Etchoï à travers les rivières et les montagnes. Là était une vallée basse, tellement couverte de buissons que les soldats pouvaient à peine s'y battre un chemin. Un officier fut chargé d'ouvrir une route avec une compagnie de sapeurs. Ils tombèrent dans une embuscade. Un feu bien nourri d'armes à feu jeta sur le carreau le Chef anglais et plusieurs soldats. Les grenadiers et l'infanterie légère s'avancèrent alors au pas de charge, un feu régulier s'ouvrit sur toute l'étendue des deux lignes, et les bois voisins retentirent du bruit du canon et de la mousquetterie, que répétaient les collines. Après une heure de combat les Cherokis cédèrent momentanément, et retraitèrent emportant leurs morts. Les soldats bretons rêvèrent aux armées disciplinées qu'ils avaient combattues en Europe, et leurs officiers contemplèrent avec étonnement le choix judicieux que le Sachem avait su faire du terrein. On avait perdu cent vingt hommes; il fallut retraiter aussitôt. Occonostata suivit en vainqueur ces vieilles bandes formées par le duc de Cumberland, il emporta le fort Loudon. Le capitaine Stuart capitula avec vingt réguliers, à la condition d'être conduit à Fort George. Il en sortit presqu'aussitôt, pensant reprendre son poste, mais il fut contraint de se rendre à discrétion après avoir perdu trente hommes.
Attakullakulla ne prit aucune part à cette seconde campagne. Il voulut jouer le rôle de pacificateur; mais la gloire de son rival animait les jeunes guerriers à poursuivre la guerre. Il eut cependant l'influence de se faire livrer le Capitaine Stuart, et le logea dans sa cabane. Occonostata, maître de tout le pays, était bien résolu à emporter Fort George. Il se procura du canon, et ordonna au prisonnier d'en conduire le service. Le malheureux capitaine ne voyant que l'alternative de mourir ou de manquer à l'honneur, communiqua son trouble à son libérateur, qui le prit par la main en disant: «Sois tranquille, mon fils, le vieux guerrier est ton ami.» Attakullakulla annonça qu'il partait pour la chasse, et voulut conduire avec lui son prisonnier. Il y avait loin du point de départ à la frontière, et la plus grande diligence était nécessaire pour éviter toute surprise. Ils marchèrent neuf jours et neuf nuits à travers d'épaisses forêts, et sans autre guide que les astres. Le dixième jour ils arrivèrent heureusement sur la rive de la rivière Holstein, et rencontrèrent l'armée du colonel Bird. Le vieux Sachem se sépara de son prisonnier, et se renfonça dans la forêt aussi composément que s'il eût fait une action ordinaire.
Occonostata dédaigna de demander grâce, mais Attakullakulla, redevenu l'espoir de sa nation, vint trouver le colonel Grant, et lui tint ce discours: «Vous vivez sur le rivage, et vous êtes dans la lumière; pour nous, qui habitons la forêt, nous sommes dans les ténèbres. Cependant il n'y aura plus d'obscurité, car Attakullakulla a toujours cherché le bien, et quoiqu'il soit bien vieux, il vient encore voir ce qu'il y a à faire pour son peuple affligé. Ce qui est est l'ouvrage du Grand Esprit. Les Cherokis ne sont pas de la même couleur que les blancs, et ceux-ci leur sont supérieurs, mais le même esprit est le père de tous; c'est pourquoi le vieux Sachem espère que le passé sera enseveli dans l'oubli. Le grand roi (George) lui a dit que les plaines et les forêts appartiennent aux deux peuples, et comme ils vivent sur un même sol, il faut qu'ils s'aiment comme une même nation.» M. Ramzay ajoute que la paix fut conclue, et que les deux partis exprimèrent le désir qu'elle se perpétuât aussi longtems que le soleil répandrait sa lumière sur la terre, et tant que les fleuves rouleraient leurs eaux majestueuses. Attakullakulla se rendit à Charleston, où le gouverneur le reçut avec distinction, l'invita à sa table, et lui confia une copie du traité sous le grand sceau de la Province.
M. Thatcher doute qu'Attakullakulla fut un des Chefs qui furent présentés à George II, en 1730; mais le Sachem le dit indirectement dans son discours au colonel Grant.
Je termine cet article par une entrevue qu'eut avec ce sauvage intéressant Bertram, l'agréable auteur des voyages dans le Sud.
«Après avoir traversé cette branche considérable de la Tanase, dit en substance le voyageur, j'observai un groupe de sept Indiens descendant les hauteurs qui avoisinent le rivage. Je vis venir en avant un Chef de guerre, et supposant bien que c'était Attakullakulla, Empereur des Cherokis, par respect, je m'éloignai du chemin, pour lui laisser le passage. Sa hautesse me rendit le compliment par un sourire; elle s'approcha de moi, et, me serrant la main, elle me dit: Je suis Attakullakulla, l'Anglais me connaît-il? Je lui répondis que le bon esprit qui marchait devant moi, m'avait déjà appris qu'il était le Grand Attakullakulla, et k'ajoutai que k'étais de la Pensylvanie, dont les habitans, blancs et rouges se fesaient gloire d'être les alliés des Cherokis. Il me demanda si je venais de Charleston, et si je connaissais le capitaine Stuart que, me dit-il, il allait visiter. Sur mes réponses satisfaisantes, et sur ce que je luis dis que j'allais moi-même chez les Cherokis, il m'assura que je serais le bienvenu, et me fit, en s'éloignant, un signe de politesse, que toute sa suite me répéta.»
CHAPITRE XXXII
ARGUMENT
Etat de la Confédération iroquoise--Alliance anglaise--Talasson--Schinoniata--Les Cantons prennent part à l'invasion du Canada.
Schinoniata, Sachem Onnondagué, aurait été plus célèbre à une autre époque, lorsque l'indépendance de sa nation eut développé son énergie. La révolution favorable aux Anglais, ne s'était point opérée sans quelques efforts pour la prévenir de la part des Français. M. de Vaudreuil voulant faire revivre à tout prix l'influence de sa nation, fit prévenir ce Chef, en 1757, qu'il allait envoyer aux Iroquois un Sachem qui leur parlerait d'affaires sur leurs nattes. Ce Sachem devait être M. de Lévis, mais on eut besoin ailleurs de ce célèbre général, et M. Rigaud de Vaudreuil partit à sa place avec neuf canots chargés de présens. Schinoniata vint à sa rencontre avec vingt guerriers et le vit près d'Oswego. On se salua de trois décharges de mousquetterie, l'on dressa une tente, et nos deux grands hommes s'abouchèrent ensemble.
«Mon père, dit Schinoniata, nous regardons ce jour comme heureux puisque nous te voyons; mais avons appris ton arrivée par ceux que tu nous as envoyés. Ils nous ont dit que tu désirais que nous allassions au-devant de toi: nous sommes venus.»
Il continua tenant un collier de rassades: «Tes envoyés nous ont dit que tu demandais dans quel lieu nous voulions que tu nous parlasses. Nous ne voyons pas de meilleur lieu qu'Onnondagué où tu nous parlera sur nos nattes, car les fredoches ne sont point propres au conseil.»
M. de Vaudreuil répondit assez bonnement: «Mes frères, je vous remercie de ce que vous êtes venus au-devant de moi. Mon dessein était toujours d'aller à Onnondagué pour vous y porter la parole de mon père. Vous êtes les maîtres du départ, et d'en fixer l'heure et le jour.»
Les Français auraient eu l'imprudence de s'engager dans le pays des Iroquois, mais Schinoniata, revenant sur ses pas, dit à M. Rigaud: «Mon père, tu vois que nous souhaiterions de te voir dans nos villages, mais nous sommes trop près de Corlar; il est fort, et il nous a dit, qu'il voulait sacrifier Ononthio. Tu pourrais être insulté. Nous allons envoyer dire à Onnondagué que tu es ici, et que l'on vienne entendre la parole de notre père.»
Enfin, le 6 août, on tint un grand conseil dans la tente du général. Les présens étaient rangés sur le bord du rivage. Les Iroquois les acceptèrent sans peine; ils firent force belles promesses, et M. de Vaudreuil alla informer le marquis du succès apparent de sa mission. Schinoniata ne devient pas plus mauvais ami de Sir William Johnson pour avoir reçu des présens. Il le suivit dans son expédition contre Niagara, et contribua à la défaite des Français. Un corps de mile guerriers franchit les lacs avec le général Amherst, et fondit avec lui sur la colonie. Les Mohacks virent tomber la jeune France avec les bandes aguéries du général de Lévis, à Montréal.