MISCELLANÉES.
Paulin Paris translation
I.
LE RÊVE.
1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité. Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes; des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une longue vie en une seule heure.
3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce cœur était plein de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite; il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique.
5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain, était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage, qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de son œil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima, et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la tourmentait,--un spectre du passé.
6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée; oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il prononça les vœux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles: autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre, le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin, toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant?
7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus profonde. Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce, sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend la froide réalité trop réelle?
9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous les deux à l'infortune.
II.
LES TÉNÈBRES.
III.
TOMBEAU DE CHURCHILL 103,
FAIT EXACT A LA LETTRE.
J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme, quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et avec un œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et le néant d'un nom.
IV.
PROMÉTHÉE.
1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux: quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.
2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir, te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler, que les foudres en sa main tremblèrent.
3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort une victoire.
V.
MONODIE
SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE DE DRURY-LANE.
Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète sans douleur cuisante.
VI.
ADRESSE
PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre 1812.
Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de régner.
Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.
Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche de son héraut, recevez aussi nos complimens de bienvenue, complimens qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous, puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!
VII
ODE A VENISE 112.
O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront! Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes, l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu; et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour, comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur, éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière, se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls; néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances, que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides, que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin, le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.
Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce qui a été? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve réelle de la loyauté, baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé, tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime, sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison; qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre, qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!
Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices, incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce que nous, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.
Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant. Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes, d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus!
VIII.
ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE 113.
«Expende Annibalem:--quot libras in duce summo Invenies?--» (Juvén. Sat. X.)
2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent deviner combien l'ambition a de bassesse.
3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie, discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain et aux pieds d'argile.
5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.
9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le monde, chef-d'œuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.
10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!
11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite dans une nuit si noire?
12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de ces conquérans de la terre.
13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse encore impériale, comment son cœur supporte-t-il l'heure de tourment? Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné? Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut bien ta couronne évanouie!
IX.
ODE TRADUITE DU FRANÇAIS 124.
Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que le soldat citoyen ne commanda à ses concitoyens--que pour les guider sur les champs de bataille, où la gloire souriait au fils de la liberté,--qui donc, parmi tous les despotes ligués, lutta contre le jeune héros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la tyrannie n'eût usurpé tous les droits? avant que le grand homme, leurré par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu qu'un roi? Alors il tomba:--ainsi périssent tous ceux qui voudraient asservir les hommes à l'homme!
Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits et leurs voix: qui donc fera tête à cette noble ligue? Le tems n'est plus où le glaive soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut manquer d'avoir un héritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce précieux héritage. La liberté a pris un essor que rien ne peut dompter: si elle assemble encore une fois ses armées, les tyrans seront forcés de croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes de sang couleront encore.
X.
ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.
1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et à tes vagues! Salut à tes rochers contre lesquels le perpétuel retour des marées fait écumer le flot blanchâtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent aujourd'hui dans l'obscurité, fléchiront tour à tour le genou devant la baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta renommée ne sera pas ternie:--l'hommage des siècles rendra ton nom sacré.
3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, île éblouissante de gloire! Des contrées les plus éloignées, il te viendra un peuple de pélerins, tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, au loin resplendissante, arrêtera le voyageur qui voudra jeter un rapide coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque touffe de gazon, chaque pierre, chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront sanctifié les pas de l'exilé! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le déclin de son soleil a été le lever du tien.
4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient lutté faiblement contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent bravé, mais n'avaient pu le dompter jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes fois courbèrent la tête devant sa clémence, et reçurent de sa main les couronnes que leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur vengeance sévère éteindre les rayons de son étoile! Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur nouvelle, et l'astre des siècles revient à l'ascendant.
5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! riche la verdure de tes pâturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines! Puissent tes annales n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi sur la surface de l'Océan, comme un magnifique autel, comme un saint reliquaire cher aux prières du genre humain!--Vienne se briser contre les rochers de ton rivage la rage de la tempête,--la lutte dévastatrice des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes créneaux déploie long-tems ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.
6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! Où est la main qui peut le nourrir? Les nations qui le relevèrent le regarderont dépérir: les rosées froides jetteront sur lui une malédiction précoce. Alors la violette qui fleurit dans les vallées chargera la brise de son vivifiant parfum: alors, aussitôt que l'esprit de liberté ralliera les peuples pour chanter une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste Europe craindra que ton étoile ne paraisse soudain sur l'horizon, et n'éclipse les astres pestifères du septentrion.
XI.
A NAPOLÉON.
(Traduit du français.)
«Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un officier polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord Keith, pour demander la permission d'accompagner Napoléon, même en qualité de domestique: demande qui ne put être accordée.»
1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du petit nombre des braves qui te sont restés fidèles? Qui peut dire la douleur de ton soldat, dont la raison s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que tout cela auprès de ce que je sens pour toi, auprès du zèle d'un guerrier fidèle?
3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière, puisque je vis pour voir cette heure fatale, où tes timides ennemis hésitent de laisser un homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent, pour toi, autant d'instrumens de liberté! Oh! dans le fond des cachots, toutes leurs chaînes me seraient légères; tant que je pourrais contempler ton ame invaincue.
4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd à la prière d'un serviteur fidèle, voudraient-ils, si sa gloire empruntée venait à pâlir, partager avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu résignes avec tant de calme, devenait, à cette heure; son domaine, pourrait-il acheter, au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui te sont encore tout dévoués?
5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'étais encore agenouillé; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer à tous les périls qu'il va braver, c'est de partager à côté du héros sa chute, son exil et sa tombe.
XII.
SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION D'HONNEUR.
(Traduit du français.)
1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont répandu tant de gloire sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adorée! pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux armes;--redoutable météore d'immortelle origine! pourquoi naître dans le ciel pour t'éteindre sur la terre?
2. Les ames des héros moissonnés par la guerre formaient tes rayons; l'immortalité étincelait dans tes éclairs; l'harmonie de ta sphère martiale était: «Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la voûte azurée.
3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante lave, et entraînait les empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses fondemens, alors que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon.
5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate dérobé au soleil; une autre, le bleu foncé de l'œil d'un séraphin; une autre, le voile blanc de radieuse lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs, ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rêve céleste.
6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les ténèbres vont de nouveau prévaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile.
7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses cités des morts; les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans la mort. Ainsi, puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours avec eux ou avec toi!
XIII.
ODE.
1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes railleries du monde!
2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait tes fils, alors que l'étoile de la bravoure était leur fanal, et que la passion de l'honneur les guidait à la mort? Tes orages ont troublé leur sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent du fond des tombeaux. Ces dignes preux murmurent de colère, pleurent de désespoir, à voir la tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la gloire qu'ils te remirent en dépôt? elle est perdue dans les ténèbres, foulée dans la poussière.
3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis l'Indus jusques au pôle; quelque peu de bonté, d'honneur et de vertu mêlera son éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien que ta honte; le monde ne peut offrir rien de pareil à toi; l'horreur et le vice ont défiguré ton nom au-delà de toute comparaison; étonnante de forfaits, tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, pour la perfidie et le crime.
4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton maître; tant que le héros fut debout, tes éloges suivirent partout ses pas, et applaudirent à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait au loin les nations; mais, à tes yeux, le despote mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure où la fortune abandonna son char; alors tu te dérobas à ton chef,--tu t'empressas de l'outrager, tu fus la première à le trahir.
5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supportés pour ta cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à gronder, l'adversité obscurcit l'astre de lumière; l'honneur et la foi furent la fanfaronnade d'une heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un rêve.--Celui que tu avais banni reçut de nouveau tes sermens; et qui avait été le premier à l'insulter, fut aussi le premier à l'adorer.
6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle foule environne son trône? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui jurent de n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater leur zèle; l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. Le monde, qui le persécute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur inextinguible anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; car ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.
7. Leur héros s'est précipité au combat: une ombre couvre ses lauriers.--Où est le zèle qui ne devait jamais céder, la loyauté qui ne devait jamais s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les lâches, à qui son sourire avait donné les honneurs et la puissance, le délaissèrent et le renièrent dans son adversité; et les millions de Français qui avaient juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!
8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, les plus désertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! Si tu étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais soudain de tes bras, je fuirais aux extrémités du monde, et te quitterais pour toujours; oui, pour toujours. Si jamais je pensais à toi après longues années, cette pensée appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma paupière.
XIV.
ADIEUX DE NAPOLÉON.
(Traduit du français.)
1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva pour couvrir de son ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'après que le météore trompeur de la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu tête aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire, moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers!
2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait mon front, j'en fis la perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te laisse comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire et le déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vétérans de la bravoure, qui gagnèrent toutes leurs batailles et ne furent moissonnés qu'en luttant contre les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fixé ses yeux sur le soleil de la victoire!
3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera encore une fois ses bannières dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette croît toujours dans le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armées qui nous environnent: ton cœur peut encore tressaillir et se réveiller à ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne qui nous a liés: alors, tourne-toi vers Napoléon, appelle à ton aide le chef de ton choix.
XV.
MADAME LAVALETTE.
1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de leurs éloges leur Mme de Staël, et leur célèbre Mlle l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie luit, tout au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel esprit est aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, éternelle est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu n'as répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom de la belle Lavalette.
2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu même la bénira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les lèvres ardentes de la beauté presseront pieusement le verre, et l'hymen portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette légitime envers cette femme, qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et nous saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne, la fidèle, la noble, la belle Lavalette!
3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononcé, contre le captif sauvé, un arrêt que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe entière se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres, et ceux qui les ont replacés rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les âges à venir, quand la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront encore, tous les yeux étincelleront, au récit du sublime dévouement de la belle Lavalette.
XVI.
ADIEU 133.
Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu sois inexorable, mon cœur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé, lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas; mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse séparer ainsi les cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien, quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation, lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un doux tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton époux. Tu connais peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles: mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le cœur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine mourir.
XVII.
ESQUISSE 134.
«Honest--honest Iago! If that thou be'st a devil, I cannot kill thee.» (Shakspeare.) Honnête--honnête Iago! Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans autre pensée que la joie du triomphe sur la ruine, qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil égoïsme, qui dès-lors te sera chose vaine; où tu te débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui n'exciteront point de pitié. Puissent les malédictions échappées à l'affection blessée, redescendre sur ton sein, avec la force de la pierre qui retombe, et rendre la lèpre de ton ame aussi horrible à toi-même qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées se condensent en haine de toi-même,--en haine aussi noire que ton désir voudrait la créer pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait quitté son enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que ton lit!--puisse-t-elle être une couche de feu, comme la couche veuve que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit de fatiguer le ciel de tes prières, tourne ton regard sur les victimes que tu fis ici-bas,--et désespère! Mort à toi!--et quand tu pourriras, les vers eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. Ah! sans l'amour que je sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom humain--serait exposé à tous les yeux comme type de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils moins odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une immortelle infamie.
XVIII.
ADIEUX A L'ANGLETERRE.
1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le cœur brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les espérances que tu me donnas.
2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me fatigue. Calme tes battemens, ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un arrêt que la raison approuve.
3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!
4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des ténèbres et des ennuis.
5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour, laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le deuil, sans me torturer l'ame.
6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que j'aille, dédaigne un remède trompeur.
7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'œil de l'espérance, l'aurore d'un jour plus heureux.
8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais elle laisse toujours après elle régner le chagrin.
9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur qui saigne d'une blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs? Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?
10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!
11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de sa voix, me semblera humide de ses pleurs et de ses soupirs, et me demandera une larme pour l'autel dé l'amour.
12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée, égarée!
13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens, engendrées par la douleur et le délire!
14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?
15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute, de baiser le cœur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant qu'il ne se prît à soupirer.
16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.
17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et l'affection de plusieurs années?
18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé entre la colère et l'amour, et qu'un cœur, jusqu'alors si clément, n'ait commencé à prouver son inflexibilité que sur moi?
19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?
20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet appel de l'enfance?
21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la supplique de cette innocente créature?
22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.
23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de mon cœur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, oui, je t'aime, ô mon épouse!
24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde jamais un antidote à ta douleur.
25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé des portes de l'orient.
26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible t'enchaînera.
27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera un soupir à tes sourires.
28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.
29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté était étrangère et odieuse à ton cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas une incurable blessure.
30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.
31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?
32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur déchiré sa force première, ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?
33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même, quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.
34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie passagère.
35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne feront que changer le théâtre de mes larmes!
36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne m'excite ni ne me ravit plus.
37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa demeure dans les airs.
38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis trouver.
39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche les larmes de mon cœur.
40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.
41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel œil remarquera les veilles de mes yeux?
42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de haïr celui que la nature te commande d'aimer.
43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre l'affection d'un père.
44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être, ce doit être mon père.»
45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera une larme.
46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes torts, sans aucune émotion de reconnaissance.
47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses faiblesses furent celles d'un homme.»
48. Oui, ces faiblesses étaient humaines; mais l'envie, la malice et le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les cachait.
49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.
50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus ses impétueux courans.
51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je romps le joug humiliant de l'amour.
52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de l'inquiétude, d'une consolation pour un cœur désolé.
53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font peine au noir démon de la nuit:
54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon esprit la beauté que j'adorais.
55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde des fées.
56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, fugitif chassé par le désespoir.
57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter tes vertus!
58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination: je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage meilleur.
59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce cœur agonisant, élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que la mort calme ce tumulte à jamais.
XIX.
A MA FILLE,
LE MATIN DE SA NAISSANCE.
1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut, aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus! agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!
2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret tressaillement,--le battement caché de son cœur.
3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la charmer des accens de la prière paternelle!
4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, étendu entre toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.
5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les cœurs en leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y jamais songer davantage!
6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour éprouver les angoisses d'un amour non partagé.
7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides; et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.
8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité: le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour toi les blessures qu'il a déjà souffertes.
10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.
11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours, verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.
XX
VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA FEMME,
QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.
1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si tendrement avec le fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la Parque doit les couper tous deux à la fois, ou n'en couper aucun.
2. Il y a une forme sur laquelle mes yeux ont souvent fixé leur regard avec une délicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.
3. Il y a une voix dont les accens excitent dans mon sein une telle fièvre de ravissement, que je refuserais d'entendre un chœur de séraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.
4. Il y a un visage dont la joue en rougissant parle d'amour: mais quand il pâlit lors d'un tendre adieu, il révèle plus de passion que les mots n'en peuvent exprimer.
5. Il y a une bouche qui a pressé la mienne, et que nulle autre n'avait pressée auparavant: elle a juré de me combler de douces félicités, et la mienne,--la mienne seule a juré de la presser encore davantage.
6. Il y a un sein,--qui tout entier m'appartient,--où je reposai souvent ma tête souffrante, une lèvre qui ne sourit qu'à moi seul, un œil dont les larmes coulent avec les miennes.
7. Il y a deux cœurs dont les battemens frappent de mesure avec un si parfait accord; dont les pulsations se répondent si bien l'une à l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser tous deux de vivre.
8. Il y a deux ames, si semblables à deux fleuves dont les ondes aimables et paisibles se confondent en un cours égal que, lorsqu'elles se quitteront,--se quitter!--oh! non! c'est impossible:--ces deux ames n'en font qu'une.
XXI.
A *****.
Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison éteignit à demi son flambeau,--et que l'espérance ne lança plus qu'une mourante étincelle qui égara davantage mes pas solitaires; au milieu de cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intérieures du cœur, alors que, dans la crainte de paraître trop bons,--les faibles se désespèrent et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune changea,--où l'amour s'envola, où les traits de la haine tombèrent en pluie serrée et rapide: tu fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin, et maintint sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand sur nous fondirent les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes rayons,--alors tes douces flammes s'épandirent avec un éclat plus pur encore, et chassèrent au loin les ténèbres. Puisse toujours ton esprit inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non rompue, mais heureusement courbée, balance, avec un zèle fidèle, ses rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dût le ciel se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage humide de pleurs. Mais tu ne connaîtras aucun revers, quelle que soit ma destinée: car la divinité récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abusé:--le lien ne se rompra jamais. Ton cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. Voilà, quand tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais toujours;--et, tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera point déserte,--même pour moi.
XXII.
STANCES A *****
1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre cœur a refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne l'ai jamais trouvé qu'en toi.
2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi, les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.
3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis.
4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point; tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les mensonges du monde.
5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir, j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me priver de toi.
6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet, d'être l'objet le plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout; et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.
XXIII.
A UN JEUNE AMI 140.
1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom: et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres sentimens.
2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le cœur nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.
3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si frêle est le règne de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour, peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.
4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui te fit volage.
5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce cœur toujours embrâsé de passions orageuses?
6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.
7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt l'ame la plus noble.
8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge; où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un œil paisible!
9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où tous doivent aimer et haïr suivant la règle.
10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.
11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?
12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.
14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un accueil gracieux.)
15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et toujours ton cœur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de courtiser les ames orgueilleuses.
16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs qu'il goûte à peine.
17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme, véritable feu follet d'amour?
18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer une fraternelle tendresse? Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié que le premier sot peut partager?
19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.
XXIV.
A MARIE 142.
1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être heureux aussi; car mon cœur prend encore un intérêt ardent à ton bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.
2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je les bannirai.--Oh! combien mon cœur le haïrait, cet homme-là, s'il allait ne pas t'aimer!
3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon cœur jaloux se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je l'embrassai par amour de sa mère.
4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils appartiennent donc à l'amour et à moi.
5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt retomberait dans tes fers.
6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté que mon cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir.
7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.
8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du désespoir.
9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé, sois paisible, ou brise-toi.
XXV.
A THYRZA.
1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer, avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé, comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton œil se glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon cœur déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou, avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à voix basse exhalée de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte électrique des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste; mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas! où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais avoir rien de plus à espérer dans le ciel.
2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à mon cœur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans; sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant, pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur la route.
XXVI.
EUTHANASIA 145.
Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil sans rêves où s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tête! Loin de moi, femme échevelée qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! Mais je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs à mon côté; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir, n'inspirer pas une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, à une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernière fois, sa puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours sereins; dans l'oubli des transes passées, la douleur elle-même sourirait. Vain désir!--la beauté frissonnera toujours à la vue du frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son gré nous trompent durant la vie, nous efféminent à l'instant de la mort. Donc, puissé-je être seul à ma dernière heure, sans cortége de regrets et de gémissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cessé d'être un sombre fantôme; et la douleur a été passagère ou tout-à-fait inconnue. «Oui, ce n'est que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont allés déjà, où tous doivent aller encore! être dans le néant où j'étais, avant de naître à la vie et à ses misères! Compte les joies que tes heures ont vues; compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait été ton sort, que le néant est quelque chose de mieux!
XXVII.
STANCES.
«Heu! quantò minus est cum reliquis versari quam tuí meminisse.»
2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes, je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai tant n'est plus rien.
3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et, ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni inconstance, ni torts.
4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se consumer peu à peu dans un long dépérissement.
5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir dépouillée en un jour: car l'œil mortel souffre à suivre le passage de la beauté à la laideur.
6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse de tes charmes; la nuit qui aurait suivi une si belle aurore eût jeté une ombre trop profonde. Ta journée s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris pas; ainsi; les étoiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent de plus haut.
7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se répandraient à penser que je ne fus pas là pour veiller au moins une nuit près de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te serrer dans mes bras languissans, relever ta tête expirante, et montrer cet amour, hélas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne ressentirons plus.
8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de posséder toutes les beautés qui restent encore sur la terre, que de me repaître ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr, revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: et notre amour enserré dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses années de vie.
XXVIII.
STANCES.
14 mars 1812.
1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux yeux du monde.
2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à toi.
3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une seule des pensées que je garde de toi.
4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il? Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non, non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir; tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.
5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était là une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.
XXIX.
A UNE DAME.
Septembre, 1809.
Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage où je reçus la naissance, à peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux d'abandonner une autre contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette île stérile, où la nature languit à demi expirante, où vous seule souriez, je vois avec crainte l'heure de mon départ. Quoique aujourd'hui je sois loin des bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme azuré des flots; peut-être après le court période de quelques saisons je reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre, sous un ciel brûlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent à la fois tous les charmes où se prennent, les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez ce mot à celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne peux avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que je suis en effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable voyageuse, et sentir pour toi moins de zèle, et n'être pas; ce que l'homme devrait toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune? Hélas! qui croirait qu'une femme telle que toi à parcouru la route des périls destructeurs, a bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame! quand je verrai les murs où jadis s'éleva la libre Byzance, quand je verrai Stamboul et ses palais orientaux où maintenant les tyrans turcs se renferment; quoique cette puissante cité occupe toujours un rang glorieux dans les annales de la renommée, elle aura sur mon esprit un droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux théâtre, il sera doux pour moi qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux d'être où vous avez été.
XXX.
STANCES
Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au milieu du tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent perdu la route qui mène à Zitza, près la chaîne de montagnes connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.
1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de froid, et les nuages irrités versent à grands flots la vengeance des cieux.
2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les éclairs, qui jouent sur l'horizon, ne servent qu'à nous montrer les rocs qui ont entravé notre route, et à dorer l'écume du torrent.
3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort petite il est vrai? Lorsque l'éclair dissipera pour un instant les ténèbres,--combien je bénirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un tombeau turc.
4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades écumantes, j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, épuisé de fatigue, qui invoque de cette contrée lointaine le nom de l'Angleterre.
5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a tiré? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de descendre et de nous conduire à leurs demeures.
6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le désert? Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de détresse?
7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se lèvera pour s'engager dans un chemin si périlleux? Qui ne nous prendra, à nos vociférations nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?
8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! quelle heure terrible! L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pensée a encore la force de maintenir la chaleur en mon sein.
10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper que ma tête!
12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis long-tems tu as foulé la grève espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que toi fût retenue sur les flots.
13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu des ténèbres et des terreurs, comme dans ces heures de réjouissances où régnaient le plaisir et la musique;
16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pâleur de ta face, une larme à demi formée, un nuage passager de gracieuse mélancolie,
17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, la raillerie de quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois à un amant qui pense toujours à toi.
18. Quoique les sourires et les soupirs soient également vains, alors que deux cœurs gémissent l'un de l'autre séparés, mon ame en deuil franchit mers et montagnes à la poursuite de la tienne.
XXXI.
STANCES
ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE 151.
14 novembre 1809.
1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté de la lune lance à plein ses rayons sur la côte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la reine d'Égypte gagna et perdit l'ancien monde.
2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui, l'abîme azuré fut le tombeau de plus d'un Romain: c'est là que l'ambition farouche abandonna sa chancelante couronne pour suivre une femme.
3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aimée mortelle célébrée en prose ou en vers, depuis l'épouse qu'Orphée ramena des enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;
4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que ceux où le monde était mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les poètes avaient sous leur empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux Antoines.
5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde!
XXXII.
VERS
COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES DARDANELLES, DE SESTOS A ABYDOS 152.
9 mai 1810.
1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre, selon l'histoire connue de toute jeune fille, avait coutume, ô large Hellespont, de traverser ton onde rapide:
2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tête, il se rendait en hâte près d'Héro; et si jadis ton courant était aussi fort qu'aujourd'hui, ô Vénus! je plains bien les deux amans!
3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes, même dans le doux mois de mai, je meus avec peine mes membres languissans où la sueur ruisselle, et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.
4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent, c'était, si l'on en croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la gloire.
5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a été le mieux traité. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal lui réussirent ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya, et moi j'ai la fièvre.
XXXIII.
SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET.
1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la plus humble tombe: mais, au trépas des héros, les nations entières chantent l'hymne funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes.
2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur le sein ondoyant de l'océan: en vain leurs ossemens gisent sans sépulture, toute la terre devient leur monument!
3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire; leur épitaphe, dans toutes les bouches. L'âge présent, les siècles futurs, gémissent sur eux, et leur appartiennent...
4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, leur nom est le seul son qui règne, tandis qu'à la ronde le souvenir reconnaissant paie à leur vertu le tribut des toasts.
5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut pas; ils sont pleurés des ennemis qui les admirèrent. Qui donc ne voudrait partager leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie?
6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta vie, ta chute, ta renommée! et les jeunes guerriers, enflammés de courage, trouveront un modèle dans ta mémoire.
7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont reçu une blessure que la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frémissant qu'ils entendent célébrer une victoire où succomba un ami si cher, si intrépide.
8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renommée.
9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur le tien. Ah! combien doit être profond le deuil que nous inspire la mort de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction!
XXXIV.
PÉNIBLE SOUVENANCE (1808).
1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre, dans le silence et dans les larmes, le cœur déchiré et mourant à demi, pour une absence de longues années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser. En vérité, cette heure du passé prédit les chagrins à l'heure d'aujourd'hui.
2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle me donna comme un pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous rompus, et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et j'ai part à la honte qui s'y attache.
3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me parcourt:--pourquoi me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai connue; moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah! long-tems, je te maudirai,--trop profondément pour parler.
4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton cœur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser à la perfidie. Si je te revoyais jamais après longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec le silence et les larmes.
XXXV.
INSCRIPTION
SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.
Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.
La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle de quelque orgueilleux fils des hommes, inconnu à la gloire, mais placé haut par sa naissance? l'art du sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes, chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette tombe. Quand tout est fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait dû être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sûr ami de son maître, le premier à l'accueillir, le plus prompt à le défendre, qui lui dévoue, sans réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat, vit, respire pour son maître seul,--le chien succombe sans honneurs funéraires, frustré des éloges qu'ont mérités ses vertus, et par nous déshérité là-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame pour lui seul un ciel tout entier. O homme! faible et éphémère habitant de ce globe, être dégradé par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connaît bien doit te quitter avec dégoût, masse méprisable de poussière animée! Ton amour n'est que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires, hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard, verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument n'honore personne que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul, et il est ici.
XXXVI.
VERS
ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.
Newstead-Abbey, 1808.
1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: en moi, vois seulement un crâne qui, par un privilége refusé aux têtes vivantes, ne répand jamais au dehors rien que d'excellent.
2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a cédé mes os pour en faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre plus hideuse que la tienne.
4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, brillons encore en inspirant les autres. Lorsque, hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on mettre en leur place chose plus noble que le vin?
5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens vous aurez passé comme moi, une autre race t'enlèvera, peut-être, aux embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.
6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos têtes produisent de si tristes effets; arrachées aux vers et aux débris de notre argile, elles courent la chance d'être de quelque usage.
XXXVII.
SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.
Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une épreuve cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure dangereuse où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré une passion mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides, m'invitaient trop bien au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes soupirs supplians, réprouvaient un farouche désir que je sus réprimer. Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords de l'avenir. Cependant, songe à mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue méchante, empressée à répandre des paroles de blâme, outragera le cœur qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! presque maudit; songe, quoi que disent les autres, que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme. Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, maintenant, dans la solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta main, plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et j'aurais, moi-même, été moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'écouler loin des pompes de ce monde! et, après ce moment de trop vive amertume, puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille épreuve! Mon cœur, depuis long-tems perverti, mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être le tien; te rencontrer dans la foule brillante, éveillerait en moi un présomptueux transport d'espérance. Laisse donc ce monde à ces créatures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien, qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce théâtre où les êtres sensibles doivent sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conservé la pureté; et, d'après ce qui s'est passé au sein de ta retraite, juge ce que devrait endurer ton cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues en vain, et que mon délire avait pris sa source dans ces yeux adorés, que désormais je ne ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser que nous ne nous reverrons peut-être plus; mais je mérite cet arrêt sévère, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce. Toutefois, si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas fait au tien un si grand sacrifice; il n'eût pas senti, à te quitter, moitié moins de douleur que si son crime t'eût mise en mes bras.
XXXVIII.
STANCES TRADUITES DU TURC.
1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le luth que j'y ajoutai, riche en douce mélodie: le cœur qui offrit ces deux gages d'amour était sincère, et méritait mal la destinée qu'il rencontra.
2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la vertu de révéler ta fidélité durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu t'apprendre le tien.
3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de ses anneaux, tant qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main étrangère; ce luth fut doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un autre, rendre les mêmes sons.
4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne qu'il ôtait de ton cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie désormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier.
5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent aussi; l'un se brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à toi:--adieu, cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux!
XXXIX.
AU TEMS.
Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol lent ou rapide, les heures inconstantes, dont le tardif crépuscule ou l'aurore passagère ne fait que nous mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi qui répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! de tous les êtres qui te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car aujourd'hui je suis seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas qu'un cœur trop tendre partageât les momens amers que tu m'as départis: je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la paix ou du ciel. Joie ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu m'apporteras pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi que des années; c'est là tout ce que je te dois, dette déjà payée en douleur. Mais la douleur elle-même nous porte secours contre toi; elle s'empare du cœur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent gémi de penser que ta fuite rapide allait bientôt se changer en une lente marche. Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non pas ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque odieux et sombre que fût ton horizon, il convenait à mon ame: d'une seule étoile partait une étincelle qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce rayon s'est éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle que tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scène que tu ne peux altérer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que l'homme, parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil trop profond pour entendre l'orage qui gronde sur sa tête. Oui, je puis sourire de songer quelle sera bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la vengeance que tu peux déployer tombera sur une pierre sans nom.