LA MORT DE CALMAR
Paulin Paris translation
ET D'ORLA.
Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible, s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.
La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui. Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces. «Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?
--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona: ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils: mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise: Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre Orla, le chef au noir sourcil. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin. Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms d'Orla et de Calmar.
Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux, chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout, Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient; debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras, Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar. Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme, en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord, ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.
L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de leur proie.
Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef? Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les collines de Morven.
--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros: qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre, Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte; elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»
Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises marquent la demeure d'Orla et de Calmar.
Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus. Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur chant.
FIN DES HEURES DE LOISIR.