PRÉFACE
Dr. (Nicolas) Perron translation
PAR M. JOMARD.
« Les sources du Nil sont encore cachées pour nous dans une partie de l’intérieur de l’Afrique, plus reculée que celle dont on a récemment acquis quelque connaissance. » (D’Anville, Mémoires de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, t. XXVI, p. 46.)
Io État des connaissances. — Depuis l’année 1793, aucun voyageur européen connu n’a pénétré dans le royaume du Dârfour[1], et l’année 1799 est la première et la dernière qui ait vu paraître un voyage spécial dans cette contrée. La relation de W. G. Browne fut comme une révélation de ce pays, connu de nom seulement : je dis de nom, car la position même, j’entends la position exacte, était ignorée avant lui. On doit à ce hardi voyageur d’avoir, le premier, assigné la situation géographique de la principale ville du Dârfour, en même temps qu’il en faisait connaître des particularités neuves, curieuses, surtout sur le climat, les mœurs et les usages[2]. Malheureusement, cet intelligent voyageur fut malade et prisonnier dans le pays pendant la plus grande partie de la durée de son séjour. S’il eût pu mettre à profit, pendant ses trois années de résidence au Dârfour, le talent d’observation dont il était doué, il aurait laissé moins à faire à ses successeurs, et il aurait évité quelques méprises où l’a fait tomber sa fâcheuse position.
Son voyage fut suivi de près par l’expédition française en Egypte ; il est à regretter qu’elle n’ait pas duré seulement un an de plus : le voyage du Dârfour allait être et aurait été exécuté sans nul doute par quelqu’un des voyageurs français ; la facilité nous en était offerte par le retour de la caravane du Dârfour. Toutefois, l’occasion ne fut pas perdue de prendre des informations exactes, et l’un des agents français dans la province de Syout, M. Lapanouse, recueillit de la bouche des marchands fôriens des renseignements sur le commerce du pays, sur son importance, sur les caravanes périodiques et sur leur itinéraire : ces caravanes étaient composées parfois de quinze mille chameaux[3]. En l’an VII (1799), le général en chef Bonaparte ouvrit une correspondance avec le sultan du Dârfour ; Abd-el-Rahmân, surnommé el-Rachid (ou le juste), était alors sur le trône[4] ; elle aurait pu avoir les suites les plus fécondes pour l’établissement français et pour le commerce avec l’Afrique centrale, si les évènements de la guerre avaient permis de la continuer. C’est le contraire qui est arrivé : par un fatal malentendu, la seconde caravane du Dârfour fut mal accueillie, et les relations cessèrent avec l’Egypte presque entièrement.
Depuis cette époque, plusieurs écrivains, voyageurs ou géographes, se sont occupés du Dârfour et en ont donné quelques légères notions ; mais aucun voyageur, que je sache, ne l’a visité. Parmi eux, Seetzen remonte à l’époque la plus éloignée ; un des premiers qui en ont ensuite parlé et ont visité les rives du Nil-Blanc, est M. Linant, dont on ne saurait trop apprécier les services rendus par lui à la géographie[5]. Le célèbre cheykh Ibrahim (Burckhardt) a traité du pays en peu de mots, ainsi que le docteur Edouard Ruppell, et plus tard, M. Joseph Russegger, le botaniste Kotschy, enfin, tout récemment, M. Pallme en quelques pages[6]. Celui-ci convient au reste que l’intérieur du Dârfour, l’un des États les plus étendus de l’Afrique centrale, est totalement inconnu. Pour ne rien omettre de ce qui est arrivé à ma connaissance, jusqu’à présent, je rappellerai qu’un voyageur espagnol fut rencontré en Abyssinie par M. Antoine d’Abbadie, revenant, disait-il, du Dârfour ; j’ignore son nom, comme les observations qu’il a pu faire. L’encyclopédie géographique du savant docteur Hughes Murray, livre justement estimé, ne donne qu’une idée inexacte du Dârfour[7] : la description d’Adrien Balbi, quoique antérieure, est moins éloignée de la vérité. Je dois mentionner enfin un abrégé de l’histoire du Dârfour, au 2e volume de l’ouvrage de MM. de Cadalvène et Breuvery[8].
Le peu d’étendue des observations de Browne lui-même, le seul témoin oculaire, le défaut de développements dans les récits faits à d’autres voyageurs, surtout l’importance de ce pays vaste, riche et peuplé, ses relations naturelles avec la vallée du Nil et son ancien commerce avec l’Egypte, faisaient désirer depuis longtemps une relation nouvelle, plus complète et plus satisfaisante, écrite de visu, dégagée de l’incertitude qui plane sur les récits des Djellabs ; car c’est presque toujours à cette source qu’ont puisé les écrivains dont j’ai parlé. Tels sont les motifs qui m’ont fait accueillir avec empressement la proposition de M. le docteur Perron, directeur de l’Ecole médicale d’Egypte, de publier la relation d’un voyage au Dârfour, exécuté, il y a quelques années, par un musulman instruit, bon observateur, homme d’esprit et lettré, chez qui les préjugés de caste n’ont pas étouffé le sens droit et l’amour de la vérité. J’ai pensé, en lisant cette relation, qu’elle ajouterait beaucoup aux notions qu’on possède jusqu’à présent, et qu’elle serait d’un véritable secours pour ceux qui entreprendront un voyage dans cette contrée reculée, que l’on peut regarder comme la porte du Soudan. Les préparatifs d’une expédition égyptienne au Dârfour, pour la restauration du sultan Abou-Madian, me semblaient ajouter encore à l’opportunité de cet ouvrage. Enfin, cette publication me paraissait pouvoir aider à quelques égards à la solution du grand et éternel problème de la source du Nil et du cours des eaux dans toute cette région vers le voisinage de l’équateur ; en effet, d’après plus d’un rapport digne de foi, des cours d’eaux considérables venant du sud-sud-ouest et du sud-ouest, se rendent dans la vallée du Nil supérieur.
On sait qu’il est très-difficile de pénétrer dans le Dârfour, à tous autres du moins que les mahométans. De grands dangers menacent tout Européen qui aura atteint Kobeyh ou Tendelty ; il y a surtout des contrées où domine dans le peuple une barbarie aveugle ; à Kobeyh même, presque chaque jour est signalé par un assassinat. On verra par l’aventure arrivée dans les monts Marrah à l’auteur de cet ouvrage, tout musulman qu’il était, et quoique porteur des firmans du sultan, quels périls doivent courir les voyageurs chrétiens[9]. L’occupation du Kordofân par les troupes égyptiennes, depuis l’expédition d’Ismayl-Pacha, n’a fait qu’ajouter à l’éloignement des gens du Dârfour pour les étrangers. « En ce moment, dit M. Pallme, le plus récent de tous les écrivains sur le Kordofan, un voyageur pourrait gagner le Dârfour, mais il n’en reviendrait pas, parce que le sultan régnant regarde tout homme blanc comme un espion de Mohammed-Aly. Un Européen y est mort, il y a huit ans ; c’était un renégat ; il jouissait à la cour d’une haute faveur. » Il est donc possible qu’on attende longtemps encore la relation d’un voyageur d’Europe, muni des connaissances qu’on exige de ceux qui parcourent un pays inexploré. Tous ces motifs m’ont fait penser qu’on accueillerait avec quelque intérêt le récit du cheykh Mohammed-el-Tounsy. Le lecteur jugera, par les détails de mœurs observées avec sagacité et par le reste de la description, si son récit est en effet digne d’attention.
IIo Le cheykh Mohammed-el-Tounsy. — Je dois maintenant faire connaître la personne même du voyageur. Le cheykh Mohammed-el-Tounsy est originaire de Tunis, comme l’indique son surnom. Il est né l’an 1204 de l’hégire (l’an 1789). Après avoir étudié les sciences arabes dans les meilleures écoles, il partit pour aller rejoindre son père, Omar-el-Tounsy, qui s’était rendu au Kaire l’an 1207 de l’hégire (1792) ; à son arrivée, il trouva Omar parti pour le Soudan ; c’est alors qu’un ami de son père emmena au Soudan le jeune Mohammed, qui arriva à Tendelty l’an 1218 (1803), vers l’époque de la mort du sultan Abd-el-Rahmân. Omar avait poursuivi son voyage encore plus loin ; il était au Ouadây, où Mohammed plus tard alla le rejoindre.
Celui-ci est resté près de huit ans au Dârfour, jouissant des plus grandes facilités et de la protection du sultan Mohammed-Fadhl. Il devait ces avantages au crédit dont son père avait joui pendant son séjour, recherché par le sultan pour son savoir et son mérite. De plus, son oncle Tâher, parti pour le pèlerinage de la Mecque en 1207 (1792), se trouvait au Dârfour à l’arrivée de Mohammed, et y tenait aussi un rang distingué. En 1220 (1805), Mohammed obtint des firmans pour parcourir tout le pays, et notamment les monts Marrah.
Mohammed resta plus d’une année au Ouadây ; ce n’est qu’après un séjour au Soudan de près de dix années qu’il partit pour Tunis. Plus tard, il retourna de Tunis au Kaire ; il fit ensuite partie de l’expédition de Morée comme ouâezh, c’est-à-dire aumônier de régiment.
A son retour, en 1247 (1832), il fut nommé réviseur et correcteur à l’Ecole de médecine d’Abou-Za’bel ; c’est là que l’a connu, pour la première fois, M. le docteur Perron, en arrivant de France ; son érudition, sa franchise et son intelligence, lui avaient acquis une excellente réputation. Avec l’appui du général Edhem-Bey, aujourd’hui ministre de l’instruction et des travaux publics, un des hommes les plus éminents de l’Egypte actuelle, le cheykh Mohammed-el-Tounsy fut nommé réviseur en chef. Dans cet emploi, il a donné une grande activité pour sa part à la publication des livres traduits des langues de l’Europe : on sait que l’imprimerie du Kaire a déjà produit environ trois cents ouvrages.
C’est lui que le nakib el-Achraf a chargé de réviser l’édition du camous, autrement du dictionnaire arabe de Firouz Abâdi, récemment imprimé à l’imprimerie du Kaire. Le texte a été collationné sur le Camous, imprimé à Calcutta. Mohammed-el-Tounsy s’est servi de son exemplaire, corrigé ou complété d’après sept ou huit autres. Telle est la biographie succincte du voyageur, à qui nous devons la nouvelle relation du Dârfour.
Ici, il n’est peut-être pas superflu de prémunir le lecteur contre l’impression que doit naturellement produire le style oriental de l’auteur. Dans un ouvrage d’imagination, l’on s’attend à cette forme de langage : dans un livre d’histoire et dans une narration de voyage, où la vérité est le principal mérite, on est disposé à la regarder comme suspecte d’exagération. On trouvera sans doute dans ce voyage des traits d’imagination, mais presque jamais dans les récits ; c’est dans les allusions à des ouvrages de poésies. La forme est assez souvent poétique, le fond est toujours réel ; partout où le voyageur s’est trompé, l’on voit qu’il a erré de bonne foi. La candeur de langage et la naïveté du narrateur commandent la confiance ; quand il n’a pas vu de ses yeux, il le dit, et cet avertissement suffit au lecteur intelligent. Ce qu’on lui a raconté, il le rapporte sans le garantir : pourrait-on pas dire (sans autre comparaison), que c’est là ce qu’on loue dans le père de l’histoire ?
Il y a bien en quelques passages des marques de cette crédulité qui tient aux idées religieuses des musulmans, par exemple sur la divination et sur certains faits magiques ou miraculeux ; les sectateurs de Mahomet ne sont pas malheureusement les seuls hommes accessibles aux préjugés, aux idées superstitieuses. Le cheykh Mohammed est un homme très-religieux ; dans ce qui sort des lois de la nature, il n’y a rien qui l’étonne ; la puissance divine étant sans limite, il trouve tout simple qu’elle suspende, quand il lui plaît, les lois qu’elle-même a posées. Quant à l’ignorance des notions scientifiques dont tout Européen est imbu, personne n’en fera un crime à un mahométan dont l’instruction, à peu d’exception près, n’admet pas ces connaissances. Nous avons donc cru devoir respecter cette naïveté de langage, conservée dans la traduction toute littérale de M. le docteur Perron.
On trouvera peut-être que cette relation laisse à désirer sous plusieurs rapports, et qu’elle présente des lacunes, par exemple, sur l’idiôme fôrien[10] : j’essayerai, à la fin de cette préface, d’y suppléer. On pourra voir un autre défaut dans l’abus des répétitions. Cette figure est familière aux écrivains arabes ; ils aiment à présenter une réflexion sous plusieurs faces, à multiplier les exemples et les citations ; mais ce que nous appelons redondances n’est pour eux qu’un luxe d’éloquence ; le lecteur et l’auditeur arabe s’y plaisent également. Je dois prévenir encore un dernier reproche ; l’auteur se laisse aller parfois à des peintures un peu libres. Bien que nous ayons supprimé des traits qui eussent blessé la délicatesse du lecteur français, il a fallu cependant ne pas trop décolorer un tableau de mœurs, jusqu’à le dénaturer. En aucun temps, les Orientaux n’ont eu sur la pudeur les mêmes idées que nous, bien que cette vertu ne leur soit pas étrangère.
Il faut donc ne pas perdre de vue, en lisant cet ouvrage, qu’il ne peut ressembler à une relation écrite à l’européenne ; que c’est un homme de l’Orient qui parle ; qui, en nous transmettant ses impressions, n’a pas la même tournure d’esprit, les mêmes idées que nous sur les hommes et sur les choses, ni la même manière de voir sur le goût, sur les mœurs, sur les habitudes et sur une foule de sujets. Ce livre sort de la classe des voyages ordinaires et un autre titre peut-être lui aurait convenu ; toutefois, sans vouloir en exalter la valeur, je signalerai les prologues qui sont en tête des chapitres et sont assez souvent remarquables par la pensée philosophique, tout empreints qu’ils sont d’ailleurs de la teinte religieuse, couleur qui domine presque toujours chez les Arabes les compositions littéraires.
IIIo Climat, animaux, productions. — Il convient maintenant de jeter un coup d’œil sur l’état physique du pays, sa population et ses usages : cet aperçu fera voir quel genre d’intérêt s’attache à l’étude du Dârfour. Les saisons ne sont pas seulement très-différentes des nôtres ; elles le sont beaucoup aussi de celles de l’Egypte. Il n’y a proprement que trois saisons, le printemps, l’été, l’hiver ; la première correspond à l’automne et à l’hiver d’Egypte, l’été à son printemps, l’automne à son été ; autrement, les saisons, au Dârfour, sont en avance de trois mois sur les saisons de l’Egypte, mais l’automne n’a que deux mois environ. L’été du Dârfour tombe en mars, avril, mai et juin ; l’automne en juillet, août et septembre ; suit l’hiver, qui semble se confondre avec l’automne ; le printemps, appelé Deret, est en décembre, janvier, février[11]. L’automne du Dârfour est la saison des pluies ; les plus longues pluies (ou les plus longs automnes) sont de soixante et quinze jours ; aussitôt les pluies commencées, commencent les semailles.
Les phénomènes météorologiques sont curieux et mériteraient d’être étudiés par des observateurs physiciens. On remarque quelquefois, pendant les grandes pluies, quatre et cinq arcs-en-ciel à la fois, et, si l’on en croit le cheykh, on voit ces bandes se redresser en ligne droite, ce qui ne peut venir que d’une illusion d’optique. Ceux, dit-il, qui ont du fer sur eux ne sont jamais atteints de la foudre ; mais il l’a seulement entendu dire. Il y a dans les plaines d’immenses mirages. Ces récits et d’autres encore ont besoin d’être vérifiés, et ce qui y a donné lieu doit être observé attentivement. Le Dârfour abonde en productions végétales et en sel fossile ; il abonde aussi en bestiaux ; les pâturages des montagnes, telles que le mont Marrah et d’autres lieux encore, comptent un si grand nombre de vaches laitières, qu’on est obligé de verser le lait superflu et qu’il y a, à la lettre, des étangs et des ruisseaux de lait. Les bêtes fauves, la girafe, l’autruche, la gazelle, le teytel, l’éléphant, le buffle, l’hyène, le rhinocéros, le lion, etc, sont en grand nombre et occupent une multitude de chasseurs, qui forment une sorte de caste particulière.
La richesse végétale est extraordinaire, il y a une immense quantité de grains, de légumes, de plantes utiles, d’arbres à fruits, de productions végétales de toutes sortes. Les plantes économiques, médicinales, tinctoriales se rencontrent en foule ; il y a aussi des végétaux à vertus singulières, comme le châlaub, arbre dont on mâche la feuille pour faire disparaître de la bouche l’odeur du vin[12] ; propriété qui n’est pas inutile dans un pays où l’usage des boissons fermentées, quoique prohibé à l’époque du voyage, était pourtant presque général ; elle est surtout à l’usage des grands qui, lorsqu’ils sentent le vin, n’oseraient se présenter devant le sultan[13]. Il y a une plante appelée le kyly, dont le fruit sert pour les épreuves judiciaires ; on fait boire à l’accusé de l’eau de kyly ; s’il est innocent, on dit qu’il la vomit incontinent ; coupable, il peut la boire impunément.
Le dagarah remédie sur-le-champ à l’inflammation des yeux et calme les ophthalmies les plus violentes. Il y a un suc de plante (autre que le hennéh) à l’aide duquel on peut faire changer de couleur le poil d’un cheval, ce qui sert merveilleusement aux voleurs. Je ne parle pas ici des vertus magiques attribuées à certaines plantes par l’ignorance et la crédulité ; mais le nombre des végétaux et des racines qui ont quelque propriété utile ou singulière est tel qu’il existe une classe d’hommes exclusivement occupés de leur recherche, et même ils tiennent école ; on les appelle morâkyn, c’est-à-dire en arabe raciniers, si l’on peut faire ce mot.
En terminant ce paragraphe sur les animaux et les productions du pays, je crois devoir signaler une lacune qui sera remarquée par le lecteur attentif, surtout s’il est au courant des dernières nouvelles scientifiques. Le voisinage du Ouadây et du Dârfour permettait au cheykh Mohammed-el-Tounsy d’entendre citer, sinon de voir par lui-même un certain animal unicorne autre que le rhinocéros, que plusieurs témoignages unanimes assurent exister dans la première de ces deux contrées, dans le Dâr-Rounga et dans d’autres encore. Il ne faudrait pas qu’on opposât le silence du cheykh à ceux qui affirment l’existence de l’animal, et notamment à M. Fulgence-Fresnel, à qui on doit des recherches curieuses et approfondies sur ce sujet[14]. Il s’agit ici de l’animal vulgairement nommé licorne, qui n’est peut-être pas un être aussi chimérique qu’on le croit ordinairement, mais dont la description a été mêlée de traits fabuleux ; ou bien, comme le dit judicieusement le savant orientaliste, formée de traits empruntés à des animaux différents. Quiconque lira attentivement ses deux lettres, écrites de Djeddah, restera convaincu que les Africains qui lui ont fait le portrait de l’animal nommé aboukarn[15], c’est-à-dire la bête à une corne, que ces hommes, dis-je, les uns de Rounga, les autres du Ouadây, se sont accordés parfaitement sans s’être concertés ; qu’ils ont tous décrit et défini un animal distinct du rhinocéros, et que cet animal a sa corne principale implantée sur le front, non pas sur le nez ; corne mobile, susceptible de s’incliner et de se redresser, et de devenir rigide, c’est-à-dire une arme terrible pour sa défense ; les autres caractères de l’animal ne sont pas moins saillants. Le docteur Ed. Ruppell, célèbre voyageur et docte naturaliste, étant au Kordofan, entendit parler d’un animal analogue, et il n’hésita pas, d’après les rapports des natifs, à en faire mention dans ses lettres au baron de Zach[16]. On voit, d’après la carte du sultan Teïma, dans l’ouvrage de MM. de Cadalvène et Breuvery, que l’on fait au Dâr-Rounga le commerce des cornes d’un certain monocéros appelé aussi licorne par ces voyageurs. M. Kœnig, un des premiers Français qui ont voyagé au Kordofan, ayant entendu faire la description de ce quadrupède armé d’une corne sur le front, l’a nommé licorne également. Or, le Dârfour ayant dans son territoire des rhinocéros, et faisant lui-même avec l’Egypte et d’autres pays le commerce de cornes de rhinocéros, il s’agit sans doute, dans la note inscrite sur la carte du sultan Teïma, de la corne d’un autre animal, que les Fôriens tirent par voie d’échange du Dâr-Rounga et du Dâr-Ouadây (ou Borgou). C’est peut-être une circonstance à ajouter aux faits dont M. Fresnel a fait usage. Je ferai remarquer encore que les chasseurs au Dârfour se servent du même moyen pour tuer les bêtes fauves que les Bourgâouis pour tuer l’aboukarn.
IVo Usages, mœurs et coutumes. — La relation du cheykh Mohammed, soit dans l’introduction, soit dans le voyage, fournit une description suivie des usages et des coutumes des Fôriens. C’est surtout dans cette peinture que se montre son talent d’observation ; quoique écrite avec simplicité, elle me paraît donner une idée juste et complète des mœurs du Dârfour : il semble, en lisant les scènes qu’il décrit avec un grand soin, avec des détails circonstanciés et un choix judicieux, il semble, dis-je, qu’on assiste aux fêtes, aux cérémonies, aux jeux, aux divertissements, aux exercices des habitants, surtout aux danses du pays, qui sont très-variées. On entre dans leur vie intérieure, on apprend à bien connaître leurs habitudes, leurs idées, leur caractère jovial, leurs goûts licencieux. Il traite en outre de leurs maladies et des remèdes en usage. La condition des femmes est définie avec tous les développements qui peuvent en donner l’intelligence ; un musulman seul pouvait observer de près toutes ces choses, et il fallait, pour le faire, une longue résidence, comme a été celle du cheykh. Il n’est pas moins instructif sur ce qui regarde l’administration et le gouvernement. Les coutumes sont le plus souvent bizarres, notamment celles du mariage ; ainsi, lorsqu’une demande est formée, et que le fiancé est agréé, les parents des deux parties ne se voient plus ; fussent-ils amis auparavant, ils doivent désormais s’éviter et se fuir, non-seulement les deux pères, les deux mères, mais les autres parents. Chacun des deux fiancés doit aussi éviter le père et la mère de l’autre, et ceux-ci doivent également fuir les fiancés réciproquement. Cette contrainte cesse après la cérémonie.
La femme ne mange jamais devant son mari ; le faire serait inconvenant.
La consommation du mariage ne peut avoir lieu qu’après sept jours.
Les femmes prennent part aux cérémonies, aux affaires, à toutes les occupations des hommes ; à toutes, excepté le métier de la guerre.
Le sultan est inviolable, et cette inviolabilité est absolue ; elle s’étend à tout individu du sang royal. Toute atteinte à la vie d’un membre de la famille régnante est punie comme le plus grand des crimes. Si le coupable est ignoré, ou s’il a échappé, les habitants du lieu sont responsables ; le village est mis à feu et à sang.
Il y a un officier de la couronne (un des plus élevés en dignité), qui, s’il survit au sultan tué à la guerre, doit être étranglé immédiatement. Ce personnage a pour nom le col du sultan ; les grands emplois ont un nom tiré ainsi des parties du corps du prince.
Les voyages du sultan avec ses troupes donnent lieu, en paix ou eu guerre, à un usage singulier. Il faut que son quartier et ceux de toute sa suite soient disposés absolument de la même manière qu’au Fâcher, c’est-à-dire dans la ville royale. Les tentes doivent être toutes dans la même position relative et dans la même direction. Il en est de même de celles de tous les fonctionnaires civils et militaires, et de tous ceux qui accompagnent le sultan ; de telle façon que le campement a l’aspect même de la ville. Cette pratique a pour but de faire trouver sur-le-champ toute personne à qui l’on a affaire.
Le signal des semailles donné solennellement par le sultan rappelle une fête de la Chine et même un usage de l’Egypte ancienne : cette remarque a été faite par Browne.
Les fous et les bouffons sont d’usage à la cour de temps immémorial ; ils forment une sorte de corporation et portent un nom particulier. Comme chez nous, sous Philippe le Bel ou Charles V, ils ont le privilége de dire tout ce qui leur passe par la tête, et peuvent mortifier et insulter impunément les hommes les plus élevés en puissance. Je dois renvoyer à l’ouvrage pour tout ce qui concerne la moralité des Fôriens, leurs préjugés, leurs vices et leurs erreurs. Ils croient aux génies familiers et ils ont foi en la sorcellerie ; les magiciens, disent-ils, ont le pouvoir de se transformer ; ils peuvent mettre en état de catalepsie et même de léthargie ; là, nos contes de fées sont pour ainsi dire continuellement en action.
Beaucoup de ces idées, de ces pratiques, de ces usages, sont communs au Ouadây, royaume voisin du Soudan, où le cheykh Mohammed a habité en sortant du Dârfour. En attendant la relation spéciale qu’il a écrite sur cette contrée, il en fait connaître ici plusieurs particularités non moins curieuses à étudier.
Aussitôt que le sultan du Ouadây est arrivé au palais où il doit rendre la justice, on arbore, en guise de signal, un drapeau sur le faîte du bâtiment, et tout le monde est averti au loin de la présence du sultan et de l’ouverture des assises.
Je ne parlerai pas davantage de l’exposition que fait le cheykh de ce qui regarde l’histoire du pays, les lois, les moyens d’échange usités pour le commerce, les mesures en usages, l’agriculture, l’industrie, et je passe à la géographie du Dârfour.
Vo Géographie du Dârfour ; bassin du Nil-Blanc. — Nous ne connaissons avec quelque certitude qu’une seule position géographique dans le Dârfour : c’est celle de Kôbeyh, que Browne a déterminée ainsi : Latitude nord, 14° 11′ ; longitude à l’orient de Greenwich, 28° 8′ (à l’orient de Paris, 25° 48′). Cette ville, selon lui, était, en 1794, la capitale du Dârfour ; cependant, quatre années auparavant, Tendelty était déjà la résidence impériale et l’est encore aujourd’hui probablement. On ne connaît point exactement l’étendue du Dârfour, ni la situation précise des lieux ; aussi n’a-t-on pas ici la prétention d’en donner une carte proprement dite. Le tracé qu’a fait le cheykh Mohammed-el-Tounsy de mémoire, et l’esquisse beaucoup plus complète qu’a construite avec tout le soin possible, M. le docteur Perron, d’après les déclarations et sous les yeux du voyageur, font seulement connaître l’existence d’un grand nombre de lieux, de montagnes, de cours d’eaux, de tribus arabes ; de plus, les noms y sont plus nombreux et plus exactement écrits qu’ils ne l’avaient été jusque-là.
Pour traverser le Dârfour dans toute sa longueur, c’est-à-dire du nord au sud, il faut quarante-neuf à cinquante journées de marche ; on arrive ainsi à la limite nord du vaste pays qui porte le nom de Fertyt, et qui n’est pas borné (comme on le voit ordinairement sur les cartes), à un petit territoire de ce nom ; ce pays, au reste, est beaucoup moins civilisé que le pays de Fôr.
La largeur du Dârfour, de l’est à l’ouest, est de quinze journées jusqu’à la partie déserte, sans parler du territoire occupé par de nombreuses tribus arabes établies aux frontières, surtout du côté de Kordofan.
On trouvera dans l’ouvrage une description topographique suffisamment détaillée et qu’on doit croire exacte, d’après les informations que le cheykh s’est procurées, d’après ses voyages dans l’intérieur, et d’après ses observations personnelles de visu.
Le cours des eaux est ce qui intéresserait le plus ; mais il règne un peu d’obscurité sur ce point, et la carte présente plutôt des problèmes à éclaircir que des questions résolues. Aucun courant fluvial, d’après la carte, ne semble entrer dans le Dârfour, et aucun ne semble en sortir ; cependant, d’après les cartes de Browne, il n’y aurait obstacle à la marche des eaux, entrant ou sortant, ni au nord-ouest, ni au sud-est. Browne n’a figuré de montagnes qu’au sud-ouest et au nord-est ; et, quant au mont-Marrah, il lui a donné une très-petite étendue. La carte, dessinée d’après le cheyk Mohammed, au contraire, présente une longue chaîne presque continue du nord au sud, et qui explique bien pourquoi le Dârfour n’est traversé par aucune rivière. Toutefois, on ne sait pas encore bien ce que devient le grand courant appelé Bâré, qui sort des monts Marrah après les pluies diluviales, longe la chaîne à l’ouest et disparaît ensuite. Et comme le sultan Abou-Madian prétend que d’un point, sis à l’est du Dârfour, entre le territoire des Beny-Rezeygat et celui des Macyryeh-Rouges, il sort une grande rivière se dirigeant vers le Bahr-el-Abyad ; comme d’un autre côté le cheykh ne décrit, ne trace aucune montagne élevée ni d’aucune sorte, à l’est du Dârfour, par conséquent pas d’obstacle au cours des eaux, ne pourrait-on pas admettre cette idée, que le Bâré, après avoir contourné au sud les extrémités des monts Marrah, se porte vers le Dâr-Djenguéh, où sont des pâturages ; que les eaux se répandent dans les vastes marais de Baradjaub au voisinage, et continuent leur route à l’est, et bientôt au sud-est, pour rejoindre le Bahr-Kei-lak[17] ou le Bahr-el-Ada, affluent du Nil-Blanc vers le 9° degré. Ces grands marécages ne figurent sur aucune carte, et si on s’en rapporte au nouveau tracé, ils auraient dix journées d’étendue ; en réduisant cette mesure, probablement exagérée, il resterait toujours que ce quartier est d’un niveau peu élevé, comparativement aux monts Marrah, et que les pluies peuvent y porter un grand cours d’eau s’écoulant au bassin du Nil-Blanc. On aurait là, dans cette hypothèse vraisemblable, une des sources du grand fleuve.
Dans le nord, un autre cours d’eau moins important sillonne la vallée de Kou, non loin de Tendelty et de Marboutah. C’est un torrent qui, au moment des pluies tropicales, s’écoule entre Djedyd-el-Sayl[18] et le mont Greiwed, et probablement de l’est à l’ouest, puisqu’il est moins considérable à l’est de Tendelty. Quoi qu’il en soit, il forme un vaste lac pendant et même après les hautes eaux. De ce côté, il n’y a pas de cours d’eau continu.
D’après de certains rapports, il devrait y avoir au Dâr-Témourkéh, c’est-à-dire dans le sud, à l’extrémité opposée du Dârfour, un courant considérable appelé Kolol, sortant des montagnes Toumourkiéh, dirigé vers l’ouest, traversant le Dâr-Marrah et allant au loin, sous le nom d’Ez-zoum, se jeter dans le Kadada (ou Ilès). Celui-ci est un affluent de Bahr-el-Abyad et traverse le Fertyt. On parle même d’un immense lac, appelé aussi Bahr-el-Abyad ou Mer Blanche[19], situé à une très-grande distance au sud de Ouârah, et communiquant lui-même, dit-on, avec le fleuve ou le Nil-blanc ; le Kadada ou Ilès aurait de l’eau toute l’année[20]. Il me paraît résulter, non de ce rapport seul, mais de sa conformité avec les autres données existantes, que le Bahr-el-Abyad reçoit au moins deux affluents venant des régions de l’ouest et du sud-ouest ; les points élevés des régions orientales ne sont donc pas les seuls qui versent dans le bassin du Nil-Blanc. Il existe aussi un affluent venant du sud, d’après le rapport fait à M. d’Arnaud par les gens de Comboh, lieu situé à une journée et demi au midi du terme de l’expédition des sources du Nil. Jusqu’à présent, au reste, on ne sait point au juste quelle est l’importance de la rivière que les naturels ont dit à ce voyageur venir de l’est et du nord-est ; (M. d’Arnaud et ses compagnons étaient alors au 4e degré 42′ de latitude nord). Il n’a pas eu le loisir de reconnaître la dépense d’eau de cet affluent. On ignore également, il est vrai, la dépense des affluents opposés ; mais il est difficile de révoquer en doute leur existence, et le fait seul des différentes dénominations qu’ils portent me paraît concluant. Tous les rapports les placent dans l’occident du Bahr-el-Abyad ; ce sont le Ke-ilak, le Bahr-el-Ada, l’Ilès, le Bahr-Eleiss, le Kadada, etc., qui sans doute ne constituent pas autant de rivières distinctes ; ajoutons la rivière énigmatique dessinée par Browne sous le nom de Misselad, et qu’on ne peut guère identifier avec le Bahr-el-Ada ; puis la grande rivière qu’Abdallah de Borgou et Ibrahim de Rounga ont dit à M. Fresnel traverser tout le Fertyt et se jeter dans le Nil. Le Kadada, selon le même Ibrahim, n’est jamais à sec. Il faut remarquer encore, avec cet orientaliste, que le Fertyt n’est pas un petit pays limitrophe au Dârfour, comme le représentent les cartes ; c’est une dénomination générale, appartenant à une vaste région au sud de ce royaume, peuplée par des hommes non convertis à l’islamisme ; elle embrasse les pays de Banda, Gonga, Gnâm Gnâm et autres contrées au sud de Dâr-Koula, et habités par des païens.
L’on ne connaît pas la ligne de partage des eaux qui enferme le bassin du Nil du côté de l’ouest, bien qu’elle ait été dessinée récemment par un habile géographe, M. Zimmermann, mais un peu arbitrairement ; on ignore d’ailleurs l’existence d’une contrée montagneuse pouvant arrêter la course des rivières qui se portent de cette région vers l’orient ; motif de plus de ne pas rejeter tous ces rapports, appartenant à des époques bien différentes, à des hommes étrangers les uns aux autres, et cependant tous concordants.
Celui du sultan Teïma (du Kordofan) est d’accord avec tous les autres dans son fait principal, savoir : l’écoulement d’une ou plusieurs rivières venant du côté du Dârfour et allant vers l’est. Selon le sultan Teïma (c’est ce que nous apprennent MM. de Cadalvène et Breuvery), deux rivières partent du Dârfour : la première, sous les noms de Ouâdy-Solongo, Rahad-el-Ahmar et El-Nileh ; la deuxième, sous les noms de Bahr-Guendi, Bahr-el-Olou, Bahr-el-Ada, Bahr-Eleiss, qu’on dit être le vrai Nil ; ces deux rivières se rejoignent avant de tomber dans le Bahr-el-Abyad.
Cette conformité a d’autant plus de signification, que le sultan Teïma est d’accord avec Ibrahim de Rounga sur deux autres points ; l’un, qu’il y a une rivière dite Bahr-Azoum (ou Ozhum) à l’ouest du Dârfour et du Dâr-Rounga ; l’autre, qu’au sud du Dârfour, à une très-grande distance de Djebel-Chala (Dâr-Schala de la carte jointe à cet ouvrage), il existe une grande rivière. Autre conformité : selon Ibrahim de Rounga, la rivière prend naissance dans un grand lac appelé, comme le fleuve, Bahr-el-Abyad, à trois mois de distance au sud de Ouârah (Ouadây) ; et, selon Teïma, elle est à quatre mois au sud du Dârfour ; on peut s’en tenir aux trois mois de marche, ou bien 86 étapes, comme dit Ibrahim.
En méditant sur tous ces traits géographiques, est-il possible de ne pas y reconnaître, au moins en partie, ceux qui constituent la géographie d’Afrique suivant Ptolémée, et même la géographie des Arabes : c’est-à-dire, les sources du Nil à une distance très-reculée dans ces régions ; de vastes lacs ou marais, où les eaux se rassemblent et d’où elles sortent ; plusieurs points de départ très-distants l’un de l’autre ; enfin, de grands cours d’eaux venant du sud-ouest ? Dans un moment où tous les yeux sont tournés vers la recherche des vraies sources du grand fleuve de l’Afrique, où le souverain de l’Egypte prépare une nouvelle expédition, plus complète encore que celles qui ont déjà illustré son règne, j’ai pensé que ces rapprochements ne seraient pas déplacés et même sans quelque utilité. Il faudrait, en effet, que l’expédition eût assez d’hommes en état d’observer et de moyens convenables de navigation, pour remonter ces divers affluents de la rive gauche du Bahr-el-Abyad, à partir du 10e degré de latitude nord, et les remonter aussi haut qu’il sera possible, soit par eau, soit par terre.
Je ne puis qu’ébaucher ici un sujet aussi important que la question de la région du Nil et des limites du bassin de ce grand fleuve ; la place manquerait d’ailleurs pour le traiter à fond. Toutefois, qu’il me soit permis d’insister encore, et d’abord sur un point de critique. L’on n’a, en général, qu’une faible opinion de la valeur des témoignages des Arabes et de leurs écrivains, à cause de la réputation que leur ont faite leurs ouvrages de pure imagination, leur goût inné pour les fictions, la préférence qu’ont les hommes de cette race pour ce qui récrée agréablement l’esprit. Il y a pourtant, parmi ces auteurs, des hommes sérieux, des observateurs judicieux et graves, des écrivains pleins de raison et amoureux de la vérité : ne trouve-t-on pas très-souvent ces qualités dans El-Masoudy, dans El-Macrizy, dans Abd-el-Latyf, dans Ebn-Khaldoun, dans Abou-l-Fedà et d’autres encore ? Et pour ne pas sortir de la présente question, quel motif a-t-on de croire que les écrivains arabes se sont bornés à copier seulement les auteurs grecs, sur ce qui regarde notre fleuve[21] ? D’Anville a montré le contraire dans son célèbre mémoire sur la vraie source du Nil[22]. Croit-on que les hommes du pays (je parle de ceux qui sont établis dans la vallée du Nil, au moins depuis le VIIe siècle de l’ère vulgaire), successeurs de ceux qui entretenaient des relations de commerce avec l’Éthiopie et l’Afrique centrale depuis un temps immémorial, successeurs aussi des plus anciens maîtres de l’Egypte, lesquels, bien avant les Romains, les Macédoniens et les Perses, avaient parcouru l’Ethiopie supérieure[23], croit-on que ces hommes n’ont pas pu recueillir des renseignements exacts sur le cours du fleuve ? Pourquoi ne voir jamais en eux que d’agréables conteurs, ou des rêveurs fantastiques, ou de simples copistes ? La part de la fiction ou de l’exagération, j’en conviens, est bien souvent à faire dans leurs récits ; mais tout n’en est pas fabuleux, tout n’en est pas à rejeter. Nous voyons les Arabes, avec l’indépendance qui est propre à leur caractère, avec la force physique et morale qui les distingue, introduire partout leurs tribus ; ils s’établissent aux portes des différents états de l’Afrique, quand ils ne parviennent pas à les subjuguer, à y régner en maîtres ; ils imposent, le plus souvent, aux princes africains, avec l’islamisme, les conditions d’un commerce qui enrichit les tribus sans appauvrir le pays ; ils se font craindre enfin et respecter des natifs. Cette position morale des Arabes, jointe à leur intelligence, à leur sagacité naturelle, à la mémoire dont ils sont doués, toutes qualités incontestables, ne sont-elles point, en certains cas, un titre à notre confiance, soit que nous lisions leurs écrits, soit que nous écoutions leurs rapports ?
Abou-Madian, le prétendant au trône du Dârfour, homme intelligent, digne d’intérêt par les efforts qu’il a faits pour s’instruire, pour introduire un jour dans son pays des réformes utiles, Abou-Madian disait au docteur Perron, que de la partie des grands marais appelés Baradjaub, des eaux abondantes se rendent au Nil après les pluies, c’est-à-dire du côté de l’est ou du sud-est. N’est-ce pas la confirmation de la conjecture que j’établissais tout à l’heure ? Je regarde comme certain que quand un observateur, muni d’instruments, se portant à l’ouest du Nil-Blanc, vers le 5e ou 6e parallèle nord, atteindra le sayd du Dârfour, il trouvera que le sol va toujours en s’élevant notablement. Ajoutons encore quelques indications concluantes.
Le cheykh Ibrahim (Burckhardt, le savant voyageur), dans son ouvrage sur la Nubie, signale un grand courant venant de l’est du Dârfour et du nom d’Om-Teymam. Puis-je négliger ici le témoignage même du cheykh Mohammed-el-Tounsy, lui qui a séjourné près de dix ans tant dans le Dârfour que dans le Ouadây, quand il remarque que les pluies de ces contrées alimentent les crues du Nil ; que ces pluies venant à manquer, les crues sont faibles en Egypte, ce qui amène sécheresse, stérilité, disette dans les trois pays à la fois ? Il s’ensuivrait, selon moi, que le Dârfour appartient réellement au bassin du Nil[24] ; on en devrait dire autant de la partie septentrionale du Fertyt.
Ne dois-je pas citer aussi les curieux renseignements donnés à M. Kœnig, voyageur français en Egypte et au Kordofan, par un Baghermâouy (c’est-à-dire un homme du Baghermé) ? Une grande rivière, dit-il, du nom de Goula, se divise en deux branches, à huit journées au sud de Baghermé et en envoie une au nord-est, sous le nom d’Ambirkey, jusque dans le Nil, au pays de Denka et des Choulouks. Cette branche, à la hauteur de Dâr-Rounga, remonte un peu vers le sud-est ; détail qui concorde avec le tracé du sultan Teïma. D’autres rivières, dit-il encore, se réunissent pour aller tomber, avec le Goula, dans le Bahr-el-Abyad.
Certes, il ne faut pas accorder une foi aveugle aux renseignements recueillis de la bouche des indigènes ; mais quand on voit des hommes si différents, des peuples si éloignés, s’accorder tous sur un fait, et cela à des époques très-distantes, il est difficile de ne pas accepter le résultat commun de tous ces récits : c’est à savoir que des affluents considérables, partis de la région comprise entre le sud-sud-ouest et l’ouest-sud-ouest, viennent alimenter le Bahr-el-Abyad ou Nil-Blanc. Pour un de ces affluents au moins, le doute est impossible, puisque M. d’Arnaud a reconnu l’embouchure d’une rivière sur la rive gauche du Nil-Blanc, vers le 9e degré 1/2 de latitude nord, sous le nom de Keilak ; c’est bien là, je pense, le fleuve qu’Ibrahim de Rounga disait à M. Fresnel couler vers l’est, à travers le Fertyt, jusqu’au Bahr-el-Abyad. Le Fertyt commence au 9e parallèle ; nécessairement, Ibrahim venant de Dâr-Rounga, et allant en Arabie, passait près de cette rivière ou la traversait.
Je n’ai fait que nommer encore M. Pallme, voyageur allemand, le plus récent explorateur du Kordofan, qui y a résidé deux ans. Sa relation a paru depuis peu, traduite en anglais[25]. Un homme de Rounga, qui a voyagé en Europe, lui a rapporté ce qui suit :
« Le fleuve Blanc coule à travers Rounga, au sud du Dârfour ; très-large et peu profond dans la saison sèche, il n’est navigable qu’en radeaux ; de Rounga, il se dirige vers Bakkara, le pays de Jenky, puis Dynkè, où il reçoit une rivière tributaire ; après avoir coulé dans le pays des Jenky et des Chillouks, le fleuve Blanc entre dans le Sennâr et s’unit au Nil-Bleu. »
A l’égard de la source au-dessus de Rounga, d’autres natifs lui ont rapporté que le fleuve coule à travers Binga, Wuanga, Gulla et Banda. Des indigènes de Bornou et un natif de Binga se sont accordés à dire qu’une rivière appelée rivière de la Gazelle, coule à travers Banda, sous le nom de fleuve Blanc, à cause de la nature du sol qu’il baigne dans son cours[26]. Voilà encore un récit concordant avec tous les autres. Il faudrait même, d’après le rapport précédent, regarder cette branche, venant de Rounga, comme étant en quelque sorte le bras principal du Nil.
En résumé, si le Bahr-el-Abyad reçoit quelques affluents sur sa rive droite au-dessus du 4e parallèle nord, il me paraît incontestable, premièrement, qu’il en reçoit de plus considérables et en plus grand nombre sur sa rive gauche, qu’ainsi la principale source doit être cherchée entre le sud et l’ouest du point où s’est arrêtée l’expédition égyptienne en 1842 ; en second lieu, que la description succincte des Arabes et celle de Ptolémée (sauf les distances) demeurent vraies dans leur ensemble.
Il ne faut pas attacher trop d’importance au nom que les Arabes ont donné (probablement d’après Ptolémée) aux monts d’où surgit le grand fleuve, c’est-à-dire Djebel-Comri, nom que quelques-uns ont dérivé de Camar, lune. Il est possible, comme l’a remarqué Silvestre de Sacy, que ce nom doive s’écrire par Comr قُمر, et non par Camar قَمَر ; or ce mot de comr, dit-il d’après le Camous, signifie objet de couleur blanchâtre (ou verdâtre). Il ajoute que l’autorité d’Aboul-Fédâ repousse le sens de Djebel-Camar, mont de la lune[27]. Il ne faut donc pas s’étonner si, d’après le sultan Teïma et d’après les rapports des voyageurs modernes[28], le nom de Djebel-Comri, ou Djebel-Camar, est aujourd’hui inconnu dans le pays. Mais, jusqu’à ce qu’on ait atteint les points les plus élevés d’où le fleuve s’écoule, quel motif y a-t-il de négliger l’autorité du géographe d’Alexandrie, quand il s’exprime positivement ainsi : « ..... La montagne (de la lune) d’où les marais du Nil reçoivent l’écoulement des neiges...... Σεληνής ὄρος ἀφ’ οὗ ὑποδέχονται τὰς χίονας αἱ του Νεῖλου λίμναι.... » Ce passage, auquel on ne peut rien opposer de concluant, ne suffit-il pas à expliquer la nuance qui distingue les montagnes du lieu (d’après M. de Sacy) en même temps qu’il prouve sa grande élévation ? En fallait-il davantage pour justifier en quelque sorte la dénomination que les Grecs lui ont imposée, et le nom de Comr que, à leur tour, lui ont donné les Arabes ? Abd-el-Latyf, au reste, s’explique en ces termes : « Les rivières qui sortent des monts de la Lune se réunissent avec d’autres dans un même lac, qui est d’une très-vaste étendue, et c’est de ce lac que sort le Nil[29]. » Mais, encore un coup, ce n’est pas à l’aide du nom du lieu qu’il faut rechercher la vérité sur la source du Nil ; c’est uniquement par des considérations de géographie physique, c’est-à-dire par l’étude du terrain et par la configuration des bassins.
Espérons que la protection du prince qui a déjà tant fait pour illustrer son règne par cette découverte, ne négligera aucun des moyens qui doivent en assurer le succès, et qu’il mettra à la disposition des voyageurs tous les moyens dont ils ont besoin. Avant tout, il faut munir les voyageurs des instruments de précision nécessaires pour fixer la position des lieux ; mais, en outre, il est nécessaire qu’à bord de chaque navire qui remontera le fleuve, il y ait des chaloupes, barquettes et bateaux plats pour entrer dans les affluents et en suivre le cours, ainsi que je l’ai dit plus haut, et en même temps des hommes capables d’en faire la reconnaissance ; ils rapporteraient ensuite leur travail au chef de l’expédition, occupé de son côté à reconnaître le bras principal, les lieux d’habitation et les peuplades riveraines. Il est surtout à propos de remonter ainsi le cours de la rivière qui entre dans le Bahr-el-Abyad au 9e degré et demi de latitude, à travers de vastes marais.
Selon toute apparence, plusieurs affluents secondaires traversent le Fertyt, partent des environs de Dâr-Châla, de Dâr-Benda, etc., au midi du Dârfour ; si on les rencontrait jusqu’à leur origine ou près de là, on connaîtrait un pays neuf, tout à fait ignoré des géographes et des voyageurs européens, mais souvent traversé par les Africains musulmans qui vont en pèlerinage à la Mecque. L’on reconnaîtrait enfin la route des eaux qui versent à l’orient dans le bassin du Nil, et de celles qui versent à l’occident dans le bassin central de l’Afrique septentrionale, le lac Tchâd.
Le cheykh Mohammed-el-Tounsy a visité le Fertyt et s’y est avancé assez loin. Ce n’est pas, comme le remarque très-bien M. Fresnel (ainsi que je l’ai déjà dit), un petit pays au sud du Dârfour ; c’est toute une contrée, occupée par les nègres païens. Ceux qui, parmi les voyageurs, se porteront dans les pays situés à l’occident du fleuve Blanc, fixeront les idées sur ce qu’il faut entendre au juste par cette région qui semble se promener sur les cartes, s’étendre ou se restreindre au caprice des cartographes.
Bien d’autres points sans doute seront signalés à l’attention des explorateurs futurs, mais ce n’est point ici le lieu de poser des questions, de tracer des instructions : mon seul but a été de montrer l’état présent des connaissances, et de faire voir en quoi les notions du voyage du cheykh au Dârfour, combinées avec les relations les plus nouvelles, et les rapports récents des indigènes, peuvent fournir de secours et d’éléments aux voyageurs. Je ne doute pas que la description du cheykh ne serve à expliquer plusieurs choses qui, sans elle, resteraient inintelligibles ou obscures. Sa division générale du Soudan est conforme aux meilleures notions existantes ; dix contrées principales, en effet, constituent le Soudan : à l’orient, le Sennâr, le Kordofan, le Dârfour, le Ouadây ; au centre, le Baguirmeh, le Barnau, l’Adiguiz ; à l’occident, l’Afnau, le Dâr-Tounbouctou[30], le Dâr-Mella[31].
L’esquisse graphique du Dârfour, tracée par le cheykh Mohammed, la carte plus intéressante qu’a rédigée M. le Dr. Perron d’après ses renseignements, ne sont pas, je l’ai dit, des cartes proprement dites ; elles me paraissent dignes, cependant, d’inspirer de la confiance, et faites pour servir utilement aux voyageurs, pour les noms des lieux et leur succession, sans qu’on puisse y acquérir la connaissance des intervalles ou de l’orientation réciproque des lieux. Par exemple, les noms de Dâr-Goula, Dâr-Benda, Dâr-Kâra, etc. (lieux trop rapprochés d’ailleurs), sont les mêmes qui sont cités par M. Fresnel d’après des indigènes transportés à Djeddah. Les districts de Dâr-Routou, Dâr-Schâla et autres se retrouvent chez le sultan Teïma. Un mérite de cette carte sera de faire disparaître la confusion qui existe sur les cartes les plus récentes et les plus estimées, comme celle du savant voyageur Joseph Russegger (ost-Sudan, 1843), et celle de M. Zimmermann (ober-Nil-land, etc.). Le premier éloigne et présente comme distincts du Dârfour, le Dâr-Marrah et le Dâr-Fungara ; le second isole le Dâr-Abadyma du Dârfour et le place au loin dans un pays inconnu, terra incognita ; or, il se trouve que cette province est justement une des plus belles contrées de l’empire. L’essai de carte du Dârfour du Dr. Perron, aussi bien que la description du cheykh Mohammed, font voir que le Dâr-Marrah et le Dâr-Abâdymâ sont des provinces, des circonscriptions administratives du royaume de Dârfour : Browne ne les en avait pas séparés. Le même M. Zimmermann place le Djebel-Marrah de telle manière que cette grande montagne semble appartenir au pays d’Ouârah, c’est-à-dire de la capitale du Bergou (Dâr-Ouadây ou Dâr-Solayh) ; Cette même ville d’Ouârah y paraît distincte du Bergou, et semblerait appartenir plutôt, d’après le dessin de la carte, au royaume du Dârfour ; tandis que la nouvelle esquisse place un intervalle, un espace inhabité, un désert entre les deux royaumes. Enfin Tendelty, qui est le fâcher, c’est-à-dire la résidence du sultan de Dârfour, et qui, comme on va le voir, est à peu de distance de Kobbé (Kôbeyh) en est à près de soixante lieues sur la carte allemande[32] ! Il serait injuste de faire subir la même comparaison à la carte du savant docteur Henri Berghaus, publiée en 1826.
D’un autre côté, l’on ne trouve pas ici les noms des districts de Wanga et de Gnam-Gnam, que cite M. Fresnel ; mais ces lacunes ne sont qu’apparentes, parce que les lieux dont il s’agit sortent du cadre de la carte. Des critiques plus sérieuses pourront lui être adressées ; mais, encore un coup, on la donne plutôt comme un tableau figuré, une description graphique où l’on a rassemblé le plus de détails topographiques, de positions et de noms qu’il a été possible de le faire. On n’y a même pas mis une échelle de lieues, pour éviter toute fausse application des distances : pour la suppléer ici jusqu’à un certain point, je dirai que, d’après le cheykh, le Dârfour, y compris les provinces annexes, a en longueur environ quarante-neuf à cinquante journées de marche[33] du nord au sud ; ce qui suppose environ un intervalle égal à dix degrés de latitude ; et comme Kôbeyh est par 14° 11′ de latitude nord, il s’ensuit que le Dârfour (toujours avec les provinces-adjointes) doit être, à peu de chose près, compris entre les parallèles 15° 1/2 et 5° 1/2. Mais le Dârfour proprement dit, finissant avec Dâr-Farâougueh, et long de quarante journées seulement, doit se terminer au sud vers le septième parallèle et un demi-degré en sus.
L’orthographe des noms de lieux et de tribus diffère un peu dans la carte et dans le texte tel qu’il a été imprimé ; nous en avertissons le lecteur, pour qu’il ne soit pas surpris de ces légères différences, qui n’exigeront pas qu’on donne une synonymie ; ainsi le w de la carte est presque toujours écrit dans le texte u, ou[34] ; l’article al est écrit el ; le sch est exprimé par ch, le hh par h, et on a, en général, simplifié l’orthographe, pour rendre la lecture courante et plus facile ; la liste arabe des noms de lieux suppléera à tout. Le ckâf ou câf est transcrit par c, et le même, final, par q ; exemple : Boulâq, Halq-el-Ouâd, etc., comme dans les mots français coq, cinq. Ici je dois renvoyer le lecteur aux observations qu’a écrites M. le Dr. Perron lui-même, au sujet de son essai de carte, et qu’il est indispensable de lire ; elles sont placées à la suite des Notes et Éclaircissements.
VIo Population. — Les idées que l’on s’était faites jusqu’ici sur la population du Dârfour avaient grandement besoin d’être rectifiées. L’on ne peut savoir sur quelle autre autorité que celle de Browne s’est fondé l’auteur de l’Encyclopédie de géographie, ouvrage assez récent, pour réduire cette population à deux cent mille individus, c’est-à-dire moins du vingtième de l’estimation du cheykh Mohammed[35]. Browne lui-même déclare impossible de savoir quelle est la population du Dârfour, du Kordofân, du Dâr-Rounga et des autres royaumes voisins. Il est vrai que le voyageur anglais évalue à six mille habitants seulement la population de Kobbé (Kôbeyh), et à cinq ou six mille celle de huit à dix villes principales ; mais on sait trop combien Browne a été peu à portée de connaître l’intérieur du pays, presque toujours malade ou captif pendant la durée de son séjour. Kôbeyh seul, selou le cheykh, pourrait aujourd’hui fournir six mille hommes de guerre. Browne n’a pas même su que Tendelty était de son temps la ville principale ; il néglige un grand nombre de villes, beaucoup de districts fertiles, de contrées riches et peuplées. Le savant géographe Adrien Balbi, tout en puisant quelques traits dans le récit de Browne, est resté dans une judicieuse réserve et n’a point limité la population du Dârfour. Il a de plus signalé l’activité commerciale dont Kôbeyh est le centre.
Nous sommes plus éclairés aujourd’hui sur les peuplades du bassin du Nil, depuis l’expédition égyptienne aux rives du Bahr-el-Abyad ; on y a reconnu une population dense et compacte[36]. Kebkâbyeh (Coubcabia chez Browne) est un pays excessivement peuplé, regorgeant d’habitants, de riches marchands, indigènes ou venus du dehors. Le pays est riche, les habitations soignées ; il peut fournir trois mille hommes de guerre ; or, ce même lieu, selon Browne, n’aurait pas plus de cinq à six mille habitants, y compris les esclaves. Ces remarques n’ôtent rien au mérite du voyageur anglais, qui, sur d’autres points, avait bien vu et de la même manière que le cheykh a vu depuis. Les Fôriens ont un peu exagéré sans doute au cheykh Mohammed leur population et l’étendue du royaume, mais il paraît évident que Browne l’a beaucoup trop restreinte. Il y a au reste une circonstance qui peut contribuer à augmenter la population apparente : c’est le nombre des vieillards et l’âge avancé auquel ils parviennent ; toutefois, il est très-probable que le cheykh Mohammed a exagéré, mais de bonne foi, cette longévité ; c’est l’opinion du Dr. Perron, et je suis disposé à la partager : comment estimer l’âge avec quelque exactitude, dans un pays où personne ne sait positivement quand il est né ? Ainsi, que les octogénaires ne soient pas absolument rares au Dârfour, rien n’empêche de l’admettre ; mais que les centenaires et les hommes de cent vingt ans y soient communs, c’est ce qu’il est permis de révoquer en doute.
On ne trouvera peut-être pas dans cet ouvrage une distinction suffisante établie entre les différentes classes d’habitants sous le rapport du caractère de la physionomie, notamment sous le rapport de la couleur. Sous la dénomination de nègres se trouvent confondus, pour ainsi dire, tous les Éthiopiens ; on sait cependant que la différence de conformation est grande entre eux et les nègres proprement dits, tels que ceux qui habitent la partie ouest de l’Afrique équinoxiale ; la couleur elle-même diffère, quoique d’un noir foncé, du plus au moins ; mais tous les traits de la face, la conformation du front, la chevelure, les distinguent trop pour qu’on leur donne le nom de nègres, du moins tant que les habitants de la côte de Guinée et des pays au nord n’auront pas d’autre appellation. J’ai vu au Kaire et aux cataractes plusieurs indigènes du Dârfour ; quoique d’une autre teinte que les Abyssins, ils m’ont paru différer, tout autant que ceux-ci, des nègres proprement dits. Le lecteur peut s’assurer du fait lui-même en examinant le portrait d’Abou-Madian qui est en tête de ce livre ; par le front, par le trait du nez et par tous les traits du visage, cette figure s’éloigne absolument du type nègre. Or, ce personnage, de race royale, appartient nécessairement au véritable type fôrien. Il y a bien, de ce côté, même plus loin dans l’est, de véritables nègres, mais formant des tribus à part, vivant isolés et en guerre avec les Gallas, lesquels ont pour eux une grande antipathie ; on les appelle Chankalas. Enfin, beaucoup de nègres se voient dans le Dârfour, dans le Ouadây et dans les contrées voisines, parce qu’ils y sont importés à titre d’esclaves ; mais on doit se garder de les confondre avec les natifs. La taille extrêmement élevée, comme toute la constitution physique des populations que M. d’Arnaud a visitées sur le haut Nil-Blanc[37], est encore un trait caractéristique qui paraît appuyer cette distinction.
Je trouve chez le judicieux Burckhardt un passage qui vient appuyer la distinction que je viens de faire, et que j’ai exposée dans plusieurs écrits : « Les aborigènes, dit-il, se divisent en deux races distinctes, les noirs mahométans libres, qui, quoique évidemment d’origine africaine, ont des traits non entièrement nègres, et les nègres esclaves des pays idolâtres, qui ne se sont jamais mêlés avec les Arabes, et par conséquent ont conservé les traits africains. Les premiers, par leurs alliances avec les Arabes leurs conquérants, sont aujourd’hui entièrement mêlés avec eux ; mais aucun homme d’extraction arabe, en aucune partie de l’Afrique, ne s’allia jamais à une fille qui ne serait pas issue de parents libres[38]. »
Je dirai ici un mot sur une race influente, quoique étrangère au Dârfour, et que le cheykh Mohammed a fait connaître sous un jour nouveau. Je veux parler des Foullân ou Fellâtas. Cette tribu puissante y joue un rôle singulier, cause première, peut-être, de leur influence morale et religieuse et même politique. La sorcellerie et la magie sont en quelque façon leur domaine ; quoique répandus un peu partout, ils habitent principalement une grande plaine très-fertile dans la partie ouest du Dârfour, non loin des monts Marrah d’un côté, et de l’autre, d’un grand cours d’eau appelé Baré. Dans l’intérieur du Dârfour, il y a des villages tout peuplés de ces hommes qui, par leur adresse et leur esprit d’intrigue, parviennent aux premiers emplois, par exemple aux dignités de vizir et de mek (melik, roi). Un certain Foullân, melik de Foutâ, fut porté au vizirat par le sultan Abd-el-Rahmân. Selon le cheykh, le sultan des Foullân réside à Dâr-Mella. Il est curieux de voir cette race (qui, selon l’opinion de M. G. d’Eichthal, paraît n’être pas originaire de l’Afrique)[39], établie si loin de chez elle et exerçant dans le Soudan oriental une sorte de prépondérance ; la sorcellerie, c’est-à-dire, la magie blanche est, comme je l’ai dit, le domaine des Foullân au Dârfour, grâce à l’ignorance des natifs et à leurs idées superstitieuses.
VIIo Langage. — On pourrait désirer de trouver dans cet ouvrage quelques notions sur l’idiome usité au Dârfour ; à défaut d’un travail spécial du cheykh, je crois devoir, pour suppléer cette omission, présenter ici un recueil de mots qu’a rassemblés M. Kœnig dans son voyage au Kordofan. J’y joindrai, en les distinguant, les mots qui sont épars dans le voyage du cheykh Mohammed-el-Tounsy et quelques autres encore que j’ai réunis dans un travail sur les vocabulaires de l’Afrique nord-est ; ce qui m’a déterminé à remplir cette lacune, c’est que le voyage de Browne au Dârfour ne renferme pas même de vocabulaire des principaux mots en usage.
La langue parlée au Dârfour est mêlée de mots empruntés à l’arabe. Ce dernier idiome y est entré en même temps que l’islamisme, comme cela est arrivé en d’autres parties de l’Afrique. Outre les mots purement arabes, principalement ceux qui sont appliqués à la religion et aux rites, les termes métaphysiques et quelques autres, il y a encore une foule de mots formés d’un arabe corrompu, qu’il n’est pas toujours facile de discerner du vrai fourâoui, sans parler de ceux où les Fôriens ont seulement altéré la prononciation, faute de pouvoir articuler certains sons de la langue arabe, tels que le câf, qu’ils prononcent constamment gue. La liste que je donne, quoique débarrassée de beaucoup de mots arabes, en renferme donc encore un certain nombre tirés ou dérivés de cette langue. La différence qui existe entre les mots fôriens ayant la même signification, ou ayant un sens analogue, décèle sans doute des nuances que les voyageurs n’ont pas su ou pu reconnaître : par exemple, selon le cheykh Mohammed, le mot soum signifie demeure, et le mot toun signifie maison ; mais, selon M. Kœnig, le mot correspondant est ôro. Peut-être l’un de ces mots signifie habitation, demeure en général (au Dâr-Rounga, le mot est ttong). Coquille, selon le premier, se dit ouada ; selon le second, ogra ; le mot dur se dit kau et guior ; le mot grand, kourrâ et appay. Les mots rapportés par les deux voyageurs peuvent donc être admis également, mais dans des acceptions particulières. Quant aux mots tout à fait semblables, on peut les regarder comme certains, venant de sources diverses et recueillis en des temps différents.
Il est remarquable que l’idiome de Dâr-Rounga, pays assez voisin du Dârfour, diffère entièrement du fourâoui ; ce contraste n’est plus une singularité depuis qu’on l’a rencontré si souvent dans l’ancien et le nouveau continent. Par exemple, les noms de nombre sont tout autres dans les deux langues : les voici d’après le cheykh Mohammed-el-Tounsy et Browne ; je les ai fait suivre de vingt-cinq autres mots où les deux langues diffèrent non moins complétement. (Les nombres, dans le Ouadây, pays limitrophe, sont aussi tout différents.)
AU DARFOUR. AU DAR-ROUNGA.
Un dyk kadenda.
Deux ao embirr.
Trois ys attik.
Quatre oual mendih.
Cinq ôs »
Six sedacy subotikeda.
Sept sabah arabe ow.
Huit tamany arabe sabateïs.
Neuf tessah arabe atih.
Dix ouâyeh bûff.
Ane leil gussendê.
Bleu dikô endréng.
Bois âra unjum.
Cheval arkama filah.
Chaussure koula (sandale) boro.
Chien aço ming.
Eau kôrô tta.
Étoile origna beité.
Feu outon nissiek.
Homme ouedey kamerè.
Lance kôr sûbbûk.
Lune douâl medding.
Main torigna tusso.
Maison ôro ttong.
Miel naço tuggi.
Montagne fouyé ddéta.
Œil koûgni khasso.
Oiseau erienga kidi.
Oreilles kilo nesso.
Pied-ds[40] tar-tarigna itar.
Pierre didô dissi.
Pluie kouyé kinga.
Poisson foune kognong.
Soleil doulé agning.
Viande nino missich.
Il se peut que plusieurs de ces différences proviennent de ce que les mots génériques, tels que pierre, grain, arbre, oiseau, poisson, coquille, aient été pris pour des noms d’espèces, et réciproquement ; cette équivoque est presque impossible à éviter quand on interroge les natifs, qui n’ont pas la même notion que nous des distinctions grammaticales.
Je placerai d’abord ici quelques mots de la langue du Dârfour, rapportés par M. Balbi, dans son Atlas ethnographique du globe ; faisons observer, toutefois, que le savant auteur a classé la langue du Dârfour dans la famille des langues bornouanes quant à la position géographique ; d’après tout ce qu’on a vu plus haut, le Dârfour me paraît, autant que le Kordofan, appartenir au bassin du Nil, bien distinct de celui du Baguermé et des autres contrées avoisinantes du côté de l’ouest.
FOURAOUI.
Soleil dule.
Lune doal.
Jour (lo).
Terre suru.
Eau kero.
Feu (otu).
Père abbou, ar.
Mère umme, ar.
Œil nume.
Tête tubbo.
Nez darme.
Bouche udo.
Langue (dali).
Dent dugge.
Main donga.
Pied (tarin-mussaly).
Un deck.
Deux ou.
Trois ees.
Quatre ongal.
Cinq os.
Six sundeek.
Sept subha, arabe.
Huit themani, arabe.
Neuf tissee, arabe.
Dix weja.
Il est très-remarquable que ces mots sont d’accord avec ceux du cheykh Mohammed-el-Tounsy.
VOCABULAIRE FOURAOUI[41].
Ane leil.
Anneau qu’on suspend à l’aile du nez khozâm ?
Arbre kourou.
Arbre odorant dâyog.
Arbres (différentes espèces d’) nabk karnau gaya, gohân, heglyg, thlyleg.
Arbres épineux hachâb, kitir, talhh, laôt, chaou, haraz.
Arbrisseau (pour les épreuves judiciaires) kyly.
Arbuste (dont on mâche la feuille) châlaub.
Arbustes divers ochar, chalaub, etc.
Arrivée djello.
Assemblées au divan medjlis ?
Automne double (dont les pluies se prolongent) kharyf-el-tyman.
Aurore tôdikkoï.
Autruche soumô.
Avec ky.
Bande d’étoffe à l’usage des femmes confous.
Beurre daï.
Bête fauve ayant la forme et l’aspect d’un bœuf, sorte de bœuf sauvage. teytel.
Boire guiâba.
Bleu dikô.
Blé gomâ.
Barbe fourou.
Bois âra.
Blanc fatta.
Boisson rouge (sorte de vin) mizr, oumbulbul ?
Boisson (sorte de) dinzâyé.
Bouche ondo.
Bouffons (du sultan) mauguéh.
Bras donga.
Buffle inagnou.
Chameau camal.
Ce, celui-ci na.
Chaud tokéla.
Chat bis.
Chien aço.
Chair nino.
Chef (des jeunes gens) ouarnân.
Chèvre deou.
Cheveux nilou.
Chanter kôna.
Chasseurs (caste de) darmoudy et daramidah.
Chapelets, talismans tamymeh.
Cheval yamourta, CH.[42]
Cheval arkama.
Chevilières khalkhâl.
Chez in.
Chemise djoury.
Choléra-morbus haydhah.
Cinq ôs.
Colliers ( différentes espèces de) mansoûs, reych, faô, agayg, mouderdem, soumyt, demer-er-raâf.
Coton niré.
Cou coï.
Conseillers, sorte de juges auditeurs kamkolak.
Convulsions ghouzayïl.
Coquillage (petit) à chapelet ouadà, CH.
Petit coquillage oblong dhoufr, CH.
Coquille ogra.
Ciel sama.
Cœur kelma.
Coude kïy.
Corde en cuir ouégueg.
Crème (sorte de mets) médideh.
Coton (indien) laguy.
Crocodile nemou.
Cri particulier, sorte de brouhaha, grand cri de joie karourâk, rekrakah.
Couffe (panier) rikah.
Cuivre (insigne porté sur le bras, en) ramâlidj.
Crier ouroukererou.
Cuisses dioûck.
Danser kâoulé.
Danse (différentes espèces de) tendéguéh, dalloukah, gyl, lenguy, chekkendéry, bendalah, touzy, tendina, CH.
Dattier sondon kourou. CH.
Datte sondo.
De (préposition) yn.
Demeure (maison) toun.
Demeure soum.
Demeure des fils du sultan toun-bâcy, dogolah.
Demeure des enfants qu’on élève pour les affaires de l’Etat soum-yn-dogolah.
Deux ao.
De sorte que sagal.
Doigt tori.
Dieu Allah.
Dormir ongô.
Dignité[43] (nom de) tékényâouy.
Dehors tanra.
Derrière keri.
Douanier des octrois kauouâr.
Dix ouayyeh.
Demain élel.
Dors sôr.
Dents kagué.
Dourah (espèces de) mareig, azyt, abou-chalaulau, abou-abat.
Dragonneau frendyt.
Idem, au genou soutiyeh.
Idem, au tibia dougry.
Dur guiôr.
Dur, sec, sévère kau, CH.
Ebénier battoum.
Eau kôrô.
Eclair koioulmala.
Enceinte, au devant des huttes zarybéh.
Enceinte tout près des huttes saryf.
Enfants, famille dogolah, ouad pour oulaad.
Eunuque taouâchy.
Esclave noir sedacy.
Enlever (porter) kaylâ.
Exécuteurs, officiers de justice kabartou.
Entrailles kourtéga.
Epaule kadaba.
Epée sâr.
Etoile origna.
Etoffes (différentes espèces d’) charter abak teiko, godâny.
Etoffe (espèce d’) servant de monnaie. tekaky (pluriel). toukkâyeh (s.).
Etoffes pour serviettes chykeh katkât.
Eux yeen.
Eux kyn, na, CH.
Eléphant angûer.
Famille, enfants dogolah.
Feu outou.
Fer dâourô.
Femme baya, CH.
Femme yankoué.
Femme du sultan (première) yâkoury.
Frère du sultan ou son proche parent bâcy, CH.
Frère duembara.
Fils aîné du sultan dettan.
Fille néou.
Fille du sultan mayrâm ou meyrâm, CH.
Femmes attachées au palais (corporation) habbôbah.
Fille d’honneur dans les noces meyram, CH.
Foule rassemblée, presse guieldina.
Forgeron mir.
Fleur dôr.
Flèche nichchâb.
Froid détifé.
Franchir djoa.
Front eri.
Fièvre ouird ou ouirdeh.
Grand, long kourrâ, CH.
Grand appay.
Gazelle fira.
Gazon daï.
Génie gardien damzôg.
Gens dogola.
Girafe our.
Gouverneur de province aguyd.
Gouverneurs secondaires des districts chartây, au pluriel cherâty.
Garde-meubles, magasin du sultan dengâyeh.
Graines pour chapelet (petites) chouch.
Gros boroy.
Gardes du corps kôrkoa.
Halle (avec enceinte) karabâbeh.
Hangar ou halle ligdâbeh ou rakoubeh.
Huissiers, commissaires du sultan falganâouy.
Hutte (espèces de) souktayeh, toukoulty, kournouk.
Homme ouedey.
Homme dayé, CH.
Hier kam.
Hyène déa, torô.
Hiver louéli.
Inspecteurs des tribus (fonction d’) damâlidj, au pl. doumloudj ou doumledj.
Jambe ferigna.
Jaune kirroy.
Jardin gniulmekeirô.
Jeune kouétigné.
Jeune homme our, CH.
Joue foulanga.
Jour lolléla.
Jour (c’est le) na-tô, CH.
Lait bôra.
Langage dâli.
Lance kôr.
Là hella.
Lac, mer baô, saraf.
Langue dali.
Laine nilou.
Lion mouron.
Lèvres bondé.
Lui yé.
Lièvre pyé.
Lune douâl.
Lèpre djouzâm.
Lever, soulever djyço.
Long, grand kourrâ.
Lieu où le souverain réside fâcher.
Maison ôro.
Maison, demeure toun, CH.
Maladie vénérienne djiggueil.
Maladie de la bouche chez les enfants oum-sogô.
Mets (sorte de) kenièknié.
Mets formé d’os pilés oueykeh - odaudary.
Mets à l’heglyg
Murs djeby.
Mur inférieur des huttes dourdour.
Mouche daoui.
Monnaie (en anneaux d’étain) târneih.
Méchant guini.
Menton aço.
Mourir ouaï.
Manger âm.
Main torigna.
Mauvais, le mal guitty.
Mouton dôlé.
Mère guiâme.
Mou guiôkey.
Maladie du bas-ventre, hystérie haboûb.
Marcher ilou.
Moi ka.
Mamelle kançou.
Maigre mander.
Maïs marek.
Malade ouayan.
Miel naço.
Matin saba.
Midi dohor.
Montagne fouyé.
Mort (la) ouaï.
Noir dikka, dikkoi.
Nous ki.
Nous (de) dâyn, CH.
Nez dormé.
Nuit netté.
Nuage koutou.
Nord rihh.
Non tala.
Oculiste challan.
Oui alingoa ( eyê, arabe).
Oiseau erienga.
Ossements dârou.
Œil koûgni.
Oreilles kilo.
Officiers de justice. kabartou.
Oter djeran.
Œuf guiouro.
Or dâf.
Ongle karounga.
Ombre nema.
Pain kân, toukour.
Pain tougourou, CH.
Peau darma.
Porter guiabou.
Poitrine kourangâ.
Panier youfoun.
Panier en feuilles de doum miktel, CH.
Pays barou.
Propre fattay.
Porte ouarré.
Poisson foune.
Pied-ds tar (pl.) tarna, tarigna.
Pied itar, tarna, CH.
Petit ettegue.
Pesant dirroy.
Puits erô.
Pierre didô.
Pauvre meskine.
Pluie kouye.
Pluies modérées, les premières d’automne rouchâch.
Pudenda viri decou.
Pudenda mul. siberite.
Postérieur doubbé.
Palais doura.
Particule de rapport tan.
Particule interrogative sa.
Palanquin takhtraouân.
Palefreniers korayât.
Percepteur des contributions djebbâyeh.
Piliers, soutiens des huttes dourzoych.
Plaines de sable gauz.
Plante day.
Plante pour les ophthalmies dagarah.
Pluriel (signe du) na, ina.
Printemps (automne d’Egypte) déret.
Pencher sur (se) randal.
Parfums (espèces de) sunbul, mahleb, kab-et-tyb, cheybèh, ar ?
Quatre onal.
Rivière baô.
Riche chabaân.
Rouge tokay.
Rhinocéros dolba.
Riz ris.
Racine (sorte de — magique) narah.
Repas (de nuit) djoury djeran, târna d-jyco, soubouh djello. ar.
Résidence impériale doura.
Ruisseau saraf ou sarf.
Riz (sorte de) défreh ou défrey
Rougeole hasbâ ?
Sang kéoua.
Sale guitti.
Sœur dountitan.
Soleil doulé.
Soulier merkoub.
Sable sourou.
Serpent noum.
Soir kanyô.
Singe kôrô.
Sel kerra.
Sud saïd.
Sandale kaoula.
Scarlatine bourdjouk.
Salut dona.
Salut, salut dona ray dona.
Sac, en cuir (long) djourâb.
Sarcloir hachehâchah.
Sel liquide (saumure) kanbau.
Sec ouaffey.
Sec, sévère, dur kau, CH.
Semence tyrâb (nom d’homme).
Serment halfein.
Serviettes, dont les femmes se ceignent ou se couvrent, etc. ferdéh, mizar, dourrâah, tékaky.
Six[44] oçandyk, sedacy.
Solives baldaya.
Taureau non.
Terre dâlô, ouâta.
Tomber foya.
Tête tabou.
Tigre foulenga.
Tonnerre kotou.
Tabac tabah.
Tabac taba, CH.
Tambour (grosse caisse) dingar.
Tambourin (sorte de) baradyéh ?
Tambourins (réunion de) dalloukah.
Trahison, trahir modo.
Tige de bois en forme de T safrouk.
Tige de plantes (servant à construire les huttes des grands) marhabeid.
Timbales du sultan nacârieh.
Toile placée autour d’une tente, etc. tuzlak.
Traverse en bois ritâdj.
Trois ys.
Toi gui.
Toi djy, CH.
Un dyk.
Vieux yatoy.
Veau nongui.
Vent dâoulô.
Ventre diô.
Venir ondoul.
Vache oué.
Visage kougni.
Ville hellé, helléfa.
Viande nino.
Vert fokay.
Votre don ouein.
Vin (voir boisson) » »
Vase en cuir pour le beurre battah.
Vase pour les mets omrah.
Viande séchée au soleil cadyd.
Viens, pour appeler quelqu’un guéla.
Vous bi.
Vous by, ba, CH.
Vous-mêmes, vous autres la bâ.
Moi ka.
Toi gui, djy.
Lui yé.
Nous ki.
Vous bi.
Eux yeen, kyn, na.
Noms des mois d’après le cheykh.
CHEZ LES ARABES. CHEZ LES FORIENS.
Chaoual. Fatour.
Zou-l-cadêh. Fatreyn.
Zou-l-hagueh. Dhahiyeh.
Moharrem. Dhahiyeteyn.
Séfer. Ouahyd.
Raby-el-aouel. Kerâmeh.
Raby-el-thany. Taum.
Djoumada-el-aouel. Taumeyn.
Djoumâda-el-thâny. Sâyeg-el-teymân.
Redjeb. Redjeb, arabe.
Chabân. Gossayer.
Rmadhaân. Ramadhân, ar.
Phrases d’après le cheykh.
Un tel, ici dehors, vous salue humblement. Inau taura felan dona kennyaguy dâry.
Avec eux sont leurs gens, ou leurs enfants, derrière eux. Ky kyn dogola keri na.
A notre seigneur et maître, salut. Abakoury dona djény.
Notre maître te salue. Donây dâyn syd-y.
Avez-vous du pain ? Tangourou ba in-sa ?
Il n’y en a pas. Aki-ba.
Il n’est pas ici. Akibé.
Il s’en va. Bobéi.
Où est le gardien ? Damzog-ah-aiyé.
VIIIo Conclusion. — Je terminerai ces remarques par quelques dernières observations. La différence des races ou du moins de conformation physique entre les habitants des pays au sud de l’Égypte a été observée par tous les voyageurs, même par ceux qui n’ont pas été au delà du Kaire. Les Barâbras ne ressemblent point aux Ababdéh, ceux-ci aux Bycharys, les Bycharys aux Abyssins, ni ces derniers aux Nègres. Les gens du Sennâr, du Kordofan, du Dârfour et pays voisins, sont noirs et même d’un noir intense ; mais ils ne peuvent pas être appelés Nègres d’après la véritable acception du mot. Pour appuyer cette remarque, on a introduit dans cet ouvrage le portrait d’un prince du Dârfour, prince du sang royal, et indigène incontestablement. La vue seule du portrait d’Abou-Madian montre, ainsi que je l’ai dit, l’énorme distance qui existe, quant aux traits de la physionomie, entre la race du Dârfour et celle des Nègres. Tout le monde s’accorde, en outre, à reconnaître dans cette figure un type d’intelligence et de capacité ; on trouve en effet dans ces traits un certain mélange de finesse et de bonté, en même temps qu’une expression de sagacité particulière. Ce prince dépossédé (ou prétendant) a été en quelque sorte adopté par le vice-roi d’Égypte ; il paraît digne de cette protection, dont l’effet peut être suivi de résultats incalculables pour le royaume de Dârfour et l’Afrique intérieure, au moins le Soudan oriental. Quand Mohammed-Aly, en 1838, avec son incomparable activité, au moment d’une grande crise politique, moment où ses ennemis allaient franchir l’Euphrate, remontait le Nil supérieur jusqu’au 10e dégré de latitude[45], certes il ne songeait pas seulement à l’exploitation des sables aurifères, mine jusqu’alors insignifiante, ou bien aux difficultés politiques avec l’Abyssinie. Les affaires du Dârfour et l’état de ce royaume devaient le préoccuper, d’autant plus que, depuis longtemps, le Kordofan en avait été séparé par l’expédition d’Isma’yl, son fils, et que le commerce du Dârfour, lieu de passage des caravanes de l’Afrique, pouvait acquérir sur la prospérité de l’Egypte une plus grande influence que par le passé. L’avenir possible de ce pays explique donc, en partie, la protection dont le prétendant a été entouré.
Ainsi que je l’ai déjà dit, cette protection n’a pas manqué non plus à la cause des découvertes. Jaloux de résoudre un problème que les plus grands hommes de l’antiquité ont vainement poursuivi, Mohammed-Aly a déjà envoyé trois expéditions à la recherche des sources du Nil-Blanc, le plus grand et le plus important des bras du fleuve, quoi qu’on en ait dit dans ces derniers temps[46]. Une quatrième expédition se prépare ; des bâtiments à vapeur, à faible tirant d’eau, y seront employés. On remontera, autant que possible, les affluents du Bahr-el-Abyad. On connaîtra tout ce côté du bassin du Nil et du Soudan oriental, sur lequel un voile épais n’a cessé de régner. Le maître actuel de l’Égypte aura eu la gloire d’ouvrir enfin à l’Europe les portes de l’Afrique centrale et de la livrer à l’observation ; la science lui devra bientôt peut-être de pouvoir l’étudier tout entière sous les rapports physiques et géographiques, et sous les rapports divers de l’ethnographie et de l’ethnologie. Or, là, c’est-à-dire entre le bassin du Nil et celui du lac Tchâd, comme entre le lac Tchâd et Tounbouctou, est le nœud principal de la géographie de l’Afrique septentrionale. J’en ai fait la remarque plus d’une fois dans divers écrits.
Des voyageurs européens, munis de tous les secours nécessaires, pourront seuls éclaircir toutes les questions de géographie qui sont à résoudre ; car il faut avouer que, malgré le concours et quelquefois la conformité des renseignements que nous avons tâché de réunir, il règne encore beaucoup de vague sur l’étendue des États, sur leur position indépendante ou vassale, sur l’application des noms de lieux, de tribus et de royaumes. On en jugera par un seul exemple : M. Pallme, le dernier voyageur au Kordofan, rapporte que le Bergu est tributaire du Dârfour, après avoir été conquis en 1833, ainsi que le Bachermi. S’agit-il du Dâr-Bergou (le même que Dâr-Ouadây et Dâr-Soulâyh ou Saley), à vingt journées de Kôbeyh, d’après l’auteur même ? S’agit-il de Baguermé (ou Baguirmeh), pays indépendant et éloigné, qui doit être plus rapproché du lac Tchâd que du Bergou, et trois fois plus que du Dârfour ? Cela est douteux. Autre difficulté : Les lieux nommés Dama, Masalit, sont considérés par l’auteur comme de petites républiques indépendantes du Dârfour, et nous voyons le cheykh Mohammed-el-Tounsy regarder comme provinces et parties intégrantes du Dârfour, le Dâr-Tâmah et le Dâr-Maçalyt[47] ; mais sont-ce les mêmes lieux ? Il en est de même de Bego et Dâr-Bygo, de Bandala et Dâr-Bandaleh, de Berty et Dâr-el-Berty, de Domurky et Dâr-Témourkéh.
Autre exemple : Le pays de Schâla aurait été conquis par les Fôriens en 1833, selon M. Pallme ; mais Dâr-Schâla est depuis longtemps l’une des provinces adjointes au Dârfour.
D’autres différences pourraient être remarquées entre le court récit de M. Pallme et la relation qui est sous les yeux du lecteur ; ainsi, Abou-Medineh (lisez Abou-Madian) aurait été chassé par le sultan régnant ; ce prince serait son frère Mohammed-Fadhl ; mais Mohammed-Fadhl est mort depuis longtemps : c’est son fils qui est sur le trône. Le sultan actuel est le neveu et non le frère d’Abou-Madian. Malgré ces légères observations, la relation du Kordofan par le voyageur allemand, n’en est pas moins précieuse à beaucoup d’égards, et elle renferme même sur le Dârfour quelques faits curieux. Il y a, selon lui, au Fâcher quatre pièces de canon en fer. On compte dans l’armée fôrienne quinze cents hommes armés de fusils. La cavalerie est armée de sabres à deux tranchants fabriqués en Allemagne. Les autres troupes sont armées de lances et de boucliers, d’arcs et de flèches. Un chef militaire, chargé de lever les impôts dans les pays tributaires, réside à Schâla, sur la frontière. Le sultan a dirigé plusieurs expéditions, mais en vain, sur le pays de Pegu, sur Wuanga, ainsi que sur Banda, lieu riche en or. Le Dâr-Rounga, pays très-fertile et d’un climat très-sain, est situé, dit M. Pallme, sur une rivière qui passe pour le Nil-Blanc ; l’ivoire et l’argent y abondent. L’islamisme, depuis peu, y a fait de grands progrès. Enfin (et c’est le renseignement le plus important), depuis quelques années, la voie du commerce paraît s’être détournée ; le Bergou envoie annuellement une caravane sur Tripoli par l’intérieur de l’Afrique, et les marchandises d’Europe viennent au Dârfour par Tripoli, le Fezzan et le Bergou. Ainsi, l’Egypte serait menacée de perdre le transit pour le Soudan oriental ; le Dârfour communiquerait directement avec l’ouest et non plus avec le Nil ; Tripoli, en un mot, succéderait sous ce rapport à Alexandrie. Or, personne n’ignore que la Grande-Bretagne exerce une grande prépondérance à Tripoli. C’est par Tripoli que les trois célèbres voyageurs Oudney, Denham et Clapperton ont pénétré, en 1824, dans l’Afrique centrale, voyage à jamais mémorable dans l’histoire des découvertes d’Afrique. Combien il serait temps de rétablir ces caravanes annuelles du Dârfour, qui comptaient jusqu’à quinze mille chameaux et plus, au temps de l’expédition française en Egypte !
Ainsi qu’on l’a vu plus haut, le cheykh Mohammed a séjourné dans le Ouadây. Ce pays, non moins intéressant peut-être que le Dârfour, a aussi été le sujet de ses observations ; il les a écrites et il a fait un parallèle entre ces deux royaumes. L’ouvrage qu’il a écrit sur le Ouadây contient des notions sur le Baguirmeh, sur le Bornou et d’autres pays. Il traite de la géographie, du gouvernement, des mœurs et des coutumes ; on y trouvera une description de Ouârah, la capitale. On va lire, dans le Voyage au Dârfour, quelques passages relatifs au Ouadây, qui ne peuvent qu’éveiller la curiosité du lecteur au sujet de ce royaume, dont la description a également été traduite par M. Perron.
Ce second voyage paraîtra bientôt, si le premier reçoit du public un accueil favorable[48].
Post-scriptum. — Le savant géologue, M. Joseph Russegger, auteur d’un important voyage en Afrique et en Asie, etc., vient de publier quelques remarques scientifiques[49] sur son voyage de Khartoum au pays des Chillouks. A cette occasion, il traite de la dernière expédition égyptienne à la recherche du Nil-Blanc. Comme c’est moi qui ai donné le premier de la publicité à ce voyage, ainsi qu’aux précédentes excursions de Selim Binbachi, M. Joseph Russegger demande que je produise les bases et les observations sur lesquelles reposent les déterminations géographiques de M. d’Arnaud, déterminations auxquelles il semble refuser de croire, ce dernier, dit-il, étant dépourvu d’instruments. Personne n’est plus disposé que les géographes français à rendre justice aux travaux et aux découvertes de M. Joseph Russegger ; il en a eu la preuve dans l’accueil que lui a fait la Société géographique de Paris ; aussi, le doute qu’il paraîtrait élever sur la véracité de nos compatriotes, sur la réalité de leurs observations, aurait de quoi surprendre dans une homme aussi loyal ; car ils doivent espérer la réciprocité de la part du voyageur allemand. En attendant qu’il rétracte généreusement un injuste soupçon, et que M. d’Arnaud publie la relation de son voyage (ce que des devoirs impérieux et des obligations notoires l’ont empêché de faire jusqu’ici), je ne puis m’abstenir de saisir cette occasion d’entrer dans quelques détails sur les observations dont il s’agit, autant du moins que j’ai pu les connaître, et cela, sauf toute rectification ultérieure de la part des personnes qui ont fait partie de l’exploration.
Les observations ont été faites du 19 novembre 1840 au 2 février 1841, et du 5 février suivant au 1er juin, au nombre d’environ quatre-vingts, entre Khartoum et le lieu où s’est arrêtée l’expédition, savoir : 39 en remontant (dont 28 de latitude, et 11 de longitude), et 43 en redescendant. Les déterminations de longitude proviennent de distances lunaires et d’observations du chronomètre. Le terme de l’expédition, par 4° 42′ 42″ de latitude, est situé à la pointe sud de l’île Jeanker, entre le village de Waleny, sur la rive droite du Bahr-el-Abyad, celui de Alacone sur la rive gauche, les montagnes de Belenia et Korek au sud : je pourrais donner les noms des autres lieux où l’on a observé. Les instruments dont les observateurs étaient munis sont un cercle de réflexion, un chronomètre de Bréguet, des sextants avec horizon artificiel (au miroir et au mercure), en outre des boussoles, thermomètres, baromètres, hydromètres et d’autres encore. A toute autre personne qui aurait attaqué le voyage de M. d’Arnaud, je me serais peut-être abstenu de répondre, mais il y a trop d’autorité dans la parole d’un voyageur, d’un naturaliste tel que M. Russegger pour la négliger.
Nota. — On a objecté, contre l’observation de la latitude de 4° 42′ 42″, qu’il était impossible de prendre la hauteur méridienne du soleil, à cause de la trop grande élévation de l’astre ; mais on n’a pas fait attention que les observations ont été faites du 26 au 28 janvier ; d’ailleurs, ce n’est pas seulement par la hauteur méridienne du soleil que les latitudes ont été déterminées.
Je n’examine pas si les peuples appelés Berh par M. d’Arnaud sont très-vraisemblablement les mêmes que les Boren-Gallas ; c’est là une pure conjecture qui ne repose sur aucune preuve, et qui ne saurait, par conséquent, appuyer l’idée que le Bahr-el-Abyad vient plutôt de l’orient que de l’occident.
Jomard.
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