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Voyage au Darfour

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

Dr. (Nicolas) Perron translation

J’ai rassemblé ici les digressions et observations qui ralentissaient le récit du voyageur, et qui pouvaient être considérées comme des hors d’œuvre, bien qu’elles ne soient pas dépourvues de quelque intérêt, et qu’elles retracent un des caractères des livres arabes.

Je place encore dans ces notes les remarques nécessaires pour éclaircir certaines habitudes et certaines croyances qui nous sont étrangères et qui pourraient ne pas être comprises par tous les lecteurs.

Enfin, on trouvera ici les explications littérales de plusieurs citations arabes et fôriennes dont l’objet peut être curieux pour ceux qui auraient l’intention de voyager dans le Soudan oriental.

Perron.

Note A, page 12.

L’imâm Aly a dit : « La pauvreté est un mal des plus terribles ; si je la découvre, elle m’expose au mépris ; si je la cache, elle me tue. » On a dit encore : « L’homme une fois devenu pauvre est regardé comme suspect par celui qui se fiait à lui. Il est homme de mal pour qui il était homme de bien. Qui l’accueillait, le rebute ; qui l’aimait, le prend en aversion. » De là ce vers :

« Que ma fortune s’éclipse, plus d’amis à mon secours. Que je sois riche, tous me reviennent amis. »

Et plaise à Dieu que l’homme pauvre soit simplement délaissé, lui et ce qui le regarde, et qu’il ne soit pas humilié et insulté. Mais non, par Dieu, non ! Parlât-il juste et vrai, on le traite d’imposteur ; fût-il innocent et sans reproche, on l’accable de dédains. Un poëte a dit :

« Pour celui qui possède des écus, ses deux lèvres savent parler tous les langages.

« On le recherche, on l’écoute, on l’approuve ; dans sa marche, il se balance d’un air heureux et coquet.

« N’étaient les écus qui remplissent sa bourse, il serait le plus triste individu de la terre.

« Que le riche mente ou se trompe : Vous avez raison, lui dit-on ; il n’y a pas l’ombre de doute.

« Que le pauvre parle, et que ses paroles soient justes et vraies, tous lui diront : Tu es un imposteur ; tu n’articules que faussetés.

« Oui, dans tous les pays, les écus entourent les hommes de respect et de considération.

« Les écus sont la langue de l’éloquence même, l’arme de la victoire. »

Eh quoi ! dans un monde pareil, mourir vaut cent fois mieux pour l’homme d’intelligence que d’y vivre les deux mains traînées dans la poussière. Le poëte l’a dit :

« Mourir est mieux que vivre dans le besoin ;

« Oui, pour l’homme de cœur, mourir est mieux que de s’humilier et de tendre la main. »

Le prophète de Dieu a vu le pauvre méprisé, après avoir brillé de l’éclat des richesses ; humilié, après avoir été entouré de gloire et de vénération, et il en a eu pitié : « Traitez, a-t-il dit, avec bonté et déférence celui qui de la grandeur est tombé dans l’abandon de la misère, le riche, qui de ses délices est tombé dans la pauvreté. » Car tout arrive selon les arrêts du grand Livre, selon les volontés éternelles du Dieu de majesté. Que de pauvres le destin élève ! que de riches se trouvent un beau matin sans un quart de dinâr. Le fait suivant en est un exemple :

Le vizir El-Mouhallaby vécut d’abord dans une pauvreté extrême, n’ayant pas même, pour ainsi dire, le point circulaire empreint sur le noyau de la datte. Parvenu à l’âge viril, il partit de Bagdad pour la Mecque avec une caravane. La faim le tourmenta, le mit aux abois ; il n’avait plus ni repos ni sommeil. C’est alors qu’il dit ces deux vers :

« Ah ! on ne vend donc pas la mort ! que je l’achète ! car la vie est affreuse pour moi.

« Dieu ne serait-il pas miséricordieux pour celui de ses serviteurs qui me ferait, à moi, son frère, l’aumône de la mort ! »

Un marchand de la caravane entend la plainte d’El-Mouhallaby et lui donne un pain et une pièce d’argent.

Plus tard, la fortune d’El-Mouhallaby changea et le porta au vizirat ; le marchand tomba dans la misère, et il en vint au point de n’avoir plus même son pain d’un jour. Il apprit l’élévation d’El-Mouhallaby, alla le trouver, et lui adressa ces deux vers :

« Allez porter au vizir (que ne puis-je donner mon sang pour lui !) ces paroles qui lui rappellent un passé qu’il a peut-être oublié :

« Te souviens-tu que tu disais, dans les angoisses de la faim : Ah ! on ne vend donc pas la mort ! que je l’achète ! »

Un serviteur du palais remit ce billet à El-Mouhallaby. Le vizir le lut et soupira ; des pleurs s’échappèrent de ses yeux ; il se rappela sa vie passée. Il fit donner au marchand le gouvernement d’une province et lui envoya une somme de sept cents drachmes, avec ces mots qu’il traça de sa propre main : « Celui qui dépense ses biens dans la voie et l’amour de Dieu est comme le grain qui fructifie jusqu’à sept épis, et dont chaque épi porte cent grains. » (Coran.)

Apprenons de là à traiter avec égards celui qui de riche est devenu pauvre, celui qui des hauteurs de la prospérité est précipité dans l’humiliation et la misère.

Mais aussi, quand l’homme est dans le besoin, quand il est obligé de demander secours, qu’il sache ne demander qu’à ceux qui ont quelque vertu et quelque noblesse dans l’âme, et non à ces riches parvenus qui ont vécu longtemps dans l’obscurité, l’abaissement et le mépris :

« Ne demande un bienfait qu’à celui qui sut toujours ce que c’est qu’un bienfait, non au riche parvenu de l’avilissement à la richesse. »

D’un autre côté, la fortune attire les cœurs à qui la possède ; vous voudriez pouvoir enfermer sous les boutons de votre habit le riche avec sa richesse, tant est grand votre amour pour lui ; car, dites-vous, c’est par l’argent que s’accomplissent les projets, que réussissent les entreprises. Et Haryry a bien dit, quand il a rimé cet éloge des dinârs ou pièces d’or :

« Rends hommage à l’or d’un jaune limpide,

« Ce coureur des pays, ce grand cosmopolite.

« C’est tradition bien connue et répétée partout,

« Que dans les traits de son empreinte sont la sécurité et la joie.

« Avec lui marche le succès des projets de l’homme ;

« Car sa face est aimée de tous,

« Et la propre substance de nos cœurs semble être la mine qui l’a fournie.

« Qui a sa sacoche bien garnie de dinârs va et passe partout.

« Ta famille a péri, tes parents t’abandonnent, qu’importe !

« Tout est compensé par l’or, par son riche éclat.

« Il est le grand appui, la force victorieuse du monde.

« Combien de rois dont il a fait respecter la volonté absolue !

« Combien de gens qui sans l’or passeraient leurs jours dans la douleur !

« Combien de fois l’arrivée subite de l’or a mis en fuite la légion des soucis !

« Combien de beautés le bédrah a fait descendre de leur fierté sévère[262] !

« Combien de transports furieux l’or ne calme-t-il pas !

« Combien n’a-t-il pas éteint ou adouci de bouillants accès de colère !

« Combien d’esclaves abandonnés à leurs ravisseurs par leur famille sans argent,

« Que leur or a délivrés ensuite et rendus à une joie pure !

« Oui, je le jure par le Dieu qui a créé l’or,

« Si je ne craignais de blasphémer, je dirais : Gloire à l’or ! c’est lui le tout-puissant ! »

Eh quoi ! n’a-t-on pas vu maintes fois l’homme au barbare langage, une fois devenu riche, être cité pour son éloquence ; le chassieux, une fois paré d’or, retrouver un œil superbe ? Ecoutez ceci :

J’ai rencontré, dans mes voyages, un homme appelé Mohammed-el-Moukkény, au service particulier de Yousouf-Pacha, à Tripoli de Barbarie. Il avait les yeux éraillés, les paupières dépouillées de cils, toujours coulantes ; et il les essuyait sans cesse. Il resta dans cet état dégoûtant jusqu’à ce qu’il devint gouverneur du Fezzan. Alors sa chassie tomba, les cils lui repoussèrent, sa lippie disparut, la chute des larmes s’arrêta, et il se trouva l’un des plus beaux individus de son époque, avec la physionomie la plus distinguée du pays. Et je me dis : « Apparemment, les maladies surviennent aux pauvres en raison directe de ce qu’ils ont d’humiliations et de misère, de nudité et de faim. Les soucis les assiégent au milieu de leurs besoins et de leur dénûment ; et bientôt alors l’esprit devient malade et le corps tombe en langueur. Le riche n’est pas ainsi !

Mais quoi ! Il a aussi ses peines et ses inquiétudes :

« Qui vante ce monde dans un moment de joie, aura bientôt de quoi le maudire.

« Que le bonheur s’évanouisse, les tourments et les chagrins restent ; qu’il arrive, il amène à sa suite les soucis. »

Toutefois, le riche qui ne craint pas de dépenser son or vient à bout de ce qu’il veut : j’en citerai quelques exemples.

Aly-Pacha premier, gouverneur de Tunis, fut obligé, avant son avénement au pouvoir, de s’enfuir à Alger ; il alla trouver le dey de cette régence et lui demanda des troupes pour chasser de Tunis son cousin Husseyn-Pacha. Le dey d’Alger promit son secours au fugitif. La nouvelle en parvint à Husseyn-Pacha, qui dès lors commença à s’inquiéter et crut voir en cela le présage de sa chute prochaine et du renversement de sa puissance. Lorsqu’il reçut la nouvelle positive de ce qui se tramait contre lui, agité, tourmenté, bouleversé, il monta à cheval ; et, le cœur serré d’inquiétude et de tristesse, il parcourut Tunis accompagné de ses courtisans. Un de ses vizirs était à son côté et lui parlait. Le voyant ainsi préoccupé et soucieux, le vizir lui demanda quelle pensée l’obsédait. Le pacha lui conta le sujet de ses inquiétudes. — « Dieu donne à mon maître force et victoire ! dit le vizir. Quoi ! tu te tourmentes ainsi au récit d’un mensonge ! Moi, je suis convaincu que tant que tu existeras, jamais Aly-Pacha ne se relèvera. » Ils étaient en ce moment sur le marché appelé Souq-el-Balât (marché des dattes). Le vizir tourne la tête à droite, et, apercevant un tronc d’arbre désséché et renversé par terre, se met à dire aussitôt : « Quand ce tronc-là redeviendra un arbre vert, Aly-Pacha sera maître de Tunis et la gouvernera. » Il voulait par là tranquilliser Husseyn-Pacha.

Mais quelques jours après, Aly-Pacha arriva à la tête d’une armée nombreuse d’Algériens et tua Husseyn-Pacha.

Aly-Pacha conserva en place notre vizir, jusqu’à ce que les affaires furent pacifiées et régularisées..... Un jour il monta à cheval au milieu de ses troupes et parcourut Tunis, ayant auprès de lui le vizir, qui l’accompagnait, comme autrefois il accompagnait Husseyn-Pacha le jour dont nous avons parlé tout à l’heure. Ils marchèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils débouchèrent sur le Souq-el-Balât. Aly-Pacha regarda et vit le tronc d’arbre desséché : « Quand ce tronc, dit-il, redeviendra vert, Aly-Pacha commandera dans Tunis, » — Des ennemis du vizir avaient porté cette parole à Aly-Pacha, qui l’avait gardée secrète jusqu’à ce moment. Puis le pacha se détourna du vizir et ne lui parla plus.

Le vizir comprit alors que sa perte était résolue. Car il connaissait le caractère sanguinaire d’Aly-Pacha, sa tendance cruelle à punir de mort même les plus légères fautes ; et ici la faute était grave. Cette sorte de promenade militaire finie, l’on retourna à la demeure du pacha, et son divan s’ouvrit.

Le vizir se présente aussitôt au pacha, et, sans attendre d’interpellation : « Que Dieu, dit-il, donne force et puissance à mon maître ! Ton cousin, Husseyn-Pacha, à la nouvelle de ton arrivée, me laissa en dépôt une somme considérable. Je la cachai en un lieu que nul ne connaît que moi. Je suis persuadé que tu me feras périr ; et je crains qu’après ma mort cet argent ne soit perdu pour toi. Si tu crois à propos de m’envoyer pour le chercher, cela te regarde. » Le pacha, surpris et prenant ces paroles pour vraies, ordonne au vizir d’aller lui chercher le trésor dont il lui parlait ; mais il le fit accompagner de dix hauneb[263], auxquels il dit : « S’il vous échappe, vous mourrez tous. »

Ils partent avec le vizir et arrivent bientôt à sa demeure. Le vizir fait rester les hauneb en bas, et il monte, pour faire, dit-il, éloigner les femmes de leur passage. Les hauneb attendent ; le vizir va droit à son trésor. Il remplit d’or ses poches, prend une sorte de petit coffre appelé, en dialecte tunisien, féniq, l’emplit aussi d’or, monte ensuite sur la terrasse de la maison, passe de là sur une maison voisine, descend dans la rue et se rend à la hâte au consulat britannique. Là il annonce de suite qu’il vient se mettre sous la protection anglaise ; il raconte rapidement son histoire au consul, et lui donne le féniq d’or. — « La grâce que je te demande, ajoute-t-il, c’est de me faire embarquer tout de suite sur un bâtiment anglais pour être transporté immédiatement en Angleterre. » Le consul écrit sur-le-champ au capitaine d’un navire en rade : « Au reçu de cette lettre, mettez de suite à la voile, ne perdez pas une minute. » Il donne la lettre au vizir et le fait accompagner d’un drogman. Ils descendent en rade, arrivent au bâtiment ; le capitaine lit la lettre, lève l’ancre, et tire un coup de canon pour annoncer son départ au consul.

Les hauneb attendaient depuis longtemps le retour du vizir. Enfin, impatientés, ils s’écrient : « Allons ! descends, descends donc. » Les femmes répondent : « Il est descendu presque aussitôt après qu’il est monté ici. » Les hauneb traitent les femmes du vizir de menteuses, et s’élancent dans la maison. Mais ils ne trouvent plus leur homme. — Aly-Pacha apprend la fuite du vizir ; il entre dans une fureur extrême, reconnaissant qu’il a été dupé.

Vous, enfants de Dieu, réfléchissez ; si ce vizir eût craint de perdre son féniq d’or, serait-il parvenu à accomplir son projet ? Non, par Dieu ! Il aurait été tué et ses richesses eussent été prises, sans qu’il en eût pu retirer le moindre avantage. L’argent, l’or qu’on ne dépense pas ne servant à rien, qui le garde en avare n’arrive à rien de bien : prince, il est renversé ; commerçant, il est méprisé. C’est en ce sens que notre illustre cheykh, le savant Mohammed, le chef de la religion au Kaire, lors de la chute de Kourchid-Pacha, gouverneur de l’Egypte, et de l’avénement du prince glorieux qui nous gouverne, a dit, en voyant tomber Khourchid, qui refusait de payer la solde aux troupes :

« On t’a renversé quand tu as dit : Je ne veux pas les payer. Et on a pris pour chef un homme à la main généreuse.

« Ne sais-tu donc pas que ce — Je ne veux pas — est un mot qui peut tout bouleverser ? »

En Egypte, on dit : « Habyb mâloh, habyb mâloh, « ami de sa richesse n’a pas d’ami ; » c’est-à-dire, qui aime trop ses biens et et son trésor ne se fait pas d’amis.

Je raconterai encore, à ce propos, une aventure arrivée à Tunis.

Feu le glorieux Abou-Mohammed Hamoudéh-Pacha, que Dieu rafraîchisse la terre de sa tombe ! avait le vizir Yousouf pour muhurdâr (porte-cachet). Yousouf était chargé d’apposer le sceau du pacha sur les ordres émanés du gouvernement. Il avait été primitivement mamelouk d’un chef de la province de Safâkès, appelé Mohammed-el-Djellouly. Yousouf était remarquable par la régularité de sa physionomie, par ses lumières et son instruction. Le pacha entendit parler favorablement de lui ; et il fit écrire à El-Djellouly : « J’ai appris que tu as un mamelouk appelé Yousouf. Mande-le-moi avec celui qui te remet cette lettre. Salut. » El-Djellouly lut le billet et se vit obligé de condescendre à la demande qui lui était faite. Le mamelouk, à son nouveau poste, charma le pacha par les agréments de sa physionomie, par sa sagacité, son esprit naturel, son jugement, sa franchise et sa probité.

Il arriva que quelques mamelouks du pacha complotèrent contre leur maître, et entrèrent chez lui pendant qu’il dormait ; ils allaient le poignarder ; le pacha cria au secours ; et grâce à Yousouf, il fut sauvé de la main de ses assassins. De ce moment, Yousouf eut toute la confiance et l’amitié de Hamoudéh, qui le traita comme un fils et l’éleva au plus haut degré de puissance et d’honneur. Quand Yousouf sortait, les drapeaux flottaient autour de lui, et chacun, le montrant du doigt, disait : C’est lui !

Le nouveau favori avait une étoile prospère ; il fut habile en affaires, heureux dans les combats, heureux dans ses entreprises, généreux, bienfaisant ; sa bienveillance lui gagna tous les cœurs.

Le pacha lui confia le commandement des troupes de terre dans l’expédition de Sarrât (lieu entre Tunis et Constantine), dans une guerre qui eut lieu entre le gouverneur de Tunis et celui d’Alger. La fortune de Yousouf décida la victoire en sa faveur ; les Tunisiens pillèrent le camp des ennemis, prirent leurs chevaux, leurs chameaux, leurs armes, et firent un grand nombre de prisonniers. Yousouf, à la suite de cette expédition, reçut le commandement des forces de terre et de mer qui étaient à Halq-el-Ouâd, port de Tunis, lorsque la flotte algérienne vint pour attaquer les Tunisiens. Yousouf était retranché dans la citadelle ; de là il dirigeait les opérations des troupes, des bâtiments de guerre, des brûlots, des gardes-côtes, etc.

Les grands de Tunis venaient à Halq-el-Ouâd traiter les affaires ; tout se conduisait par la parole de Yousouf. Au nombre de ceux qui se présentaient à son divan, était Mohammed-el-Djellouly, fils de son premier maître. Ce Mohammed ne se montrait jamais qu’avec des airs de vanité et de hauteur, dédaignant tous les procédés de convenance que devait avoir un homme de son rang. Yousouf l’avait remarqué, mais ne s’en était point formalisé. Les principaux de son divan s’en plaignirent à lui, et après un assez long exposé de griefs, ils vinrent lui dire : « Cet homme ne t’a jamais considéré que comme un mamelouk ordinaire de son père ; il se plaît à le répéter partout et sans cesse. » Yousouf, mécontent, chercha dès lors un moyen de se venger.

L’occasion s’en présenta bientôt.

On vint un jour dire à Yousouf : « Mohammed-el-Djellouly entre dans la cour de ta maison avec sa monture ; jamais il ne met pied à terre dehors, comme les autres personnages qui se présentent chez toi. Son sâïs va sans gêne attacher la mule dans ton écurie avec tes chevaux et tes mules. » Yousouf appelle son sâïs en chef : « J’apprends, lui dit-il, que le sâïs de Mohammed-el-Djellouly attache la mule de son maître avec mes chevaux ; si, à dater d’à présent, tu le laisses faire encore, tu t’en repentiras. »

El-Djellouly arrive ; il descend comme d’habitude ; son sâïs prend la mule et va l’attacher à l’écurie. Le sâïs en chef de Yousouf était absent. El-Djellouly monte au conseil et s’assied... Tout à coup il entend du bruit, des cris ; il regarde par une fenêtre, il voit sa mule échappée et courant de tous côtés, et son sâïs avec une blessure sanglante à la tête. El-Djellouly descend, tressaillant de colère. Son sâïs lui dit : « Le sâïs en chef, à son retour, trouvant la mule attachée auprès des chevaux, l’a lâchée, l’a battue, et elle s’est emportée. Je demande à cet homme pourquoi il a fait partir la mule de mon maître ; il me répond par des injures, et invective aussi contre toi. Je réplique, il m’assaille, me frappe et me met en l’état où me voilà. » El-Djellouly, furieux, retourne auprès de Yousouf : « Comment ! s’écrie-t-il, on lâche ma mule, on frappe mon domestique, et cela presque sous vos yeux, chez vous ! » Yousouf le regarde à peine et ne daigne pas lui répondre. El-Djellouly ne se sent plus de colère ; il comprend que tout cela n’a été fait que du consentement de Yousouf. Il part, monte sa mule, et se rend de suite au palais du pacha... Il se plaint de la conduite outrageante du muhurdâr. Le pacha écoute froidement sa plainte et tourne à peine sur lui un regard d’indifférence. El-Djellouly, interdit, confondu, retourne chez lui ; dévorant son dépit, il ne sait à quel parti s’arrêter. Un de ses amis, frappé de son air sombre et soucieux, demande ce qui lui est arrivé. El-Djellouly lui conte l’aventure, son ami le blâme de sa conduite et surtout de sa démarche auprès du pacha : « Ne sais-tu donc pas, lui dit-il, que le muhurdâr est le favori par excellence, et qu’on n’écoute que ses paroles ? Veux-tu donc allumer son inimitié contre toi en allant l’accuser ? T’imagines-tu vraiment qu’on tiendra le moindre compte de tes plaintes ? Tu as commis une grande sottise en cédant à un mouvement de colère irréfléchie. Répare ta maladresse, répare le mal que tu t’es fait toi-même ; sinon, ta perte est certaine. Tu dois savoir ces mots d’un poëte :

« Une fois que l’esclave, même acheté au bazar, vient en faveur, il gouverne comme il veut son maître. »

— Alors, dit El-Djellouly, que faut-il faire pour sortir de ce mauvais pas ?

— Mon cher, c’est de l’or qu’il faut. En pareille circonstance, craindre de répandre de l’or, c’est craindre de perdre une pierre de ta maison. Si tu veux revenir en faveur, fais des présents et de riches présents, même au muhurdâr. Prépare-toi aussi les voies de la réconciliation par ses plus intimes amis, tels que Hadhrah fils d’Abou-l-Dhyâf, Câcem-el-Beouâb, Saleh Abou-Ghadyr, etc. Gagne-toi leur bienveillance par tes dons, et décide-les à intercéder pour toi. C’est surtout dans ces sortes d’affaires que l’argent est tout-puissant. »

El-Djellouly sentit la vérité de ces paroles. Il prépara de riches présents, un sabre le plus précieux qu’il put trouver pour la qualité de la lame, une bague en diamants, un yatagan garni de diamants et d’autres pierres précieuses, une tabatière et une montre enrichies de même, dix mille sequins-mahboub, et beaucoup d’autres objets de prix.

Il employa tous les moyens possibles pour se ménager la bienveillance des amis de Yousouf, et leur fit entendre qu’il comptait sur leur médiation pour rentrer en grâce avec le muhurdâr. Quand il se vit assez bien dans leur esprit, il leur envoya des présents. Ils les reçurent et allèrent exposer à Yousouf qu’El-Djellouly reconnaissait ses torts et désirait recouvrer son amitié. Pour preuve, ils lui montrèrent les présents qu’El-Djellouly les avait priés de lui offrir : et ils plaidèrent pour la réconciliation, le pardon et l’oubli du passé.

Les présents excitèrent le désir de Yousouf, il les accepta, pardonna à El-Djellouly et lui fit dire de venir le voir, mais à condition qu’il se tiendrait dans les limites des convenances, et se dépouillerait de ses manières orgueilleuses : « Qu’il apprenne, dit Yousouf, qu’il n’a rien de supérieur aux autres ; qu’il se renferme dans les attributions de son service, et qu’il sache que tous les employés du gouvernement ont à nos yeux le même degré d’importance. Du reste, s’il revient jamais à sa conduite passée, il s’en repentira. »

Les paroles de Yousouf furent transmises à El-Djellouly, qui fut ensuite présenté au divan. Yousouf le reçut avec bonté et déférence, le fit asseoir, lui témoigna de l’amitié, s’informa de sa santé, et ne lui parla de rien de ce qui avait eu lieu entre eux. Ensuite Yousouf écrivit au pacha, l’informa de sa réconciliation, des démarches et des procédés généreux d’El-Djellouly, auquel il avait rendu ses bonnes grâces. La lettre fut envoyée avec les présents d’El-Djellouly. Le pacha demanda à voir les présents, les examina, puis les réexpédia à Yousouf, avec ce billet : « Nous avons reçu ta lettre et nous en avons pris connaissance. Les présents nous ont paru très-bien choisis, mais nous pensons qu’ils sont plus convenables pour toi que pour nous. Nous te les faisons remettre et te permettons de les accepter. Tu es jeune, et ces objets de parure et d’ornement doivent te plaire et te convenir. Nous, à notre âge, nous n’avons plus les goûts de la jeunesse. Quant aux dix mille sequins-mahboub, emploie-les aux besoins de l’armée. Nous pardonnons à El-Djellouly, puisque tu lui as pardonné. Salut. »

Le lendemain, El-Djellouly alla voir le pacha, qui le reçut du meilleur accueil et ajouta un nouveau district aux pays qu’il administrait. Ainsi, El-Djellouly regagna toute la considération dont il jouissait auparavant.

Réfléchis, lecteur, sur cette aventure, et vois quelle fut la conclusion. Crois-tu que si El-Djellouly eût craint de dépenser son argent en présents, il fût revenu en faveur ? Certes, je ne le pense pas. On lui eût enlevé l’administration des pays qu’il avait sous ses ordres, et peut être l’eût-on mis à mort.

Mais puisque nous sommes amenés à parler de feu Hamoudéh-Pacha et de son vizir Yousouf, nous en dirons encore quelques mots ; car mon intention est que ce livre ne soit pas dépourvu de récits moraux et utiles, et certes, les plus beaux récits sont ceux où est racontée la conduite des gouvernants qui aimèrent la justice, dont la vie fut honorable, et qui rendirent leurs sujets heureux.

Abou-Mohammed Hamoudéh-Pacha s’acquit un nom glorieux par ses vertus, son équité, sa pénétration, sa prudence. Il était fils d’Aly-Pacha, fils de Husseyn-Pacha fils d’Aly. Il naquit la nuit du vendredi au samedi, le 18 reby-second, l’an 1173 de l’hégire. Elevé au pachalik le jour même de la mort de son père, en 1191, il mourut la nuit de la fête du premier repas après le jeûne du Ramadhân (la dernière nuit du mois de ramadhân), en 1229. Sa sagacité, sa sagesse, sa justice, son courage, la pureté de sa vie, l’élévation de ses sentiments, lui méritèrent le respect et l’admiration de tous.

Ce fut lui qui embellit le jardin de Mannoubah, encore célèbre aujourd’hui. Par lui, ce jardin devint supérieur en beauté à celui d’Abou-Fihr, qu’Abou-Abd-Allah Mohammed-el-Ouarghy avait vanté dans ces vers :

« Arrête-toi ici, au superbe Abou-Fihr ! Il a vu passer le règne et la puissance de hauts personnages au front noble et fier.

« Vois ces aqueducs aux arceaux élégants ; ne dirais-tu pas une ligne de palmiers qui étendent l’un vers l’autre les régimes penchés de leurs dattes,

« Ou une chaîne dansante de jeunes filles, dont les bras sont mollement passés sur le cou l’une de l’autre, afin de mieux garder le rhythme de leur danse ? »

Hamoudéh-Pacha entoura Tunis de belles murailles, flanquées de tours, qu’il garnit de canons et qu’il entretint sur un pied de défense respectable. Il fit enlever les montagnes de sable et de débris qui étaient entre Tunis et le Béheyreh[264]. Ces énormes montagnes nuisaient, par leur position, à la salubrité de la ville et pouvaient fournir aux ennemis un point d’attaque en cas de guerre. Elles étaient amassées depuis l’époque à laquelle finit le règne des Hafsides ou descendants de Hafs[265]. Hamoudéh-Pacha fit tous les sacrifices possibles pour les enlever, ce travail dura sept années consécutives. Ensuite l’emplacement où étaient ces amas de débris fut cultivé. Dès lors, la partie de la ville qui regarde de ce côté fut moins exposée à un coup de main.

Hamoudéh fonda une fabrique de canons. Il fortifia Halq-el-Ouâd avec des tours et des constructions solides ; il n’y laissa que deux passes en forme d’écluses, praticables pour les barques, et il en borda les deux côtés de batteries. Ce fut lui aussi qui fit bâtir la citadelle de Kâf. En un mot, il retira Tunis et ses dépendances de la corde de servitude que leur jetaient si souvent les Algériens, et il se rendit tout à fait indépendant d’Alger. Il imposa silence à ses ennemis par le succès qui couronna toutes ses entreprises ; nul ne se déclara contre lui, qui ne fût abattu. Les Algériens eux-mêmes renoncèrent à toute tentative contre lui.

Il eut le bonheur d’avoir, comme nous l’avons déjà dit, Yousouf pour vizir. Il lui laissa la main libre dans le maniement des affaires, car il reconnut en lui un homme d’intelligence, un administrateur habile, et des sentiments élevés. Yousouf aimait les gens d’instruction et de mérite, était enclin par nature à faire le bien, et imposait le respect et l’admiration. Il fit bâtir la célèbre mosquée du marché des Halfâouiyn à Tunis, et fonda près d’elle une superbe école pour l’enseignement des sciences arabes (la langue arabe, le Coran et le droit canon). Il y établit, ainsi qu’à la mosquée, un ordre admirable. Il confia la suprématie de cette école à l’homme le plus instruit qu’il y eût alors à Tunis, le plus religieux, le plus connu par son érudition et ses études profondes, le cheykh Ibrahym-el-Ryâhhy, qui fut mon maître et qui est encore à présent le plus vénérable des cheykhs à Tunis.

Le cheykh Ibrahym, à titre de fonction obligatoire, donnait deux leçons par jour, une de fiqh ou droit-canon musulman, et une d’explication du Coran. Il y ajouta, de lui-même, une leçon sur le Hadyth ou les traditions du Prophète, et une sur les principes premiers de la grammaire arabe. Yousouf dépensa des sommes immenses à la fondation de la mosquée et de l’école. La mosquée est encore aujourd’hui la plus belle et la mieux bâtie qu’il y ait à Tunis. Elle n’est pas, il est vrai, très-grande ; mais je n’en ai vu nulle part, ni au Kaire, ni à Tripoli de Barbarie, ni en Morée, ni au Hedjâz, de plus remarquable et de mieux construite. Il n’y aurait guère à lui préférer que la mosquée d’Amaouy à Damas, ou celle de Carouiyn à Fâs, ou celle d’Aya-Sofiya à Constantinople. Il bâtit devant sa mosquée un beau bazar, au-dessus duquel il se ménagea un palais pour son séjour ordinaire. Il établit plusieurs écoles, plusieurs fontaines publiques. Une de ces fontaines porte une épigraphe en vers, en forme de chronogramme et composée par le cheykh Ibrâhym-el-Ryâhhy ; la voici :

« Cette fontaine est due à la libéralité du vizir bienfaisant Yousouf, espérant en la bonté de Dieu ;

« Yousouf, le muhurdâr du glorieux et illustre Hamoudéh-Pacha,

« Dont il fut d’abôrd le simple mamelouk.

« O toi qui te désaltères à cette fontaine, adresse des vœux à Dieu pour lui ; et suppute la date de la construction par (la valeur numérique de ces mots) (boire de ses eaux, bi-chorbi-hi). = 1209[266]. »

Le târykh ou chronogramme précédent est selon l’eykach, le comput barbaresque. Mais, à mon avis, la finale bi-chorbi-hi, dont les lettres, en arabe, donnent le chiffre du chronogramme, est peu élégante, et présente un sens froid et peu significatif. Il y a loin de ce târykh à celui-ci, que composa le savant cheykh Mohammed-Chihâb-ed-Dyn, au Kaire, pour la fontaine que construisit Mahmoud-Effendy, entre la mosquée El-Ashar et l’emplacement de celle de Husseyn :

« O toi, qui viens à cette eau limpide, bois, et grand bien te fasse ! car c’est une eau pure et salutaire.

« Vois comme est gracieuse cette fontaine. Elle a été bâtie par la générosité de Mahmoud, à la date fournie par ces mots : Fontaine vantée, tu animes les hommes au bien (sébylou-hou âtifoun li-l-khayri Mahmoudou). = 1235. »

Il y a loin encore du premier târykh à celui-ci, que fit le savant de notre siècle, le poëte cheykh Aly-el-Derouych. Ce târykh fut composé à propos du kiçoueh (le grand voile) qui tous les ans part du Kaire pour le revêtement de la Kaaba (temple de la Mecque) :

« O ! gloire à celui qui veilla à l’exécution du kiçoueh ; la soie et le fin coton y brillent.

« Ce fut une bonne nouvelle que celle qui nous apprit que Khalyl était chargé d’en ordonner la confection ; il lui arrivera bonheur.

« Grâce à sa générosité, Khalyl a fourni le motif de ce târykh : C’est là le voile de la maison du Dieu grand (sitroun li-beyti llâhi azz). = 1245. »

Voici deux târykh que je rimai en l’honneur du seyd Mohammed-el-Mahrouky, quand il construisit la petite mosquée en face de celle du cheykh Afyfy, avec son petit cimetière et une sébyl (fontaine publique), au birket El-Rotly près du Kaire (hors de la porte appelée Bâb-el-Châriyéh). Voici le premier de ces deux târykh :

« Vois cette petite mosquée si bien faite ; chacun désire ardemment la connaître. »

« Elle est si gracieuse que la décrire est impossible, soit en traits figurés, soit en simples paroles.

« Elle brille de l’éclat de son fondateur ; posez-lui ce târykh : Elle est toute pleine de la renommée du seyd El-Mahrouky (mouliet bi-nouri seiyd El-Mahrouky). = 1238. »

Mon second târykh est :

« Examine cette œuvre de l’art sortie de la main de l’élégance et de la beauté, cette sébyl charmante et si gracieuse,

« C’est l’œuvre d’un noble descendant du Prophète, d’un homme dont la gloire s’élève par delà la petite étoile de la grande Ourse,

« De Mohammed-el-Mahrouky, dont l’ardente foi espère les récompenses éternelles du ciel.

« Lorsque cette œuvre fut achevée par sa générosité, elle sembla dire à la foule : Ecrivez ce târykh : Eau pure, salutaire, excellente, recherchée de tous (zoulâloun, chéfâoun, djeiydoun, oua-houa mountahâ). = 1238. »

Le célèbre Yousouf, muhurdâr de Hamoudéh-Pacha, mourut au mois de séfer, en 1230 (ère chrétienne, 1814). Il fut assassiné, et on traîna son cadavre dans les marchés de Tunis, lui sur qui autrefois les yeux de la multitude n’osaient se porter. Gloire à Dieu qui glorifie et humilie ! Le cheykh Ibrahym-el-Ryâhhy composa ces vers, qui furent écrits sur son tombeau :

« A Dieu seul appartient l’éternelle durée ; excepté lui, le trépas atteint tout.

« Grand, petit, tout passe par les transes de la mort.

« Où sont les rois, où sont les hommes devant lesquels s’humilier était une religion ?

« Il n’en reste que le souvenir du bien qu’ils ont fait ; cela seul leur survit.

« C’est là la seule gloire qu’ambitionna le célèbre Yousouf dans ses œuvres.

« Il s’illustra, lui aussi, par le bien qu’il fit ; il fut, pour son pays, bienfaisant comme les pluies fécondantes des nues.

« Il dota sa patrie de mosquées, et d’écoles, et de sébyl pour les hommes altérés par la soif.

« Que Dieu recueille au sein de sa grâce le généreux Yousouf ; car il fut le héros de la libéralité.

« Ne vous étonnez donc pas du sens de ce târykh que je fais pour lui : Par sa mort, la générosité est devenue orpheline (bi-mémâti-hi yétoum el-kérâm). = 1230.

Ces sortes de poésies appelées târykh (ou dates) sont très en vogue parmi les Arabes, surtout à présent. Tout le mérite en est dans l’habileté de l’auteur à terminer le târykh par des mots qui, outre un sens convenable pour la circonstance qui inspire les vers, doivent se composer de lettres dont chacune a une valeur de chiffre ; les valeurs additionnées entre elles doivent donner la date du fait auquel on fait allusion. La valeur des lettres employées comme chiffres est fixée d’une manière un peu différente en Barbarie et dans les autres pays musulmans ou arabes.

Le premier des târykh qui précèdent est selon le comput barbaresque, dit le comput de l’eykach, qui est le premier mot dont les lettres représentent des valeurs numératives. Je ne donnerai pas de longs détails à ce sujet ; cela m’entraînerait trop loin et ne serait que fastidieux. Les deux tableaux suivants me paraissent suffisants, même pour ceux qui s’occupent d’études arabes. J’indique le nom des lettres employées comme chiffres, et au-dessous je place la valeur numérique de la lettre.

En Barbarie :

elif yâ câf chyn

Vaut : 1 10 100 1000

bâ kâf râ

2 20 200

djym lâm syn

3 30 300

dâl mym tâ (simple)

4 40 400

hâ noun thâ (simple)

5 50 500

Ouâou ssâd khâ

6 60 600

zây a’yn zâl

7 70 700

hhâ fâ dhâd

8 80 800

tâ (emphatiq.) ghayn zhâ

9 90 900

Valeurs chez les autres Arabes, en Orient :

elif bâ djym dâl

Vaut : 1 2 3 4

hâ Ouâou zây

5 6 7

hhâ tâ (emphatiq.) yâ

8 9 10

kâf lâm mym noun

20 30 40 50

syn a’yn fâ ssâd

60 70 80 90

câf râ chyn tâ (simple)

100 200 300 400

thâ khâ zâl

500 600 700

dhâd zhâ ghayn

800 900 1000

Dans ces deux systèmes de comput, chaque série de lettres écrites sur la même ligne forme un mot, mais ces mots sont entièrement dépourvus de sens. Toutefois, appris de mémoire dans l’ordre où ils sont placés, ils donnent facilement la suite des valeurs attachées à chacune des lettres qui les composent, à cause de la progression croissante des nombres.

Il est à remarquer que dans les deux systèmes il n’y a de différence de valeur numérale qu’entre quelques lettres : le chyn, en Barbarie, vaut 1000, et chez les autres Arabes, il vaut 300 ;

Le ssâd en Barbarie, vaut 60 et chez les autres Arabes, 90.

Le syn 300 60.

Le ghayn 90 1000.

Pour les autres lettres, les valeurs sont identiques.

(Note du cheykh.)

Note B, page 27.

Lait de Dieu pour Togray qui a tracé ces vers :

« La gloire m’a dit, et en cela elle est véridique : On acquiert de la renommée à voyager.

« Si l’homme trouvait, au milieu du repos du toit paternel, le moyen de satisfaire tous ses désirs, le soleil ne sortirait jamais du signe du bélier. »

Pour moi, si je fosse resté au Kaire, en l’état où j’étais, je n’y aurais vu que le malheur. Je m’appliquai cet autre vers de Togray :

« Pourquoi rester à Zôrâ ? Je n’y ai pas d’asile à moi ; je n’y ai ni chamelles ni chevaux. »

Et ces deux autres vers :

« Pars, fuis de ce pays d’humiliation ; va, ne t’afflige pas de t’éloigner de tes proches.

« Ne sais-tu donc pas que l’or brut n’est qu’une poussière dans sa mine, et que, transporté au loin, il va se jouer sur le cou des belles ? »

(Note du cheykh.)

Note C, page 28.

Je me rappelai les vers d’un logogriphe que je proposai autrefois au cheykh Moustapha-Kessâb, réviseur des traductions à l’Ecole vétérinaire[267] :

« Dis-moi, mon cher Kessâb.......

« Voici un mot exprimé en trois lettres (arabes), kalaf, signifiant le trouble de l’âme dans le malheureux fatigué de sa souffrance ; et ce même mot renversé donne Falak.

« Kalaf est dans le saint Coran ; le sens en est bien connu, et les gens d’étude tels que toi le lisent et l’écrivent souvent.

« Il y a un synonyme de cinq lettres arabes, de forme féminine, et désignant encore un objet qui charme tous les hommes ;

« Objet qui fait battre le cœur de l’amoureux passionné et couler ses pleurs ; objet que même l’homme d’étude recherche souvent.

« Il y a encore un autre synonyme quadrilitère très-connu.

« Et bien entendu, tous ces mots sont pour une seule et même chose ; toi, homme intelligent, tu sais certainement ce que je veux indiquer.

« La brune et sombre monture sur laquelle repose ce que je veux dire ici, tu l’aperçois déjà, j’en suis sûr.......

« Mon explication est nette, simple, comme cette chose séduisante qui attire tous les cœurs,

« Et qui, vêtue comme il le faut, se balance et marche d’un pas rapide ; mais si dans sa course elle est obligée d’ôter ses vêtements, tu frissonnes et tu trembles.

« Elle porte ce que des hommes ne pourraient porter : et chargée, mes amis, vous la considérez d’un œil de satisfaction.

« Elle ne marche que sur sa longue échine, les pieds en l’air, écartés, et ne touchant jamais le sol.

« Elle obéit au souffle des vents ; mais elle redoute les fureurs des tempêtes ; et cependant c’est avec les vents qu’elle jouit, s’épanouit et se joue.

« En voilà assez ; mon explication est claire. Maintenant donne-moi le mot de l’énigme........ »

Le cheykh Moustafa-Kessâb me répondit :

« Tes vers me sont venus comme un doux zéphyr.....

« Tu m’as envoyé un logogriphe sur une chose dont l’utilité est générale sur l’eau, et qui emporte des masses que ni fatigues, ni efforts de l’homme ne pourraient transporter.

« Cette chose, Noé la fit le premier et en inventa la construction ; par elle il se sauva du déluge et du caprice des flots.

« Il dit à sa famille : « Montez-y ; elle marche sous la protection de Dieu qui la conduira, et l’empêchera d’échouer. »

« Voilà le mot de ton logogriphe[268]...... »

Voici d’autres exemples de logogriphe.

Le mot bahhr[269] m’a fourni le logogriphe suivant :

« Quel est le mot de trois lettres sur le sens duquel on peut dire : « Ses flots se ruent sur les hommes pour les engloutir, »

« Et qui, retourné[270], a quelque chose de flatteur pour celui qui arrive dans une maison ; c’est alors un verbe au passé, dont le sens n’a rien que d’agréable.

« Enlève la première lettre du mot, il signifie l’opposé du froid, et en est tout à fait le contraire[271].

« Par la transposition de ses lettres, tu peux composer trois mots ;

« Un qui a deux sens, celui de savant, et celui d’encre, et le troisième signifie une chose qui n’amuse pas celui qu’elle frappe. (hhabr et hharb.)

« Ote la seconde lettre tu auras (barr, terre) l’opposé du sens du premier mot (bahhr). Maintenant la réponse n’est pas difficile. »

Le mot missbâhh, flambeau, m’a donné le logogriphe que voici :

« Quel est, je le prie,..... un nom de cinq lettres désignant une chose d’une utilité générale et dont voici les caractères :

« Chose petite comme l’extrémité du doigt, si tu la mesures ; et cependant elle remplit un appartement sans qu’elle change de volume.

« Lorsque souffle un léger zéphyr, elle se balance mollement ; si le vent s’accroît, elle meurt comme dans un excès d’extase amoureuse.

« Ses merveilleuses qualités la rendent inappréciable. Le plus beau de ses avantages est de pouvoir guider les pas de l’homme.

« Elle devient malade à mesure que son nez s’allonge ; mais si on le lui coupe, elle se réveille, revient à elle-même, et ne pense plus à sa peine.

« Elle brille quand la nuit descend sur nous ; mais quand elle voit la gazelle (la face) du soleil paraître, elle a honte de sa faiblesse.

« Avec les deux premières lettres de son nom (m, ss), tu fais chose délicieuse[272], surtout sur de douces lèvres, ou des lèvres brunes[273].

« Le reste du mot est un verbe au passé[274] dont tu connais le sens ; celui qui fait ce que ce verbe indique, s’attire le mépris.

« Ote la première lettre du mot, il te reste un synonyme de ghadâ[275].

« ........ J’attends ta réponse. Du reste, le mot est dans le Coran. Réfléchis »

A propos de logogriphes, je me souviens de celui que fit sur le mot moudâm (le vin) le coryphée des savants, l’imam Ibn-Hadjor, de la secte des châféytes : que Dieu répande sur lui les bienfaits de sa miséricorde !

« Quelle est la chose qui a dans son cœur la maladie[276], et dont le commencement et la fin se ressemblent ?

« Ote la fin, tu as le mot d’où dérive le nom d’un instrument tranchant[277].

« Ote le commencement, et tu as un verbe conjugable dans tous les temps[278]. »

Mais serrons la bride à notre plume trop coureuse : si nous tracions ici tout ce que nous avons fait de vers, de logogriphes... nous attirerions l’ennui.

(Note du cheykh.)

(Je voulais d’abord passer ces logogriphes sous silence ; mais il m’a semblé ensuite qu’il pourrait être bon de donner un échantillon de ce genre de poésie usité chez les Arabes, surtout pour ceux qui s’occupent de littérature arabe).

P.

Note D, page 103.

Il semblerait presque qu’Aboul-Tâyb-el-Mouténebby ait voulu parler d’Abd-el-Rahmân après sa victoire, dans ces vers :

« Va, prince, va partout où tu voudras, partout une auréole de lumière te suivra, et toujours les faveurs du Destin s’attacheront à tes pas.

« De quelque côté que tu te diriges, le bonheur t’accompagne, partout les nuées du ciel t’arroseront de leur fraîche rosée.

« Tu reviens avec un riche butin, plus rassasié que celui qui revient d’une source d’eau vive ; tous les regards sont fixés sur ta route ; tous attendent ton retour triomphant.

« Ton nom sera à jamais révéré, ta renommée charmera et embellira les causeries des veillées.

« Si une juste colère anime et agite ce prince, soudain arrive la mort du coupable, et s’il fait grâce, son pardon vaut une seconde vie.

« Il répand ses royales largesses comme les grands rois ; mais les perles de ces rois, auprès des siennes, ne sont que des grains de poussière.

« Oui, ton cœur est noble et fort ; il ne redoute point le trépas ; il ne craint que les atteintes du déshonneur.

« Tu es en dehors de la nature de tous les hommes, les escadrons des cavaliers aux longues lances s’enfuient à ta vue.

« Celui qu’il protége est plus respecté que les plus grands rois ; devant lui, quand il veut frapper, tout homme redoutable s’humilie et s’abaisse.

« Va où il te plaira, nul désert n’empêchera les hommes d’aller à toi et d’aspirer au plaisir de te voir. »

(Note du cheykh.)

Note E, page 107.

Mon père écrivit encore sur la grammaire un long commentaire, dans lequel il fit entrer environ deux cents vers de l’Elfyéh (grammaire en mille vers, d’Ibn-Mâlek). Le tout forma un gros volume qu’il abrégea ensuite et réduisit à quelques cahiers[279]. Il écrivit aussi un commentaire intéressant sur le Soullam-el-Mouraounaq (livre des escaliers ou degrés brillants, livre sur la logique comprenant les moyens d’apprendre à monter, par le raisonnement, aux causes des choses, etc.).

Il composa un petit livre sur la science des omoplates, ou divination par l’inspection des omoplates. (On dépose pendant la nuit une épaule de mouton sur un toit ; par l’influence des étoiles, disent les Arabes, l’os prend des marques ou taches qui prédisent l’avenir. Le matin, on enlève la chair, et on aperçoit sur l’os certaines taches qui sont des signes sur lesquels les devins prétendent savoir lire tels ou tels événements publics ou particuliers.)

(Note du cheykh.)

Note F, page 120.

Au mois de ramadhân, à l’asr (vers trois ou quatre heures après midi), le fakyh Mâlik-el-Foutâouy lisait une fois, dans le livre de Kourtouby, l’article qui a trait aux méchants qu’au jour du jugement dernier Dieu condamnera au feu de l’enfer. Mâlik arriva à ces mots : « Le feu alors dira sans cesse : « Donne, Seigneur, donne-moi encore de la pâture, » et cela jusqu’à ce que Dieu y mette le rigl, c’est-à-dire la foule des méchants. » En effet, le mot rigl ou ridjl, signifie une quantité d’individus, une multitude. Un poëte a dit : « Près de nous passa un ridjl de gens de la tribu, et ils prirent leur route obliquement ». Mâlik lisait donc le passage dont il est question, et à chaque mot, ou à chaque deux mots, il ajoutait : « Oui, le livre le dit. » Puis il reprenait : « Le feu dira sans cesse : Seigneur, donne-moi encore. » Puis : « Oui, le livre le dit. » Ensuite : « Le feu dira sans cesse : « Seigneur, donne encore. » Puis : « Oui, le livre le dit. » Ensuite : « Jusqu’à ce que Dieu y mette la foule. — Oui, le livre le dit. » Le poëte a dit : « Oui, le livre le dit. » Mais au lieu de lire la citation du poëte : Famarra bi-nâ ridjloun min el-hhayy, il répéta plusieurs fois : Farra binâ radjoloun, a fui près de nous un homme ; son fils Sénousy l’arrêta, et lui dit, en faisant une autre faute : « Mon cher père, il faut lire Firr bi-nâ radjoloun, fuis de nous un homme, » manière de lire la phrase qui n’a absolument aucun sens ; Mâlik continua : « Oui, Firr bi-nâ radjoloun. » Et il répéta ces mots plusieurs fois.

J’étais assis près d’eux. Je ne pus m’empêcher de le reprendre. Je saisis le livre des mains d’un de mes voisins, et je vis qu’il y avait : Fa-marra bi-nâ, etc. « Mon cher Mâlik, dis-je aussitôt, le texte porte : Fa-marra bi-nâ ridjloun min el-hhayy. — Tais-toi, me dit-il vivement ; tu es encore trop jeune pour comprendre ces sortes de choses-là. » J’avais raison ; car la preuve de la rectification que j’indiquais était écrite dans la page même ; mais je gardai le silence.

(Note du cheykh.)

Note G, page 215.

Le mizr est une boisson fermentée et enivrante, tout à fait analogue au bouza qu’on prépare en Egypte avec de l’orge ou de blé concassé ou du pain grillé et broyé. Le mizr se fait avec du doukhn, espèce de mil, qu’on laisse d’abord germer dans l’eau. Après cela, on le fait sécher et on le broie pour en faire une pâte, qu’on agite ensuite avec une autre pâte faite de farine simple de doukhn non germé. Ce mélange opéré, on le met dans des vases et on l’y laisse pendant deux jours. Il s’aigrit ; on y verse alors un peu d’eau, on pétrit à consistance de pâte molle et presque liquide ; puis on y ajoute un peu de levain, et enfin on verse le tout dans des spathes de doum trouées en forme d’écumoire. On reçoit à part le premier liquide qui sort de ces sortes de vases, et ensuite on presse entre les mains la spathe pour exprimer le reste du liquide. — On jette le marc aux volailles qui le mangent.

Le oum-bulbul (la mère-rossignol) est véritablement le vin du Soudan ; toutefois on y donne aussi le nom de vin à toutes les préparations indiquées ici. Voici comment on obtient le oum-bulbul :

On prend du zourrâ, c’est-à-dire de l’orge qu’on a fait germer dans l’eau et qu’ensuite on a fait sécher ; on le met dans un vase avec de l’eau. Les proportions du mélange sont d’environ une partie de zourrâ pour huit à dix parties d’eau. On chauffe doucement pendant six à sept heures, c’est-à-dire jusqu’à consistance filante. Alors la matière est très-sucrée. On la retire du feu et on la verse dans des vases de terre appelés doullan, et qui ont la forme d’une burette.

Ces vases, d’environ un litre et plus de capacité, sont vernissés avec un joli vernis rouge, et sont faits d’une terre rouge, et cuite comme notre poterie.

Quand on a presque rempli les doullan du décoctum, on y met un morceau de levain ; les gens plus aisés substituent le miel au levain. Ensuite on les ferme très-exactement avec un bouchon de même matière que le vase lui-même, et on les laisse en repos pendant au moins deux jours.

En ouvrant les doullan, le troisième ou le quatrième jour, on remarque sur la liqueur, qui est alors limpide, un pétillement qui fait jaillir une pluie très-fine au-dessus du vase. C’est donc une espèce de vin mousseux, presque comme le vin de Champagne, et très-enivrant.

Le oum-bulbul préparé avec le miel est très-agréable à boire ; préparé avec le levain, il laisse un arrière-goût assez déplaisant.

Quand on garde l’oum-bulbul dans les doullan, fermés exactement, jusqu’à quinze et vingt jours (et l’on n’en prépare ordinairement que pour cette durée de temps), il s’améliore et acquiert une qualité de beaucoup supérieure à celle qu’il a lorsqu’on le boit après trois ou quatre jours, c’est-à-dire immédiatement après la fermentation. — Au fond de chaque doullan, il reste un léger dépôt que l’on jette.

Le dinzâyé est presque identique au mizr. Il n’en diffère que parce qu’on ne laisse fermenter la pâte où on a mis le levain, que durant une journée ou une nuit. Pour préparer le dinzâyé, les personnes qui ont quelque aisance prennent très-souvent du blé, ou du doukhn mondé, au lieu de doukhn à l’état ordinaire.

Quant au goût, le mizr est légèrement amer et aigre, et le dinzâyé est aigre seulement. Le dinzâyé a une consistance assez épaisse. Pour l’usage, on en prend un morceau après une nuit ou une journée ; on l’agite et on le pétrit dans l’eau jusqu’à ce qu’il s’y soit bien répandu. Souvent on mêle du miel au morceau de pâte avant de le pétrir comme je viens de l’indiquer. L’eau une fois chargée de cette pâte qui s’y est disséminée, on la boit comme boisson rafraîchissante.

Au Kaire, on prépare une boisson assez épaisse et peu agréable, appelée soubiéh, et qui se rapproche beaucoup du dinzâyé. Pour cela, on concasse du blé ou du riz, et on le laisse pendant vingt-quatre heures dans une médiocre quantité d’eau. Ensuite on y ajoute de la nouvelle eau, qui alors blanchit. Quand le dépôt du marc est opéré, on décante la liqueur, on l’édulcore avec du sucre ou avec du miel, et on la boit. Le soubiéh n’enivre pas. Le bouza, au contraire, détermine facilement l’ivresse[280].

(P., d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note H, page 232.

Le mot bobei est fôrien et signifie il s’en va. — Moutgâl est le mot arabe mitcâl, prononcé à la manière fôrienne, qui, comme nous l’avons déjà remarqué, change le câf arabe en gâf. Mitcâl veut dire pièce d’or et aussi un poids, employé surtout pour peser l’or. Le poids appelé mitcâl équivaut à une drachme ou dirhem arabe, plus trois septièmes de dirhem. Le dirhem vaut toujours, dans les poids arabes, six dâneq ; le dâneq vaut deux carats ou kyrât ; le carat vaut deux toustoudj ; le tousdoudj, deux grains ; le grain, un quarante-huitième de dirhem. (Voy. le Câmous arabe de Feyrouzâbâdy, à la racine makaka.) — Aujourd’hui le mitcâl vaut vingt-quatre carats, et le carat vaut quarante-neuf grains.

Le chant signifie : « La nuit se passe et s’en va ; ô mon amant, mon trésor, toi qui m’es cher comme l’or, viens, la tête me tourne de sommeil ; viens dormir avec moi. »

(P., d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note I, page 232.

Par le Dârfour, il faut entendre ici le monde. Pour les Fôriens, le Dârfour est l’univers, et le monde est par conséquent un grand Dârfour. — Djéfeh signifie : Sans bonheur, sans amis. — Naouei : Qui a envie (de dormir) ; c’est-à-dire : « Ma tête a besoin de dormir, viens avec moi. »

(P., d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note J, page 233.

Hâniyeh, mot d’origine arabe, ainsi que ceux qui le suivent, excepté randal, qui est d’origine fôrienne et signifie : Se pencher sur. — Gâm, est pour cama. — Voici le commentaire de ces vers : « O toi que j’aime, tu te penches vers nous comme la branche flexible, l’amour nous entraîne et nous fait soupirer pour toi. Tu m’aimes, tu me préfères aux filles de ton hameau, et par là tu exciteras leur jalousie contre moi, et tu m’attireras leur vengeance ; car elles croiront que tu les auras dépréciées à mes yeux. O toi dont l’amour rappelle le parfum du sandal, tu t’es élevé comme ses branches odorantes et tu te penches sur nos demeures pour les ombrager (c’est-à-dire, pour rester toujours avec nous) ; avec toi le bonheur y restera aussi. » — Cette poésie n’est pas sans quelque charme.

(P., d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note K, page 233.

Déryz : mot d’origine arabe, détourné de son sens. Il signifie, pour les Fôriens, le bruit et le fracas de chevaux qui courent. — Le Deldin ou Delden, dont il est ici question, est le même que celui dont nous avons parlé à l’histoire des sultans du Dârfour. Delden demanda au sultan Mohammed-Fadhl d’aller faire une incursion chez les Fertytes pour enlever des esclaves. Il partit — et fit un butin immense. C’est à la suite de cette expédition que fut composé le chant dont il s’agit.

Voici le sens développé de ce chant : « Jeunes Fôriens, allez avec le brave Delden chercher un riche butin pour avoir des fiancées ; courez, atteignez-le ; ses cavaliers ne sont encore qu’à Kéryo. »

Delden est qualifié par le nom de sa mère Binnayyéh, parce qu’elle était fille du sultan.

(P., d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note L, page 234.

Voici le mot à mot de la chanson : Dogola, enfants ; bâcy Tahérin, de bâcy Tâher (le son in qui termine le mot Tâher est un prolongement pour le vers). — By, vous (djy, toi). — Labâ, vous-mêmes, vous autres. — Oua, et ; — doouein, votre ; — aby, père ; — fâa, il a été fait (c’est-à-dire, ont fait) ; — halfein, serment (mot d’origine arabe, au lieu hhala) ; — Kitâb, le livre (mot arabe) ; — lan, particule de rapport (comme de entre deux noms français) ; — Moushaf (mot arabe), nom du Coran ; — trymodo, vous vous êtes trahis ; — rayla, vous avez enlevé, porté ; tarna, le pied ; — modo, trahison ; — sayal, de sorte que ; djoa, vous avez franchi ; — djéby, ses murs.

Nous avons vu, dans la partie historique de ce voyage, que le mot bâcy est une terme honorifique donné aux frères du sultan et à ses proches parents ; ses fils portent la qualification de dittan, et ses filles, celle de meyrem. Ce titre de meyrem est aussi donné, dans les noces, à la fille d’honneur.

— Ce chant est peu en harmonie avec les circonstances d’une fête nuptiale. Il arrive souvent qu’on y chante ainsi des paroles tout à fait étrangères à la cérémonie d’un mariage ; ce qu’on chante dans ce cas n’a pour but que de faire danser.

(P., d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note M, page 246.

Le zikr est une cérémonie religieuse musulmane, c’est une forme de prière pour implorer les grâces de Dieu.

Plusieurs hommes, derviches ou autres personnes pieuses, se réunissent, se placent en cercle ou sur deux lignes face à face ; tous ensemble, d’une voix d’abord demi-sourde, puis plus rauque, puis exprimée par des sons pectoraux et inarticulés en même temps que plus précipités, ils prononcent certaines paroles sacrées, en premier lieu, à l’unisson et en deux repos. (Voy. note R). Ce sont des formules très-courtes, chacune est répétée coup sur coup, un nombre considérable de fois ; tous les individus du zikr exécutent alors des mouvements en forme de saluts, soit directs en avant, soit obliques et alternativement de chaque côté, et toujours avec des balancements très-étendus de la tête, en avant, en arrière et sur les épaules.

La cérémonie a un aspect émouvant et sauvage, elle jette souvent les individus exécutant le zikr, dans un état d’exaltation extraordinaire. J’ai vu des amateurs de zikr, dans leur enthousiasme, avoir des convulsions, une espèce de congestion cérébrale, et tomber étourdis : dans cet état, ils sont alors considérés comme remplis des effets d’une influence sainte et favorisés de Dieu.

Pendant que les acteurs du zikr font ces espèces de hurlements, un ou deux individus, placés au milieu du cercle, ou entre les deux lignes, psalmodient des paroles sacrées qui animent encore l’agitation des zikreurs. Ces boute-en-train se livrent parfois aussi à des contorsions dont le spectacle porte au comble les transports religieux des amateurs. J’ai vu de ces chefs de zikr qui ruisselaient de sueur et avaient la face enluminée jusqu’au violet. J’en ai vu d’autres se rouler par terre, ou tomber à plat ventre et se secouer alors avec d’incroyables mouvements spasmodiques.

Les plus curieuses de ces singulières cérémonies, auxquelles j’aie assisté, sont les zikr pratiqués par les derviches hurleurs et tourneurs qui habitent tout près de l’École de médecine, au Kaire. Tous les vendredis, vers midi, il y a des scènes de zikr accompagnés de chants, au son des daraboukkah, des tambours de basque de différents tons, mais sans grelots, et des flûtes à son de hautbois. Celle musique a une merveilleuse puissance d’action sur les spectateurs : il m’est arrivé à moi-même d’en être vivement ému. Plusieurs derviches exécutent des contorsions en agitant la tête en avant et en arrière ; la longue chevelure dont leur tête est comme hérissée se rejette alternativement sur leur face et sur leur nuque ; on dirait des bacchantes échevelées, se balançant avec une sorte de fureur divine. Un de ces derviches, entre autres, se fait remarquer par la rapidité et la longue durée des tournoiements qu’il exécute sur lui-même, les bras étendus horizontalement, ainsi que par ses gambades et par ses cris aussi violents qu’ils sont brusques et bizarres.

(Note de M. Perron.)

Note N, page 246.

Le mot de sofi est dérivé du mot arabe souf, laine ; les sofis étaient des habillés de laine ; ils portaient, comme un grand nombre de moines chrétiens, des vêtements de laine sur la peau.

Ils furent institués par Aly, l’un des quatre vicaires de Mahomet, et qui fut le quatrième khalife. Mais celui qui répandit ensuite cette espèce d’ordre de frères errants fut un appelé Haçan de Basrah. Haçan reçut immédiatement d’Aly les règles qui devaient diriger cette corporation religieuse.

Il y eut parmi les sofis un certain nombre d’hommes qui s’acquirent une réputation par leurs écrits sur la religion, la langue arabe, la théologie, etc., et par la sévérité austère de leur ascétisme.

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note O, page 247.

El-mâ, au commencement du premier vers, est pour les deux mots arabes ellézy ma, celui qui ne... ; — Endoû, écrit ici par un ouaou de prolongation à la fin, est pour inda-ho, chez lui, pour lui ; — Cheykhan, est à l’accusatif et devrait être au nominatif ; — farâgâbâ, qui protége, est pour farrâdj ; l’a qui précède bâ est, avec cette dernière syllabe, pour la prolongation nécessaire et le complément du vers ; ce n’est qu’un remplissage insignifiant ; — Mahyoubou est pour Mouhâbou ; — ya’coubou, pour ya’coubi.

Ces vers sont en langage vulgaire arabe du Dârfour et pèchent dans plusieurs endroits contre les règles grammaticales. En voici l’explication :

« Que celui qui, comme vous, n’a pas pour patron un cheykh tel que le nôtre, beaucoup plus grand en sainteté et en protection que votre cheykh Def’Allah, n’aille pas s’exposer aux traits sans se couvrir d’un bon darégueh (bouclier) ; car il serait tué. Nous, si nous invoquions, en pareil cas, notre Ya’coub, nous serions protégés contre la mort ; il détournerait les traits ; mais votre Déf’Allah n’en serait pas capable. Ne viens donc pas, toi, te mêler au zikr de ceux qui révèrent Ya’coub ; tu en es indigne. Ya’coub est bien plus saint que Déf’Allah, et bien plus puissant. »

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note P, page 247.

Les vers de cette réplique sont moins incorrects de langage que les précédents. Ouey : le yâ qui prolonge ici le ouaou, est intercalé pour la mesure du vers seulement ; — nomrog, vient de marag, qui lui-même est pour maraca. Nous avons déjà vu plusieurs fois ce mot, d’origine arabe, pris dans le sens de sortir. Il y a quelque chose de cette signification dans le radical du verbe. (Voy. Dict. de Golius.) — Faoug, pour faouc ; — niyéta, pour niyéti. « Déf’Allah voltige au-dessus de moi et me protégera même contre les ya’coubites ; il ne vous craint pas, même au milieu de vous tous... »

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note Q, page 247.

Le méryceh, ou mrycéh, est le même que le mizr. (Voy. note G.) — Fogara, est le mot arabe focarâou ; c’est le nom donné aux chefs instituteurs des zikr et parfois aux zikreurs en général. — Le sens plus explicite de ces vers, dont d’ailleurs tous les mots sont arabes, est celui-ci : « Si quelqu’un de vous consent à venir me trouver chez moi, je lui décanterai et verserai une jarre de mizr (ou mérycéh.) Je suis seule, célibataire, et je demeure à l’extrémité du village. Qui de vous viendra me voir ?...

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note R, page 248.

Dans les zikr, on commence par répéter en commun, un grand nombre de fois, les mots : La Allah ill’ Allah, Il n’y a de Dieu que Dieu ; puis on passe à dire seulement : Allah ; puis Al, moitié du mot Allah, et cet Al est alors articulé avec un son de voix sourd et plus profondément pectoral que tous les sons par lesquels on a articulé les mots précédents.

A la reprise suivante, tous répètent ensemble : Allah hhay, ou seulement Hhay, Dieu vivant ; puis enfin, hou, lui, c’est-à-dire (c’est) lui (seul qui est Dieu).

Chaque reprise d’un nouveau mot ou d’une nouvelle formule constitue un temps nouveau du zikr, et est l’occasion de rendre la voix plus rauque et plus fortement poussée, ou bien de chanter sur un autre ton.

(Note de M. Perron.)

Note S, page 249.

Voici l’explication des trois psalmodies citées : kourrou ou kourou, l’arbre ; — karrau ou kirrau, vert ; — yei, est une articulation pour prolonger la voix, et sans signification. — Nima, ombre ; — âliman, mot arabe, pour a’lim, savant ; — sih, pour sahhyhh, vrai, est d’origine arabe ; — lan, particule explétive affirmative ; elle correspond au mot bien, par lequel je l’ai traduite. — Koyei, nous irons ; — guennéh, pour djenneh, mot arabe, paradis.

A la seconde psalmodie, régulièrement il faudrait dire : Djibrâïyl, mikâïyl. — Koullou, arabe, tout ; — sibâ, bonne œuvre ; — moulkâ, une part ; — el-guennéh, du paradis.

A la troisième psalmodie : goyâ, signifie filles ; — l-illâhé, au lieu de lillah, pour Dieu ; — ndaoué (est) le remède (par lequel Dieu guérit les âmes de leurs fautes, ou corrige en l’homme ses défauts, en le rappelant à l’humilité et aux œuvres de religion). — L’n est pour en, signe du rapport d’union de deux mots. — Ké-l-fârinbeih, réjouissez-vous ; le ké est une particule d’encouragement, de commandement, comme allons ! çà ! réjouissez-vous.

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note S’, page 250.

Nous venons de voir, dans les deux chapitres précédents, quelles sont les relations entre les sexes avant le mariage. Ces habitudes permettent aux jeunes garçons la cohabitation avec les jeunes filles, et cela sans que la pudeur s’en offense. Il semblerait, d’après cela, qu’aucune fille ne puisse être à l’état de virginité lors du mariage ; mais, comme me l’a fait remarquer le cheykh, la manière dont se pratique généralement l’excision, surtout chez les filles des classes inférieure et moyenne, les met à l’abri d’une défloraison facile. En effet, la cicatrisation qui succède à l’ablation d’une quantité assez considérable de chair prise sur les parties génitales, produit une occlusion complète et solide de la vulve ; et, par là, les approches de l’homme ne peuvent ordinairement qu’aboutir à d’inutiles efforts. Aussi, lors du mariage, il est souvent nécessaire de pratiquer une nouvelle opération pour permettre l’accomplissement de l’acte matrimonial. Cette opération s’exécute également en Egypte et ailleurs sur les esclaves abyssines ou autres, qu’on achète comme concubines ; cependant, malgré le préservatif de l’excision, il arrive encore que plusieurs filles se trouvent enceintes. Le cheykh m’a assuré que parfois, entre les jeunes Fôriens, il s’établit des gageures dont le gain appartient à ceux qui réussissent à vaincre les obstacles de l’occlusion des parties naturelles, et qui le prouvent par l’apparition du sang, ou par l’aveu de la jeune fille, ou bien par la grossesse.

Quant aux Fôriens des monts Marrah, nous avons vu qu’ils ne tiennent pas à la virginité de celles qu’ils prennent pour femmes, puisqu’ils ne se marient que quand ils ont par eux-mêmes acquis la certitude de la fécondité de celles qu’ils veulent s’attacher par mariage. Comme ils ne pratiquent pas l’excision, les vierges, parmi eux, sont introuvables.

Nous remarquerons aussi que, dans leurs noces et dans leurs repas de fêtes, les Fôriens font une consommation considérable de ce qu’ils appellent leurs vins ; pour eux, comme pour tous les peuples encore enfants ou peu moralisés, l’ivresse est une passion impérieuse, un plaisir avidement recherché. Les Fôriens ne sauraient faire un repas de fête sans s’enivrer ; ils n’aiment pas plus que les anciens Romains un prandium caninum, c’est-à-dire un repas sans boisson.

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note T, page 256.

Na-to, répété trois fois ; c’est une expression fôrienne : Na, ce, celui-ci, ceci ; to, le jour, c’est-à-dire, c’est le jour, ceci est le jour. — Les trois autres mots sont arabes, et forment la fin de la dernière phrase d’un verset de la LXXVIe surate (chapitre du Coran) intitulée : l’Homme. — Par, c’est le jour, Our-dikka veut dire : c’est aujourd’hui le jour du jugement dernier.

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note U, page 256.

Quand on veut lever des troupes et faire des hommes soldats immédiatement, on emploie un moyen analogue à ce qu’on appelle la presse en Europe.

(Note de M. Perron.)

Note V, page 256.

Le mot kau, qui signifie en fôrien sec, dur, sévère, rappela au cheykh El-Tounsy, quand nous lûmes l’anecdote d’Our-Dikka, l’histoire suivante : Il y a cent à cent dix ans environ, il y eut au Kaire un nègre dont personne ne sut jamais l’origine. Il parut tout à coup dans la ville et y jeta la terreur et la désolation. On raconte que toutes les fois qu’il parcourait les rues et qu’il s’avisait de porter les regards sur un ou deux passants ou plus ; et d’articuler le mot kau, en s’adressant à eux et le prolongeant, ils tombaient morts immédiatement. L’épouvante se répandit au Kaire. On chercha tous les moyens de se débarrasser de ce nègre de malheur, jamais on ne put y réussir. On n’osait plus sortir, chacun redoutait la rencontre du kau. Bien plus, au milieu du grand nombre d’esclaves noirs qui vont et viennent sans cesse dans tous les quartiers de la ville, on n’avait pas pu saisir son signalement exact. Sa demeure, personne ne la connaissait. Être de calamité, instrument certain de mort, il restait mystérieux dans ses moyens et sa manière de subsister. Au moment où on l’attendait le moins, il apparaissait dans une rue comme la foudre, et il frappait de mort tous ceux à qui il lui plaisait de lancer son terrible mot de kau. Il n’exerça cette puissance énigmatique que pendant un espace de dix à quinze jours, et des milliers d’individus succombèrent. Il disparut comme il était apparu, tout à coup ; et nul ne put savoir ce qu’il était devenu.

Cette bizarre tradition est encore conservée dans la mémoire d’un certain nombre d’habitants du Kaire, qui désignent allégoriquement cette époque, par l’époque de la peste de kau. Il y a une quarantaine d’années, l’époque du kau était encore une date par laquelle on déterminait, dans la conversation, l’âge de certains événements et l’âge des personnes. Ainsi, mon cheykh Mohammed-el-Tounsy se rappelle fort bien avoir entendu des individus indiquer leur naissance par ces mots : « Je suis de l’époque de la mortalité de kau (ana min zémân fassl kau). » L’expression fassl kau, calamité de kau, fléau de kau, grande mortalité de kau, est restée jusqu’à présent encore dans le langage vulgaire ; et on dit, en parlant d’une époque de mortalité, comme dans une année de peste violente : C’est un fassl kau ; cette année nous avons un fassl kau, une mortalité comme celle de kau. (Le mot fassl, séparation, signifie, dans le langage courant, mortalité, désolation publique.)

(P. d’après l’explication verbale du cheykh.)

Note X, page 264.

J’ai assisté plusieurs fois, au Kaire, à des noces. — Environ vers le milieu de la nuit, le mari se rend à la chambre où sa nouvelle épouse a été amenée par ses parents dans la journée. Une fois introduit dans cette chambre, on l’y enferme seul avec sa femme. C’est alors qu’après quelques préliminaires, elle se découvre le visage et le laisse voir à son mari pour la première fois, car jusqu’alors le mari ne connaît pas sa femme.

Pendant que les invités à la fête, réunis dans une partie de la maison ou dans une cour, sont à rire, causer, se divertir, surtout à fumer, pendant que les femmes causent entre elles, retirées et cachées dans l’intérieur de la maison, du côté où est la mariée, pendant que les chanteurs et les musiciens psalmodient leur musique, le mari accomplit le premier acte marital, et souvent, de la cour ou de l’endroit où sont réunis les convives, on entend les cris de la mariée. La mère, les sœurs et d’autres parentes de l’épouse, sont derrière la porte de la chambre nuptiale, et même à haute voix engagent la patiente à prendre courage. Lorsque le mari a terminé, et qu’il a recueilli le témoignage sanglant de la virginité sur un mouchoir blanc, la mère et les parentes s’emparent du mouchoir et le montrent aux autres femmes, qui alors, avec des cris particuliers, applaudissent le mari ; puis celui-ci retourne près des hommes recueillir leurs félicitations. Cette singulière cérémonie serait, pour les mœurs européennes, d’une indécence impardonnable ; ici, tout cela se fait salvo pudore, et sans offenser personne.

(Note de M. Perron.)

Note Y, page 273.

« On me reproche d’aimer une sauda (noire), » etc.

Dans ces vers, le cheykh El-Tounsy s’est étudié à répéter plusieurs mots dérivés de la racine arabe Sâda, qui est l’origine du mot Soudân (le Soudan). Ces répétitions ont pour but d’exprimer tout l’amour du cheykh pour les négresses et les femmes de couleurs bronzées. Il semble dire que tout ce qu’il y a de saouâd, c’est-à-dire tout ce qui vient de saouâd (dont le premier sens veut dire noir) est bon, et qu’il suffit qu’une chose s’appelle d’un nom dérivé de la même racine que saouâd, pour qu’elle représente à sa pensée la couleur des beautés qu’il préfère, pour qu’il la trouve digne de ses éloges et de ses affections. Il m’est impossible de rendre en français le jeu de mots ; je me bornerai à dire que ces quatre vers riment exactement par le même son saouâdi, et qu’à chacune des rimes, ce mot a un sens différent. Saouâd, au premier vers signifie gloire, renommée ; au second il signifie richesse, au troisième, noir, et au quatrième, la foule.

(Note de M. Perron.)

Note Z, page 280.

L’exorciseur ou évocateur écrit quelques lignes du Coran, le livre sacré des Musulmans, sur un papier ou sur un vase. Dans le premier cas, on suspend ce papier au cou, ou au dos, ou à la tête, etc., du malade ; dans le second cas, on met un peu d’eau dans le vase où l’on a écrit ; les paroles saintes se délaient et disparaissent dans cette eau, et on a ainsi comme une tisane sacrée, une eau bénie, qu’on fait boire au malade. C’est par ce moyen que l’influence des paroles divines doit agir, et si le patient guérit, c’est toujours à cette seule influence qu’on attribue la guérison.

Il y a diverses formes d’exorcismes, extrêmement révérés ici ; une foule de maladies, selon la foi de la majorité des Musulmans, est due aux malins esprits qui s’impatronisent dans le corps humain, qui nous jettent des sorts, etc. Les croyances à cet égard, ainsi que les pratiques, sont infinies. Il n’est pas de jour au Kaire où des centaines d’individus ne se présentent ou n’aillent présenter leurs enfants ou leurs parents à quelque cheykh renommé, qui alors prononce des prières, combine des gestes, évoque et invoque, donne des papiers-amulettes, place des écritures dans les assiettes ou autres vases, etc. C’est là en quelque sorte la communion des Musulmans ; ils avalent à tout moment leur Coran sous les espèces ou apparences de l’eau, soit comme drogue médicale, soit plutôt comme médecine médico-spirituelle.

Il y a de plus les influences des individus réputés comme saints, et qui généralement sont des idiots. La croyance en une protection et prédilection spèciale de Dieu pour les idiots, est, chez des peuples encore ignorants, une sauvegarde heureusement imaginée pour faire respecter les malheureux à qui Dieu a refusé une heureuse organisation et de l’intelligence. Baiser la main d’un idiot ou d’un saint non idiot (et les saints non idiots sont ordinairement des charlatans qui ont besoin de leur sainteté pour s’attirer des aumônes), suffit, aux yeux des Arabes, pour recevoir un barakéh, c’est-à-dire une bénédiction, une influence sacrée qui doit être salutaire et, par exemple, être favorable à un malade, au succès d’un projet, etc. Pour obtenir les barakéh, les prières, les écritures de versets du Coran, données par certains cheykhs, il suffit d’une demi-piastre ou d’une piastre. (La piastre vaut vingt-cinq centimes.)

Il y a encore un moyen d’obtenir une bénédiction, une faveur du ciel, c’est la foi à l’influence d’un clou planté dans certains arbres révérés, ou même dans certaines parties de leur tronc, ou dans les murs de certaines mosquées. On voit là plusieurs pierres, usées par le contact des milliers de doigts qui les ont touchés pour en extraire des barakéh, etc. On disserterait sans fin sur les barakéh, s’il fallait en parler avec quelque détail.

Mais ce que j’ai vu au Kaire de plus curieux, c’est l’affluence que s’attire un jeune idiot, placé constamment sur une pierre dressée à la porte de la mosquée, appelée maintenant, du nom de l’idiot lui-même, la mosquée d’Abd-el-Ouahâb ; elle est située dans les environs du quartier de la mosquée de Seiydeh-Zeynab (ou Sitty-Zeyneb). Abd-el-Ouahâb, exposé à la vue de tous les passants, est constamment assailli d’une clientèle féminine qui se renouvelle sans interruption. Le saint a toujours l’air souriant, et bien entendu, d’un sourire d’idiot ; il n’articule que de rares paroles, il pousse quelques cris sourds et comme étouffés, une face parfaitement niaise, la tête toujours nue, le crâne très-peu développé, et toujours les yeux plus qu’à demi clos. Ses doigts sont dans une sorte de demi-rétraction et de déviation latérale. Il se balance perpétuellement d’avant en arrière, ou par côtés, avec des mouvements de tête particuliers.

J’ai vu ce bienheureux idiot[281], accroupi comme d’habitude sur son estrade de pierre, un peu moins sale que je ne l’avais jamais aperçu précédemment, mais encore couvert de haillons dégoûtants et ayant la tête encroûtée d’une teigne suante.

Les femmes accourent auprès d’Abd-el-Ouahâb, de tous les quartiers du Kaire ; toutes, en l’entourant, lui baisent les mains, la figure, les genoux, lui passent les mains sur tout le corps, et cela aux yeux des passants, qui remplissent presque constamment la rue où le saint idiot distribue ses bénédictions. Les femmes vont surtout à lui pour obtenir, par le bienfait de l’esprit divin qui est censé habiter en lui, la grâce de devenir enceintes, ou de voir guérir quelque malade de leurs parents, etc. ; pour recevoir l’influence des grâces qu’elles désirent, elles se laissent toucher par l’idiot, qui, en répétant à tout moment son niais sourire, leur passe la main sur la figure ou la gorge, là où il veut, et les femmes mêmes lui rendent ses baisers, lui prennent les mains et l’embrassent.

Abd-el-Ouahâb, à la suite, reçoit des aumônes continuelles et de toute espèce ; il en tire peu de profit, car il est sans parents, sans famille ; c’est une certaine femme qui l’a comme pris sous sa protection, qui profite (elle et son mari) de tous les dons par lesquels on paie les barakéh délivrés par le saint.

D’autres individus exploitent encore la crédulité publique. A peu de distance de la maison que j’habite, dans le quartier voisin (le quartier de Hanafyéh), il y a un saint appelé le cheykh Sâleh, qui fait le marabout, et qui depuis douze ans n’est pas sorti de sa demeure. Quatre fois par semaine il ouvre sa porte à qui veut de ses bénédictions. Ses pratiques lui arrivent en foule ; il les reçoit couché sur un sale matelas posé à terre ; il répond aux postulants par des paroles éloignées les unes des autres, feignant d’être absorbé par l’esprit de Dieu. Pour inspirer une plus grande vénération, il s’attache au pied, au moment des visites, une chaîne fixée par un bout au mur le plus voisin. Les clients, et surtout des femmes, et des femmes de toute condition et de tout rang, affluent prés du saint et lui apportent, pour prix de ses bénédictions, toutes sortes de présents et d’aumônes.

Cette profession de saint est ici une excellente industrie, un commerce lucratif. Le cheykh Sâleh est sans famille, sans parents, comme Abd-el-Ouahâb ; aussi certaines gens attachées à son service s’engraissent à ses côtés. Sâleh ne s’étend sur son lit de bénédictions qu’aux jours des visites ; le reste du temps il vit humainement et assez à l’aise ; mais pour conserver sa clientèle, il ne sort jamais de chez lui ; personne du moins ne le voit jamais sortir[282].

(Note de M. Perron.)

Note AA, page 294.

Le peu de notions littéraires mentionnées par le cheykh composent aujourd’hui toutes les sciences, toute la haute éducation des Musulmans. Même au Kaire, à la mosquée El-Ashar, qui est comme la Sorbonne orientale (la seule qui existe en Orient), ces études ne sont pas toutes approfondies. La misère intellectuelle chez les Musulmans est incroyable ; la paresse et l’insouciance le sont plus encore. Dans les seules écoles du pacha d’Egypte, on cultive l’esprit et le raisonnement.

En fait de connaissances positives, les ulémas ne possédent bien que la grammaire et ce qui se rattache à la composition et à la rhétorique ; ils déploient de la finesse dans l’emploi des mots, et excellent dans les équivoques, dans les tournures à double et à tripla sens, données aux termes et aux phrases. Aussi les Macamât de Haryry sont en vénération parmi les ulémas ; ses jeux de mots perpétuels, ses spirituelles malices, son pointillage protéiforme enlèvent tous les suffrages ; Haryry est le dieu de la littérature actuelle.

C’est lui qui a perdu le goût ; on ne peut lui pardonner, malgré ce qu’il a de joli et de beau, la dépravation d’idées et de langage qu’il a mise à la mode. La populace des ulémas, des oudaba ou lettrés, qui l’ont suivi ou le suivent encore, d’ailleurs bien inférieurs à lui, admirent sur toute chose ses tours de force, et ne cherchent à imiter de lui que ses subtils jeux de mots.

Croirait-on qu’aujourd’hui le premier poëte qui soit au Kaire, dominé par l’empire qu’a pris Haryry sur les esprits, croit avoir un grand mérite à faire des vers dont la contexture et la suite des mots sont telles que, lus, soit selon l’ordre ordinaire, soit en commençant par le dernier mot, et continuant à rebours, ces vers présentent toujours les mêmes séries d’articulations et les mêmes sons, par conséquent les mêmes paroles ? Ce poëte, le cheykh Aly-el-Derouych, est certainement l’homme le plus spirituel que j’aie rencontré au Kaire, comme le plus piquant et le plus fin en conversation. Il m’a récité quelques-uns des vers dont je viens de signaler la facture. Un homme de son mérite perdre son temps à de telles puérilités ! Au reste, ce cheykh, comme le petit nombre de ceux qui ont quelque lecture, tels que le cheykh El-Tounsy, le cheykh El-Tamymy-el-Maghraby, et le jeune cheykh aujourd’hui à Saint-Pétersbourg, le savant Mohammed-Ayyâd, sont peu considérés des ulémas leurs confrères : ils sont pour ces derniers comme un reproche toujours vivant. Les ulémas, dans leur orgueil, condamnent comme irréligieux et profane quiconque s’occupe d’autre chose que de la grammaire, de la rhétorique, des tropes, de la prosodie, de la logique, et de tout ce qui regarde la religion et la théologie. Bien plus, ils demandent ce que savent, comparés à eux, les savants d’Europe. Si quelqu’un d’eux sait peut-être deux mots de l’ancienne astronomie arabe, il croit connaître toute l’astronomie ; ils se caractérisent par cette phrase, qui résume leur opinion : « Les Européens, disent-ils, sont adroits dans les arts et dans l’industrie, mais nous, nous avons les sciences en partage. » Et si (comme cela m’est arrivé maintes fois) on leur montre quelque erreur dans leurs données scientifiques, ils répondent : « Ce que nous vous disons est écrit dans nos livres. » Ainsi, pour eux, leurs livres sont le nec plus ultra de la science humaine, et toute l’histoire de l’esprit humain y est contenue.

Heureusement toutes les écoles fondées en Egypte par S. A. Mohammed-Aly, tendent à rectifier, par des démentis continuels, les idées scientifiques du pays ; fort heureusement, les résultats de ces écoles, qui sont la plus belle gloire du vice-roi (car la gloire militaire, aujourd’hui, est peu de chose), fructifient et s’élèvent, par la voix même des disciples, contre les fauteurs des vieilles croyances. Nos élèves arabes, surtout ceux des écoles de médecine et de l’école polytechnique, font maintenant la leçon aux ulémas, leur expliquent les expérimentations auxquelles ils se livrent, et dont ils voient la portée et la vérité.

La génération actuelle, c’est-à-dire la jeunesse qui nous est confiée pour être instruite, sera une puissance intellectuelle immense pour le développement du pays, si les événements politiques ne viennent pas entraver sa marche et absorber sa vie. Malheureusement les derniers maux qui, grâce à l’Angleterre, sont tombés sur le gouvernement d’Egypte, ont frappé jusqu’au cœur les établissements d’instruction ; les guinées et les boulets qu’elle a jetés en Syrie ont blessé profondément l’Egypte intellectuelle. La diminution des élèves des écoles en a été la conséquence : en affaiblissant la puissance matérielle du vice-roi, on a en même temps ralenti le développement de la civilisation. Je faisais un jour ces réflexions devant un consul, anglais, pour ainsi dire, par le caractère et les relations : « L’Angleterre, me dit-il, veut la perte du pacha. — Mais, les moyens qu’on emploie ?... — Qu’importe le moyen ? Quand l’Angleterre vient à ses fins, elle ne s’inquiète pas des moyens. » Espérons que les autres puissances seront plus portées à favoriser le développement intellectuel et social de l’Egypte, d’un peuple dont le progrès doit amener un jour la civilisation de l’Afrique et de tout l’islamisme. Le vice-roi n’a-t-il donc pas assez de la lutte contre son propre pays, contre le fanatisme des ulémas, le plus grand obstacle intérieur à la réforme de l’Orient ? Ce sont eux qui retiennent l’esprit et la raison des musulmans dans la vieille ornière, surtout depuis quatre siècles, c’est-à-dire depuis que le goût des études historiques et scientifiques languit et s’éteint. Ce sont eux qui, sans y rien comprendre, frappent de réprobation les travaux des écoles et les études qu’on y cultive. Ils semblent ignorer la loi de Dieu, qui veut le développement complet de toutes les facultés de l’homme, et ils jettent le mépris sur tout ce qui contrarie leurs idées.

Si du moins ils étudiaient les livres arabes, s’ils les aimaient, s’ils les recherchaient, s’ils s’efforçaient de les conserver ! mais ils n’en savent seulement plus les titres et les auteurs ; ils ne savent plus l’histoire de leur religion, la marche de l’islamisme. En revanche, ils font des vers sur l’amour des garçons, et ils affectionnent le sigisbéisme ! Qu’ils sont loin aujourd’hui de cette pensée d’un ancien poëte arabe !

« Mes richesses, à moi, c’est mon intelligence ; ma noblesse, ce sont mes pensées ; je ne suis ni affranchi ni arabe, je suis homme.

« Vous rattachez votre nom à un nom, à un ancêtre ; moi, je rattache le mien à ma science. »

Je transcrirai ici quelques mots que j’écrivais il y a trois ans dans un Aperçu général sur l’histoire des Arabes, joint à une traduction que je fis des Généalogies arabes d’Ibn-Abd-Rabboh, comme source et moyen de détermination chronologique des faits consignés dans les légendes qui restent des Arabes avant l’islamisme.

« Depuis la première moitié du quatrième siècle de l’hégire, ce qu’on appelle les sciences arabes avait déjà incliné vers sa décadence. El-Souyouty, qui vivait au neuvième siècle, c’est-à-dire il y a trois cents ans, et qui fut comme le dernier reflet des mœurs et des vertus littéraires dans l’islamisme, voulut rappeler le goût des études et relever le temple ; mais il ne trouva pas un seul homme qui lui apportât une pierre. Déjà, depuis longtemps, on n’était plus que dévot ; El-Souyouty était religieux, parce qu’il était savant.

« Tout seul, il n’était pas assez puissant pour construire et cimenter une digue robuste contre le torrent de l’ignorance ; ses efforts tombèrent, et ensuite une sorte de déluge emporta presque tous les monuments littéraires où s’étaient conservés quelques souvenirs du passé. Aujourd’hui, il n’y a plus que des traces rares de ces souvenirs ; nul musulman uléma n’est peut-être capable de recommencer un siècle de travail, seulement un siècle comme celui d’El-Souyouty. Nos puristes et dévots ulémas ne veulent plus que des études sur les livres religieux, sur le droit canon et civil ; la haute science, la science parfumée est, selon eux, celle des cheykhs qui approfondissent les minuties des ablutions, du jeûne, des ventes, des mariages, des quantités d’eau qu’il faut, à quelques gouttes près, pour qu’un chat mort ne rende pas l’eau impure et inadmissible pour les ablutions. Ils cherchent bien loin (et c’est là une grande œuvre) des raisons pour prouver l’existence d’un seul Dieu, que personne ne leur conteste, et détruire logiquement l’idée de la Trinité, qu’ils ne comprennent pas.

« De philosophie, aucune ; ils n’en conçoivent ni le nom, ni le but ; et, pour eux, philosophe est un nom d’anathème, un terme de répudiation et de mépris.

« Les travaux historiques sont également délaissés ; les livres se perdent tous les jours. Le passé est mort ; ce passé était infidèle, païen ; il y a donc péché à l’étudier, à l’évoquer, à le faire connaître. A quoi sert d’étudier les légendes, les vers des temps antéislamiques ? Il y a quatre ans, on trouva étonnant, inouï, que le cheykh Mohammed-Ayyâd, le seul qui sache les récits des époques païennes de l’Arabie, et qui fut notre maître à M. F. Fresnel et à moi, se proposât d’expliquer le recueil de poésies intitulé le Hamâçah, à la mosquée El-Azhar. L’indifférence des amateurs qui suivent les leçons de cette mosquée le força de renoncer à son projet. On ne se rappelle plus à quelle époque pareil livre a paru sur les nattes de ce pauvre lycée, au milieu d’un cercle d’auditeurs attentifs.

« Faut il s’étonner qu’avec tant de froideur et de dédain pour les études, les livres soient aujourd’hui si rares, et que personne ne songe à en chercher ou à en reproduire les textes ?

« Par une conséquence nécessaire, la langue arabe, excepté à peu près celle du Coran, et celle du Hadyth, ou recueil des traditions et légendes relatives à Mahomet (et que peu d’ulémas comprennent bien), la langue arabe, dis-je, languit et se meurt ; l’arabe ancien, l’arabe des poëtes antérieurs à l’islamisme, est complétement perdu. Si l’amour des lettres ne se réveille pas d’ici à quelque temps, il n’y aura plus dans cinquante ans de véritable langue arabe en Orient ; on n’aura que l’arabe de Haryry. Le goût littéraire ne s’exerce plus que sur des frivolités ; la passion de la science est éteinte. De tous les prétendus savants qui sont ici, pas un n’a et n’est capable d’avoir une idée pour le bien intellectuel de l’Egypte. Pendant que le pacha s’épuise en efforts pour faire entrer de la science européenne dans son pays, les cheykhs, en face de cette œuvre, semblent la désavouer ; selon eux, l’irréligion est le seul fruit des actes de leur souverain. Ils ne voient pas ce qu’ils pourraient tirer de ces tentatives pour le bien-être de leurs frères, pour les études arabes et pour le réveil de leur antique gloire. »

Aujourd’hui, malgré cette opposition, on cherche, dans chaque école en Egypte, à multiplier les traductions des livres français relatifs aux travaux spéciaux de chacune de ces écoles. Par exemple, pour l’école de médecine dont j’ai la direction, les traductions se multiplient tous les jours, et déjà, dans toutes les branches scientifiques, directes ou accessoires, qui constituent la science du médecin, nous possédons de bonnes traductions. Ces productions me semblent devoir être d’une immense utilité pour l’amélioration intellectuelle du pays, et j’ai cru devoir en provoquer l’extension avec toute l’activité qui m’a été possible.

(Note de M. Perron.)

Note BB, page 295.

Je lus un jour ce passage en arabe au sultan Abou-Madian ; il m’arrêta au nom de Kôbeih, et me dit : « Il est vrai que le séjour de Kôbeih est assez malsain, mais ce qui est pire, c’est le nombre des ivrognes qu’il y a dans cette ville. Une fois que la nuit est arrivée, il est impossible de traverser une petite étendue de Kôbeih, dans quelque partie que ce soit, sans risquer d’être assassiné. Vers le soir, les Kobéyens se mettent à boire le méryceh ; bientôt quantité d’individus ivres errent de tous côtés pour le plaisir de tuer ceux qu’ils rencontrent. Il n’est pas de jour, pour ainsi dire, qu’on n’entende dire : « Un tel a été tué hier soir ; tant d’individus ont été assassinés. »

(Note de M. Perron.)

Note CC, page 296.

Il faut beaucoup rabattre, je crois, des indications données par le cheykh sur la longévité des nègres ; en général, ils vieillissent et s’usent avec une étonnante rapidité, même lorsqu’ils sont robustes et vigoureux ; c’est au moins ce que nous voyons ici en Egypte. J’ignore s’ils se conservent mieux dans leur pays natal.

De plus, nous remarquons encore dans nos hôpitaux que les nègres, de quelque contrée qu’ils soient originaires, ont une résistance vitale bien inférieure à celle de tous les autres malades. Nous sommes toujours obliges de leur appliquer avec modération les traitements actifs, même dans les maladies les plus franches, pour ne pas risquer leur vie ou amener d’interminables convalescences. D’autre part, les moyens d’apprécier la longévité sont nuls parmi les Arabes ; personne ici, ou à peu près, ne sait exactement l’âge qu’il a. Quand on voit un vieillard à barbe blanche, on lui accorde libéralement, et lui-même aussi se donne sans difficulté quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. Notre cheykh voyageur n’a pas eu d’autre moyen d’estimation qu’une approximation faite à vue d’œil, et il a pu aisément se tromper. Néanmoins il résulte de ces données qu’il y a au Dârfour et au Ouadây beaucoup d’individus qui portent le caractère d’une vieillesse très-avancée.

(Note de M. Perron.)

Note DD, page 297.

Les Yâgog et les Mâgog sont, selon la croyance des musulmans, de petits êtres merveilleux et malfaisants que l’Alexandre aux deux cornes (le Prophète parmi les milliers de prophètes acceptés par le mahométisme) a enfermés au delà d’une énorme digue, qu’il bâtit à l’orient de l’univers. Les hideux Yâgog et Mâgog doivent, vers la fin du monde, se répandre sur la terre et l’infecter, mettre à l’épreuve la vertu des hommes et les pousser au mal. L’endroit où ils sont actuellement ici-bas, et l’endroit où ils étaient lors de leur emprisonnement par l’Alexandre aux deux cornes, nul ne le connaît ; Alexandre ne l’a pas dit, et les historiens ont oublié de l’écrire et de le préciser. Tant pis pour ceux qui se trouveront les derniers sur terre lors de l’approche du jugement final, lequel, selon les calculs des livres arabes, n’est réellement pas fort éloigné.

Notes in this chapter

Note 1 · Haryry joue, dans ce vers, sur le mot bédrah, nom d’une pièce d’or de mille dinârs, et sur bedr, pleine lune. Par le mot bedr il indique lesNote 2 · Les hauneb, à Tunis, sont comme les caouâs en Égypte, sortes d’huissiers domestiques dans les divans, les ministères, etc.Note 3 · Béheyreh, dont la véritable prononciation est bohhayrah, signifie petite mer. Le béheyreh de Tunis est une sorte d’étang entre la ville et lNote 4 · Les Hafsides se prétendaient descendants d’Omar le khalife. On sait que leur puissance s’étendit très-loin dans Maghreb. Les Hafsides furentNote 5 · Tout à l’heure nous indiquerons en abrégé la manière de trouver le chiffre des chronogrammes arabes.Note 6 · On a cru devoir abréger un peu cette note et supprimer des détails étrangers au sujet.Note 7 · Djaryéh signifie à la fois jeune fille et cange, barque.Note 8 · La mer.Note 9 · Rahhab, soyez le bien-venu.Note 10 · Harr.Note 11 · Mass en arabe, sucer.Note 12 · Les femmes brunes, telles que les Abyssiniennes, sont très-recherchées (des Arabes).Note 13 · Bâhha, trahir un secret.Note 14 · Ssabâhh, le matin.Note 15 · Da, la maladie.Note 16 · Mada, d’où moudyeh, couteau.Note 17 · Dama, durer.Note 18 · Chaque cahier arabe a vingt pages.Note 19 · Les anciens Germains, selon Tacite, préparaient aussi une liqueur fermentée avec l’orge ou le blé. Potui humor ex hordeo aut frumento in quaNote 20 · En 1842, au mois de février.Note 21 · Sa résidence est près de la maison de Husseyn-Pacha-Djokhadar.
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