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Voyage au Darfour

APPENDICE PAR LE TRADUCTEUR DU VOYAGE.

Dr. (Nicolas) Perron translation

Le sultan Abou-Madian ; son histoire ; son émigration du Dârfour au Kordofâl ; les dangers qu’il courut. — Son arrivée au Kaire. — Promesses de Mohammed-Aly-Pacha. — Abou-Madian retourne au Kordofâl, puis revient au Kaire. — Son voyage à Alexandrie. — Expédition du Dârfour. — Portrait d’Abou-Madian. — Aperçu statistique de la population du Darfoûr. — Retards de l’expédition.

Les notions que je vais donner sont un complément que je crois devoir ajouter au voyage du cheykh el-Tounsy. Elles ont trait aux préparatifs de l’expédition égyptienne qui se prépare, et à l’histoire d’Abou-Madian, que cette expédition a pour but de substituer au sultan fôrien actuel.

Pour ce qui regarde l’histoire d’Abou-Madian, tout ce que je raconte, je l’ai recueilli dans les nombreuses conversations que j’ai eues au Kaire avec ce prince[249].

Je reçus plusieurs fois chez moi Sa Majesté fôrienne, qui, dans toutes ses relations et ses manières, était pleine d’affabilité, chose assez ordinaire chez les rois déchus. Très-souvent aussi, je fus reçu chez Abou-Madian, et, plus d’une fois, sans façon, le cheykh El-Tounsy et moi nous nous assîmes à sa table, et nous partageâmes, de pair à compagnon, son simple souper.

C’est alors que, dans nos causeries arabes, nous parlions du Dârfour, des habitudes fôriennes, des divisions et des productions territoriales du pays, des circonstances qui avaient décidé Abou-Madian à fuir, des dangers qu’il avait courus, des avantages qu’il avait recueillis de ce malheur providentiel ; c’est alors que je lui répétais, avec le cheykh, que le Ciel l’avait conduit en Egypte pour l’instruire, pour l’éclairer, pour lui présenter l’aspect d’une civilisation naissante, qu’il devait travailler à introduire parmi les Fôriens. La dernière fois que je vis Abou-Madian, quelques jours avant son départ du Kaire, je lui rappelais encore cette pensée. « Il me semble certain, lui disais-je, que, grâce au secours de Mohammed-Aly, tu reverras Tendelty, et que tu y seras salué sultan. Mais rappelle-toi bien que ces graves événements n’arrivent pas dans le monde pour l’avantage d’un seul ; que Dieu ne permet pas le sacrifice de la vie des hommes qui vont périr en ton nom et à cause de toi, pour que tu règnes ensuite occupé de toi seulement. Ton frère n’a pas succombé lors de ta fuite, pour qu’une fois rendu au sultanat, tu restes indifférent à l’amélioration de ton peuple. Tout paraît préparé providentiellement afin que tu ouvres au Soudan la porte de la civilisation. Tu as une belle destinée, ne l’oublie jamais. »

Abou-Madian a une intelligence remarquable : il comprit mes paroles, et c’est dans le courant de la conversation qu’il nous jura d’en occuper sérieusement sa pensée. Et alors je lui dis, en riant, comme je le crus nécessaire, dans ses idées de castes : « Dès que tu seras assis sur le siége de ton père, le pieux Abd-el-Rahmân, aie recours encore à Mohammed-Aly. Choisis, parmi les enfants des personnes de ta suite, vingt à trente sujets des plus intelligents, qui parlent l’arabe, et envoie-les en Égypte recevoir l’éducation qu’on y dispense dans les écoles. Le vice-roi, j’en suis certain, les traitera avec générosité. Content de te voir, en cela, prendre sa trace, il les élèvera, et en te les rendant hommes instruits, il te fera le plus beau présent qu’un roi puisse faire à un autre. »

Quand j’allai chez Abou-Madian pour ma visite d’adieu, quelques jours avant son départ, il me rappela nos conversations et les idées que le cheykh et moi lui avions communiquées.

Maintenant, avant de donner quelques indications sur l’expédition du Dârfour, je vais raconter l’histoire d’Abou-Madian depuis sa fuite jusqu’aujourd’hui. Les détails et toutes les circonstances de ce récit, recueillis, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, de la bouche d’Abou-Madian, nous ont été maintes fois confirmées, au cheykh et à moi, par les marchands du Kordofâl et du Dârfour, qui viennent en assez grand nombre au Kaire.

Abou-Madian, dont le nom entier est Mohammed-Abou-Madian, fils du sultan Abd-el-Rahmân-el-Yétim, est frère du sultan Mohammed-Fadhl[250].

Laissé orphelin à l’âge de six mois, il fut élevé dans l’obscurité du harem ; nul ne sut, pour ainsi dire, qu’il était au monde. Le cheykh, pendant son séjour au Dârfour, n’entendit jamais parler de lui, ni de son plus jeune frère ; outre Mohammed-Fadhl, Abou-Madian avait deux autres frères ; le plus jeune, dont je ne me rappelle plus le nom, était plus âgé que lui de deux ans et demi seulement.

Mohammed-Fadhl, pendant plusieurs années, parut prodiguer à ses trois frères tous les soins d’une tutelle attentive. Mais lorsque ses fils furent grands, il voulut leur assurer le sultanat, et couper court à toute concurrence possible de la part de leurs oncles. Pour l’exécution de son système de précaution, il commença par faire assassiner Mohammed-Boukhâry, le plus âgé de ses trois frères. En même temps, il fit entendre aux deux autres qu’ils eussent à prendre garde de s’exposer à subir le même sort.

Les deux jeunes princes habitaient Toun-Bâcy, séjour ordinaire des fils des sultans ; Toun-Bâcy est une réunion de plusieurs souktâyeh élégantes, à l’est de Tendelty, dont elles ne sont éloignées que de quelques centaines de pas seulement[251]. Abou-Madian et son jeune frère étaient soumis à une surveillance incessante. Ils ne pouvaient, sans permission, s’écarter de leur demeure ; sinon, ils eussent été dénoncés immédiatement au sultan ; et une fois pris en flagrant délit, leur jugement et leur condamnation n’eussent pas entraîné une longue procédure. Soumis évidemment à la même destinée que Boukhâry, ils se concertèrent pour échapper au danger qui chaque jour les menaçait, et ils mirent à profit la première chance de salut.

Une de leurs sœurs était fiancée à un fils d’un de ses oncles maternels. Lorsque l’époque fixée pour le mariage approcha, Abou-Madian et son frère demandèrent à Mohammed-Fadhl de leur permettre d’aller dans les campagnes voisines de Tendelty, afin de faire rassembler les bœufs et les moutons qu’on devait égorger pour les repas de noces, et de préparer tout ce qu’exigeait la célébration des fêtes nuptiales. Le sultan, préoccupé alors de ce mariage et de l’appareil qu’il voulait donner à cette cérémonie, accorda aux deux princes la permission qu’ils lui demandaient, et leur confia même le soin de tous les préparatifs nécessaires.

Abou-Madian et son frère se chargèrent donc de cette commission ; le jour même, vers trois heures après midi, ils montent à cheval, et, accompagnés de quelques affidés et de quelques esclaves, ils sortent de Tendelty ; ils s’acheminent du côté des villages, au sud de la ville, et ils continuent dans cette direction jusqu’au coucher du soleil.

A la tombée de la nuit, ils tournèrent à l’est, et, pressant rapidement leur course, ils prirent route du côté du Gauz. Ils voyagèrent toute la nuit..... Au lever du jour, ils étaient arrivés chez des Arabes bédouins campés dans les plaines : c’étaient des Bény-Djerrâr stationnés vers le Toouycheh. Les principaux de la tribu se rassemblèrent en un instant auprès des fugitifs, leur demandèrent quel était le but de leur voyage, les traitèrent avec honneur, et leur offrirent leurs services. Les deux princes déclarèrent aux Bény-Djerrâr qu’ils fuyaient la jalousie ombrageuse et cruelle du sultan, et qu’ils se retiraient au Kordofâl. — « Retournez sur vos pas, leur dirent les Arabes ; nous nous joindrons tous à vous, et nous vous formerons une troupe nombreuse ; nous courrons tomber à l’improviste sur Tendelty, sur le sultan, et nous vous rendrons l’héritage de votre père. Comptez sur nous ; nous vous sommes dévoués sans réserve. »

Nos deux fugitifs, se défiant de la sincérité de ces protestations, remercièrent les Bény-Djerrâr de leurs offres généreuses. « Que Dieu vous récompense de vos intentions bienveillantes ! dirent les princes. Laissez-nous continuer notre route ; donnez-nous seulement quelques cavaliers pour protéger notre fuite en cas d’accident, et nous servir de guides jusqu’à ce que nous soyons en lieu de sûreté. » En quelques instants cent cavaliers furent réunis, et partirent comme escorte avec Abou-Madian et son frère.

La troupe voyagea deux jours sans rencontre. Le troisième, en traversant quelques hameaux situés sur l’extrémité des frontières du Dârfour, les princes furent reconnus ; un habitant d’un des hameaux se mit à dire, en voyant le frère d’Abou-Madian : « Voilà le fils du sultan Abd-el-Rahmân. » Le jeune prince entend ces paroles, se précipite sur l’homme, et l’abat d’un coup de sabre. Soudain la foule s’ameute, on crie au meurtre, on s’anime, on insulte, on repousse l’escorte du prince. Abou-Madian était alors à distance avec quelques cavaliers ; il accourt, pénètre à travers la foule, et s’efforce d’arrêter la lutte qui s’engage. Il éloigne son frère, blâme son imprudence, l’accuse d’injustice et de brutalité, et tout en paraissant approuver les réclamations et le désir de vengeance des offensés, il entraîne peu à peu sa troupe et l’écarte des habitations. Une fois en plaine, il fait hâter le pas et gagne le large.

Conservant leur pensée de vengeance, les habitants du hameau dépêchent de suite à Tendelty un homme d’entre eux, qui court en toute hâte annoncer à Mohammed-Fadhl que les deux princes se sont enfuis du Dârfour et se dirigent du côté du Kordofâl.

Le sultan, à cette nouvelle, envoya de suite à la poursuite des fuyards un corps de troupes à cheval sous les ordres d’un de ses affidés, appelé Torfiggéh. Les troupes partirent, marchèrent jour et nuit à marches forcées, et dépistèrent les deux princes et leur escorte dans le désert, à quelque distance au delà des frontières du Dârfour. Torfiggéh se dirige droit sur eux, les atteint et les attaque avec fureur. La lutte s’engage ; le frère d’Abou-Madian s’élance sur Torfiggéh, et d’un coup de sabre lui crève un œil : Abou-Madian, d’un autre coup, le renverse mort.

Les Fôriens virent tomber leur chef sans oser le défendre ; car c’est une loi que nul ne peut s’armer pour combattre qui que ce soit de la famille du sultan. Tout Fôrien qui tue un individu du sang royal, soit contre sa volonté et par hasard, soit pour sa propre défense, ou même par ordre, doit être mis à mort. Ainsi le fellâh égyptien qui, par permission d’Abd-el-Rahmân, frappa d’un coup de fusil le khalife Ishâc, après la journée de Guerkau, reçut la récompense que lui avait promise le sultan ; mais plus tard il fut tué par ordre d’Abd-el-Rahmân, pour satisfaire au principe qui consacre l’inviolabilité absolue du souverain et de tout membre de sa famille.

Ainsi verser le sang royal est toujours, et dans toute circonstance, un crime que rien ne peut atténuer ni racheter. Bien plus, s’il arrive, avec ou sans intention, qu’un des proches parents ou enfants d’un sultan soit tué dans un bourg ou village, ou au milieu des campagnes, et que le meurtrier reste inconnu, ou qu’il échappe aux efforts et aux poursuites des habitants ou des voisins du lieu où le crime s’est accompli, la vengeance est encore plus terrible ; elle veut atteindre là, et à tout prix, le coupable, et chercher le sang de l’assassin dans le sang de tous ceux qu’elle peut rencontrer sous ses coups. On met à feu et à sang tous les hameaux, bourgs et villages environnants ; car il n’y a alors qu’un grand massacre, une grande désolation qui puisse compenser le meurtre commis et suppléer la peine encourue par l’assassin en fuite.

C’est en conséquence de ces principes que la troupe de Torfiggéh le laissa sous les coups des deux princes sans que nul osât lever le bras ou faire un pas pour le défendre.

Les Fôriens, se voyant sans chef, se dispersèrent et prirent la fuite.

Mohammed-Fadhl avait fait suivre presque immédiatement cette première troupe par une autre troupe plus nombreuse. Il avait prévu les chances d’une résistance vigoureuse dans une première rencontre, où l’escorte des deux fugitifs, encore entière et décidée à se bien défendre, pourrait d’abord avoir raison des agresseurs ; il avait pensé aussi que, prenant la piste des fuyards sur plusieurs points, ses troupes seraient plus sûres de lui apporter sa proie. Toutefois, il n’avait dévoilé qu’au chef de chacune de ces deux troupes quel était le but de leur départ précipité ; il craignait que quelque ami dévoué d’Abou-Madian et de son frère ne se hâtât d’aller les prévenir du danger qui les menaçait, et ne fit ainsi échouer toute poursuite.

Les soldats fôriens en fuite rencontrèrent bientôt les cavaliers qui venaient derrière eux ; ils se réunirent tous ; quelques heures après, les princes et leur escorte virent tout à coup déboucher à distance une nuée de Fôriens qui se dirigeaient sur eux. Après la victoire, les Bény-Djerrâr et leurs protégés s’étaient éparpillés sur un espace assez étendu ; ils cherchaient de l’eau et ils s’étaient égarés sans pouvoir en trouver. Toutefois, ils s’étaient rapprochés du Kordofâl, et ils n’en étaient qu’à deux jours et demi de chemin, lorsqu’ils découvrirent les Fôriens. Ils étaient encore alors dispersés çà et là par groupes, toujours occupés à chercher de l’eau.

Les Bény-Djerrâr, considérant le nombre de leurs ennemis, ne jugèrent pas à propos d’attendre la chance d’une lutte trop périlleuse ; et ne voulant pas que leurs fatigues demeurassent sans profit, ils se payèrent aux dépens de leurs protégés ! ils s’emparèrent des chameaux qui portaient les hardes et les provisions, et prirent le large. Après cette trahison, les deux princes, se voyant seuls avec les quelques hommes qui les avaient accompagnés à leur sortie de Tendelty, et avec quelques chameaux de course que montaient deux ou trois de ces hommes, songèrent à se dérober aux recherches de la cavalerie fôrienne. D’abord, les Bény-Djerrâr, sans le vouloir, lui donnèrent le change, en faveur de la petite troupe abandonnée. Les deux princes et leurs compagnons gagnèrent alors de l’espace, et, se glissant entre les monticules et les ondulations des sables, ils échappèrent aux regards de l’ennemi.

Ils pressaient leur fuite... mais ils étaient épuisés de fatigue et de soif ; leurs chevaux étaient harassés. Après plusieurs heures de course, ils s’arrêtèrent... Soudain, la cavalerie fôrienne paraît et se précipite sur eux avec une telle impétuosité, que le frère d’Abou-Madian est fait prisonnier et enlevé en un clin d’œil. Heureusement, Abou-Madian, cette fois encore, était éloigné de sa petite troupe ; tourmenté par la soif, et cependant toujours attentif, toujours sur le qui-vive, il ne s’était pas arrêté un seul moment. Il revenait près de ses compagnons, lorsqu’il aperçut les cavaliers fôriens emmenant son frère prisonnier et emportant le peu de bagage qu’ils lui avaient trouvé, à lui et à sa suite. Abou-Madian se cacha d’abord ; ensuite, tournant à l’opposé des Fôriens, il plongea dans le désert aussi rapidement qu’il lui fut possible.

Les cavaliers fôriens, tout occupés du prince qui leur tombait sous la main, avaient fait peu d’attention à ceux qui étaient avec lui, et en avaient laissé échapper plusieurs ; parmi eux était le fakyh Mohammed-el-Mahacy, ou le Mahacide[252].

J’ai vu souvent au Kaire, chez Abou-Madian, le fakyh Mohammed. Uni au prince par une amitié sincère, et qui date presque de leur enfance, il ne l’a jamais quitté. Sa physionomie, d’un noir un peu moins foncé que celle d’Abou-Madian, est pleine d’animation et d’énergie ; son œil vif et pétillant annonce une intelligence rapide, une activité infatigable, un caractère fier et sévère, une nature pleine de feu et d’audace. C’est la plus expressive figure noire que j’aie jamais vue.

Abou-Madian, seul au milieu du désert, fut bientôt obligé de s’arrêter. Son cheval haletant, brisé de fatigue et de soif, n’avait plus la force d’avancer. Abou-Madian descendit, le laissa, et continua sa marche à pied. Il alla ainsi, sous l’œil de Dieu, jusque vers la chute du jour. Il était presque nuit close lorsqu’il fut rencontré par le fakyh Mohammed, monté sur un chameau de course. Le fakyh, ayant reconnu Abou-Madian, s’approcha de lui, descendit de son chameau, et le fit monter au prince.

Quelques instants après, ils avisèrent un Arabe bédouin : ils allèrent à lui, et lui promirent de le récompenser, s’il voulait leur servir de guide, et les conduire en un lieu où ils pourraient boire. L’Arabe accepta ; ils marchèrent une grande partie de la nuit. Ce ne fut que le lendemain matin, à l’aube du jour, qu’ils arrivèrent à un endroit où ils trouvèrent de l’eau et se désaltérèrent. Ils se reposèrent quelque temps, puis se remirent en route.... Le troisième jour ils étaient sur les terres du Kordofâl.

Abou-Madian expédia de suite un envoyé au gouverneur égyptien qui était à Ibéiid[253], pour lui annoncer qu’un fils d’un sultan du Dârfour venait se réfugier au Kordofâl, et lui demandait asile et protection. Le gouverneur envoya de suite un certain nombre de soldats pour escorter le prince, et l’accompagner jusqu’à Ibéiid, avec les honneurs dus à son rang ; à son entrée dans la capitale du Kordofâl, le gouverneur le fit saluer de plusieurs coups de canon.

Peu de temps après son arrivée à Ibéiid, Abou-Madian apprit que son jeune frère avait été conduit à Mohammed-Fadhl, qui lui avait fait crever les yeux.

Abou-Madian reçut ensuite de Fadhl une lettre dans laquelle il l’engageait à rentrer au Dârfour, et lui promettait, après les plus belles protestations d’amitié, de le traiter avec toute la bienveillance d’un frère. Abou-Madian refusa de retourner au Dârfour ; il savait ce qu’il avait à craindre de la perfidie et de la cruauté de Mohammed-Fadhl. L’émigration d’Abou-Madian eut lieu en 1249 de l’hégire (ère chrétienne, 1833).

Immédiatement après l’arrivée de ce prince à Ibéiid, le gouverneur du Kordofâl écrivit à Mohammed-Aly et lui demanda ce qu’il devait faire du sultan réfugié. Mohammed-Aly donna ordre de l’envoyer en Égypte.

Abou-Madian partit dans le mois de redjeb 1250, il arriva au Kaire. Il y était depuis quelques mois seulement, lorsque le pacha lui fit dire de retourner au Kordofâl, lui promettant qu’il lui enverrait bientôt des troupes, le vengerait de Mohammed-Fadhl, et le ferait rentrer en possession du sultanat du Dârfour. Abou-Madian, plein de confiance dans ces paroles, se rendit au Kordofâl.

Les relations diplomatiques de l’Égypte avec les puissances européennes occupèrent alors toutes les pensées du pacha, et lui firent, pour un moment, suspendre l’exécution de ses promesses.

En 1254 (1838), le pacha fit un voyage au Fâzoglou. Abou-Madian en fut informé, et alla à la rencontre de Mohammed-Aly. Il se présenta à lui, et lui parla de l’expédition du Dârfour. — « Ce que je t’ai promis, lui dit Mohammed-Aly, je le ferai. Trouve-toi au Kaire à mon retour du Fâzoglou ; il te sera utile de voir l’Égypte mieux que tu ne l’as vue. »

Le pacha continua son voyage, visita les mines du Fâzoglou ; il était déjà de retour au Kaire depuis près de deux mois, lorsque Abou-Madian y arriva. Le prince fôrien se présenta, et Mohammed-Aly, qui l’accueillit avec bienveillance, lui fit assigner une maison pour demeure ; il ordonna qu’on eût soin de lui fournir tout ce qui lui était nécessaire, et lui alloua une pension mensuelle.

Son Altesse ensuite retourna à Alexandrie. Quelque temps après, elle y fit appeler Abou-Madian. Notre prince noir se rendit avec une véritable joie à cette invitation. Pendant un mois qu’il passa à Alexandrie, on lui fit visiter tout ce que cette ville pouvait lui présenter de curieux et d’instructif. Abou-Madian vit avec admiration la grande place du quartier Franc, le palais de Râs-el-Tyn, le mouvement du port et les travaux des chantiers ; tout excitait sa stupéfaction, jusqu’au bruit, au fracas d’Alexandrie. Il nous racontait ses surprises avec la naïveté d’un néophyte qui entre sur la scène du monde, et en même temps avec le ton vif et ému d’un adepte qui sent battre son cœur et qui craint que l’avenir ne manque à ses espérances.

La première fois que je l’entendis parler de l’horizon de la mer, des bâtiments de guerre, de leurs files de canons sur deux ou trois étages, il ne savait comment raconter, dépeindre ; toutes les paroles qu’il articulait lui semblaient imparfaites et trop faibles ; il ajouta : « Le Pacha est un grand homme. Quand tu seras rentré au Dârfour, m’a-t-il dit, quand tu seras roi, rappelle-toi ce que tu as vu en Egypte ; fais chez toi ce que j’ai fait ici ; bâtis une Alexandrie comme la mienne. En un mot, sois un homme. »

C’était alors l’époque du départ annuel des pèlerins pour la Mecque. Abou-Madian témoigna au Pacha le désir d’aller visiter les lieux saints et d’accomplir son pèlerinage. Le Pacha l’engagea à partir avec la caravane et lui fit donner tout ce qui lui était nécessaire pour ce pieux voyage.

Abou-Madian partit, et à son retour il se fixa au Kaire dans la demeure qui lui avait été primitivement assignée.

Depuis ce temps, toutes les fois que le Pacha venait au Kaire et qu’il voyait Abou-Madian, il l’engageait à prendre patience et à attendre que le moment convenable pour l’expédition projetée fût arrivé.

Au mois de Moharrem[254] 1259, Mohammed-Aly vint au Kaire. Abou-Madian lui rendit visite, et tout d’abord il fut accueilli par ce mot : « Prépare-toi à partir dans quelques jours. L’expédition du Dârfour s’apprête. » Abou-Madian témoigna sa reconnaissance au Pacha et sortit tout rayonnant de joie. Il s’occupa immédiatement de son départ. Déjà il se voyait souverain du Dârfour. Tous ceux qui le connaissaient venaient lui apporter leurs félicitations et le saluer du nom de sultan.

Ce fut alors qu’il apprit, par les djellâb ou marchands d’esclaves, et par des marchands qui arrivaient tout récemment du Dârfour, que Mohammed-Fadhl était mort, et que son fils Hussein lui avait succédé, âgé de dix-huit à vingt ans. Abou-Madian aperçut encore dans cet événement un présage favorable ; car, selon lui, Hussein est un jeune homme capricieux, sans capacité, sans courage, et dont la parole n’aura aucun empire sur les Fôriens au moment du danger.

Abou-Madian fut tellement ému de tous ces incidents, tellement agité de plaisir et d’espérances, tellement occupé de projets, de pensées et de prévisions, qu’il en tomba malade. Une congestion cérébrale le mit en délire. Il ne parlait que de guerre, et poussait des cris furieux. Ses amis et les gens de sa modeste suite publièrent partout que des jaloux ou des espions envoyés au Kaire par Hussein avaient jeté uu sort sur le fils d’Abd-el-Rahmân et l’avaient ensorcelé. Cet ensorcellement n’eut de puissance qu’une quinzaine de jours environ ; bientôt Abou-Madian, revenu à la santé, s’occupa sérieusement de son départ.

Le Pacha était alors absent du Kaire. Le prince fôrien écrivit au Chôrah ou Conseil supérieur de la citadelle, il demanda qu’on lui fît livrer ce qu’on lui destinait pour son voyage, et réclama de plus l’équipement militaire complet de vingt hommes et cinq chevaux. — On lui donna cinquante bourses (environ 6000 francs), cinq tentes, dont deux vertes pour lui et trois blanches pour sa suite, des provisions de voyage, et l’on mit à sa disposition deux dahabyeh ou grandes canges. Quant aux armes, on lui remit cinq paires de pistolets, cinq fusils et cinq sabres.

Enfin, l’on donna au prince fôrien des lettres pour Ahmed-Pacha, gouverneur actuel du Sennâr, dans lesquelles il était recommandé à Ahmed-Pacha de fournir au prince tout ce dont il aurait besoin en provisions et en moyens de transport pour lui et pour ceux qui l’accompagnent.

Abou-Madian quitta le Kaire et s’embarqua sur le Nil, le 5 séfer (6 mars 1843). Quelques jours auparavant étaient partis les huit cents hommes de troupes mercenaires destinées à rejoindre, au Sennâr, les troupes égyptiennes envoyées au Dârfour.

Le premier projet de Mohammed-Aly avait été d’expédier du Kaire un corps d’armée de douze mille Égyptiens, avec dix pièces de canons. L’expédition devait être conduite par Haçan-Pacha, qui déjà avait reçu l’ordre de se tenir prêt à partir. Mais Son Altesse manda un exprès à Ahmed-Pacha, gouverneur du Sennâr, pour l’avertir de prendre toutes les mesures nécessaires au passage des troupes, et lui demander si l’état de sa province lui permettait d’accompagner l’expédition comme sériasker ou général en chef.

Ahmed-Pacha répondit que le transport d’une armée de douze mille hommes, envoyée du Kaire, exigerait de trop grandes dépenses d’argent et de temps ; qu’il ne pensait pas qu’il fallût des forces aussi considérables pour assurer le succès de l’expédition ; que l’état du Sennâr, l’ordre qu’il avait établi pour la direction de cette province, lui permettaient de se charger de la guerre du Dârfour ; que, d’après la connaissance qu’il avait de la nature du pays et des habitants, il aurait certainement assez de six à sept mille hommes, c’est-à-dire deux des quatre régiments qu’il a au Sennâr ; qu’enfin, étant près du Kordofâl, il demandait à conduire cette guerre, promettant de la terminer heureusement et en peu de temps.

D’après cela, il fut écrit à Ahmed-Pacha de se préparer à se mettre en route, aussitôt que seraient arrivés au Sennâr les huit cents hommes qui lui étaient envoyés du Kaire, savoir, quatre cents Arnaoutes à pied, et quatre cents hommes de cavalerie irrégulière, la plupart Roméliotes.

Les troupes qui sont actuellement au Sennâr forment quatre régiments, chacun de trois mille hommes, et composés de nègres pris dans les Ghazouah (ou chasses) faites du côté de Fâzoglou, du Noûbah, des Choulouks, etc.

Un seul régiment d’Égyptiens proprement dits, le 8e, avait été depuis longtemps expédié au Sennâr. L’inclémence du pays, c’est-à-dire l’humidité, la chaleur, etc., firent développer dans ces troupes arabes des maladies qui les décimèrent rapidement et les réduisirent presque à rien. On remplaça d’abord ces pertes par les produits des Ghazouah ; puis successivement, et avec les mêmes éléments, on forma quatre régiments de nègres choisis, c’est-à-dire, d’hommes qui, acclimatés qu’ils sont naturellement à ces contrées, constituent déjà un bon corps d’armée à l’épreuve, en quelque sorte, des influences malfaisantes du pays. Les Arabes restant du 8e régiment furent distribués dans ces nouvelles troupes, comme sous-officiers, et furent chargés de l’instruction militaire. Ces nègres devaient fournir deux régiments pour l’expédition du Dârfour, conjointement avec les huit cents hommes partis du Kaire.

Le prince fôrien régnant aujourd’hui est en possession légitime, comme fils du dernier sultan défunt ; mais Abou-Madian fonde ses prétentions sur le droit qu’a la Providence de choisir, parmi les membres d’une famille, celui qu’à l’exclusion des autres elle destine au bien-être et à l’amélioration d’un pays ; et ensuite sur le droit de la supériorité intellectuelle et des qualités morales, avantage que son neveu ne saurait avoir, lui qui ne s’est pas élevé au-dessus de l’état sauvage, et que la vue d’autres pays plus avancés que le sien n’a pu porter à concevoir des idées de réforme. Si l’époque du Dârfour est arrivée, le moment n’est peut-être pas très-loin qui doit régénérer le Soudan, et où cette partie du globe sera mise en communauté avec les peuples qui sont ou qui entrent dans la voie de la civilisation. Mohammed-Aly aura contribué à cette œuvre glorieuse. Considérée sous ce point de vue, l’expédition du Dârfour est une entreprise qui semble promettre, pour le Soudan, d’immenses résultats. Tout y est intéressé : la science, l’industrie, le commerce, l’intelligence, la moralisation de l’espèce humaine.

Les troupes doivent se mettre en marche après la saison des pluies, et traverser en droite ligne le Kordofâl et le désert qui le sépare du Dârfour. Si on accepte l’idée d’Abou-Madian, on ne marchera pas ensuite directement sur Tendelty, capitale actuelle du sultan fôrien. Abou-Madian, d’après ce qu’il m’a dit, a l’intention d’obliquer vers le sud, de passer chez les Arabes Rézeygât, tribus inquiètes et jalouses de leur indépendance, toujours prêtes, au moindre motif, à porter leurs incursions avides et audacieuses sur les terres fôriennes. Il espère recruter, en traversant les Arabes limitrophes du Dârfour, des secours improvisés qui lui seront d’une immense utilité.

Abou-Madian sait que le sultan Hussein est informé des intentions du vice-roi d’Egypte, et que les Fôriens peuvent, sous les ordres de leur prince actuel, présenter une résistance appuyée sur cinquante mille hommes ; mais Abou-Madian sait aussi qu’une armée disciplinée à la manière égyptienne, munie d’armes à feu, peut en quelques heures mettre en pièces les bataillons fôriens armés de lances et de flèches, et soutenus par une lourde cavalerie : celle-ci est habillée, hommes et chevaux, de couvertures piquées qui ne sauraient les protéger contre les balles et les boulets, comme elles les protégent contre le sabre et les flèches de leurs ennemis ordinaires. Du reste, une seule déroute des Fôriens suffira pour décider la question, renverser sans retour le sultan régnant, et substituer un nouvel ordre de choses au gouvernement actuel. En général, au Soudan, le succès donne légitimement au vainqueur (s’il est de la famille des sultans) le droit de souveraineté, et ordinairement le gouvernement de la veille est oublié après une nuit de sommeil.

Le père d’Abou-Madian, le sultan Abd-el-Rahmân, a aussi, comme nous l’avons vu, conquis par la voie des armes le titre de souverain sur son neveu le khalife Ishâc. Aujourd’hui un fait analogue se présente ; il est probable que le résultat sera le même. Comme son père, Abou-Madian compte sur la coopération d’un parti puissant qu’il croit avoir au Dârfour.

L’avénement d’Abou-Madian au sultanat ne peut qu’être avantageux au Dârfour : ce prince est dans la vigueur et la maturité de l’âge (il paraît être dans sa quarantième année)[255]. Son exil lui a forcément donné une certaine éducation, et son séjour en Egypte lui a fourni des idées qu’il a le désir de réaliser. Il est admirateur passionné de Mohammed-Aly, et s’il est convenablement secondé et inspiré, il travaillera, je le crois, à introduire des réformes utiles dans son pays. Dans ses conversations, il cherchait toujours à s’instruire ; maintes fois il m’a questionné sur les différents modes des gouvernements des Etats européens, sur les lois de distribution et de perception des impôts en France, sur les levées de troupes, sur les droits des citoyens, sur le commerce et l’industrie, sur l’éducation et l’instruction, etc. Souvent il eut envie de prier Son Altesse de l’envoyer un an ou deux à Paris, afin de voir par lui-même cette civilisation dont il entendait parler sans cesse. Déjà il avait commencé à apprendre la langue française. J’ai moi-même écrit l’alphabet pour lui ; je le lui ai fait copier, et aussitôt il sut en composer sa signature. C’est très-certainement le premier sultan noir qui ait écrit et épelé du français, et je ne sais pas si l’envie ou l’idée d’en épeler ou d’en écrire est jamais venue à des sultans, blancs, bronzés ou jaunâtres.

Abou-Madian[256] est d’une physionomie franche ; sa conversation est facile et abondante ; il a l’œil expressif, la bouche comme souriante, l’ovale de la figure élargi par le front et s’amincissant par le menton. Les paupières, bien fendues, découvrent l’œil assez largement, et laissent à la figure sa rondeur régulière. Comme chez tous les nègres[257], la moustache est petite et crépue ; la barbe, claire et courte, est presque ramassée en bouquet à l’extrémité du menton, et ne se continue de chaque côté que jusque vers la perpendiculaire de l’angle de l’œil ; le reste est glabre.

Abou-Madian a une certaine dignité dans le maintien et les manières. Lorsque, dans les jours de fête, il avait endossé son grand jubé de drap rouge, à boutons en plaques de cuivre jaune, larges comme des soucoupes, à manches fendues et flottantes doublées de soie jaune-orangé, à miroitage rougeâtre, alors il avait un air imposant et un extérieur grave, mais jamais de fierté ou de morgue, bien que chacun ne lui adressât la parole qu’après l’avoir salué du titre de sultan.

Très-souvent il me demanda si je n’irais pas un jour visiter le Dârfour. Si Dieu, me dit-il une fois, me ramène à Tendelty, s’il me rend le sultanat de mon père, viens au Dârfour, viens voir ce que j’essayerai de faire ; tu m’aideras de tes conseils ; et puis, il faut que tu voies le Dârfour d’un bout à l’autre. Des hommes de toutes les religions y voyagent aujourd’hui, des chrétiens, des musulmans, même des Indiens de je ne sais quelle doctrine religieuse. — Cela est possible, lui dis-je, jusqu’à Kôbeih, jusqu’à Tendelty ; mais au delà ? — S’il plaît à Dieu, je tâcherai de rendre tout le pays praticable ; je disciplinerai des troupes, j’en distribuerai dans toutes les principales localités... — Il est vrai, tu peux faire escorter des voyageurs étrangers, mais seront-ils respectés ? ne risqueront-ils pas vingt fois d’être tués ? J’ajoutai : Quelle armée pourras-tu réunir, même en supposant une levée générale, une levée en masse, comme celle que fera, par exemple, le sultan Hussein, lorsque Mohammed-Aly te reconduira au Dârfour ? — Il est impossible, me répondit Abou-Madian en souriant, de rassembler sur un seul point et en un seul corps tout ce que le Dârfour renferme d’hommes en état de porter les armes. Sans dispositions préliminaires convenables, qui pourrait entretenir, seulement pendant un mois, cent mille hommes dans quelque province que ce soit ? où trouverait-on des vivres, de l’eau ? Les localités, les habitudes du peuple, les formes de l’administration, empêchent d’effectuer une entre prise aussi considérable. — Combien donc de milliers d’hommes penses-tu que rassemblera le sultan Hussein ? — Cinquante à soixante mille. — Et si cette première armée est battue ? — Alors tout est fini pour Hussein ; il ne lui sera plus possible de réunir deux cents Fôriens. Le canon fera un effet terrible. — Mais, enfin, combien le Dârfour entier fournirait-il de soldats ? Un sultan doit nécessairement savoir ce qu’il a de ressources ; il peut toujours faire un calcul, au moins approximatif, de ses forces. Abou-Madian semblait ne pas vouloir répondre catégoriquement ; mais j’avais piqué son amour-propre, et il me dit : Lorsque j’étais à Tendelty, Mohammed-Fadhl[258] ordonna de faire une sorte de dénombrement de la population capable, dans un moment de nécessité, de prendre les armes. Tous les rois du Dârfour, grands et petits, les sultans secondaires, tous les chartây, relevèrent le nombre des hommes de leurs provinces, districts, arrondissements, avec le nombre présumé des Arabes limitrophes de l’est et du nord ; le nombre d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, et même de l’âge mûr avancé, monta à environ cinq cent mille. — Quelles étaient les limites extrêmes d’âge ? — Depuis l’âge de douze ans jusqu’à cinquante ans, Fôriens et esclaves, présents sur le territoire du Dârfour et parmi les Arabes, tous sont forcément soldats du jour que la guerre se déclare[259]. — Le nombre de cinq cent mille, lui dis-je, me semble exagéré. — Je ne sais pas, répliqua vivement Abou-Madian ; je n’ai pas d’autres données. Je vis bien, au ton et à la vivacité de la réponse, que je n’aurais pas d’autres renseignements, et je changeai de conversation. Les nègres consentent difficilement à donner des détails sur leur pays.

Le lendemain, je repris la même question avec le cheykh El-Tounsy, et il me donna toutes les informations qu’il lui fut possible de me donner : j’en ai consigné plus haut le détail. Bien entendu, ces informations sont approximatives ; elles n’embrassent d’ailleurs qu’un petit nombre de localités. De plus, elles n’indiquent que ce que chaque ville, bourg, village, etc., serait en état de fournir en hommes armés ; car il n’est pas possible d’avoir le chiffre juste de la population entière. Il résulte de ce tableau, par estimation et par aperçu général, qu’on pourrait tirer des différents endroits cinquante-trois mille hommes armés environ[260].

Ce chiffre, même en le considérant comme exagéré, annonce une population de quatre à cinq millions d’habitants, sans parler des provinces adjointes. D’ailleurs, ce que dit le cheykh de la grande population des monts Marrah, de l’ouest et du nord du Dârfour, je l’ai entendu répéter aux marchands fôriens qui viennent au Kaire, ainsi qu’à Abou-Madian[261].

Quant aux esclaves compris dans la masse de la population, je n’ai compté que ceux qui restent au service des familles, et qui font réellement partie de ces familles ; qui, après une certaine durée de séjour, ont été mariés entre eux par leurs maîtres, et forment des familles surnuméraires ; mais j’ai exclu la masse flottante des esclaves destinés à être vendus, et qui, chaque année, sont exportés au Hedjâz, en Egypte et au Maghreb, comme marchandise : la quantité en est assez considérable.

On verra, dans le voyage au Ouadây, comment s’exécutent les chasses aux esclaves, et d’après quels usages les Fôriens et les Ouadâyens vont tous les ans décimer les tribus idolâtres du Fertyt et des Djénâkhérah.

P.-S. Les quatre cents Arnaoutes dont nous avons parlé, arrivés à Syout, se conduisirent là comme partout ailleurs. Dans leurs orgies, ils se querellèrent entre eux et s’insultèrent ; il en résulta des voies de fait ; deux partis se prononcèrent, et le désordre en vint au point qu’ils se séparèrent en deux camps, se battirent et s’entretuèrent. Cent soixante d’entre eux restèrent morts sur la place.

Toutes les fois qu’il passe des Arnaoutes au Kaire, ils parcourent la ville dans tous les sens, et il n’est pas de violences et de brutalités auxquelles ils ne se livrent. Rarement ils quittent la ville sans y avoir tué quelques habitants à coups de pistolet ou de poignard, et cela en plein jour. Jamais on n’en voit un sans une ceinture chargée de pistolets et d’un énorme poignard, qui saillent en avant, pour ainsi dire, comme des chevaux de frise, pour les défendre de toute approche. Menacer un passant sans motif, et le tuer au milieu de la rue, est pour eux une bagatelle sans importance ; après quoi l’assassin, un pistolet ou un poignard à la main, s’en va tranquillement. Malheur à qui l’approcherait ! Aussi personne ne songe à l’arrêter.

Son Altesse, informée de l’événement arrivé à Syout, a ordonné de rappeler au Kaire la troupe d’Arnaoutes et son chef Demoûz-Agha. On assure que ce chef ne ramène que cent trente hommes ; soixante ont déserté dans le trajet du Kaire à Syout, et cinquante, soit malades, soit retardataires, manquaient lors de l’entrée à Syout.

L’expédition du Dârfour est retardée jusqu’après la saison des pluies au Soudan.

On prétend que le motif de l’ajournement de l’expédition est le peu d’expérience des troupes du Sennâr dans les manœuvres militaires, et que, pour plus de promptitude dans la conduite de la guerre, il est nécessaire de les exercer encore quelque temps.

Haçan-Pacha, qui devait d’abord être chargé de l’expédition fôrienne, est élevé par le sultan Abd-el-Medjid, au grade de mirmirân, ou général de division, pour cette expédition même. Il s’entendra avec Ahmed-Pacha du Sennâr : l’un d’eux, d’après ce qu’ils croiront le plus utile au succès de l’entreprise, restera au Sennâr ; l’autre accompagnera les troupes au Dârfour, et se chargera de la restauration d’Abou-Madian. Jusqu’à l’époque du départ des troupes, Abou-Madian restera au Kordofâl, et s’occupera de préparer ses partisans à le seconder au moment convenable.

Abou-Madian restera maître absolu de constituer et d’affermir son autorité comme il le jugera à propos, et nul ne cherchera à s’immiscer dans son gouvernement ; enfin, aussitôt qu’il le désirera, les troupes égyptiennes se retireront et rentreront au Kordofâl.

Le Kaire, avril 1843.

Dr Perron.

[Décoration]
[Décoration]

Notes in this chapter

Note 1 · Voyez ci-dessus, note des pages 154 et suiv., où se trouve un court aperçu de l’histoire d’Abou-Madian.Note 2 · Le prince régnant aujourd’hui au Dârfour est fils de Mohammed-Fadhl. Cette notice plus étendue sur le sultan Abou-Madian est donnée ici pourNote 3 · Le mot fôrien toun signifie maison, demeure ; bâcy signifie frère, et est aussi un terme honorifique ; toun-bâcy est équivalent à demeure deNote 4 · Les Mahas, ou mieux Mahhas, car le nom est écrit avec un hhâ en arabe, sont une tribu des Barâbras, à l’est du désert de Sélymeh et en deçà Note 5 · Obéid des cartes. Il faut prononcer Ibéiid, en faisant bien sentir les deux i.Note 6 · Le mois de moharrem, premier mois de l’année musulmane, correspondit cette année au mois de janvier 1843.Note 7 · Ces mots servent de rectification à la conjecture émise précédemment sur l’âge d’Abou-Madian. Quant à la mort de son père, le sultan Abd-el-Note 8 · Voy. ce qui a été dit ci-dessus, p. 155.Note 9 · M. P. semble ici ne pas faire de distinction entre les noirs du Dârfour et les nègres : cette distinction doit être observée, d’autant qu’ilNote 10 · Abou-Madian prononce tantôt Fadhl, et tantôt Fodhel.Note 11 · Nous exposerons, dans le voyage au Dâr-Ouadây, la manière de lever les troupes, le genre de tactique suivi, et nous indiquerons les espèces Note 12 · Voy. ci-dessus ce tableau, p. 154. Il y a à modifier le chiffre d’Oum-Baaoudhah, de 50 en 30.Note 13 · Cette opinion semble confirmée par la population si dense et si compacte que M. d’Arnaud a rencontrée sur les rives du Nil-Blanc. J.—D.
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