INTRODUCTION HISTORIQUE. (continued 2)
Dr. (Nicolas) Perron translation
A la chute du jour, l’émyn Aly-Ouad-Bargau revêt deux cuirasses de mailles solides, qui l’embrassent et le couvrent exactement. Par-dessus, il ajoute ses habits et s’arme de son sabre. Il pénètre ainsi au palais, et se rend à la demeure de sa fille[100] ; car il connaissait l’amour que Tyrâb avait pour elle, et il savait que ce prince allait beaucoup plus souvent chez elle que chez ses autres femmes : nombre de fois il l’y avait trouvé. Il entre. La princesse aperçoit de suite dans les traits de son père quelque chose de sinistre. La fortune manqua cette fois à Aly : le sultan n’était pas ce soir-là chez sa favorite. Aly demande de ses nouvelles. — « Je ne sais pas où il est, lui dit sa fille ; mais, si vous le désirez, j’irai m’informer de lui, et je lui annoncerai votre arrivée. — Tout ce que tu feras sera bien fait ; j’ai besoin de le voir ce soir. »
La fille d’Aly, en parlant avec son père, avait aperçu le bord de ses cuirasses sous le collet de son habit. Assurée alors de ce qu’elle n’avait que soupçonné d’abord, elle va trouver le sultan, et lui dit qu’Aly-Ouad-Bargau le demandait, mais qu’elle avait vu en lui quelque chose d’étrange, qu’il avait deux cuirasses de mailles sous ses habits, et était armé d’un sabre ; que cependant Aly n’ignorait pas qu’on n’entrait jamais dans la demeure du sultan avec le sabre au côté, et que, de plus, sa figure exprimait la colère. Tyrâb devina le projet d’Aly ; car, de tous les vizirs, c’était lui qui avait le plus insisté sur le retour au Fâcher, et avait été le plus pressant, le plus abondant en raisons.
Le sultan défend à la fille d’Aly-Ouad-Bargau de retourner vers son père, et il la quitte. Il fait aussitôt appeler les chefs de ses gardes et leur enjoint de s’emparer de quiconque sortirait du palais. Il ajoute que si l’émyn parvenait à leur échapper, tous paieraient leur faute de leur propre sang. Il choisit ensuite un certain nombre d’entre eux pour escorte et pour sa défense, et leur ordonne de se tenir sous les armes. Il se retire alors chez une de ses femmes, au centre du palais, et fait poster les gardes à toutes les issues.
L’émyn Aly attendait, ou le retour de sa fille pour avoir des nouvelles du sultan, ou l’arrivée du sultan lui-même pour accomplir son projet. Personne ne vint. Aly se trouva alors comme le mouton qui, du pied grattant la terre, découvrit l’instrument de sa mort[101], ou comme celui qui, de sa propre main, se coupe le bout du nez. Un poëte a dit :
« Mon pied m’entraîne vers la mort ; je vois mon pied me conduire où mon sang va couler[102]. »
Fatigué d’attendre, l’émyn se dispose enfin à partir. Il craignait que le jour venant à poindre ne fît voir qu’il était armé. Il sort... il approche des gardes ; mais on lui crie : « Arrière ! on ne passe pas ! » Il résiste, et déclare qui il est, afin qu’on le laisse franchir les portes. On s’y oppose, et on lui dit : « Nous avons ordre de t’arrêter si tu ne retournes sur tes pas. » Aly injurie les gardes, et veut forcer le passage. Alors on se précipite sur lui, on essaye de le saisir pour le garrotter et le livrer le lendemain matin au sultan. Aly-Ouad-Bargau met le sabre à la main, frappe et blesse à droite et à gauche. Les gardes tombent sur lui comme des chiens furieux et le tuent. Ainsi échoua son projet audacieux. Le prophète de Dieu a dit : « Tout méchant a son abîme. » La bénédiction du ciel sur Aly-Ghourâb, le poëte de ces vers :
« Le méchant qui sème le mal, moissonne le repentir. Cherche la droiture, tu trouveras le droit chemin.
« Les projets sont la monture qui te mènera souvent à ta perte, la fontaine où tu boiras le remords.
« Combien de fois se hâte-t-on de porter la main sur un mets succulent ? on le saisit, et l’on ne voit pas qu’il renferme la mort ! »
On courut annoncer à Tyrâb la mort de l’émyn. « Enveloppez-le, dit-il, dans un ridâ (un manteau), et « mettez-le à part jusqu’à demain. » Au lever du jour, le sultan convoqua ses esclaves sous les armes. Ils s’assemblèrent. On les distribua aux portes du palais, et on ordonna aux portiers de tenir les portes ouvertes, et de ne les fermer que lorsqu’il n’y aurait plus personne à entrer. Tyrâb donna ordre aussi de ne pas laisser pénétrer avec les grands de sa cour les gens de leur suite, et de retenir leurs escortes en dehors. Il prescrivit encore aux esclaves armés de venir, lorsque les portes seraient fermées, se ranger en certain nombre auprès de lui, de manière à entourer les assistants qui seraient à son conseil.
Tyrâb fit ensuite battre le tambour d’alarme et d’effroi ; car on a, au Dârfour, un coup de tambour connu pour les réjouissances, et un autre pour l’alarme.
Les vizirs et autres dignitaires se mirent en marche par ordre de dignité. Ils pensaient qu’Aly-Ouad-Bargau avait exécuté son projet, et ils étaient prêts à y donner suite. Une fois rendus à la porte du sultan, ils virent que l’affaire avait tourné autrement. Cependant, il leur fallut entrer. Leurs escortes suivaient de près ; mais on les retint en dehors, et chaque vizir entra seul et sans suite. Aussitôt après, les esclaves commandés pour les entourer arrivèrent au conseil, armés de pied en cap, et se postèrent autour d’eux, d’un air décidé et menaçant.
Le sultan paraît. Il était enfoncé dans un vêtement noir, et il avait pour turban un cachemire rouge, rabattu sur le front : ce sont les marques de la colère. Tyrâb s’assied à sa place habituelle, et ordonne qu’on apporte le cadavre. On l’apporte, enveloppé dans un ridâ. Le sultan le fait placer au milieu de l’assemblée. « Voyez, dit-il alors ; reconnaissez qui c’est. » On s’empresse ; on découvre le ridâ, et l’on reconnaît Aly... Nul n’ose proférer un seul mot ; la colère du sultan leur fermait la bouche. « Eh bien ! ajoute-t-il, le reconnaissez-vous ? » Tous restent muets. Cependant, un des assistants, homme de sagacité et de tact, et dont le sultan avait épousé la fille, prend la parole : « Oui, nous le connaissons ; c’est l’émyn Aly-Ouad-Bargau. Nous savions tous qu’il était au palais. Si tu veux notre sang, nous voilà ; si tu veux nous faire grâce, tu en es le maître. — Mais, reprend le sultan, qui vous a portés à agir ainsi ? — Tu nous as amenés ici ; tu sais que dans notre pays sont nos parents, nos familles, nos enfants. Tu nous prives de les voir, de jouir de leur présence ; rien ne t’excuse de nous retenir ici : de plus, nous ne te voyons pas disposé à t’en retourner. La vie ne nous est bonne que chez nous. Ce que tu peux nous faire de plus agréable, c’est de nous rendre à notre patrie. Nous avons le cœur ennuyé de cette longue absence. Sache ce vers d’un poëte :
« Mes soupirs, mes désirs sont pour mon sol natal, pour la première terre dont la poussière a touché mon corps. »
« Et le divin rejeton d’Adnân, notre prophète, a dit : L’amour de la patrie est de la religion. »
Le sultan craignait que, s’il punissait quelqu’un, il ne s’ensuivît une révolte ; il trouvait d’ailleurs plausible cette impatience de rentrer au Dârfour. Il se tira d’affaire en disant : « Ne hâtez pas ma mort par ces manifestations de mécontentement ; car, je vous le jure, je vois ma fin s’approcher. Je souffre d’un mal que je ne puis vous faire connaître, et c’est là ce qui retarde mon départ. Si Dieu me rend bientôt la santé, nous nous en retournerons tous ensemble. Mais songez à ne pas agir comme vous le faites. Et, salut ! »
Quelques jours après, il donna à entendre qu’il était assez gravement malade. Il ne parut plus à son divan, et ne s’occupa plus des affaires publiques.
Tyrâb était robuste et vigoureux ; mais il ne savait pas que celui qui fait le malade voit souvent son mensonge devenir vérité, qu’il tombe réellement malade, et que parfois même il en meurt. Le prophète a dit : « Ne faites pas semblant d’être malades, car vous le deviendriez, et vous mourriez. » Le mensonge de Tyrâb tourna en effet contre lui. La maladie et la colère de Dieu le frappèrent, et bientôt il vit ses jours en danger. Il fit alors écrire au khalife Ishâq une lettre, où, après les politesses ordinaires, il lui dit :
« Sache, mon fils, que je vois approcher ce que nul ne peut éviter, ce dont nul ne peut se sauver. Dès que tu auras reçu cette lettre, laisse ton fils Khalyl au Dârfour, et hâte-toi de venir ici. Peut-être me trouveras-tu vivant encore. Je sens ma vie s’éteindre, et j’ai désir de disposer en ta faveur. Adieu. »
Cette lettre fut expédiée par un courrier à dromadaire. Le bruit courut aussitôt que le sultan était dangereusement malade ; bientôt même on répandit qu’il était mort. C’était le sujet de toutes les conversations.
Or, Mohammed-Kourrâ allait fréquemment chez le sultan et dans le harem. Mais Kourrâ visitait plus souvent l’yâkoury Kinâneh : c’était la première des femmes de Tyrâb, et celle qui avait auprès de lui le rang le plus élevé. Toutes les fois qu’un nouveau sultan monte sur le trône, il y a toujours une des femmes à qui il accorde une prédilection particulière. A celle qui a ainsi mérité plus spécialement ses affections et son amour, il défère un pouvoir supérieur dans le palais, avec le titre par excellence d’yâkoury, c’est-à-dire, dame royale, ou reine. Cependant, on donne aussi parfois le nom d’yâkoury à d’autres femmes du sultan ; mais alors ce n’est qu’un terme honorifique, et on y ajoute toujours le nom particulier de celle à qui on applique cette dénomination.
La princesse Kinâneh était une femme d’esprit et de sagacité, et le sultan ne s’occupait d’autres femmes que dans certains moments et par caprice. Aussi, il avait décoré Kinâneh de la dignité d’yâkoury, parce qu’à cette dignité sont attachés des douaires, des dîmes et de riches revenus. Du reste, l’yâkoury a une certaine puissance de commandement : elle a sous ses ordres des régisseurs qui veillent à ses biens et à ses intérêts.
Kinâneh, sachant Tyrâb sur le point de mourir, craignit pour sa position et pour son fils, Habyb. Elle en parla à Kourrâ. « Mohammed, lui dit-elle, as-tu un moyen de nous tirer d’affaire, moi et mon fils ? — Oui ; et ce moyen, c’est de lier votre avenir à celui de l’orphelin ; car à lui reviendra l’empire après le sultan Tyrâb : tous le désirent et l’appellent de leurs vœux. — Alors, pourrais-tu établir ce lien entre lui et moi, et lui faire promettre que, lorsqu’il sera sur le trône, il me choisira pour yâkoury, et désignera mon fils pour son khalife ? — Je vous le promets ; et tout réussira à votre gré, je l’espère. » Kinâneh redoutait pour son fils Habyb les menées d’Ishâq le khalife, qui était fils d’une autre femme légitime de Tyrâb. Elle savait aussi que l’orphelin était sans enfants ; « et pour cela, disait-elle, il élèvera plus attentivement mon fils. »
Mohammed-Kourrâ alla donc trouver l’orphelin, lui présenta les saluts de Kinâneh, et lui annonça qu’elle voulait l’aider à parvenir au sultanat, mais à condition qu’il l’épouserait, et qu’il nommerait Habyb khalife. L’orphelin promit par serment de satisfaire Kinâneh. « Mais, ajouta ensuite Kourrâ, que m’en reviendra-t-il, à moi, si je tiens ce projet secret, si je t’aide de tous mes efforts à t’élever sur le trône, si j’ouvre toutes les voies qu’il me sera possible de faire servir au succès ? Un poëte a dit :
« Ne dédaigne pas le secours et l’adresse du faible ; souvent de grands serpents périssent par le venin d’un scorpion. »
L’orphelin répondit à Kourrâ : « Si tu diriges bien cette affaire, et si elle se termine heureusement, je te revêts de la dignité de père[103] ; je t’en fais le serment. »
Mohammed-Kourrâ revint près de Kinâneh, et l’informa que l’orphelin consentait à tout ce qu’elle lui proposait. Kinâneh, tranquillisée alors, et sûre de son avenir, se concerta avec Kourrâ pour envoyer, de moment en moment, à l’orphelin, des nouvelles du sultan.
Cependant, la maladie de Tyrâb s’aggravait, et il désespérait de voir arriver son fils Ishâq. Il appela l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, maître de Kourrâ, l’émyn Haçab-Allah-Djirân, l’émyn Ibrahym-Ouad-Ramâd, l’ab-cheykh Abd-Allah-Djoutâ, et un autre émyn dont j’ai oublié le nom. « Souvenez-vous, leur dit Tyrâb, que vous avez reçu de moi des bienfaits. J’espère que vous saurez en être reconnaissants, et qu’en retour vous exécuterez mes volontés dernières, que voici. — Nous vous sommes tout dévoués, répondirent-ils. » Alors Tyrâb dit à l’émyn Aly : « Je te recommande de rassembler, après ma mort, toutes les troupes sous tes ordres, et de les conduire à mon fils Ishâq, au Dârfour. — Nous avons entendu ; vous serez obéi. »
Et à l’émyn Haçab-Allah : « Je t’ai confié le soin de mes trésors et de mes richesses ; quand je serai mort, remets-les à mon fils Ishâq. — Vous serez obéi. »
A l’émyn Ibrahym-Ouad-Ramâd : « Je t’ai fait intendant de mes bestiaux et de mes chevaux ; quand je serai mort, consigne-les à mon fils, au Dârfour. »
Et à l’ab-cheykh : « Je t’ai donné la direction suprême de mes femmes, de ma famille et de mes serviteurs ; quand je serai mort, tu les livreras à mon fils. »
Enfin, il dit au dernier : « Je t’ai chargé de la garde de mes armes, de mes vêtements et de mes enfants ; quand je serai mort, remets tout à mon fils. »
Après avoir entendu ces ordres, tous dirent au prince : « Nous sommes vos serviteurs soumis. » Ensuite ils lui répétèrent plusieurs fois leurs vœux pour le rétablissement de sa santé ; et ils pleuraient en le voyant ainsi malade, car tous étaient gendres du sultan, excepté l’ab-cheykh qui était eunuque. Ils se retirèrent..... Peu après leur départ, Tyrâb expira.
Aussitôt Kinâneh envoya Mohammed porter à l’orphelin le chapelet du sultan, son mouchoir, son cachet et son amulette[104], comme l’annonce et la preuve de la mort du prince.
Les vizirs, qui avaient reçu les derniers ordres de Tyrâb, revinrent ; mais ils le trouvèrent mort. Ils se repentirent d’être sortis sitôt d’auprès de lui... Ils se consultèrent à l’instant sur ce qu’ils avaient de mieux à faire, et ils s’accordèrent à placer le sultan dans un takhtraouân, sorte de palanquin, pour le transporter au Dârfour. D’abord, ils ouvrirent son corps, en retirèrent les entrailles, et l’embaumèrent avec l’aloès ; ensuite ils l’ensevelirent, l’enfermèrent sous le palanquin, et le firent partir, escorté par des soldats, à qui ils donnèrent pour consigne d’empêcher qui que ce fût d’approcher. Et si on leur demandait des nouvelles du sultan, ils avaient simplement à répondre : « Il est malade. » On devait aller ainsi jusqu’au Fâcher impérial, et livrer le tout au khalife Ishâq.
Mais le cheykh Mohammed-Kourrâ, comme nous l’avons indiqué, était parti pour aller trouver l’Orphelin... Il l’aborda : « Que Dieu, lui dit-il, te dédommage de la perte de ton frère par quelque bonheur[105] ! » Et il lui donna le sceau, l’amulette, le chapelet et le mouchoir. L’Orphelin alors, certain de la mort de Tyrâb, prit ces objets, et se rendit auprès de Ryz, son frère aîné. Aussitôt que l’Orphelin lui eut annoncé que le sultan n’était plus, Ryz se leva, et sortit, emmenant avec lui Ryfâ et Tâhir. Il se dirigea avec eux vers le palais. Comme frères de Tyrâb, on les laissa passer, et ils arrivèrent à l’appartement où étaient les vizirs. Le corps du sultan, couvert du voile mortuaire, était devant eux. Tous pleuraient. En entrant, Ryz et ses deux frères ne dirent pas un seul mot aux vizirs. Ils s’assirent auprès du corps de Tyrâb, et versèrent des larmes jusqu’à ce qu’ils ne purent plus pleurer. Puis, Ryz, se tournant du côté des vizirs ou émyns, leur dit : « N’est-ce pas assez pour vous que, du vivant de notre frère, vous ayez eu toute sa faveur ? vous voulez encore, à présent, vous emparer de son cadavre ! Faut-il donc qu’il soit à vous, et vivant, et mort ! Maintenant, il n’est plus, nous n’en sommes que trop certains ; songez à ce que vous avez à faire. Nous vous l’abandonnons..., et nous verrons comment vous vous conduirez. »
Les trois princes sortirent, et laissèrent les émyns incertains du parti qu’ils devaient prendre. « Nos projets ont échoué ; les princes ont su trop tôt la mort du sultan. Il nous est impossible maintenant d’exécuter ses dernières volontés. — Moi, dit l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, je les exécuterai, ou je périrai. » Il appelle Mohammed-Kourrâ : « Va, lui dit-il, auprès de mon fils Mohammed, et ordonne-lui de ma part de rassembler l’armée, de faire revêtir aux soldats les cuirasses, de leur faire prendre les armes, et de les amener à la porte du palais. — Je suis à vos ordres, répondit Kourrâ. Puis il sortit. Il alla trouver Mohammed-Doukkoumy, fils de l’émyn Aly, et lui dit : « Son Excellence le vizir vous ordonne de tenir l’armée prête, de monter vous-même à cheval, et de vous rendre avec les troupes à la demeure des enfants du sultan ; vous resterez là, sous les armes, à les observer, jusqu’à nouvel ordre de sa part. — C’est bien, je pars. » Et il fait aussitôt sonner le rappel des troupes. On se met sous les armes, on monte à cheval et on se rassemble à la demeure des enfants du sultan.
Kourrâ revient à l’émyn Aly et lui dit : « Je suis allé trouver votre fils, il avait avec lui les troupes, mais il se rendait à la demeure des fils du sultan. » L’émyn entra en colère et comprit qu’il ne pouvait plus exécuter les ordres de Tyrâb. Furieux, après cette démarche de son fils, qui semblait être une défection, d’être obligé de renoncer à l’accomplissement de ses promesses, il tira une petite boîte qu’il avait avec lui, l’ouvrit, jeta à sa bouche ce qu’elle contenait, et tomba mort. Les autres vizirs alors se déroutèrent et ne surent plus à quoi se résoudre.
La trahison de Kourrâ envers Aly, et le mensonge qu’il fit à Mohammed-Doukkoumy, furent dès lors la cause d’une haine violente que Doukkoumy conserva contre le protégé de son père.
Les vizirs sortirent du palais, et chacun alla rejoindre le corps de troupes qu’il commandait. Tout ce qu’il y avait là de Fôriens, soldats et autres, était en agitation et en émoi. Il devenait urgent d’élire un souverain qui prît de suite en main l’autorité, et concentrât toutes les volontés dans la sienne seule. Les frères de Tyrâb tenaient un conciliabule séparé avec leurs affidés ; leurs neveux, c’est-à-dire les enfants de feu leurs trois frères Tyrâb, Omar et Aboul-Kâcim, étaient aussi, avec leurs partisans, en conférence isolée ; les raïas étaient également en assemblée d’un autre côté.
Les vizirs et grands de l’Etat appelèrent alors le câdy et les ulémas et les députèrent aux fils de Bakr, les plus âgés, comme étant en possession de la promesse de leur père. — Cette députation fut chargée du message suivant : « Princes, sachez que l’état actuel des choses réclame de suite la présence d’un sultan qui prenne la puissance et l’autorité suprêmes. Le trône est à vous ; vous en êtes les maîtres légitimes ; désignez parmi vous le sultan que nous devons avoir, et que ce choix soit pour vous et pour nous. »
Les ulémas partirent..... Leur allocution terminée, les fils de Bakr répondirent : « Nous agréons pour sultan notre frère Ryz, comme notre aîné et par conséquent notre chef ; et nous sommes tous à ses ordres et prêts à sa défense. » Les ulémas vont annoncer aux petits-fils des sultans que Bâcy-Ryz est leur souverain. Les jeunes princes le refusent : « Bâcy-Ryz, disent-ils, est notre oncle, il est vrai ; c’est un second père pour nous, mais nous ne voulons pas de lui pour maître. Il est d’une opiniâtreté indomptable, dur, emporté ; nous redoutons les violences de sa colère, surtout à l’âge où nous sommes encore. Nous voulons un chef d’un caractère doux, qui soigne notre éducation, et qui, s’il nous échappe quelque étourderie de jeunesse, nous traite avec bonté. » Les raïas ou soldats dirent : « Bâcy-Ryz est notre roi, il est vrai, fils de notre roi ; mais il est emporté et violent : qu’il nous choisisse lui-même un autre chef que lui. Nous le regarderons toujours comme sultan, qu’il nous gouverne ou non. » Les ulémas portèrent ces nouvelles à Ryz, qui dit alors : « Nous agréons leurs observations, et nous leur donnons pour chef Bâcy-Tâhir. » On alla informer les fils des sultans de ce nouveau choix. « Non, dirent-ils, nous n’acceptons pas notre oncle Tâhir. Il a trop de fils pour qu’il puisse s’occuper de nous. » Les raïas réclamèrent aussi : « Nous détestions le sultan Tyrâb à cause de ses nombreux enfants, et on nous donne Tâhir ! Nous préférons que le khalife soit notre sultan ; celui-là a très-peu d’enfants. » On porta encore ces paroles aux fils de Bakr. Ryz alors répondit : « Nous élisons pour votre sultan l’Orphelin. »
Cette élection fut accueillie avec joie par la foule et par les princes. Toutes les volontés se relièrent et se soumirent à la sienne. On alla donc chercher l’Orphelin et on le conduisit au palais des sultans ; on lui remit alors le sceau suprême, on l’assit sur le trône de l’Etat, et il n’y eut pas deux individus qui désapprouvèrent son élévation.
![[Décoration]](/illustrations/3dad0cd313e12960.jpg)
CHAPITRE III.
Récit abrégé de l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, surnommé Rachyd, ou le Juste. — Ses commencements. — Son règne. — Sa mort.
Nous avons déjà dit que le sultan Ahmed-Bakr laissa sept fils, dont le plus jeune était Abd-el-Rahmân, qui fut appelé aussi El-Yatym ou l’Orphelin, parce qu’à la mort de son père il était encore dans le sein maternel.
La jeunesse d’Abd-el-Rahmân fut exemplaire. Il apprit par cœur le Coran, s’appliqua à l’étude des lois et s’habitua à distinguer le bien du mal ; il ne se livrait à aucune des mauvaises habitudes des fils des sultans au Dârfour. Là, lorsqu’un fils du souverain est arrivé à un certain âge, il parcourt les différents pays, et se fait traiter chez qui il lui plaît, disant que tout Fôrien est l’esclave du sultan.
Dès son jeune âge, Abd-el-Rahmân fut probe, religieux, sans reproche, pur dans ses penchants. Il essuyait même des privations ; quand, dans le cours de ses voyages, il arrivait, le soir, dans quelque lieu habité, il disait à celui chez qui il descendait : « Je suis l’hôte de Dieu. » Si on l’agréait, il restait ; sinon, il allait chercher un autre gîte. Jamais on n’entendit dire qu’il eût causé le moindre mécontentement à qui que ce fût. Il n’oublia pas non plus, après son avénement à la puissance, ceux qui l’avaient bien reçu auparavant. Il sut au contraire les en récompenser généreusement.
On raconte que, dans un de ses voyages, il se fit héberger chez un homme de la tribu des Berty. Cet homme le reconnut, tua un mouton gras, et voulut traiter le jeune prince avec les plus grandes recherches. L’heure du souper venue, on servit à manger. El-Yatym, voyant que le Berty s’était mis en dépense extraordinaire pour le recevoir, lui dit : « Mais, mon ami, est-ce que nous n’aurions pas pu nous contenter de moins que cela ? Si tu avais tué une poule, cela aurait suffi, et tu m’aurais donné tout ce que tu pouvais. — Non, mon maître, non ; je le jure par Dieu ! Si j’eusse eu une chamelle, je l’aurais égorgée pour toi ; n’es-tu donc pas Abd-el-Rahmân l’Orphelin, le fils de notre sultan ? — Et d’où me connais-tu ? — Je te connais à tes vertus, à ta piété. Oui, il t’arrivera des jours de gloire. — Je le jure par le nom de Dieu, si jamais je deviens roi, je te donnerai de quoi avoir bien meilleure chère encore que ce que tu m’as offert aujourd’hui. »
Il accomplit sa promesse. Quand il fut sultan, il fit venir chez lui ce Berty, appelé Mohammed-Dardouk, et lui confia une fonction lucrative. Il le chargea de recueillir les contributions de la tribu arabe des Madjânyn ou les Fous, tribu nombreuse et riche en chameaux. Dardouk acquit des troupeaux considérables en chamelles et chameaux.
Une autre fois, passant par le Ryhh, au nord-ouest du Dârfour, il descendit chez un pauvre homme appelé Djiddau, qui le traita du mieux qu’il lui fut possible. Djiddau était d’une famille distinguée ; son père avait été un roi très-considéré, ou tékényâouy ; c’est le nom que l’on donne aux rois ou gouverneurs d’un certain rang dans les provinces du nord. L’Orphelin, une fois élevé au sultanat, rendit à Djiddau la place de son père. J’ai connu moi, ce roi ou tékényâouy, et je l’ai fréquenté pendant mon séjour.
On m’a raconté encore l’histoire suivante :
Le cheykh Mâlik-el-Foutâouy, dont j’ai déjà parlé, eut un songe dans lequel il vit la lune monter dans le ciel, et le peuple la contempler et s’écrier : « Voilà l’Orphelin ! » L’interprétation naturelle était que l’Orphelin monterait sur le trône. Mâlik alla annoncer au jeune prince cet augure. Abd-el-Rahmân lui dit : « Si ta vision se vérifie, je t’élèverai en dignité. » Et il tint parole.
L’Orphelin jeûnait le jeudi et le lundi de chaque semaine. Il jeûnait aussi les mois de redjeb, chabân et ramadhân.
Il aimait les hommes de science et savait les honorer. Assez longtemps avant son élévation au sultanat, il était prédit par les astrologues et les devineurs au sable[106], que l’Orphelin, après Tyrâb, aurait le souverain pouvoir. Tyrâb fut instruit de cette prédiction, et dans sa jalousie, plusieurs fois il essaya de le faire périr. Mais Dieu protégea l’Orphelin. Tyrâb l’invitait à manger avec lui, et mêlait du poison dans certains mets ; Abd-el-Rahmân disait au sultan : « Je jeûne aujourd’hui. » Et il ne mangeait rien.
J’ai ouï dire à des gens qui le virent au moment où il fut investi du pouvoir, et introduit dans la demeure des sultans, qu’il portait pour vêtement une chemise tellement usée, que ses épaules paraissaient à travers ; et il avait à la main un chapelet de bois qui, en Egypte, vaudrait bien vingt paras[107].
Il resta célibataire jusqu’à ce que sa barbe commença à blanchir ; il était tellement pauvre, qu’il n’avait pas même de quoi acheter une esclave pour concubine, ni de quoi se marier. Il ne vit de femme que lorsqu’il partit pour le Kordofâl avec son frère le sultan Tyrâb. En passant par le Bigau, le roi de ce pays lui fit cadeau d’une assez laide esclave, appelée Anbousah. Il en fit sa concubine et en eut un fils qui fut le sultan Mohammed-Fadhl, lequel règne encore aujourd’hui.
Quand Abd-el-Rahmân fut agréé pour souverain et placé sur le trône, il reçut les soumissions de tous. Le premier qui le vint féliciter et saluer fut son frère aîné Ryz, puis après lui Ryfâ, puis Tâhir, puis les fils des sultans. Il en fut de même du câdy, des ulémas et des grands de l’Etat. Ensuite on battit le coup de tambour du deuil pour annoncer publiquement la mort de Tyrâb. On cessa un moment, et on battit le coup d’allégresse, comme signal de l’inauguration du sultan nouveau.
Il était d’habitude, chez les princes fôriens, que le sultan, lors de son installation, restât sept jours enfermé chez lui sans s’occuper d’affaires, sans donner d’ordres ni de défenses. Il passait ce temps dans le cérémonial et les fêtes ; et les ulémas, les vizirs, et tous les grands venaient lui rendre visite. A son avénement, Abd-el-Rahmân dérogea à cet usage, et dès le lendemain matin de l’inauguration, il parut au conseil. Les vizirs vinrent au palais, et le trouvèrent occupé dans son divan à travailler. Ils lui firent à ce sujet quelques observations et lui dirent : « Ce n’est pas l’usage. — Mauvaise habitude, répondit le prince, il n’est pas question de cela dans le livre de Dieu, ni dans la sonnah de son prophète. »
Il convoqua ensuite les grands de sa cour et leur dit : « Si vous avez à cœur le maintien et la prospérité de mon règne, vous devez renoncer à tout acte de vexation et d’injustice ; vous n’en devez pas même avoir la pensée. Abjurez devant le Dieu Très-Haut vos œuvres passées. L’injustice ruine les Etats et abrége la vie des rois. » — Ils répondirent : « Nous vous sommes soumis. »
Au matin du troisième jour, il ordonna qu’on sortît les trésors de Tyrâb, et il distribua tout ce qu’il y avait en or, en argent, en habits, aux ulémas, aux chérifs, et aux pauvres. Il y avait aussi une grande quantité de cachemires et de draps piqués par les mites. Il fit tout porter hors du palais, afin que chacun y prit ce qu’il y trouverait à son gré. Tout cela, amassé en tas, faisait une sorte de montagne. Les pauvres accoururent et en firent leur profit. Et ils levaient les deux mains au ciel et adressaient à Dieu leurs vœux pour le sultan.
Sept jours après, il fit sortir les femmes esclaves de Tyrâb et les distribua aussi. Il ne garda que les épouses de ce prince et les mères légitimes des enfants qu’il avait laissés.
Il partagea ensuite les fonctions et les dignités, et il nomma Mohammed-el-Doukkoumy émyn, à la place de son père Aly-Ouad-Djâmi.
Enfin il ordonna les préparatifs du départ pour le Dârfour. En sortant du Kordofâl, il prit par les montagnes des Tourou, attaqua les habitants, et enleva tout ce qu’il y rencontra de jeunes garçons et de jeunes filles. Il ne laissa que les gens âgés.
Il convoqua ensuite les cheykhs des Bédouins de la tribu des Rezeygât et de celle de Macyryeh, et les décida à le suivre pour combattre le khalife Ishâq. Il leur promit que tout ce qu’ils prendraient de troupeaux, armes et chevaux, serait pour eux. Ils se réunirent à lui au nombre de plusieurs mille. Abd-el-Rahmân alors se dirigea du côté du Dârfour, mais au lieu de marcher droit sur les frontières de l’est, il tourna vers le sud.
Avant d’aborder sur le territoire fôrien, il écrivit au khalife la lettre suivante :
« Abd-el-Rahmân, sultan du Dârfour, à son neveu Ishâq.
« Reçois mes condoléances au sujet de la perte de ton père. Il était mon frère, mais toi, tu étais encore plus rapproché de lui par le sang.
« Je te recommande les devoirs de la piété filiale envers les proches parents, et par conséquent envers moi. Quand donc tu auras reçu cette lettre, reconnais que je suis ton oncle, et que tu me dois le même respect qu’à ton père ; c’est une honte pour un enfant de s’élever contre son père ou contre un oncle, et à plus forte raison de tirer le sabre en face de lui. Je te défends de combattre. Garde-toi bien de te laisser emporter par l’effervescence de la jeunesse, et de prêter l’oreille aux suggestions des méchants qui cherchent à semer la discorde entre toi et moi. Je te fais serment au nom de Dieu, et te promets sur ma conscience, de te confirmer dans le khalifat, comme tu étais aux jours de ton père. Tu as donc ma parole comme tu avais celle de Tyrâb. Ecoute ma voix et épargne le sang des musulmans. Si tu t’opiniâtres, le repentir descendra sur toi. N’oublie pas quels malheurs viennent bouleverser les hommes criminels. »
Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il répondit au sultan Abd-el-Rahmân, après les compliments d’usage :
« Je le jure par le Dieu Très-Haut, je ne poserai jamais le pied sur un autre tapis que sur celui de mon père. J’ai sa promesse de lui succéder, et tu n’as nul droit sur moi. En venant me combattre, tu te rends coupable d’une injuste agression. Adieu. »
Ishâq mit de suite en mouvement une nombreuse armée sous les ordres de Hadj-Mouftâh, son mentor nourricier et le premier de ses esclaves. Hadj-Mouftâh découvrit le camp d’Abd-el-Rahmân sur le territoire de Tébeldyéh. Chaque homme des troupes du sultan avait un safrouk, sorte de bâton court en forme de T. Les deux armées en vinrent aux mains ; les troupes du sultan lancèrent leurs safrouk sur les gens du khalife, en criant : « Allah akbar, Dieu est grand ! » L’armée du khalife se débanda et s’enfuit. Les soldats du sultan la poursuivirent, ils firent nombre de prisonniers et prirent une multitude de chevaux et un butin considérable. Les Arabes auxiliaires la poursuivirent aussi, et firent également leur curée. Hadj-Mouftâh se sauva avec la foule des fuyards ; ils échappèrent à l’ennemi, grâce à la rapidité de leurs chevaux. Hadj-Mouftâh alla trouver le khalife, qui lui dit : « Quelle nouvelle ? — Maître, voici le conseil que je vous donne : faites la paix avec votre oncle ; s’il vous demande des richesses, donnez-les ; livrez-moi moi-même le premier ; je serai votre rançon. » A ces paroles, le khalife se lève tout d’un bond : « Te voilà revenu à ce que tu es, à ta lâche nature, esclave de malheur..... Mais la faute en est à moi ; je n’aurais pas dû te confier les chances d’une bataille. »
Le khalife rassembla de nouvelles troupes. Il ouvrit ses trésors, en distribua les richesses, nomma les administrateurs des provinces ; et quand il eut ramassé le plus d’hommes qu’il lui fut possible, il alla chercher l’ennemi, comptant sur une victoire certaine. Il arriva à Taldaoua. Là, le sultan l’atteignit.
Les deux partis une fois en face l’un de l’autre, on se mit en bataille, on disposa les rangs. Le khalife avait avec lui un des rois du Dârfour, appelé Bahhr, et percepteur des dîmes ; c’était lui qui recueillait les grains pour le sultan Tyrâb. Il commandait un corps de troupes de plus de dix mille chevaux et de nombreux fantassins.
Quand les deux armées furent rangées, il s’avança avec ces forces sur l’ennemi, comme pour engager le combat. Il se porta sur le centre du sultan, mais tout à coup il fit sa jonction avec lui et se plaça en bataille contre le khalife, dont les rangs, par cette défection, présentaient un vide immense et une large brèche qu’il n’était plus possible de fermer. Les soldats du khalife, à la vue de la conduite de Bahhr, perdirent courage. L’action commença. Aussi vite que l’éclair, l’armée du khalife lâcha pied. Alors Ishâq s’élança au milieu de la mêlée. Tous ceux des soldats de l’Orphelin qui reconnurent Ishâq s’éloignèrent, par respect pour lui et pour la mémoire de son père. Il continua à se battre ainsi jusqu’à ce qu’il vit ses troupes totalement en déroute et qu’il n’eut plus que quelques hommes autour de lui. Alors il rejoignit les restes de son armée..... Mais une grande partie avait succombé. Les vainqueurs poursuivirent ce qui avait échappé à leurs coups, firent nombre de prisonniers, enlevèrent femmes et enfants. Ils allèrent ainsi en avant jusqu’au soir.
Un témoin oculaire m’a raconté qu’au moment de la mêlée, on aperçut les étoiles au ciel ; et c’était vers le milieu du jour[108]. J’ai vu moi-même le lieu où se donna la bataille ; il était sans végétation, quoiqu’on fût au printemps. J’en demandai la cause, et on me répondit : « Nulle plante ne peut y croître, tant il y eut là de sang versé. »
Le khalife, après cet échec, se retira avec les débris de ses troupes vers le nord du Dârfour, et laissa le sultan au sud. Une fois qu’il se vit libre des poursuites de l’Orphelin, et assez éloigné de lui, Ishâq ne pensa qu’à vexer, tourmenter, dépouiller les habitants des provinces où il était. Ainsi il les entraînait de force avec lui ; toutes les fois qu’il rencontrait un cheval, il l’emmenait, des troupeaux ; il les enlevait. Il se procura ainsi d’énormes richesses et une foule de soldats. Sa main devenait chaque jour de plus en plus pesante pour tous. On implora le secours du sultan, qui se disposa aussitôt à marcher en personne contre lui. Mais les personnages de sa suite l’en dissuadèrent, et il resta. Il se contenta d’écrire à Ishâq une lettre où, après les salutations d’usage, il lui dit :
« Tu sèmes partout la tyrannie, la spoliation, l’injustice ; tu répands à pleines mains le mal et la désolation. Je t’avais conseillé de respecter le sang des habitants, tu ne m’as pas écouté. Après tout ce que tu as déjà fait, tu te prépares encore, par la violence et la déprédation, à nous faire la guerre. Je te conseille une nouvelle fois de quitter la voie où tu t’es engagé, d’étouffer ton effervescence, de faire taire ta brutalité et ton fol orgueil. Si tu reviens t’unir à nous, nous t’accueillerons et nous te rendrons tout ce que tu avais d’abord. Si tu refuses, tant pis pour toi ; tu n’auras à t’en prendre à personne qu’à toi-même, et tu ne gagneras que la honte et l’humiliation. Quoi ! tu t’opiniâtres à prolonger la guerre ! mais les sujets doivent-ils subir les conséquences de ta folie ? Est-ce un motif pour les tourmenter ainsi ? Retire ta main qui pèse sur leurs biens. Quant à ce que je possède, moi, je te l’abandonne, prends-en ce que tu voudras. Dieu va bientôt décider entre nous. Salut. »
Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il la dechira, et ne daigna pas y répondre. Il redoubla de cruauté ; les plaintes et les malédictions s’élevaient de toutes parts contre lui. Alors le sultan envoya le tékényâouy à la tête d’un corps d’armée, pour combattre Ishâq. Le tékényâouy partit et atteignit l’ennemi à Baououâ. Lorsque le khalife sut que cette armée était à peu de distance, il rangea ses troupes et l’attendit de pied ferme... On en vint aux mains. Les soldats du khalife, depuis l’affaire de Taldaoua, étaient entièrement démoralisés. Ils ne pensaient qu’à chercher leur salut dans la fuite. Ishâq les retint de tout son pouvoir, et s’efforça, au moment de l’action, de ranimer leur courage. Il s’élança lui-même au fort de la mêlée, suivi d’une escorte de ses partisans les plus dévoués, et tous de son âge. De quelque côté qu’il se portât, on fuyait devant lui, non par crainte, mais par respect. Il rompit enfin le centre de l’ennemi, et arriva jusqu’au tékényâouy : « Artisan de malheur, lui dit-il, n’es-tu donc pas l’esclave de mon père ? Et tu me trahis ; et tu viens me combattre ! » Ishâq tire son sabre, le frappe, et le tue.
Le tékényâouy abattu, le trouble se répandit dans ses rangs, et ses soldats s’enfuirent. Les troupes du khalife se mirent à leur poursuite, tombèrent sur eux de toutes parts, en tuèrent un grand nombre, firent une foule de prisonniers et enlevèrent des dépouilles considérables. Il n’y eut que quelques fuyards qui échappèrent aux vainqueurs. Le khalife eut, pour trophées de sa victoire, leurs armes, leurs chevaux et tous les bagages. Ses forces et ses ressources s’étaient accrues par le butin qu’il venait de faire. Il reprit alors courage et considéra désormais le parti du sultan comme ruiné sans retour.
A la nouvelle de l’échec qu’il avait reçu, Abd-el-Rahmân laissa éclater son indignation. Il fit partir sur-le-champ son frère Ryfâ avec une autre armée. Ryfâ réjoignit aussi le khalife à Baououâ. Le khalife disposa ses lignes et se rangea en bataille. Il avait préparé une embuscade dans un bas-fond, et il avait dit à ceux qu’il y avait placés : « Je battrai en retraite avec toutes mes troupes ; l’ennemi alors s’animera contre moi et me poursuivra. Quand vous le verrez s’acharner contre nous, attendez qu’il vous ait dépassés. Puis, prenez-le subitement en queue, tombez sur lui et massacrez à tour de bras. Je fais alors volte-face ; nous l’attaquons, nous, par devant, et vous, par derrière, et pas un seul homme n’échappera. » La chose arriva comme il l’avait prévu.
On en vient aux mains ; les soldats du khalife reculent ; ceux du sultan s’imaginent que les premiers prennent la fuite, fondent sur eux et arrivent au delà de l’embuscade, qui se montre tout à coup et se rue sur l’ennemi. Le khalife se retourne et charge avec fureur. L’armée du sultan est enfoncée ; le trouble et la confusion se mettent dans ses rangs, et Bâcy-Ryfâ est tué. Le champ de bataille est jonché de morts. Un petit nombre d’hommes échappe par la fuite.
Le khalife, dans sa présomptueuse fierté, ne pensa plus, après ce succès, qu’à marcher à la recherche du sultan lui-même. Il oublia qu’en toutes choses il faut considérer la fin.
Pour Abd-el-Rahmân, la nouvelle de la mort de son frère Ryfâ l’affligea profondément. Il se blâma lui-même d’être ainsi resté éloigné des chances de la guerre. « Si je n’eusse pas écouté, dit-il, ceux qui me conseillèrent, si je fusse allé en personne trouver mon ennemi, peut-être l’issue de la bataille nous eût été favorable. Mais Dieu l’a voulu ainsi ; sa volonté est une fatalité inexorable. » Abd-el-Rahmân se mit en marche le jour même et se dirigea du côté où était le khalife avec toutes ses forces, remplissant plaines et vallons.
Les éclaireurs avancés de l’armée du khalife découvrirent bientôt celle du sultan. Elle se présentait en nombre formidable. On accourut donner l’alerte à Ishâq, qui alors, par crainte pour lui et pour les siens, décampa en toute hâte et se porta directement sur la contrée de Zaghâouah dont le roi était son oncle. Ishâq espérait en recevoir des renforts. Il alla à marches forcées, nuit et jour. Cependant le sultan le suivait ; car des espions l’avaient informé du projet d’Ishâq, et il craignait que le khalife n’eût le temps d’arriver au Zaghâouah, pour faire sa jonction avec son oncle, n’augmentât ainsi ses forces, et ne se mît en état de prolonger la guerre. Abd-el-Rahmân força sa marche, et on atteignit l’ennemi à un endroit appelé Guerkaou. A l’avant-garde du sultan était l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy, fils d’Aly-Ouad-Djâmi, qui s’était empoisonné au Kordofâl, comme nous l’avons dit. Quand El-Doukkoumy rencontra les troupes du khalife, celui-ci s’imagina voir là toute l’armée du sultan ; il fondit sur elle, et engagea vivement la bataille ; lui-même, au milieu de la mêlée, payait de sa personne : tout fuyait devant lui.
Il pénétra jusqu’à Doukkoumy, s’arrêta devant lui, et lui allongea de vigoureux coups de sabre, en l’apostrophant par ces mots : « Vil esclave, traître, fourbe ! quoi ! tu as l’audace de lever le regard sur moi ! Tu as trahi mes bienfaits et les bienfaits de mon père. Tu oses venir me combattre ! » L’émyn resta muet, il n’ouvrit la bouche, ni pour proférer une parole de douceur, ni pour dire une parole d’injure.
El-Doukkoumy avait deux cuirasses de mailles ; et les coups de sabre du khalife, étaient sans effet sur lui. Le khalife, pour ainsi dire fatigué de le frapper, faisait mine de se retirer. L’émyn tint ferme alors, et prit l’offensive. Il attaque en face le khalife, lui décharge un coup de sabre sur le sommet de l’épaule droite, et lui brise la clavicule. L’émyn Doukkoumy était d’une force extraordinaire ; mais son sabre se rompt près de la poignée et vole à ses pieds. La main droite du khalife s’abaisse, et son bras semble immobile. A cette vue, El-Doukkoumy veut s’emparer du khalife ; mais de toutes parts on accourt à sa défense et on le débarrasse. L’armée d’Ishâq s’enfuit ; l’émyn se met à sa poursuite, mais en même temps il envoie au sultan son sabre brisé, comme signe de ce qui s’était passé. Aussitôt le sultan lui expédie deux autres sabres superbes et garnis en or ; il lui ordonne de presser vigoureusement sa poursuite, et ajoute que lui-même se hâtait de le rejoindre.
Il y avait alors parmi les soldats d’Abd-el-Rahmân un Arabe appelé Zabâdy, qu’on disait être un fellâh (paysan) égyptien. Habile chasseur au fusil, il ne manquait jamais son coup. Il vint se présenter au sultan et lui dit : « Prince, si je te délivre promptement de ton ennemi, que me donneras-tu ? — Si tu m’en délivres, je te donne cent femmes esclaves. — Envoie-moi à l’émyn Doukkoumy ; je vais me mêler à ses soldats, et tu verras aujourd’hui ce qui adviendra. » Le sultan l’expédie sur-le-champ à l’émyn, avec la lettre que voici :
« Zabâdy s’est engagé à nous délivrer de notre ennemi, et nous nous sommes engagé à l’en récompenser. Il demande à se mêler avec tes soldats. C’est lui-même qui te porte cette lettre. Accorde-lui tout ce qu’il désirera, et traite-le avec égards. Je marche toujours sur tes traces. »
Zabâdy monte à dromadaire... Il arrive auprès de l’émyn et lui remet la dépêche du sultan. Doukkoumy, après l’avoir lue, fait ses félicitations à Zabâdy. Les troupes continuaient d’avancer.
Or, par une sorte de fatalité, le khalife, qui souffrait beaucoup de son bras, voulut descendre de cheval et se reposer. Ses officiers l’en dissuadaient. « Pourquoi, leur dit-il, m’empêcher de descendre ? — L’émyn Mohammed est là, sur nos pas, avec ses troupes, et la lutte ne cesse pas un moment entre nous et lui. » Le khalife, impatient, s’écrie : « Quoi ! il n’a pas encore cessé de nous suivre ! — Non, pas un moment. » — Le khalife veut faire volte-face. Ses officiers s’opposent encore à son désir. — « J’irai, je le veux, » dit-il.
Pendant qu’on cherche à le calmer, à le faire renoncer à son projet, voilà qu’arrive Zabâdy. Il examine, il reconnaît le khalife, il le couche en joue, lâche son coup de fusil, et frappe le prince, les uns disent à la poitrine, les autres, à la tête. Le khalife tombe ; on le relève ; il marche quelques pas, mais il est mortellement frappé.
Ses officiers, le voyant ainsi presque à son dernier soupir, dressent une grande tente, et ils l’y déposent. L’armée s’arrête et protége son chef. On combat avec vigueur des deux côtés. L’émyn approche... Il aperçoit les soldats du khalife, se défendant avec courage et ranimant la chaleur de la bataille. Il demande ce qui les irrite, et on lui apprend qu’Ishâq a reçu une balle, qu’il est à l’agonie et presque sans mouvement ; qu’on lui a dressé une tente devant laquelle ses troupes forment un rempart inexpugnable. « Cessez le combat, dit l’émyn, entourez ces soldats à distance, et attendons. » Puis il envoie aussitôt avertir le sultan que le khalife, frappé d’une balle par Zabâdy, est mourant. « Si vous voulez, lui fait-il dire, arriver avant qu’il ne rende le dernier soupir, précipitez votre marche. » Mais peu après le départ du courrier, Ishâq expire... Sa mort est annoncée par des cris de lamentation ; sa cavalerie met pied à terre, et celle de l’émyn fait de même.
Un poëte a dit :
« Que le méchant ne se fie jamais à la fortune, fût-il même roi, ses armées fussent-elles assez nombreuses pour être à l’étroit dans les plaines les plus étendues et sur les vastes flancs des montagnes. »
L’auteur de ce voyage a dit aussi :
« Les masses d’une armée ne sauraient conjurer le trépas ; murs et bastions, rien ne saurait arrêter la fatalité. »
Le sultan se présente bientôt avec ses troupes ; il fend les rangs... et paraît aux yeux des soldats du khalife, qui alors lui font leur soumission. Ensuite il entre dans la tente du fils de Tyrâb avec l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy et son cortége impérial. Il soulève le voile qui couvre la face du cadavre, et à l’aspect du khalife, d’abondantes larmes coulent de ses yeux. « Malheureux ! » dit-il en fixant les regards sur le corps de son neveu, c’est toi-même qui fus l’artisan de ta perte. Je t’avais averti, tu n’as pas écouté mes avis. Ainsi l’a voulu le destin de Dieu. » Puis il s’adresse aux grands qui avaient suivi le khalife : « C’est vous qui lui montriez le succès de sa fortune dans les chances des combats, et par là vous l’avez tué. Il n’y avait donc pas parmi vous un seul homme assez sage pour le détourner de la guerre, pour le conseiller ? »
Tous protestèrent qu’ils étaient innocents des malheurs qui avaient eu lieu. Ils jurèrent qu’ils n’avaient pas épargné les conseils, mais qu’il les avait toujours repoussés. « Prince, ajoutèrent-ils, nous avions ses bienfaits suspendus sur notre sein comme un baudrier, et nous devions combattre pour lui jusqu’à ce que Dieu eût mis fin à ses jours. Nous ne devions pas le trahir. Maintenant, prince, si tu veux accepter nos bras, nous combattrons de même pour toi. Si nous l’eussions trahi, et que nous fussions venus à ton service, tu nous aurais pu croire, avec raison, capables de te trahir aussi. »
Abd-el-Rahmân sentit la justesse de ces paroles. « Je vous pardonne de bon cœur, leur dit-il ; ceux d’entre vous qui voudront être avec moi conserveront leur grade et leur rang. Qui refusera n’en éprouvera aucun mal. »
Le sultan ordonna qu’Ishâq fût enterré au lieu où il était mort. Il ne voulut pas qu’il fût inhumé avec les princes de sa famille. « Il s’est révolté, dit-il, il ne sera pas déposé près de nos tombeaux. » Le sultan resta là un jour et une nuit, et au matin suivant il partit pour le Fâcher, comme enveloppé de sa victoire, satisfait d’être délivré des embarras de cette guerre[109].
Le fâcher ou siége du sultan était alors à Guerly ; le fâcher de Tyrâb était à Ryl, et celui du khalife à Djédyd-Râs-al-Fyl. Abd-el-Rahmân le transporta à Tendelty, et c’est là qu’est encore aujourd’hui le fâcher de son fils le sultan Mohammed-Fadhl. On n’a jamais vu, au Dârfour, le fâcher fixé aussi longtemps dans un même lieu. Précédemment les sultans le changeaient très-souvent de place[110].
Quand El-Yatym fut libre des inquiétudes de la guerre, et qu’il eut le cœur dégagé de tout souci, il porta ses regards sur les affaires administratives. Il détruisit les douanes, destitua ceux qui tourmentaient et tyrannisaient les provinces, distribua leurs fonctions à d’autres, et s’occupa de tout ce qui pouvait faire accroître la prospérité et la richesse de son pays.
Il réprima l’habitude qu’on avait partout de boire du vin et de se livrer à la débauche. Il établit la sécurité des routes, qui jusqu’à lui avaient été pleines de dangers ; depuis, elles furent tellement libres et sûres, qu’une femme eût pu aller des cantons les plus éloignés de la capitale jusqu’aux plus rapprochés, toute chargée de parures, sans avoir à craindre autre chose que Dieu. Le commerce prit de l’accroissement, et l’aisance se répandit de toutes parts. Il mit en honneur la justice et l’équité. Il n’avait nulle pitié pour ceux qui commettaient quelque acte de violence ou de spoliation, fussent-ils même de ses proches.
Des gens dignes de foi m’ont raconté que deux Arabes allèrent un jour à sa rencontre, comme il revenait de la chasse. L’un d’eux lui adressa ces mots : « On m’a fait une injustice, ô Rachyd, que Dieu te conserve ! ô Rachyd, on m’a fait une injustice. » Or, il est d’habitude, chez les Fôriens, que celui qui a été victime de quelque vexation, lorsqu’il se présente au sultan pour lui en demander réparation, se mette deux doigts de la main droite, l’index et le pouce, aux angles de la bouche, et les fasse aller et revenir plusieurs fois et rapidement de droite à gauche, en poussant en même temps un cri fort et prolongé qui fait entendre d’abord un k, et continue par un roulement d’r produit par l’agitation de la langue. Il se forme ainsi une sorte de brouhaha qu’on appelle le karourâk. Nul ne fait ce cri que lorsqu’il a reçu quelque avanie.
Or, un de nos deux Arabes roulait le karourâk, puis répétait : « Que Dieu te conserve, ô Rachyd ! je suis victime d’une injustice. » Le sultan d’abord n’y fit pas attention, soit qu’il fût préoccupé de quelque idée, soit qu’il ne l’entendît pas, à cause du bruit des tambourins, des chants et du hourra des soldats. L’Arabe avait karourâké plusieurs fois, et le sultan ne lui en avait pas demandé la cause. Alors l’autre Arabe dit à son compagnon : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui et nullement à toi. » Le sultan entend cette parole ; il s’arrête et demande à notre homme ce qu’il vient de dire. — « Mon ami que voilà, a karourâké plusieurs fois et t’a adressé sa plainte en te criant : « ô Rachyd, je suis victime d’une injustice. » Comme tu ne lui répondais pas, je lui ai dit : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui-même et nullement à toi. » Le sultan se mit à sourire : « Non, mon ami, lui dit-il, je suis également à toi. Dis-moi qui t’a fait avanie. — C’est Bâcy-Khabyr. » Or, ce Bâcy-Khabyr était des parents de l’Orphelin. Rachyd ajoute : « Et que t’a-t-il pris ? — Il m’a pris cinq chamelles. » Le sultan au moment même appelle Bâcy-Khabyr et le questionne. Khabyr avoue le fait, et le sultan le condamne à donner à l’Arabe dix chamelles, cinq qui lui étaient dues, et cinq pour lui apprendre à se conduire. Khabyr livre les dix chamelles ; et les deux Arabes s’en vont pleins de joie et de reconnaissance.
Abd-el-Rahmân nomma le cheykh Mohammed-Kourrâ aux fonctions de père cheykh ; c’est la plus haute des dignités du Dârfour. Celui qui en est revêtu a l’épée franche, c’est-à-dire, a droit de vie et de mort. Il a une cour, comme le sultan, et, comme lui, il a aussi ses insignes.
L’habitude est de ne confier cet emploi qu’à un eunuque ; sinon, on craindrait que ce dignitaire, une fois en puissance et en crédit, ne songeât à s’élever contre le sultan et ne cherchât à s’emparer du trône.
Lorsque Mohammed-Kourrâ fut confirmé dans sa dignité de père, le sultan l’envoya dans les provinces. Kourrâ se fixa à Aboul-Djoudoul.
Abd-el-Rahmân se montra sévère ; il punissait de mort tous ceux qui étaient convaincus de spoliations ; mais on rendit hommage à son équité ; on reconnut aussi sa bienveillance pour les ulémas (ou savants), pour les gens de mérite et de probité, pour les chérifs. Aussi les chérifs et les ulémas vinrent de toutes parts le visiter. Mon père fut un des premiers qui allèrent près de lui.
Mon père, lors de son arrivée au Dârfour, s’était fixé à Kôbeih chez le cheykh Haçan-Ouad-Aouowdhah. Plusieurs des principaux habitants de Kôbeih, informés qu’ils avaient parmi eux un savant ou uléma de Tunis, s’empressèrent de lui rendre visite. Tels furent le cheykh Mohammed-Karyatym, le chérif Sourour, Ibn-Aboul-Djoud, Abd-el-Karym, fils du fakyh Haçan-Ouad-Aouowdhah, etc. Ils prièrent mon père de leur expliquer l’Abrégé du cheykh Khalyl, livre sur le droit canon musulman. Il leur lut le quart de l’ouvrage, c’est-à-dire, ce qui est relatif aux dévotions ou œuvres pies.
La nouvelle de la présence de mon père à Kôbeih vint aux oreilles de Mâlik-al-Foutâouy, qui en parla ensuite au sultan. Celui-ci envoya appeler mon père, qui aussitôt se rendit au palais. Le sultan le traita avec égards, lui donna des femmes esclaves et lui assigna sa demeure chez le fakyh Nour-el-Anssâry, époux d’une des meyram[111] appelée Haouâ. Ce Nour était un descendant des Anssâr[112] ; il aimait les gens de science et possédait assez bien le Fiqh ou science du droit canon musulman. Il étudia, sous mon père le recueil du Sahyh de Boukhâry, livre traitant des paroles ou traditions du Prophète. Il vanta au sultan le savoir de mon père, l’étendue de ses connaissances dans les sciences démonstratives et dans les questions relatives aux vérités de la foi pure[113]. Le sultan alors s’attacha encore davantage à mon père ; et pendant le mois de ramadhân, il étudia avec lui une partie du Hadyth.
D’autre part, le fakyh Mâlik mit aussi, pour l’éducation de sa famille, tout son espoir dans mon père, qui, en effet, reçut à ses leçons les fils et plusieurs frères du fakyh. Ainsi, des frères de Mâlik, il y avait à ces leçons le fakyh Ibrâhym, le fakyh Médény, le fakyh Yâkoub ; et de ses fils, il y avait Zâky, Sanouy, Mohammed-Djelâl-el-Dyn. Il y avait aussi son neveu, le fakyh Mohammed-el-Berkâouy, ainsi que le fakyh Husseyn Ouad-Touris.
Le sultan demanda à mon père de lui commenter le livre : des Privilèges accordés par Dieu au Prophète, ouvrage du Turk Moughlatây, ce qui donna matière à un commentaire estimé intitulé : La Perle parfaite. Abd-el-Rahmân lui demanda ensuite un commentaire développé de l’abrégé du cheykh Khalyl le Mâlikide (de la secte de Mâlik) sur le Fiqh. Ce commentaire forma deux volumes et fut intitulé : Les Perles égales. C’était une explication complète du texte du sublime savant Khalyl, fils d’Ishâq.[Note E]
Le sultan, lors de son intronisation, reçut les hommages du pieux et dévot fakyh El-Tamourrou, Foullân d’origine, ceux du fakyh le pénétrant cheykh Husseyn-Ammary, élève de la mosquée El-Ashar au Kaire, ceux de quelques chérifs de la Mecque, tels que le chérif Moucaed, qu’on dit être un des fils du chérif Sourour, alors chef de la religion à la Mecque.
Le câdy du sultan était à cette époque le pieux fakyh cheykh Azz-el-Dyn, de la tribu des Banou-Djâmi, et chef de tous les câdys du Dârfour et de ses dépendances.
Abd-el-Rahmân était libéral, généreux autant que juste et pur de mœurs. Il avait une taille moyenne, le teint noir foncé, la barbe mêlée de poils blancs, la voix rauque et sourde. Dans la colère, il passait tout d’un coup à la fureur, mais il se calmait promptement et pardonnait facilement. Il avait de la présence d’esprit, du savoir-faire et de la finesse : nous en donnerons quelques exemples.
Quand les Français se furent emparés du Kaire, et que les Ghouzz ou Mamelouks s’en furent éloignés, un de ces Mamelouks, nommé Zaouânah, qui avait été kâchef, se retira au Dârfour. Zaouânah était des Mamelouks de Mourâd-Bey, d’autres disent un des kâchefs de Mohammed-Bey-el-Elfy[114]. Zaouânah avait avec lui une dizaine d’autres Mamelouks, des bagages considérables, des chameaux, des domestiques, un cuisinier, un farrâch ou valet de chambre, des sâys ou valets d’écurie ; il avait aussi un canon et un obusier.
A son arrivée au Dârfour, il fut accueilli avec bienveillance par Abd-el-Rahmân, qui le traita honorablement, lui donna une demeure convenable, et lui assigna même un revenu assez élevé. Bien plus, il en reçut tant de femmes esclaves, qu’il en ignorait pour ainsi dire le nombre.
Il demanda au sultan de lui permettre de se bâtir une maison à la manière de celles du Kaire : le sultan le lui permit. Zaouânah fit préparer des briques cuites, réunit une grande quantité de travailleurs, pris parmi les noirs esclaves, pour tailler les pierres, et il se fit une maison d’assez belle apparence ; il l’entoura d’un mur de défense d’une épaisseur extraordinaire, et auquel il pratiqua deux embrasures dirigées vers la demeure du sultan ; à l’une il plaça le canon, à l’autre l’obusier. Cette maison dominait tellement le palais, que Zaouânah, de chez lui, pouvait facilement le voir entrer et sortir.
Le mauvais esprit de ce Ghouzz lui suggéra la folle pensée de tuer Abd-el-Rahmân et de s’emparer du Dârfour ; pour cela, il avait projeté d’épier le sultan quand il sortirait ou rentrerait, et de lui tirer un coup de canon à mitraille.
Cependant Zaouânah craignait qu’après son projet accompli sur la personne de l’Orphelin, les Fôriens et surtout les hauts dignitaires ne refusassent de lui obéir. Il imagina un expédient préparatoire : il alla trouver le fakyh El-Tayyb-Ouad-Moustafa, qui avait été vizir et parent de Tyrâb. Ce prince avait épousé la sœur de Tayyb, et en avait eu un fils. Zaouânah, après quelque temps de conversation avec Tayyb, lui découvrit son secret, mais en lui faisant jurer qu’il n’en dévoilerait rien. « Je sais, lui dit-il, que tu as un neveu qui est fils du sultan ; je voudrais que tu m’aidasses à tuer Abd-el-Rahmân ; nous mettrions ensuite ton neveu sur le trône : de cette manière, les affaires seraient à notre discrétion. » Le fakyh accepta le projet. « Mais, dit-il, nous ne pouvons être sûrs de réussir qu’en faisant entrer dans le complot des personnages élevés qui aient des troupes sous leurs ordres. — Très-bien ! dit Zaouânah, mais cela te regarde spécialement, et tu dois mieux savoir que personne à qui on peut s’adresser. »
Le fakyh travailla aussitôt à se gagner des partisans ; il les amenait au kâchef, qui leur donnait des présents, et les faisait jurer d’embrasser son projet. Ils introduisirent ainsi un bon nombre d’individus dans la conspiration.
Un des grands que Tayyb chercha à séduire fut également présenté au kâchef, qui l’instruisit de ses intentions et lui fit jurer le secret. Celui-ci jura et reçut les présents, mais il alla aussitôt les porter au sultan, et l’informer en détail de ce qui se tramait contre lui. « Garde ces présents, lui dit le sultan ; reste avec eux, en apparence, comme tu es à présent, et ne dis à qui que ce soit que tu es venu me trouver. »
Le lendemain même, Zaouânah alla rendre visite à Abd-el-Rahmân, qui le reçut avec plus d’égards que jamais, lui fit cadeau de cent esclaves mâles, de cent jeunes filles, de cent chamelles, de cent jarres de beurre, cent jarres de miel et cent charges de doukn[115]. Il le revêtit ensuite d’un cachemire rouge et d’une pièce de drap rouge, lui ceignit un sabre, et lui donna un cheval avec une selle garnie en or. Le kâchef, transporté de joie, partit. « Ces objets, se dit-il, Dieu me les envoie pour servir au succès de mon projet. » Le soir, à une heure et demie après le coucher du soleil, le sultan fit appeler un des rois, et lui ordonna de se tenir aux aguets avec ses soldats, de voir quand Zaouânah serait entré au palais, et alors de retourner sur les pas du kâchef, de s’emparer de tout ce qu’il trouverait dans sa maison, et de n’en laisser absolument rien échapper.
Cette consigne donnée, le sultan envoie un jeune garçon de sa suite dire au kâchef : « Mon maître doit passer la soirée en société ; il serait bien aise que vous vinssiez chez lui dès à présent. » Des esclaves étaient apostés autour du sultan pour saisir Zaouânah à un signal convenu.
Le jeune garçon va porter l’invitation au kâchef ; celui-ci arrive aussitôt. Le sultan le reçoit avec politesse. Quelques serviteurs de Zaouânah étaient entrés avec leur maître jusqu’au delà de la seconde porte du palais, mais on les avait arrêtés à la troisième. « Attendez ici, leur dit-on, que votre maître sorte. » Abd-el-Rahmân, assis, converse avec le kâchef, et prolonge les causeries assez loin dans la nuit. Enfin le sultan se met à dire : « J’ai faim ; » et il ordonne qu’on apporte à manger. On sert un nacys, c’est-à-dire un rôti non coupé. On demande un couteau, mais on n’en trouve pas ; le kâchef alors en tire un qu’il avait avec lui, et veut découper ; mais plusieurs assistants le prient de n’en rien faire, et disent que la bienséance ne leur permet pas de lui laisser cette peine. L’un d’eux prend donc le couteau et se met à couper le nacys. Le kâchef tire son khandjar ou poignard, un autre le lui prend encore.
Alors le sultan donne le signal ; on saisit Zaouânah, et une fois qu’on est maître de lui : « Quel mal t’ai-je fait, lui dit le prince, pour que tu cherches à m’assassiner, à séduire mes soldats, à les entraîner à la révolte ? — Prince, écoutez-moi..... — Dieu ne t’écouterait pas si je t’écoutais. » Et il donne ordre de le mettre à mort à l’instant même. On l’égorge comme un mouton. Peu après on apporta au palais tout ce que le kâchef avait de richesses, d’esclaves, etc. ; il ne resta plus rien chez lui.
Ensuite le sultan ordonna qu’on démolît la maison. On l’abattit et il n’en resta pas vestige ; on eût dit qu’elle n’avait jamais existé.
On s’était aussi saisi des gens de Zaouânah ; ils passèrent la nuit en prison. Au matin, le sultan les fit paraître devant lui ; mais il leur pardonna et les renvoya. Toutefois, il les mit aux ordres et sous la surveillance d’un certain Yousouf, khazandâr (trésorier) de Zaouânah.
Le sultan se débarrassa successivement de ceux qui avaient trempé dans la conspiration. Il les prit l’un après l’autre et les fit mettre à mort. Il laissa pour le dernier fakyh El-Tayyb ; il le fit périr à peu près de la même façon que le kâchef. Ensuite il fit jeter en prison le fils de la sœur de ce fakyh, et l’y abandonna jusqu’à ce qu’il mourût.
Voici comment il s’y prit avec Tayyb :
Après la mort de Zaouânah, Abd-el-Rahmân laissa à Tayyb la bride libre sur le cou. Il lui prodigua même ses présents et lui montra la plus parfaite amitié. Le fakyh était persuadé que le sultan n’avait nulle connaissance de sa complicité avec Zaouânah. Un certain temps se passa ainsi. Un jour que Tayyb était au divan, on amena pour le sultan deux chameaux chargés de miel. Le sultan lui en fit immédiatement cadeau, et de plus lui fit donner un cachemire rouge et un vêtement superbe. Tayyb le revêtit et s’assit en faisant des vœux pour le bonheur de son maître. Or, assez ordinairement, quand un prince fôrien fait donner à quelqu’un un vêtement rouge, c’est un signe de colère et une annonce de mort. Le sultan avait toujours présent à l’esprit tout ce que le fakyh avait montré d’hypocrite dissimulation le jour de la réunion où fut tué le kâchef... Il s’adresse ex abrupto à ceux qui l’entourent : « Je vous en conjure au nom de Dieu, dit-il, demandez à ce fakyh si, aux jours de mon frère Tyrâb, il était en plus heureuse position, s’il avait de plus abondantes richesses. Ou bien est-ce maintenant qu’il a une vie plus paisible, qu’il est plus riche, que sa parole a plus de puissance ? Demandez-le-lui. — Alors pourquoi m’a-t-il voulu trahir ? Pourquoi, avec le kâchef, a-t-il conspiré ma mort et la perte de ma famille ? » On fait au fakyh la question proposée par le sultan. Mais le fakyh supplie le prince, au nom du ciel, de le mettre à mort plutôt que de l’obliger à répondre ; la mort, dit-il, lui est plus douce que ces cruelles paroles. Le sultan se rend à son adjuration, et on le tue sur la place même.
On avait déjà confisqué tout ce qu’il avait de richesses et de terres. Car Abd-el-Rahmân, avant de le faire exécuter, avait envoyé des soldats s’emparer de tout ce qu’il possédait ; il leur avait recommandé d’en terminer promptement, et ce jour-là même, de peur que si le but de leur mission venait à s’ébruiter, on ne pût leur soustraire quelque chose. Tout cela s’accomplit le plus adroitement qu’il fut possible. C’est avec le même succès qu’Abd-el-Rahmân vit tous ceux qui cherchèrent à le frapper de mal, victimes de leurs coupables intentions, et, grâce à Dieu, succombant devant lui.
Il en fut encore de même à l’égard de l’yâkoury Kinâneh, mère de Habyb, dont nous avons déjà parlé. Le sultan avait négligé de remplir les promesses qu’il lui avait faites, soit à cause des affaires qui l’avaient occupé, soit qu’il craignît quelque chose de la part de cette femme entreprenante, ou de la part de son fils. Mécontente de cette indifférence, se voyant confinée, comme oubliée dans le harem du sultan, et séparée ainsi de son fils, qui avait sa demeure et sa famille loin d’elle, l’yâkoury trama, par lettres, un complot avec plusieurs rois ou grands de l’Etat ; et il fut convenu qu’ils aideraient Habyb à s’emparer du pouvoir souverain. Car elle avait perdu l’espoir de l’y voir arriver, surtout depuis qu’il était né un nouveau fils à Abd-el-Rahmân. Mais ce prince, l’eût-il négligée, ne l’avait pas moins maintenue au rang d’yâkoury, commandant et ordonnant à son gré, ayant autorité suprême dans tout ce qui regardait l’intérieur de la demeure du sultan.
Lors donc qu’elle eut conçu son projet de conspiration, elle en machina l’exécution de la manière suivante : « Mon fils, dit-elle à Abd-el-Rahmân, veut donner un grand festin, et je serais bien aise de l’aider à ce dessein en lui envoyant les mets d’ici. » Le sultan le lui permit. Elle fit donc préparer des mets en abondance ; ensuite elle prit de grandes sébiles en bois, plaça au fond des cuirasses en cottes de mailles, et des sabres, et rangea les mets par-dessus, si bien et de telle sorte qu’en voyant ces sébiles on ne se serait jamais imaginé qu’elles continssent autre chose que des aliments. Elle fit sortir ainsi, en une première fois, plus de cent sébiles.
Elle laissa passer quelques jours, et elle demanda encore au sultan d’envoyer à son fils de quoi fournir un second repas. Le sultan le lui permit. Il ne se doutait nullement que Kinâneh pût avoir aucune mauvaise intention contre lui ; car il était sans pensée de mal et sans défiance, comme sans méchanceté.
Kinâneh recommença sa manœuvre comme la première fois. Quelques jours après, elle revint encore à la charge. Mais avant le départ du troisième repas, Abd-el-Rahmân aperçut par hasard chez Kinâneh une jeune fille qu’elle élevait et qui était d’une haute famille et d’une grande beauté. Le sultan en fut épris, et il résolut d’en parler à l’yâkoury pour qu’elle la lui fît épouser. Kinâneh avait vu l’effet qu’avait produit sur le sultan la beauté de la jeune fille ; mais comme elle la destinait à Habyb, son fils, elle chercha à la punir de s’être laissée voir par le prince.
La jeune fille, fatiguée des mauvais traitements de l’yâkoury, ayant découvert d’ailleurs le projet de conspiration et reconnu par quels moyens on en préparait l’accomplissement, s’échappa secrètement, alla trouver le sultan en particulier, et lui annonça que Kinâneh faisait enlever des armes des magasins de Sa Hautesse, et que tous les mets qu’on emportait pour les festins de Habyb recouvraient et cachaient des cuirasses et des sabres ; que Kinâneh s’entendait avec tels et tels rois pour le tuer et mettre Habyb sur le trône. « Si vous doutez de la vérité de cette révélation, ajouta-t-elle, renversez seulement une des sébiles que vous verrez sortir pour le repas de demain ; vous y trouverez la preuve de ce que je viens de vous communiquer. — Va, reprit le sultan, retourne chez toi, et ne dis à personne que tu m’as parlé. » La jeune fille partit, et le laissa tout agité et inquiet.
Cependant Abd-el-Rahmân ordonna à l’un de ses serviteurs de l’avertir le lendemain, lorsqu’on serait sur le point d’emporter le repas de Habyb, et il lui recommanda le plus grand secret à cet égard. Le lendemain matin, quand tous les mets furent prêts, Kinâneh appela ses esclaves, hommes et femmes, pour emporter les sébiles. Le serviteur qui faisait le guet court prévenir le sultan que le festin est préparé et qu’on va tout enlever. Abd-el-Rahmân arrive, il reconnaît que Kinâneh avait parfaitement rangé les mets et avait désigné à chaque esclave son fardeau. « Un moment, s’il vous plaît, dit-il, attendez. Otez-moi ces couvercles et montrez-moi les mets que vous portez à Habyb. » On lève les couvercles, et le sultan remarque le soin qu’on avait mis à tout coordonner. Il s’approche d’une sébile où étaient certains mets qu’il aimait beaucoup : « Laissez-moi ceci, dit-il, et versez-en dans de petits vases. Je veux en manger, et en régaler quelques personnes avec moi. » On se dispose à lui obéir sur-le-champ. Mais Kinàneh, informée de la visite d’Abd-el-Rahmân, accourt : « Prince, je vous en conjure, dit-elle, laissez ces mets ; nous en avons encore ici, et en abondance ; je vous en ferai servir autant qu’il vous plaira. — Je le sais ; mais c’est de ceux-là même que j’ai envie. Il est possible que ceux que vous voulez me donner, bien qu’absolument les mêmes, ne me plaisent pas autant que ceux-ci. » Kinâneh fut obligée de céder. « Eh bien ! dit-elle, laissez ces esclaves emporter ces sébiles, et gardez celle-là. — Non ; videz-la, vous la remplirez ensuite, et on enlèvera le tout ensemble. » On apporte des vases ; on retire les mets qui étaient dans la sébile, et, au fond, on aperçoit des cuirasses. « Eh quoi ! dit le sultan, qu’est-ce que cela ? » Kinâneh perd contenance, se trouble et ne sait que répondre.
Abd-el-Rahmân la fait saisir aussitôt. Il fait culbuter toutes les sébiles et y trouve des sabres et des cuirasses, et même des talaris et autres monnaies. « Que t’ai-je donc fait de mal ? dit-il à l’yâkoury. Qui a pu te décider à conspirer contre moi ? » L’yâkoury reste sans réponse... Abd-el-Rahmân ordonne qu’on la mette à mort à l’instant même.
En même temps il envoie un de ses rois chercher Habyb. Habyb, sans se douter de rien, vient se présenter au sultan, qui le fait arrêter et jeter en prison. Ensuite, sous les ailes de la nuit, le prince le fait transférer au mont Marrah, au lieu de réclusion des enfants des sultans.
Il confisqua ses biens, et on rapporta au dépôt des armes les cuirasses et les sabres qui en avaient été soustraits. Il fit ensuite arrêter tous les complices de Habyb, et pas un ne lui échappa. Après ces exécutions, tout resta calme et tranquille.
Abd-el-Rahmân porta à la dignité de vizir le fakyh Mâlik-el-Foutâouy, car il le croyait homme de connaissances et de probité. Ce fakyh, entre autres prétentions, se vantait de savoir le secret des lettres et la science des listes[116], bien qu’il fût d’une ignorance parfaite. Souvent il affectait un grand mépris des choses du monde et une piété profonde, mais il n’avait réellement ni l’un ni l’autre. Du reste, moi-même, je l’avais ainsi jugé tout d’abord, et j’en eus la preuve, grâce à Dieu, dans une réunion publique. On le verra tout à l’heure.
Lorsqu’il fut élevé au vizirat, il fit passer sous son autorité tous les Foullân dépendant du Dârfour, en sa qualité de Foullân ; il les défendait auprès du sultan envers et contre tous. Quand il surgissait quelque différend entre eux et des peuplades qui leur étaient ennemies, il prenait constamment le parti de ses compatriotes. De cette manière, il les mit pour ainsi dire en dehors de l’autorité du gouvernement ; les choses en vinrent au point qu’on ne levait même plus d’impôt sur eux. Si les Foullân pillaient quelque tribu étrangère, El-Foutâouy recevait froidement les plaintes portées contre ses contribuables ; aussi devinrent-ils la plus redoutable et la plus riche des tribus... Or, il advint que ces Foullân firent une incursion sur le territoire des Maçâlyt, leur tuèrent nombre d’individus, pillèrent leurs troupeaux, et leur volèrent des bœufs, des chevaux et des esclaves. Le chef des Foullân, appelé Djid-el-Ayyâl, amena au fakyh une partie du butin, des chevaux, des bœufs et des esclaves, et lui en fit présent. Mâlik alors travailla et réussit à rendre vaines toutes les récriminations des Maçâlyt.
Voici une preuve de l’extrême ignorance de ce vizir, originaire de Foutâ. Mon père m’a raconté que le sultan pria ce vizir de faire le prêche sacré, le jour de la fête de Bayram. Mâlik demanda alors à mon père de lui composer son oraison. Mon père la lui composa, et écrivit à la fin : « Par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il remit le papier au fakyh. Celui-ci, le jour de la fête, fit la prière avec le sultan ; ensuite il monta en chaire ; il débita son sermon, et termina par les mots : « Fait par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il ne sut pas seulement comprendre que ces derniers mots étaient en dehors du prêche.[Note F] — Ce fakyh vizir fut un des plus riches personnages du Dârfour, même parmi les grands de l’Etat. Il avait sous sa dépendance plus de cinq cents arrondissements, et cela sans compter les cantons affermés à ses frères.
Revenons à Mohammed-Kourrâ. — Le sultan étendit considérablement la puissance de ce cheykh. Il l’éleva si haut, que personne dans l’Etat n’eut voix au-dessus de lui.
On apprit au Dârfour que Hâchim, le sultan expulsé du Kordofâl par Tyrâb, était rentré dans ses Etats et en avait chassé le gouverneur qu’y avait laissé Abd-el-Rahmân. Abd-el-Rahmân, alors, prépara une armée nombreuse sous le commandement de Kourrâ... Celui-ci partit... et eut un succès complet. Il reprit le Kordofâl des mains de Hâchim, battit ses troupes et le força de s’enfuir dans les déserts.
Kourrâ resta ensuite au Kordofâl pendant sept ans, et durant tout cet intervalle, il envoya à son souverain d’immenses richesses, en esclaves, en or, etc.
Mais des ennemis jaloux de sa grandeur le desservirent auprès d’Abd-el-Rahmân, qui finit par expédier au Kordofâl l’émyn Mohammed, fils de l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, à la tête d’un corps de troupes. Il lui remit une paire d’entraves de fer. « Prends ces entraves, lui dit-il, pour Kourrâ ; attache-les-lui aux pieds et envoie-le-moi, lui et ses troupes. » Le sultan voulait éprouver par là la soumission de Kourrâ.
L’émyn Mohammed arriva au Kordofâl. Il pensait que Kourrâ refuserait d’obéir, et même résisterait par les armes. Mais il n’en fut rien. Et lorsque Mohammed se présenta à lui, Kourrâ lui dit : « Que t’a ordonné le sultan ? — De te mettre les entraves aux pieds et de t’envoyer à lui. — Je suis à ses volontés : donne-moi mes entraves. » L’émyn les lui donna, et Kourrâ se les attacha de sa propre main ; il fit appeler un ouvrier pour les lui clouer, et pour limer les têtes des clous. Il se soumit ainsi sans hésiter aux ordres de son souverain. Le lendemain matin, il se mit en route, les pieds dans les entraves, et arriva ainsi au Dârfour.
Le sultan, informé qu’il approchait, lui dépêcha quelqu’un pour lui enlever ses entraves. Et Abd-el-Rahmân disait à ses courtisans : « N’avais-je pas raison quand je vous assurais que Kourrâ ne se mettrait jamais en révolte contre moi ? » Le prince fit prévenir Kourrâ de se rendre au fâcher en grand appareil, et à la tête de ses troupes. Bien plus, Abd-el-Rahmân alla au-devant de lui, l’accueillit avec grâce, et lui passa des bracelets d’or, en présence de tous les vizirs et de toute sa cour. En un mot, il le combla de faveurs et de bienfaits, et le renvoya à son poste. Dès lors Kourrâ fut plus grand, plus puissant et plus révéré qu’il ne l’avait jamais été.
Cette conduite généreuse du sultan tourna plus tard au profit de son fils Mohammed-Fadhl. Car lorsque Abd-el-Rahmân mourut, le père cheykh se chargea des intérêts de Fadhl ; sans Mohammed-Kourrâ, personne n’eût songé à placer le jeune prince sur le trône, personne ne se fût occupé de lui. Voici comment le fait se passa.
Lorsque le sultan fut attaqué de la maladie dont il mourut, le fakyh Mâlik-el-Foutâouy alla le voir, et il trouva le père cheykh Mohammed-Kourrâ près de lui. « Seigneur, dit Mâlik au prince, il serait utile que vous exprimassiez vos dernières volontés. Vous avez fait tant de bien qu’on ne saurait le décrire. Tous vos vizirs, tous vos sujets ont accueilli votre arrivée au trône par leurs acclamations. Si vous testez, je crois, je suis certain que vos volontés seront religieusement remplies. Donnez vos ordres, et votre fils, je l’espère, aura son avenir assuré. — Mettre son espoir en Dieu, cela suffit, » répondit le moribond. Le fakyh Mâlik renouvela ses instances ; il reçut la même réponse. Mâlik revint une troisième fois à la charge ; même réponse encore. Alors il n’insista plus... Peu après, Abd-el-Rahmân rendit le dernier soupir. Que Dieu l’ombrage des nuages de sa clémence !
Quand il fut expiré, le père et le fakyh laissèrent couler leurs larmes... Ensuite le fakyh dit à Kourrâ : « Que penses-tu faire maintenant ? — Tu vas le voir. » Et Kourrâ passa à l’instant dans l’intérieur du palais et appela Mohammed-Fadhl. C’était l’aîné des deux fils du sultan ; car il n’avait eu que deux enfants mâles, Mohammed-Fadhl et Mohammed-Boukhâry. Il avait eu aussi trois filles, Haouâ, Sitt-al-Niçâ et Oum-Salmâ.
Kourrâ prit avec lui Mohammed-Fadhl, lui passa l’anneau ou sceau royal, le coiffa du turban, lui ceignit le cimeterre et l’assit sur le trône, qui était dans la pièce contiguë à celle où gisait le cadavre ; ensuite il fit abaisser le rideau suspendu à la porte de cette pièce. Il convoqua immédiatement au palais les grands de sa suite et toutes ses troupes. On s’y rendit en armes. Kourrâ distribua son monde aux différentes issues et plaça un poste considérable tout près de l’endroit où était le jeune prince. Il avait profité, pour ces dispositions, d’une porte secrète qui conduisait de sa propre demeure à celle du sultan, de sorte que les soldats de Kourrâ entrèrent au palais sans être vus.
Cela fait, il envoya chercher ceux des vizirs qui avaient le plus de troupes sous leurs ordres et avaient le plus d’influence sur le peuple ; tels que le roi Ibrahym-Ouad-Rimâd, à qui il fit dire que le sultan l’appelait.
Ibrahym arrive, il franchit la porte du palais, et se trouve en face de soldats sous les armes. Surpris et effrayé à l’aspect de cet appareil inattendu, il se croit cependant obligé d’entrer. Il pénètre dans l’appartement où est le cadavre du sultan ; il y voit le père cheykh et le fakyh Mâlik, assis auprès du corps couvert du drap mortuaire. Les larmes tombent des yeux d’Ibrahym ; il prononce le verset : « Nous sommes tous à Dieu, et nous retournons dans son sein. » Kourrâ lui dit ensuite : « Notre sultan n’est plus ; que faut-il faire ? quel est ton avis ? — Ton avis sera le mien. — Me jurerais-tu de rester fidèle à cette parole ? — Oui. » Et Kourrâ le fit jurer et promettre de ne s’opposer en rien à ses vues. Alors il soulève le voile de la porte et dit : « Voilà notre sultan, Mohammed-Fadhl. — Je l’accepte, répond Ibrahym. — Eh bien ! lève-toi, et reconnais-le pour ton souverain. » Ibrahym prononça le serment de la fidélité à Fadhl et alla se rasseoir. Kourrâ fit appeler, l’un après l’autre, les vizirs et les autres rois, et procéda avec chacun de la même manière qu’avec le roi Ibrahym. Il obtint par là les serments de fidélité de tous les grands de l’Etat. Il ne négligea que ceux qui étaient sans influence et sans moyens de résister. Bientôt il annonce publiquement la mort d’Abd-el-Rahmân, et fait battre le tambour du deuil. Aussitôt les fils des sultans montent à cheval et accourent tout armés au palais. Ils se précipitent pour entrer ; mais ils trouvent ses troupes disposées partout, gardant toutes les avenues et leur défendant le passage à eux et à qui que ce soit.
Se voyant ainsi frustrés dans leur attente, ils se retirent ; de ce jour même ils vont se disperser dans les provinces, et se mettent à piller de toutes parts. La basse populace se réunit à eux et leur forme une suite considérable. Ils font peser partout leurs violences et multiplient chaque jour leurs spoliations. Kourrâ envoie contre eux un corps de troupes commandé par le roi Delden, fils d’une tante de Mohammed-Fadhl, et dont nous avons déjà fait mention. Delden met en déroute et disperse cette populace, en tue une grande partie, s’empare des fils des sultans, et les amène liés et garrottés à Mohammed-Kourrâ, qui les expédie de suite à la prison impériale du mont Marrah. Dès lors le calme est rétabli, et tout rentre dans l’ordre.
Kourrâ s’occupa ensuite de l’instruction du jeune sultan. Il lui fit d’abord apprendre à lire ; ensuite il l’appliqua à des études plus élevées, selon ce que pouvait comporter son âge et ce qu’exigeait son inexpérience du monde et de ses devoirs de gouvernant. Fadhl ne suivait ces études qu’avec répugnance, mais il lui fallait obéir. Il passa à peu près deux ans à ces sortes de travaux, qui pour lui étaient une série d’ennuis intolérables.
Pendant cet espace de temps, Kourrâ fit incarcérer ou mettre à mort plusieurs rois qui essayèrent de fomenter des troubles ; tous étaient ou des proches ou des anciens amis du sultan. Kourrâ distribua leurs fonctions à des hommes choisis de sa main.
Les grands de la cour, mécontents de cette conduite rigide du père, et craignant aussi pour eux son inexorable sévérité, parvinrent peu à peu à décider le sultan à se débarrasser de ce censeur importun, par la mort ou la prison ; enfin, Kourrâ fut obligé de recourir à la force des armes pour se protéger ; peu après il périt, comme nous l’avons raconté précédemment. Et Dieu sait tout.
![[Décoration]](/illustrations/f48e500af47cf440.jpg)
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