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Voyage au Darfour

CHAPITRE Ier.

Dr. (Nicolas) Perron translation

Description du Dârfour ; ses habitants ; mœurs et coutumes. — Damzôg.

Le Dâr-el-Four ou Dârfour est la troisième contrée du Soudan en allant de l’est à l’ouest. La première est le Sennâr[117] ; la seconde, le Kordofâl (Cordofan) ; en suivant cette direction, la quatrième est le Ouadadây ou Ouadây ; la cinquième est le Bâguirmeh ; la sixième, le Barnau ; la septième, l’Adiguiz ; la huitième, l’Afnau ; la neuvième, le Dâr-Tounbouktou ; la dixième, le Dâr-Mella, où réside le roi des Foullân ou Fellâtâ. Mais en voyageant de l’ouest à l’est, on compte à l’inverse, c’est-à-dire, que la première contrée est alors le Dâr-Mella, la deuxième, le Dâr-Tounbouktou ; la troisième, l’Afnau, et ainsi de suite.

Autrefois le nom de Takrour était appliqué à une seule des populations du Soudan, c’est-à-dire, aux Bârnaouy ou Barâouneh (habitants du Barnau). Aujourd’hui, sous le nom de Takrour (au pluriel, Takâryr), on comprend les populations de plusieurs Etats ; ce sont toutes celles que nourrit l’étendue de pays qui se prolonge depuis la limite orientale du Ouadây ou Dâr-Séleyh[118], jusqu’à la limite occidentale du Barnau, ce qui embrasse le Ouadây, le Bâguirmeh, le Katakau et le Mandarah. Ainsi, tout habitant de ces quatre contrées est, en terme général, désigné par le nom de Takrour, Takrourien. — Il y a quelques jours, je rencontrai par hasard au Kaire un individu que je reconnus pour être du Soudan. Je lui demandai de quel pays il était. — « Je suis, me répondit-il, Takrourien. — De quel endroit ? lui dis-je. — Du Bâguirmeh. » Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que je pus obtenir de lui cette dernière indication. Il pensait que je ne connaissais rien à ces pays du Soudan[119] ; mais quand il m’eut répondu catégoriquement, et que je le questionnai ensuite sur différents endroits du Bâguirmeh, il fut comme étourdi d’étonnement, et il satisfit sans hésiter à toutes mes questions.

[Carte Pl. I]Les limites extrêmes du Dârfour, à l’est, sont celles du Towycheh, pays sablonneux et presque stérile ; à l’ouest, ses limites sont les frontières occidentales du Dâr-el-Maçâlyt, du Dâr-Guimir, et le commencement du Dâr-Tâmah, pays assez stérile, situé entre le Ouadây et le Dârfour.

Au sud, le Dârfour finit par des plaines qui le séparent du Dâr-Fertyt. Au nord, il finit à Mazroub, qui est le premier puits de son territoire, en venant du côté de l’Egypte.

Plusieurs petits États font partie intégrante du Dârfour. Ainsi, au nord est la province de Zaghâouah, assez spacieuse, bien peuplée, et gouvernée par un sultan particulier ; mais qui, comparé au sultan fôrien, n’est guère qu’un simple gouverneur. Au nord encore, sont les pays de Mydaoub et de Berty, deux provinces assez étendues. Toutefois, la seconde est plus peuplée que la première, et malgré le nombre de ses habitants, elle est plus soumise au sultan fôrien que celle de Mydaoub.

La partie moyenne du Dârfour renferme la contrée de Birguid, celle de Bargau, celle de Toundjour, celle de Myméh. Celle de Birguid et celle de Toundjour sont au milieu ; celles de Bargau et de Myméh sont plus à l’est. Les provinces de Dâdjo, de Bygo et de Farâougueh sont du côté du midi.

Chacune de ces provinces ou contrées a un gouverneur, qui, dans quelques-unes, porte le nom de sultan. Mais tous relèvent directement du sultan du Dârfour, et lui sont soumis. Tous ont la même manière d’être, et portent le même vêtement, excepté le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets.

Du côté de l’est et du sud, le Dârfour est environné d’une foule d’Arabes errants ou Bédouins, tels que les Macyryeh-Rouges, les Rézeygât, des Foullân, etc. Tous forment des tribus nombreuses, riches en bœufs, en chevaux et en ustensiles mobiliers. Beaucoup d’entre eux ont d’immenses troupeaux, et la plupart mènent une vie nomade, stationnant là où ils rencontrent des pâturages. Parmi eux sont les Bény-Helbeh ; de grands troupeaux de bœufs font presque toute leur richesse ; une partie habite le centre du Dârfour et y sème du grain. De ces tribus nomades, il en est plusieurs dont les richesses consistent surtout en chameaux ; tels sont les Farârah, qui comprennent les Mahâmyd, les Médjânyn (ou Fous), les Bény-Amrân, les Bény-Djerrâr, les Macyryeh-Bleus, etc.

Sur chacune de ces tribus, le sultan du Dârfour lève un impôt annuel, qui cependant lui est parfois refusé. Les Macyryeh-Rouges et les Rézeygât, comme étant les plus puissants et les plus enfoncés dans le désert, ne donnent au sultan que les rebuts de leurs troupeaux. Le chargé d’affaires qui va recueillir cet impôt ne peut obtenir ce qu’il y a de bon dans leurs bestiaux que quand ils le veulent bien. S’il ne se contente pas de ce qu’on lui amène, on l’expulse et parfois même on le tue, sans autre forme de procès. Le sultan, d’ailleurs, n’a aucune prise sur eux.

J’ai ouï dire qu’une fois les Rézeygât refusèrent de payer leur impôt annuel au sultan Tyrâb. Alors Tyrâb réunit un corps de troupes qu’il fit partir contre eux ; mais ce corps fut battu. Tyrâb prit en personne le commandement de l’expédition. Les Rézeygât s’enfuirent, emmenant avec eux leurs troupeaux dans le Baradjaub. Il les poursuivit, mais les Rézeygât lui tuèrent un nombre considérable d’hommes, et l’expédition n’eut aucun succès.

Le Baradjaub a une étendue de plus de dix jours de marche. C’est un territoire fangeux, d’un sol mou, presque partout couvert d’eau jusqu’à hauteur du pubis, et si peu consistant que les pieds des animaux s’y enfoncent profondément ; cependant il est parsemé de forêts très-épaisses. Au Baradjaub, les pluies sont presque continuelles, excepté pendant deux mois de l’année en hiver.

On prétend que la longueur du Dârfour, depuis la limite septentrionale du Dâr-Zaghâouah qui est à l’extrémité nord, jusqu’à l’entrée du Dâr-Raunah[120] qui est à l’extrémité sud-ouest, est d’environ soixante jours de marche ; et qu’avec les cinq provinces adjointes, ou dépendances, c’est-à-dire, le Dâr-Raunah, le Fangarau, le Dâr-Bandalah, le Byna et le Châla, l’étendue en longueur est de plus de soixante-dix jours de marche.

Toutefois, cette évaluation, qui est celle que donnent les Fôriens, est, selon moi, de beaucoup exagérée ; le terme admissible ne va guère qu’à une cinquantaine de jours, même en y comprenant les cinq provinces du Dâr-Fertyt dont nous venons de parler, et qui, lorsque j’étais au Soudan, étaient les seules dépendances du Fertyt attachées au Dârfour, payant au sultan un tribut annuel.

En pénétrant au Dâr-Zaghâouah par Mazroub, et allant droit jusqu’à Kôbeih, on a environ six jours de marche ; de Kôbeih au Fâcher, c’est-à-dire à Tendelty, il y a deux jours ; du Fâcher à Djédyd-Kéryo, deux jours ; de Djédyd-Kéryo à Ryl, deux jours. En tout, douze jours.

De Ryl à Djédyd-Râs-el-Fyl, il y a quatre journées de route ; de Djédyd-Râs-el-Fyl à Taldâoua, trois à quatre jours ; de Taldâoua à Tébeldyeh, huit jours ; de Tébeldyeh, qui est sur la frontière orientale du Dârfour, on passe presque immédiatement dans la contrée du Dâdjo et du Bygo, contrée d’environ huit jours de marche.

On a donc en tout une étendue d’à peu près trente-six journées[121].

En se portant ensuite du côté de l’est, on arrive à un désert rempli d’Arabes bédouins ; ce sont les Macyryeh-Rouges, les Habbânyeh, les Rézeygât, qui forment des tribus très-nombreuses.

Si l’on se porte, au contraire, du côté de l’ouest, on arrive au Dâr-Abadyma, dont la longueur est d’environ dix jours.

Ensuite est un désert d’à peu près deux jours, après lesquels on entre dans le Dâr-Raunah, qui a une surface d’environ trois jours de traversée. Vient après cela le Dâr-Fangarau, qui est un peu moins étendu. Un désert d’environ deux jours le sépare du Dâr-Byna, après lequel on arrive au Dâr-Châla. Ces deux derniers Dâr ont deux jours de trajet chacun.

Ainsi le Dârfour, y compris les provinces adjointes, n’a tout au plus que cinquante jours de traversée en longueur.

Ce que nous appelons les provinces adjointes (les Moulhaçât), sont les Dâr situés au midi du Dârfour, au delà du Dâr-Farâouguéh, qui actuellement est la limite méridionale extrême du Dârfour proprement dit.

Enfin les Fôriens appellent Sayd, ou Haut-Dârfour, l’espace compris depuis Ryl jusqu’aux frontières sud du Dârfour. Le nord, et surtout le Zaghâouah, est appelé Ryhh, c’est-à-dire le vent frais.

Le Dâr-Abadyma, dont la longueur, avons-nous dit, est de dix jours de marche, est sous la direction de douze mélik ou rois, dont chacun a sous ses ordres un territoire délimité et particulier. Le Dâr-Abadyma, ou mieux le Dâr de l’Abadyma, est le Dâr ou pays des Témourkeh. Quant au nom d’Abadyma, c’est un titre de dignité affecté à un des grands de l’État, qui a le Témourkeh comme apanage attaché à son rang. Abadyma, comme nous le verrons bientôt, signifie le bras droit ou l’aile droite du sultan.

Le nom de dignité tékényâouy, qui signifie bras gauche ou aile gauche du sultan, est encore appliqué comme dénomination à une contrée, celle de Zaghâouah et de ses environs à l’est, contrée assignée comme apanage au grand dignitaire appelé le tékényâouy. Le Zaghâouah a aussi douze rois ou gouverneurs particuliers, et porte indifféremment le nom de Dâr-Zaghâouah et de Dâr-el-Tékényâouy.

Le Dâr-Abadyma et le Dâr-el-Tékényâouy sont deux apanages d’égale importance : le premier a une longueur de dix jours, et le second une longueur d’environ cinq jours (du nord au sud) ; mais ce qu’il y a de largeur en plus dans le Dâr-el-Tékényâouy compense ce qu’il a de moins, en longueur, que le Dâr-Abadyma. En effet, la largeur du Dâr-Abadyma n’a guère plus de cinq jours, et celle du Dâr-el-Tékényâouy est au moins de sept à huit jours.

La surface du Dârfour présente une division naturelle régulière, par la direction et la course de la chaîne du Marrah, qui, comme nous l’avons déjà remarqué, partage le pays en deux parties ; ces deux parties ne sont guère chacune qu’une vaste plaine, l’une à l’est, l’autre à l’ouest du Marrah.

La largeur occupée par la base de cette chaîne, dans une assez grande étendue de son cours, est de deux jours de marche.

Au nord du Dârfour sont deux peuplades considérables, les Zaghâouah ou Zaghâouyens, et les Berty ; les premiers à l’ouest, les autres du côté de l’est.

Au milieu du Dârfour, au sud et sud-ouest de Djédyd-Kéryo, sont les Birguid et les Toundjour, deux peuplades nombreuses qui sont répandues du côté de Djédyd-Râs-el-Fyl jusqu’à Tébeldyeh. Au milieu d’eux sont d’autres petites peuplades.

Au delà des Birguid et des Toundjour, du côté des plaines du sud et de l’est, vis-à-vis le Dâr de l’Abadyma, sont les Dâdjo et les Bygo, les premiers du côté de l’ouest, les seconds plus à l’est.

A l’est, à la hauteur de Djédyd-Kéryo, sont les Bargaou et les Mymeh, deux tribus considérables.

Les monts Marrah sont habités uniquement par des peuplades de véritables Fôriens d’origine, entièrement étrangers à la langue et aux habitudes arabes. Les Fôriens originels forment trois grandes divisions, savoir : les Koundjârah, occupant l’espace compris depuis la hauteur de l’emplacement de Guerly jusque un peu au delà du petit-mont, qui porte le nom spécial de Marrah ; les Karakryt, placés au-dessus des Koundjârah, lesquels s’étendent jusqu’au Dâr de l’Abadyma ; enfin les Témourkeh, qui habitent le Dâr de l’Abadyma.

Au delà de ce dernier Dâr, et au sud-ouest, est le Dâr-Raunah, et à l’est du Dâr-Raunah est le Dâr-Farâougueh.

En continuant à marcher vers l’est, on passe du Farâougueh au Dâr-Fangarau ; à l’ouest du Raunah est le Dâr-Silâ ou Solâ, qui est sous la dépendance du Dâr-Ouadây.

Les Marrah ne constituent pas une suite continue de montagnes, mais bien une chaîne coupée de nombreuses intersections qui la divisent en une série de monts grands et petits. Vers les limites nord du Dâr de l’Abadyma, les Marrah s’interrompent et laissent une grande plaine habitée par des Foullân, qui s’étendent à l’ouest jusque assez près des Maçâlyt. A l’est de ces Foullân sont les Macyryeh-Bleus, les Bény-Helbeh, etc., et des peuplades nomades différentes de celles qui sont limitrophes du Dârfour au nord, à l’est et vers le sud.

Ensuite la plupart des peuplades de l’intérieur sont mêlées de familles nées, dans le Dârfour, de parents étrangers et intrus. Ces individus sont appelés par les Fôriens les Dârâouyeh, c’est-à-dire habitants nés au Dâr, comme on dirait les Fôrisés[122]. Disséminés dans le pays, ils ne sont point considérés comme formant des tribus ou peuplades distinctes.

Pour éclaircir cette description, j’ai fait un tracé dans lequel j’ai indiqué la position relative des différentes tribus ou peuplades, et des différents lieux du Dârfour, avec les stations des Arabes circonvoisins et extérieurs : ce tableau n’est qu’un simple aperçu pour guider le lecteur dans la description que je fais de cette contrée[123].

Le tableau dont je viens de parler est sans doute très-imparfait, car j’ignore entièrement ce qu’il faut savoir pour l’exécution graphique d’un pareil travail ; mais, tel qu’il est, et malgré ses dimensions trop resserrées, il sera toujours, pour un esprit intelligent, un moyen de se figurer la disposition générale du Dârfour.

Les contrées les plus peuplées du nord sont celles du Zaghâouah et du Berty ; toutes deux ont une population très-nombreuse ; mais, par un trait frappant de la sagesse divine, bien que ces deux contrées soient voisines et sous une même latitude, les habitants du Berty sont d’un caractère doux et bon, d’une physionomie agréable ; leurs femmes sont remarquables par leur beauté ; et les habitants du Zaghâouah en sont l’opposé sur tous les points.

Les Dâdjo et les Bygo sont sous une même ligne de latitude, et cependant les femmes des Bygo sont supérieures en beauté à celles des Dâdjo. Chez les Birguid et les Toundjour, la beauté et la laideur, pour les deux sexes, sont mélangées ; mais les Birguid sont traîtres, voleurs et rapaces à l’excès, sans crainte de Dieu ni du Prophète. Les Toundjour, au contraire, ont une certaine dose de religion et d’intelligence, ce qui les maintient dans les limites d’une conduite plus modérée.

Les montagnards des Marrah ont tous le même degré de sauvagerie et de brutalité ; mais au Dâr-Abadyma, les habitants, hommes et femmes, sont plus affables et d’aspect plus avenant... Gloire au Créateur, qui a permis ces contrastes frappants !

Au Dâr-el-Maçâlyt, la beauté des femmes est ravissante, enlève la raison et captive les cœurs ; cependant les plus belles femmes qui se trouvent au Dârfour, et cela sans exception, sont les femmes arabes ; il en est de même des hommes.

Entre le Dârfour et le Dâr-Ouadây, il n’y a aucune population, excepté les Tâmiens ou habitants du Dâr-Tâmah. Nous raconterons plus tard l’invasion et la conquête de ce pays par Sâboun, sultan du Ouadây.

Toutes les provinces et tous les pays du Dârfour proprement dit sont divisés en lots qui sont comme autant de propriétés affectées chacune à un des hauts dignitaires de l’État. L’étendue et la richesse en sont proportionnées au rang de ce dignitaire, qui en perçoit les revenus. Les deux plus grands apanages de cette nature sont celui de l’Abadyma et celui du Tékényâouy ; en effet, chacun d’eux a sous ses ordres, dans sa province, douze rois ou gouverneurs qui régissent en sous-ordre, chacun avec le titre de chartây ou préfet, une partie limitée du territoire. La contrée de l’Abadyma est le Témourkeh ; celle du Tékényâouy comprend le Zaghâouah, plus le Berty et ses environs.

L’abâ-omâ, dignitaire qui est l’égal du kâminah, a sous ses ordres quatre rois ou gouverneurs du Dâr-el-Maçâlyt, et, pour cela, la portion de pays occupée par ces rois porte le nom de Dâr-Aba-Omâ, c’est-à-dire Dâr de l’aba-omâ.

Le fôr-an-abâ, ou abâ-fôr, a sous son autorité quatre rois du pays des Karakryt ; l’oroundouloun, nom qui signifie la face du sultan, a pour fermiers quatre rois dans le Birguid. L’ab-cheykh a aussi sous sa dépendance quatre rois, et le ouarran-abâ a deux rois, etc.

Ensuite il y a certains territoires assignés spécialement (et ils sont en dehors des apanages précédents) aux émyn, aux chérifs, aux grands fakyh et aux câdis.

De cet arrangement il résulte que le sultan n’a véritablement en propriétés, comme domaines de la couronne, que certains territoires que possédaient ses aïeux ; tels sont les territoires de Guerly, de Ryl, de Tendelty, etc.

Quant à l’espace qui compose l’apanage de l’ab-cheykh, il s’étend d’Aboul-Djoudoul, vers le sud, jusque très-haut dans le Birguid.

Les émyn ont leurs revenus assignés aux monts Marrah.

Les sultans secondaires, ou petits sultans, ont aussi chacun une contrée particulière ; ainsi il y en a un chez les Bargau, un chez les Mymeh, un chez les Toundjour, un chez les Dâdjo, un chez les Bygo, et un chez les Zaghâouah. Chacun de ces six sultans secondaires a des terrains en propriétés spéciales dont il recueille les revenus, même lorsque la contrée qu’il gouverne est un apanage de quelque dignitaire. Ainsi le sultan des Zaghâouah a le gouvernement du Dâr de ce nom, qui est de l’apanage du tékényâouy ; mais ce sultan a des portions de territoires ou des communes à titre de biens fonds, qui sont un héritage de famille, et sur lesquels le tékényâouy n’a aucun droit. Il en est de même pour les autres sultans secondaires, qui sont dans le même cas. Toutes les autres contrées du Dârfour, excepté les six que nous venons d’indiquer, sont régies par des rois.

Maintenant, quant à la largeur du Dârfour, elle comprend l’espace qui s’étend depuis la limite Est du désert situé entre le Dârfour et le Dâr-Séleyh, jusqu’à l’extrémité Est du Toouycheh, c’est-à-dire jusqu’à l’origine Ouest du désert qui sépare le Dârfour du Kordofâl ; cette largeur est d’environ dix-huit jours de marche.

Le sol du Dârfour est pour la moitié en plaines, et formé d’un terrain légèrement sablonneux ; vers la limite, à l’est, il est presque entièrement sablonneux, et toute cette partie porte le nom de Gaouz. Les terrains des versants des monts Marrah sont d’un limon noirâtre.

Cette dernière chaîne coupe le Dârfour dans presque toute sa longueur. Les Marrah ne constituent pas une seule masse, ils présentent une foule de découpures et de chemins. Sur cette sorte de Sierra sont différentes populations qui forment une multitude considérable d’habitants. C’est là que sont les Koundjârah, tribu qui fournit les sultans du Dârfour. Le Marrah est creusé d’une quantité étonnante de cavernes, dont plusieurs servent de prisons, les unes pour les fils des princes, les autres pour les vizirs, etc.

Les Fôriens des monts Marrah ont une aisance remarquable ; ils ont en abondance des bœufs et du menu bétail. A cet égard, il n’est aucune province dont les habitants puissent se comparer à ces montagnards ; tous leurs troupeaux paissent seuls, sans bergers ; on ne se met en garde ni contre les voleurs, ni contre les lions, ni contre les loups.

L’an 1220 (de l’hégire) je demandai au sultan Mohammed-Fadhl la permission d’aller visiter le mont Marrah avec un firman de sa part. Il hésita d’abord, par crainte pour moi, de la sauvagerie des montagnards ; mais ensuite il me permit de partir. Il m’adjoignit une escorte, et m’écrivit, pour tous les gouverneurs de montagnes, le firman que voici :

« De par Sa Hautesse le Grand Sultan, le Khâcân[124] révéré, le Haut Sultan des populations arabes et non arabes, qui met sa confiance dans le secours du Dieu roi de justice et de longanimité, le Sultan Mohammed-Fadhl le Victorieux, à tous les rois du mont Marrah ;

« Or sus, le chérif Mohammed le Tunisien, fils du chérif le savant Omar de Tunis, nous a demandé la permission d’aller voir la Montagne et tout ce qui s’y rencontre, et d’en visiter tout ce qu’il y a de curieux, soit apparent, soit caché. Nous le lui avons permis : or donc, que nul ne l’empêche de voir tout ce qu’il voudra. J’ordonne à tout roi chez lequel il descendra de le traiter avec égard et distinction. Je le fais accompagner par deux de mes falcanâouy particuliers (sorte d’alguazils), afin qu’ils lui servent d’intermédiaires dans ses relations avec vous, et pour l’exécution de son projet. Salut. »

Je me mis en route avec les deux falcanâouy, deux esclaves à moi, et un individu du village que j’habitais. Nous marchâmes deux jours, et le troisième nous arrivâmes près de la montagne ; nous trouvâmes un village appelé Noumleh, dont le chef était le fakyh Nemr. Ce Nemr avait deux fils, Mohammed et Soleymân : ce fut chez lui que nous descendîmes. Nous fumes reçus par lui et ses enfants avec toute la politesse et la bienveillance possibles. Nous exposâmes le but de notre voyage, et nous montrâmes notre firman. On se mit en frais pour nous bien traiter, et l’on nous servit un excellent repas. Le lendemain nous allâmes voir le marché de Noumleh. Ce marché se tient tous les lundis ; de toutes les parties de la montagne hommes et femmes y affluent en foule pour faire leurs emplettes.

Je vis là une population à peau très-noire, ayant les yeux rouges sur la sclérotique, et les dents naturellement rougeâtres. Quand j’arrivai, la foule étonnée s’amassa autour de moi ; on s’émerveillait de mon teint brun nuancé de rose ; on se relayait en quelque sorte, troupe par troupe, pour m’examiner. Il n’était jamais arrivé à ces noirs de voir un Arabe de ma couleur, et il leur prit d’abord envie de me tuer, simplement pour contenter leur curiosité ; mais je ne compris rien à leur langage, ne sachant pas un mot de l’idiome particulier des montagnes.

Tout à coup je vis les gens de mon escorte saisir leurs armes, dégaîner contre la foule et s’interposer entre elle et moi. Je demandai pourquoi ce mouvement, on me répondit : « Ces noirs veulent te tuer. — Et pourquoi ? — Ce sont des ignorants, des brutaux ; ils disent que tu n’es pas venu au monde à terme, que tu n’étais pas mûr. D’autres prétendent que si une mouche descendait sur ta peau, elle en ferait jaillir le sang. Un d’eux a dit : Je vais le percer avec ce fer ; je veux voir combien il coulera de sang de son corps. C’est alors que nous avons craint pour ta vie, et que nous nous sommes rangés et serrés contre toi. »

Mes gens m’emmenèrent du marché, et une foule prodigieuse nous suivit ; mon escorte suffisait à peine à la maintenir à distance de moi.

De là nous allâmes à une vallée où nous trouvâmes des dattiers, des bananiers et quelques citronniers ; elle était abondamment semée d’oignons, d’aulx, de poivre rouge à coque courte, déliée, à grains à peu près gros comme des grains d’orge, de cumin, de coriandre, de fenu grec, de concombres longs et de concombres courts.

On était alors en automne, et les dattes commençaient à rougir ; on m’en coupa deux soubâtah ou régimes de dattes rouges, et deux de dattes jaunes. On me donna aussi un bokhsah de miel[125] tel que je n’en ai jamais trouvé qui lui fût comparable pour la beauté, le goût et le parfum. Nous passâmes la nuit là, le plus agréablement du monde, après un repas excellent.

Au matin, je demandai à continuer notre route. Nous partîmes, et bientôt nous eûmes à traverser et couper une série de vallées que nous franchîmes tranquillement ; elles sont distantes l’une de l’autre d’un peu moins d’un mille : partout c’est une culture luxuriante, des eaux courant sur des lits de sable, étincelantes d’un éclat argentin. Chaque vallée, sur ses deux bords, est comme palissadée d’une haie d’arbres, et semble inviter le voyageur à ne pas la quitter. Nous nous assîmes sur la lisière d’une de ces vallées, à l’ombre d’un arbre ; on tua un chevreau gras, qu’on fit rôtir pour le repas.

Nous nous dirigeâmes ensuite sur un village qui était au pied de la montagne, et nous y passâmes la nuit. Nous fûmes traités largement et généreusement. Au matin, nous gravîmes le mont Marrah ; nous montâmes près de trois heures avant d’arriver au sommet. Nous vîmes partout, sur les revers de ces monts, une population nombreuse et une foule de villages semés de tous côtés. On nous conduisit chez le cheykh de la montagne ; il s’appelait Abou-Bekr. Nous le trouvâmes assis et seul. C’était un homme âgé, sur lequel la vieillesse était profondément empreinte. Nous le saluâmes. « Soyez les bienvenus, » nous dit-il ; et il nous fit asseoir.

Il est remarquable que les nuages ne dégagent complétement la tête de ces montagnes que quelques jours durant l’année. Il y pleut assez abondamment pour permettre de semer du blé, qui y vient excellent, et auquel on ne peut guère comparer, pour la beauté, que les blés de Barbarie et d’Europe. Pour le reste du Dârfour, le manque de terres convenables et de pluies fait que le blé ne croît que dans quelques petits cantons, comme dans celui de Kôbeih et celui de Kebkâbyeh, et il faut l’arroser avec l’eau des puits jusqu’à sa parfaite maturité.

On va consulter, à un jour fixé dans l’année, le cheykh, ou Vieux de la Montagne, dont nous venons de parler. De toutes parts on accourt en foule chez lui. En ce jour solennel, consacré à la divination, il annonce ce qui doit survenir pendant l’année, la sécheresse ou la pluie, la guerre ou le calme, la sérénité ou le malheur, la maladie ou la santé. Tous ont une foi entière et parfaite en ses prédictions. Les Fôriens varient d’opinion sur la source et la cause de la vertu qu’il a de prophétiser l’avenir ; les uns prétendent qu’il prédit par inspiration divine, et que celui qui revêt la dignité de cheykh de la montagne est nécessairement et toujours illuminé de Dieu, un saint personnage, et qu’ainsi ce qu’il dit lui vient du ciel. C’est là l’explication des savants du Dârfour. D’autres assurent que ce sont les génies qui lui découvrent l’avenir. Pour moi, je ne sais quelle valeur peuvent avoir ces deux opinions ; ce que je sais bien, c’est qu’on lui fait honneur de plusieurs prédictions que l’événement a complétement démenties.

Nous exhibâmes à notre devin le firman du sultan, et le fakyh Mohammed, un de mes compagnons de voyage, lui en lut le contenu. Le Vieux de la Montagne nous fit alors mille politesses des plus empressées, et ordonna qu’on nous servît à manger. Ensuite il fit battre le tambourin qu’ils appellent tenbel ; aussitôt arriva une foule d’individus. Parmi les plus jeunes, il en choisit une centaine, et leur désigna pour chef un de ses parents, connu par son courage, et appelé le fakyh Zayd. Il recommanda expressément à la troupe de ne pas me quitter un seul moment, et d’être toujours en éveil et en garde contre la rusticité brutale des montagnards.

Nous montâmes à cheval, et nous nous dirigeâmes sur un lieu où est un pic isolé qui porte le nom spécial de Marrah, et qui a donné son nom à toute la chaîne de montagnes qui longe le Dârfour. Nous trouvâmes là une construction qui ressemblait à un petit oratoire (mabad), et dont la haute sainteté est pour les habitants un article de foi ; ils le vénèrent à l’égal des mosquées. Un arbre énorme ombrage cet oratoire ; le soleil ne voit jamais ce lieu sacré. Nous y entrâmes, et nous nous y assîmes un moment. Il y a des serviteurs chargés de le tenir toujours propre, et de recevoir les offrandes ou les ex-voto de ceux qui y viennent.

Nous partîmes. Les soldats de Zayd marchaient devant nous. Bientôt une multitude de femmes et d’hommes nous suivit. On me regardait comme un être extraordinaire ; on se pressait, on se précipitait autour de moi ; les soldats de notre escorte avaient peine à écarter la foule. On disait : « Le sultan nous envoie sur nos montagnes un homme qui n’est pas né à terme, c’est pour que nous en fassions un repas. » Quelques-uns s’écriaient : « Mais c’est un homme ! » D’autres : « Non, ce n’est pas un homme, c’est un animal sous la figure d’homme, dont la chair est bonne à manger. » Ces montagnards ne s’imaginent pas qu’il puisse exister des hommes de couleur blanche ou de teint rosé.

On me traduisait les réflexions et les dires de cette populace sur mon compte. Ces peuplades ne savent d’arabe que les quelques mots de la profession de foi musulmane, et encore les prononcent-ils d’une manière saccadée, entrecoupée, et avec l’expression de la plus grossière sauvagerie.

Lorsque le fakyh Zayd vit qu’il était impossible d’éloigner de moi la foule, il vint me dire de me voiler le visage avec le châle de mon turban, de manière à ne laisser à découvert que la prunelle de mes yeux. Je me voilai donc, et les soldats me mirent au milieu d’eux et se serrèrent autour de moi. Les nègres, ne voyant plus ma face, demeurèrent tout stupéfaits. « Où est donc le rouge, disaient-ils ; où est-il ? — Il est retourné vers le sultan, leur répondit-on ; et peu à peu ils s’éloignèrent de nous.

Nous fîmes route du côté des prisons de l’Etat, c’est-à-dire des cavernes où l’on tient incarcérés les fils des princes et les vizirs. Les geôliers nous en refusèrent d’abord l’entrée, et peu s’en fallut qu’il n’advînt quelque accident fâcheux entre eux et nous ; mais Zayd pacifia promptement la querelle. Il me demanda mon firman, et alla trouver le chef de la geôle, auquel il en donna lecture. Ce chef se calma alors et dit : « Puisqu’il en est ainsi, que celui pour qui est la permission de visiter les cavernes les visite tout seul ; et que ceux qui sont avec lui se tiennent à distance, jusqu’à ce qu’il ait fini et qu’il sorte. » Zayd vint m’annoncer cette décision ; je refusai d’en profiter. Je craignis d’entrer seul dans ces cavernes, et aussitôt je manifestai le désir de repartir.

Une habitude singulière chez les montagnards du Marrah, est que nul n’épouse une femme avant d’avoir vécu avec elle et d’en avoir eu un ou deux enfants ; on dit alors : « Elle est féconde. » Et l’homme reste avec elle, et ils vivent en union matrimoniale.

Les femmes ne fuient pas, comme en Orient, la société des hommes. Un mari qui, en rentrant chez lui, trouve sa femme en tête-à-tête avec un homme, ne s’en formalise pas et n’en conçoit nul souci, à moins qu’il ne les prenne en flagrant délit.

Les Fôriens du Marrah sont brutaux et colères, surtout dans l’état d’ivresse. Ils sont avares à l’excès, et ne reçoivent jamais d’hôtes, si ce n’est des parents, ou à moins qu’ils n’aient avec les gens des relations d’intérêt, ou bien qu’ils n’aient quelque chose à craindre de leur part.

Les jeunes garçons et les jeunes filles ne cachent les parties sexuelles qu’à l’âge de puberté. Les garçons portent alors une chemise, les filles ceignent leur ceinture d’un meizel, espèce de pagne court en toile ; mais, depuis le nombril jusqu’au sommet de la tête, elles laissent tout à découvert.

Ces hommes n’ont aucun goût de propreté ; il n’y a ni variété ni art dans la préparation de leur nourriture ; ils mangent indistinctement tout ce qui se présente à eux avec l’apparence d’aliments. Que ce soit amer ou gâté, ils ne font aucun choix ; parfois même ils préfèrent à tout les aliments amers ou la viande presque pourrie, et s’en font un régal.

Dans chaque village, les jeunes gens ont un chef qu’ils appellent ouornân ; les jeunes filles ont aussi une d’elles pour chef, et l’appellent meirem. Aux jours de réjouissances, de fêtes et de cérémonies, le ouornân rassemble ses jeunes gens, et tous vont s’asseoir dans un endroit à part. La meirem paraît ensuite avec ses compagnes, mais elle va s’asseoir, seule, en avant, et à quelque distance des jeunes filles. Le ouornân se détache alors de sa troupe, et vient auprès de la meirem. Ils se parlent un moment, et bientôt la meirem ordonne à ses compagnes de se partager entre les jeunes gens du ouornân. Chacun alors emmène une jeune fille, et chaque couple s’en va et passe la nuit où bon lui semble.

Au Dârfour, les hommes ne se livrent jamais seuls à aucun travail, excepté au métier de la guerre, la seule chose dont les femmes soient entièrement dispensées. Hommes et femmes vaquent pêle-mêle à leurs occupations et à leurs affaires. Cependant la plupart des travaux les plus fatigants sont à la charge des femmes. Du reste, les deux sexes sont, toujours et partout, en société commune, le jour et la nuit.

Il est à remarquer, pour les habitants des monts Marrah, qu’ils ne consomment pas le blé qu’ils récoltent ; ils le vendent, et, du prix qu’ils en retirent, ils achètent le doukhn[126] dont ils se nourrissent.

Ces montagnards sont d’une grossièreté et d’une brutalité extraordinaires, bien qu’ils soient constamment en contact avec les femmes. C’est là un fait de mœurs qu’on peut opposer à l’opinion générale en Europe, que la société des femmes corrige la rudesse des manières et engendre la politesse.

Voici un trait qui peint les montagnards du Marrah : Un individu voyage pendant plusieurs heures à pied, chassant son âne devant lui, au lieu de le monter. On lui demande pourquoi il va à pied ; il répond : « Si je montais mon âne, il avancerait trop lentement. »

Le langage fôrien a quelque chose d’âpre et de dur ; toutefois nombre de mots rappellent des mots de la langue turke. Ainsi les Fôriens disent guéla, viens, pour appeler quelqu’un, et les Turks disent guèl ; mais cette ressemblance n’est que phonétique, elle n’est pas dans la signification, ce qui distingue d’une manière absolue les deux langues. En fôrien, yamourta signifie cheval, et en turk il signifie œuf ; guitty, le mal, mauvais en fôrien, répond, en turk, au passé du verbe aller, troisième personne. Du reste, je ne connais pas de langue plus incomplète que la langue du Dârfour ; ainsi, elle n’a de noms de nombre que jusqu’à six ; au delà de six, on compte par les noms de nombre arabes. On dit : dyk, un ; ao, deux ; ys, trois ; onal, quatre ; ôs, cinq ; oçandyk, six ; puis, par l’arabe : saba, sept ; temâny, huit ; tiçâh, neuf ; mais ensuite, chose remarquable, il y a le mot fôrien ouayyeh, pour exprimer dix.

La plus singulière chose que j’aie entendu raconter quand j’étais sur les Marrah, c’est que les génies y sont les gardiens des bestiaux ; c’est pour cela qu’on laisse paître ceux-ci sans bergers. Plusieurs personnes m’ont assuré sérieusement que si quelqu’un vient à passer près d’un troupeau, et si, le voyant sans gardien, il s’avise de voler un mouton ou une vache, et de tuer la bête, sa main, encore armée du couteau, reste attachée à la gorge de l’animal, et qu’elle ne peut s’en séparer ni s’en débarrasser qu’à l’arrivée du maître du troupeau. Le propriétaire saisit alors son larron, et après l’avoir cruellement maltraité, lui fait payer son larcin, avec les intérêts.

Cent fois on me parla de la protection des génies, je pus rassembler un nombre considérable de récits sur ce sujet ; bien entendu, je taxais tout cela de mensonge et de rêverie. Mais voici ce qui m’arriva. Etant près des Marrah, j’allai un jour chez un individu de Noumleh pour le questionner sur les génies. Arrivé à sa hutte, je n’y trouvai personne. Cependant j’appelai de dehors, et une voix forte et terrible, qui me fit frissonner du haut en bas, me cria : Akibé, c’est-à-dire « il n’est pas ici. » J’allais néanmoins avancer et demander où était mon homme. Un individu qui passa en ce moment près de moi, me tira par le bras et me dit : « Va-t’en, va-t’en ; celui qui te parle n’est pas un être humain. — Et qu’est-il donc ? — C’est le génie gardien de la hutte. Ici, presque chacun de nous a le sien ; et nous les appelons en fôrien damzôg. » J’eus peur, et je rebroussai chemin.

A mon retour des Marrah au Fâcher, j’allai rendre visite au chérif Ahmed-Badâouy, celui qui m’avait amené du Kaire au Dârfour. Je lui contai cette aventure et ma peur. — « Cet homme avait raison, » me dit Ahmed. Puis il m’apprit des choses plus étonnantes, plus merveilleuses encore. « Mon ami, me dit-il, à l’époque où je commençai à faire le commerce, j’entendis souvent raconter que les Damzôg s’achetaient et se vendaient ; que, pour s’en procurer, il faut aller trouver quelque propriétaire de Damzôg, et lui en acheter un au prix demandé. Une fois le marché conclu, on revient avec un carâ[127] de lait et on le donne au vendeur, qui le prend et le porte dans le lieu de sa demeure où sont ses Damzôg. En entrant, il les salue, et va suspendre le carâ à un crochet fixé au mur. Ensuite il dit à ses Damzôg : « Un de mes amis, un tel, très-riche, craint les voleurs, et me demande que je lui fournisse un gardien. Quelqu’un de vous voudrait-il aller chez lui ? il y a abondance de lait ; c’est une maison de bénédiction ; et la preuve c’est qu’il vous apporte ce carâ de lait. » Les Damzôg se refusent de se rendre à la première invitation : « Non, non, répondent-ils, personne de nous n’y ira. » Le maître de la hutte les conjure, les supplie de céder à son désir : « Oh ! que celui de vous qui veut bien aller chez lui, descende dans le carâ !... » L’homme s’éloigne un peu, et aussitôt qu’il entend le bruit de la chute du Damzôg dans le lait, il accourt et pose vite sur le vase ou carâ un couvercle tissu de folioles de dattier. Il le décroche ainsi couvert, et le remet à l’acheteur, qui l’emporte chez lui. Celui-ci le suspend à un mur de sa hutte, et en confie le soin à une esclave, ou à une femme, qui, chaque matin, vient le prendre, en vide le lait, le lave parfaitement, le remplit de nouveau lait fraîchement trait, et le suspend à la même place. Dès lors on est en sécurité contre tout vol et toute perte. Pour moi, je traitais tout cela de folie. »

« Mes biens s’accrurent ; mes esclaves et mes domestiques me volaient. Vainement j’eus recours à toutes sortes de moyens pour les en empêcher ; j’étais toujours dupé. Un jour je m’en plaignis à un de mes amis, et il me conseilla et me recommanda d’acheter un Damzôg, me certifiant que par là je me mettrais à l’abri de tout vol possible. Le désir de conserver ce que je possédais me fit accepter son conseil. J’allai donc chez un individu qui, à ce que j’avais appris, avait des Damzôg, et je le priai de m’en céder un. Je donnai à cet homme le prix qu’il exigea ; puis il me dit : « Va chercher un carâ de lait frais et apporte-le-moi. » Je partis... Je revins avec ma jatte de lait. Il la prit, sortit un moment, et rentra avec le carâ couvert. « Voilà, me dit-il... ; tu l’attacheras dans ton magasin. » Et il m’indiqua tout ce qu’il fallait faire chaque jour : laver le vase, y mettre du lait nouveau et frais. Je suivis ses intructions et je chargeai une esclave du soin du carâ. De ce jour-là, je fus libre de soucis et d’ennuis ; je laissais même mon magasin ouvert, et personne, en mon absence, ne pouvait en approcher. J’y avais des richesses considérables et des marchandises en abondance. Depuis lors, quiconque essaya d’en dérober quelque chose, fut puni immédiatement par le Damzôg. Il me tua ainsi plusieurs esclaves. Je n’avais plus rien à craindre pour mes marchandises.

« Mon fils Mohammed grandissait ; il était déjà pubère depuis quelques années. Le goût des femmes le dominait ; il voulut, pour aider ses conquêtes, faire des cadeaux de quelques verroteries et de parures. Il épia le moment favorable, et un jour, sans que je m’en aperçusse, il prit les clefs du magasin, l’ouvrit..., il y entrait, quand le Damzôg lui rompit le cou et le tua sur la place.

« J’aimais mon fils bien tendrement : la nouvelle de sa mort fut pour moi un coup de foudre. Ma douleur était au comble. Je m’informai de la cause de sa mort ; on me dit qu’il avait voulu prendre de mes marchandises et que le Damzôg l’avait tué. Je jurai alors que le Damzôg ne resterait plus chez moi. J’essayai donc de le chasser, mais ce fut en vain. J’en témoignai ma peine à un ami qui me donna le conseil que voici : « Prépare un grand repas, me dit-il, et invite un grand nombre de convives, mais en les avertissant de venir tous en une seule troupe, chacun avec un fusil et de la poudre. Ils déchargeront à l’entrée de ton magasin tous les fusils ensemble, et crieront en même temps, à très-haute voix, ces mots (fôriens) : Damzôg ah aiyé ? où est le Damzôg ? On répète les décharges d’armes, toujours avec le même cri, puis on entre ainsi dans l’endroit où sont les objets gardés par le génie. D’ordinaire le Damzôg s’épouvante et s’enfuit. » Je fis cette cérémonie, et, grâce à Dieu, le Damzôg disparut. Je fus délivré de la présence de ces lutins infernaux. »

On m’a souvent dit aussi que parmi les caisses ou timbales que l’on conserve dans la demeure du sultan, il en est une appelée Mansourah, ou la Victorieuse, que les lutins Damzôg choisissent pour eux, et que quelquefois on entend battre cette caisse, bien qu’on ne voie personne auprès d’elle. Quand cela a lieu, il arrive quelque grand événement au Darfour, une guerre étrangère ou une guerre intestine. Nous parlerons des timbales au chapitre suivant, en traitant des coutumes des princes.

Les habitudes et les mœurs des autres tribus du Dârfour, telles que les tribus des Berty, des Dâdjo, des Bygo, des Zaghâouah, des Bargau, des Mymeh, etc., sont à peu près les mêmes que celles des habitants du Marrah. Si quelques autres peuplades s’en éloignent et sont plus hospitalières, plus avenantes, plus bienveillantes, elles le doivent à la fréquentation des Arabes bédouins, des marchands qui leur arrivent assez souvent d’Egypte et d’autres contrées lointaines. Dans certains cantons du Dârfour, les habitants accueillent un étranger avec une généreuse hospitalité, et le traitent avec la plus grande prévénance ; mais cela n’a pas lieu parmi ceux des Fôriens qui ne parlent pas arabe, tels que ceux des Marrah et du Témourkeh. Ils ne témoignent ni égards, ni amitié à leurs hôtes, et ce n’est qu’à regret qu’ils en reçoivent[128].

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