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Voyage au Darfour

Note 128 — CHAPITRE Ier.

Dr. (Nicolas) Perron translation

Les chapitres suivants renferment la description des autres coutumes des Fôriens et de leur caractère.

Observation du traducteur.

Je vais offrir ici le tableau approximatif de la population du Dârfour en hommes, pour un certain nombre de localités citées dans l’article précédent, et figurant dans la carte géographique. Les chiffres m’en ont été donnés par le cheykh Mohammed, auteur de ce voyage, mais ils n’indiquent que ce que chaque lieu peut fournir en hommes armés ; il n’est pas possible d’apprécier d’aucune manière exacte le nombre des femmes, des enfants, des esclaves mâles ou femelles que chaque individu possède. Ce tableau ne donnera donc que le terme général des hommes valides de chaque localité désignée. Au Dârfour, tout individu qui a la force de porter les armes est soldat le jour où la guerre s’élève.

A juger par aperçu général, la capitale ou le Fâcher actuel,

Tendelty, peut fournir 30000 h.

Kôbeih 8000

Djédyd-Râs-el-Fyl 2000

Kebkâbyeh 3000

Marboutah 600

Tebeldyeh 600

Soouayneh 200

Chayryeh 200

Djédyd-el-Sayl 5000

Sarf-al-Dadjâdj 100

Djédyd-Kéryo 600

Târneh 300

Rachyd 1000

Djoultou 50

Guerly 200

Dabbah 50

Oum-Baoudhah 50

Ryl 250

Djibryl 250

Okâcheh 50

Korobât (les trois) 800

Farich 500

Kergayât 300

Tinneh 150

Tyneh 250

Chayryeh (près Ryl) 250

Chaubah 300

Total. 55050

D’après ces indications statistiques relatives à un petit nombre de pays, il est permis de croire que, si le gouvernement du sultan réunissait en une seule masse tout ce que la population fôrienne peut fournir d’hommes armés, cette masse s’élèverait sans peine à plus de 200,000 individus. Ce nombre supposant un nombre de femmes au moins triple, un nombre d’enfants au moins quadruple, et un nombre d’esclaves mâles et femelles au moins quadruple aussi, la population du Dârfour doit être de trois à quatre millions d’individus ; car je n’ai pas parlé des hommes hors d’état de porter les armes, soit par leur faiblesse, soit pour cause d’infirmité, soit par leur âge avancé, etc.

J’exclus de ce calcul les provinces adjointes : je n’y admets que les peuples enfermés dans les limites du Dârfour proprement dit, et peut-être le chiffre de 4,000,000 reste au-dessous de la vérité, si, comme le dit le cheykh, les monts Marrah, ainsi que l’ouest et le nord de cet État, sont extraordinairement populeux.

P. S. Je venais de terminer cette note[a], lorsque vint, chez un de mes confrères, dans la maison que j’habite, un prince fôrien, Abou-Madian, qui se qualifie du titre de sultan. Je m’empressai d’aller le voir et de lui parler de son pays. Je vis un jeune homme d’un noir foncé, de taille moyenne, d’une physionomie vive et animée, ayant la sclérotique rougeâtre, le front large et haut, le nez presque aquilin, quoique peu élevé, les lèvres légèrement épaisses et à distance régulière des narines, les dents un peu rougeâtres, un visage en ovale agréable, plus large en haut qu’en bas, et d’un angle facial parfait. Il a l’œil assez bien ouvert, les pommettes à peine saillantes, les moustaches courtes et peu fournies, la barbe légère, posée plus abondamment au bout du menton, et allant sur les côtés à peu près jusqu’à la moitié de la largeur de la mâchoire inférieure, les favoris nuls, l’oreille un peu haute ; il a la parole facile et abondante, l’air franc et souriant.

Il se dit fils du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, et par conséquent frère du sultan Mohammed-Fadhl (il prononce tantôt Fodhel, tantôt Fadhl). Mais, à juger de son âge par l’apparence, et il ne me semble pas avoir plus de trente ans, il est impossible qu’il soit fils du sultan Abd-el-Rahmân, car celui-ci mourut il y a quarante ou quarante-un ans.

Il y a sept à huit ans qu’Abou-Madian quitta le Dârfour pour éviter la jalousie de Mohammed-Fadhl, qui déjà avait fait égorger son propre frère Boukhâry. Abou-Madian passa au Kordofâl, et presque aussitôt en Egypte. Puis, sur l’invitation de Mohammed-Aly, le vice-roi d’Egypte, qui lui promit des secours, il retourna au Kordofâl. Là, Abou-Madian attendit ; mais la guerre de Syrie vint occuper les pensées et les ressources du vice-roi, et Abou-Madian resta dans l’attente plusieurs années, recevant du gouverneur Roustoum-Bey, qui commandait alors le Kordofâl, une pension mensuelle de mille piastres (250 fr.) et des rations.

Quand son Altesse le vice-roi fit son voyage au Fazoglou, Abou-Madian vint à sa rencontre. Mohammed-Aly lui donna de nouvelles espérances et lui dit de se rendre en Egypte. Abou-Madian y arriva en effet quelque temps après le retour du vice-roi. Celui-ci le fit appeler à Alexandrie, lui fit voir ses arsenaux, ses troupes, sa marine, et lui fit visiter plusieurs consuls européens, en lui insinuant de travailler à l’imiter et à policer le Dârfour, quand Dieu lui rendrait le sultanat.

Abou-Madian fit son pèlerinage et revint au Kaire. Maintenant il attend que les circonstances politiques permettent à Mohammed-Aly de lui fournir les secours dont il a besoin pour rentrer au Dârfour en vainqueur et en sultan. Selon lui, les Fôriens le demandent pour souverain à la place du sultan Husseyn, qui gouverne actuellement. Car le sultan Mohammed-Fadhl est mort depuis à peu près trois ans, selon Abou-Madian.

Quand il m’eut entendu parler avec quelque détail de son pays et des sultans ses ancêtres, il me répéta plusieurs fois ces mots : « Lorsque je rentrerai au Dârfour, il faut venir, toi, visiter ce pays. J’y établirai le mode de guerre que j’ai vu ici, j’y introduirai un autre mode d’administration ; j’ai vu l’Egypte et Mohammed-Aly, et j’espère..... — Mais, lui dis-je, les Fôriens sont peu faciles de caractère, ils sont encore sauvages ; il y a danger pour des voyageurs comme nous.... — Tout dépend du gouvernant, répliqua-t-il vivement. Déjà maintenant il y a dans mon pays des voyageurs marchands de toute religion, musulmans, coptes, chrétiens, etc. »

De là je vins à lui adresser plusieurs questions sur le Dârfour. Toutes ses réponses furent parfaitement conformes aux données de mon cheykh. Je le questionnai sur la position des provinces, sur la division du pays en apanages affectés aux grands de l’État, etc., sur les noms propres de plusieurs lieux, sur certaines coutumes, etc. Je lui demandai aussi combien d’hommes pourrait rassembler le sultan fôrien s’il faisait une levée générale. Voici sa réponse : « De mon temps, le sultan Mohammed-Fadhl fit faire une sorte de dénombrement de la population capable de prendre les armes ; tous les rois du Dârfour, grands et petits, les sultans secondaires, tous les chartay enfin, relevèrent le chiffre de leurs hommes, avec les Arabes limitrophes de l’est et du nord, et le nombre d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, ou presque vieux, se monta à environ 500,000. Il faut une instruction militaire à ces hommes ; s’ils l’avaient, je suis sûr qu’ils feraient d’immenses conquêtes. »

Je ne sais pas quelles espérances il y a à fonder sur Abou-Madian pour commencer la civilisation du Soudan ; seulement on peut dire, quant à la question de la population du Dârfour, que, d’après le langage du prince noir, le chiffre de quatre millions que j’indiquais tout à l’heure devrait être plus que doublé. Abou-Madian m’a paru être d’un caractère entreprenant, mais d’une certaine légèreté qui dénote le jeune homme. Dans certains moments, il prend des attitudes qui ont un air de dignité, puis aussitôt il passe à une très-grande familiarité et à une extrême simplicité de manières. Aujourd’hui le sultan Abou-Madian reçoit du gouvernement égyptien, comme je l’ai dit, une pension mensuelle de mille piastres avec des rations.

P.

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