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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

CHAPITRE DIXIÈME

Reading edition

L’exploitation du pays par les indigènes

I

DÉMOGRAPHIE ET PROPRIÉTÉ

1o Distribution de la Population

Le Haut-Tell en 1911 comptait 235.000 tunisiens[381], 10.000 algériens et quelques milliers d’Européens, soit en tout 250 mille âmes donnant une densité de 17,5 au km. carré. Cette population est en état d’accroissement rapide. De la comparaison des rôles des mejbas, il résulte qu’elle est deux fois plus nombreuse qu’au moment de l’établissement du Protectorat, c’est-à-dire qu’il y a trente ans. Dans les caïdats de Tajérouine, des Fréchich ou des Ouled-Aoun, régions qui sans doute s’étaient le plus vidées lors de la famine de 1867, le doublement s’est effectué en vingt-cinq ans. Voici quelle est la distribution de l’effectif indigène par régions naturelles, ou tout au moins par périmètres de tribus historiques[382].

Surface et Population du Haut-Tell (1911)

Nom des régions Surface approximative en hectares Nombre d’âmes d’après les mejbas Densité au kilomètre carré

1o Zone Friguienne

Massif Ouargha[383] 107.700 8.300 7,7

Reste du caïdat du Kef 220.000 48.200 21,9

Gafour[384] 50.000 6.200 12,4

Reste du caïdat de Téboursouk 93.000 21.800 23,2

Bordure N.-E. du Haut Tell 110.000 9.500 8,6

Ouled-Aoun 123.600 26.000 21,0

Nord des Ouled-Ayar[385] 45.000 12.000 26,6

Ouartane[386] 44.000 12.000 28,0

794.100 144.000 18,1

2o Zone non Friguienne

Ouled-Ayar du Sud 113.500 18.000 14,9

Charen[387] 80.400 10.800 13,4

Ouled-Bou-Rhanem[388] 78.800 10.700 13,6

Reste du caïdat de Tajérouine 44.400 10.500 23,6

Tell des Fréchich 198.000 22.500 11,3

Tell des Majeur 115.600 18.500 16,0

631.200 91.000 14,4

Total 1.425.000 235.000 16,4

Ce tableau, encore que nous n’ayons pu le détailler davantage, met néanmoins en lumière certains phénomènes. Tout d’abord, la partie friguienne est plus peuplée (18,1 hab. au km. q.) que la zone non friguienne (14,4) laquelle se trouve à peu près au niveau des Basses-Alpes (13,9). Mais celle-ci diffère encore plus de la Steppe limitrophe (Steppes des Fréchich et des Majeur, réciproquement densité 4 et 6). Au point de vue démographique, elle mérite donc bien d’être classée à côté de la Friguia. Au sein du Haut-Tell, ce sont les régions de sraouate et de plaines de la Friguia qui sont le plus peuplées et notamment la portion friguienne du massif de Mactar et le pays des Ouartane qui comprend le plateau de ce nom et le Sud de la plaine de Zouarine. Les cantons les plus vides sont ceux où abondent les forêts comme c’est le cas du massif Ouargha et de la bordure Nord-Est du Haut-Tell, où la densité atteint juste 5,7 au Nord du Gafour et du Djebel-Ech-Chehid.

Comment cette population plutôt faible s’est partagé le sol et comment elle l’exploite, c’est ce que nous allons maintenant envisager.

2o L’évolution historique du régime foncier

La situation politique du Haut-Tell à la fin du XVIe siècle et au milieu du XVIIe se répercute sur la propriété. Des tribus sédentaires, non subordonnées à d’autres et généralement d’origine berbère, travaillent elles-mêmes leur glèbe comme les Ouargha et les Ouartane. Quant aux tribus arabes dont la suprématie embrasse bien des lieues carrées (Ouled-Yagoub, etc.), elles ne cultivent pas le sol où elles règnent. Elles laissent ce soin aux peuplades plus ou moins sujettes (Fréchich, Majeur, Ouled-Ayar, etc.). La location n’étant pas dans les mœurs, elles perçoivent une espèce de rente variable ou fixe, moyennant quoi elles cèdent la disposition des terrains pour un laps de temps pratiquement indéfini. Dans le Nord du Haut-Tell, le Gouvernement s’étant débarrassé des Beni-Chennouf, Ouled-Mimoun et Ouled-Yahia, jouit de leur territoire sans autre forme de procès et notamment sans procédure écrite ni décret de confiscation. Autant devait-il en faire au XVIIIe siècle pour les biens que les Ousseltia avaient dans le Haut-Tell et au début du XIXe siècle pour l’Henchir-Rohia. S’il souffre que les Ouled-Yagoub se créent des droits de propriété sur les plaines au midi du Kef, plus à l’Est il se réserve la région de Lorbeus qu’il habousera sous le bey Hassine ben Ali et celle de Téboursouk-Gafour[389]. Cette dernière est affermée ou louée à tout venant, ce qui attire dans ces parages des gens de sang divers, ancêtres des fractions minuscules dont nous avons parlé.

Autonomes ou courbés sous les tribus arabes, les gens du Haut-Tell sont au XVIIIe siècle plutôt pasteurs qu’agriculteurs. Les habitants du Kef eux-mêmes sont dédiés de préférence à l’élevage[390]. Les divers groupes ethniques utilisent leur pays à la manière collective. On limitait les labours aux cantons les plus favorisés par les pluies d’automne de sorte que chaque année ou presque on changeait de secteur ; semailles, moissons, etc., s’exécutaient à proximité et sous la protection de la zmala qui réglait là-dessus ses déplacements. Sauf des cas spéciaux, aucun individu ne s’accrochait à un même lopin de terre « animo domini ». A chaque campagne agricole, le terrain était distribué par les chefs d’une façon nouvelle entre ceux qui annonçaient l’intention de se livrer aux céréales. La tribu seule étant en jeu et non les individus, le théâtre de son action foncière se confondait avec son périmètre politique. Etait-elle chassée d’un district par une rivale, non seulement elle voyait fléchir ses frontières, mais encore ses membres perdaient ipso facto la faculté de se servir au point de vue agricole du territoire d’où la collectivité venait d’être éliminée. La plupart des guerres entre tribus ayant pour but de s’emparer de pâturages ou de terres de labour, la défaite et l’expulsion corrélative frappaient de nullité les titres écrits que pouvaient vanter les groupements vaincus. Ces mouvements s’opèrent du Sud au Nord, c’est-à-dire de la Steppe vers le Tell et sans doute ils sont consécutifs à de mauvaises récoltes.

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, grâce à l’équilibre à peu près atteint entre les tribus et à la sécurité relative, insensiblement ce qui était collectif devint privatif. Chaque fraction se cantonne. Puis chaque sous-fraction se choisit une sphère à elle. Ensuite, c’est entre les familles que s’opère un allotissement à l’amiable. Le pays se divisa ainsi en parcelles plus ou moins considérables[391] sur lesquelles des groupes d’hommes, tous parents purent dire « ceci est à nous ». Cette modification fut plus rapide là où le climat propice aux céréales consentait une appropriation du sol plus intime. L’évolution fut donc plus hâtive en Friguia et sur les sraouate. Elle s’accompagna de l’établissement d’actes de propriété dont les plus vieux semblent remonter pour le Contrôle du Kef aux alentours de l’année 1650. Quant aux habous, le plus anciennement certain est celui de Kalaat-Djerda qui date de 1670.

Dans l’aire soumise à la suzeraineté des tribus arabes, un processus analogue se vérifie. Grâce à la tranquillité plus constante, des groupes de cultivateurs, à coups de mahboubs et de piastres et contre moutons ou bétail, arrachent la glèbe à leurs maîtres. Les instruments notariés dressés à cette occasion sont dits hodja arbïa et c’est grâce à ces documents que nous savons quel fut du XVIe au XVIIe siècles le patrimoine des descendants des Hilaliens, dilapidé ensuite progressivement par eux sous tous les modes possibles. A force de constituer des habous, de vendre aux Fréchich, aux Ouled-Bou-Rhanem ou à d’autres, les Ouled-Yagoub en arrivent à ne plus posséder un pouce de terrain au Sud d’Haïdra et du Djebel-Bel-Hannech. Ils sont désormais des intrus. Les Ouled-Ouezzez les pressent au midi. Ils émigrent donc, peut-être par bandes, et ils se recasent en Friguia. Les Ouled-Smir, Ouled-Sbaa, Ouled-Ali ne se conduisent pas autrement. Les Ouled-Ali cèdent leurs terres du Sers aux Mernissa des Ouled-Ayar qui les repassent plus tard aux Beni-Rezg, etc. Les Ouled-Sbaa entrent dans cette voie les derniers. Ils ne commencent leurs aliénations aux Majeur et aux Zlass qu’un peu avant l’an 1800 et ils les continuent pendant tout le XIXe siècle.

Cette reprise du sol par acquisitions successives de morceaux distincts a une conséquence qu’il faut noter. Le jeu naturel des ventes oblige plus d’une fraction à se séparer des gens de son sang. Les Haracta d’Algérie ont ainsi un détachement entre le Zelfane et Thala bien loin du corps principal. Chez les Majeur, comme nous l’avons vu, les trois bradas, Fouad, Chaquetma, Ouled-Mehenna, et même les fractions secondaires, sont disloqués : Les Ouled-Khelfa des Ouled-Mehenna sont, les uns au Nord autour du Koudiat-El-Halfa et de l’Oued-El-Hathob, les autres au Sud vers Djilma. Les deux groupes ont acheté aux Ouled-Sbaa. Ici, une cause subsidiaire de désagrégation a été pour chaque fraction le besoin d’avoir du terrain à la fois dans le Tell et dans la Steppe, ou tout au moins en deux régions différentes pour mieux parer aux variations climatiques. Les tribus sont donc restées plus compactes quand leur installation s’est produite en bloc par la force que lorsqu’elle a eu lieu à prix d’argent (Sud du Haut-Tell) ou qu’elle a dû dépendre de locations comme dans la zone domaniale Téboursouk-Gafour.

Au point de vue juridique, le premier stade de l’appropriation, celui qui s’effectue par groupes humains assez importants, se constate par des titres d’ensemble couvrant des lieues de pays. A la seconde phase, marquée par une spécialisation plus intense entre sous-groupes, répond une espèce de prolifération des actes. Des hodjas concernant des surfaces plus restreintes sont rédigées. Elles se réfèrent expressément à la hodja primitive qui reçoit alors le nom de hodja oumm (hodja mère). Enfin, quand la propriété par familles se substitue à celle par sous-fractions, les hodjas offrent une multiplication corrélative. Ce système de bouturation est général et les exceptions ne sont souvent qu’apparentes. Chez les Haouafedh des Ouled-Ali des Fréchich, on ne voit guère que des titres particuliers. Mais ces mêmes Haouafedh possèdent un acte global visant le Zelfane qu’ils prétendent leur avoir jadis appartenu. Nous en concluons que les Haouafedh, établis dans le Zelfane au début du XVIIIe siècle lors de la naissance des premières hodjas, le quittèrent pour chasser les Ouled-Bou Rhanem des alentours d’Haïdra. Comme ce sra était meilleur, les Haouafedh se l’attribuèrent d’emblée par familles et lorsqu’on songea aux hodjas on en confectionna immédiatement du degré le plus avancé.

La propriété familiale se dégagea assez vite en certains endroits plus fertiles ou mieux défendus contre les razzias. Elle est assez ancienne sur la Hamadat de la Kessera, chez les Ouartane, et là où verdissaient des olivettes et des jardins. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle était assez répandue dans la zone friguienne, puisque les multiples parcelles confisquées sur les Ousseltia dans les Robas et à Siliana étaient détenues par des particuliers tant selon la tradition que d’après ce que suggère leur petitesse et leur dispersion. Ces parcelles avaient probablement pour origine des achats. D’autres propriétés individuelles résultaient au contraire du démembrement ou plutôt du partage de propriétés familiales.

Quant au Bey, il ne semble s’être dépouillé d’aucun de ses domaines du Haut-Tell avant l’année 1800, sauf en ce qui regarde le habous de Lorbeus et celui de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid (Henchir-Khalled) mentionné dans un titre de 1768. Mais au cours de la seconde moitié du dernier siècle, le Gouvernement fait cadeau de l’Henchir-El-Abiod du Roba-Ouled-Yahia au marabout Si Ahmed ben Abdelmelek. Il abandonne à des Algériens divers fragments des sraouate de Téboursouk et dans ce même canton il habouse en 1883 l’Henchir-El-Harich au bénéfice du Collège Sadiki, tandis que des favoris étaient avant le Protectorat gratifiés du Krib et du Gafour. Il se crée ainsi plus d’une propriété individuelle sans l’intermédiaire des étapes précédemment décrites.

Dans ce bref aperçu de l’évolution de la propriété depuis le XVIIe siècle et dans l’exposé analogue que nous avons consacré à la Steppe des Fréchich et des Majeur[392], beaucoup de traits sont identiques. Seulement, au sein du Haut-Tell, contrée plus fertile, la marche a été plus rapide, surtout dans la zone friguienne, ce qui atteste l’influence du milieu géographique en une matière où les facteurs historiques furent prépondérants.

3o L’état actuel de la propriété

Le présent porte la trace non équivoque de ce passé peu éloigné et le Haut-Tell nous offre encore maintenant deux types de propriété. Dans l’un, la propriété individuelle munie de titres assez récents (achats, partages, héritages) est à peine tempérée par une indivision entre très proches parents ayant pour but de diminuer les frais généraux. Dans l’autre, des titres familiaux assez vieux embrassent aujourd’hui des dizaines de personnes cousines à un degré ignoré, tandis que certains copropriétaires n’ont aucune hodja pour étayer leurs droits. Dans ces conditions, il est difficile de savoir si la terre dont jouit chaque intéressé correspond à sa part telle qu’elle découlerait du jeu des règles successorales, règles d’ailleurs impossibles à déclancher faute d’arbres généalogiques remontant un peu en arrière. La première classe de biens se note là où la culture des céréales est assez intense, c’est-à-dire dans les portions suffisamment mises en valeur de la zone friguienne du Haut-Tell. Elle comprend d’ordinaire des domaines de moyenne et de faible grandeur, assez convenablement exploités au point de vue indigène. Sises en général hors de la Friguia, les propriétés de la deuxième catégorie sont surtout vouées à l’élevage et se ressentent des coutumes divagantes des pasteurs. Si chaque mâle réserve à son orge ou à son blé toujours le même lopin, il ne lui confie pas du grain chaque année, car le climat s’y oppose. La possession est donc discontinue dans le temps, car les jachères sont livrées à la vaine pâture de tout le monde ou tout au moins de tous les copropriétaires indivis. La grande propriété est une conséquence de cet état de choses qu’elle contribue à entretenir.

Les limites inscrites dans les titres sont flottantes et souvent inapplicables. Imprécision harmonique avec l’esprit indigène et la langue arabe, mais qui a également sa justification dans la grande quantité d’espace libre. Puisqu’il existait plus de terres qu’on n’en pouvait utiliser, à quoi bon fixer des contours rigides ? Ces tares se rencontrent plus souvent en dehors de la Friguia que dans la zone où une culture constante a fini par mieux éclaircir les droits de chacun. A quel point elles gênent ou empêchent les transactions, c’est sur quoi il est superflu d’insister. Et de cette incertitude on ne voit pas très bien le terme, car, pour immatriculer, le Tribunal mixte immobilier exige des précisions de titres et de fait matériellement impossibles à fournir, notamment dans la moitié non friguienne du Haut-Tell. Aussi, le caïdat de Téboursouk accuse-t-il seul une proportion satisfaisante de terres immatriculées (38.000 ha. sur 143.000), ce qui est en relation tant avec la bonté du sol et l’état de la culture qu’avec de vastes propriétés d’origine domaniale. Mais le caïdat du Kef n’a que 6.500 ha. immatriculés sur 327.000, celui de Tajérouine 7.300 sur 250.000, celui des Ouled-Aoun 2.000 sur 123.000, celui des Ouled-Ayar 1.150 sur 158.000. Dans le Tell des Majeur on en a 2.400 sur 115.000 et dans le Tell des Fréchich 690 sur 198.000.

Au premier rang des latifundia se placent naturellement les biens habous ruraux qui, au dire de quelques personnes, égaleraient en Tunisie le tiers du territoire. L’évaluation paraît exagérée. Elle est en tout cas complètement erronée pour le Haut-Tell. Les habous publics n’ont jamais été bien développés dans cette contrée et la colonisation a absorbé presque tout ce qu’ils contenaient d’utilisable. Ils comptent aujourd’hui seulement 100 hectares dans le caïdat de Tajérouine, 140 chez les Ouled-Aoun, rien dans l’ex-Bled-El-Arab. Ils ont il est vrai 4.000 hectares dans le caïdat de Téboursouk et autant dans le caïdat du Kef, mais c’est grâce aux deux habous de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid et de Lorbeus, ou plutôt à ce qui en subsiste (respectivement 3.800 et peut-être 2.500 ha.) après le prélèvement opéré sur chacun d’eux pour la colonisation.

Quant aux habous privés, il est difficile de les dénombrer avec exactitude. Ils sont rares dans l’ex-Bled-El-Arab, ce qui est en rapport avec le caractère plus indépendant et plus sauvage du pays et de ses habitants : (Tell des Fréchich 500 ha. Tell des Majeur 1.000, Ouled-Ayar 900 ha.). Les membres des tribus en question, vivant à leur manière, ne redoutaient en effet ni les spoliations du prince, ni l’application des normes successorales coraniques réservant une part d’héritage aux femmes, craintes qui sont la cause de la plupart des habous de notre Afrique du Nord. Dans l’ex-Bled-Et-Trouk, les habous privés sont en plus grande quantité : (8.000 ha. chez les Ouled-Aoun, 8.500 dans le caïdat de Tajérouine, 5.500 dans celui du Kef et 16.000 dans celui de Téboursouk). En somme, les habous ne revêtent une réelle importance que dans cette dernière circonscription où ils équivalent au septième de la superficie. Ils n’embrassent qu’un cinquième chez les Ouled-Aoun, un trentième dans le caïdat de Tajérouine, un trente-huitième dans celui du Kef où ils sont massés dans la banlieue de la ville et au Sers. Parmi les plus considérables, en dehors des habous susvisés de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid et de Lorbeus, citons le habous de Kalaat-Djerda aux Ouled-Sidi-Mahammed-ben-Khalifa des Zeghalma (1.963 ha. immatriculés).

Il existe aussi quelques grandes propriétés particulières. Dans le caïdat du Kef, l’Henchir-El-Adissi a 1.200 hectares. Dans le caïdat de Tajérouine, l’Henchir-Sedd-El-Yhoudi couvre 3.000 hectares, l’Henchir-Zbida 2.000, etc. Mais, d’une part, les habous privés sont aux mains de multiples dévolutaires et, d’autre part, les propriétés privées sont le plus souvent dans l’indivision. Aussi, si l’on essaye de déterminer ce que possède réellement une seule personne ou une seule famille à l’exclusion des cousins, on n’a plus devant soi des superficies très fortes. Dans le caïdat du Kef, en 1906, sur 23 cheikhats, 8 seulement enregistrent des individus tenant directement et entièrement plus de 100 hectares et tous ces privilégiés en bloc ne sont pas plus de 13. L’un a 1.500 hectares, deux autres ont 500 hectares chacun, un en a 300, quatre en ont 200, les cinq autres ont entre 100 et 200 hectares. Aux Ouled-Aoun, sur 20 cheikhats, il n’y en a que cinq inscrivant des propriétaires de plus de 100 hectares. Un Crésus se glorifie de 1.250 hectares, deux autres de 500, puis on tombe à 180 hectares, à 130 hectares, etc. Aux Ouled-Ayar, il n’y a que deux cheikhats sur 18 où l’on recense des propriétaires pourvus de plus de 100 hectares. Le plus riche de ceux-ci a 250 hectares, celui qui vient immédiatement après 150. Ici, le sol est beaucoup plus morcelé que dans les précédentes circonscriptions. Aux Ouled-Aoun, la petite propriété comporte encore de 10 à 60 hectares ; chez les Ouled-Ayar-Guebala elle va de 5 à 40 ; chez les Ouled-Ayar-Dahara de 5 à 30 ; à la Kessera de 2 à 20. Ce dernier chiffre est celui que l’on note dans la banlieue du Kef. Chez les Fréchich septentrionaux chaque individu ne déploie pas son action particulière sur plus de 50 hectares et c’est à peine si quelques-uns exploitent 100 hectares. Chez les Majeur du Nord les petites propriétés effectives (moins de 50 hectares) moyennes (de 50 à 100 hectares) grandes (plus de 100 hectares) sont respectivement dans la proportion de 5, 4 et 1. La prépondérance de la petite propriété chez les Ouled-Ayar-Dahara et à la Kessera se marque bien par ce fait que la moitié des cultivateurs travaillent le sol eux-mêmes sans khammès. Dans ces cantons les limites des champs sont indiquées soit par une bande non labourée, soit par une traînée de pierres. L’amour de la terre demeuré intact chez les paysans berbères a gagné les fils des envahisseurs arabes. Quel que soit encore le semi-nomadisme de maints éléments de la population, ceux-ci sont attachés à la glèbe par leurs fibres les plus intimes surtout dans les régions de petite et moyenne propriété qui sont aussi les meilleures pour la culture.

Cette affection s’est consolidée au fur et à mesure que le sol prenait plus de valeur par suite de l’accroissement de la population et de la sécurité poussant à soumettre à la charrue des superficies plus vastes ou jusque là négligées. En 1881, dans la région du Kef on estimait l’hectare de 45 à 60 francs selon qu’il s’agissait de plaine ou de sra, prix qui tombait à 10 ou 20 fr. chez les Majeur et à 5 ou 6 fr. chez les Fréchich. Aujourd’hui, ces évaluations ont triplé, quadruplé ou même sextuplé. Parallèlement, s’enflait le taux des locations. Vers 1881 il était de 4 fr. l’hectare dans le Nord du Haut-Tell. Ailleurs, et notamment chez les Fréchich et les Majeur, la terre ne se louait pas, le propriétaire en cédait temporairement et gratis l’usage à qui obtenait son agrément. Vers 1890, en Friguia, les locations passèrent à 10 fr. l’hectare. Elles sont maintenant à 12, 15 et même 20 fr. l’hectare sur les sraouate ou dans les endroits irrigables. Chez les Majeur du Tell, à partir de 1900, on a commencé à répudier l’antique coutume et à exiger un loyer d’environ 2 fr. Si la progression du prix des terrains a augmenté le capital foncier, celle du montant des locations n’est pas très heureuse, car, les agriculteurs n’ayant pas amélioré leurs procédés, le rendement à l’hectare est le même qu’auparavant.

Parmi les indigènes du Haut-Tell, 55 % sont de petits cultivateurs à la tête d’un lopin d’une dizaine d’hectares et d’un modeste bétail. Prolétaires de tout ordre, khammès ou journaliers n’ayant à gouverner qu’un âne et quelques chèvres, atteignent environ 40 %. Au-dessus de cette masse, surnagent quelques personnes aisées (5 %) parmi lesquelles peu sont réellement riches. Normalement, le tiers de la population demande de novembre à mai le plus clair de sa subsistance au laitage et à des herbes ou racines (mauves, jeunes pousses de qtaf, bulbes, etc.). Lors des campagnes agricoles déficitaires comme celle de 1908, beaucoup de petits propriétaires, démunis d’approvisionnements et de capitaux, vendent ou engagent leurs biens et grossissent plus ou moins temporairement l’armée des mangeurs de végétaux, tandis que leurs dépendants, privés des avances et des payes accoutumées, tombent au rang des miséreux. C’est dans la zone non friguienne que la proportion des prolétaires est la plus élevée (de 45 jusqu’à 60 %). Au contraire, en Friguia et surtout sur les sraouate, petits agriculteurs et khammès ont une vie meilleure à cause des récoltes à la fois moins précaires et plus rémunératrices. Mieux vaut être khammès au Massouge que maître d’une méchia à Foussana ou Bermajna. C’est aussi dans les sraouate qu’il y a le plus de gens dans l’aisance (20 % autour du Kef), c’est-à-dire excipant d’une fortune de 9 à 10.000 francs. Sont considérés comme riches ceux qui vantent au moins 20.000 francs de meubles ou immeubles et de ces privilégiés il n’y en a pas toujours un par cheikhat. Dans la portion friguienne du Haut-Tell quelques gens cossus peuvent s’enorgueillir de 300 à 400.000 francs. Pour fixer les idées, voici comment se présente, monnaie sonnante exceptée, l’avoir des six indigènes les mieux pourvus des Ouled-Aoun :

Nature des biens 1 2 3 4 5 6

Hectares de terres 1.250 500 500 180 130 100

Bovins 75 60 25 40 25 30

Chevaux 30 25 15 10 4 3

Moutons 400 300 300 50 250 150

Chèvres » » 200 » » »

Chameaux 25 » » » » »

Maisons 2 2 1 2 1 1

Jardins 3 2 1 1 1 1

Dans la région du Ksour des Ouartane un gros agriculteur recense 1.500 hectares, 150 bovins, 65 chevaux, 130 moutons, 50 maisons dans le village, 5 jardins. En dehors de la Friguia, nul n’approche de pareils chiffres : sauf une ou deux notabilités aucun indigène n’a pour plus de 40 à 50.000 francs de bien. Dans tout le Haut-Tell l’argent est plutôt rare. Sauf le caïdat du Kef, peut-être n’en est-il pas d’autre renfermant dix personnes disposant de 10.000 francs liquides. Les gains réalisés sont aussitôt convertis en terres, en antichrèses, en maisons, moulins, boutiques, etc. Presque jamais on ne les emploie à des améliorations foncières ou à une entreprise industrielle.

Les indigènes du Haut-Tell comptent pour vivre à peu près exclusivement sur l’agriculture ou sur l’élevage et nous allons examiner maintenant de quelle façon ils se livrent à l’une et à l’autre. Observons néanmoins tout de suite qu’en Friguia la personne aisée s’appuie sur la terre et sur les bovins. Elle aura par exemple 30 hectares de culture, 12 bœufs, 3 chevaux ou mulets, 70 moutons et 8 chèvres. En non-Friguia elle s’appuiera sur les ovins et les camelins. Elle aura par exemple 20 hectares, 4 bœufs, 3 chevaux ou mulets, 250 moutons, 10 chèvres et 30 chameaux. Les fortunes sont donc moins assises dans cette deuxième région à cause des catastrophes soudaines auxquelles est exposé le cheptel.

II

L’AGRICULTURE

1o Les céréales

Tell, hamri et aïtsa, voilà, avons-nous dit dans notre introduction, les trois grandes catégories de sols agricoles du pays. Le tell, argileux, prévaut en Friguia, la aïtsa, sableuse, est très répandue dans tout le secteur méridional du Tell des Fréchich et des Majeur. Le premier est la vraie terre à céréales et surtout à blé. Sa couleur noire ou jaune dénote seulement l’état plus ou moins avancé de l’oxydation des sels de fer, sans impliquer aucune différence de fertilité comme on le croit généralement. Le troisième convient surtout à l’arboriculture. Quant au hamri, il a des qualités intermédiaires.

Le tell conserve aux céréales davantage d’eau que la aïtsa. A pluie égale, l’eau s’infiltrera, en effet, à un mètre par exemple dans l’argile et à cinq dans le sable. Dans ce dernier, elle risque donc de se perdre en partie dans les profondeurs. Elle descend en tout cas plus loin et plus vite. Elle reste ainsi moins longtemps à la disposition des plantes. Vienne un coup de sirocco, la céréale trouvera dans l’argile à portée de ses racines une dose d’humidité suffisante pour lui permettre de résister. Dans l’aïtsa, au contraire, l’eau est souvent trop enfoncée pour que la plante puisse y recourir. Dans une moindre mesure, le hamri se conduit comme la aïtsa. C’est pourquoi les indigènes sèment le blé dans le tell et l’orge dans le hamri ou la aïtsa parce que l’orge se récoltant un mois plus tôt que l’autre céréale est souvent mûr avant que ne se manifestent les vagues de chehili. Notons à cet égard qu’il n’en va pas de même dans la Steppe. Comme dans celle-ci il ne pleut pas assez pour que le sol argileux se mue en tell, la aïtsa est meilleure, sinon absolument, du moins relativement, car les moindres précipitations y pénètrent. De plus, à l’extrême limite de la dessication, le sable cède plus facilement à la plante une partie de son eau de constitution. La valeur du tell, du hamri et de la aïtsa est donc en relation avec la quantité d’eau qui tombe, et se modifie avec elle.

Le tell abonde en humus, en acide phosphorique, en potasse et en azote comme en témoigne le tableau suivant[393] dressé d’après des échantillons recueillis au sein des terres noires des sraouate du Kef et de Téboursouk.

100 de terre brute et sèche renferment : 1000 de terre brute et sèche renferment :

Humus Silice Argile Calc.Calcaire Azote Chaux Magn.Magnésie A. phos.Acide phosphorique Potasse

Kef (jardin) » » » » 1,4 191 7,0 5,3 3,6

Dyr du Kef 0,42 27 38 21,6 1,2 120 1,2 1,2 2,4

Nemcha 0,34 21 19 47,6 3,2 264 2,8 1,5 2,0

Voici encore les résultats d’autres analyses pratiquées en plaine dans les opulentes glèbes noires du Krib ou dans les terres d’alluvions de Zouarine :

Propriété Golay (Krib) Propriété Mouraud (Zouarine)

Pour 1000 1 2 1 2 3

Azote 1,65 1,58 1,5 1,4 1,4

Acide phosphorique 0,48 0,90 1,2 1,2 1,2

Carbonate de chaux 183,00 8,00 355,0 358,0 337,0

Mais, comme nous l’avons signalé, tandis que les sraouate étant tous composés de terrain tell doivent à cette circonstance une certaine unité de contexture, dans les plaines le sol change souvent à brève distance et se montre par endroits très siliceux[394] :

100 de terre brute et sèche renferment : 1000 de terre brute et sèche renferment :

Humus Argile Silice Calc.Calcaire Azote Chaux Magn.Magnésie A. phos.Acide phosphorique Potasse Chlore

Vallée de l’O. Souani 0,5 3,4 71,6 18,4 1,7 99,4 4,0 1,1 3,8 0,07

Plaine de Khalled 0,4 4,8 77,0 11,5 1,1 62,1 » 0,8 4,9 0,14

Si, avec de Gasparin, on qualifie de terres très riches celles qui dépassent 1 pour 1.000 en acide phosphorique, en potasse et en azote, chacun de ces éléments étant envisagé séparément, on concluera des exemples ci-dessus que les sraouate et une bonne portion des plaines friguiennes du Haut-Tell représentent un sol d’élection pour les céréales. Ce sont bien là les loca opulentissima que Metellus admire quand il entre en Numidie[395]. Les régions de Béja et de Mateur si renommées pour leur fertilité sont moins pourvues d’acide phosphorique que le Haut-Tell et ne rachètent leur infériorité à cet égard que par leur pluviosité plus accentuée.

Lorsque vers la mi-septembre le cultivateur voit s’ouvrir la nouvelle campagne agricole, rarement il aura pensé à préparer son terrain. Seuls, quelques indigènes de la région de Téboursouk, la plupart d’origine algérienne, se sont, quelques mois plus tôt, livrés à un labour appelé rebai (printanier) ou encore rebai ech chemsi, parce qu’il aère la terre et lui laisse absorber le soleil (chems). Faute de cette précaution, on est obligé, pour ensemencer, d’attendre qu’il ait plu à suffisance. La date initiale des labours varie donc. Le labour d’automne (octobre et novembre ajmi) est dit bedri[396]. Le labour d’hiver (décembre et janvier ajmi) est appelé mazouzi. Dans les cantons argileux et notamment sur les sraouate, il est indispensable d’emblaver de bonne heure afin que la plante soit déjà haute, vigoureuse, et que son tallage soit avancé, sinon totalement fini, au moment des froids et des pluies intenses, sans quoi, elle risquerait d’être entravée dans sa croissance ou noyée. Même en dehors des sraouate, le bedri est préférable :

Elli ma bedder, ma nedder. Qui ne sème pas bedri n’enmeule pas.

Elli iezraa el bedri iechbaa lel kchem. Qui ensemence bedri gave sa gueule.

Cette réputation du bedri est, neuf fois sur dix, vérifiée par l’expérience, car, à cause de la faiblesse toujours à craindre des précipitations printanières, il y a un intérêt capital à ce que la céréale possède à cette époque le plus grand développement possible. Néanmoins, lorsque l’ensemble des travaux agricoles a été retardé, les indigènes poursuivent les semailles jusqu’au 13 février (fin du mois de iennar ajmi).

Dans les sraouate, les labours doivent être profonds de façon à aider l’infiltration de l’eau. Si l’année est peu pluvieuse, le sol ameubli s’imbibe facilement du minimum qui lui est nécessaire. Si elle l’est extrêmement, ce système diminue en hiver les chances de pourriture et augmente en été la dose d’humidité disponible pour l’entretien de la végétation. De toute manière, il faut sur les sraouate des attelages puissants. Aux Ouled-Aoun et chez les Ouartane, pays de terres grasses et de pâturages, les labours sont exécutés surtout avec des bœufs. Aux Ouled-Ayar, où la glèbe est moins compacte, la majorité des charrues sont traînées par des chevaux ou des mulets. On n’agit pas autrement dans la région de Tajérouine. Dans les sols légers on se sert de charrues tirées par une seule bête ; ce genre d’attelage est dénommé châba. Dans le caïdat de Téboursouk on laboure sur les sraouate avec des bovins et en plaine avec des équidés ou bien encore on procède au labour initial avec des bœufs et au labour de recroisement avec des chevaux. Le labour au chameau n’est guère usité dans le Haut-Tell, cet animal y étant relativement rare, surtout en hiver où on l’expédie dans la Steppe pour lui éviter les frimas. La résistance plus grande offerte au soc par les sols argileux est cause qu’un attelage y retourne une superficie moins considérable que dans le hamri ou la aïtsa. La méchia de terrain est en conséquence plus petite sur les sraouate qu’en plaine[397].

Les indigènes ne connaissent guère comme céréales que l’orge et le blé, l’avoine n’ayant pour ainsi dire pas encore immigré dans le Haut-Tell et le maïs y étant lié avec l’irrigation, sauf en certains endroits très mouillés des sraouate. Le plus souvent, l’ensemencement de l’orge est conduit de front avec les derniers labours préparatoires pour le blé[398]. Le blé tendre (farina des arabes), amené dans le Haut-Tell par les colons, n’a pas encore pris place dans les cultures indigènes. Relativement délicat, il redoute, semble-t-il, de s’élever au dessus de 500m d’altitude à cause du gel. D’autre part, il n’aime pas les sols trop épais. C’est donc une céréale de plaine. Le blé dur plus rustique est la vraie céréale des sraouate. Il y en a une douzaine de variétés ayant chacune des qualités et des besoins spéciaux :

El ardh el hamri teslah lel guemha el hamiri. La terre hamri convient au blé hamiri.

El ardh es souda teslah lel guemha el ajini. La terre noire convient au blé ajini.

Ou el ardh el bidha teslah lel guemha es souri. Et la terre blanche convient au blé souri.

Le sbouai préfère des terres demi-fortes. Le biskri réussit dans les zones d’épandage des rivières, car il est peu sensible à la rouille, comme d’ailleurs le mahmoudi qui est le blé des dépressions à terre et atmosphère humides.

Dans le secteur friguien du Haut-Tell on jette par hectare d’orge 160 et par hectare de blé 130 litres de semence[399]. Dans les plaines on se contente parfois de 120 litres de blé. Ces doses sont celles que l’on emploie également dans le Tell Septentrional[400]. La Friguia, qu’elle soit au Nord ou au Sud de la Medjerda, témoigne ainsi à cet égard d’une réelle unité. Dès qu’on a franchi le Fedj-Et-Tamer, le climat étant plus sec, l’hectare ne peut plus supporter des quantités aussi fortes : à moindre pluie, moindre semence. Dans la région du moyen Mellègue on n’enfouit plus que 120 litres de blé par hectare et 130 d’orge, chiffres qui baissent respectivement à 100 et 120 chez les Ouled-Ali et Naji des Fréchich et dans le Tell des Majeur pour tomber dans la Steppe limitrophe du Haut-Tell à 60 et 80. En même temps se modifie le quantum des terrains consacrés au blé et à l’orge. Le blé végétant plus tard a davantage besoin d’eau. C’est une céréale de Friguia et de sraouate. L’orge, dont la révolution est plus rapide, a moins à craindre la sécheresse. Elle convient donc à la Steppe et à la bande intermédiaire entre la Steppe et la Friguia. Dans le caïdat de Téboursouk et chez les Ouled-Ayar du Nord on cultive un peu plus de blé que d’orge. Dans le reste de la Friguia les deux céréales s’équivalent à peu près, mais avec une légère supériorité pour l’orge. Dans la zone non friguienne, l’orge toujours plus répandue représente en général les deux tiers des ensemencements de céréales. C’est ce que démontre le tableau de la page 338[401].

Avant 1881, les emblavements n’atteignaient qu’un total modeste, contrariés qu’ils étaient par les troubles permanents et le nomadisme. Depuis le Protectorat, la tranquillité publique instaurée, les voies de communication améliorées et la population accrue ont déterminé une extension énorme des emblavements comme l’atteste le tableau ci-après relatif au Contrôle civil du Kef :

Emblavements moyens en hectares de céréales par périodes

CAIDAT DU KEF CAIDAT DE TAJEROUINE

Ouargha El Mor Nebeur Bahra pl. du Kef Sers Rhorfa O.-Souani Lorbeus Zouarine Abida Ouartane Charen O.-Bou-Rhanem Zerhalma

1881 4.000 7.000 5.000 4.000 7.000 2.000 1.400 600

1882-1886. 7.000 8.000 6.000 5.000 8.000 3.000 2.500 1.000

1887-1891. 8.500 7.500 6.000 8.500 } 4.000 3.500 1.500

1892-1896. 7.500 10.000 8.500 7.000 10.000 4.000 1.800

1897-1901. 12.000 9.500 8.000 12.000 4.400 2.000

1902-1906. 9.000 14.000 10.500 10.000 14.750 4.800 5.140 2.500

1907-1910. 7.600 34.500 10.000 8.800 8.750 4.200

43.000

Haut-Tell. — Emblavements de céréales par régions

1907-1908 1908-1909 1909-1910

Hectares de Hectares des deux céréales Hectares de Hectares des deux céréales Hectares de Hectares des deux céréales

Blé Orge Blé Orge Blé Orge

réussis non réussis réussis non réussis réussis non réussis

Massif Ouargha 1.180 1.350 7.060 1.580 2.140 140 2.710 2.420 3.280

Massif du Kef[402] 3.300 3.900 4.870 3.950 4.930 250 6.590 5.440 870

Caïdat de Téboursouk 11.420 8.600 6.760 8.780 8.680 2.530 10.020 9.070 1.220

Plaines centrales 5.520 7.060 17.510 12.010 17.030 700 19.570 18.840 5.540

Ouled-Aoun 7.250 8.510 16.170 10.930 10.520 80 7.720 11.280 7.000

Ouled-Ayar du Nord 2.610 2.060 4.320 3.050 2.660 950 4.670 4.250 1.050

Ouartane 4.330 5.290 2.850 4.120 4.900 290 6.620 6.830 1.350

Bordure Nord-Est 650 790 2.170 1.860 2.010 190 2.640 2.920 2.140

36.260 37.560 61.710 46.280 52.870 5.130 60.540 68.050 22.450

Zone friguienne 135.530 104.280 151.040

Ouled-Ayar du Sud 2.950 3.600 6.400 3.360 4.410 520 2.020 1.860 6.590

Charen 2.490 4.200 3.320 2.900 3.890 140 2.160 3.180 4.910

Ouled-Bou-Rhanem 540 1.430 8.380 2.670 3.380 0 2.930 4.090 3.820

Zerhalma 130 630 4.210 1.240 1.800 310 1.080 1.960 1.900

Majeur du Nord 1.540 3.950 17.150 4.150 5.630 5.080 3.850 6.200 7.950

Fréchich du Nord 2.030 2.420 12.680 4.050 6.040 3.590 4.830 7.210 4.980

9.680 16.230 52.140 18.370 25.150 9.640 16.870 24.500 30.250

Zone non friguienne 78.050 53.160 71.620

En Friguia, les ensemencements ont doublé ou presque triplé en surface depuis trente ans. En non-Friguia, les progrès ont été encore plus accentués : la superficie livrée aux céréales a triplé chez les Majeur du Tell, quadruplé chez les Charen, sextuplé chez les Ouled-Bou-Rhanem et les Zeghalma. Au fond, les bons pays ont moins gagné que les autres, car, malgré l’état social ingrat, la richesse du sol y excitait à la culture dès avant 1881, tandis qu’en dehors de la Friguia les possibilités agricoles étant inférieures pesaient de tout leur poids sur les habitants, de concert avec l’insécurité, pour les maintenir dans l’état pastoral. De ce qui précède, et de ce que nous avons indiqué à propos de la démographie, il résulte que dans le Haut-Tell les cultures se sont, dans les six derniers lustres, plus développées que le chiffre de la population. Celle-ci a donc vu ses conditions de vie devenir plus favorables et en non-Friguia elle a demandé de plus en plus sa subsistance à l’agriculture de préférence à l’élevage. Toutefois, une différence sensible se révèle toujours entre la partie friguienne et la zone non friguienne du Haut-Tell, puisque dans ces dernières années les ensemencements ont envahi dans l’une de 100 à 150.000 hectares et seulement de 50 à 75.000 dans l’autre. Malgré que les deux régions aient une étendue quasi égale, la Friguia a donc deux fois plus d’hectares de céréales que la non-Friguia. C’est là un commentaire éclatant de ce que nous avons dit de la moindre pluviosité de celle-ci. Il n’est pas moins digne d’attention de savoir quelle proportion du sol est cultivée dans l’un et l’autre territoires :

1909-1910

Surface totale en hectares Boisements en hectares Hectares cultivés Hectares non cultivés et non boisés

Friguia 794.000 279.000 151.000 364.000

(35,1 %) (19,1 %) (45,8 %)

Non Friguia 631.000 246.000 71.000 314.000

(38,9 %) (11,2 %) (50 %)

Que si l’on fait abstraction des peuplements ligneux, en Friguia on ensemença en 1909-10, le 29, 3 pour cent des terrains non boisés et en non-Friguia, le 18,4 pour cent. Mais, parmi les superficies non forestières, il en est beaucoup de rocailleuses et d’absolument impropres aux céréales. C’est ce qui explique que les Ouargha, chez qui le plancher forestier couvre 70.000 hectares, n’emblavent que 8.500 hectares. En revanche, chez les Ouartane, seuls 4.000 hectares ne paraissent pas susceptibles d’être mordus par le soc. Il en découle que plus du tiers du canton accueille du grain. Or, une des pratiques de l’agriculture indigène est la jachère annuelle ou même bisannuelle afin de laisser reposer la glèbe puisqu’on ne la fume pas. Dans certains pays qui sont d’ailleurs aussi les plus peuplés (Ouartane, Ouled-Ayar du Nord, Téboursouk, etc.), la charrue ne peut donc guère être mise en œuvre sur beaucoup plus d’hectares qu’aujourd’hui, à moins d’augmenter les risques de perte[403]. En non-Friguia, il y a davantage de marge. Les Ouled-Bou-Rhanem, par exemple, ne cultivent que le 14 pour cent de la partie non boisée de leur périmètre. Mais, ici, il faut compter avec la pénurie des pluies.

Si la progression des surfaces ensemencées a été générale depuis 1881, et ce en rapport avec le changement social, elle ne s’est pas manifestée d’une façon régulière, mais par une série d’à-coups qui sont en relation avec l’allure plus ou moins propice du climat selon les années, en relation également avec la quantité de semence disponible. Plus encore que les emblavements, la récolte est sujette aux vicissitudes atmosphériques (sécheresse, sirocco, grèle, etc.), exerçant une action tantôt assez bénigne comme en 1908-09 où les hectares non réussis n’arrivèrent en Friguia qu’à 4 % et en non-Friguia qu’à 18 % de l’ensemble, tantôt terriblement ruineuse comme en 1907-08 où manquèrent en Friguia 45 % des cultures (max. Ouargha 73 %) et 66 % en non-Friguia (max. Ouled-Bou-Rhanem 82 % et Zeghalma 84 %).

Ainsi, du Nord au Sud, de la Friguia à la non-Friguia, et du Haut-Tell à la Steppe, vont empirant les possibilités agricoles. En Friguia le blé est prépondérant ou très fréquent, les céréales occupent un quantum important de l’étendue du pays et la proportion d’hectares perdus est relativement faible. En non-Friguia où d’ailleurs il y a plus de terres légères et où on est obligé de semer plus clair, l’orge prédomine nettement, les céréales cèdent le pas à l’élevage et la proportion des hectares manqués, même en bonne année, est toujours considérable.

En dehors des facteurs climatiques, contribuent à restreindre ou à anéantir les récoltes les vers blancs et les invasions de sauterelles et surtout de moineaux. Ce dernier se reproduit en masse dans les endroits broussailleux comme le Frech de Zeriba et de là il s’élance sur les cantons à céréales, s’attaquant au grain encore laiteux. C’est à sa façon un nomade qui règle ses pérégrinations sur la maturation de l’orge et du blé. On le voit parfois s’établir en bandes entre une plaine et un sra. S’abattant d’abord sur l’orge de la plaine qui est plus avancée, il se précipite ensuite sur celle du plateau pour retourner à la plaine y picorer le blé et regagner plus tard le sra afin de s’y repaître du froment tardif des régions hautes.

Plaines et sraouate ne sont pas toujours isochrones en matière de récoltes. Quand les pluies ont été très copieuses, la plaine fournit davantage ; sinon, c’est le sra qui est plus généreux. D’une manière générale, le sra est préférable, car, lorsque l’année est très mauvaise, seul il procure quelque chose. En non-Friguia, les plaines se conduisent le plus souvent comme des steppes : Tajmout, Bermajna et Foussana se comportent comme la plaine de Kairouan et n’ont guère une récolte que tous les quatre ou cinq ans, notamment en ce qui regarde le blé.

L’accroissement des emblavures semble devoir continuer encore quelque temps, soit grâce à des défrichements, soit par des jachères moins longues. Mais cette progression ne saurait être éternelle et en tout cas elle s’effectue dès maintenant au détriment de l’élevage auquel elle retire de plus en plus de terrains. Le moment va donc venir, s’il n’est déjà sonné en quelques cantons (Ouargha, Ouartane, etc.), de prendre un contact plus intime avec le sol et de demander davantage à un même champ. Mais, pour obtenir plus que les six quintaux à l’hectare que l’indigène appelle bonne récolte[404], il faudrait qu’il se livrât à des pratiques exigeant plus de soins et aussi plus de fatigue. Association du travailleur et du propriétaire avec répartition en nature, absence de capitaux d’exploitation, peines réduites au minimum, ni fumure, ni améliorations foncières, ni constructions spéciales, telles sont les caractéristiques de l’exploitation indigène. L’abîme existant entre ces habitudes et celles de la culture savante, n’est pas près de se combler. Dans le Haut-Tell, sauf exceptions, nos protégés n’ont adopté ni la charrue française, malgré l’appât d’une réduction au dixième de l’impôt achour, ni les labours rebaï qui font disparaître le pâturage et entraînent un double loyer du sol au compte de la culture qui suivra. Encore bien moins sont-ils près de se plier aux besognes, roulages, hersages, etc., grâce auxquelles on combat en Beauce et en Brie la pénurie des pluies, et dont les procédés retour d’Amérique sont aujourd’hui vulgarisés sous le nom de « dry farming ». Pour contrebalancer la précarité des précipitations, surtout en non-Friguia, les indigènes n’ont recours en somme qu’à l’irrigation ou à l’épandage, lesquels ne sont pas spécialisés dans les oasis où la Steppe comme on a tendance à le croire[405].

2o Les cultures irriguées et l’arboriculture

Dans les garaats, selon l’époque de leur assèchement, on sème céréales d’hiver ou bien maïs, sorgho ou pois chiches et, grâce à l’imbibition du sous-sol, on a d’ordinaire de superbes moissons sans engrais ni repos annuel, car on ne redoute pas l’épuisement d’un sol qui renouvelle sans cesse sa couche superficielle. Près de Mactar, les quelques hectares de la Garaat des Ouled-Khezem pourraient être dessalés en les draînant par un ravin annexe de l’Oued-Haroun. En favorisant l’infiltration, la culture modifie la physionomie lacustre des garaats. L’El-Gouriat étant peu utilisée avant 1881, l’eau, raconte-t-on, s’y attardait pendant des mois. Actuellement, on y laboure environ 140 hectares et il faut des précipitations vraiment abondantes pour la remplir d’un étang occasionnel.

Quant aux oueds, pour en jeter le liquide sur leurs propriétés, les hommes n’ont eu qu’à en discipliner l’épanouissement naturel ou à le provoquer en obturant les rainures du sol par des barrages (rabta, sedd), auxquels sied mieux le titre de digues de dérivation, car il n’est pas question de retenues d’eau. Extrêmement simples en montagne, ces digues consistent, comme dans les Préalpes d’Europe, en un mélange de pierres, de terre et de fascines dans lesquelles entre ici surtout le genévrier. Rustiques et ne nécessitant aucun frais, ils suffisent à détourner les eaux vives des oueds et ce qui coule dans les ravines après les pluies. Les Ouled-Ayar-Dahara jouissent d’une grande réputation comme bâtisseurs d’ouvrages de ce genre. Les oueds de leur Hamadat descendant sur le Sers sont coupés de rabtas successives au nombre de parfois cinq ou six, et il en est de même sur le pourtour de Zouarine. Plusieurs de ces sdoud enfoncent des fondations dans la roche. En plaine, les digues plus puissantes sont, comme sur l’Oued-Sguiffa, édifiées en strates superposées de terre et de branchages formant des ensembles épais et résistants dont le type le plus frappant s’admire sur les rivières de la plaine de Kairouan.

Des barrages en maçonnerie, d’un coût respectif de 14.000 et 12.500 francs, ont été installés en 1901 par l’Administration des Travaux publics sur les oueds Sbiba et Guergour. L’Etat avança la somme en exigeant la constitution de syndicats[406] qui rembourseraient en 25 annuités l’argent prêté par le Gouvernement. Mais, tandis qu’à Sbiba on baigne bon an mal an 1.500 hectares, à l’Oued-Guergour l’irrigation ne peut s’appliquer qu’à une centaine. Elle manque même parfois complètement, par suite du colmatage du canal de dérivation par les sables. Les frais de premier établissement ont donc été ici excessifs et grèvent lourdement les intéressés, si bien qu’en 1908 le syndicat de l’Oued-Guergour réclama sa dissolution. On la lui refusa. On ne s’en persuadera pas moins qu’en cette matière il est essentiel que le montant de la dépense soit en proportion du profit qu’on peut en tirer. Le problème à résoudre est beaucoup plus économique que technique. Les travaux d’art et les belles constructions en pierres de taille sont donc à éviter. Le plus pratique est de continuer le système des lits accumulés de terre et fascines, quitte à l’améliorer par les procédés que peut suggérer l’industrie moderne (gabions, encadrements de ciment armé pour des vannes, etc.). Que si l’Etat prétendait absolument édifier des ouvrages magnifiques et dispendieux, il faudrait que l’irrigation n’ait pas à en souffrir. La somme annuelle à payer à l’hectare par les intéressés devra toujours être assez faible pour qu’ils aient un réel intérêt à arroser. Son taux ne sera donc pas proportionnel au capital sacrifié par le Gouvernement, pas plus que les billets de chemin de fer délivrés sur une ligne n’ont leur prix en rapport avec le coût plus ou moins onéreux de celle-ci.

La surface des chrabate du Haut-Tell peut s’élever à environ 9.500 hectares, ainsi répartis :

Hectares

Annexe de Téboursouk 50

(Oued-Thibar, Oued-Remel.)

Contrôle du Kef 5.000

(Sers, Zouarine, Oued-Medeina, Kef, Nebeur, Felta des Ouled-Bou-Rhanem.)

Contrôle de Mactar 2.500

(Kessera, Bargou, plaine de Siliana, Massouge, Hamadat des Ouled-Ayar, Rohia.)

Partie tellienne du Contrôle de Thala 1.800

(Aïn-Hédia, Oued-Sbiba, Oued-Haidra, Oued-Guergour, Oued-El-Hathob.)

Ce tableau montre que dans le Haut-Tell l’irrigation est pratiquée sur des superficies bien moindres que dans la Steppe puisque rien que dans la banlieue de Kairouan, le périmètre des syndicats des Oued-Zéroud et Merguellil est égal à 10.000 hectares. Elle pourrait être poussée davantage par la création de barrages sur des rivières comme l’Ousafa, le Sarrath, etc. Elle a cependant assez d’importance pour mériter quelques développements. Certains oueds ou sources (Oued-Massouge, Aïn-Hèdia, Oued-Médeïna), arrosent à la fois des céréales et des vergers. Ailleurs, on a des chrabate consacrées au blé ou à l’orge et qui, parfois trop humides, s’exagèrent en sortes de marais (centre du Sers et de Zouarine, etc.). Très appréciées dans la partie friguienne du Haut-Tell, les chrabate revêtent plus au midi une valeur particulière. Dans les plaines de la non-Friguia, l’irrigation est un peu comme dans la Steppe la condition sine qua non de la récolte.

Zone d’épandage de l’Oued-Horhihir, de l’Oued-El-Alleg et de l’Oued-El-Ma, la Felta des Ouled-Bou-Rhanem est une Beauce ou un désert selon que ces gouttières ont abrité un instant un flot vivant ou bien sont demeurées à sec. L’inondation ne se produit malheureusement pas tous les ans (1902 et 1903 oui, 1904 et 1905 non, 1906 oui). En 1903, trois fois se rua la vague fécondante et l’on eut alors des moissons merveilleuses atteignant jusqu’à 80 pour 1. Mais en 1904 et 1905, le rendement fut nul ou à peu près. Plutôt qu’une distribution régulière des précipitations, ce que l’on désire ici, c’est qu’elles se concentrent en un ou deux gros orages susceptibles de gonfler les oueds. Même dans les années pluvieuses, les terres irriguées se reconnaissent aisément à la mine plus florissante de leurs céréales. Dans la Felta, les Ouled-Bou-Rhanem sèment assez de maïs pour que cette céréale figure dans leur alimentation soit sous forme de purée (hasida), soit sous celle de pains où entre du froment. Sur l’Oued-Horhihir on se sert de l’eau avant qu’elle n’arrive dans la Felta. Autour de l’ancien bordj d’El-Meridj, qui date de 1863, la zmala de spahis, postée là pour surveiller la Kalaat-Senane et les tribus tunisiennes, arrosait environ 1.000 hectares[407].

La plaine de Rohia est aussi une felta qui commence après la réunion des oueds El-Aoud, Babbouche et Sguiffa. Les eaux pérennes de ce dernier y baignent 500 hectares environ, tandis que les crues des oueds Sguiffa et Babbouche s’y épanouissent sur une surface infiniment plus considérable. Même remarque pour la plaine de Sbiba où l’oued, issu du Garjouma et des sources de Sidi-Khalifa, centuple ou davantage lors des grosses pluies son débit habituel.

Les crues des oueds ont certaines conséquences regrettables que nous avons signalées au chapitre VI. Mais elles ont aussi des effets heureux qu’on ne constate guère en France. La somme de bien qu’elles déterminent est infiniment supérieure au mal, puisque grâce à elles plusieurs milliers d’hectares sont de temps en temps submergés par une eau limoneuse qui les fertilise. C’est grâce à l’irrigation et aux inondations que les plaines de Rohia et de Sbiba échappent à l’emprise de la Steppe. Ce sont les eaux sorties de la Friguia ou des sraouate qui conquièrent chaque année au Tell cette marche steppienne où parmi les salsolacées verdît, même en été, un beau fourrage, minette, ray-grass, polygonées, etc.[408].

Si les hectares de céréales irrigués dans le Haut-Tell ne sont pas très nombreux, en revanche, pas de vergers, pas d’olivettes qui n’aient dans l’arrosage la base même de leur existence. Jardins ou oliviers en terre sèche comme à Draa-Tammar de Kairouan ou à Sfax sont ici inconnus. Ceux du Haut-Tell coïncident avec les décherats dont ils utilisent les sources et dont ils constituent des dépendances, banlieue verte non inférieure à 400 hectares au Kef, à 60 hectares à Nébeur, à 27 hectares en bas de Medioula du Bargou, etc.

Les jardins ou vergers indigènes (sènia) consistent essentiellement en carrés de légumes (navet, oignon, ail, piment, poivron, fève, carotte, tomate, courge, pastèque) au-dessus desquels s’élèvent, çà et là, des arbres fruitiers (grenadier, cognassier, figuier). Il y a quelques cerisiers au Kef. A Aïn-Chett, on trouve quelques noyers et on en admirait jadis dans la Hamadat des Ouled-Aoun à Aïn-Zouza (pour Aïn-Jouza). Le Bargou se distingue par ses pêchers dont les fruits renommés dans tous les alentours mûrissent en septembre. A la zaouïa de Sidi Abdelmelek, on contemple quelques cédratiers. Des essences d’ornement s’offrent par endroits : frênes (dardar) à Zeriba, à Aïn-Mzetta, à Djebba, ormeaux au Bargou, micocouliers (guigueb) à Téboursouk et à la Kessera, peupliers blancs, etc. Employés pour faire des plats à couscous ou pour coffrer les galeries de mines, ces grands arbres tendent à disparaître. La sédentarisation augmente l’effectif des jardins. Durant ces dernières années, il s’en est créé beaucoup soit en plaine grâce à des puits (Sers, etc.), soit le long des rivières (Sbiba, etc.). Sur quelques points, les vergers jouent un véritable rôle économique. A la Kessera où l’on ne dispose que de peu de terres à céréales, le jardinage, les oliviers et l’apiculture sont les principales ressources de la population. Au Bargou, les multiples jardins échelonnés dans le lit de l’oued rapportaient aux villageois au moins autant que leurs céréales du Roba-Ouled-Yahia. Pourtant, la science maraîchère est dans l’enfance. L’eau, mal utilisée, se perd souvent sans profit. Toutefois, au Bargou, le captage des eaux pour Tunis a privé les indigènes non seulement du superflu, mais encore d’une partie du nécessaire. Les arbres fruitiers y périclitent et plus d’un habitant quitte la pioche pour s’adonner au colportage.

Dans le Haut-Tell, la vigne n’est qu’un accessoire insignifiant (au maximum 80 ha. de vigne, dont environ 75 dans les régions du Kef et de Téboursouk) presque entièrement aux mains de colons européens et surtout siciliens. Cependant, dans la plupart des jardins arabes, on en recense quelques pieds soit en plaine (Sers, Sbiba), soit en montagne comme à la Hamadat des Ouled-Ayar (Décherat-El-Ousseltia) et à Nébeur où l’on cultive de petits vignobles à peu près à la façon de l’Europe. On en retire un raisin de choix qui se vend jusqu’à Tunis et avec le produit duquel est payé presque tout l’impôt. Les vignobles arabes sont d’ailleurs rares, non seulement dans le Haut-Tell, mais encore dans toute la Tunisie : les exemples précités n’ont guère leur équivalent qu’à Rafraf près de Bizerte ou à Djerba.

Quant aux oliviers, en voici le tableau par circonscriptions :

Noms des régions Nombre d’oliviers

Imposés du Kanoun Jeunes plantations Sauvages

1o Friguia :

Caïdat de Téboursouk 53.800 1.225 3.675

Caïdat du Kef 29.000 1.150 550

Bordure N.-E. du Haut-Tell 26.000 » »

Caïdat des Ouled-Aoun 22.800 2.050 6.650

Caïdat des O.-Ayar moins la région de la Kessera 4.800 750 11.150

2o En dehors de la Friguia :

Khalifalik de la Kessera 22.000

Caïdat de Tajerouine 1.000 50 350

Tell des Fréchich et des Majeur 600

160.000

Avec ses 160.000 oliviers, le Haut-Tell se présente comme une des régions de Tunisie les plus mal pourvues à cet égard. C’est qu’en effet cet arbre, caractéristique de la côte orientale, est dans l’intérieur infiniment moins répandu, qu’il s’agisse du Tell septentrional (région de Bizerte exceptée), du Haut-Tell ou de la Haute Steppe. Dans le Haut-Tell lui-même, les olivettes, sortes d’annexes des décherats, sont en relation non avec la pluviométrie, mais avec l’habitat humain. Les décherats étant plus nombreuses dans la zone friguienne, c’est là par suite que l’on compte le plus d’oliviers. La partie la plus sèche du Haut-Tell, celle où l’on s’attendrait à noter le maximum de ces arbres en est, au contraire, quasi démunie, tout simplement parce qu’elle manque presque de villages. Une autre conséquence est que les 7/8es des oliviers de notre région sont distribués en onze groupes qui cadrent avec les plus gros centres indigènes (voir carte no 12).

Téboursouk 38.500

Au Djouggar 21.500

La Kessera 15.000

Bargou 13.500

Le Kef 12.500

Ellès 10.000

Bez 8.000

Dougga 7.000

Nebeur 5.000

Aïn-Bent-Saidane 4.300

Mansoura 4.000

Dans le Haut-Tell, l’olivier est traité comme les essences fruitières ordinaires. Il est irrigué comme elles, soit qu’il pousse en pieds isolés au milieu de grenadiers ou de figuiers, soit qu’il s’assemble en olivettes. La règle est générale et s’affirme même là où ces dernières n’accompagnent pas une décherat (Aïn-Slimane du Massouge, etc.). A défaut de source, l’humidité vient d’une rivière. Les oliviers de Mansoura sont dans le lit même d’un oued, ceux de la zaouïa de Sidi Abdelmelek de Siliana (1.000 arbres) s’arrosent par une dérivation de l’Oued-Lakhmès. Aussi, les oliviers du Haut-Tell ne rappellent-ils en rien ceux du Sahel. Plantés au hasard et sans qu’une main experte les ait émondés ou façonnés, ils se touchent presque les uns les autres et deviennent très élevés avec des troncs énormes. On n’est pas dans une olivette, mais dans un mail (Téboursouk, Nébeur, etc.). Si le spectacle est pittoresque, les arbres sont mal aérés dans un milieu trop humide, favorable aux maladies, et notamment à la fumagine. Depuis 1884, l’olivette de la Kessera envahie par cette hamra ne procure même pas en moyenne un litre d’huile par arbre[409]. La zaouïa de Sidi Abdelmelek a fait tailler par un sfaxien les oliviers qu’elle possède dans la zone inférieure ; vers le village, il faudrait non seulement élaguer, mais supprimer.

Carte 12. — Répartition des cactus, des oliviers et des zones d’épandage

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Comme dans le oasis, et contrairement au Sahel, on pratique entre les oliviers des cultures de fèves ou d’orge. Loin d’être le roi unique de l’olivette, l’olivier y est parfois un hôte dédaigné. Le cas s’est vu à Téboursouk de gens ayant loué des olivettes domaniales ou habous avec le seul but d’y faire des céréales, et pour que ces oliviers soient entretenus par les locataires qui pourtant jouissaient des fruits, il a fallu que l’Administration y veille avec attention. Insouciance d’autant plus significative que Téboursouk fournit une huile meilleure, dit-on, que celle du Kef. L’olivier n’est donc pas très en vogue dans le Haut-Tell et le nombre des jeunes plantations y est minime.

Dans notre chapitre VII nous avons parlé des oliviers anciens soit romains, soit de date postérieure, retombés depuis à l’état sauvage. A Zeriba, on en recense 500 contre 3.200 accordant de l’huile. Dans le cheikhat des Ouled-Znag (rives de l’Oued-Ousafa en aval de Ksour-Uzappa) la proportion est inversée : 3.700 oliviers inféconds contre 520 à peine capables d’être imposés. Notons que ces vieilles olivettes délaissées sont d’ordinaire des olivettes de terre sèche. Leurs vestiges sont précisément le plus communs en des points où la culture des céréales n’apparaît pas comme très sûre. Tantôt on découvre en terrain plat (vallée de l’oued Khalled ou Frech de Zeriba), des survivants de plantations aux lignes encore reconnaissables. Ailleurs, et c’est le cas de Gafour, les oliviers s’aperçoivent dans les dépressions où ils profitent des eaux de ruissellement. En montagne, c’était la culture en terrasse, comme en Provence, avec murettes pour épauler les terres et garder l’humidité. Au Char, au Djebel-Serdj, au Djebel-Ech-Chehid et au Garjouma de Sbiba, paliers et oliviers (oliviers et chênes-lièges dans l’Oued-Fernane de Zeriba) sont la plupart du temps encore en place. Les uns et les autres ne demandent qu’à être consolidés ou greffés et débarrassés de la broussaille. Cette œuvre de rénovation a été commencée par les colons au Gafour et sur le versant du Haut-Tell qui descend à la plaine de Bou-Arada. Les gens du Bargou pourraient trouver dans des reconstitutions de ce genre un dédommagement au dépérissement de leurs jardins.

Quoi qu’il en soit, non seulement les vergers, mais encore les oliviers actuels du Haut-Tell dépendent strictement de l’irrigation. Qu’il s’agisse d’arbres ou de céréales, l’importance de celle-ci est attestée soit par un jeu assez savant de séguias, soit par l’existence d’un statut coutumier[410]. Au Kef, à Téboursouk, à Sbiba, on compte comme à Kasserine par oujba (laps de douze heures) ou par fraction d’oujba. A la Kessera, la oujba est dite aléma. Pas d’aïguadier. Au Kef et à Téboursouk, on se base sur l’appel aux fidèles que lance le mouedzen du haut de la mosquée au moment des cinq prières musulmanes réglementaires. A la Kessera, on considère la longueur de l’ombre d’une pierre signal (guemira). D’autre part, l’eau de chaque petite source est spéciale à telle ou telle sous-fraction et celle de l’Aïn-Soultane est divisée par groupes ou sous-groupes ethniques.

En ce qui concerne l’arrosage des céréales, les branches du réseau supérieur de l’Oued-El-Hathob du Nord, rameau septentrional de l’Oued-Zéroud, permettent des constatations intéressantes. Sur l’Oued-El-Aoud, affluent de gauche de l’Oued-Sguiffa, fonctionne un syndicat de fait qui épanouit l’eau de cette rivière sur plus d’un millier d’hectares au moyen de cinq séguias ayant chacune leur nom et dont quatre servent aux Msahla et la cinquième aux Ouled-Sidi-El-Mouelha. Sur les oueds Slèma et Aïn-Ksiba qui forment l’Oued-Babbouche, affluent de droite de l’Oued-Sguiffa, on remarque aussi toute une série d’usagers. Un peu en aval, à Rohia, les parcelles du lotissement furent dès le début (1898) dotées d’un règlement d’eau relatif à l’utilisation des 70 à 80 litres à la seconde que roule l’Oued-Sguiffa lui-même. A la fin de 1907[411], les colons de Rohia furent réunis en un syndicat et l’on compléta à cette occasion le règlement. Cependant subsiste la rivalité entre les gens de Rohia (irrigants d’aval) et ceux des oueds El-Aoud, Aïn-Ksiba et Slèma (irrigants d’amont). En outre, est demeurée dans l’ombre la question de l’indivisibilité du droit de l’eau et de la propriété de la terre et le caractère obligatoire du syndicat n’a pas été posé aussi nettement qu’il aurait été désirable. La législation officielle en cette matière délicate a donc encore des progrès à faire aussi bien dans le Haut-Tell que dans le reste de la Tunisie.

Au Sud de Rohia, sur l’Oued-Sbiba, l’eau est versée par moitiés en deux séguias, celle des Haouachem et celle des Sbitate des Smatha. Jusqu’à ces dernières années, elle était, au sein de chaque fraction, répartie non par hectare ou par jardin, mais par tente. Chaque feu, chaque père de famille profitait d’une oujba. C’était là un souvenir d’un ancien état de choses où la terre et l’eau étaient collectives. Mais, avec l’accroissement de la population, le nombre des oujbas se multiplia au détriment des besoins réels. Depuis 1890, Sbiba ayant vu se construire deux douzaines de maisons près des ruines de l’antique Sufes et des vergers ayant été créés, il fut indispensable de préférer un statut appuyé sur la superficie. A partir de septembre 1905, chaque méchia eut droit à une demi-oujba, les surfaces en jardins ayant l’exposant deux. Pour les petites parcelles, on adopta le gadous (durée de cinq minutes) comme au Djerid. La révolution d’arrosage (dèla) est à Sbiba de 48 jours.

L’irrigation, qu’elle s’applique à des céréales, des vergers ou des oliviers, a certaines conséquences d’ordre général. La plus frappante pour l’homme est le paludisme. Les oueds et les séguias laissent, lorsqu’ils tarissent, traîner çà et là des flaques qui constituent des conditions propices au pullulement de l’Anopheles Claviger, le redoutable moustique porteur de la malaria. Le paludisme se manifeste parfois dès juillet pour ne cesser qu’au commencement de novembre. Il est plus précoce en plaine parce que les rivières y suspendent leur courant plus vite qu’en montagne. Dans le Haut-Tell, Sbiba, Rohia, l’Oued-Thibar, Haïdra ont à ce sujet une renommée fâcheuse. Mais la malaria n’épargne pas les hauteurs. Au Kef elle n’est pas inconnue. A la Kessera, malgré une altitude de 1.025m, on déplore de temps en temps à l’automne des épidémies.

A un point de vue entièrement différent, il sied de signaler combien l’irrigation influe sur la bonne tenue du réseau hydrographique surtout en plaine. A Rohia, par exemple, il existe un enchevêtrement inextricable de ravineaux et de séguias actives ou mortes. Jusque vers 1908 la séguia de l’Oued-Sguiffa franchissait l’Oued-Babbouche pour charrier l’eau au delà de celui-ci. D’autre part, les gouttières vides se colmatent. Les canaux établis de main d’homme attaqués par l’érosion finissent par perdre leur profil plus ou moins rectiligne. Des sinuosités s’y dessinent comme dans les ruisseaux naturels. Il devient dès lors impossible de savoir où passait exactement l’oued primitif. A Rohia, personne ne peut montrer quel est le véritable lit de l’Oued-Babbouche et selon ses intérêts chaque propriétaire affuble de ce titre telle ou telle rainure à sa fantaisie. En saignant les rivières, l’irrigation accentue l’indigence de l’écoulement fluvial et contribue puissamment à sa discontinuité. Mais une forte portion de l’eau ainsi épanchée s’infiltre dans le sol et attend que l’homme aille la quérir par des puits peu profonds (Zouarine, Sers) ou bien elle fuse en aval en sources (Aïn-Saboun de la plaine de Sbiba, etc.). De cette manière, est doublement facilitée l’édification de maisons isolées et la plantation de jardins.

Les cantons à chrabate sont des régions riches. Les habitants des montagnes qui les dominent ont toujours tendu à y prolonger leur action d’autant plus qu’ils étaient en amont les maîtres de l’eau. Les Ouled-Ayar s’avancent ainsi dans le Sers presque aussi loin que les arrosages pratiqués au moyen des eaux de leur Hamadat. D’un autre côté, en tout pays, qui dit irrigations dit collisions. Plus d’une de ces zones fertilisées a été jadis un Bled-El-Baroud (Pays de la Poudre) âprement disputé entre tribus voisines. Ce fut le cas de Rohia réclamée par les Majeur et les Ouled-Ayar-Guebala. Il y a un siècle, le Bey mit d’accord les antagonistes en confisquant l’objet du litige. Il ne lui déplaisait pas d’ailleurs de s’assurer la possession des henchirs de ce genre. A Kasserine, à El-Alem au Nord de Kairouan, comme à Rohia, l’irrigabilité de la terre entraîna sa domanialité.

III

L’INDUSTRIE ET L’ÉLEVAGE

1o L’industrie

Dans le Haut-Tell, l’industrie est encore dans la phase exclusivement familiale. Nous avons vu au chapitre VII comment on utilisait les arbres ou plantes des forêts. L’huile est extraite par des méthodes très inférieures qui ne consentent pas tout le rendement désirable. Dans les décherats à oliviers, on recense en Friguia deux presses à huile à vapeur (Téboursouk) et une vingtaine de presses à traction animale contre sept en non-Friguia[412]. Quant aux moulins à farine, on en trouve trois avec moteur à pétrole au Kef et autant à Téboursouk et à Ebba-Ksour contre un à Tajérouine. Les moulins à traction animale sont à peine plus nombreux : une trentaine dans les villages de la Friguia contre trois en non-Friguia (Thala). Les presses ou moulins actionnés par la vapeur sont entre les mains d’Européens. Sauf les exceptions précitées, la mouture du blé se fait avec des meules à main au sein de chaque famille.

La tonte des brebis est exécutée par les hommes. Les femmes lavent ensuite la laine avec du zebs (plâtre) pour la désuinter, elles la cardent, la filent et tissent les burnous que leurs maris cousent ensuite. Elles confectionnent également des houlis, des couvertures, des tapis. Le tapis de haute laine (qtif) sort des mains des hommes, mais, sauf chez les Fréchich, il n’est pas très en honneur dans le Haut-Tell où il est remplacé par les nattes d’alfa. Avant 1881, on faisait chez les Drid et spécialement chez les Ouled-Djouine de fort beaux tapis. Avec les poils des chameaux on fabrique des sacs appelés gherara où l’on ensache les céréales. Avec la laine mêlée de poils de chèvre, on façonne les longues bandes nommées flidj, dont la réunion constitue la tente. Le paysan s’arrange en somme pour se suffire à lui-même. Ses acquisitions se limitent à des chaussons (bolras), des chemises de toile, des turbans ou chéchias, des étoffes bleues (melhafa) pour l’habillement des femmes. Mais, de même qu’ils cherchent à éviter toute dépense de numéraire pour leur habitation ou leurs vêtements, les bédouins ne songent pas à travailler au delà de leurs besoins en vue de ventes éventuelles. La teinturerie, la ferronnerie, la bijouterie sont exercées par de rares artisans qui ont des boutiques dans les centres les plus importants ou courent les marchés. De même dans les villes, il y a des maçons, des bourreliers, des menuisiers qui font des charrues à la fin de l’été, etc.

Ni mines, ni carrières exploitées par les indigènes. Autrefois, dans certains coins du Haut-Tell, on obtenait du sel par des procédés rudimentaires avant que le Gouvernement ne se soit réservé cette source de revenu. Sur deux points l’argile est employée pour la poterie, à Sidi-Asker de Zouarine[413] et dans les décherats Ousseltia entre le Roba-Ouled-Yahia et le Gafour (voir chapitre III). Mais ces produits sont loin de valoir ceux de Nabeul ou de Djerba.

2o L’élevage

Si les indigènes du Haut-Tell ne s’adonnent guère à l’industrie et à l’arboriculture, il en est tout autrement de l’élevage. Celui-ci dispose d’énormes surfaces (81 % du pays en Friguia et 89 % en non-Friguia en y comprenant les étendues boisées). Mais, en revanche, les animaux sont livrés à eux-mêmes, sans abris, sans soins, sans approvisionnements.

La comparaison entre les deux moitiés du Haut-Tell est à l’avantage du compartiment friguien, surtout en matière de bovins et d’équins. Pour les chameaux et les moutons, la zone non friguienne reprend le dessus à cause de sa moindre pluviosité. Alors qu’en Friguia l’hégémonie est à l’agriculture, en non-Friguia le cheptel, quoique de quantité inférieure, a dans la vie des gens plus d’importance relative. Dans les contrats de mariage des Fréchich et des Majeur, souvent il est question de bétail, tandis qu’en Friguia seul l’argent y sert de contre-valeur à l’épouse. Chez les Chaquetma, des femmes et des jeunes filles gardent les troupeaux.

ÉTAT DU BÉTAIL DU HAUT-TELL EN 1911

Chevaux Mulets Anes Bovins Moutons Chèvres Chameaux

grosse queue queue fine

1o EN FRIGUIA

Massif Ouargha 435 280 255 1.320 28 2.007 3.775 64

Massif du Kef 833 286 735 2.500 75 5.750 5.885 122

Région de Téboursouk 745 869 900 6.425 6.095 » 8.050 62

Plaines centrales du Fedj-Et-Tamer, au Krib 1.577 414 1.447 4.614 750 16.575 9.710 371

Gafour et Ouled-Mennaa 246 56 320 1.070 1.775 » 2.136 540

Ouled-Aoun 1.345 339 1.261 4.241 18.451 » 6.700 158

Ouled-Ayar Dahara 146 51 353 943 6.045 » 2.113 138

Ouartane 950 268 1.520 1.060 2.100 1.279 1.350 359

Totaux 6.277 2.563 6.791 22.173 35.309 25.611 39.719 1.814

2o EN DEHORS DE LA FRIGUIA

Ouled-Ayar Guebala 249 87 1.151 1.800 11.705 neant 6.450 943

Charen 650 190 1.285 704 1.437 797 1.145 189

Ouled-Bou-Rhanem 760 213 265 466 1.101 545 1.384 151

Zeghalma 355 86 228 204 492 350 295 114

Fréchich du Nord (O. Ali et Naji) 710 163 2.500 1.390 5.700 13.200 6.900 770

Majeur du Nord 627 210 2.475 3.075 3.700 14.780 7.000 1.925

3.351 949 7.904 7.639 24.135 29.672 23.174 4.092

Total général 9.628 3.512 14.695 29.812 59.444 55.283 62.893 5.906

Chiffres en dessous de la moyenne

Le chiffre accusé pour 1911 par le cheptel du Haut-Tell ne doit pas être considéré comme quelque chose de fixe, car, de temps en temps s’abattent sur le bétail des intempéries exterminatrices (voir chapitre V). L’effectif de 1911 se ressent de l’hiver 1910-1911, notamment en ce qui concerne Gafour, Téboursouk (bovins) et les Fréchich (ovins et caprins). Dans ce cas, la décroissance n’est que transitoire. Les troupeaux se reconstituent postérieurement. Plus grave est le fléchissement qui résulte des modifications de l’état social. C’est au cours de la décade de 1890-1900 que le troupeau tunisien a été le plus nombreux, favorablement influencé qu’il était par la sécurité des biens et des transactions. Mais cette situation en durant a vu changer ses effets. La tendance à la sédentarisation a amené les indigènes à préférer l’agriculture. Les facilités d’exportation ont agi également dans le sens d’une diminution qui semble définitive et qui ne touche pas de la même façon les divers cantons et les divers genres d’animaux.

1o Les animaux porteurs. — Le Haut-Tell a toujours été un des districts de Tunisie les plus vantés pour leurs chevaux. En 1750, des envoyés du roi de France vont au Kef pour s’y procurer des coursiers[414]. Au début du Protectorat, alors que dans la Régence la plupart de ces animaux sont peu étoffés par insuffisance de nourriture ou présentent des blessures ou des tares, le Haut-Tell offre seul aux Commissions d’achat des bêtes susceptibles d’être acquises pour la cavalerie. Aussi, en 1890, sur les dix stations de monte de Tunisie, six fonctionnent dans notre région : le Kef, Thala, le Ksour, le Sers, Siliana (1885-86)[415] Mactar (1890). Cette dernière est plus tard supprimée (1898), mais d’autres sont installées à Sbiba et à Téboursouk (1899) et à Tajérouine (1905). Encore maintenant, malgré les améliorations introduites à ce sujet par l’Etat dans toute la Régence, le Haut-Tell conserve un rang que seule pourrait lui disputer la Steppe de Kairouan (Zlass et Souassi). Sur les 35.000 équins de Tunisie, le Haut-Tell en a 9.600, sur 1.580 animaux studbookés en juillet 1911 il en abrite environ 400, c’est-à-dire le quart. Des 26 stations de monte existant en 1911 avec 119 étalons, notre région en possède 8 ayant en tout 40 géniteurs. Les stations les plus fréquentées par les indigènes sont celles des meilleurs pays d’élevage : Siliana a 7 étalons, le Sers, le Ksour et Thala chacun 6.

Abstraction faite des mélanges, le cheval de Tunisie[416] appartient à la race barbe. Moins élégant que l’arabe avec lequel il a pourtant des affinités, le barbe avec ses lignes arrêtées et vigoureuses est une excellente bête endurante et sobre. Des différences sensibles se vérifient selon le milieu et la nature des pâturages. Les variétés peuvent se résumer en deux types, le cheval des plaines de la Steppe, moins compact et se rapprochant davantage de l’espèce arabe, et le cheval des cantons montueux du Tell, animal dont les spécimens les plus caractéristiques se rencontrent dans la région que nous étudions. Belle poitrine, large croupe, mais tête lourde et jarrets souvent coudés, les chevaux du Haut-Tell sont solidement charpentés. Plutôt tassés autour du Kef, ils ont aux environs de Thala entre 1m 50 et 1m 60 de taille. On attribue leur forte ossature aux herbages des terres phosphatées. Dans les endroits très montagneux (Ouargha, Hamadat des Ouled-Ayar) des petits chevaux, courts et ramassés, grimpent comme des chèvres dans les rochers et s’apparentent à ce qu’on appelle les poneys des Mogod. Grâce à l’action des étalons arabes des stations de monte, pas mal de chevaux du Haut-Tell, sans rien perdre de la rusticité du barbe, ont plus de distinction et d’harmonie.

Depuis 1881, le chiffre des chevaux a pourtant baissé aussi bien dans le Haut-Tell que partout ailleurs en Tunisie. N’ayant plus besoin de bêtes de selle pour la guerre, pourvus d’étalons par l’Etat, les indigènes négligèrent le cheval. Les poulains sont rapidement vendus à des maquignons ou pour le service de l’armée. On ne s’attache qu’aux juments à cause de leur fonction reproductrice. Si l’on met les anciennes statistiques en regard de celles d’aujourd’hui, on constate que dans maints cantons du Haut-Tell, il y a parfois moins de chevaux que jadis. Les deux bradas des Ouled-Ali et Ouled-Naji des Fréchich, par exemple, chez qui piaffaient 1.370 chevaux en 1896 et encore 1.160 en 1901 sont réduits à 710 en 1911. En revanche, ils ont 2.500 ânes contre 2.075 en 1901 et 1.600 en 1896. Leur stock de mulets est de 160 unités (150 en 1901 et en 1896).

Tandis que le cheval a reculé, le mulet s’est maintenu. Le quadrupède est la monture chérie des chefs et des notables. Sur le sra de Téboursouk il est plus nombreux que le cheval : 869 têtes contre 745. Remarque identique en certains autres cantons montagneux, surtout là où il y a des décherats. Chez les Ouled-Ayar, dans le cheikhat de Bèz, on note 30 mulets et seulement 17 chevaux. Dans le khalifalik de la Kessera, il y a autant des uns que des autres (37 chevaux et 38 mulets). Zeriba (Ouled-Aoun) a 30 mulets contre 20 chevaux. Quant à l’âne, c’est, comme on dit, le cheval du pauvre. Résistant aux privations, capable de lourds fardeaux, il est pour le bédouin un auxiliaire indispensable. Aussi, accuse-t-il plutôt une augmentation, surtout dans les régions montagneuses où les chevaux ont beaucoup diminué.

Le chameau, dont l’aire naturelle est la Steppe, contrastait par trop avec les régions humides et neigeuses de la Friguia et avec les sraouate pour s’y conserver en masse après la disparition des conditions sociales qui avaient motivé son introduction. Avant 1881, les chameaux transportaient tentes et autre matériel lors des migrations des tribus ou encore on les employait à mener au Djérid les céréales qu’on y troquait contre des dattes ou bien on les chargeait de blé, d’orge ou d’alfa qu’on allait monnayer à Tunis. Depuis cette date, l’arabat s’est substituée au chameau là où sont des routes ou de bonnes pistes. Dans la circonscription du Kef-Téboursouk, les 3.800 chameaux de 1896 n’étaient plus que 2.500 en 1900 et 2.000 en 1911. De même, chez les Ouled-Ali et Naji des Fréchich, cet animal a fléchi de 1.800 têtes (1896-1901) à 770 en 1911. Pourtant, le dernier chameau n’est pas encore près d’avoir évacué le Haut-Tell. Si l’on n’en trouve plus qu’une soixantaine tant chez les Ouargha que sur le sra de Téboursouk, là où une bonne partie de la population gîte encore sous la tente, là où le nomadisme est encore en honneur, fut-ce sous la forme d’exodes d’aoûterons, le chameau comme la tente elle-même reste quelque chose de nécessaire.

2o Les animaux de boucherie. — Le porc honni des indigènes n’est élevé que par les Européens. Il est par suite assez rare. Autour du Kef, on en a environ 150 et 700 dans le caïdat de Téboursouk, dont plus de la moitié dans le seul domaine de Saint-Joseph-de-Thibar où l’on se livre à la fabrication des jambons. Bovins, ovins et caprins sont, au contraire, en immense majorité aux mains des indigènes.

Le bœuf du Haut-Tell s’inscrit en général dans la race ibérique. C’est un animal bas sur pattes, mais de corpulence assez forte. Comme le cheval, il est dans les régions à phosphates doué d’une ossature développée. Çà et là des sujets plus élancés évoquent la race d’Aquitaine. Il hante principalement les sraouate ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de l’indiquer. Il y broute en effet les pâturages succulents qu’il affectionne et qui ne lui font pas complètement défaut, même en été. Les environs de Téboursouk s’identifient, pour ainsi dire, avec cet animal puisqu’ils en accueillent à eux seuls 6.500 têtes, presque autant que toute la zone non friguienne du Haut-Tell. L’esplanade du Goraa est pour les bovins un endroit de prédilection. En mai 1905, j’y ai admiré un troupeau de 200 têtes, un autre de 100 et un autre de 50. Il y aurait parfois là m’a-t-on raconté, jusqu’à un millier de bovidés. Sur le plateau Ouartane, il m’a été donné d’apercevoir un groupe d’environ 200 de ces animaux qui sont également répandus sur les sraouate des Ouled-Ayar et des Ouled-Aoun.

Sur les terres grasses et compactes des sraouate le bœuf est la bête de traction par excellence. Si on la compare à la vache de France, la vache de notre région n’est pas extrêmement lactifère, ce qui réside quasi uniquement dans la sécheresse plus grande du pays et la moindre qualité des herbages. Toutefois, les belles prairies des sraouate nourrissent au Goraa, au Dyr du Kef, autour de Mactar, chez les Ouartane, des vaches susceptibles de fournir jusqu’à 10 et même 12 litres de lait par jour, alors qu’en plaine la vache ne laisse traire que 7 à 8 litres au maximum. Il ne serait donc pas très difficile de créer par sélection sur les sraouate des troupeaux de vaches assez laitières pour atteindre un rendement rémunérateur et entretenir une industrie fromagère ou beurrière.

Les ovins du Haut-Tell comme ceux de toute la Tunisie appartiennent à la race barbarine. Bêtes assez hautes avec membres longs et fort squelette ainsi qu’il sied à des animaux marcheurs, leur toison lourde et abondante est un peu rude. Tant comme viande que comme laine ce mouton serait à améliorer pour répondre aux goûts de la clientèle d’Europe. Le tableau précédent atteste que les efforts tentés dans ce sens par l’Administration n’ont pas été vains puisque dans tout un secteur du Haut-Tell (caïdats du Kef, Tajérouine, et surtout Fréchich et Majeur) on a réussi à remplacer plus ou moins complètement le mouton à grosse queue du pays par la variété algérienne à queue fine[417].

Sur les 115.000 moutons du Haut-Tell, celle-ci en réclame aujourd’hui presque la moitié et dans le Tell des Fréchich et des Majeur elle absorbe les trois quarts de l’effectif ovin global. Pour achever l’œuvre, il conviendrait de faire de la propagande dans la portion orientale du Haut-Tell où le mouton à queue fine n’a guère pénétré. Un peu moins résistant à la famine que son congénère à grosse queue pour qui cet appendice constitue une réserve, le mouton à queue fine est, en revanche, plus agile. Il grimpe mieux dans les montagnes, fuit plus facilement le chacal et son accouplement est aisé. En France et à Tunis son prix de vente est plus fort. Mais sur les marchés de l’intérieur où l’acheteur courant est l’indigène, c’est plutôt l’opposé qui se produit. Le Tunisien préfère le mouton à grosse queue auquel il est habitué et dont l’appendice est pour lui une gourmandise gastronomique. Dans cette région située loin de la côte, la consommation locale pèse sur l’élevage. La substitution de la bête à queue fine à la bête à grosse queue ne peut donc être que progressive.

Quoi qu’il en soit de ces observations, le mouton occupe dans la fortune des populations du Haut-Tell une part qui n’est pas négligeable, surtout chez les Majeur et les Fréchich. En dehors de la valeur marchande de l’animal, n’oublions pas que la tonte qui s’exécute d’ordinaire fin avril, et parfois au début de mai sur les sraouate, a dans ce pays une importance particulière. Pour les gens qui n’ont pas d’oliviers, c’est la vente de la laine qui détermine dans l’année les rentrées d’argent initiales. Le lait joue en outre un des premiers rôles dans l’alimentation des indigènes, soit liquide, soit solidifié en beurre ou en fromage. On regrettera donc la baisse énorme infligée au cheptel ovin des Fréchich par les frimas et la sécheresse de 1910. Alors que les Ouled-Ali et Naji possédaient environ 50.000 moutons en 1906, on ne leur en trouve plus que 19.000 en 1911.

Chez les mêmes bradas et entre les deux recensements, les chèvres sont tombées de 36.000 à 7.000 et ce n’est pas là un avantage aussi grand que d’aucuns pourraient le croire. De petite taille et vêtu de longs poils noirs, cet animal est par son lait et sa viande d’un secours notable pour les indigènes. Utilisant des végétaux que le mouton refuse, la chèvre seule permet à l’homme le séjour dans certains cantons déshérités et de plus sa rusticité supérieure à celle des ovins lui consent de vivre sans transhumer.

Etant donné le peu d’empressement des indigènes du Haut-Tell à adopter des méthodes de culture plus scientifiques et la nature intrinsèque de la non-Friguia, il apparaît que le progrès agricole de la région et surtout de sa moitié méridionale doit être poursuivi plus peut-être par l’élevage que par les céréales. Il est en somme logique que les perfectionnements s’attachent à cadrer avec l’allure générale de l’exploitation d’un pays, lorsque celle-ci est solidement basée sur le régime pluvial et les aptitudes des habitants, et il semble plus aisé de modifier les pratiques de ceux-ci en ce qui concerne le bétail qu’en ce qui regarde les céréales. D’ailleurs, le dogme de la supériorité des céréales sur l’élevage et du cultivateur sur le pasteur commence à enregistrer des hérétiques depuis que le prix de la viande s’est élevé en Europe et en Tunisie dans des proportions énormes. Dès 1906, nous écrivions à propos de la Steppe des Fréchich et des Majeur[418] que le mouton n’avait à être sacrifié ni aux céréales, ni à l’olivier et qu’il présentait pour l’économie de la contrée autant d’intérêt qu’eux. Augustin Bernard s’est prononcé dans le même sens à plusieurs reprises[419]. En France, des hommes politiques comme le sénateur Baudin ont attiré l’attention sur l’opportunité de conférer à la production animale le rang qu’elle mérite. En Italie, dans un livre récent, le Chef du Service de Statistique agraire au Ministère de l’Agriculture a osé dire[420] que la Péninsule ensemençait trop d’hectares et qu’il serait plus adéquat aux qualités du sol d’en diminuer le chiffre au profit de l’élevage[421]. Sans compter qu’une des manières d’accroître le rendement des céréales dans le Haut-Tell réside dans les fumures appropriées et que celles-ci ne seront guère possibles à peu de frais pour les indigènes que par l’entretien d’un troupeau nombreux.

Les défauts des éleveurs indigènes sont connus. Leur bétail vit sans frais, mange ce qui s’offre à lui, couche où il peut. Ni provisions, ni abris. Est-on dans une période douce comme température et riche en herbe, le cheptel se multiplie et nul ne songe à réaliser en argent ce qui excède la capacité normale du pâturage habituel. Aussi, vienne la froidure, la neige ou la sécheresse, ces collectionneurs imprévoyants subissent les pertes formidables que nous avons citées à propos de l’hiver. Or, la plupart de ces dégâts sont parfaitement évitables. En premier lieu, les animaux ont besoin sur les sraouate de hangars pour les soustraire aux frimas. L’Etat interviendrait ici avec beaucoup d’efficacité en laissant couper gratis des perches dans les taillis voisins, en attribuant des primes et en déployant tous les moyens de persuasion. Contre la disette, sur les sraouate et dans les merjas des plaines, il ne serait pas trop difficile aux propriétaires dûment stylés de réunir une quantité assez considérable de fourrage. En non-Friguia, il faudrait principalement propager le cactus dans les parties basses, notamment la variété sans épines, abondante à El-Ala dans la Steppe limitrophe. Enfin, dans sa défense de la forêt, le Gouvernement, comme nous l’avons suggéré au chapitre VII, agira sagement en se bornant strictement à la protection indispensable et en s’abstenant de tout ce qui entraverait l’élevage, car celui-ci importe à la prospérité de la contrée au moins autant que l’intégrité des boisements.

Il est véritablement regrettable pour les indigènes que leur religion prohibe le cochon qui réussirait à merveille dans toute la zone du chêne-vert. Sur les sraouate de la Friguia, c’est l’élevage des bovins qui devra être favorisé. En plaine et en non-Friguia, c’est celui des moutons. On y encouragera le développement de la brebis à queue fine. Notons à ce propos que le progrès ne doit pas consister à enfler démesurément l’effectif du troupeau pour obtenir de grasses statistiques. Il y a, au contraire, avantage à borner annuellement le stock fixe à un chiffre de têtes servant de fonds de roulement et dont la nourriture puisse à peu près toujours être assurée par les ressources disponibles en pâturage ou en fourrage. Quant au surplus, il devra être vendu et non collectionné à grands risques, comme aujourd’hui. De cette façon, on s’affranchira des dîmes désastreuses payées au climat et on livrera au commerce le plus de viande possible. Cette organisation de l’élevage rationnellement conçue et vers laquelle il sied d’incliner les indigènes les mettra à même de tirer de leur cheptel le maximum de bénéfice. Elle atténuera la transhumance et éliminera ainsi quelques-unes des mauvaises conséquences de celle-ci.

Notes in this chapter

Note 1 · Faute de recensement proprement dit, ce n’est qu’à travers les rôles de la mejba, impôt de capitation frappant tous les mâles de 17 à 60 ansNote 2 · Il nous a été impossible d’étudier cette répartition par cheikhats, quelques-uns de ceux-ci étant encore ethniques et les autres n’ayant leuNote 3 · Cheikhats de Sra, Mellala, Ferchane, Djeradou et Sakiet.Note 4 · Cheikhats de Gafour Est et Ouest.Note 5 · Cheikhat des Ouled-Ayar-Dahara (Bèz, El-Harat, Maamria, Ouled-Salah, Ouled-Saïd, Ouled-Khezem, Ouled-Hamed-ben-Ali) et cheikhat des Sayar.Note 6 · Cheikhats de Zouarine, Ksour, Sidi-Barkat, Benoua, Koudiat-Chaïr, Aïn-Ksiba.Note 7 · Cheikhats de Oued-Ramel, Guern-El-Alfaïa, Tajérouine, Sidi-Abdelbasset, Sidi-Mtir.Note 8 · Cheikhats de Slata, Felta, Mzita, Kalaat-Senane, Ajerda.Note 9 · Rappelons qu’à l’époque romaine cette région était précisément occupée par de grands saltus impériaux.Note 10 · Mechra El Melki, p. 228-229 et 272.Note 11 · Notons que les étendues rocheuses et les forêts restaient au Gouvernement comme étant des terres mortes non susceptibles d’appropiation.Note 12 · Voir le chapitre IV de la monographie que nous avons publiée sous ce titre en 1906. Ledit chapitre est en date la première étude relative à Note 13 · Nous avons emprunté ce tableau à Malet : Rapp. sur l’extension de la culture du tabac en Tunisie. (Bull. Direct. Agric. et Comm., no du 15 oNote 14 · Voir l’étude précitée de Malet (ibidem).Note 15 · Salluste : De bello Jug., 57. Au XVIIIe siècle, Desfontaines dira de même (Op. cit., p. 79), que les environs du Kef, fertiles et bien cultiNote 16 · Le verbe badara signifie « faire diligence ». Bedri répond à nos adjectifs « précoce, hâtif ». L’année ajmi est en retard de 13 jours sur laNote 17 · En arabe régulier, méchia signifie « bétail », d’où est issu le sens d’attelage de deux bœufs, puis celui de surface qu’une charrue suffit àNote 18 · Voir à cet égard Minangoin : La culture des céréales en Tunisie. (Bull. Direct. Agric. et Comm., 1908, p. 81 et suiv.)Note 19 · Les 100 litres de blé pèsent en moyenne 80 kilos et les 100 litres d’orge 60 kilos.Note 20 · Voir au Journ. Off. Tun. la liste annexée à l’arrêté du Directeur des Finances du 4 février 1911 donnant à propos de l’achour des céréales lNote 21 · Ce tableau offre le chiffre total des ensemencements en hectares, la méchia ayant été considérée égale à 10 hectares. Mais chaque céréale n’Note 22 · Sauf les cheïkhats du Kef, comptés avec les plaines centrales.Note 23 · Dans le caïdat de Téboursouk on cultive chaque année à peu près le quart des terres labourables.Note 24 · L’arrêté du 29 mars 1912 sur l’impôt achour donne comme montant d’une récolte moyenne 6 hectolitres à l’hectare, c’est-à-dire 480 kilos de bNote 25 · Brunhes, dans son livre sur l’Irrigation, ne parle guère, en ce qui concerne la Tunisie, que des oasis.Note 26 · Voir les deux décrets en date du 13 avril 1901 au Journ. Off. Tun. du 20 avril. Le Syndicat de Sbiba compte 220 participants.Note 27 · Castel : Tébessa, II, p. 158.Note 28 · Playfair (Op. cit., p. 193), arrivant à Rohia après avoir passé par Kairouan, Djilma, Sbeïtla, Sbiba, s’émerveille de voir un pays vert coupNote 29 · Un olivier moyen rend 7 litres.Note 30 · Pour plus de détails à ce sujet, lire notre étude sur les Règlements d’irrigation dans le Haut-Tell.Note 31 · Décret du 25 déc. 1907. (Cf. Journ. Off. Tun. du 28).Note 32 · Au début de l’occupation, le caïd de la Kessera, El Borni, avait une roue à aubes horizontales qui tournait hydrauliquement et fonctionnait Note 33 · Cette industrie y est déjà signalée en 1829 par de Filippini, Op. cit., passim.Note 34 · Plantet, Op. cit., II, p. 433.Note 35 · Le chiffre entre parenthèses est la date de création de la station.Note 36 · A propos de l’élevage, lire quelques pages de Sanson : La production animale en Tunisie. (Bull. Direct. Agric. et Comm., 1898, p. 14-34.)Note 37 · Vers 1890, celle-ci n’existait, çà et là, qu’à l’état sporadique. On notait un millier de têtes chez les Ouled-Aoun d’où ce mouton a disparuNote 38 · Op. cit., chap. VI.Note 39 · Par exemple dans son livre en collaboration avec Lacroix sur L’Evolution du nomadisme en Algérie, Alger-Paris, 1906, et dans son étude sur lNote 40 · Valenti : L’Italia agricola dal 1861 al 1911. Publication de l’Académie des Lincei pour le cinquantenaire de la constitution du royaume d’ItNote 41 · L’économiste Einaudi : Progresso agrario ed agro romano. (Corriere della Sera, no du 27 août 1911), commentant cet avis remarquait, à propos
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