INTRODUCTION
Reading edition
(CHAPITRE PREMIER)
LE TELL TUNISIEN — SES DIVISIONS ET SES LIMITES
I
LA FRIGUIA, LE TELL ET LES GRANDES DIVISIONS NATURELLES DE LA TUNISIE
1o Ifriqia et Friguia
Les indigènes distinguent, en Tunisie, trois grandes régions naturelles : la Friguia (on dit aussi Friqia et Friga), le Sahel, le Sahara. La Friqia de la langue arabe parlée est l’Ifriqia de la langue écrite ; la leçon Friga reproduit exactement le latin Africa. La lecture des auteurs ne tarde pas à convaincre qu’Ifriqia se prend en des acceptions diverses et cela assez souvent chez le même écrivain.
Lato sensu, l’Ifriqia « se prolonge depuis Barca, du côté de l’Orient, jusqu’à Tanger le vert du côté de l’Occident..... L’Ifriqia s’étend en largeur depuis la mer jusqu’aux sables qui marquent le commencement du pays des noirs »[3]. Cette Ifriqia d’El Bekri n’est autre que le Maghreb d’Ibn Khaldoun[4] moins les oasis qui sont au delà de l’Areg.
Ifriqia s’offre à nous également avec un second sens un peu moins étendu que le précédent. Dans cette deuxième conception, elle n’est plus que la tranche orientale du Maghreb[5], qui se divise, d’Ouest en Est, en Maghreb el Aqsa (Extrême-Occident), Maghreb el Oust (Occident Central) et Ifriqia. Les limites de cette Ifriqia ne sont pas très nettes. El Bekri laisse Bône en dehors[6]. Edrisi, au contraire, y range la lisière de la province de Constantine (Bône, Miskiana, Bagaï[7]), la Tunisie et la Tripolitaine jusqu’au cap Mesrata. Ibn Khaldoun y comprend non seulement l’Aurès[8], Tébessa[9], Bône, mais encore Bougie[10], la Kalaat des Beni Hammad[11]. L’Ifriqia est en somme pour lui tout ce qui obéit aux Hafsides des deux branches à la fin du XIIIe siècle[12], et pour désigner leurs royaumes il emploie même les termes d’Ifriqia Occidentale[13] et d’Ifriqia Orientale[14]. Celle-ci correspond à l’Ifriqia d’Edrisi, à l’Africa Proconsulaire telle que l’organise Caligula en 87, tandis que l’Ifriqia Occidentale est à peu près la Numidie du légat[15]. Depuis cette époque, l’Ifriqia a perdu, à l’Ouest le Haut-Mellègue et la Haute-Medjerda, à l’Est le pays de Tripoli. Puis, peu à peu, le mot même est tombé en désuétude. Le document officiel où il apparaît pour la dernière fois, semble-t-il, est le traité franco-tunisien du 8 août 1830 : le Bey y est qualifié de « maître du royaume d’Afrique »[16], ce qui implique que dans le texte arabe il y avait Ifriqia.
Ifriqia a encore dans les auteurs un troisième sens beaucoup plus restreint et qui n’a pas été relevé jusqu’ici. Ibn Khaldoun n’entend parfois par Ifriqia qu’une petite portion déterminée du royaume hafside : « El Mostancer..... concéda quatre villages à Kab et à ses enfants. L’un de ces villages était situé aux environs de Sfax, un autre dans la province d’Ifriqia et un troisième dans le Djérid »[17]. Quelques lignes après, Ibn Khaldoun dit que Kalaat-Senane est dans la province d’Ifriqia. Ailleurs, il parle de la puissance qu’El Moezz exerçait « en Ifriqia et à Kairouan »[18]. Dans un autre passage, il écrit, au sujet du caïd Ibn el Hakim « parti de l’Ifriqia, il alla menacer les villes du Djérid »[19]. Dès le XIVe siècle, on distinguait donc dans la Tunisie actuelle : au Nord-Ouest, l’Ifriqia proprement dite ; au Sud-Est, le pays de Kairouan et les villes de la côte ; enfin, tout au Sud, les oasis. Ces divisions que nous surprenons chez Ibn Khaldoun, nous les retrouvons trois siècles plus tard chez Ibn Abi Dinar el Kairouani : « Mohammed-Pacha..... (en 1663) se retira des affaires après avoir assuré la position de ses fils et de ses petits-fils. Mourad Bey, son fils aîné, eut le commandement suprême de l’armée, Abou Abdallah Mohammed Bey, le second, eut le sendjaq de Kairouan, Sousse et Monastir..... son fils Hassen eut le sendjaq d’Afrique (Ifriqia) avec le titre de Bey »[20]. Cette acception réduite est la seule qui ait persisté jusqu’à nos jours sous les formes signalées plus haut de Friqia, Friguia ou Friga et elle n’a pas échappé à la perspicacité de quelques voyageurs.
Qu’est-ce donc au juste que la Friguia ? Il n’est pas très aisé de le déterminer avec rigueur. El Kairouani, après avoir relaté le sens étendu du mot Ifriqia, ajoute : « Pour moi, j’établis que, de notre temps, on entend par Ifriqia la contrée qui s’étend de l’Oued-Et-Tine à Béja »[21]. Les voyageurs européens qui ont mentionné la Friguia ne sont d’accord sur la surface à reconnaître à cette région, ni avec El Kairouani, ni entre eux[22]. Il ne pouvait, d’ailleurs, en être autrement, puisque de nos jours, sauf à l’égard du bled Béja, l’unanimité est loin d’exister à ce sujet entre les indigènes eux-mêmes.
Pour les gens du Nord, la Friguia est la partie septentrionale du Contrôle de Mactar, le Nord et l’Est de celui du Kef, l’Annexe de Téboursouk, le Contrôle de Souk-el-Arba et l’Annexe de Tabarka, le Contrôle de Béja, l’Ouest du Contrôle de Bizerte avec Mateur. Ni les environs de Tunis, ni le Cap-Bon, ni les caïdats de Zaghouan et de Medjez-el-Bab, ni la région de Thala ne sont regardés dans le Nord comme Friguia. En Algérie, à Tébessa et à Morsott, on appelle Friguia la contrée entre le Kef, Kasserine et Zaghouan. Dans le Sud tunisien, on considère aussi comme Friguia le Cap-Bon et toute la région au Nord de Kasserine et de la chaîne de Zeugitane. Quelques indigènes y placent même Kairouan.
Si l’on examine ces appréciations, en apparence contradictoires, on ne tarde pas à discerner qu’elles procèdent, au fond, d’un principe unique. Pour les gens du Nord, la Friguia est essentiellement le pays où des pluies suffisantes assurent annuellement des récoltes régulières[23] ; pour les gens d’Algérie et ceux du Sud, c’est le pays où ils vont moissonner l’été, où parfois, dès le printemps, ils conduisent leurs troupeaux menacés par la sécheresse précoce ; c’est l’Eldorado qui les abrite dans les mauvaises années et les sauve de la famine eux et leurs familles. Dans l’esprit des indigènes, oublieux de l’acception ancienne, le mot de Friguia a cessé de désigner un pays historique pour représenter une grande région naturelle, la région des céréales et des herbages, mais la valeur de cette notion est relative.
Les Tripolitains ou les Ourghamma, habitués à de maigres pâturages et à des rendements très faibles de céréales, sont émerveillés quand ils se rendent vers Kairouan d’y trouver parfois des herbes plus abondantes et des orges ou des blés qui n’ont pas autant souffert que les leurs. Ils ne doutent pas d’être dans la fameuse Friguia. Mais le Kairouanais sait que dans les environs de la capitale et au delà de la chaîne de Zeugitane, le sol donne des récoltes meilleures, et c’est là ce qu’il nomme Friguia. Les Tunisois, en revanche, parlent avec admiration des moissons et des fourrages du bled Béja. La Friguia est pour eux assez loin de leur ville. En dernière analyse, beaucoup de tribus appellent Friguia la portion de Tunisie qu’elles estiment bien supérieure à leur propre domaine au point de vue agricole.
Pour les gens du Sud, la Friguia est ainsi le pays situé au Nord-Ouest d’une ligne qui passerait par Hammamet, Zaghouan, la chaîne de Zeugitane, le massif de Mactar et les djebels Tiouacha, Semama, Chambi et Dernaia. Mais les habitants du secteur ainsi défini réservent l’appellation de Friguia à un périmètre bien plus réduit. Les indigènes du Skarna-Berberou et de Mansoura disent qu’ils vont en Friguia quand ils franchissent les uns l’oued Ousafa pour aller à Mactar, les autres le Djebel-Serdj pour gagner la plaine de Siliana. Il en est de même pour les tribus de la zone frontière au Sud du massif Ouargha, pour les Fréchich ou les Majeur, quand ils se rendent au Kef, dans la plaine de Zouarine ou chez les Ouartane. Les gens de la vallée de l’oued Marouf appellent le Roba Ouled Yahia « Friguietna » (notre Friguia). De leur côté, les habitants de ces derniers pays ont conscience pour la plupart d’être en Friguia. Cette Friguia plus petite, qui est la Friguia par excellence, ne dépasse pas, à l’Ouest, au Sud et à l’Est, Sakiet-Sidi-Yousef, Hammam-Mellègue, Sidi-Abd-el-Basset, Haodh, Fedj-et-Tamer, Djebel-Rouis, Koudiat-Chaïr, Henchir-Mided, Oued-Ousafa, Djebel-Serdj et Bargou. Les habitants du couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs se déclarent immédiatement limitrophes de la vraie Friguia dans laquelle ils rangent le massif du Djouggar et le Gafour. A Testour, on confesse que la Friguia est derrière le djebel Ech-Chehid et le djebel Tounga. Pour les gens de Medjez-el-Bab et d’Utique, la Friguia ne débute qu’à l’oued Zerga et à Mateur.
Carte 1. — Les grandes divisions naturelles de la Tunisie Nous avons tracé d’après une carte du père Mesnage (L’Afrique Chrétienne, Evêchés et Ruines Antiques, Paris, 1912) la frontière Sud de la Proconsulaire, alias Zeugitane, sous les Byzantins. Depuis le Serdj jusqu’à la mer, cette frontière correspond somme toute à celle du Tell en mordant légèrement sur la Steppe là où celle-ci est le moins accentuée. Du Serdj à l’Algérie, la ligne ne cadre plus avec une bordure de région naturelle. Quant à la limite de l’Africa Proconsularis sive Zeugitana et de la Numidia, elle court en Algérie parallèlement et à faible distance de la frontière algéro-tunisienne actuelle. On s’explique ainsi pourquoi le nom de Friguia n’est pas employé dans la colonie voisine.

2o Tell, Sahel et Sahara
Etant donné cette extension de la Friguia propre (voir carte No 1), il y a lieu maintenant de nous demander quel rapport existe entre la Friguia et le Tell. Tell est un mot appliqué depuis longtemps à la partie de la Berbérie riveraine de la Méditerranée. Il se lit déjà dans Ibn Khaldoun et il correspond à une région naturelle. Les Européens l’ont adopté sans en savoir la signification exacte. Ouvrons au hasard un dictionnaire quelconque ; nous y voyons : « Tell » : « colline ». Ce sens se rencontre couramment dans les ouvrages français relatifs à la Berbérie. On le vérifie en Egypte et en Orient avec cette réserve que le tell y est moins une bosse du relief qu’un monticule de décombres provenant de déchets de civilisations antérieures ; mais, en Tunisie, d’une part, les indigènes n’appellent jamais Tell la grande région naturelle du Nord, et, d’autre part, tell n’a pour eux le sens de colline que dans le désert. Partout ailleurs, les Tunisiens qualifient de tell, non pas une forme orographique, mais bien une nature de terrain, comme l’avaient déjà soupçonné Shaw[24] et Carette[25] et, comme l’a assez récemment signalé Verry, dont les indications ont été reproduites par Brunhes.
Pour désigner les divers sols agricoles, les indigènes de Tunisie emploient plusieurs termes qui considèrent soit la teinte du terrain (asoued noir, asfar jaune, hamri rougeâtre), soit sa pénétrabilité plus ou moins grande à la chaleur ou à l’humidité (ardh berda terre froide, ardh hamia terre chaude, ardh kebira terre forte), soit sa constitution proprement dite (tell sol argileux, aitsa sol sableux, ardh bein trabine[26] sol argilo-sableux ou argilo-calcaire). Entre ces divers vocables, existent des correspondances. L’asoued et l’asfar sont des ardh berda ou ardh kebira et représentent des variétés de terrain tell. Le hamri est généralement du bein trabine. La aitsa est une ardh hamia.
Le « tell » est donc, disons-nous, un terrain argileux noir ou jaune, avec les différentes gradations entre ces deux couleurs (jaune foncé, brun, gris noir). L’origine du tell est variable. La plupart du temps ce genre de sol est en relation avec des marnes et s’y superpose, de sorte qu’il semble bien que ce soient ces marnes elles-mêmes qui, travaillées, aérées et pénétrées par la pluie, donnent du tell dans leur couche superficielle. Les marnes noires ou grises sénono-suessonniennes sont surmontées d’une couche de tell noir ou gris (région de Téboursouk, par exemple) ; les marnes jaunes de l’éocène moyen se changent en un tell de même nuance qu’elles (plateau de Mactar, Massouge, etc.). On trouve encore du tell jaune dans l’éocène supérieur du Tellet-El-Graoua, sur la rive droite de l’oued Ousafa (massif de Mactar) et dans le miocène, à la Tella de la Mohammédia, aux environs de Tunis.
Les tells quaternaires s’inscrivent au contraire parmi les terres de transport. Ce sont, en faible proportion, des dépôts éoliens et en grande majorité des produits de ruissellement. Ce tell alluvial se rencontre en abondance dans les plaines du Nord de la Tunisie (plaine de la moyenne Medjerda, plaine du Kef, etc.). Il a en général une couleur jaune marron. Cependant, dans certains bas-fonds assez humides où poussent de nombreuses herbes et où s’accumulent des détritus végétaux, on a du tell noir qui n’est autre chose que de l’humus. C’est ce qu’on vérifie dans les garaats et les merjas. Une des plus vastes étendues de sol asoued en plaine est visible dans la plaine du Krib dite aussi Garaat du Krib et où d’ailleurs ce tell noir a été surtout amené par les oueds descendus du massif sénono-suessonnien de Téboursouk.
Il n’est pas à exclure que la décomposition de roches plus ou moins calcaires ait pu créer du tell en divers endroits, par entraînement des carbonates de chaux dans un sous-sol perméable et maintient sur place du quartz, des phosphates et des argiles résultant de la dissolution des feldspaths[27], le tout agrémenté de débris de feuilles ou tiges herbeuses. Mais ce processus auquel on attribue habituellement la formation des tirs du Maroc Occidental[28], tirs qui ne sont en somme autre chose que du tell[29], ne paraît avoir joué que subsidiairement en Tunisie.
Quoi qu’il en soit de l’origine matérielle du terrain tell, celui-ci est dans une dépendance étroite du climat et notamment de la pluviosité. Toutes les terres argileuses noires ou jaunes de Tunisie ne sont pas, en effet, du tell. Dans la région de Kairouan, par exemple, ni les sols argileux demi-forts de Cherahil, ni ceux beaucoup plus forts d’Abida ne sont qualifiés de tell, non plus que les argiles salées à végétation halophile qui constituent les hériats. Le titre de tell est attribué par les indigènes aux terres argileuses abondantes en herbages et où les récoltes ne manquent pas, aux terres notamment où l’orge et surtout le blé résistent au sirocco grâce à la fraîcheur maintenue dans le sol. Mais pour les imbiber, il faut qu’il pleuve copieusement, et seul est appelé tell le sol argileux qui boit suffisamment d’eau pour en rester imprégné toute l’année. Le tell résulte ainsi de la combinaison d’un élément pétrographique avec un élément climatique. C’est, en définitive, tout sol argileux recevant chaque année une dose de pluie assez considérable pour en être pénétré au point d’accumuler en lui des réserves aqueuses assurant constamment le complet développement normal des plantes annuelles, céréales ou herbages. Devant cette notion essentielle, la question de l’origine géologique reste d’un intérêt moindre. Et de même est relativement secondaire la position topographique proprement dite.
Pour nous borner aux endroits où le mot tell a les honneurs de la nomenclature géographique, c’est-à-dire à ceux où des morceaux de tell se présentent isolés au milieu d’autres terrains, que constatons-nous à cet égard ? Disons tout d’abord qu’une parcelle de tell s’appelle tella تلة (au pluriel tloul تلول) ; un petit tell est un tlil تليل. Dans les forêts de pin d’Alep, le sol est sénonien, et les seules portions cultivables sont formées par l’alluvionnement des oueds. De ce nombre sont, dans la forêt entre les Ouled Yahia et le Gafour, Tlil bou Oka, Tlil Es Sahlaï ; dans la forêt au Nord de la plaine de Zaghouan, Tlil-El-Mokrania ; dans la forêt des Mellita, Tellet-El-Mellita. Tous ces tells sont des cuvettes ou des vallées. Au pied du djebel Serdj, Henchir-Et-Tella est une clairière quaternaire dans la haute brousse en-dessous du village de Zeriba et de niveau avec elle. Ailleurs, Tellet-El-Graoua et la Tella entre la Mohammédia et l’oued Miliane sont des collines. Enfin, il existe des tellas en haut du djebel Sidi-Abdallah-Ech-Chehid et des djebels Mrhila, Selloum et Chambi. Sur cette dernière montagne, Henchir-Et-Tella est à 1.352m le morceau de terrain tell sans doute le plus élevé de toute la Tunisie. Il y a donc du tell à toute altitude, en montagne, en colline, en plaine ou en vallée. Les tells qui sont colline ou plateau sont crétacés ou tertiaires ; les tells de plaine ou de vallée sont quaternaires presque toujours. On ne relève ainsi aucune règle en ce qui concerne la situation orographique. Il est néanmoins évident que la position en montagne, toutes choses étant égales par ailleurs, vaut à un terrain une augmentation de précipitations pluviales par rapport à la plaine.
Quand les tells de montagne couvrent d’assez vastes espaces, ils portent le nom spécial de sra سرا (au pluriel sraouate : سراوات). Ici encore nous sommes obligés de constater une divergence entre l’usage et les dictionnaires arabes. Pour ceux-ci, sra signifie « montagne, cîme ou crête ». Pour nos indigènes, les sraouate sont les hautes terres de culture où la neige séjourne longtemps en hiver, où la pluie abondante imprègne intimement le sol argileux, où les pâturages sont vigoureux et presque permanents, où les récoltes sont plus assurées que partout ailleurs. Le sra, dont les terres froides étalées sur des plateaux ou dans des vallonnements sont le tell par excellence, s’oppose ainsi doublement au djebel qui est plutôt la montagne rocheuse ou encombrée de brousse ou de forêt, c’est-à-dire la montagne ne présentant pas d’intérêt agricole. Parmi les sraouate les plus notables, citons ceux des environs de Téboursouk, le Massouge, le Sra-Ouartane, etc. Dans la province de Constantine, sra est employé par les indigènes dans le même sens qu’en Tunisie. Entre cette ville et Sétif, le territoire des Ouled Abd-en-Nour comporte une division caractéristique en deux parties bien différentes : les sraouate et les plaines à sebkhas[30].
Si, maintenant, nous examinons quelles sont les régions de la Tunisie où sont visibles du tell et des sraouate, nous constatons que ceux-ci, très fréquents dans la Friguia propre, sont encore répandus dans la grande Friguia, c’est-à-dire au Nord et à l’Ouest des chaînes de Byzacène et de Zeugitane et d’une courbe Djouggar-Bir-bou-Regba-Hammamet. Au contraire, au Sud et à l’Est de ces mêmes lignes, il n’y a plus du tout de sraouate et les tellas se font rares pour cesser complètement à brève distance.
Nous voilà donc en mesure à présent de définir le Tell. Celui-ci n’est, en somme, autre chose que la région où, par suite de la nature du sol et de la dose des précipitations, il y a majorité ou abondance de terrain tell[31]. Et si l’on cherche à voir quelle peut être l’extension du Tell, on s’aperçoit bien vite qu’il est identique à la Friguia. En Tunisie, Friguia est le nom habituel du Tell.
Il n’y a donc pas à s’étonner de l’indécision des bornes de la Friguia. Nous verrons, en effet, sous peu, comment le Tell, résultante de deux éléments, l’un stable, le sol, l’autre variable, la pluie, augmente ou se rétrécit selon que cette dernière tombe en quantité suffisante ou restreinte, et l’on comprend aisément au surplus qu’il puisse exister dans la qualification de tell à appliquer à un terrain ou à un canton, des différences d’appréciation, selon que celui qui se prononce est accoutumé à vivre dans un pays de sraouate ou dans une région presque désertique. Il y a là une double cause de variation, selon les années et selon les personnes[32].
Nous avons ainsi en Tunisie : 1o une zone appelée Friguia par les gens du Sud et qui couvre tout le Nord et l’Ouest de la Régence ; 2o au sein de cette zone, une région à laquelle les indigènes du Nord attribuent plus spécialement le nom de Friguia. Sur les deux flancs de cette petite Friguia, à l’Est les caïdats de Medjez-el-Bab et de Zaghouan, à l’Ouest et au Sud la région du moyen Mellègue, les pays des Ouled Bou Rhanem, des Zerhalma, des Fouad et des Chaquetma, le Nord du pays Fréchich forment des territoires de transition qui ne portent pas de nom d’ensemble. Au contraire, la zone voisine de la mer depuis Bizerte jusqu’à Hammamet, le Cap-Bon inclus, est pour ses habitants un Sahel. C’est, qu’en effet, en dehors de la Friguia, les indigènes ne connaissent que deux grandes régions naturelles : le Sahel et le Sahara.
Sahel signifie en arabe « rive »[33]. Ce terme s’applique indifféremment aux bords d’un oued, d’un lac ou de la mer. Il est souvent employé en Berbérie dans le sens de l’italien riviera et il désigne alors certaines parties de la région littorale. En Tunisie, c’est à la côte basse de l’Est qu’est exclusivement réservé le nom de Sahel[34]. Dans sa partie septentrionale, ce Sahel offre quelques altitudes importantes qui pourraient rappeler les Sahels d’Alger et d’Oran : 418m au djebel Kechabta, 637m dans le Cap-Bon. Mais le Sahel méridional est bien moins élevé et n’atteint que 191 mètres en son point culminant un peu au Sud de Djemmal. Cette frange extrême de la Berbérie est relativement sèche, non seulement par rapport à la partie de Friguia dont elle est limitrophe, mais encore en comparaison de certaines régions montagneuses du centre de la Tunisie. Privé de sources et de rivières propres, le Sahel est assez chaud malgré la proximité de la Méditerranée, et son exposition aux coups de sirocco le rend peu propice aux céréales. Ces conditions de climat peu favorables sont compensées par l’avantage de la position au débouché des divers cantons de l’intérieur, tandis que la faiblesse du relief rend les communications aisées. Des villes (Bizerte, Tunis, Sousse, Sfax, Gabès) se sont fondées sur la côte, au point de contact des arrivages de l’arrière pays et de ceux d’outre-mer, et elles ont pu se procurer l’eau qui leur était nécessaire en ayant recours aux provisions liquides de districts continentaux plus ou moins éloignés. Autour de ces centres, la terre a été mise en valeur au moyen des cultures les plus naturelles sous un pareil climat, je veux dire les cultures fruitières. De même que la Friguia est le domaine des céréales, le Sahel est la patrie d’élection de l’olivier. Ce nom et cet arbre s’identifient parfois au point de faire presque perdre de vue la portée étymologique du mot Sahel[35]. De Bizerte à la Tripolitaine, la zone littorale de l’Est renferme l’immense majorité des vergers et des oliviers de Tunisie. La pêche y est prospère et l’huile, en fournissant du fret aux navires, a fait fleurir de tout temps le commerce maritime. Grâce à ces ressources multiples, la bande sahélienne qui n’a pas plus de 10 à 40 kilomètres de profondeur au maximum, abrite les trois cinquièmes des habitants de la Régence, ce qui n’est d’ailleurs pas, parmi les pays méditerranéens, un phénomène unique, témoin la Sardaigne, la Sicile et bien d’autres.
Sahara est un mot qui se rapporte au nom de couleur ashar اصحر qui veut dire « fauve ». Le Sahara est donc par excellence le pays où les tons varient du jaune au rouge avec parfois introduction de blanc, le pays d’où les couleurs sombres, le vert et le noir, sont bannies, le pays en somme où la terre flambe nue sous les rayons du soleil et où il n’y a pas de végétation. Ce vocable ne signifie donc pas une plaine comme on l’a prétendu souvent. L’altitude est toutefois de nature à faciliter la poussée d’essences herbacées ou forestières et une plaine sera, a priori, plus « Sahara » qu’une montagne. Pour les tribus de la Friguia, le pays fauve n’est pas seulement celui qui s’étend au delà des Chotts. Sans contestation aucune, elles rangent Kairouan ou Fériana dans le Sahara, au même titre que Gafsa ou Ghadamès. Précisons : les Ouled Aoun estiment que le Sahara commence au delà du djebel Serdj, les gens de Thala y classent Sbeitla et Kasserine, ceux de Bou-Chebka y inscrivent le pays immédiatement au Sud de la chaîne de Byzacène. A l’exception des régions de transition que nous avons énumérées, le Sahara est, en définitive, pour les indigènes du Nord, tout ce qui n’est pas Sahel ou Friguia[36]. De même, en Algérie où le Sahel rentre dans le Tell, les indigènes nomment Sahara tout ce qui n’est pas Tell[37].
3o Les grandes divisions rationnelles
Friguia, Sahel, Sahara, voilà les principaux compartiments reconnus par les Tunisiens. Il n’est pas possible de les adopter sous cette forme, car ils ont des contours un peu vagues, manquent parfois de nuances et ne tiennent pas compte de certains faits, notamment des modifications introduites ou à introduire par la colonisation. Mais ils posent d’une façon très nette les fondements d’une répartition raisonnée de la Tunisie en grandes régions naturelles. A quelles divisions générales il convient de s’arrêter dans une étude méthodique, c’est ce que nous allons maintenant examiner brièvement.
En Algérie, les géographes sont d’accord pour admettre, à partir de la Méditerranée, l’existence de zones successives correspondant à des doses décroissantes de précipitations atmosphériques. La zone septentrionale, dite le Tell, est celle qui reçoit, bon an, mal an, plus de 400mm d’eau ; la zone méridionale, que d’aucuns persistent à qualifier abusivement de Hauts-Plateaux, est une Steppe où il ne tombe que 200 à 400mm[38]. Enfin, au midi de l’Algérie, une troisième zone enregistre moins de 200mm : c’est le désert. En ce qui concerne la Tunisie, l’intéressant essai de Ginestous[39], établi comme épilogue à ses études sur le climat, a dégagé un des principaux éléments du problème.
En combinant ces résultats avec la façon de voir des indigènes et avec nos propres constatations, nous arrivons à cette conclusion qu’il y a lieu d’adopter en Tunisie une division initiale cadrant avec celle usitée pour la colonie voisine. Nous avons, en effet, également ici, du Nord au Sud, trois grandes régions naturelles qui sont dans l’étroite dépendance de la quantité de pluie annuelle. Comme en Algérie, la région fertile du Nord sera pour nous le Tell. Familier aux Français, ce terme est connu des indigènes encore que ceux-ci ne s’en servent pas d’ordinaire. Maintenant que nous en avons expliqué le vrai sens, il n’y a que des avantages à l’employer de préférence à celui de Friguia presque ignoré des Européens et qu’il échet de réserver pour la Friguia proprement dite. De plus, nous pourrons ranger sous la dénomination de Tell des cantons (caïdats de Zaghouan et de Medjez-el-Bab, régions du moyen Mellègue, de Thala, etc.), que les indigènes du Nord laissent en dehors de la Friguia et où il y a cependant encore pas mal de terrain tell. De son côté, le Sahel varie assez de Bizerte à Gabès pour que nous soyons conduits à joindre au Tell le Sahel septentrional et à réunir le Sahel méridional avec la région naturelle qui se développe immédiatement au Sud du Tell.
Exception faite de la lisière sahélienne, cette seconde zone apparaît aux gens de la Friguia comme plus comparable aux solitudes désertiques qu’aux terres nourricières du Nord. Pour eux, c’est déjà du Sahara. Pour les Européens, au contraire, le Sahara ne commence que passé les Chotts. En deçà, le pays leur semble susceptible d’une certaine mise en valeur ; ils se refusent à l’assimiler aux immensités mornes, sans avenir agricole, qui s’étendent au delà de ces dépressions boueuses, et ils inclinent plutôt à le rapprocher de certains districts telliens. Hérodote obéissait jadis à la même tendance quand il différenciait d’une façon un peu absolue les contrées situées sur les rives opposées du Triton en fixant à ce bas-fond la limite entre les Libyens nomades et les Libyens cultivateurs[40].
Appréciations contradictoires qui s’expliquent par le caractère mixte de la deuxième bande du territoire tunisien. Le ruban qui s’intercale, presque partout en Berbérie, entre le Tell et le désert est, en effet, une contrée de transition qu’au Moyen-Age Ibn Khaldoun a su parfaitement faire ressortir dans sa description du pays des Berbères[41] : « L’espace qui sépare le pays à dattiers des montagnes qui entourent le Tell se compose, dit-il, de plaines dont le climat, les eaux et la végétation rappellent tantôt l’aspect du Tell et tantôt celui du désert. Cette région renferme la ville de Cairouan, le mont Auras[42] qui la coupe par le milieu et le pays du Hodna... La même lisière de pays embrasse aussi le Seressou, contrée située au Sud-Est de Tlemcen... Le Debdou, montagne qui s’élève au Sud-Est de Fez, domine les plaines de cette région. »
A l’instar des indigènes du Tell, les Français d’Algérie appliquèrent quelque temps à cette seconde zone la dénomination de Sahara, puis quand celle-ci eut été réservée au désert, l’usage fit triompher le terme de Hauts-Plateaux[43]. Que ce dernier soit impropre, c’est ce dont nul ne peut douter après la critique faite en 1898 par Augustin Bernard[44].
L’étrangeté de cette expression frappe encore plus quand on veut l’appliquer à la Régence. La moitié au moins de la deuxième région naturelle de la Tunisie (Sahel, pays Zlass, Souassi et Neffet, Bled Regab) ne dépasse guère en moyenne une centaine de mètres d’altitude. Seul, le pays des Ouled Sidi-Tlil, des Ouled Mehenna et des Hamama atteint une hauteur assez appréciable d’environ 600m. La fraction de Tunisie comprise entre le Tell et les Chotts n’est donc pas dans l’ensemble une haute région. Ce n’est pas davantage une région de plateaux. A l’Est, elle se compose de plaines quaternaires avec mamelons travertineux. A l’Ouest, les plaines alluviales sont allongées et encaissées entre de grandes rides montagneuses.
Dans la section algéro-oranaise de la deuxième zone d’Algérie, le terme de Hauts-Plateaux n’engendre guère de confusion, car il correspond rigoureusement à une région de Steppe, à condition toutefois d’en exclure le plateau forestier de Saïda, d’ailleurs très découpé par l’érosion, et aussi le Sersou. La notion orogénique et orographique, d’une part, et la notion steppique de climat et de végétation, d’autre part, coïncident. Mais, vers l’orient, on observe tout autre chose. Les plateaux élevés de la région de Constantine au Nord et à l’Est du Hodna sont des sraouate et, par conséquent, doivent être rangés dans le Tell ainsi que les quelques régions tunisiennes à la fois hautes et plates (plateau de Mactar, forêt de la Kessera, forêt de Bou-Chebka). Il en résulte une équivoque perpétuelle.
L’usage du terme vague de Hauts-Plateaux vicie les publications de la Mission de Tunisie. Lorsqu’un des botanistes de celle-ci nous dit que la flore d’un canton est celle des Hauts-Plateaux algériens, nous n’en sommes pas plus avancés, car nous ignorons si l’auteur a voulu choisir comme point de comparaison les Hauts-Plateaux algéro-oranais (Steppe) ou les Hauts-Plateaux constantinois (Tell). Un auteur après avoir pris Hauts-Plateaux comme synonyme de Steppe, oublie en cours de route la notion d’ordre botanique pour ne se souvenir que de l’idée d’altitude et range dans les Hauts-Plateaux le Kef et Souk-el-Djemaâ, stations telliennes par excellence ![45] Un autre écrivain va jusqu’à y joindre Aïn-Draham[46] (Kroumirie). Un troisième déclare, au contraire, qu’il n’y a pas de Hauts-Plateaux en Tunisie, etc.[47]. Un peu partout, dans les ouvrages où il est question de géographie tunisienne, le terme de Hauts-Plateaux est affiché à tort et à travers pour désigner au Sud de la Medjerda la région montagneuse limitrophe de l’Algérie et l’on y réunit le Kef et Fériana, c’est-à-dire du Tell et de la Steppe[48].
Or, pour l’homme, le caractère essentiel de la deuxième zone de la Berbérie n’est pas d’être plus ou moins haute, mais d’être plus ou moins apte au développement des espèces végétales. Il importe donc de substituer au terme de Hauts-Plateaux celui de Steppe. La Steppe, en effet, peut exister à toute altitude et effectivement en Berbérie il y a des Steppes presque au niveau de la mer (Tunisie Orientale) et aussi à un millier de mètres (Oranie). Tantôt elles règnent sur de vastes surfaces à peu près plates, tantôt elles se déploient dans un territoire à relief accidenté (Atlas Saharien). Pour la bonne tenue de la nomenclature, le terme de Steppe est également préférable à celui de Hauts-Plateaux. Les trois dénominations de Tell, de Steppe et de Sahara sont des mieux assorties et n’éveillent pas des idées disparates. Tell est un mot agricole, Steppe se rapporte à une forme de végétation, Sahara est un adjectif de couleur qui se résout, en somme, comme nous l’avons vu, en une notion de même ordre que celles représentées par les mots de Tell et de Steppe.
Ces explications préliminaires nous permettent de pousser plus loin l’analyse. Le Tell ainsi que le comprennent les indigènes est identique à la grande Friguia et comporte trois sections, à savoir : 1o la Friguia propre ; 2o sur les deux flancs de celle-ci des territoires non classés ; 3o le Sahel tellien. Mais la Friguia proprement dite est sensiblement différente, au Nord et au Sud, à Aïn-Draham et à Mactar. Quant aux cantons telliens qui la bordent, ceux qui sont au Nord-Est jouissent d’un relief atténué, pauvre en eaux et en forêts, ce qui les rapproche du Sahel, tandis que ceux du Sud-Ouest sont élevés et riches en sources et en peuplement d’arbres, comme la partie méridionale de la Friguia. D’un autre côté, le Sahel tellien n’est pas le même à Bizerte ou dans le Cap-Bon. En tenant compte de tous les éléments en présence et notamment des cantons sans affectation spéciale, on est amené à distinguer dans le Tell quelques grands compartiments qui ne sont pas absolument les mêmes que ceux indiqués par les indigènes, mais au sein desquels les divisions chères à ceux-ci ne manquent pas de se retrouver avec leurs traits les plus caractéristiques. (Voir carte no 1.)
II
LES SUBDIVISIONS DU TELL TUNISIEN
Le Tell occupe la partie de la Tunisie au Nord et à l’Ouest d’une ligne qui suivrait la chaîne de Byzacène, le rebord oriental du massif de Mactar et la chaîne de Zeugitane jusqu’à Zaghouan pour, de là, dévier sur Hammamet. Ainsi délimité, il mesure environ 31.000 kilomètres carrés, surface presque égale à celle de la Sardaigne (24.000 km. carrés) et de la Corse (8.700 km. carrés) additionnées et qui est très voisine des dimensions de la Normandie (30.400 km. carrés) ou de la Savoie et du Dauphiné réunis (31.000 km. carrés). C’est la région des sources, des eaux courantes, des céréales, des forêts, des populations sédentaires, des bêtes à cornes. C’est aussi dans sa façade sahélienne une région d’olivettes. Le Tell nourrissait au début de ce siècle environ 765.000 habitants. La densité était de 24,4 assez basse et inférieure à celle des deux îles précitées[49]. Ce fut le principal théâtre de la colonisation romaine et c’est là que les Européens se fixent de préférence.
Le Tell est loin d’avoir partout le même aspect et d’offrir à l’homme les mêmes conditions. Entre cantons limitrophes le contraste est souvent saisissant. Le Tell est une contrée montagneuse que l’allure des plis combinée avec l’érosion a fractionnée en compartiments assez petits qui communiquent malaisément et sont la plupart du temps dissemblables. Néanmoins, ces territoires telliens, si divers entre eux, peuvent, si l’on veut dominer les détails, être associés en plusieurs groupes. Dans la détermination de ces derniers et dans les noms à leur appliquer, nous avons dû nous écarter du classement adopté pour l’Algérie par Aug. Bernard et Ficheur[50], car il est trop exclusivement géologique et trop spécialement algérien. Ces auteurs, ayant pris comme base les deux séries de plissements dites Atlas Tellien et Atlas Saharien, distinguent dans l’Atlas Tellien, au Nord, vers la mer, la zone littorale, et au Sud, vers la Steppe, la zone intérieure, mais ils ne poussent pas ces deux zones jusqu’à la Tunisie. En effet, à l’Est de Bône, de Guelma et de Batna, l’Atlas Tellien disparaît et le relief est formé par l’Atlas Saharien qui vient relayer le précédent[51]. L’Aurès et Tébessa sont telliens et Aug. Bernard et Ficheur ne l’oublient pas, mais ils les décrivent avec la Steppe à laquelle appartient l’Atlas Saharien au droit d’Oran et d’Alger. La notion tectonique est, par conséquent, dans l’Est du département de Constantine en opposition flagrante avec la notion climatique et agricole de Tell et cette antinomie est encore plus accentuée en Tunisie où le relief du Tell est dû tout entier, semble-t-il, à l’Atlas Saharien. En réalité, les deux grandes zones telliennes, si heureusement reconnues par les auteurs précités, tout en cessant comme tectonique dans l’Est de l’Algérie, se continuent, au point de vue du climat et de la végétation, jusqu’en pleine Tunisie, et c’est là ce qui importe.
Mais ici un nouvel élément intervient. La Tunisie ayant deux façades sur la Méditerranée, la seconde bande tellienne possède, à l’inverse de l’Algérie, un flanc maritime qui coïncide au surplus avec un très notable abaissement du relief et qui est doté de caractères propres. Le Tell tunisien se scinde donc naturellement en trois parties : 1o au Nord de la Medjerda, le Tell Septentrional, riverain de la Méditerranée Occidentale et prolongement de la zone littorale algérienne ; 2o au Sud, en contact avec la Steppe, le Tell Méridional, bien différent suivant qu’on le considère vers l’Algérie ou vers la mer. A l’Ouest, c’est un Haut-Tell qui continue véritablement la zone tellienne intérieure de la colonie voisine. A l’Est, au contraire, on a un Tell Inférieur dont le relief assez atténué baigne ses dernières pentes dans les flots de la Méditerranée Orientale[52]. (Voir carte no 1.)
A la lisière du Tell Septentrional et Méridional, la vallée de la Medjerda paraît, à première vue, une dépression sublittorale homogène et continue, bordée sur toute sa longueur d’affleurements triasiques et ouvrant le pays d’Ouest en Est comme la vallée marocaine de l’oued Innaouen-Sebou et comme celle du Chélif. On est donc tenté d’y voir une région naturelle et de la classer tout entière dans la zone littorale du Nord. Mais les trois cantons que traverse le fleuve en Tunisie sont loin de se ressembler. De Ghardimaou à Pont-de-Trajan, on a une plaine composée de terres relativement perméables et que la Medjerda n’envahit pas. En revanche, la plaine qui se déroule depuis Testour et surtout depuis Tébourba jusqu’à la mer est une région de terres fortes imperméables où la rivière s’épanche chaque hiver. L’homme profite de ces apports d’eau chargée d’humus, mais il doit lutter contre les divagations de la Medjerda et contre la fièvre. Entre ces deux plaines medjerdiennes, le pâté montagneux qui va de Testour à l’Oued-Zerga et à Pont-de-Trajan est une sorte de pôle répulsif. Le chemin de fer s’y est engagé, il est vrai, à la suite du fleuve, mais au prix d’un tunnel et de six ponts et sur ce trajet il n’est doublé par aucune route. Pour aller d’Algérie à Tunis, on a toujours défilé au Nord par Souk-el-Khémis, Béja et Oued-Zerga, ou au Sud par Téboursouk et Testour. Il n’y a donc pas d’unité entre les trois cantons medjerdiens, tandis qu’il existe des motifs d’ordre climatique et, par conséquent agricole, pour ranger dans le Tell Inférieur la plaine d’aval et dans le Tell Septentrional la plaine d’amont et la région de l’Oued-Zerga.
1o Tell Septentrional
Le Tell Septentrional, grâce à son relief assez accentué exposé sans intermédiaires au vent pluvieux du Nord, est la région la plus humide de Tunisie. Aïn-Draham reçoit plus de 1m 50 d’eau et, bien que la dose décroisse d’Ouest en Est, Béja, Mateur et Bizerte enregistrent encore des tranches annuelles de 650mm. Ces pluies mouillent, depuis la Seybouse en Algérie jusqu’aux abords de Bizerte, une bande homogène de grès numidiens (éocène supérieur) à laquelle succède, en arrière, un ensemble montagneux où dominent marnes suessonniennes et sénoniennes ou trias et qui est encadré de deux plaines quaternaires (plaine de la moyenne Medjerda au Sud-Ouest, plaine de Mateur au Nord-Est). Enfin, vers le canal de Sicile, l’extrémité du Tell Septentrional présente surtout des grès et des argiles triasiques, éocènes et miocènes (région de Bizerte). Les mêmes formations couvrent sous un climat sensiblement pareil d’assez vastes espaces : les petites régions distinctes sont ici moins multipliées que dans le Tell Méridional.
A la répartition des conditions de climat et de composition du sol répondent trois districts : 1o à l’Ouest et au Nord, une région forestière ; 2o au Sud, entourant la précédente comme une ceinture, une région de céréales ; 3o à l’Est, une région de commerce maritime et de cultures arbustives et fruitières. La première et la seconde sont la portion la plus septentrionale de la Friguia, la troisième est un fragment du Sahel.
La partie occidentale de la bande gréseuse du Nord constitue la Kroumirie qui, tant à cause de son caractère montueux (1.200m au djebel Ghorra) que de ses denses forêts de chênes-lièges, est pour les indigènes du reste de la Régence la montagne par excellence, le Djebel-Djebelia (la montagne des montagnards). C’est le district le plus frais de la Tunisie et le plus vêtu (environ 100.000 hectares de forêts), celui qui fait songer le plus à la France. Les céréales s’y réservent seulement les plaines alluviales et maritimes de Tabarca et des Nefza. A l’Est de la Kroumirie, les grès moins élevés (500m au maximum) et moins arrosés ne donnent plus de celle-ci qu’une réplique affaiblie. Il y a encore là 25.000 hectares de bois composés en majorité de chênes-lièges dans la forêt des Nefza, mais, au delà, la Mogodie n’en possède plus que des bouquets épars. Cette zone héberge une population clairsemée.
Plus riche, plus peuplée, dotée de plus de centres, la région des céréales débute à l’Ouest par la grande plaine alluviale de la moyenne Medjerda, vaguement semblable à un chameau accroupi qui tendrait le cou vers l’Algérie. Ce cou, c’est la Regba. L’épanouissement central porte le nom de Dakhlat. Enfin, à l’Est, avec le bled Kouka, la dépression se coince à nouveau. Serrée entre la Kroumirie et les monts du Kef, cette cuvette close de toutes parts annonce orographiquement les plaines du même genre, si nombreuses dans le Haut-Tell, mais elle reçoit du ciel beaucoup plus d’eau que celles-ci. Ses relations sont plus nombreuses avec Béja qu’avec le Kef et elle constitue avec la Kroumirie une seule circonscription administrative. A l’Est de cette plaine, le territoire montueux habité par les Chiahia, les Amdoun, les Hedil et les Béjaoua, s’orne de pins d’Alep dans ses portions sénoniennes, tandis que les marnes du suessonnien procurent des terres d’excellente qualité. Au Nord-Est, cette région des céréales finit avec la plaine alluviale au milieu de laquelle s’érige Mateur sur un petit témoin sénonien. Cette plaine sert de rencontre à plusieurs oueds qui s’y réunissent et l’inondent parfois avant de se jeter dans le lac Ichkeul. Elle est ainsi comme l’antichambre de la vaste plaine de la Medjerda inférieure.
Au coin Est du Tell Septentrional, le Sahel de Bizerte est une région lacustre et maritime qui s’éloigne des types précédents. Le commerce méditerranéen et la pêche auxquels jadis s’ajoutait la course y sollicitent l’activité des hommes et à cet égard, il suffit de citer Bizerte même, port merveilleux et sûr, alors que la côte n’offre guère d’échancrures depuis l’Algérie et que Tabarca n’est qu’une rade secondaire. D’autre part, les cultures fruitières sont en honneur et l’olivier, représenté seulement dans les autres cantons du Tell Septentrional par quelques milliers de pieds, apparaît ici en nombre (près de 500.000 arbres). La population est plus serrée et les bourgades se pressent à peu de distance les unes des autres, entourées de vergers et d’oliviers. Ce sont là autant de caractères par lesquels le pays de Bizerte se rapproche des environs de Tunis qui sont comme lui un Sahel. Mais, par son humidité et ses pluies fines, ce district est bien la prolongation de la Mogodie. En outre, la Medjerda transforme pendant l’hiver en marais la plaine qui s’étend vers Tunis. Cette entrave aux relations avec la capitale, atténuée aujourd’hui par une route et un chemin de fer, explique la réunion administrative de ce Sahel avec la portion orientale de la Friguia du Nord (Mogodie, Béjaoua, Mateur).
Ainsi compris, le Tell Septentrional a 8.000 kilomètres carrés[53], c’est-à-dire approximativement la superficie des Basses-Alpes[54], de l’Allier ou des Basses-Pyrénées. Par sa position, son climat et ses productions, il rappelle le Rif, le Dahra et aussi, dans une certaine mesure, la France méditerranéenne. C’est, sans contredit, grâce à l’abondance des pluies, la meilleure partie de la Tunisie : les récoltes y sont aussi assurées que dans bien des cantons de Provence et les pâturages abondent. Aussi, on y compte bon an mal an, 15.000 chevaux et mulets et 70.000 bovins contre seulement 60.000 ovins, 45 mille chèvres et à peine 1.000 chameaux, dont la moitié dans le Sahel de Bizerte. La population n’atteignait, en 1901, que 225.000 habitants, soit une densité de 28,1 au kilomètre carré, inférieure à celle du Tell Septentrional algérien pris dans son ensemble, mais plus forte que celle de l’arrondissement de Bône, limitrophe de notre région (23,5)[55].
Malgré ses avantages, le Tell Septentrional ne fut pas très colonisé à l’époque romaine, au moins dans la zone gréseuse. La forêt fut ici l’obstacle[56] et peut-être aussi la difficulté des communications et la fièvre qui résulte de la trop grande richesse hydrique. Malgré ces inconvénients transitoires, tout destine de nos jours le Tell Septentrional à devenir un des principaux foyers de la colonisation française grâce à la bonté du sol et à la présence du port de guerre de Bizerte.
2o Tell Inférieur
La façade du Tell tunisien sur la Méditerranée Orientale est une région d’une altitude médiocre qui n’atteint pas sans doute une moyenne de 200 mètres et où les relations sont faciles. Dans cette zone, la moins élevée de tout le Tell, on ne rencontre pas l’unité et la continuité constatées dans le Tell Septentrional : les petites régions naturelles sont nombreuses. La faiblesse du relief, l’interposition du Tell Septentrional du côté du vent pluvieux de Nord-Ouest, l’existence de couloirs aboutissant à la Steppe, donnent au climat une allure spéciale. Si le vent précité domine, il n’arrive qu’après s’être dépouillé d’une fraction de son humidité et les vents de la Steppe sont fréquents. Le sirocco exerce assez souvent son action néfaste que n’atténue plus ici l’altitude. Malgré la proximité de la mer, le Tell Inférieur ne compte pas toujours 400mm d’eau par an. Il y a peu de sources et peu de forêts et les sraouate y manquent quasi totalement. C’est, en somme, un Tell qui penche déjà vers la Steppe et cela explique pourquoi les indigènes du Nord ne le comprennent pas en Friguia. Les cultures arbustives y ont le pas sur les céréales. Le Tell Inférieur est, par excellence, la région de la vigne, comme le bled Béja est la terre d’élection des céréales, comme les Sahels de Sousse et de Sfax sont le domaine favori de l’olivier. Outre la plaine de la basse Medjerda dont nous avons déjà parlé, on y remarque quatre régions principales.
Au fond du golfe de Tunis, se voit une zone de collines et de plaines en rapports aisés entre elles, où converge la gerbe des plis du Tell Méridional et où aboutit aussi la majeure partie de la zone de céréales du Tell Septentrional. C’est sur les rives de cette échancrure que se produit le contact entre les meilleurs districts de l’intérieur et la Méditerranée, et c’est là que se sont bâties les capitales du Tell, lesquelles, par la force même des choses, ont presque toujours été en même temps les chefs-lieux de la Tunisie entière. Dans ce pays déjà un peu sec, les seuls arbres que l’on aperçoive ont été plantés de main d’homme. Dès Tébourba, le voyageur qui vient d’Algérie ou de Béja, a la sensation d’entrer dans une contrée nouvelle. Au moins autant que le début de l’aire d’inondation de la Medjerda, les 235.000 oliviers de Tébourba-Djédéida marquent le seuil de la région littorale où l’on recense deux autres forêts de 400.000 et de 260.000 oliviers, ainsi que de nombreux hectares de vigne. L’eau est insuffisante pour la capitale et les bourgades qui l’environnent. Aussi, a-t-il fallu procéder bien loin à l’adduction des sources de la chaîne de Zeugitane.
A l’Est de la région de Tunis, la presqu’île du Cap-Bon (Djazira des Arabes) est essentiellement gréseuse et quaternaire avec une arête axiale (Djebel-Sidi-Abderrahman) atteignant 637m. L’attache continentale de la Djazira et la portion proprement péninsulaire diffèrent à bien des égards. A l’Ouest d’une ligne Korbous-Kourba, il pleut moins qu’à l’Est. A l’occident, on a une région sahélienne caractérisée par l’olivier et les cultures fruitières, à l’orient, au contraire, une région de céréales. Au couchant, il faut distinguer la plaine alluviale de Grombalia, dont les habitants s’adonnent à l’olivier (1.470.000 pieds) ou à la vigne, et la bande maritime pliocène qui s’étire autour de Nabeul, riche de 250.000 oliviers et célèbre par ses vergers. Au levant, la presqu’île déborde vers le Nord-Est, de sorte que le Tell Septentrional ne joue plus comme un écran entre elle et le vent de Nord-Ouest et que le vent du Sud ne la frappe qu’après s’être imprégné de vapeur d’eau. L’extrémité de la Djazira dite Dakhlat-el-Maouine est, par conséquent, assez pluvieuse et peu touchée par le sirocco. Aussi, les oliviers sont moins nombreux (150.000 seulement) et la culture principale est celle des céréales.
Tout autre est la section Nord de la chaîne de Zeugitane qui, par son altitude et ses sources, aurait pu être classée dans le Haut-Tell. Mais, à d’autres égards, elle participe du caractère de la région où elle s’érige. D’Hammam-Lif au Djouggar, la chaîne est pauvre en forêts ; les essences les plus répandues sont l’araar et le thuya et les sraouate sont absents, sauf au Djebel-Trif. Comme dans les chaînes secondaires de la zone littorale d’Algérie, les principaux sommets (Bou-Kornine 576m, Resas 795m, Zaghouan 1.295m, Kohol 680m) sont dus aux calcaires du lias qui ont ici l’allure et l’aspect qu’ils revêtent dans la colonie voisine. Les crêtes du Zaghouan surplombent de plus de 1.000m la petite ville du même nom. Le lias s’offre en îlots séparés, disposition dont l’érosion a profité pour agrandir ou créer des défilés comme le Foum-el-Kharrouba ou des couloirs comme celui de Zaghouan.[57] Tunis, qui est déjà l’aboutissant de presque tout le Tell, communique sans peine par ces brèches et par la plaine de Grombalia avec la Steppe du Nord et avec le Sahel de Sousse. Mais, cette facilité pour les relations humaines et commerciales est compensée par la pénétration plus aisée des vents et des gens du Sud.
Zaghouan, avec ses 60.000 oliviers jalonne, comme Tébourba, la lisière de la zone sahélienne qui est en même temps ici celle de la Steppe. En arrière de ces deux villes, la région des Riah conserve les caractères généraux des environs de Tunis, tout en faisant prévoir le Haut-Tell (peu d’oliviers, répartition du pays en compartiments oblongs et de médiocre dimension, plus séparés et plus individualisés qu’autour de la capitale, présence de quelques boisements de pin d’Alep). Cette région marque le passage entre la bande sahélienne de l’Est et le Tell intérieur. Contrairement à l’Algérie où il n’y a lieu d’envisager qu’une transition du Nord au Sud, on relève donc en plus en Tunisie un changement progressif du levant au couchant. C’est ainsi que les deux groupes de plaines Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa et Zaghouan-Sminja sont déjà de vrais couloirs et que les plaines de Boucha et du Goubellat sont closes de toutes parts. Du côté de l’Oued-Siliana, le relief s’élève d’une façon sensible. Le Djebel-Rihane atteint 720m et cet exhaussement entraîne, en ce qui concerne la température, les pluies et la végétation, des modifications corrélatives qui se précisent et s’accentuent sur la rive gauche de la rivière en question et au midi du premier des deux couloirs précités. Là commence, en effet, la troisième région tellienne de Tunisie.
En résumé, le Tell Inférieur est, au centre (environs de Tunis, plaine de Grombalia, région de Nabeul), surtout favorable aux cultures arbustives, et, aux deux bouts (région des Riah, vallée de la Medjerda, Dakhlat-el-Maouine), assez propice aux céréales. Pris dans son ensemble, il n’a pas d’analogue en Algérie. On peut cependant comparer Oran à Tunis à cause de leur climat plutôt sec, de leur situation entre la mer et une sebkha à plusieurs lieues du fleuve principal du pays et de leur orientation excentrique vers l’Italie et vers l’Espagne.
Le Tell Inférieur comprend les Contrôles civils de Tunis et de Grombalia et l’Annexe de Medjez-el-Bab. Ses 8.750 km. carrés étaient, en 1901, habités par 350.000 âmes, dont la moitié à Tunis même. Comme dans le Tell Septentrional, la densité n’est relativement forte (40 hab. au km. carré) que grâce à l’appoint de la zone sahélienne. Comme là aussi, le nombre des bovins (35.000) équivaut à celui des ovins ou des caprins. On estime les équidés à 8.000 et les chameaux à 3.000. Le Tell Inférieur fut très colonisé à l’époque romaine et c’est de nos jours le champ de prédilection de l’expansion européenne qui rayonne de Tunis comme jadis de Carthage. La proximité des débouchés compense ce que le climat peut avoir de défectueux pour la réussite de certaines cultures.
3o Haut-Tell
En face du Tell Septentrional et du Tell Inférieur, la seconde moitié du Tell Méridional s’offre comme un bloc à part assez bien circonscrit sur son pourtour tellien par la plaine de la moyenne Medjerda, la vallée de la basse Siliana et le couloir Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa, tandis que vers la Steppe grosso modo lui sert de bornes presque tout l’ensemble de hauteurs auquel il faut réserver le nom de « dorsale tunisienne », c’est-à-dire la chaîne de Zeugitane au Sud du Zaghouan, le rebord du massif de Mactar et la chaîne de Byzacène. Ces limites enferment un vaste territoire qui ne descend guère au-dessous de 300m et dont la hauteur moyenne peut approximativement être évaluée à 700m. C’est la portion la plus élevée du Tell et aussi de toute la Tunisie. Le nom de Haut-Tell lui sied d’autant mieux qu’elle doit à son altitude les pluies suffisamment copieuses qui l’arrosent, malgré l’intercalation, du côté de la mer, de toute la masse du Tell Septentrional qu’elle n’égale pas comme pluviosité, tout en l’emportant à cet égard sur le Tell Inférieur. Aussi, alors que ce dernier est complètement en dehors de la Friguia, celle-ci s’étend-t-elle sur toute la moitié Nord du Haut-Tell.
Le relief se décompose en chaînons montagneux entre lesquels s’allongent des plaines alluviales : les chaînons sont discontinus et les plaines se juxtaposent sans être toujours reliées les unes aux autres. Ce pays laisse une grande impression de fractionnement. Les mêmes formations géologiques ne couvrant d’un seul tenant que des espaces relativement restreints, il n’y a pas, comme dans la Friguia du Nord, une zone de forêts et une zone de céréales : boisements et cultures alternent en une série de petites régions distinctes. L’élément caractéristique de la forêt n’est pas le chêne, mais le pin d’Alep. La brousse s’étale sur des lieues carrées et semble avoir plus d’importance que dans le reste du Tell. Brousse et forêt couvrent d’ailleurs un bon tiers du territoire. Les céréales sont la culture préférée, mais, dans toute la partie méridionale du Haut-Tell, leur rendement est moins assuré que dans la portion septentrionale et surtout qu’au Nord de la Medjerda.
La superficie du Haut-Tell (environ 14.250 km. carrés) est un peu moindre que celle de l’Alsace-Lorraine (15.000 km. carrés) ou de la Franche-Comté (15.600). Sur cet espace qui embrasse les Contrôles de Mactar et du Kef, l’Annexe de Téboursouk et les deux cinquièmes du Contrôle de Thala, habitaient, à l’aurore de ce siècle, 190.000 personnes. La densité était ainsi de 13,3, bien faible et au-dessous de celle des arrondissements de Constantine (24,1) et de Sétif (21) à la même époque. L’élevage du cheval est en honneur (13.000 chevaux ou mulets) et on recense encore 30.000 bovins. En revanche, les ovins sont plus de 115.000, les chèvres 62.000, les chameaux 6.000. Il n’y a que peu d’oliviers (160.000).
Ces lignes suffisent à indiquer en quoi le Haut-Tell diffère des autres régions telliennes de la Régence et comment il est lui-même composé de deux parties quasi égales lesquelles, tantôt se conduisent d’une manière identique à l’égard de certains phénomènes (relief, etc.), et tantôt, au contraire, gardent chacune une allure spéciale (agriculture, etc.).
Ce Haut-Tell tunisien a ses racines à l’Ouest en Algérie, tandis qu’au Sud et à l’Est, il est flanqué par la Steppe sur plus de 250 kilomètres de long. Il correspond aux régions de Souk-Ahras, Tébessa, Constantine, Batna, Sétif, Ammi-Moussa, Tiaret, Frenda, Mascara, Saïda, Sidi-bel-Abbès, Tlemcen, Sebdou, mais il a surtout de grandes affinités avec la fraction de l’Algérie qui lui est limitrophe. En effet, la démarcation entre le centre et la façade orientale de la Berbérie est formée par une bande assez large de territoires où débute l’inclinaison des chaînons et des fleuves vers le Nord-Est. Au point de vue géographique, la Tunisie commence avec la Medjerda et le Mellègue et la frontière traverse, dans le sens des méridiens, des pays identiques ou rattachés par des liens physiques ou économiques. La chaîne de Byzacène s’amorce au Djebel-bou-Gafer. La région des dômes du moyen Mellègue a une moitié tunisienne et une moitié algérienne. Notre sujet manque donc à l’Ouest de limites naturelles, comme la Tunisie elle-même. Mais si nous avons dû, en principe, nous plier aux cadres politiques, nous n’avons pas hésité à en sortir, le cas échéant.
Moins simple est l’examen des confins du Tell et de la Steppe, c’est-à-dire l’explication des bornes que nous avons imposées de ce côté à notre région. Car il soulève un des problèmes les plus délicats, à savoir celui des limites de la Steppe et du Tell. Ces limites, qui s’allongent en Tunisie sur une étendue de 300 kilomètres environ, sont celles que les indigènes ont généralement adoptées entre la grande Friguia et le Sahara ; il convient pourtant de les justifier scientifiquement.
III
LA TRANSITION DU TELL A LA STEPPE
1o La Steppe tunisienne
Nous avons admis avec les meilleurs auteurs qu’il y a steppe là où il ne tombe en gros que 200 à 400mm d’eau. Comme nous le verrons, ce principe n’a pas une rigueur absolue et le terme le plus élevé est souvent plutôt 350mm que 400. Néanmoins, Kairouan et Fériana se rangent naturellement dans la Steppe alors que Mactar et même Thala doivent être classés dans le Tell. Mais, entre la ligne Thala-Mactar et la ligne Fériana-Kairouan, s’étend un vaste territoire sur lequel nous ne possédons pas d’observations météorologiques. Il faut donc nous rendre compte autrement du passage du Tell à la Steppe.
Steppe mongole, steppe russe, prairie des Etats-Unis du Nord, puszta magyare, steppe de Berbérie, ont chacune leur physionomie particulière, mais toutes présentent les mêmes caractères essentiels. Ce sont des pays à températures extrêmes et à faible pluviosité, où la période d’évolution des plantes annuelles est courte et où les végétaux, pour se défendre contre la sécheresse et l’évaporation, se constituent des réserves aqueuses ou bien s’arment d’enduits, de poils et de piquants. Presque dépourvu d’arbres, le sol n’est guère recouvert que de graminées, de plantes bulbeuses ou grasses et de buissons épineux. La pénurie d’eau et de matières organiques ne favorise pas la constitution de terre végétale ou d’humus. Peu propices aux céréales, se prêtant au contraire à l’élevage, ces territoires sont habités de préférence par une population de pasteurs clairsemée et instable. Les sources sont remplacées par les puits. Les rivières n’arrivent pas toutes jusqu’à la mer. L’inachèvement du réseau hydrographique a pour conséquence la création de mares ou de lacs temporaires dans les cuvettes à substratum imperméable. L’eau de ces étangs et la terre de cantons entiers sont parfois salées à cause de la non-évacuation des particules haloïdes.
La Steppe tunisienne, beaucoup plus vaste que le Tell, puisqu’elle comprend, jusqu’aux Chotts seulement, 44.500 kilomètres carrés, ne dément pas les traits de ce tableau. Comme il y pleut moins que dans le Tell, il y faut une surface plus considérable pour nourrir un nombre égal de plantes, d’animaux ou d’êtres humains, et la grande propriété découle de cet état de choses qui influe aussi sur l’étendue des circonscriptions administratives, beaucoup plus amples dans la Steppe que dans le Tell. Les habitants, obligés de se déplacer et d’aller jusque dans le Tell avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages, vivent sous la tente et sont pour la plupart nomades. Ils paissent surtout des ovins (350.000 moutons) contre 15.000 chevaux et 27.000 bovins seulement et ils se servent de chameaux (55.000 têtes) pour leurs transports. Là où les précipitations sont très faibles, l’appropriation du sol a paru inutile : les terres sont collectives.
La Steppe touche à l’Est à la mer, mais de ce côté elle est interrompue par des groupes plus ou moins considérables d’oliviers, de jardins et de maisons qui s’échelonnent des alentours de Sousse jusqu’à la banlieue de Sfax. C’est le Sahel. De même, vers le Tell et vers l’Algérie, l’existence de reliefs montagneux introduit des conditions spéciales. Dans cette Steppe comme dans le Tell, on constate, du Nord au Sud, une aggravation des conditions de la vie. C’est ainsi qu’une large zone au septentrion des Chotts mérite la qualification de Steppe désertique. Mais, dans la Steppe, plus encore que dans le Tell, il ne faut pas, en Tunisie, oublier d’envisager la transition d’Est en Ouest.
D’une façon générale, il y a lieu de distinguer deux régions successives. Vers la mer orientale on a un territoire qui ne s’élève guère au-dessus de 250m et dont la bande sahélienne, riche et peuplée, contraste avec de vastes étendues dénudées et vides (guère plus de 5 habitants au kilomètre carré), creusées çà et là de dépressions remplies d’eau saumâtre, et presque privées de maisons, sauf l’exception de Kairouan due à des causes historiques. A cette steppe basse, composée presque exclusivement de quaternaire, s’oppose à l’occident un pays dont l’altitude approche de celle du Tell et où l’on retrouve, comme dans ce dernier, des chaînons montagneux parallèles et discontinus, avec entre eux des plaines allongées. Les hauteurs des chaînes de Zeugitane et de Byzacène sont presque égalées par certains sommets de la chaîne de Fériana (Mrhila 1.374m, Serraguia du Nord 1.290m, Nouba 1.269m)[58], tandis que dans la chaîne de Gafsa, il en est qui atteignent encore 1.000m[58]. Cela explique comment cette partie de la Steppe a pu être parfois confondue avec le Haut-Tell sous le nom regrettable de Hauts-Plateaux.
La différence de relief entre la Steppe supérieure et la Steppe basse entraîne d’autres contrastes. Les précipitations sont plus intenses dans la première : Fériana et Gamouda reçoivent plus d’eau que Sfax, la région des Kaoub est moins déshéritée que celle des Ouled Idir et que la plaine de Kairouan. Dans tout le Nord de la Haute-Steppe, il y a des sources et certains oueds ont des tronçons pérennes. Çà et là on rencontre des essences forestières en masses appréciables (Djebel-Selloum, Mrhila) et des villages comme Pichon, Hajeb-el-Aïoun, Sbeitla ou Fériana. Englobée dans la zone du diss (voir carte hors texte), la vallée du Marouf rappelle de très près le Haut-Tell et pourrait même y être classée au simple point de vue agricole. Dans le Nord de cette Steppe montagneuse, on a de nombreuses parcelles de tell. La tella la plus à l’Est se cache dans l’Oued-el-Caïd, sur le flanc Ouest du Djebel-Sidi-el-Abed-el-Fadhlouni, la plus méridionale est à l’Est de Pichon, au bas de l’Ousselet, exception faite de la petite tella du haut du Djebel-Mrhila. La transition du Tell à la Steppe à travers la région montagneuse de l’Ouest tunisien est donc graduelle. De même, le passage de l’une à l’autre zone est presque insensible le long de la bordure sahélienne, depuis la plaine de Grombalia aux environs de Sousse. Il n’y a de changement un peu rapide que là où le Tell confine à la Steppe basse, au pied oriental du massif du Djouggar.
Dans les parages où s’opère le contact du Tell et de la Steppe, les modifications progressives ne se prononcent pas partout sous le même aspect. Suivant les endroits ce sera le relief, le vent dominant, l’hydrographie, la végétation ou la faune ou bien la façon de vivre des indigènes ou encore la combinaison variable de plusieurs phénomènes qui fournira l’élément directeur.
2o Les éléments de la transition
La question est avant tout d’ordre climatique. Néanmoins, on peut remarquer que tout le long du Tell se colle une bande gréseuse d’âge variable (éocène supérieur, oligocène, miocène) dont les débris ne contribuent pas peu, sous un ciel déjà sec, à la constitution des étendues sableuses qu’on foule presque aussitôt en entrant dans la Steppe. De même, il ne faut pas négliger les indications qui résultent des formes du terrain. Juste au Sud du massif de Mactar, vers le Djebel-Mrhila et Hajeb-el-Aïoun, avec les Chebkas-bou-Rouine, Ouled Khelfa et El-Hamra[59], apparaît un terme de toponymie qui ne sonne pas du tout dans la Friguia propre. Un autre vocable de la morphologie steppique, celui de garat (au pluriel gour), qui est appliqué aux témoins d’érosion à plate-forme tabulaire, n’est pas non plus usité en Friguia, mais à l’Ouest et au Sud de celle-ci il s’avance chez les Fréchich du Nord (Garet-er-Rgoud) et dans la région du moyen Mellègue (Garat-Souda et Garat-ed-Diab, non loin du Djebel-Harraba).
Si maintenant nous considérons le relief dans son ensemble, un coup d’œil sur une carte nous suffit pour voir que dans la Steppe tunisienne les plaines sont beaucoup plus développées que dans le Tell. Etant en minorité dans celui-ci, les plaines y sont encastrées dans la masse montagneuse. Dans la Steppe, le contraire se vérifie : ce sont les formations alluviales qui entourent les chaînons et les isolent les uns des autres. Cette nouvelle allure orographique qui au Nord-Est se dessine dans cette antichambre de la Steppe qu’est la région de Tunis, demeure incertaine tout le long de la chaîne de Zeugitane pour s’affirmer à partir de la chaîne de Byzacène ; sur le flanc septentrional de celle-ci, la plaine de Foussana est encore une plaine close, alors que le flanc méridional, depuis Bir-Oum-Ali jusqu’à Sbiba, est accompagné par un immense couloir quaternaire de 100 kilomètres, ouvert à l’orient sur la Steppe basse et le Sahel.
Malgré cela, la chaîne de Byzacène n’est pas une ligne de démarcation entre tribus du Tell et tribus de la Steppe : Fréchich et Majeur sont à cheval sur elle. En revanche, la chaîne de Zeugitane jusqu’au Djouggar est bien une limite ethnique. Elle sépare les Ouled Sendassen et les Kaoub (Zlass) des Ouled Ayar et des Ouled Aoun qui sont des populations telliennes. Les gens de la Kessera et des Ouled Yahia ont leurs principales relations non pas avec Kairouan, mais avec Tunis. Les villages des versants opposés du Djebel-Serdj s’ignorent. Le Djebel-Djouggar est le dernier fragment de cette barrière véritable qui correspond à la lisière steppique de la Friguia. Au Nord du Djouggar, la chaîne moins haute et, en outre, percée de cols et de couloirs spacieux, cesse d’être, au point de vue des populations, une limite géographique appréciable. La majorité des campagnards du Tell Inférieur est d’origine steppique ou même tripolitaine et les cols et couloirs par où les gens du Sud pénètrent dans le Tell Inférieur sont aussi des voies d’accès pour les vents orientaux et méridionaux. L’action respective de ceux-ci et des vents telliens mérite d’ailleurs d’être examinée tout le long de la dorsale tunisienne.
Les pluies qui mouillent le Tell viennent en majorité de la Méditerranée Occidentale, celles qui fondent sur la Steppe ont leur principale origine dans la Méditerranée Orientale. Néanmoins, le vent de Nord-Ouest, qui est de beaucoup le plus chargé d’humidité, n’est pas sans amener à la Steppe un contingent indispensable : chaque année, il jette un certain nombre de millimètres d’eau jusque sur la Steppe basse et le Sahel, et, là où n’arrivent pas ses précipitations, comme dans la région de Gafsa, le pays est une Steppe désertique. De même, les vents d’Est apportent au Tell Méridional une contribution liquide qui n’est nullement négligeable. Malheureusement, tous les vents qui vont de la Steppe vers le Tell n’ont pas un caractère bienfaisant : les vents du Sud et du Sud-Ouest se distinguent par leur pouvoir desséchant. Les vents de la Steppe jouent donc dans le Tell un double rôle : maritimes, ils comblent en quelques points les insuffisances des pluies venues du Nord-Ouest, continentaux, ils brûlent souvent les céréales. La nécessité de l’appoint des premiers pour la réussite des cultures en certains cantons est un signe de l’affaiblissement des facultés pluviales du vent de Nord-Ouest et la preuve qu’on est déjà dans une zone de transition entre le Tell et la Steppe.
Le seul vent qui batte de plein fouet le Tell et la Steppe à la fois est celui de Nord-Est (chergui) appelé aussi bahri (marin). Ce vent est comme attiré par l’ouverture béante du golfe de Tunis que continuent vers l’intérieur les vallées de la basse Medjerda et de l’Oued-Miliane et l’orientation des plissements principaux. Il rend de grands services dans le Tell Inférieur, et son influence heureuse se fait encore sentir au midi de Téboursouk et du Kef. Dans toute la Steppe, son importance est considérable.
Les autres vents passent tous sur le Tell avant d’atteindre la Steppe et inversement, et leurs effets louables ou funestes se continuent d’une zone dans l’autre en perdant cependant de leur intensité. Le sirocco (chehili) est plus fort et plus fréquent dans la Steppe que dans le Tell. Le vent de Nord-Ouest, vent pluvieux par excellence du Tell, cesse d’être dans la Steppe le dispensateur principal tout en étant encore, dans un certain rayon, un fournisseur appréciable. A Kairouan et à Sousse, la pluie tombe davantage par vent d’Est que par vent de Nord-Ouest, mais le concours de celui-ci est obligé pour la réunion d’une dose de précipitations annuelles suffisante. Poursuivant leur carrière, les vents d’Est jettent sur le Tell Méridional des pluies plus ou moins nombreuses selon les endroits.
Dans le Tell Inférieur, les bonnes années agricoles coïncident ou bien avec des pluies de Nord-Ouest très abondantes ou bien avec des pluies denses de l’Est et de Nord-Est. L’action de ces deux vents est particulièrement sensible sur la lisière de la Steppe, par exemple dans la plaine de Grombalia et dans le couloir de Smindja-Zaghouan-Oued-Ramel-Bou-Ficha. Tandis que les nuages de Nord-Ouest se résolvent en ondées sur Smindja et le Djebel-Zaghouan, les vents orientaux arrosent de préférence la vallée de l’Oued-Ramel pour aller finir sur le Djebel-Oust. Quand le vent de Nord-Ouest est nettement prépondérant, la quantité d’eau reçue diminue de Smindja à Bou-Ficha, quand l’année est riche en vents d’Est et de Sud-Est, c’est le contraire qui se produit. Un phénomène analogue s’observe dans le large couloir Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa. Sauf peut-être dans la plaine terminale de la Medjerda, le Tell Inférieur est un champ de bataille où les vents de Nord-Ouest et d’Est-Sud-Est se disputent la prééminence. Le Sud-Est (guebli), habituellement humide sur la presqu’île du Cap-Bon, souffle souvent en sirocco sur le reste du Tell Inférieur. L’intrusion des vents d’Est et de Sud-Est est un des phénomènes qui contribuent le plus au caractère spécial du climat et de la végétation de cette partie du Tell, et c’est par leur action que cette région est quelque chose d’intermédiaire entre le Tell et la Steppe. Cette alternance des courants de Nord-Ouest et d’Est-Sud-Est existe également dans le Haut-Tell, comme nous le verrons plus en détail en traitant du climat. Toutefois, le Nord-Ouest prédomine en Friguia, alors que dans le Sud du massif de Mactar et le long de la chaîne de Byzacène, les principales pluies sont dues au guebli (Sud-Est).
Inversement, il arrive parfois qu’au lieu de superposer leurs effets aux environs de l’axe médian de la Tunisie, le Nord-Ouest et les vents d’Est ne sont pas assez humides pour y mêler leurs pluies. En 1907-1908, d’octobre à mars, le Nord-Ouest ne jeta pour ainsi dire pas de précipitations au midi du Kef, de Téboursouk et de Smindja, tandis que les vents d’Est se bornaient à arroser la Steppe des Zlass. Tout le Centre et le Sud du Haut-Tell y compris les plaines de la Friguia et beaucoup de sraouate (notamment le Roba-Ouled-Yahia) souffrirent d’une sécheresse plus grande que la Steppe limitrophe.
Il convient de noter à cet égard que le vent de Nord-Ouest, se dirigeant vers des pays de plus en plus chauds, voit sur son chemin les conditions de condensation devenir de moins en moins favorables. S’est-il élancé de la Méditerranée Occidentale avec d’énormes provisions de liquide, a-t-il rencontré au-dessus du Haut-Tell ou de la Steppe des couches d’air froides, des précipitations copieuses ont lieu sur ces contrées. Mais si ses facultés pluviales sont moindres, si l’état thermique de l’atmosphère n’est pas propice, on assiste à un phénomène, fréquent à Mactar et chez les Fréchich. Durant plusieurs jours, des nuées défilent vers le Sud en groupes serrés que pousse un vent glacé de Nord-Ouest et pourtant aucune chute d’eau ne se produit. « C’est le djebeli (le montagnard), disent les indigènes du pays, il n’y a rien à en espérer. »
Courants de Nord-Ouest et djebeli ne sont, au point de vue de la direction, qu’un seul et même vent. En passant sur le Tell, le noroi des navigateurs se transforme en vent de montagne. Tantôt le caractère marin l’emporte et le Nord-Ouest est alors le grand pourvoyeur d’eau ; tantôt ce vent est plus proprement djebeli et l’on a affaire a un vent frais, mais sec, frère d’autres vents analogues[60] de régions montagneuses. Epuisant graduellement dans sa marche vers le Sud-Est ses réserves aqueuses, le Nord-Ouest est de plus en plus djebeli à mesure qu’il avance vers ou sur la Steppe. Après avoir jeté pendant plusieurs heures de bonnes pluies sur une contrée, parfois il se change progressivement en une bise desséchante qui annule l’effet de l’ondée. Si le djebeli enlève aux sraouate leur excès d’humidité, il est redoutable pour les plaines où la dose reçue a été faible et surtout pour les plaines argileuses où cette eau n’a pas eu le temps de s’enfoncer profondément. C’est au djebeli que la plaine de Bermajna doit en partie son caractère quasi steppique.
En ce qui concerne le chiffre global des précipitations des deux côtés de la dorsale tunisienne, l’on ne peut en avoir une idée qu’en examinant l’allure de phénomènes placés sous sa dépendance directe, tels que l’hydrologie ou la végétation.
En passant dans la Steppe, les rivières du Tell voient bientôt leur liquide se perdre dans les sables du lit en même temps que celui-ci s’élargit démesurément. Lorsque cette transformation est achevée, le fleuve n’existe plus au point de vue du ruissellement superficiel, mais il renferme encore à une faible profondeur de l’eau qu’on ramène à la lumière par des oglets, des hassis ou des tsmeds. Au pied du plateau de Bou-Chebka, à l’entrée de la Steppe, la tête de l’Oued-Fériana présente un Bir-bou-Haya, mais un peu en aval, au bas du Djebel-Khechem-el-Kelb, on n’y trouve plus qu’un Oglet-bou-Haya, témoin d’une moindre capacité hydrique. Non loin de là, un ravin affluent porte un Hassi-el-Araar. Entre Sbiba et le Djebel-Mrhila, à faible distance d’un Oglet-Gouna, existe un tsmed[61]. Mais en même temps, la Steppe est la patrie de l’irrigation : le nom de bled Segui (pays irrigué) désigne deux plaines au Nord des Chotts et, à l’orée du Tell, une des petites plaines situées sous les contreforts méridionaux du Djebel-bel-Habbès (massif de Mactar) est aussi un bled Segui.
En matière de flore et de faune, Tell et Steppe ont un fond commun : romarin, sparte, alfa, genévriers, cactus, jujubier, tourterelle, perdrix rouge, poule de Carthage, lièvre, sanglier, hyène, chacal, etc. Les terrains salés et les sables montrent leurs espèces particulières aussi bien dans le Tell que dans la Steppe. Les oueds ont leur même décor végétal essentiel (cresson, laurier rose, tamarix), leur même population de barbeaux et de tortues. Mais, à mesure qu’on s’éloigne du Tell, il est des espèces qui se modifient ou viennent à manquer, tandis que d’autres se révèlent pour la première fois. Quant aux espèces communes, ce qui change du Tell à la Steppe, c’est le nombre des individus qu’elles mettent en ligne et le rôle qu’elles remplissent dans le paysage ou dans la vie économique.
Sans faire défaut absolument, certaines espèces du Tell sont représentées dans la Steppe par des variétés mieux adaptées. D’autres changent leur habitat. Lorsqu’on s’enfonce dans le Sud, on voit les végétaux ligneux tendre dans les plaines à se concentrer au bord des oueds. Le nom d’Oued-el-Hathob (rivière au bois) est tout à fait expressif à cet égard et il n’est pas indifférent de constater son emploi au pied méridional du massif de Mactar où il s’applique à l’oued né de la jonction des oueds Sbiba et Rohia comme un peu plus au Sud-Ouest il désigne le cours d’eau qui traverse la plaine de Foussana. Dans le Tell, la vipère à cornes hante surtout les roches calcaires, dans la Steppe elle se tient de préférence dans le sable. Au contraire, des espèces caractéristiques de régions assez humides et qui comptent encore quelques individus dans le Haut-Tell sont complètement absentes de la Steppe. En 1884, Lataste venant de Fériana rencontre pour la première fois à Aïn-bou-Driès le Lacerta muralis et le Lacerta ocellata pater, signe évident qu’il avait quitté la faune saharienne[62]. De même, la violette sauvage ne s’éloigne pas vers le Sud au delà du Bargou où j’en ai admiré quelques exemplaires. Le chêne-zen, si fréquent dans le Tell Septentrional, ne dépasse pas au midi le massif Ouargha. Enfin, le chêne-liège (fernane), dont quelques pieds sont visibles à l’Est du Zaghouan, entre Hammam-Zeriba et Battaria, a ses stations les plus méridionales à la Hamadat de la Kessera et au versant Nord-Ouest du Djebel-Serdj (voir carte hors texte) où cet arbre, sorte de symbole de la région la plus arrosée de la Régence, pousse sur les grès aptiens, de même qu’à l’autre extrémité de l’Algérie-Tunisie, également au contact du Tell et de la Steppe, il se montre sur les grès néocomiens autour de Ghar-Rouban et au Nord-Ouest de Sebdou[63].
Réciproquement, des espèces nettement steppiques ne se hasardent pas dans le Tell. L’acacia gommifère (thalah) est cantonné au midi de Kairouan. Le mouflon (arou), animal propre aux montagnes de la Steppe, ne se risque pas au Nord de la chaîne de Byzacène où il a quelques couples au Djebel-Chambi et au Djebel-Semama. La gazelle ordinaire (rhzal) ne commence au Sud qu’à Djilma et à Sbeitla. Le cobra d’Afrique ou naja (bou ftira dans le Sahel, bou morrhorf dans la Steppe de l’Ouest) rencontré à Djebibina, Hajeb-el-Aïoun, Sbeitla, Fériana, ne hante dans le Tell que la plaine de Foussana. Le flamand rose, dont j’ai vu des bandes sur les garaats d’Agraïne (pied Sud-Est du Djebel-Serdj) et de Bir-Oum-Ali (pied Sud du Djebel-bou-Gafer), juste à la limite du Haut-Tell, n’a jamais, que je sache, paru sur celui-ci. L’ourane est exclusivement steppique. Un autre animal particulier à la Steppe, l’autruche, aujourd’hui absent de Tunisie, est évoqué par la toponymie : Garet-en-Naam (à l’Ouest du Djebel-Khechem-el-Kelb), Djebel-en-Naam (à l’Est de Fériana), Garaat-en-Naam (à l’Est du Djebel-Kharrouba, au Sud de Sbeitla). L’autruche aurait vécu jadis aussi dans le midi du Haut-Tell si nous en croyons Bruce, qui dit en avoir aperçu entre Haïdra et Tébessa[64].
Quant aux espèces communes, la flore arénicole et la flore halophile sont évidemment plus fréquentes et plus abondantes dans la Steppe. En ce qui concerne les forêts, le Haut-Tell coïncide avec la zone du plus grand développement du pin d’Alep. Ce résineux a bien quelques peuplements sur les chaînes de l’Ousselet et de Fériana, mais ses boisements importants s’arrêtent au Djebel-Djouggar, au Serdj, au massif de Mactar et au plateau de Bou-Chebka, de même qu’au Nord-Est ils ne dépassent guère le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs (voir carte hors texte). Vers le Cap-Bon, le pin d’Alep cède la place au thuya, vers Kairouan ou Gafsa, il s’efface devant le genévrier de Phénicie. Comme le pin d’Alep est en quelque sorte l’emblême du Haut-Tell, l’alfa et le cactus s’identifient avec la Steppe. Mais chacune de ces deux plantes domine sur une partie bien définie. L’alfa prospère sur les étendues pierreuses et gréseuses sèches, tandis qu’il évite les plaines où l’eau peut séjourner. Par contre, le cactus qui aime le sable redoute moins l’humidité temporaire que les froids de l’hiver. C’est pourquoi l’alfa se plaît principalement au Sud-Ouest des djebels Touila et Sidi-bou-Gobrine et le cactus dans les plaines des Zlass.
Sans être inconnu dans le Nord de la Tunisie, c’est dans le Haut-Tell seulement que l’alfa commence à s’affirmer. Dans les forêts de la Friguia il est subordonne au pin d’Alep à l’abri duquel il pousse et aussi au diss qui est la vraie graminée tellienne. Dans la région des dômes du moyen Mellègue, il constitue déjà des peuplements autonomes de petite étendue. Entre Thala et la chaîne de Byzacène, son rôle grandit. L’alfa occupe là à lui seul soit de vastes clairières au sein de la forêt, comme la Bahiret-Haza, soit une bonne portion d’un territoire, comme le bled Zelfane. Ces peuplements semblent, à vrai dire, des vestiges d’une extension ancienne de la forêt et ils sont séparés les uns des autres par des régions de culture ou par la forêt de pins et ce n’est qu’au delà du Chambi et du Tiouacha qu’ils règnent d’une manière absolue. Tout le Sud et le Sud-Est du Contrôle de Thala n’est qu’une immense Steppe à alfa particulièrement dense dans les régions de Fériana, de Sbeitla et de Djilma. L’alfa y est une réserve précieuse dont la vente aux époques de disette procure aux indigènes le grain nécessaire.
Le triomphe de l’alfa a pour corollaire la retraite du diss, graminée essentiellement tellienne, qui ne franchit guère au midi Sbiba, le Koudiat-Sidi-Mabrouk et le Sif-Khaled. De même, du côté du Sahel, c’est à Bir-bou-Regba que le voyageur venu de Sousse aperçoit les premières touffes de diss. Mais, entre Bir-bou-Regba et Sbiba, le diss d’abord cantonné sur le massif de Mactar, s’épanche plus au Nord au delà du Djebel-Serdj sur les montagnes qui vont de l’Ousselet au Djouggar (voir carte hors texte).
Quant au cactus, ce n’est pas un végétal spontané et l’homme en le propageant a visé son utilité. Or, celle-ci varie du Nord au Sud de la Régence. Dans le Tell où les céréales et les herbages ne manquent pas, le cactus est surtout employé comme clôture, tandis que dans la Steppe ses fruits et ses raquettes entrent pour une part notable dans l’alimentation des indigènes et de leurs bestiaux. Dans le Haut-Tell, les champs de cactus sont rares. On les rencontre soit sur le pourtour (270 hectares au bled Rmil, vers la plaine d’El-Aroussa), soit dans la zone non friguienne. Sur le flanc oriental du Djebel-Berberou, le cactus pullule pour former bientôt, dans la Steppe, à El-Ala, une plantation immense. Au Zelfane, à Foussana, le cactus s’offre aussi en masses appréciables (voir carte no 12).
Quant aux céréales, ce que nous en avons dit à propos des principales régions de la Tunisie montre assez qu’on ne saurait guère en attendre naturellement un rendement régulier qu’en Friguia, ou encore dans le Sahel de Bizerte ou la Dakhlat des Maouine, c’est-à-dire là où l’on est annuellement assuré de 400mm d’eau. Dans le reste du Tell, l’aléa qu’offre ce mode d’exploitation du sol se dégage déjà. Aussi, le passage du Tell à la Steppe est-il graduel à cet égard, tant du côté de la chaîne de Byzacène que vers le Tell Inférieur, et la partie non friguienne du Tell contraste-t-elle à ce point de vue avec la Friguia comme avec la Steppe. Dans celle-ci, en dehors des régions d’irrigation, on ne sait pas ce que c’est qu’un rendement moyen. A plusieurs années médiocres ou mauvaises succède de tout à coup une année extraordinairement favorable. Avec ce système, les cultivateurs qui n’ont pas le capital nécessaire pour, au besoin, vivre deux ou trois ans sans récolte rémunératrice — et c’est le cas des indigènes — mènent une existence famélique ou doivent compter sur leurs troupeaux. Ce régime est celui de quelques coins du Tell Inférieur et aussi de presque tout le midi du Haut-Tell.
3o Nature de la limite entre Tell et Steppe
Parmi les éléments que nous venons de mettre en jeu, il en est de variables comme la direction du vent dominant, la quantité de pluie annuelle, la réussite des céréales. Mais la part de constance qu’ils renferment se révèle au moyen d’autres phénomènes. La limite Sud du diss et des grandes forêts de pin d’Alep, ou les limites Nord atteintes par les peuplements d’alfa autonomes et par le cactus ne se superposent pas les unes aux autres. Elles s’enchevêtrent, se coupent, se dépassent vers le Nord ou vers le Sud. Mais il y a une zone où elles se croisent ou se rapprochent et lorsqu’on examine cette zone, on s’aperçoit immédiatement que les chaînes de Byzacène et de Zeugitane jusqu’au Zaghouan sont bien une sorte de composante de toutes les forces en jeu. La rencontre du Tell et de la Steppe s’opère au sein d’une bande plus ou moins large de terrain dont les chaînes précitées sont l’axe.
Cette bande a plus ou moins d’extension selon l’allure de ses éléments variables, car les courbes climatiques et agricoles n’occupent pas exactement la même position chaque année. Suivant l’abondance des pluies ou leur pénurie, elle se déplace vers le Sud ou vers le Nord. En 1888, année de disette, elle a presque touché le Tell Septentrional ; en 1903, année de bonne récolte, elle s’est aventurée jusque vers les Chotts. Elle est donc sujette à des changements perpétuels dans le temps et dans l’espace. Une période pluvieuse ou sèche de quatre ou cinq ans peut la fixer momentanément davantage au septentrion ou plus au midi ; cependant, on ne se trompera pas de beaucoup en retenant qu’elle se balance autour de l’arête axiale dont nous avons parlé. Mais l’amplitude de l’oscillation est bien plus forte aux deux extrémités (chaîne de Byzacène et chaîne de Zeugitane Septentrionale) qu’au centre où la Friguia offre plus de résistance aux empiètements de la Steppe.
Ces avancées et ces reculs ne se produisent pas tout d’une pièce. A-t-on affaire à une année sèche, la Steppe envahit la plaine de Grombalia, les environs de Tunis, la région des Riah et s’installe dans le Haut-Tell dont la partie non friguienne subit encore assez souvent ses atteintes. Pourtant, à moins que l’année ne soit exceptionnellement mauvaise, les sraouate lui échappent. Le contact du Tell et de la Steppe a lieu alors sous forme d’intercalations. D’ailleurs, la Steppe peut très bien n’attaquer que le Tell Inférieur et respecter le Haut-Tell ou réciproquement. Il arrive aussi qu’elle n’affecte que deux ou trois plaines comme, par exemple, Foussana, Bermajna ou Tajmout qui se conduisent quatre années sur cinq comme un fragment de Steppe. Inversement, quand l’année est humide, la Steppe se retire et c’est le Tell qui déborde sur elle et spécialement sur les parties montagneuses. Des îlots de Tell surgissent ainsi en pleine Steppe, plus ou moins larges ou plus ou moins fréquents. Tell et Steppe ne se heurtent donc pas de front, mais se mêlent et se pénètrent alternativement selon le balancement des années sèches ou pluvieuses. Ces considérations expliquent assez pourquoi les indigènes hésitent sur les limites du Sahara et de la Friguia.
La zone de transition du Tell à la Steppe se poursuit dans la colonie voisine, mais nous ne saurions l’y déterminer d’une manière aussi précise. Car nos investigations n’ont pas porté bien au delà de la frontière sous cette latitude et dans les rares travaux consacrés à la fraction de la province de Constantine qui va de la chaîne de Byzacène à l’Aurès, cette question des limites du Tell et de la Steppe n’a pas été envisagée. D’une façon générale, le Djebel-bou-Djellel paraît jouer, en Algérie, à cet égard le même rôle que la chaîne de Byzacène dont il est le prolongement. Plus à l’Ouest, bornons-nous à signaler que la Steppe tuniso-constantinoise ne fait pas corps avec la Steppe algéro-oranaise avec laquelle elle présente, en outre, de grosses différences orogéniques. La Steppe algéro-oranaise possède, en effet, en majeure partie une architecture tabulaire[65] qu’elle pousse même au sein du Haut-Tell[66], tandis qu’en Tunisie, Tell et Steppe ont la même allure plissée. Il faut donc abandonner la conception d’après laquelle il y aurait d’une extrémité à l’autre de la Berbérie une bande tellienne et une bande steppique se succédant régulièrement avec une constitution et une largeur sensiblement égales partout du Nord au Sud.
Le Tell de l’Algérie orientale et le Tell de Tunisie sont, au contraire, en liaison intime. On peut, en effet, distinguer dans le Tell constantinois trois grandes zones. L’une au Nord, avec Bordj-bou-Aréridj, Sétif, les environs de Constantine, Souk-Ahras, et tout ce qui s’étend jusqu’à la mer est une région de tell et de sraouate qui prolonge la Friguia. Puis vient une seconde région qui possède pas mal de chotts et de sebkhas. C’est ce que l’on appelle parfois le plateau de Numidie. L’alfa y règne sur les pentes Sud des reliefs et dans les terrains forestiers. Il y tombe à peu près la même quantité de pluie que dans les alentours d’Oran[67] ou dans le Tell Inférieur de Tunisie, mais la température y est beaucoup plus basse. Cette zone est au point de vue climatique l’épanouissement naturel de la région du moyen Mellègue et, comme celle-ci, elle est assez souvent envahie par la Steppe. Enfin, tout au midi, l’Aurès correspond en beaucoup plus grand au massif montagneux qui va de Thala à la chaîne de Byzacène y comprise.
Et maintenant une demande monte aux lèvres. De cette lutte du Tell et de la Steppe, résulte-t-il une sorte d’équilibre instable ou bien les vicissitudes du combat cachent-elles l’avancée lente de l’un des deux antagonistes ? La Tunisie s’assèche-t-elle progressivement comme cela se vérifie en mainte région steppique d’Afrique (Kalahari, lac Rodolphe, Tchad) ? Le Tell est-il destiné à disparaître devant l’envahissement inéluctable de la Steppe ou bien peut-on espérer le voir mordre petit à petit sur celle-ci ? Question poignante, déjà agitée par un de ses côtés dans le camp des archéologues qui, se basant sur les textes anciens et sur les travaux hydrauliques romains, croient pouvoir professer généralement qu’aucun changement notable de climat n’est intervenu de l’époque ancienne à la nôtre[68]. Mais qu’observe-t-on aujourd’hui ?
On comprend sans peine qu’il n’y ait pas à tirer de déductions des éléments variables du problème. Les observations météorologiques agricoles ou hydrographiques sont incomplètes et récentes et il n’y a guère à se fier aux vagues souvenirs des habitants. La disparition de l’autruche, le recul de la gazelle, dénotent l’œuvre de l’homme et non celle du climat. De même, si depuis l’occupation les céréales ont accru leur domaine, cela tient simplement à la sécurité plus grande et à l’accroissement de la prospérité économique. Un seul phénomène semble hors de doute : la forêt est en régression vers le Nord. Dans toute la Steppe algéro-tunisienne les boisements se restreignent et deviennent plus clairsemés. C’est le cas de la forêt de gommiers du bled Thalah, des pins d’Alep voisins de Fériana[69]. Les forêts de cèdres de l’Aurès[70] et les boisements du sud-oranais[71] sont en voie de dépérissement, les vieux sujets meurent et ne sont guère remplacés. Quelle est dans ce phénomène regrettable la part du desséchement de la contrée, quelle est celle des êtres humains ? Pour le moment, il suffit de constater qu’en Tunisie, très vraisemblablement, la hache des indigènes ou des Européens et le pacage abusif ont causé plus de dommages que le manque de pluie ou le sirocco. L’homme est donc capable d’exercer une action sur l’extension de la Steppe. Jusqu’ici son intervention a été des plus funestes mais, grâce à elle, les limites du Tell et de la Steppe peuvent aussi être ramenées vers le Sud.
En Algérie, des pratiques culturales appropriées ont autorisé à livrer aux céréales des portions de la lisière steppique, par exemple au Sud de Bedeau[72] et de Saïda[73] et au Sersou. Des irrigations sont pratiquées au Hodna. Mais, en Algérie, la disposition du Tell et de la Steppe par rapport à la mer a cette conséquence que la Steppe ne reçoit guère d’oueds telliens, alors qu’elle envoie au Tell toutes les eaux qui se réunissent dans le lit du Haut-Chélif. Au contraire, non seulement la Steppe tunisienne ne verse au Tell aucune espèce de contribution hydrique, mais encore ses fleuves (Oued-Nebhane, Oued-Merguellil, Oued-Zéroud) drainent les eaux de la bordure tellienne dans un rayon qui a jusqu’à 50 kilomètres. Ces eaux, utilisées dans les plaines de Kairouan, de Kasserine et de Gamouda, permettent de toujours réussir des céréales sur quelques milliers d’hectares. Les cultures telliennes descendent ainsi dans la Steppe avec les eaux telliennes. En terre sèche, à l’Enfida, à Cherahil, des colons essaient d’appliquer aux céréales les procédés vulgarisés depuis quelque temps sous le nom de dry farming dans les régions semi-arides des Etats-Unis. Mais la zone que le Tell peut s’annexer de la sorte n’est pas illimitée. Elle ne comprend pas la Steppe désertique et d’ailleurs il y aura à exécuter un travail de défense contre la Steppe dans la partie non friguienne du Tell. En réalité, c’est moins par les céréales que par l’olivier que la Steppe sera vivifiée. Plutôt que le Tell, c’est le Sahel qui gagnera peu à peu sur elle et cela est naturel, puisque le Sahel n’est en somme lui-même qu’une Steppe modifiée. De ce côté également l’œuvre est commencée. En 1881, le Sahel n’avait au droit de Sfax qu’une largeur de 15 kilomètres. Aujourd’hui, il s’étend d’une seule pièce jusqu’à Bou-Thadi, à 75 kilomètres de la mer.
On voit par là qu’il ne faut pas concevoir la succession du Tell et de la Steppe comme quelque chose de fixe et de toujours identique, mais comme un phénomène essentiellement variable dans l’espace et dans le temps et dont l’on peut seulement, avec beaucoup de précautions, indiquer la limite moyenne que la colonisation devra s’efforcer de reculer toujours davantage au profit du Tell et du Sahel.
PREMIÈRE PARTIE
LA NATURE PHYSIQUE DU HAUT-TELL