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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

CHAPITRE DOUZIÈME

Reading edition

L’habitat des Populations indigènes

I

CONDITIONS GÉNÉRALES D’EMPLACEMENT ET DE RÉPARTITION

1o Les conditions géographiques

Tentes ou maisons et leurs assemblages en douars ou décherats obéissent dans le choix des emplacements à certains facteurs géographiques. Toutes les demeures solitaires ont leur entrée au Sud-Est non parce que c’est la direction de la Mecque, mais pour tourner le dos au vent du Nord-Ouest, brutal convoyeur de froid, et une préoccupation identique se vérifie pour beaucoup de centres. A Téboursouk, la ville arabe couvre tout l’espace que le Kef Téboursouk garantit du djebeli. Les Français ont donc été conduits, non sans inconvénients, à hasarder leurs maisons dans le col de l’Oued-Es-Saha où des oliviers, obstinément penchés vers le Khalled, attestaient pourtant avec éloquence la tyrannie et l’apreté de la bise. Afin de rendre habitable l’ancienne gendarmerie, on avait dû goudronner à l’extérieur tout le mur du Nord-Ouest dont la couleur noire frappait l’œil à distance. A Dougga, sans les derniers travaux de consolidation, le djebeli descendu du Kef Dougga aurait fini par jeter bas le fronton du Capitole dont l’équilibre était compromis. De même, la ville du Kef s’est tapie en dessous du Dyr, gagnant plutôt à l’Est qu’à l’Ouest, de façon à esquiver l’orientation redoutée. Seule, l’autorité militaire, comme à Téboursouk, n’a pas hésité à la braver, sans doute pour des raisons de défense[437].

Si les bourgades témoignent du désir très évident d’échapper au vent précité, ce sont les sources qui ont constitué l’élément déterminant dans la création des agglomérations permanentes. Ne font exception que les villages ayant tout sacrifié à l’avantage de la position guerrière (kalaats, certains villages du Bargou, etc.). Beaucoup de maisons, beaucoup de tentes sont dressées également parfois fort loin de toute eau potable, soit que l’on ne compte pas la fatigue des femmes ou des bêtes, soit que l’on évite les endroits où défilent et stationnent trop de gens. Quant aux rivières, par crainte justifiée du paludisme et des inondations soudaines, les indigènes en fuient la proximité. Le Mellègue, la Siliana, la Tessa ne traversent aucun centre.

On aime, en revanche, la forêt. En maint canton, les populations se tiennent à la limite des boisements et des champs, entre la terre nourricière et la forêt qui leur fournit contre le vent la protection de sa masse profonde, le pâturage pour le bétail, le bois, et aussi les moellons tirés du sol rocheux. Lorsqu’en mai 1902 j’ai visité le Gafour, à la lisière des peuplements d’arbres et des cultures de la vallée de ce nom, étaient disséminées nombre de tentes jalonnant la ligne de démarcation entre deux combinaisons distinctes de couleurs, vert sur blanc (pins d’Alep sur sénonien) et jaune sur rougeâtre (moissons sur marnes de l’éocène moyen).

2o Tentes, gourbis et maisons

Recherchons maintenant quelle est la proportion des habitations mobiles et des habitations fixes et leur répartition réciproque entre la Friguia et la non-Friguia.

En 1881, on avait en Friguia quelques zmalas, plusieurs villes ou villages et, çà et là, des maisons éparses ; en non-Friguia, beaucoup de zmalas, à peine deux ou trois groupements de maisons et presque pas de constructions isolées. Depuis cette époque, la sécurité revenue et le développement de la population et des cultures ont entraîné une sédentarisation naturellement plus intense dans les bonnes régions agricoles. Beaucoup plus d’immeubles ont donc surgi dans la partie friguienne du Haut-Tell que dans l’autre zone et, au sein de celle-ci, ce sont les sraouate qui accaparent les bâtisses en pierre (Char, Djouas, Haouafedh, etc.). Le contraste entre la Friguia et la non-Friguia subsiste donc comme en 1881, seulement il est ramené à une question de degré. Nous sommes en mesure de l’apprécier assez exactement grâce à des relevés exécutés en 1886, en 1890[438], en 1895 et en 1906.

L’opposition de la Friguia et de la non-Friguia ressort clairement de ces tableaux, surtout si l’on considère que ces deux régions se partagent presque également la surface du Haut-Tell. En quittant la zone Nord pour la zone Sud et celle-ci pour la Steppe, on rencontre en effet la proportion suivante d’habitations mobiles et d’habitations fixes :

Tentes Habitations fixes

Gourbis Maisons Ensemble

Haut Tell { En Friguia 31,7 % 41,2 % 27,1 % 68,3 %

Hors de la Friguia 71,9 % 9,6 % 18,3 % 27,9 %

Steppe des Fréchich et Majeur 94,1 % 1 % 4,8 % 5,8 %

Ainsi, du Nord au Sud, de la Medjerda à Gafsa, en même temps que le climat rend la culture de plus en plus aléatoire, la quantité des demeures stables baisse au profit des demeures déplaçables.

En Friguia, on vérifie partout l’infériorité numérique des tentes par rapport aux habitations permanentes. En général, il y a moitié moins de bit chaar que de gourbis ou de maisons. Là où les tentes sont relativement le plus nombreuses, c’est chez les Ouartane et chez les Ouargha, tribus qui sont sur la bordure externe de la Friguia. En revanche, dans la région de Téboursouk, les tentes ne correspondent qu’au huitième de l’ensemble des habitations. La chose est si accentuée qu’elle saute aux yeux de tout voyageur et rien ne montre mieux le parallélisme entre les capacités culturales d’un pays et la sédentarisation de ses habitants. C’est ce que confirme la moitié non friguienne du Haut-Tell. Le Khalifalik de la Kessera y offre seul une majorité de maisons parce qu’il embrasse une région montueuse qui continue, au point de vue des populations, la ligne du Bargou et du Serdj et accueille comme elle plusieurs villages. Sauf cette exception, la prépondérance des tentes est absolue en non-Friguia : 3 contre 1 chez les Majeur, 3,5 contre 1 chez les Fréchich et 4 contre 1 chez les Ouled-Bou-Rhanem.

ÉTAT DES HABITATIONS DU HAUT TELL (1906)

Tentes Gourbis Maisons

indigènes européennes

A. En Friguia

Massif Ouargha 605 605 26 22

Massif du Kef[439] 577 667 645 96

Région de Téboursouk[440] 303 1.927 410 71

Région des plaines centrales du Fedj-Et-Tamer au Krib[441] 1.238 1.345 985 14

Région de Chetlou et d’Aïn-Tounga[442] 32 150 8 »

Gafour (Cheikhats de Gafour E. et W.) 284 202 119 41

Djouggar et glacis N.-E. du Haut Tell[443] 335 610 49 4

Djebel Serdj et Bargou » » 468 1

Ouled-Aoun de l’Ouest 749 1.004 521 6

Ouartane 536 93 546 »

Oujed-Ayar Dahara 585 206 434 15

5.244 6.809 4.211 270

11.290

B — Hors de la Friguia

Ouled-Ayar Guebala[444] 1.246 131 314 16

Khalifalik de la Kessera, Mansoura, El-Gueriat 70 3 278 1

Charen 650 135 168 11

Ouled-Bou-Rhanem 1.450 135 158 90

Zerhalma[445] 690 110 175 98

Majeur du Nord 1.447 222 216 3

Fréchich du Nord (O.-Ali et O.-Naji) 1.889 235 299 19

7.442 971 1.608 238

2.817

Remarquons cependant que la grosse différence entre la Friguia et la non-Friguia dérive surtout de cette circonstance qu’en non-Friguia il n’y a presque pas de gourbis, tandis que ce mode d’abri est extrêmement répandu plus au Nord. Mais si la proportion de 41 % de gourbis en Friguia est un signe non équivoque de fixation, ce n’est pas pourtant un phénomène dont il faille trop se réjouir en principe. La hutte de branchages décèle souvent plus de misère que la tente : plus d’une fois le kib est le refuge de celui qui est à la fois trop démuni d’argent pour se bâtir une maison et trop pauvre en troupeaux pour avoir la laine indispensable à la fabrication de la tente. Néanmoins, il ne faut pas oublier que sous le nom de gourbis on range souvent soit des bortals, soit des cases ayant mur en moellons ou en cubes d’argile séchée au soleil et toit en chaume, constructions intermédiaires entre la maison proprement dite et la cabane de branchages et de paille. C’est en particulier le cas pour les 1.900 gourbis recensés dans la région de Téboursouk. Quant aux maisons elles-mêmes, la statistique ne décompte pas celles en pierre et celles en toube. Il est constant toutefois que ces dernières à peu près spéciales aux plaines, sont moins fréquentes que les maisons de l’autre catégorie.

Les progrès de la stabilisation des indigènes sont mis en lumière par la comparaison des chiffres de 1900 avec ceux des années antérieures[446]. Nulle part la réduction des tentes et la marche en avant de la sédentarisation n’ont été plus évidentes que dans la région de Téboursouk :

Région de Téboursouk Tentes Gourbis Maisons indigènes

En 1895 1.931 ? 247

En 1906 303 1.927 410

Les gens de la tente y ont abandonné en masse la demeure de poil pour le gourbi-maison, et il en est presque de même chez les Ouled-Aoun :

Ouled-Aoun Tentes Gourbis Maisons indigènes

En 1895 1.365 ? 281

En 1906 749 1.004 521

Chez les Ouled-Ayar-Dahara, le mouvement est moins prononcé. Les tentes rétrogradent cependant de 690 en 1886 à 585 en 1906. En somme, celles-ci subissent en Friguia une diminution dont on évaluera toute la portée en réfléchissant qu’elle coïncide avec un accroissement sensible du chiffre total de la population. En non-Friguia, au contraire, si le nombre des maisons indigènes a augmenté, celui des tentes s’est maintenu ou même s’est grossi de quelques unités. Voici, par exemple, les Ouled-Ayar-Guebala :

Ouled-Ayar Guebala le Khalifalik de la Kessera excepté Tentes Gourbis Maisons indigènes

En 1886 1.207 ? 5

En 1890 1.371 ? 77

En 1895 1.460 ? 73

En 1906 1.246 131 314

Chez les Fréchich du Nord la tente a davantage gagné que la maison. En 1906, on a dans ce coin de pays 335 bit chaar de plus qu’en 1890 contre seulement 186 maisons nouvelles.

Fréchich du Nord Tentes Gourbis Maisons indigènes

En 1890 1.554 ? 113

En 1895 1.830 ? 264

En 1906 1.889 235 299

Enfin, aux Zerhalma et aux Ouled-Bou-Rhanem, l’effectif des tentes s’est enflé de 50 %.

Ouled-Bou-Rhanem Tentes Gourbis Maisons indigènes

En 1890 1.066 ? 82

En 1895 1.099 ? 27[447]

En 1906 1.450 135 158

Les grands groupements de tentes ont vécu et il n’y a plus dans le Haut-Tell que des douars médiocres dont la quantité tiendra en Friguia à devenir de plus en plus restreinte. Mais les tableaux ci-dessus nous prouvent qu’en non-Friguia la tente gardera longtemps, sinon toujours, sa prééminence. Il faut, en effet, songer que la maison, le gourbi et la tente, par leurs matériaux sont en harmonie étroite avec les régions où on les trouve de préférence. La maison et le gourbi impliquent la proximité de boisements. Le gourbi réclame en plus celle de peuplements de diss ou de cultures de céréales. Maison et gourbi sont donc des demeures de Tell, de Sahel ou d’oasis. C’est ainsi qu’il n’y a que peu de maisons et presque pas de gourbis dans toute la Steppe des Fréchich et des Majeur. La tente, en revanche, emprunte peu aux végétaux. Elle demande bien moins de bois que le gourbi ou la maison et emploie surtout des produits animaux, laine et poils. C’est donc une habitation de propriétaires de moutons et de chèvres et par suite de pasteurs, une demeure fatale et inéluctable pour les Steppiens et qui cadre avec les moyens de bien des gens de la section non friguienne du Haut-Tell.

D’autre part, le climat oblige ou excite à des déplacements. Beaucoup d’indigènes possédant des lopins de terre lointains, la tente leur permet d’y camper lors des travaux agricoles. Dès que pour une cause quelconque le sédentaire nomadise, fut-ce temporairement, immédiatement la tente s’impose à lui. Aussi, bien des gens ont-ils à la fois leur maison et leur tente. Ajoutons que parmi ces derniers, nombreux sont ceux qui dressent l’été le bit chaar auprès du dar pour vivre sous l’étoffe de poil les mois des chaleurs, et ce par imprescriptible atavisme ou par désir d’avoir un abri plus ventilé le jour et plus frais la nuit. La tente est alors une sorte de villa ambulante qui double la maison et la supplée à l’occasion. Rôle modeste, mais susceptible lui aussi de contribuer à la persistance de la tente jusque dans les coins les plus fertiles de la Friguia.

Les tentes ne s’assemblent plus comme jadis en zmalas. A peine forment-elles des douars comprenant au maximum une dizaine d’entre elles. Au contraire, sur les 6.327 maisons que le recensement de 1906 a dénombrées dans le Haut-Tell (5.819 demeures indigènes et 508 européennes), une forte proportion (environ la moitié) se présente groupée en villages. La répartition de ceux-ci obéit à la même règle que les maisons : bourgades ou hameaux sont infiniment plus répandus en Friguia que plus au midi. Dans la région du Mellègue et du Sarrath, leur pénurie est atténuée par les centres miniers dont le développement ne remonte qu’à quelques années. Mais chez les Fréchich et les Majeur du Tell, on n’aperçoit comme agglomérations que Thala et la Décheret Ouled-Sidi-Bou-Rhanem. Quelques points de la Friguia vantent des lignes ou des bouquets de villages, par exemple dans la plaine de Zouarine (El-Maarif, Sidi-Asker, Le Ksour, Ebba), au Gafour (village de la gare et les deux décherats Ousseltia), à la chaîne d’El-Gueriat (les Blidate), et dans le cheikhat de Bèz de la Hamadat des Ouled-Ayar. La chaîne de Zeugitane avec le Bargou, le Serdj et la forêt de la Kessera est peut-être la région du Haut-Tell la plus favorisée à ce sujet. Elle témoigne de l’identité que nous avons signalée entre les décherats et les régions montueuses. En revanche, la chaîne de Byzacène n’est nantie d’aucun centre.

Remarquons encore que par suite de la courbe décrite par les plis du sol depuis le golfe de Tunis jusque vers l’Aurès, la chaîne de Zeugitane, le massif de Mactar et la chaîne de Byzacène s’enfoncent de plus en plus vers le Sud en refoulant pour ainsi dire la Steppe devant eux. Le Haut-Tell se rapproche ainsi davantage de l’équateur à l’Ouest qu’à l’Est et les principales bourgades de sa partie méridionale sont dans le même cas. Mactar, Thala et Tébessa, quoique à peu près à égale distance de la Steppe, sont respectivement de plus en plus au midi.

II

LES DÉCHERATS

Les villages indigènes ordinaires portent le nom de décherat[448]. Ils se sont constitués autour d’une source selon un processus qu’il n’est pas malaisé de découvrir. Dès que les circonstances le consentent, l’effusion pérenne de liquide provoque la création de jardins qui exigent des soins assidus. Des familles s’enracinent ainsi au sol. C’est le premier stade. Bien des sources ne l’ont pas dépassé dans les temps modernes (Aïn Medeina, la source de Mactar jusqu’en 1887, etc.). Puis, la population augmente. Auprès de l’eau, sur un mamelon aplati entre des ravins, des maisons sont édifiées. La décherat naît. Plus tard, en aval des vergers, on plante des oliviers qu’arrosera le surplus de l’écoulement. Maisons, source, jardins, oliviers, la décherat est dès lors complète avec ses éléments essentiels se conditionnant les uns les autres et se succédant dans cet ordre du haut en bas de la pente[449]. En dessous des oliviers, s’étalent les terres à céréales (voir la planche K et le plan du Kef ci-après). De loin, ce bloc se détache nettement du décor environnant. Que l’on considère Téboursouk du sommet du Djebel-Ech-Chehid ou que du versant Nord du Djebel-Zafrane on regarde le Kef, le spectacle est analogue. L’agglomération urbaine apparaît comme un amalgame de multiples petits points d’un blanc criard entouré d’un trait grisâtre (remparts) et souligné par la tache verte et cendrée des jardins et des oliviers.

Ainsi, les cultures potagères et arbustives réclamant beaucoup d’humidité sont le plus près de la source. Les oliviers qui ont moins besoin de liquide viennent ensuite, puis on a l’orge ou le blé pour la réussite desquels on compte normalement sur les précipitations pluviales. Quant aux maisons, n’ayant point de place sous la source, elles se mettent forcément en dessus. Elles utilisent de cette manière un sol rocailleux où rien ne saurait pousser et d’où l’on surveille l’épanchement de l’eau.

Disposition à la vérité peu hygiénique. La décherat dominant la source et la voirie laissant à désirer, il se produit des infiltrations nocives capables de contaminer gravement l’eau potable. En outre, les gens sont obligés d’aller au loin quérir celle-ci et de la remonter avec grande fatigue. Il en résulte un va et vient pittoresque, mais dispendieux d’ânes menés par des guerrab[450]. C’est pour ce double motif que malgré sa belle source, Thala a reçu récemment le débit de l’Aïn-Ahmed qui fuse à 1.300m plus haut. Pour alimenter directement le vieux Kef, on va procéder à l’adduction des griffons du Dyr. Le mouvement de descente des maisons, déterminé par le retour de la sécurité, est donc également justifié à d’autres points de vue.

Les décherats se décomposent en général en deux ou trois fragments distincts. Tantôt chacun est pour ainsi dire autonome (groupe d’Ellès avec ses trois morceaux d’Ellès, Menzel, et El-Aïaichia, etc.). Ailleurs, on a devant soi les quartiers d’un même centre, comme à Zeriba. Nébeur a deux quartiers séparés, celui d’en bas (Houmet-el-Lotania) dénommé aussi le Ksour et où vivent les Ksaouria, celui d’en haut (Houmet-el-Fogania) habité par les Klefna. A l’écart, se voit un petit hameau européen. Les qualifications en question rappellent les épithètes « inférieur » et « supérieur » ou « d’en haut » ou « le haut » et « d’en bas » ou « le bas » appliqués à bien des villages doubles des Alpes ou Préalpes. Djebba n’a pas moins de quatre tronçons éparpillés. Dans certaines localités, les quartiers peut-être non soudés au début le sont actuellement. C’est le cas des cinq de la Kessera, des trois du Kef, etc. Au Kef, à Téboursouk, l’unité est encore accentuée par un mur d’enceinte. A la Décheret-Bent-Saïdane, les maisons sont si bien collées l’une à l’autre que leur ensemble forme un pâté unique avec saillants et rentrants n’offrant aucune prise à un ennemi. Beaucoup de villages de l’époque byzantine devaient avoir cet aspect massif. Pourtant, les décherats se fient d’ordinaire exclusivement à leur assiette quoique la distribution des habitations en plusieurs îlots non joints l’un à l’autre ne facilite guère la défense. L’idée de protection a cédé ici le pas à l’indestructible particularisme berbère.

La raison de cette séparation dans l’espace réside presque toujours dans une différence de sang. Lorsqu’un hameau existant se grossit d’un nouveau groupe ethnique, celui-ci ne se mélange jamais au précédent. Il s’établit à côté de lui pour profiter des mêmes avantages tout en conservant son individualité. Les fondateurs de zaouias et ceux de quartiers européens n’agissent d’ailleurs pas autrement. Ces populations spéciales, fixées sur des emplacements à elles, s’opposent souvent violemment. Des haines sévissent entre hameaux voisins ou entre quartiers, où elles trouvent des nids propices à l’éclosion des sofs. Seuls sont communs la mosquée et le marché. Pas de fêtes de village comme en Europe. En fait de personnages administratifs, il y a le cheikh et les notables dont le conseil (djemaa, miad) n’a rien d’officiel. On remue dans les séances les cent petites questions locales, mais on ne s’y occupe jamais des intérêts réels et permanents du centre.

Qui visite ces décherats n’en emporte pas une impression bien satisfaisante. Tout y est dans l’état le plus primitif, et les demeures, même celles des riches, sont bâties simplement en pierres sèches non crépies (voir planche L). La plupart de ces hameaux indigènes sont dépourvus de boutiques et n’ont ni épicier, ni café maure. Les rues sont extrêmement étroites. Ce qu’on appelle en France la place du village est un ornement inconnu. A peine pouvons-nous citer la belle étendue horizontale non bâtie et ombragée d’un micocoulier qui se voit vers le milieu de la Kessera et qui sert aux réjouissances et au souk. Au Kef, il y avait quelque chose d’analogue entre la cité et le rempart méridional, à l’endroit dit aujourd’hui place Logerot près de l’ex-porte Beni-Anine. Pour ainsi dire, pas d’industrie : les villageois croupissent dans la paresse qui favorise les dissensions intestines. Les gens des décherats sont peu hospitaliers. Pas de maisons d’hôtes, et c’est souvent à qui se refusera d’héberger l’étranger.

Abstraction faite du Kef, de Téboursouk ou de Thala, dotés d’un organisme municipal à cause des Européens, les villages sont privés de tout soin. Ni éclairage, ni voirie, faute de ressources ou de bonne volonté. Aux ordures ménagères s’ajoutent les fumiers qu’accumule un nombreux bétail. Le Kef, par exemple, abritait en 1895 11 chameaux, 160 ânes, 500 chèvres, 850 bœufs et 1.400 moutons, sans parler des chevaux et des mulets. Au lieu d’utiliser dans les vergers tous les déchets, on attend qu’un orage éclate pour les jeter aux ruisseaux temporaires qui dévalent alors sur les pentes. Les quartiers supérieurs se purgent de la sorte, mais c’est au détriment de ceux d’en bas. Le palliatif du tout à la rue manque-t-il ? Pour s’épargner le maximum de dérangement on évacue les fumiers aux abords immédiats des agglomérations lesquels s’encombrent ainsi de tas énormes, évoquant les « buttes » et les « monceaux » qui s’arrondissaient aux portes des cités françaises du Moyen-Age. Sous le rocher de Téboursouk, la couche de détritus a une quinzaine de mètres d’épaisseur.

Les décherats étant nées autour de sources et celles-ci jaillissant en montagne, ces villages sont, à part de rares exceptions, perchés à une certaine hauteur, si bien que l’on n’y arrive que par une montée plus ou moins raide. Conséquence qui n’était pas pour déplaire aux habitants, car si les plaines sont des artères économiques, c’est aussi par là que venaient les hordes ennemies et, ce qui en était presque synonyme, les soldats du Bey. De plus, la décherat possède en montagne l’avantage d’avoir à côté d’elle le bois et la pierre à bâtir, ainsi qu’un air plus frais et salubre, préférable à l’atmosphère torride des zones peu élevées où sévissent sirocco et malaria. Les décherats représentent en somme un bon compromis entre les nécessités qui guidaient les actes des hommes de jadis.

En revanche, deux inconvénients sautent aux yeux. Les décherats ne sont pas près des cultures et elles ne jalonnent pas le tracé naturel des voies de communication qui vise à emprunter les dépressions alluviales. Si les routes peuvent se hisser par des lacets jusqu’à ces centres, le chemin de fer moins souple coupe au plus court ou au plus facile et les néglige forcément. C’est en dehors du Haut-Tell le cas de Zaghouan, de Mateur, et dans notre région, le cas du Kef, du Ksour, etc. A l’Ouest du Kef, un vallon permettait au rail de grimper à faible distance de la ville. Escomptant l’éventuel prolongement de la ligne vers les exploitations minières de la frontière algérienne, les ingénieurs répugnèrent à cette solution qui aurait ultérieurement contraint les trains soit à un rebroussement, soit à laisser à l’origine de la rampe les wagons de marchandise en transit. La gare fut donc construite à presque trois kilomètres du Kef et à ses pieds.

III

LES BOURGADES PRINCIPALES

Maintenant que nous connaissons la physionomie des décherats, il n’est pas superflu de décrire séparément celles qui font figure de ville, c’est-à-dire Le Kef, Téboursouk et Thala, sans oublier l’algérienne Tébessa qui joue un peu le rôle du Kef à l’égard du pays qui l’entoure. Ces localités revêtent en effet un double caractère. D’une part, ce sont des centres administratifs de valeur. D’autre part, seules dans la région, elles ont des hammams (Le Kef 3, Téboursouk 2, Thala 1). Or, si l’on rencontre des mosquées fussent-elles d’ordre infime dans beaucoup de décherats, il ne saurait y avoir de bain maure que dans des agglomérations à la fois assez grosses et habitées par des gens policés. Le hammam est donc un critérium de l’importance réelle d’une bourgade infiniment plus exact que la mosquée.

Le Kef, Téboursouk et sa voisine Dougga culminent à 4 kilomètres au-dessus de la voie qui, à toute époque, a relié Constantine au golfe de Tunis par la zone des plaines centrales. Comme en outre elles sont assez à proximité (le Kef) ou contre (Dougga et Téboursouk) des brèches qui ouvrent l’accès au Nord vers la plaine de la Dakhlat, elles jouissent d’une position des plus heureuses et sensiblement identique. Mais le Kef gît presque sur la limite de la Friguia et des mauvaises terres de la région du Moyen-Mellègue. Téboursouk est également quasi en bordure d’une zone broussailleuse, tandis que Dougga s’érige au milieu même du meilleur canton à céréales et à herbages du Haut-Tell. Dougga et Téboursouk ne sont pas loin du croisement des deux voies Théveste-Carthage et Cirta-Carthage. En somme, c’est Dougga qui est doté de l’emplacement le plus favorable, et cette circonstance s’est manifestée dans toute sa puissance durant l’antiquité. A l’époque moderne, c’est le Kef que les événements ont poussé au premier rang.

XX — PANORAMA DE LA VILLE DU KEF EN 1905. (Cliché Olivier.) Planche K

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

1o Le Kef

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’ancienne Sicca Veneria devenue le Kef[451] est une simple décherat où logent de pauvres gens, bons tout au plus à paître des troupeaux[452]. Mais sa situation stratégique lui vaut des fortifications qui lui impriment l’air d’une cité. Sentinelle avancée de la Régence contre sa rivale de l’Ouest, le Kef est de toutes les guerres et son nom, bref et sec comme un cri d’alarme et comme un commandement militaire, ne résonne dans El Kairouani ou dans Mohammed Seghir ben Yousef qu’accompagné du cliquetis des armes. C’est le boulevard de la Tunisie, de la résistance duquel dépend le succès de toute irruption algérienne. Et 1881 corrobore une dernière fois cette règle. L’entrée de la colonne Logerot au Kef, sans coup férir, le 26 avril, grâce au sang-froid et à la finesse avisée de notre agent consulaire Roy[453], nous livra toute la contrée environnante.

Carte 13. — Plan de la ville du Kef et banlieue Mousalla, 750 mètres d’altitude. C Reste du quartier des Cherfine, 700-750. A Quartier El Haouarets, de 680 à 700. B Quartier des Beni Anine, de 680 à 700. Source, 680. D Nouveau quartier, 660-680. Gare, 560. Plaine du Kef, au-dessous de 550 mètres. a Ancienne porte El Haouarets. b Ancienne porte Beni Anine. c Porte Cherfine. d Château. e Kasba. f Bastion no IV. g citernes romaines. h Bab Rhedar. i Cimetière européen.

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Le traité d’Es-Settara de 1628, en fixant la limite des deux Régences au Sarrath et au Mellègue, avait fait du Kef une ville frontière que Mohammed-Pacha arrache aux Beni-Chennouf. Le vainqueur installe au Kef, comme à Kairouan et à Béja, un poste de cavaliers zouaoua dits spahis (sbahïa), réunis en un oudjaq[454]. Pendant les luttes entre ses petits-fils Mohammed et Ali (1675-1681), le Kef sert de refuge au premier[455], qui bâtit la kasba en 1679[456]. A ce moment, les Algériens intriguent pour mettre la main sur le Kef. « S’ils étaient parvenus à s’en emparer, observe El Kairouani, ils auraient été les maîtres de tout le pays[457]. » En 1705, il y a au Kef un agha et une garnison de 500 hommes[458]. En 1152 de l’hégire (1739-1740), Ali-Pacha ceint le Kef d’un rempart[459] et en 1744, G. Dupont énonce que la position du Kef le rend une des clefs du royaume de Tunis[460]. En 1746, grâce à l’œuvre d’Ali-Pacha, le Kef réfrène une invasion algérienne. Mais au Nord-Est la ville était surplombée par un mamelon rocheux appelé Mousalla[461]. Ali-Pacha l’englobe dans une seconde muraille extérieure qu’il garnit de huit fortins armés chacun de huit pièces d’artillerie[462]. En outre, il renforce à la Kasba le bordj de l’Est surmonté d’une tour ronde, dite la Balamita, d’où l’on dominait et la Kasba et toute la ville[463]. Malgré ces précautions, l’invasion de 1756 enlève le Kef en treize jours, ce qui entraîne la chute de Tunis et la mort d’Ali-Pacha. Hamouda-Pacha qui régna en Tunisie de 1782 à 1814 eut aussi maille à partir avec les Algériens. Le Kef lui doit un nouveau château et un raffermissement de ses autres défenses[464]. On prête à ce souverain le mot suivant : « Mon corps est à Tunis et ma tête au Kef. » En réussissant à replacer les Ouargha sous sa loi et à reculer la frontière jusqu’à Sakiet-Sidi-Yousef, Hamouda-Pacha éloigne du Kef la menace algérienne. Néanmoins, en 1829, à la veille de la prise d’Alger par le maréchal de Bourmont, le Kef a encore un appareil guerrier important : la Kasba abrite 150 Turcs et le château d’Hamouda-Bey 150 Zouaoua. Dans la population se recrutent quatre pavillons de cavalerie de 50 hommes chacun. Les Arouch-Es-Sendjaq procurent de leur côté un goum de 750 autres cavaliers[465] et les tribus maghzen fournissent des irréguliers (mzarguïa dans l’idiome local). En 1833, lors du passage de Sir Grenville Temple, la Kasba renferme 132 pièces de canon[466]. Mais, en 1837, notre établissement à Constantine, clôt l’âge héroïque qui avait duré cent cinquante ans. En 1848, extrêmement faible est la valeur militaire du Kef moderne[467] qu’une artillerie postée sur le Dyr obligerait vite à obéir à un envahisseur. En somme, tant par suite des changements politiques qu’à cause des progrès de la balistique et de l’armement au milieu du XIXe siècle, le Kef avait cessé d’avoir une efficacité, sauf contre des Bédouins.

Fort d’arrêt, le Kef était en même temps un chef-lieu administratif de premier ordre. A côté de l’agha de la Kasba, commandant de la citadelle et des troupes, et sans autorité sur lui, on remarquait le gouverneur civil ou caïd, appelé d’habitude kahia[468] parce que délégué de l’agha de l’oudjaq du Kef, lequel vivait d’ordinaire à Tunis où il était un des principaux personnages de la Cour. Le ressort du Kef variait. En 1864, Si Ferhat régentait les Ounifa, le Kef et les Arouch-Es-Sendjaq. D’autres caïds eurent aussi la Regba. Au printemps de 1859, avait été inauguré le télégraphe reliant le Kef à Tunis et à l’Algérie[469] et le fonctionnaire français chargé de ce service était agent consulaire. Le marché, seul souk du Bled-Et-Trouk en dehors de Sidi-Asker de Zouarine et de la Kalaat-Senane, était très achalandé. Le Kef comptait encore comme centre religieux. Sidi Bou Hadjar en 1199 de l’hégire (1784-1785) et Sidi el Mizouni vers 1250 (1834-1835) y avaient fondé dans la ville haute, sur la Mousalla ou à côté, les zaouïas dont nous avons parlé et dont l’essor fut si brillant que depuis le milieu du dernier siècle c’est comme métropole maraboutique que le Kef s’impose à l’esprit des hommes. Dès lors, l’organe local essentiel n’est plus la Kasba, mais les zaouïas. Les chefs de celles-ci sont plus écoutés que l’agha ou le kahia.

Shaw[470], Grenville Temple[471] et Davis[472] classent le Kef comme la troisième ville de la Régence, après Tunis et Kairouan et avant Sousse, Sfax et Bizerte. Toutefois, Grenville Temple note que le Kef n’occupe que les deux tiers de l’espace contenu dans ses murs. Berbrugger signale également qu’à l’intérieur de ceux-ci de vastes surfaces sont vides et beaucoup de maisons ruinées. Il juge cependant que la ville peut avoir six à sept mille âmes, moins, dit-il, que ne le ferait croire le développement de l’enceinte. A la vérité, le spectacle de demeures écroulées est assez fréquent dans les décherats. Mais le phénomène se généralise au Kef (voir planche L) avec l’insurrection de Ben-Rhadahem, la famine de 1867 et le choléra subséquent[473]. Pour comble de malheur, en 1878 le chemin de fer de Tunis à Souk-el-Arba atteint le Kef dans son rôle d’intermédiaire commercial entre la Régence septentrionale et l’Algérie. Aussi, en 1881, gîsait-il dans le marasme. Ses 45 hectares de superficie qui avaient peut-être enserré 8.000 personnes n’embrassaient guère plus de 3.500 âmes.

Toutefois, subsistait le prestige de la ville. Dès juin 1884, au lendemain de la création de la Direction de l’enseignement, on confie au Kef la première école de l’intérieur. Le 8 juillet, on l’érige en commune, une semaine avant Sousse, Sfax et Bizerte. Le Kef gardant avec Téboursouk la ligne de communication entre Tunis et l’Algérie, le Gouvernement en restaure les ouvrages et redore la vieille renommée guerrière du centre en y casernant deux bataillons d’infanterie, un peloton de cavalerie et une batterie d’artillerie. La tranquillité régnante entraîne ensuite la réduction progressive de la garnison qui ne comprend plus aujourd’hui que 300 soldats d’infanterie légère d’Afrique (vulgo Joyeux). A partir de 1888, on se fatigua d’entretenir les remparts qui entravaient l’expansion de la cité vers la plaine sans autre bénéfice que de dresser un obstacle devant les voleurs de bestiaux. Puis l’année 1901 vit s’effacer du front Sud la ceinture de pierre illusoire et pesante[474] qui masquait l’horizon. Le paysage immense, les dômes aigus du Moyen Mellègue, le méplat de la Kalaat-Senane apparurent, et la ville commença à sortir, châtelaine recluse qui par les portes de sa prison enfin ouvertes descend radieuse vers les jardins ombreux et vers la liberté.

Pendant ces six derniers lustres, le Kef s’est guéri peu à peu de ses blessures. Un recensement dû au receveur municipal Demay y a trouvé en 1911 une population indigène de 5.112 personnes (4.462 musulmans dont 269 Algériens et 650 israélites), ce qui, avec les 1.200 Européens (800 Italiens et 340 Français), constitue une agglomération civile de 6.300 âmes. Les Français y sont deux fois moins nombreux qu’à Béja (680) trois fois moins qu’à Tébessa (900), et huit fois moins qu’à Souk-Ahras (2.700). En 1891, le culte catholique fut célébré dans la basilique byzantine de Dar-el-Kous[475], aménagée dans sa portion antérieure, et les citernes romaines capables de renfermer 7.500 mètres cubes étaient déblayées. Dès 1892, des files d’arbres embellissent les pentes de la Kasba et le bas de la ville où des maisons modernes se bâtissent sur une aire disponible qui combinait l’avantage de la proximité de l’eau avec celui de relations plus aisées avec l’extérieur. La démolition du bastion méridional en 1901, puis la construction d’une gare presque dans la plaine en 1905 (voir le plan ci-joint) fixent définitivement de ce côté le quartier européen, agréable avec ses rues assez larges, bien ordonnées et égayées par des plantations. Ainsi se répète un phénomène qui avait déjà eu lieu à Tébessa une quinzaine d’années auparavant, celui d’une ville forte qui s’épanche hors de ses remparts, symbole d’un passé aboli, pour aller au devant d’une station de chemin de fer où afflue la vie. Le Kef tend ainsi, quoique avec une affectation différente, à reproduire la disposition de Sicca Veneria[476].

Cette gare est le terminus d’un embranchement de 31 km., détaché des environs des Salines de Lorbeus, et qui, unissant le Kef au chemin de fer de Tunis à Kalaat-Djerda et Kalaat-Senane, a mis la ville en contact plus rapide avec son territoire. Sans ce tronçon, le Kef eut probablement reçu un contrecoup sérieux de la création d’une ligne qui draine directement sur Tunis tout le commerce du Haut-Tell. Malgré ce palliatif, le marché du Kef a, en effet, décru dans ces dernières années au profit des souks de la zone des plaines centrales et sa population européenne a baissé depuis 1906 de 1.406 à 1.166 personnes.

Dans les conditions actuelles, le Kef ne semble pas susceptible d’un bien grand développement. Il demeure pourtant la seule localité du Haut-Tell qui dispose d’une force armée. En 1906, lors du mouvement d’Amor ben Othmane, les soldats du Kef arrivèrent à Thala un jour avant ceux de Tunis. Le Kef reste également comme il y a cinquante ans la capitale religieuse de toute la région. Enfin, c’est le siège d’un Contrôle civil qui avec l’annexe de Téboursouk étend son action sur presque 7.000 hectares, c’est-à-dire la moitié du Haut-Tell.

2o Téboursouk, Thala, Tébessa

Contraint au Moyen-Age de se cacher dans la citadelle byzantine, Téboursouk voit aux XVIIe et XVIIIe siècles se coller sur le flanc Ouest de celle-ci les quartiers d’El-Guebli au Sud et d’El-Djebli au Nord[477], étalés sur une superficie quatre fois supérieure à celle du Ksar et qui accueillent des Ouled-Yahia, des Ouled-Mimoun, des Andalous, et plus tard des Ousseltia. Aux luttes algéro-tunisiennes du XVIIIe siècle remonte l’enceinte en pisé doublée d’une cuirasse de pierre de moyen appareil dont quelques pans sont encore visibles, ainsi qu’une tour de garde ou de guet. Malgré ces vestiges, plutôt qu’une ville, Téboursouk est une grosse décherat[478], à peine décorée de deux mosquées dont l’une, la djama rahmania, avec sa couverture de tuiles rougeâtres évoque les villages andalous de la basse Medjerda et notamment Testour. Quelques maisons ont aussi des toits analogues, en matériaux fabriqués sur place. Le camp est de 1882. Evacué à la fin de 1883, puis réoccupé d’octobre 1890 à janvier 1900, il devint à cette date un pénitencier militaire que gardent des tirailleurs. En 1890, Téboursouk reçut une poste et une école et, déjà résidence d’un caïd, fut promu en 1895 chef-lieu d’une annexe de Contrôle civil dépendant du Kef. Malgré cela, la bourgade fut longue à prendre quelque allure. Jusqu’en février 1904, elle n’eut pas d’organisation communale. On la gratifia alors d’une simple Commission de voirie transformée en 1907 en Commission municipale.

A ce moment, il y avait un an seulement que la Direction de l’Agriculture avait pu acquérir, pour le revendre, du terrain à bâtir et encore celui-ci était-il situé à l’Est de la bourgade. Au lieu de gagner vers la plaine comme au Kef, le quartier moderne s’avança donc vers le camp et le vallon de l’Oued-Es-Saha, s’exposant de la sorte au djebeli. En même temps, Téboursouk depuis longtemps relié à Medjez-el-Bab, c’est-à-dire au chemin de fer de la Medjerda par une diligence (aujourd’hui par un service d’automobiles) voyait la colonisation s’asseoir aux environs, c’est-à-dire à Thibar, Nemcha, Rihana, El-Hariche, au Krib, etc. Mais le rail jeté en 1906 entre Tunis et Kalaat-Senane et Kalaat-Djerda laissa Téboursouk à égale distance (20 km. à vol d’oiseau) entre les deux voies ferrées dont les gares (Gafour et le Krib au Sud, et au Nord Sidi-Smaïl et Mastouta) sont pour les indigènes voisins et surtout pour les colons, des points d’expédition et des bases de ravitaillement. Le rayon économique des 3.000 habitants de Téboursouk s’est donc restreint : la population française est stationnaire et le nombre des Italiens a fléchi. L’allotissement de l’Henchir-Khalled va conférer quelque animation à cette bourgade qui espère un chemin de fer lancé de Tunis par la Mornaghia, Medjez-el-Bab et Testour. Téboursouk est l’antichambre de Dougga qui gît à 6 km. à peine. Si les maisons de l’héritière de l’antique Thugga, tombent depuis 1891 une à une pour permettre les fouilles qui nous restituent la capitale de Massinissa, du moins les visiteurs affluent chaque année plus nombreux vers ce Timgad tunisien et il y a là un mouvement dont Téboursouk bénéficie.

Quant au village de Thala, il résulta vers 1850 de la création de la zaouia rahmania édifiée par Mostefa ben Azzouz non loin de deux ou trois demeures érigées là à cause de l’Aïn-Thala (950m d’alt.). Vers 1860, il est en plein essor : seule agglomération réelle entre Kalaat-Senane et Fériana, il assemble peut-être un millier d’habitants. L’am ech char lui est funeste, puis, lors de l’entrée des Français en Tunisie, les dissidents le pillent sans scrupule. Après ces événements, Thala n’abrite plus que 300 personnes et telle nous retrouverions aujourd’hui cette décherat, si en 1896 elle n’avait accaparé les bureaux du Contrôle civil constitué en 1895 par la réunion des Fréchich et des Majeur. Les sollicitations du caïd des Fréchich, Mohammed Salah Chafaï, désireux de donner une plus-value à ses terrains de Thala et sans doute aussi l’attirance de la direction Nord avaient persuadé de renoncer à Kasserine, siège officiel, et à Fériana, siège provisoire de la nouvelle circonscription. A ce moment, il n’y avait encore à Thala aucun bâtiment administratif si ce n’est une station de monte (1886) et une maison forestière (1888). D’autres constructions furent exécutées après 1896. On les campa malencontreusement au-dessus de la source ce qui obligea à dévier jusque là l’eau de l’Aïn-Ahmed, grâce à laquelle du moins on effectua une belle plantation de platanes.

Le marché de Thala a prospéré depuis qu’une gare, celle de Kalaat-Djerda, fonctionne à 13 km. Le village a aujourd’hui 700 âmes dont 140 Européens (90 Français) et il produit à qui vient du Sud une certaine impression. La majorité des toits est en tuiles, tuiles rondes de Testour à tonalité un peu terne sur la mosquée rahmania et autour d’elle, tuiles plates de Marseille d’un rouge plus crû sur la plupart des autres habitations. Thala revêt ainsi aux yeux du voyageur l’aspect d’un village de Kabylie et, ici comme là-bas, la préférence accordée à ce mode de couverture et la faible quantité des terrasses sont un signe extérieur visible et frappant de la nature plutôt froide et humide du climat.

A 60 km. à l’Ouest de Thala, Tébessa[479] est dans la colonie voisine une vieille forteresse byzantine et turque, posée à 900m d’altitude et encore munie de ses remparts antiques. Après l’installation de nos troupes en 1842, elle devint la résidence d’un commandant supérieur. Poste avancé défendant le Tell algérien contre les gens de la Steppe et contre les tribus tunisiennes limitrophes (affaire Ammar ben Guedida en 1853), c’est de là qu’en 1881 la colonne Forgemol s’en va coopérer à la prise de Kairouan. En 1888, après l’insurrection de l’Aurès, un chemin de fer d’intérêt stratégique réunit Tébessa à la ligne de la Medjerda, à Souk-Ahras. Enfin, en 1906, lors de l’équipée d’Amor ben Othmane, Tébessa échelonne sur la frontière des détachements pour empêcher la fuite des meneurs.

Sise dans un pays déjà presque steppien, Tébessa ne pouvait déterminer une colonisation agricole considérable. Mais c’est un centre important de trafic. Pour nous borner à la Tunisie, Tébessa maîtrise les pistes du Djerid, de Gafsa, de Fériana, de Kasserine, de Thala et de Bermajna aussi bien économiquement que stratégiquement. Jusqu’en 1899, date de l’inauguration du chemin de fer Sfax-Metlaoui et jusqu’en 1906, date de l’arrêt du train initial à Kalaat-Djerda, l’itinéraire le plus rapide de Tunis à Gafsa ou à Thala passait par Tébessa. Déjà couru avant 1881 par les populations de la non-Friguia, le marché de Tébessa accrut encore sur elles son influence après 1888 : l’exportation ovine de toute la région tunisienne limitrophe se dirigea dès lors sur Bône par Tébessa où en 1900 l’on ne recensait pas moins de 575 indigènes tunisiens. Depuis 1906 et surtout depuis 1909, année où la locomotive venue de l’Est atteignit Fériana, Tunis et Sousse aspirent à ramener de plus en plus ces territoires dans leur sphère d’action commerciale. De ce chef, les tunisiens ont diminué à Tébessa d’une centaine entre 1906 et 1911.

Vers la fin du dernier siècle, Tébessa, grâce aux phosphates du Dyr des Ouled-Yahia et du Kouif, s’est entourée de centres miniers pour qui elle est une manière de capitale. L’édification de la gare hors de la ville et la prospérité des affaires engagea Tébessa à sortir de ses murailles et lui vaut une population actuelle de 6.500 âmes à peu près égale à celle du Kef. Sur ce total, il y a comme au Kef 1.250 Européens, mais ceux-ci comptent 900 Français non israélites[480]. En marge de la région que nous étudions, Tébessa est donc, non seulement une place de guerre et de négoce, mais encore un foyer d’irradiation nationale, affirmé en 1912 par la fondation, tout près de la frontière tunisienne, de deux villages de colonisation à Aïn-el-Bey et à Henchir-Somaa. La Régence a donc tout avantage à assurer de ce côté des communications aisées. Tébessa lance déjà vers l’Est le petit chemin de fer minier du Kouif et tend vers Haïdra une route empierrée. A la Tunisie de remplir son devoir dans ces parages et de songer à des lignes Tébessa-Kalaat-Djerda et Tébessa-Kasserine (ou Tébessa-Fériana).

IV

LES KALAATS

Il nous reste maintenant à parler des villages de Kalaats[481], nids d’aigle qui, autrefois, tinrent un des premiers rangs dans notre région. Presque complètement aboli aujourd’hui, ce type de groupement y est encore représenté par des vestiges matériels qui font penser aux centres de l’Aurès et illustrent à merveille l’allure montueuse du Haut-Tell de Tunisie.

Entre Thala et Bermajna, le Kef-Chirdou est couronné par les ruines d’un hameau qui fut peut-être la Kalaat-Ed-Dyk du Moyen-Age. Le Guern-el-Alfaïa, le Djebel-Chirich ont sur leur cîme des débris de constructions. A la Kalaat-Snoubria (Hamadat des Ouled-Aoun) l’ancien village était garanti sur trois flancs par des escarpements rocheux et sur le quatrième par un mur. Sur la Hamadat des Ouled-Ayar, la kalaat anonyme, cotée 1.220m, non loin de l’Aïn-Seddine, est renforcée au midi par un rempart percé d’une porte, unique endroit par où l’on pouvait se hisser au sommet. La Kalaat-Senane qui réunit en elle et dans toute leur ampleur les divers caractères de ces acropoles n’est donc pas quelque chose d’exceptionnel.

Si, quittant la gare de Kalaat-Senane, nous voulons gagner la fameuse table, il nous faut gravir le socle de marnes noirâtres jusqu’à la mine, puis de là contourner par le Nord la gigantesque masse calcaire. Soudain, voici qu’un talus, pareil à une vague de terre écrasée contre la Kalaat, en réduit l’aplomb de moitié. De la pointe du cône herbeux s’élève en lacets un escalier (voir planche J) comparable à celui de Tizigrarine du Djebel-Chechar (Aurès)[482]. Les marches, au nombre d’environ cent cinquante, tantôt sont taillées dans le roc, et tantôt consistent en un monolithe ou en un tronc d’arbre. La montée est assez commode. La descente réclame plus d’attention, mais ce serait d’un faux pittoresque que d’en exagérer les difficultés, car le bétail utilise sans encombre ce chemin qui n’est réellement impraticable que pour les chameaux. Quatre paliers, le cinquième étant le plateau lui-même. Au premier étage on traverse une espèce de corps de garde plafonné de perches. Au second, on a devant soi une solide tour rectangulaire, munie d’un huis en bois plaqué de lames de fer. On pousse l’un des deux battants et l’on entre dans un couloir couvert analogue au précédent, mais plus long, car il mène jusqu’au palier d’en dessus qui s’épanche en une banquette à l’air libre soutenue par un parapet. L’escalier s’en détache pour décrire une courbe sur le toit de la galerie précitée. Puis l’on grimpe encore. Quatrième palier. Une ultime rampe épaulée par un garde-fou barbare et l’on est sur la terrasse supérieure d’une superficie de 90 à 100 hectares. Système de défenses superposées et s’entraidant l’une l’autre et qui devait être des plus efficaces. Sans parler des marches adventices qu’on ôtait en cas d’alerte, la section centrale de l’ouvrage constitue un ensemble qui rappelle maint détail de château du Moyen-Age.

Partout ailleurs, la Kalaat-Senane est à pic sur une hauteur trop considérable pour qu’une escalade soit possible. C’est à peine si une fente verticale béante entre deux des fahouls de l’angle Sud-Est a laissé parfois se faufiler des voleurs de moutons. Pour plus de sûreté, ce passage éventuel était barré par un pan de maçonnerie. D’autres souvenirs de la vieille organisation protectrice sont imprimés dans le roc même. Auprès des fahouls la falaise offre une poche interne où l’on se glisse par un trou rectangulaire. C’est le dar el aris (la maison du fiancé) à laquelle fait face à quelques centaines de mètres le dar el arousa (la maison de la fiancée) excavé dans un gros bloc calcaire écroulé et doté d’une baie vers le dar el aris, tandis que du côté opposé regarde une sorte d’œil de bœuf. On raconte que jadis, avant de se marier, les futurs époux devaient attendre là un jour et une nuit, chacun dans une des deux chambres, sans communiquer autrement que par des signaux. Pour nous, nous y reconnaissons des postes de guet.

Sur leur kalaat scrupuleusement prémunie contre toute agression, les habitants vivaient sans crainte. Aussi le village, d’ailleurs bâti au débouché même de la voie d’accès, ne présente-t-il ni murailles, ni citadelle. Il s’appelait jadis Menâa[483] comme un des centres de l’Aurès, tradition que confirme l’inscription funéraire de Brahim ben Bou Aziz, datée de l’an 1195 de l’hégire (1780-81 de notre ère) et qu’on peut y lire dans une cour devant la qoubba de Sidi Abd El Jaouad. En temps ordinaire, les gens de la kalaat tenaient leurs meules en bas de l’escalier à l’abri du djebeli, dans des cercles de pierre, non loin d’aires dallées servant à dépiquer. Avant 1864, il y avait sur la Kalaat un endroit où l’on enfermait des approvisionnements de céréales renouvelés chaque année par moitié. Quant à la soif, elle n’était pas à redouter, malgré l’absence de sources ou de puits au sommet. Profitant de la sculpture en lapiez de l’assise supérieure, l’homme a élargi et approfondi les fissures naturelles du calcaire. On a ainsi derrière le village quatre vastes citernes à ciel ouvert (majen), à parois rigides, capables d’une tranche d’eau de trois mètres ou davantage. Deux autres réservoirs[484] (fesguia) ont des contours moins rectilignes et sont à la fois plus développés en surface et plus restreints en profondeur. Un d’entre eux a dû jadis être voûté. Une rigole met en communication l’un des majens avec une fesguia située à un niveau inférieur. Des bassins du même genre se retrouvent en grand nombre assez loin de là dans le Djebel-Ousselet sur le territoire des Zlass.

Malgré quelques fragments antiques, cette Menâa n’est pas identifiable avec telle ou telle cité romaine. Après l’occupation française, les Européens du Kef ont gratifié la Kalaat du titre de Table de Jugurtha, voulant voir là le point où le prince numide, pourchassé par Metellus, avait déposé ses femmes et ses trésors. Supposition gratuite, ne répondant aucunement au récit de Salluste[485]. C’est au XIIIe siècle que notre Kalaat entre dans l’histoire avec le nom que lui a valu un certain Senane (forme vulgaire du nom propre Sinane) héros ou bandit dont les exploits ont été oubliés[486]. Place forte des Haouara, puis des Hanencha, Shaw la qualifie d’« endroit qu’on ne saurait réduire que par famine ou surprise »[487]. Au moment même de la chute des Hanencha, la Kalaat défie les beys de Constantine. On raconte que Salah-Bey arrivé avec ses troupes au pied de la Kalaat demanda le tribut ou tout au moins une diffa. On la lui refusa. Même, les gens d’une fraction qui depuis furent dits les Ouled-bou-Kelba poussèrent l’audace jusqu’à jeter au Bey en signe de mépris le corps d’une chienne et le redoutable Salah-Bey dut dévorer cet affront[488].

C’eût été, en effet, pure folie que de tenter un assaut. Une fois seulement, des ennemis réussirent à fouler le sol de la Kalaat, et ce grâce à un stratagème assez commun dans l’Afrique du Nord. Un beau jour, une foule d’Ouled-bou-Rhanem inermes et pleurants et escortant une civière sur laquelle se détachait la forme d’un cadavre se présentent pour enterrer un des leurs auprès de la qoubba de Sidi Abd El Jaouad. Sans défiance, les montagnards les laissent passer. Mais une fois dans le village, les Ouled-Bou-Rhanem renversent la civière d’où s’abat un amas d’armes et réduisant à merci leurs adversaires surpris ils les pillent à qui mieux mieux. Episode resté d’ailleurs exceptionnel. Grâce à leur assiette inexpugnable[489], les habitants se livraient au commerce sans crainte : dans ce pays troublé la Kalaat-Senane était un entrepôt sûr, un terrain neutre où se rencontraient vendeurs et acheteurs. Avec ses quarante boutiques elle demeura jusque vers 1850 le marché le plus achalandé de la région[490].

XXI — LE KEF — LE QUARTIER CHERFINE. (Cliché X...) Dans le fond, à gauche, le mamelon oriental de la Mousalla surmonté du bastion no IV. Dans le fond, à droite, s’ouvrant dans les remparts, la porte Cherfine. En deçà de la porte, à gauche, la maison de Sidi Kaddour ; à droite, la zaouia qadria (une qoubba et un minaret). Sur le devant, à droite, qoubba de Sidi Bou Makhouf. Planche L

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Cependant, si la protection obtenue était complète, résider sur ce roc élevé et peu accessible n’allait pas sans inconvénients. Sans parler des incommodités journalières pour descendre aux champs ou paître le bétail, on y souffrait d’un djebeli furieux. La famine de 1867 provoqua un exode qui ne fut pas suivi de retour, et après 1881 le rétablissement de la sécurité précipita la décadence. La bourgade qui accueillait au milieu du XIXe siècle 4 à 500 âmes dénombrait encore en 1886 une trentaine de maisons et 218 personnes. Mais vers 1890, ce chiffre tombait à huit familles. En 1910 on y comptait à peine deux feux en train de s’éteindre[491]. La vase envahit les majens et les fesguias dont la menthe sauvage (fleiou) agrémente la périphérie, tandis que sur l’eau dormante flottent inviolées les fleurs candides de la renoncule aquatique.

Tous les gens qui ont évacué la Kalaat ne se sont pas dispersés : sur le flanc Sud de la falaise entre les fahouls et la Settaret-Zid, le hameau tout récent et quasi troglodytique de Bou-Ayech résulte des sept maisons et des parcs à bestiaux que les Ouled-Bou-Kelba ont insérés dans un long abri sous roche (voir planche B). A côté de Bou-Ayech ou de la vieille Menâa, l’agglomération de la mine est bien pâle comme pittoresque, mais une vie intense y circule. C’est elle qui est véritablement aujourd’hui le village de la Kalaat. Changement qui en dit long sur les modifications survenues en Tunisie depuis trente ans.

Quoi qu’il en soit, la Kalaat-Senane se classe comme un des types les plus accomplis de ces montagnes forteresses dont la Djaafa et la Mestaoua sont des échantillons remarquables dans la province de Constantine. Avec Masqueray[492] nous résumerons ainsi les traits de la physionomie de ces nids d’aigle : esplanades tabulaires isolées de tout autre relief, abruptes et inabordables, sauf sur un seul point aisé à boucher ou à défendre, pourvues d’eau, assez vastes pour que toute une tribu puisse s’y tenir au moins momentanément et ornées souvent d’une décherat. Nous ajouterons que ces aires d’oiseaux de proie servaient moins à appuyer une offensive qu’à favoriser une résistance. C’étaient des refuges plutôt que des repaires.

Observons enfin que certains des caractères des kalaats se retrouvent ailleurs. Si les deux tronçons du hameau d’El-Gueriat ne sont couverts par rien dans la direction du Tell, vers la Steppe l’impression est bien différente. De ce côté, le Satour culmine à pic sur 50 à 60m de hauteur et un formidable rempart dissimule le village où l’on aboutit par un sentier extrêmement raide accédant au quartier occidental par une fente étroite et inattendue de la masse calcaire, comme il y en a des exemples dans l’Aurès[493]. A proximité, un escalier creusé dans la chair du Satour zigzague jusqu’à la cîme de celui-ci où dans les moments de trouble devait fonctionner un poste de garde. De même, la Hamadat de la Kessera nous apparaît comme une Kalaat-Senane plus spacieuse, mais dont l’à-pic moindre a nécessité une forteresse. C’est cependant une plateforme sur laquelle on ne peut monter pratiquement que par un nombre de points limités, un vers Mansoura, un vers Bou-Abdellah, un vers le Merqueb et l’Ousafa et un vers Kairouan. Ce dernier accès est occupé par le village dont les maisons se succèdent du pied de la falaise jusque sur le plateau où se carre le ksar byzantin. Ce donjon où sont logées une dizaine de familles est relié aux quartiers inférieurs par des marches taillées dans le roc et appelées Draj-el-Bordj. En 1759, lors de la guerre avec les Ousseltia, les Kasseraouia détruisirent provisoirement ces degrés. Renfermés avec leurs biens dans le château, ils résistèrent avec succès aux attaques des ennemis qu’ils fusillaient par les meurtrières[494] dues aux soldats de Solomon ou de Jean Troglita.

Parmi les centres datant d’avant 1881, les villages des kalaats sont morts. Quant aux villes ou décherats, ce que nous avons dit du Kef ou de Téboursouk peut s’appliquer à la plupart des autres. Après un bref élan, après s’être augmentées, le cas échéant, de bâtiments administratifs, elles restent stationnaires. La Kessera, Zeriba, Jama, etc., ne comptent guère de constructions récentes. Si ces décherats et leurs similaires ne dépérissent pas, du moins elles végètent. Et elles le doivent à leur position dont les désavantages économiques ont éclaté en pleine lumière le jour où le rail a pénétré dans le Haut-Tell.

Leur stagnation est d’autant plus significative que la population a doublé depuis 1881 et que le nombre des maisons s’est fortement accru. Le gain a donc été quasi entièrement au profit des campagnes qui, une fois la sécurité revenue, se sont repeuplées, parées d’habitations fixes, et où, sous l’impulsion de besoins modernes, sont nées des agglomérations nouvelles dont quelques-unes comme Ebba-Ksour sont destinées à éclipser la plupart de leurs devancières.

Notes in this chapter

Note 1 · Le djebeli, débouché du Foum-Zelga, a assez récemment renversé un grand portique à Henchir-Sidi-Amara, l’antique Agger.Note 2 · Voir Direction des Renseignements et des Controles civils : Statistique générale de la Tunisie, 1881-1892, p. 38-42.Note 3 · Cheikhats de Beni-Anine, Cherfine, Decherat, Sidi-Amor, El-Mor, Bahra.Note 4 · Caïdat de Téboursouk au Nord du Djebel Ech-Chehid.Note 5 · Cheikhats de Bou Lediab, Rhorfa Sud et Nord, Lorbeus, Maïza, El-Merja, Touaba, Ebba, Bou-Sléah, Seba-Biar, Ellès, Abida, Oued-Souani, TermdaNote 6 · Cheikhats des Chabbia et des Ouled-Slema.Note 7 · Cheikhats du Fahs Sud, des Droa, un peu de l’Ourazla et partie Sud du Cheikhat de Bou-Arada Est.Note 8 · Cheikhats des Soualem, Hababsa, Skarna. Ouled-Sidi-El-Mouelha, Ouled-Mehelhel, Sayar, Msahla, Louata. Ces trois derniers sont en partie en FNote 9 · Cheikhats de Besseriana, Djerda et Sidi-Ahmed-ben-Salah.Note 10 · La comparaison n’est pas possible partout à cause des multiples remaniements subis par les circonscriptions administratives. En outre, tels Note 11 · Baisse amenée par l’abandon du village de Kalaat-Senane.Note 12 · Dans la conversation, Nébeur au Nord du Kef et Lorbeus au Sud sont plus d’une fois appelés simplement « Ed Decherat » par une comparaison muNote 13 · Dans les quelques décherats de plaine, les habitants s’alimentent à des puits et tout se présente alors sans ordre fixe sur un même plan horNote 14 · « Porteurs de guerbas, porteurs d’eau. »Note 15 · Au XIe siècle El Bekri, au XIVe siècle Ibn Khaldoun, accueillent encore l’expression de Sicca ou « Chikka Benaria ». Mais dans Edrisi (XIIe Note 16 · Mechra el Melki, p. 228-229 et 272. D’après une tradition aujourd’hui oubliée, la source du Kef se serait jadis appelée Aïn-el-Ajoul (la souNote 17 · Né le 28 mai 1845, J.-B.-B. Roy vint en Tunisie comme membre de la mission télégraphique française, en mai 1867. Arrivé au Kef en novembre 1Note 18 · El Kairouani, Op. cit., p. 394. Dans la Mechra el Melki il est question de ces trois oudjaqs, p. 83, 297, etc. Un quatrième, le plus importaNote 19 · El Kairouani, Op. cit., p. 414, 417-420.Note 20 · D’après l’inscription encastrée au-dessus de la voûte de la porte d’entrée et dont Renault : Install. hydraul. rom. de Sicca Veneria in Enq.Note 21 · Op. cit., p. 447.Note 22 · Voyage du sieur Paul Lucas, Paris, 1712, t. II, p. 360.Note 23 · Mechra el Melki, p. 229-230. La chose fut glorifiée par des inscriptions placées au-dessus des portes Beni-Anine et Haouarets. « Grâce à ce Note 24 · Op. cit., p. 354-356.Note 25 · Voir le plan du Kef et les planches K et L. La Mousalla (il y en avait auprès de chaque ville) était un endroit où le peuple allait prier daNote 26 · Le fortin de l’angle Est est encore classé. C’est ce qu’on appelle le bastion no IV. Renault (Op. cit., p. 97-98) avance que les Espagnols sNote 27 · Mechra el Melki, p. 355 et 359. La Balamita existe encore en partie. Ce nom, qui est sans doute turc, n’a pas de sens connu.Note 28 · En 1813, on éleva au Kef des fortifications et un château (Plantet : Corresp., t. III, p. 511). De Filippini, Op. cit., pass., indique que lNote 29 · De Filippini, Op. cit., passim.Note 30 · Op. cit., II, p. 274.Note 31 · Pellissier, Op. cit., p. 182.Note 32 · Kahia a le sens de « représentant ». Le kahia du Kef était un vice-agha.Note 33 · Davis : Carthage and Her Remains, p. 606 et 607.Note 34 · Op. cit., I, p. 228.Note 35 · Op. cit., II, p. 274.Note 36 · Carthage..., loc. cit.Note 37 · En 1784 une épidémie de peste avait fait périr le tiers des habitants du Kef (Plantet : Corresp., t. III, p. 142).Note 38 · Les portes des Beni-Anine et d’El-Haouarets ont été supprimées en même temps.Note 39 · Cette basilique était dédiée à saint Pierre. Gauckler : Archéologie, p. 338. D’après l’Atlas Archéologique, la grande mosquée du Kef est bâtNote 40 · Renault, Op. cit., loc. cit., p. 83. Cet autour indique p. 84 et 90 que Sicca Veneria comprenait au-dessus de la source, et par suite à plusNote 41 · Ce quartier dit aussi de Bab-Béja regarde la montagne, ce qui explique son nom.Note 42 · Voir sur Téboursouk, Balut : Le pays de Dougga, p. 22-27.Note 43 · Sur cette ville, on consultera avec fruit Féraud : Notes sur Tébessa (Revue Afr., 1874) et lieut. Castel : Tébessa, 2 vol., Paris, s. d. (19Note 44 · En 1911, Souk-Ahras a 2.700 Français, 650 israélites français, 1.150 étrangers, soit 4.500 Européens ou assimilés, contre 4.350 indigènes, dNote 45 · Kalaat a parfois le sens de « forteresse, citadelle ». Dans la Mechra el Melki, p. 228, 301, 344, 362, ce terme est appliqué à la Kasba du KNote 46 · En voir la description dans Masqueray : Le Djebel-Chechar (Rev. Afric., 1878, p. 138).Note 47 · Ce nom vient de la racine mnaa qui a le sens de « défendre ». Il signifie « refuge, asile ».Note 48 · Le nombre des réservoirs de la Kalaat a été rapporté d’une façon erronée. Letourneux (Mission de 1884, p. 83) n’en signale que deux, tandis Note 49 · Salluste indique Thala comme ultime abri du prince indigène. Si l’on ne croit pas qu’il s’agit de la Thala actuelle, il faudrait tout au moiNote 50 · Nous pensons avoir démontré ailleurs comment les autres et très diverses significations mises en avant jusqu’ici pour expliquer le nom de laNote 51 · Tome I, p. 163. C’est, ajoute-t-il, « le refuge des rebelles et criminels des deux royaumes ».Note 52 · Cette attaque de Salah-Bey sur la Kalaat-Senane doit être celle dont parle Féraud : Les Harar, p. 357. D’après cet auteur, p. 395, Brahim beNote 53 · Grâce aussi à la protection du gouverneur du Kef, dont la Kalaat-Senane relevait au XIXe siècle.Note 54 · Au Moyen-Age, après l’invasion hilalienne, la Kalaat des Beni-Hammad devient pour les mêmes raisons un centre de commerce de premier ordre (Note 55 · En 1910, la Compagnie des Phosphates a acheté pour une trentaine de mille francs l’ensemble des terrains et des maisons de l’ancienne décherNote 56 · Le Djebel-Chechar (Rev. Afric., 1878, p. 137).Note 57 · Voir de Lartigue : Monographie de l’Aurès, pl. 2.Note 58 · Mechra el Melki, p. 422.
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