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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

CHAPITRE QUATRIÈME

Reading edition

Vue générale du Haut-Tell : la partie située hors de la Friguia

I

LE SUD DU MASSIF DE MACTAR

Ceux des Ouled-Ayar-Guebala qui ne vivent pas sur le plateau de Mactar habitent l’anticlinal dissymétrique du Skarna-Berbérou, érodé dans sa portion médiane par l’Oued-Massenna, et divisé ainsi en Skarna à l’Ouest et Berbérou à l’Est. Le Skarna septentrional s’offre comme un rempart massif de 1.300m qu’encadrent deux pics, le Djebel-Chouchan (1.216m) et le Ras-Gzaai (1.322m) et qui, par le Kef-Er-Raï, surplombe de 200 mètres la plaine de Rohia. Le Djebel-Skarna méridional est moins élevé (800m). Entre les deux, un sentier mène de Bordj-Debbiche à Fondouk-Debbiche (Rohia). La vallée de l’Oued-Massenna abrite la forêt du Skarna, composée presque exclusivement de pins d’Alep, privée de sous-bois et assez clairsemée. La falaise orientale forme le Djebel-Djeldjel (1.023m) qui aboutit à l’arête du Djebel-bel-Habbas. Tout ce pays est pauvre ; les céréales y viennent mal. Les sources manquent. Cette différence avec les mêmes terrains de la Hamadat des Ouled-Ayar ou du plateau de Mactar s’explique par le climat. La montagne ne présente qu’un front mince aux vents du Nord-Ouest et très peu s’y résolvent en pluie.

Le Djebel-Berbérou (1.226m) est une sorte d’immense témoin laissé par l’érosion qui a tout déblayé alentour. Il possède sur trois côtés des falaises de grès dans les paliers desquelles poussent des cactus. Le front Nord, au contraire, est sénonien et c’est par là que la forêt du Skarna va, par une bande étroite, rejoindre celle de la Kessera. Le sommet est un sra pourvu de trois petites sources auxquelles s’approvisionnent les gens du plateau de Berbérou (800m). Ce dernier est moins propre à la culture et les deux armoises y abondent comme chez les Fréchich. La partie au Nord de l’Oued Souhihine est occupée par les Zlass ; le Berbérou inférieur participe déjà plus aux conditions climatiques de la Steppe qu’à celles du Nord du massif de Mactar.

Le Hababsa, peuplé par la tribu du même nom, a pour épine dorsale le Djebel-Sidi-bel-Habbas qui est sénonien et comprend, au Nord de celui-ci d’assez vastes étendues d’éocène moyen, suite de celles du plateau du Berbérou. Le Berbérou-Hababsa a ainsi au Sud comme au Nord une façade sénonienne et, ici aussi, apparaît une forêt. Sous la falaise qui termine au midi le Djebel-bel-Habbas, l’érosion a créé une série de petites plaines où pullule le qtaf. Elles regardent l’Oued-El-Hathob qui coule vers 450m parmi des cailloutis et des dépôts pliocènes broussailleux. Cette vallée, excentrique par rapport au massif de Mactar, est aux mains non des Ouled-Ayar, mais des Majeur qui relient par là leurs terres de l’Est du Mrhila avec Sbiba. Au Nord, le Berbérou-Hababsa a une chute moins forte sur l’Oued-Bahloul, tête de l’Oued-Merguellil, au delà duquel commence la forêt de la Kessera.

Celle-ci est une région crétacée, d’une altitude moyenne de 850m, au centre de laquelle se dresse, comme une citadelle, une Hamadat nummulitique de 1.000m et plus. Sur le crétacé se développe une belle forêt de pins qui n’escalade ni la Hamadat en question ni la chaîne d’El-Guériat, mais submerge le Bellota et touche d’une part la forêt du Serdj et de l’autre les peuplements de la corne extrême de la Hamadat des Ouled-Aoun. Vers le Djebel-Bellota, comme le nom l’indique, foisonnent les chênes-verts. Cette forêt est sèche et déserte.

Tout autre est la Hamadat. Si une brousse de chênes en tapisse la majeure partie, une cuvette ou Garaat que prolonge jusqu’à l’abrupt Sud (voir carte no 7) une vallée d’éocène moyen, procure ainsi que cette dernière des terres excellentes. La Garaat joue un rôle analogue à celui des lacs du plateau central de la Morée. Il y a là tout un système hydraulique sur lequel nous aurons à revenir. Au pied Nord de la Hamadat s’est bâtie la décherat de Bou-Abdella. Au Sud, au débouché de la vallée de la Garaat, un groupe de cinq sources explique l’existence de l’agglomération de la Kessera qui restera longtemps la plus considérable de tout le massif de Mactar. La Kessera étage vers 1.025m ses 150 maisons entremêlées de jardins et abritant 1.500 habitants. En dessous verdoie une olivette de 15.000 arbres.

Vers le Sud et l’Est, la forêt de la Kessera est bordée par les calcaires éocènes d’El-Gueriat, plaqués contre le sénonien de ladite forêt comme un mur rigide de soutènement destiné à l’empêcher de s’écrouler dans la plaine des Kaoub. Cette chaîne reproduit quelques-uns des phénomènes constatés dans la Hamadat de la Kessera. De petites sources y ont donné les hameaux d’El-Gueriat (200 hab.), Beni-Abdallah (120 hab.), Mansoura (400 hab.), El-Oubiria (100 hab.). C’est ce que les indigènes dénomment parfois, non sans hyperbole, El-Blidate (Les Villettes). A El-Gueriat, la source née dans le lit de l’oued, en avant de la barrière nummulitique, arrose 850 oliviers. A Mansoura, les 4.000 oliviers plantés au milieu de l’oued local ne fructifient que lorsque se hasarde jusque là le flot des sources de la Hamadat. Ainsi se justifie la dépendance administrative de ces hameaux qui obéissent à la Kessera. D’un accès peu commode, les Blidate sont en marge de la route de Mactar à Kairouan qui franchit la chaîne au moyen de multiples lacets au Fedj-El-Ansel, tandis que le télégraphe a profité de la passe dite Drij-Er-Rhozlane (Gradins des Gazelles).

Tel s’offre à nous dans sa diversité ce massif de Mactar qui érige au cœur de la Tunisie ses formes amples et puissantes. Placé sur la limite méridionale du Tell au contact de la Steppe, il est à peu près à égale distance de l’Algérie et de la mer orientale, du littoral Nord et des Chotts. C’est donc vraiment le massif central de la Régence. Ce pays de montagnes, de sraouate et de forêts est un nœud hydrographique dont Pellissier[131] avait jadis saisi toute l’importance. L’Oued-Aïn-Dougga et l’Oued-Bahloul sont la tête des oueds El-Hathob et Merguellil qui se jettent dans le lac Kelbia. L’Oued-Ousafa est la section supérieure de l’Oued-Siliana, principal affluent de la Medjerda après le Mellègue. Malgré ces directions contraires adoptées par les eaux et si contrastants qu’ils soient entre eux, tous les compartiments de ce massif sont pourtant étroitement cimentés. Les belles terres de labour de la dépression centrale sont l’aimant qui attire et retient en un bloc les autres alvéoles. Ouled-Ayar-Dahara et Ouled-Aoun, descendus de leurs Hamadats respectives, Ouled-Ayar-Guebala ou gens de la Kessera et du Skarna-Berbérou, se partagent par tranches l’exploitation des étendues de sra du Djouf de Mided, du plateau de Mactar ou de la vallée de l’Ousafa. Mactar est donc bien au centre d’une unité géographique.

La liaison entre les cases disparates du massif est renforcée par l’isolement dans lequel se trouve leur groupe par rapport à ce qui l’environne. Avant que l’administration française y ait engagé la route du Kef à Kairouan, celle-ci obliquait plus à l’Est à partir du Sers, et gagnait le Foum-Zelga par le Massouge et la plaine de Siliana. Pareillement, la route du Kef à Gafsa longe pendant 60 kilom. les pentes occidentales du massif. Aussi, ce nombril de la Régence, comme l’appellent les indigènes, est-il un des districts tunisiens qui reçoivent le moins de visiteurs. Les armées qui se sont disputé la possession de ces régions ont le plus souvent évité ce pôle répulsif et, comme pour le massif central de France, se sont livré bataille à ses pieds. Poitiers et Châlons ont ici comme pendants Zama[132] et Mems[133]. Par deux fois, c’est en vue du massif de Mactar que s’est décidé l’avenir de la Tunisie.

VIII — La Chaîne des Kalaats (partie Occidentale) : du Kef Bdiri a l’Ouest a la Kalaat El-Harat a l’Est (Hamadat des Ouled-Ayar). (Cliché Monchicourt.) Planche D

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

II

LA RÉGION DU MOYEN MELLÈGUE

Revenons maintenant à la zone centrale déprimée du Haut-Tell. Contrairement à la portion orientale friguienne, drainée par l’Oued-Tessa, la portion occidentale sillonnée par le réseau du Mellègue n’est pas aussi apte à favoriser la vie humaine et ce n’est qu’au midi de cette bande que le relèvement du relief vers Thala et Tébessa provoque le retour de certains aspects de la Friguia. Ceux-ci s’y accomodent d’éléments nouveaux, apparus dans la région du moyen Mellègue (araar, alfa), et qui vont persister jusqu’à la limite de la Steppe. D’autre part, si le moyen Mellègue ouvre des voies aisées aux communications, la structure en damier s’y atténue ; notamment, tout l’angle Nord-Ouest n’est qu’une seule et même hériat piquée de dômes aptiens.

1o Les pays du Mellègue. — Orographiquement, la plaine du Kef se continue à l’Ouest par la plaine d’El-Oglat qu’une allée quaternaire réunit au Mellègue. Mais la fréquence du jujubier et des cactus révèlent que l’on a quitté la Friguia. El-Oglat est dominée au Sud par le Guern-El-Lefaia (951m) qui doit quelque allure à ses bancs de calcaire nummulitique. Il est vêtu d’une brousse où abonde l’arbre par excellence de la région du moyen Mellègue, l’araar. A part la plaine précitée, ce canton est inculte. Son avenir ne saurait être que minier.

Plus intéressant est le pays proche de l’Algérie. Si nous tournons le dos au massif Ouargha, rapidement, de 800m nous tombons à 600, puis à 400. Devant nous s’étale la Hériat, argileuse, plate et basse qu’interrompent par endroits des protubérances calcaires. En même temps, s’offrent d’autres formations végétales, tandis que s’affaiblissent les capacités agricoles. Immédiatement au Sud du Djebel-Bou-Osbane, le faciès général est le même qu’autour de Sakiet, mais déjà le diss tend à céder la place à l’alfa dans le sous-bois et le sparte et l’armoise se mêlent aux pièces d’orge ou de blé. Les plantes qui règnent dans la Steppe commencent donc à se montrer en quantité appréciable et il en résulte des combinaisons que nous retrouverons sur la lisière de la chaîne de Byzacène. Décidément, nous ne sommes plus en Friguia. Et d’ailleurs, quelques kilomètres plus loin, la forêt évacue les reliefs où ne se voit plus que l’alfa, suivie en dessous par le sparte, et elle se réfugie en bordure des oueds. Ce type de pays s’arrête à peu près au Djebel-Lejbel et au Djebel-Ksikis. Mais, au delà, la forêt-galerie se vérifie le long du Mellègue, de l’Oued-Melah, du Slata, etc., tandis que la hériat se développe dans toute son ampleur sur les marnes crétacées.

Le mot « hériat » désigne en Tunisie des étendues argileuses souvent un peu salées où ne jaunissent des moissons que lorsque les précipitations ont été extrêmement copieuses ; glissant sur ces surfaces, l’eau du ciel les lave plus qu’elle ne les féconde et elle enlève l’humus plus qu’elle ne concourt à sa constitution. Un sol pareil sèche vite et se crevasse profondément. L’armoise et quelques salsolacées peuplent les portions concaves des ondulations, le sparte presque aussi répandu s’attache aux déclivités.

La hériat est vide d’habitants, les hommes n’y venant que pour semer ou moissonner et se logeant au pied des reliefs environnants ou dans les parties forestières. Pas de sources, pas de ruines romaines, peu de maisons, guère de cactus, ce végétal ne rencontrant pas là le sol sableux qu’il affectionne. Cependant, établissements fixes et opuntias, les uns s’accompagnant des autres, sont en voie d’accroissement. Depuis quelques années autour d’un marché est né le village de Tajérouine.

L’uniformité de la hériat est brisée sur plusieurs points par des plates-formes pliocènes ou bien par des reliefs calcaires. Des unes on aperçoit quelques exemplaires dans les parages où confluent le Mellègue et l’Oued-Sarrath. Le plus vaste de ces témoins de grès et cailloutis est la Gara-Souda où est juché le bordj de la Douane. Citons aussi la Garat-Ed-Diab et en pleine Felta la Garat-Mahdi. En remontant le Mellègue on observe en Algérie deux autres gour. Quant aux reliefs crétacés calcaires, à part le Mzarrigue, les plus grands (Lejbel, Slata, Harraba, etc.) appartiennent à ces dômes aptiens, à la fois robustes et élancés, dont la région est le principal rendez-vous en Tunisie. Hérissés de romarin et d’alfa qu’ombragent des genévriers épars ou même des pins, ils caractérisent cette partie du pays au moins autant que la hériat. Ces montagnes hardies s’opposent comme aspect et comme utilité aux bancs éocènes quasi horizontaux de la Kalaat-Senane. En face des phosphates de cette dernière destinés à fertiliser la terre, les dômes aptiens offrent à l’industrie leur fer ou leur plomb.

Au delà du Méridef et de l’Harraba, à l’Ouest de l’Oued-Sarrath et du massif de la Kalaat-Senane, on a affaire à une plaine alluviale qui contraste à bien des égards avec la hériat. Fidh-Ez-Zaouch au Nord du Mellègue, Felta et Tajmout au Sud, tels sont les noms des divers secteurs de cet ensemble que la qualité argilo-sableuse du sol, l’absence d’arbres et l’importance des jujubiers et des salsolacées rapprochent beaucoup du pays qui gît autour du Mrhila ou chez les Ouled-Asker des Fréchich. Et c’est, en effet, une véritable Steppe. Tajmout et Felta réunis sont la plaine des Ouled-Bou-Rhanem qui s’étend au midi jusqu’au Bou-Jaber. Le Tajmout dit aussi Bahira, est une « plaine » mollement étalée entre 500 et 650 mètres, verte d’armoises et piquée de jujubiers. Elle meurt en Algérie à la falaise du Djebel-Def et est sillonnée par trois affluents du Mellègue qui sont l’Oued-Horhihir dans la colonie voisine et, en Tunisie, l’Oued-El-Alleg et l’Oudei-El-Ma[134]. Au-dessous de 500 mètres commence la Felta qui va jusqu’au Mellègue et que ces trois oueds fécondent. Terre basse qu’inondent les rivières, la Felta voit des particules salines affleurer à sa surface, ce qui amène la présence d’une flore halophyte. Le qtaf se présente en superbes touffes très serrées ayant jusqu’à un mètre de hauteur, peuplement dont je n’ai pas rencontré le pareil dans la Steppe. La Felta fait songer aux plaines arrosées des environs de Kairouan et, par exemple, à El-Alem, si riche en qtaf. Il n’y manque même pas des cultures de maïs et vers l’embouchure de l’Oued-Horhihir un épais rideau de tamarins. Ce qui achève la similitude avec la Steppe, c’est l’existence de vastes réservoirs romains pour emmagasiner des eaux de source (majen d’Aïn-Fortnate) ou de crue (citernes d’Henchir-Zaghouane)[135]. Ces ouvrages, dont on ne trouve pas les pareils en Friguia, sauf dans les villes, ont un autre exemplaire dans la plaine de Bermajna au pied du Zrissa. Ils témoignent d’une moindre richesse aqueuse.

A 30 ou 40 kilom. plus à l’Ouest, en pleine Algérie, nous constatons du Nord au Sud des modifications analogues. Au massif Ouargha correspond, avons-nous dit, le pays montagneux entre la Medjerda au Nord, El-Guettar et Dréa au Sud. Jusqu’à cette dernière gare, le train venu de Souk-Ahras suit un ruisseau qui serpente entre des frènes, des ormeaux et des chênes-zens, tandis que les croupes voisines sont couvertes de pins et de chênes-verts avec le sous-bois habituel en Friguia. Vers Dréa-gare, la forêt s’éclaircit. A Mdaourouch, il n’y a plus de boisements, plus d’eau courante dans les thalwegs ; mais les mamelonnements sont encore parés de diss et les ondulations larges montrent de belles terres propres aux cultures. Après Mdaourouch, la locomotive franchit une crête dénudée, et dès lors elle entre dans l’aire de drainage du Mellègue. Le pays change. Bientôt, le diss s’efface sur les coteaux devant le sparte et l’alfa. Dans les fonds les céréales sont rares ; blanchâtre ou rougeâtre, la terre se peuple d’armoise et même de qtaf. On est dans la hériat et les dômes aptiens grandissent à l’horizon. On les touche à Clairfontaine où des pins et des araars envahissent le Djebel-Mkirriga et le Djebel-Guelb-El-Mellègue avec un sous-bois d’alfa, de romarin et de sparte. Hériat à armoise et mamelonnements à sparte et alfa continuent jusque dans la plaine de Tébessa, fort comparable à celle des Ouled-Bou-Rhanem par la présence de qtaf et par la possibilité d’irriguer un certain nombre d’hectares. Ainsi, en Algérie comme en Tunisie, la dégradation du pays s’effectue d’une manière identique, et progressivement, l’on passe du Tell le plus franc à une sorte de Steppe.

2o La région de l’Oued-Sarrath. — Tandis qu’au Nord du Fedj-Et-Tamer, Zouarine et le Sers sont quasi entièrement utilisés, au Sud les cultures n’occupent qu’un morceau infime de Bermajna[136], assimilable en cela au Tajmout. Le contraste saute aux yeux et une remarque analogue s’impose à qui vient du plateau Ouartane. Le bourrelet occidental de celui-ci est, en effet, un sra jusque vers la cote 900. Mais ensuite la région consiste en une série d’étages infertiles décroissant d’Est en Ouest et entamés par des oueds dont les ravinements mettent à nu des marnes grises (Oued-El-Azreg, Kef-El-Azreg, Oued-Ez-Zerga). Sur la limite de ce pays et de la plaine alluviale de Bermajna, le double Zrissa au Nord et le Bel-Hannech au Sud se regardent à une douzaine de kilomètres de distance. L’abrupt méridional du second, dû à une faille, frappe l’esprit par sa muraille presque droite de 500 mètres de haut. Zrissa et Bel-Hannech sont nus et sans arbres.

Bermajna est avec le Djouf-Rohia et le couloir de Tébessa une de ces plaines si précieuses dans le Haut-Tell pour les communications entre Nord et Sud. Comme la deuxième, elle est sillonnée par une voie ferrée et, comme ses deux émules, elle a son axe tracé par un cours d’eau qui est ici l’Oued-Sarrath, rivière pérenne qui fut, au XVIIIe siècle, frontière entre Tunis et Alger et qui sert encore aujourd’hui de borne ethnique et administrative, par exemple au Sud entre les Zerhalma et les Fouad, et au Nord entre les Ouled-Bou-Rhanem et ces mêmes Zerhalma. Peut-être ce partage de la plaine a-t-il aidé à en voiler l’unité et à en cacher le nom qui n’a figuré jusqu’ici sur aucune carte ni dans aucun auteur.

Comme la plaine voisine de Tajmout, Bermajna est une espèce de steppe. On n’y jouit d’une bonne récolte que tous les trois ou quatre ans et l’herbe qui y règne despotiquement, le harmel, est une de celles qu’on est accoutumé de rencontrer dans les terres médiocres. Ni alfa, ni sparte, ni qtaf, ce qui la distingue des hériats du moyen Mellègue. Le harmel cesse avec les contreforts des monts environnants. Au Sud, il s’arrête aux Djerdas et ne pénètre pas dans la plaine d’El-Menchia, du Tell des Fréchich, où il est remplacé par le chiha et le tgoufet. La queue de Bermajna vers le Sud-Est n’est pas loin de la Jeffara et du Djouf-Rohia avec lesquels elle se raccorde aisément par le hiatus qui baille entre l’arc des Ouartane au Nord et les monts des Majeur au Sud.

Dans la colonie sœur, la plaine de Tébessa quoique surtout vêtue d’armoise blanche et de qtaf, est à d’autres points de vue absolument comparable à Bermajna, ne fut-ce que par sa forme en L.

3o Le massif de Kalaat-Senane. — Au Sud-Ouest, Bermajna est bornée par une suite de collines sénoniennes rocheuses à qui leur dénudation a valu le nom de « djerdas », c’est-à-dire de « pelées ». Deux d’entre elles, à savoir, le Sif et la Kalaat-Djerda sont coiffées d’un méplat d’éocène inférieur dont un autre lambeau, le Kef-Souitir, émerge de la plaine comme un dos de gigantesque poisson blanc. Ces trois affleurements recouvrent des gisements de phosphates appréciés grâce auxquels est né le centre de Kalaat-Djerda. Leur ligne s’avance jusqu’aux abords du massif de Kalaat-Senane.

Ce dernier est sur le flanc occidental de Bermajna une sorte de pendant du plateau Ouartane et le changement d’altitude, de composition et de valeur du sol s’y opère d’une façon presque identique. Mais ici le sénonien constitue un socle énorme sur lequel sont juchés divers fragments suessoniens dont l’un, la Kalaat-Senane, est le plus haut point du pays (1.271m) et appartient au même ensemble que le Haodh et le Dyr de Tébessa (1.474m) tenant le milieu entre eux comme situation topographique et comme altitude. Ses phosphates lui donnent une importance économique égale à celle de ce dernier. La fameuse Kalaat forme synclinal avec un autre morceau d’éocène inférieur, gratifié du titre de Rebiba mtaa el Galaa (Bru de la Kalaat), et qui, à l’expérience, s’est révélé comme ayant une utilité industrielle au moins aussi grande qu’elle. Non moins remarquables sont les phosphates cachés sous d’autres plaques nummulitiques vers Bir-el-Afou ou ailleurs.

La Kalaat-Senane et sa Rebiba ont un soubassement d’argiles marneuses sénoniennes (plus de 850m d’alt.), sra où prospèrent herbes et céréales. Au Nord et à l’Ouest, ce large bloc culmine d’une manière assez brusque sur la plaine des Ouled-Bou-Rhanem au contact de laquelle Aïn-Fortnate est encore à 727m près du bordj de la Douane. A l’Ouest et au Sud, il est cerné par un demi-cercle calcaire blanc (Djebel-Bou-Hafna 1.050m, Koudiat-el-Agab, 1.104m, Dra-el-Anek 926m) où s’est installée une véritable forêt tellienne, belle et épaisse. L’Oued-Bou-Salah coule en contrebas dans une gorge abrupte, mince virgule qui divise en deux le massif et rejette au Nord-Est le Knakiche (1.050m), le Mzita (1.059m), etc., dont les alentours immédiats sont assimilables au support herbeux de la Kalaat-Senane. Quant au cordon calcaire et forestier du Djebel-Bou-Hafna, il poursuit sa courbe régulière au Sud-Ouest par le Dra-el-Hammadi (945m), étroit pédoncule qui attache toute cette région au massif algérien du Djebel-Bou-Rebaia (1.145m) lequel fait corps au midi avec les montagnes des Fréchich.

Favorisé de récoltes presque constantes, le massif de Kalaat-Senane fonctionne en outre entre les pays ouverts de Bermajna et des Ouled-Bou-Rhanem comme un refuge naturel. Des groupements humains s’y sont fixés comme les villages de la Kalaat-Senane, de Majouba et du Djebel-Mzita. Les établissements permanents ont été facilités par la présence de sources attestant un climat relativement humide. Depuis les Ouargha, le massif de Kalaat-Senane est, en effet, le seul relief susceptible de provoquer des précipitations abondantes de Nord-Ouest. Par contrecoup, Bermajna, pour laquelle le massif fait écran ne reçoit qu’un minimum de pluie.

Cette région du moyen Mellègue et de l’Oued-Sarrath, sauf le sra de la Kalaat-Senane, est très loin de valoir la Friguia comme terroir agricole. Elle se classe en revanche en matière minière (fer, phosphates) parmi les zones les plus intéressantes de toute la Tunisie.

III

LE TELL DES FRÉCHICH ET DES MAJEUR

Avec sa hériat relativement basse et peu fertile, la région algéro-tunisienne du moyen Mellègue amorce les landes constantiniennes du plateau de Numidie. Elle serait, dans la direction du Sud, l’antichambre de la Steppe si le relief fortement relevé au Sud de Bermajna et du Tajmout n’amenait le plancher du territoire des Fréchich et des Majeur à une altitude capable de contrebalancer une situation déjà bien méridionale. Ainsi que plus à l’Ouest pour l’Aurès, le redressement du sol, après un district déprimé mal doté, a pour conséquence de meilleures possibilités pluviales, ce qui se traduit par une prolongation de la région tellienne.

Ce Tell des Fréchich et des Majeur est un massif compact qui se carre entre le couloir de Rohia-Sbiba et les plaines algériennes d’El-Ma-el-Abiod et de Brisgane. Relié par une sorte d’isthme au socle de la Kalaat-Senane, il a comme étai au Sud et au Sud-Est la chaîne de Byzacène, tandis que juste en son milieu se creusent les plaines conjuguées d’El-Afrane et de Foussana, pareilles à des vasques profondes. L’altitude générale est très grande. La plaine de Foussana qui offre le point le plus bas ne descend guère au-dessous de 700m, et parmi les montagnes, plusieurs dépassent 1.300m. Il semble que la moyenne du pays soit plutôt supérieure à la cote de Thala (973m). Ce territoire s’affirme comme le canton le plus haut de toute la Tunisie. Loin d’être une exception dans ces parages, le Djebel-Chambi, qui vante la cîme maîtresse de la Régence (1.545m), est là dans un milieu absolument harmonique.

Cette région, où le ridement du sol tunisien accuse son maximum de puissance, comprend une majorité de terrains secondaires avec, par endroits (Zelfane), des esplanades gréseuses. Au développement des premiers correspondent de remarquables peuplements forestiers. On peut même considérer que tout ce Tell est une zone montueuse boisée à peine interrompue par des clairières plus ou moins vastes où les indigènes introduisent les céréales au sein d’un tapis où dominent les armoises et surtout l’armoise champêtre. Ces espaces cultivables, logés parfois dans des cuvettes d’éocène moyen (Char, El-Oubajer), rentrent au Nord dans la classe des sraouate. Au Sud, ce sont au contraire des terres sableuses légères installées sur des grès. A cette différence au point de vue agricole s’ajoute un changement dans la couverture végétale naturelle. Au septentrion, la forêt de pins d’Alep, tout en contenant de l’alfa, renferme aussi de notables quantités de diss. Au midi, en revanche, cette plante tellienne a quasi complètement disparu. Il y a donc lieu de reconnaître ici, comme dans le massif de Mactar, deux zones distinctes : 1o une bande Nord, calcaire ou argileuse, pourvue de sraouate et de diss ; 2o une bande Sud, calcaire ou gréseuse, à capacités agricoles moindres et d’où le diss est presque absent. Cette bande s’appuie sur la chaîne de Byzacène qui a l’allure d’une véritable ligne de montagnes. La séparation entre cantons de valeur inégale se produit ainsi dans le sens des parallèles. Mais le partage du territoire entre Fréchich et Majeur s’opère selon les méridiens. Chaque tribu a par suite dans son lot des terrains de chacune des deux catégories.

1o La zone septentrionale. — La structure générale de celle-ci comporte une série de rides dont l’orientation Sud-Ouest-Nord-Est est brusquement arrêtée au-dessus de la plaine de Rohia par une manifestation du plissement transverse (voir le schéma de la carte no 3). Les premières sont çà et là piquées de dômes aptiens comme le Bou-Rommane (en Algérie) 1.545m, le Hamra ou l’Ajered, non loin duquel le Bireno cénomanien et turonien a 1.419m. Le second constitue le massif des Chaquetma où s’érigent les reliefs éocènes du Ras-Sidi-Ali-ben-Oum-Zine (1.305m)., de la Guessaa-Kebira (1.150m), du Kef-el-Louz (1.142m) et les sommets sénoniens de la Kalaat-Frarha (1.189m) et du Kef-Soltane (1.309m) au delà desquels on choit dans la plaine de Rohia par une dénivellation de 4 à 500 mètres. Pour la racheter, les oueds venus de l’arrière pays ont excavé des entailles aiguës dont la plus significative est le Garjouma, c’est-à-dire la « Gorge », véritable cañon scié par l’Oued-Sbiba. Ces passages sont peu praticables, de sorte que Sbiba reste ainsi sans relations commodes avec le district auquel elle est adossée. Elle doit son importance à sa position sur la piste Sbeitla-Ksour, juste en face de la trouée de l’Oued-El-Hathob qui mène vers Hajeb-el-Aioun et vers Kairouan. Néanmoins, la ville de Sufes ne fut pas aussi indépendante qu’on pourrait le penser à l’égard de la région montagneuse voisine. Car la vallée étroite de l’Oued-Sbiba montre la trace d’une culture arbustive intense et l’oued pérenne permettait comme aujourd’hui de créer des jardins et d’irriguer des céréales. Le nom même de la ville prouve assez qu’elle fut avant tout une fille de l’eau, Sufes dérivant du radical berbère souf qui a précisément le sens de « rivière ».

Les peuplements de pins du massif Chaquetma et de la frontière algérienne sont très beaux et autour de l’Ajered et du Bireno se développe une magnifique forêt. On pourrait donc se croire au plein cœur du Tell si sur plus d’un point la nature du sous-bois ne révélait le voisinage de la Steppe. Dans le massif Chaquetma et autour de Thala le pin d’Alep voisine avec les mêmes espèces qu’en Friguia (diss, genêt d’Espagne, etc.). Genévriers et alfa y sont rares. Mais au flanc méridional de la Kalaat-Frarha s’accroche déjà une très notable quantité d’alfa. On a alors un type de forêt se rapprochant des forêts de Gafour ou de la Kessera. La limite du diss est assez bien piquetée par Sbiba, le Ras-El-Gada, le Koudiat-Sidi-Mabrouk, le Dyr-el-Kelb et le Sif-Khaled. Au Sud de cette ligne le diss est une exception et au Nord, en revanche, on ne voit guère l’alfa que sur quelques plateaux pierreux ou sur des pentes exposées au midi. A l’Ouest de Thala et du Sif-Khaled on ne saurait établir entre le diss et l’alfa une démarcation aussi précise, car les deux herbes coexistent. Du Sif-el-Hamba à la mine de l’Ajered, le diss s’associe au chêne-vert. Plus au Sud, il diminue devant la graminée rivale ; au Djebel-Hamra et au Sif, il bat en retraite. Toutefois, au delà de cette montagne, il y en a des bouquets non négligeables, comme non loin d’Aïn-Benfalia, aux environs de Bir-Tmar ou Zit, et même auprès de l’Aïn-Midoun (voir planche E).

Si la majorité des reliefs dessine un réseau boisé qui domine en les enserrant les étendues marneuses cultivables (voir même planche), certains plateaux offrent cependant à la charrue des terres de valeur. Le Char, par exemple, et le Kouif ont, comme le Dyr du Kef ou la Guessaat des Beni-Rezg, nombre de petits champs au sein de leurs dallages pierreux. A leur pied, diverses sources expliquent le village de Thala ou facilitent, en bas des gisements de phosphate du Kouif, la vie de l’agglomération de la mine. Le soc trouve davantage à mordre dans certains cantons plus ou moins concaves. Golfe marneux d’éocène moyen entre des mamelons calcaires sénoniens, El-Oubajer est consacré aux céréales jusqu’à Bermajna vers laquelle il s’incline. C’est un sra comme le Kouif ou le Char. Au Sud d’El-Oubajer, l’anticlinal du Dyr-el-Kelb a sur ses deux flancs une série de petites plaines monoclinales. Ce sont, sur le côté septentrional, les conques d’El-Fahis et de Rmada enclavées dans la forêt, puis l’enfilade des Djouas (Djoua-Rmada, Djoua-ben-Rhadahem, Djoua-es-Smaala, Djoua-el-Mraouna). Cette mince bande ininterrompue qui rejoint les Hamad, varie entre 900 et 1.050m. Due à la décomposition des marnes sénoniennes, elle se prête aux céréales et elle ouvre dans ce pâté montagneux une piste muletière assez aisée de Thala à la Kalaat-Frarha d’où l’on descend sur Sbiba. Sur la face méridionale, la petite plaine de Frina est un dernier fragment de sra placé là en sentinelle au devant du Zelfane, rôle que jouent plus à l’Ouest de modestes clairières autour du Kef-el-Moti[137]. Quelques maisons surgissent au milieu de ces bonnes terres.

Sur la frontière s’observent aussi des sraouate. C’est au Nord-Ouest dans la forêt d’Aïn-Safsaf un réseau de vallées-clairières frangées de chêne-vert et de diss. Plus large, le Sri d’Haïdra fait la richesse des Haouafedh. Il est au midi accompagné de la plaine de Tebaga[138] encerclée de collines boisées. Ce genre de pays avec sraouate et forêts englobe plus à l’Ouest le Kouif et le Dyr des Ouled-Yahia.

Au midi de cette région, les deux vastes plaines de Tébessa, en Algérie, et d’El-Afrane, en Tunisie, vêtues d’armoise ou de qtaf, tiennent un peu le milieu entre les bons pays comme le Tebaga ou le Sri dont elles ont la constitution argileuse et une plaine sableuse comme la Foussana. Elles sont traversées dans toute leur longueur par la route de Tébessa à Kasserine qui laisse l’Algérie au défilé du Mouahed et débouche dans la plaine de Foussana par le Khanguet-Slougui, entre des mamelons où le diss pointe encore auprès du sparte et de l’armoise.

De ce qui précède, il résulte que la zone septentrionale du Tell des Fréchich et des Majeur comporte deux parties. Suivant que l’on prend comme critérium la prédominance du diss sur l’alfa ou la division en sraouate et non sraouate la limite varie légèrement. En combinant les deux éléments de différenciation on peut cependant formuler ceci : tandis que le massif Chaquetma et ce qui est au Nord du Bireno, de l’Ajered et de la plaine d’El-Afrane est en somme franchement tellien, ce caractère est déjà plus atténué dans le carré qui s’inscrit entre les deux branches aboutissant à l’Ajered.

2o La zone gréseuse méridionale. — Par delà le Djebel-Sif, le Sif-Khaled, le Koudiat-Sidi-Mabrouk et le Djebel-Sidi-Abd-El-Kader, le changement s’accentue. Seul, au Ras-el-Gada, quelque éocène moyen rappelle le Char. Mais sur le reste de la lisière ce sont des terrains gréseux qui apparaissent dans une vaste ondulation synclinale peu accusée qui ne s’arrête qu’à la chaîne de Byzacène. Cette longue bande de terres légères se découpe naturellement en trois parties : à l’Est le Zelfane, au centre la plaine de Foussana, à l’Ouest le plateau de Bou-Driès et de Bou-Chebka. Les deux premières sont dans une certaine mesure comparables au Sersou d’Algérie.

Le Zelfane est une région de grès miocènes ou pliocènes dont la chair vive perce dans les oueds ou dresse çà et là des témoins d’érosion (Skhira-Souda, Skhira-Beïda, Kef-Hajar-et-Tir). Dans l’ensemble, le Zelfane est un plateau comme les Hamad et le tgoufet y détermine des pelouses ; seulement, sur les mamelons ce n’est plus le romarin, mais l’alfa qui règne. Quant au diss, il est décidément écarté ; la présence du grès assure la victoire de l’alfa, plante de préférence silicicole. La même formation gréseuse entraînant un aspect général identique se retrouve au delà de Kasserine. Le pin était maître au Nord du Sif-Khaled. Mais au Zelfane, l’araar l’emporte avec un sous-bois d’alfa (voir planche G) ou de tgoufet, alors que le snouber se réfugie dans les oueds. Au cœur du Zelfane les araars isolés au-dessus de peuplements d’armoise champêtre donnent l’illusion d’un jardin anglais. Ailleurs, sur de grands espaces, il n’y a pas d’araars et l’alfa occupe la première place dans le tapis végétal. Au sein des vallonnements à tgoufet des pièces de céréales se glissent, menues et timides, comme c’est la règle passé la chaîne de Byzacène. Avec ses sables, ses araars, son alfa, le Zelfane a nettement la physionomie d’une Steppe. Le cactus commence (voir carte no 12) à s’y montrer en masses profondes. Dans l’Oued-d’Aïn-Khamouda abondent le rtem et le sboth. Les serpents sont fréquents. Dans la toponymie on rencontre des mots évocateurs de la Steppe ; Henchir-el-Majen, Hassiane-Zoubia, etc. ; les peuplements d’alfa libre sont déjà désignés par le nom de zemla comme dans la Steppe voisine.

Entre le Zelfane, haut de 800 à 1.000 mètres, et le plateau de Bou-Driès et de Bou-Chebka variant entre 900 et 1.150m, la Foussana oscille entre 700 et 800m. C’est une cuvette tectonique que des témoins de grès révèlent avoir été jadis remplie par le pliocène. Plutôt sableuse sur la circonférence, la Foussana s’orne à sa périphérie de nombreux cactus auprès desquels existent quelques campements permanents d’indigènes. L’argile s’affirme, au contraire, dans les parages de l’Oued-El-Hathob, non sans intrusion de sel sur quelques points. La réussite des céréales y est douteuse et les jachères durent plusieurs années. Centre de la fraction des Ouled-Naji, dont la fortune consiste principalement en chameaux, la Foussana est propre surtout à l’élevage, comme le Zelfane lui même.

A l’Ouest de la Foussana, le sol se relève en une vaste terrasse à strates quasi horizontales qui fournirait une copie du Zelfane si la couverture gréseuse plus mince ne laissait percer sur de notables espaces l’ossature sénonienne. Il en résulte un vrai manteau d’arlequin composé de deux espèces de morceaux disparates.

Ce qui est dû aux grès est quasi plat et uniforme avec des armoises, de l’alfa sur les ressauts et pas d’arbres. Les marnes et calcaires crétacés créent, en revanche, une topographie confuse que décore le pin d’Alep. Au contact des deux étages sont des points d’eau, Aïn-ben-Falia, Aïn-bou-Driès, Aïn-Midoun (voir planche E). L’enchevêtrement des deux formations produit une marqueterie de clairières unies et sableuses et de peuplements forestiers à plancher plus ou moins tourmenté qui se poursuit en Algérie. C’est l’aspect de la région d’Aïn-Safsaf avec cette différence qu’ici la forêt ne comprend à peu près exclusivement que des pins d’Alep sur de l’alfa et du romarin. Aussi, la vue pénètre-t-elle au loin sous les frondaisons hautes. Comme au Zelfane, l’alfa n’est ni très élevé, ni très touffu. Quant aux pins, ils offrent de magnifiques exemplaires (voir planche H).

Vers le Djebel-Es-Sif, les clairières ont un sol grisâtre argileux. Les marnes sous-jacentes s’y sont mêlées au sable ou l’ont remplacé. On y remarque des chardons et les céréales y viennent assez bien dans toute la zone du diss, au Nord de Bir-Tmar ou Zit (1.163m) et vers Aïn-Benfalia (1.129m). Mais, la plupart du temps, les espaces libres rappellent plutôt le Zelfane. Aux environs de Bou-Chebka, l’un d’eux porte le nom significatif de Rmila. La plus large clairière est celle de Bou-Driès. D’autres sont de modestes allées étroites (2 à 300m au plus) débouchant par moments sur des esplanades. De Bou-Chebka à Bir-El-Hofra, le pays a des allures de parc. Au milieu des boisements, ces avenues ont l’air d’avoir été aménagées pour le plaisir des yeux et l’émerveillement est à son comble lorsque au bout d’une de ces trouées se dresse la masse du Chambi. C’est là certainement un des coins les plus grandioses de toute la Tunisie. Mais l’homme en est absent : la maison forestière de Dernaia, le caravansérail et la douane de Bou-Chebka sont presque les seules habitations.

La forêt de pins d’Alep, belle et dense, affirme encore le Tell, mais le nombre infime des jeunes arbres et la végétation des clairières indiquent que la Steppe est à deux pas. De la périphérie au centre, la cuvette de Bou-Driès présente d’abord pins d’Alep sur alfa et romarin, puis alfa seule, puis armoise avec quelques rectangles cultivés. C’est ce que l’on vérifie avec plus d’ampleur au delà de la chaîne de Byzacène. Si le Zelfane et les plateaux de Bou-Driès et de Bou-Chebka participent aux inconvénients de la Steppe par leur sécheresse relative, ils ne sont pas pour cela exempts de gelées. Plus d’une fois, les cactus du Zelfane ont péri au cours d’hivers particulièrement rigoureux. Comme le Sud du massif de Mactar et comme l’Aurès, cette lisière ne convient, en somme, qu’à l’élevage et à condition que les bêtes n’y séjournent pas durant la saison hivernale.

3o La chaîne de Byzacène et ses cols. — Au midi de tout ce territoire, la chaîne de Byzacène offre, grâce au Chambi, le sommet le plus hardi de Tunisie (1.544m). D’autre part, leur épaisseur et leur surface font du Tiouacha, du Semama et du Chambi, des blocs difficiles d’accès qui ne le cèdent en rien comme volume à ceux de la chaîne de Zeugitane. Fréchich et Majeur y trouvaient un refuge contre les colonnes beylicales. « Iharz anni ech chamakh el metqias ech Chambi oulla Djebel-Semama. » « Je suis gardé par le haut et sourcilleux Chambi ou par le Djebel-Semama », dit un proverbe local[139]. Malgré cela, les divers tronçons de la chaîne de Byzacène manquent d’une physionomie frappante pour l’œil. Le Tiouacha et le Semama ont une allure écrasée. Supérieur au Serdj de 200m, le Chambi ne le dépasse pas en altitude relative. Plus à l’Ouest, les Djebel-Dernaia, Tamesmida, Bou-Gafer, ne constituent qu’un cordon de médiocre envergure et assez mince. Le Dernaia n’a que 50m de plus que le plateau de Bou-Chebka. En Algérie, le Bou-Djellel, malgré ses 1.464m, ne domine que de 300m les plaines sous-jacentes. La chaîne n’est majestueuse que lorsqu’on la considère de la Steppe.

Elle se distingue cependant des plateaux gréseux du Nord. Son pli contraste avec leurs strates quasi horizontales ; aux grès et aux sables de celles-ci elle oppose ses marnes et ses calcaires sénoniens. Dans la zone haute, ces derniers sont coiffés du type de forêt voisin (pins d’Alep sur alfa). Sur les pentes, les arbres disparaissent (Semama, Chambi) ou se clairsèment (Dernaia) et laissent la place à la zemla. Comme cultures, l’on note à peine une ou deux tellas au Chambi et, sur le Semama, une belle pièce de terrain qui évoque le petit sra du Berbérou. Les sources sont peu fréquentes et faibles, ce qui met la chaîne de Byzacène bien en dessous de la chaîne de Zeugitane. Le climat moins pluvieux est la cause de cette différence. Il en résulte l’absence de villages. Cependant, Kasserine, l’ancienne Cillium, quoique située à 8 ou 10 kilomètres du Chambi, en dépend en réalité au point de vue hydrologique. Ce sont les précipitations reçues par cette montagne qui filtrent au jour dans la coupure de l’Oued-Ed-Derb[140].

La chaîne de Byzacène n’a pas ses chaînons franchement soudés l’un à l’autre. Il y a même en réalité deux alignements 1o celui qui comprend, en Algérie, les Djebel-Dremine et Bou-Gafer et, en Tunisie, les Djebel-Tamesmida, Dernaia, Chambi et Semama ; 2o au Nord-Est, le Djebel-Tiouacha-Douleb et, au Nord-Ouest, le Djebel-Bou-Djellel parallèles à la série précédente, mais la débordant aux deux extrémités. Entre le Tiouacha-Douleb et le Semama, la vallée synclinale de l’Oued-Sfisifa est semblable au Zelfane par ses grès, sa végétation et par la présence d’un hassi. Ce boyau, qui revêt en amont le nom de Djoua-Debaba, mène du couloir Sbiba-Sbeitla au Zelfane par un chemin plus aisé que les sentiers qui grimpent à travers le massif Chaquetma. Sont, au contraire, perpendiculaires à la direction des alignements et résultent soit de failles, soit d’abaissements de l’axe de la chaîne, le Khanguet-Bou-Laaba, le col de Dernaia et la plaine de Brisgane.

Entre le Semama et le Chambi, la faille du Khanguet-Bou-Laaba, orientée Nord-Ouest-Sud-Est, se continue au midi et coupe pareillement la chaîne de Fériana à l’Est du Nouba-Selloum, entraînant avec elle jusque là l’Oued-El-Hathob. Le Khanguet-Bou-Laaba est un des traits distinctifs de la charpente de ce pays et son importance est comparable à celle du Foum-Zelga. Au cœur du pays Fréchich, il ouvre une voie de communication de premier ordre par où arrivent sur la Steppe les vents parfois humides du Nord-Ouest ainsi que les marchandises du Tell occidental. Si Cillium s’explique par les sources et la zone d’irrigation de l’Oued-Ed-Derb, sa position à l’issue méridionale du col dont il s’agit n’a pas peu contribué à sa prospérité. Les zmalas des Fréchich se tenaient la plupart du temps aux abords du Khanguet. A l’Est les Ouled-Ali, à l’Ouest les Ouled-Ouezzez se rencontrent sur la route Tébessa-Kasserine, au milieu du col, tandis que les Ouled-Naji s’avancent des plaines d’El-Afrane et de Foussana jusqu’à la bouche Nord.

IX — Le Tell des Fréchich — Le pays au Nord de l’Aïn Midoun. (Cliché Monchicourt.) Planche E

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

A Tébessa aboutit aussi une autre piste qui, de Fériana, s’élève sans effort sur le plateau de Bou-Chebka, grâce au fléchissement que subit vers Dernaia l’axe de la chaîne de Byzacène. Par la région d’Aïn-Taga, cette voie se dirige sur Tébessa en franchissant l’anticlinal Bou-Rommane-Zbissa, au col de Beccaria. Après 1881, on plaça à Bou-Chebka une douane et un caravansérail. Plus à l’Ouest, et en dehors du Haut-Tell tunisien, un troisième chemin venu de Gafsa réunit Fériana à Tébessa par le couloir de Brisgane, le passage d’El-Ma-El-Abiod et le col de Tenoukhla.

Telles sont à l’Ouest du couloir Ksour-Rohia-Sbiba les grandes artères installées dans des brèches ou des défaillances de la chaîne de Byzacène. Se glissant toutes plus ou moins du Nord-Ouest au Sud-Est, elles forment une sorte d’éventail dont les branches divergent à partir de Tébessa. D’un accès aisé par le Nord, cette ville est, à première vue, séparée du midi et du levant par un arc montagneux depuis le Djebel-Osmor jusqu’à l’Ajered. Mais ce quart de cercle se laisse entamer par des cols échelonnés dont profitent les routes de Kasserine et de Fériana-Gafsa. Si l’on se rappelle qu’une voie de communication naturelle rejoint Tébessa à Haïdra, on comprendra pourquoi la ville algérienne a, jusqu’à ces dernières années, joué à l’égard de tout cet Ouest tunisien le rôle d’une métropole, étant donné d’ailleurs que Thala, comme Mactar, est à l’écart des grandes routes du pays.

La description ci-dessus, en même temps qu’elle a précisé les éléments de l’architecture de la région, nous a mis en contact avec les multiples individualités qui la composent et nous a fait toucher du doigt les contrastes entre Friguia et non Friguia, comme ceux entre djebel, sra, forêt et plaine. En Friguia comme en non Friguia, l’éparpillement des quatre genres d’alvéoles susdits fait du Haut-Tell un véritable damier, non seulement en tant que relief et nature du sol, mais encore au point de vue végétal et agricole (voir notre carte hors texte). Toutefois, les quatre catégories précitées présentent des nuances selon qu’on les examine dans l’un ou l’autre des deux grands compartiments du Haut-Tell. En effet, les sraouate demandent en non Friguia une altitude plus considérable. Les plaines y penchent vers la Steppe. La forêt y voit croître du Nord au Sud l’influence de l’alfa au détriment du diss. Dans les espaces découverts, le harmel et les deux armoises foisonnent, alors qu’en Friguia leur rang est plus modeste, etc. Médiocrement favorable à l’agriculture, la non Friguia est, en revanche, infiniment plus riche en mines que la Friguia.

Les différences de capacité agricole entre les deux moitiés du Haut-Tell nous ont incité à introduire des notions concernant le climat ou la végétation. Le moment est venu de reprendre ces renseignements en y joignant la description des phénomènes de même ordre.

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