CHAPITRE SEPTIÈME
Reading edition
La Vie végétale et animale
I
LES FORMATIONS VÉGÉTALES SPONTANÉES
Après avoir exposé, à propos des saisons, comment se déroulait dans le Haut-Tell la vie végétale, nous allons examiner maintenant les formations de plantes spontanées. Par le nombre des individus et l’étendue occupée, certaines essences jouent un rôle spécial dans la constitution géographique du pays. Parfois, au contraire, on est en présence d’associations de diverses espèces ayant une allure et des aptitudes communes ou harmoniques. Comme dans le reste du Tell, ces groupements simples ou complexes se classent en quatre catégories : tapis herbeux, friche, brousse et forêt.
1o Les tapis herbeux. — Le pré de France est ici la merja, bas-fond toujours humide et quelque peu tourbeux, situé autour d’une source ou dans un lit d’oued. Son élément le plus apparent est le jonc nommé smar, à côté duquel figurent maintes petites herbes savoureuses : minette, melilot, folle avoine, ray grass, brome, orge des rats, polygonées, etc., qui poussent en hauteur au mois de mai. La plus grande merja du Haut-Tell est celle du centre du Sers. Dans la plaine de Zouarine il y a une belle prairie envahie par la matricaire et le plantin.
Les jachères annuelles sont remplies de composées, légumineuses ou graminées, déterminant au printemps de vrais herbages qui s’assèchent vers juillet en un paillasson[178] jaune et rude. Mais, en avril et en mai, la terre tunisienne est parée de fleurs, convolvulus tricolor au cœur blanc et or et à la collerette bleue, souci orange, iris rouges, colza jaune, gouttes de sang, sulla carmin, chardon violacé, coquelicot écarlate, bourrache mauve, tulipe, pâquerette, etc.
Ainsi que Pellissier l’a remarqué[179], souvent une seule de ces fleurs règne sur de vastes espaces. Telle réunion de marguerites semble de loin une couche de chaux passée sur le terrain. Tel peuplement dense de liserons azurés ou de carottes sauvages (maana) étale à distance pour la vue un lac inattendu[180]. En avril 1906, la plaine de Bermajna était toute blanche de ravenelles (hara) soudainement dressées et fleuries au-dessus du harmel à qui est dû le fond de la végétation spontanée de ce pays. Souvent, en revanche, on a devant soi une anarchie florale complète dont les indigènes ont su s’inspirer pour les teintes de leurs tapis. Toutes ces herbes sont visibles également au sein des céréales. Ajoutons-y le gazmil (Phalaris cœrulœa), graminée à gland et la Centaurea cœrulœa qui montre uniquement une tige bleue, des fleurs bleues et des bractées bleues. Le tout pourrait se convertir en un foin excellent, comme l’ont fait en 1881 nos colonnes dans la Rhorfa. Du côté de Téboursouk, certains indigènes commencent à s’intéresser à la création de réserves de cette sorte qui sont également réalisables dans les autres sraouate ainsi qu’au Sers, à Zouarine et au Krib lorsque l’année est pluvieuse.
Les gras pâturages des sraouate sont pour la plupart semés de touffes de khorchef (Cynara cardunculus). Cet artichaut sauvage atteste la profondeur de la terre. Il est en quelque sorte l’emblème de sa richesse, et symbolise le terrain « tell »[181]. Il a souvent pour voisins le chardon bleu (Eryngium campestre[182], et le driès (Thapsia garganica), qu’on note principalement en non-Friguia. Le krachoune (Othonnopsis cheirifolia) couvre de ses fleurs jaunes bien des terrains argileux (plateau de Mactar, région du Moyen Mellègue, etc.). Il n’a pas cependant dans le Haut-Tell tunisien l’importance qu’il atteint plus à l’Ouest où Trabut a pu en faire le roi d’une zone botanique qui comprend, outre les plateaux sétifiens, une bonne partie de la province de Constantine. D’ailleurs, diverses plantes qui accompagnent en Algérie le krachoune sont rares ou manquent en Tunisie, ainsi que l’a constaté Bonnet[183].
Merjas, terrains à khorchef ou à krachoune n’ont en général pas un arbre. Dans le Haut-Tell, les très bonnes terres ignorent l’affreux jujubier (sder), ce qui sur les sraouate pourrait s’expliquer par l’altitude et le climat. Mais des lieues carrées de plaine en sont aussi démunies. Ces glèbes privilégiées n’ayant jamais cessé d’être cultivées depuis les Romains, le jujubier n’a pu s’y installer ou s’y rétablir. Ce n’est que dans les plaines déjà inférieures en qualité comme celle d’El-Mor, que cette essence a pu être propagée sans entraves par les moutons qui après avoir avalé les baies en restituent les noyaux à la terre.
Ces tapis végétaux sont nettement telliens et par suite on les vérifie plus particulièrement en Friguia ou dans les sraouate. Cependant, dans le reste du Haut-Tell et dans la Steppe même, on voit çà et là du krachoune ou du khorchef. Le passage du Tell à la Steppe s’opère ainsi par gradations. Réciproquement, d’autres associations végétales habituelles à la Steppe sont courantes dans le Haut-Tell ou plus exactement dans la zone non friguienne de celui-ci et hors des sraouate. Ce sont notamment le tapis à armoises et le tapis à harmel.
Les deux armoises, l’armoise blanche ou chiha (Artemisia herba alba) et l’armoise champêtre ou tgoufet (Artemisia campestris) (voir planche J), celle-là d’un gris bleuté, celle-ci d’un vert tendre, la première plus spécialement localisée dans les endroits argileux, la seconde caractéristique des terres sableuses, ne sont pas inconnues dans le Nord du Haut-Tell. Au Sud de la zone des plaines centrales elles tiennent une place prépondérante, ainsi que le marque notre description de la non-Friguia. Le tgoufet et, avec lui, le metnen (Thymelæa hirsuta), sont comme l’enseigne vivante de la « aitsa ». Malgré le caractère montueux du relief, tel de leurs tapis en non-Friguia n’est pas indigne des plaines de Djehina des Zlass-Guebala ou des Ouled-Asker des Fréchich du Sud. De même, le harmel (Peganum harmala), n’est pas plus abondant dans certains cantons à l’Est de la dorsale tunisienne (plaine d’Abida près de Kairouan) que dans Bermajna ou Foussana. Par ses herbes les plus ordinaires, la partie non friguienne du Haut-Tell évoque donc franchement la Steppe. D’autres plantes familières à celle-ci sont le sparte ou sennarh (Lygæum spartum) et l’alfa (Stipa tenacissima). Toutes deux ne sont pas absolument rares dans le Haut-Tell. Mais, ainsi que nous l’avons signalé précédemment, elles s’y subordonnent à la forêt ou en représentent vraisemblablement les restes, alors que dans la Steppe elles s’offrent en peuplements autonomes.
Quasi absentes de la Friguia, les salsolacées ne s’affirment un peu que dans quelques coins du Sud du Haut-Tell (régions du Sarrath et du Moyen Mellègue, plaines d’El-Afrane, de Foussana et de Rohia). Le qtaf (Atriplex halymus) est la plus répandue. Les jeunes pousses se mangent à la façon des épinards ou bouillies dans du lait. Les plantes halophytes sont appréciées des éleveurs de moutons et plus encore des possesseurs de chameaux. Dans la Foussana, sur des terrains de ce genre, j’ai vu une fois un troupeau de 300 camelins et guère plus loin un autre de 100 têtes, tous appartenant à des Ouled-Naji. Quant aux terrains sableux à Aristida pungens (sboth des tunisiens, drine des algériens), ils sont encore plus infréquents et confinés vers la Steppe au Zelfane et dans l’oued d’Aïn-Khamouda.
2o L’Onomastique forestière. — Si arich est un peuplement de tamarins et klij un de rtems, les réunions de plantes ligneuses répondent au terme général de rhaba. Une étendue de romarin est une rhaba aussi bien qu’une forêt de pins d’Alep. Des buissons de lentisques sont une rhaba tout comme des fourrés de chênes. Ce vocable s’attache également à des plantations exécutées par l’homme. Les olivettes du Sahel et les oasis à palmiers sont qualifiées de rhaba ainsi que les jardins de Testour.
Dans l’antiquité, le latin « silva » a dû avoir des contours aussi indécis. Sur la foi de Corippus[184], Diehl a écrit[185] que la ville de Laribus (Lorbeus) était « presque cachée au milieu des bois ». Or, pour quiconque a une expérience de la contrée, il est patent que les plaines du Kef, de Lorbeus, de Zouarine et du Sers étaient consacrées tout entières aux céréales et qu’il ne pouvait y avoir quelques boisements que sur le Djebel-Lorbeus, et bien clairsemés sans doute, par suite des besoins des habitants de la ville. Il faut croire que Corippus a appliqué l’enflure poétique à une localité dont il savait grosso modo qu’elle était située dans une région où il y avait des forêts, à moins qu’on ne préfère rendre « silva » par « broussaille »[186]. Les appréciations sur l’intensité du peuplement forestier à l’époque romaine et les comparaisons avec l’époque moderne seraient plus mesurées si l’on n’oubliait pas les diverses acceptions possibles de « silva ». Dans l’inscription d’Aïn-Djemmala (vers Aïn-Tounga), on lit « silvestribus » que Carcopino a traduit avec raison par « maquis »[187]. Un autre mot latin, celui de « saltus », cadre avec les régions broussailleuses coupées de clairières, ombragées çà et là par des bouquets d’arbres et ouvertes à l’élevage. C’est à peu près notre brousse. Et cela est en harmonie avec nos renseignements sur la plupart des saltus africains et sur leur état actuel. (Saltus du Nord-Est du massif de Téboursouk et du bas Khalled, saltus Beguensis (Zelfane), etc.) Saltus équivaut d’ailleurs également à « domaine » ou à « henchir » comme nous dirions aujourd’hui. Il est, en effet, assimilé à « fundus » dans plusieurs inscriptions[188].
Dans les auteurs contemporains même, des titres comme ceux de « forêt » et de « bois » ne sont pas toujours des plus explicites. Un Européen de France ou d’Allemagne hésitera avant d’appeler « forêt » les plus beaux boisements de l’Afrique du Nord. Et Cosson est dans cet état d’esprit lorsqu’il parle de « la prétendue forêt de la Kessera »[189] en laquelle il reconnaît seulement un « bois montueux ». Un demi-siècle plus tôt, Puckler Muskau observait très justement que « ..... dans cette partie de l’Afrique, on n’entend par le mot bois qu’un taillis plus ou moins épais d’arbres de moyenne hauteur et de grands arbustes »[190].
Des succédanés de rhaba sont le frech et la zemla. Le frech de Zeriba est une belle brousse d’oliviers et de caroubiers. Mais, ailleurs, dans le Haut-Tell, ce même terme concerne d’humbles peuplements de romarin et, dans la Steppe, des pelouses d’armoises. C’est que frech n’a d’autre signification réelle que celle de « couverture ». Dans des conditions analogues, varie la valeur du mot zemla. Chez les Fréchich et les Majeur, il qualifie les terrains exclusivement occupés par l’alfa. Chez les Ouled-Ayar et ailleurs en Friguia, il correspond au français « hallier » : autour de la Kessera, la zemla est un épais fouillis de chênes-verts. Et tout cela est logique, car zemla n’a étymologiquement d’autre sens que celui d’« assemblage » sans qu’il soit spécifié de quelle chose ou de quel végétal il s’agit[191].
Cette souplesse ne permet pas d’employer rhaba, frech ou zemla pour classer les diverses formations ligneuses. Force est donc de nous contenter de notre « forêt » pour les peuplements d’arbres. Assurément, la forêt du Haut-Tell est un fait plus aisé à constater qu’à définir, d’autant plus que la hauteur des arbres, l’épaisseur ou l’âge des boisements et la considération des espèces ne sont pas un criterium fixe et infaillible[192]. Pourvu que l’on renonce à l’idée de forêt à la manière de l’Europe du Nord, l’utilisation de ce terme est pourtant possible et même nécessaire. Quant aux formations buissonneuses, elles sont couramment gratifiées en Tunisie du nom de « brousse » qui est dans la Régence l’équivalent du maquis corse. Cependant, il importe de distinguer une haute brousse (celle-ci encore assez dense et majestueuse et dépassant la taille de l’homme) et une basse brousse composée de végétaux frutescents, laquelle n’est la plupart du temps qu’une friche. Quant aux étendues libres au sein de la rhaba, elles sont dites tella ou biadha. Tella fait allusion à la valeur agricole du sol. Biadha envisage son état de nudité et de blancheur, et rend exactement « clairière »[193]. Inversement, à cause de la teinte sombre des espaces boisés, maint mamelon, mainte ravine encombrés d’arbres et de broussailles sont des Krouma-Souda ou des Oued-El-Asoued (la Croupe Noire, la Rivière Noire).
3o La friche. — La forêt cumulant, outre ses caractères propres, ceux de la brousse et de la friche, il nous semble préférable d’examiner d’abord ces deux dernières, ce qui aura l’avantage de mieux dégager les particularités de toutes trois.
Le romarin ou klil est le chef de la friche. Soit seul, soit en compagnie d’autres essences, il règne aussi bien en non-Friguia qu’en Friguia et en montagne qu’en colline. Du sein de ses peuplements, s’élancent les touffes élégantes du diss (Ampelodesmos tenax) ou de l’alfa, graminées dont nous avons suffisamment indiqué antérieurement l’habitat et le rôle[194]. Avec elles, la marroube (oum er roubia) est une des herbes de la friche. Cette labiée, chère aux abeilles, aime les coteaux pierreux et les ruines romaines où, comme à Lorbeus, elle s’associe l’asperge sauvage (seqqoum). Avec les végétaux susvisés s’aperçoivent diverses plantes ligneuses, thym ou zater, lavande, zriga, bruyère ou lenj (Erica arborea), cette dernière à partir d’une certaine altitude. Dans quelques creux fleurit l’oum el lia ou mellia (ciste de Montpellier). Un peu partout se pressent d’autres cistes, des genêts, genêt d’Espagne ou Spartium junceum (thagthag), genêt épineux ou Calycotome villosa (guendoul). Le palmier nain est inconnu.
Toute cette basse brousse n’a au maximum qu’un mètre ou un mètre cinquante. Rarement, la friche est pure. Entre Testour et le Khalled, il s’y campe quelques pins, isolés ou par petits bouquets, etc. A mesure que l’on s’élève en montagne, les arbres tendent à augmenter parce que moins exposés à la dent des animaux ou au fer de l’homme. Ils vont parfois jusqu’à créer vers le sommet une façon de haute brousse (Slata) qui, mêlée d’une certaine quantité de beaux pins comme au Djebel-Harraba, peut prendre un air de bois ou se transformer comme autour de la Kessera, en une forêt véritable.
4o La haute brousse et la forêt. — La brousse est constituée par les éléments de la friche surmontés d’autres végétaux plus grands. Mais alors que la friche n’est installée que sur des surfaces caillouteuses ou sableuses, la brousse s’empare aussi de terres alluviales argilo-calcaires. Il y a ainsi une brousse de plaine ou de terrains profonds et une brousse de terrains rocheux.
La première catégorie est assez bien représentée par le frech de Zeriba, par la brousse qui relie l’Oued-Siliana au Djebel-Ech-Chehid ou au Djebel-El-Akhouate (voir planche F), par celle du Khalled en dessous de Téboursouk, etc. Elle comporte essentiellement des lentisques parmi lesquels se glissent des caroubiers et des oléastres, ceux-ci sillonnant de préférence les lignes de moindre altitude. Sur quelques points, on remarque aussi des myrtes, rihane (Myrtus communis) et du qtem (Phyllirea media). Les lentisques et les arbres précités font sur le sol des taches de verdure, des macchie, selon l’expression corse. Entre elles, en effet, il n’y a pas de sous-bois et le parterre n’est décoré que de petites herbes annuelles. Les graminées, parmi lesquelles se signale surtout la bèhema (Stipa tortilis) ne forment pas de gazon, non plus que la Ferula communis ou kalakh ou les plantes bulbeuses ou légumineuses. Toutes, d’ailleurs, sèchent complètement en été. Contrairement à ce que l’on va imprimant, le lentisque vit au-dessus de 600m et on le rencontre jusqu’à 800m. Accrue de l’orme et surtout du peuplier blanc ou safsaf[195], la haute brousse dresse des galeries de verdure le long de certains oueds (Bargou, Ousafa, Oued-El-Qedim) où l’humidité latente supplée, le cas échéant, à la profondeur du sol.
A ce type s’oppose la brousse de conifères et de chênes des pentes rocheuses des montagnes. Les deux genévriers, celui de Phénicie (Juniperus phoenicea) ou araar et l’oxycèdre (Juniperus oxycedrus) ou thaga, capables d’atteindre jusqu’à une douzaine de mètres, n’ont guère, la plupart du temps, que le tiers de cette taille. Très rustique et ne redoutant ni les orientations chaudes, ni les sols maigres ou stériles, l’araar tient une place considérable dans les boisements du Sud du Haut-Tell. Parfois, il s’y offre presque seul en peuplements assez clairs, comme au Zelfane (voir planche G).
Le thuya ne s’observe que sur le pourtour du massif du Djouggar, au Nord-Ouest vers Tarf-Ech-Chena, à l’Est dans l’Oued-Haddada. Il y annonce les thuyas du Tell Inférieur. Cet arbre n’est nullement confondu par les indigènes avec le genévrier de Phénicie, ainsi que le croient les Européens dont l’oreille n’arrive pas à distinguer le mot araar (عرعر) du vocable aar (عار), qui est le nom du thuya. Le cyprès est dans le Haut-Tell une exception[196]. Chez les Majeur se joint souvent aux genévriers le sumac ou jdari (Rhus pentaphylla), arbrisseau de steppe. L’arbousier ou lenj (Arbustus unedo) est visible çà et là par individus épars.
Avec les genévriers, ce sont les chênes qui dominent. Dans le Haut-Tell, ils comprennent trois espèces : l’yeuse, communément appelé chêne-vert (Quercus ilex), et quelques échantillons de chêne-liège ou fernane (Quercus suber) et de chêne-zen (Quercus mirbeckii). Le chêne-zen est limité à quelques points très frais du massif Ouargha (Aïn-Zana, Oued-Zana, Aïn-Taghit, Oued-El-Adaïlia) où il est un traînard des peuplements kroumirs. Plus lent encore à battre en retraite, s’affirme le chêne-liège[197] (voir carte hors texte). Enumérons-en quelques exemplaires isolés au Sra-Ouargha (Aïn-Tasbine au Nord du Djebel-Melah et Djebel-Seffah). Dans les monts de Téboursouk, il y a un Koudiat-Fernane au Djebel-Rhazouane. Cette essence s’aperçoit aussi à El-Alia, au Bled-Zehna et vers Sidi-El-Aïadi à l’Est du Goraa[198]. Essentiellement silicicole, elle s’installe sur les grès comme en Kroumirie. Au Serdj, le fernane monte pour ainsi dire la garde à l’orée de la Steppe. Sous la lèvre supérieure de la grande faille, derrière Zeriba, le ravin frais de l’Oued-El-Fernane[199] est, de par sa situation, presque complètement à l’abri du soleil. Sur des éboulis où sont dispersés des fragments de grès aptiens, un millier de chênes-lièges, dont quatre ou cinq gros arbres, sont disséminés parmi des chênes-verts. Ajoutons que ce coin montagneux, haut d’environ 700m, est semé d’anciennes murettes étagées qui concourent à imbiber la terre d’humidité. Les conditions spéciales de ce vallon contribuent à expliquer cet habitat méridional.
Si l’existence de quelques chênes-zens et lièges dans le Haut Tell est intéressante en ce qui a trait à la diffusion des espèces, elle est négligeable au point de vue du faciès végétal. Le chêne-vert, en revanche, règne sur de vastes surfaces. Dans les régions du Kef et de Téboursouk, il aime se tenir au-dessus de 5 à 600m, ligne qui se relève, à mesure qu’on avance vers la Steppe, en même temps que celle des sraouate. Moins indifférent à l’hygrométrie et à la nature du terrain que l’araar, il est comme les sraouate plus fréquent en Friguia que dans le reste du Haut-Tell. Lorsqu’il se développe en arbre, c’est le chejeret el ballothe (l’arbre aux glands). Est-il au contraire simple arbrisseau, on le dénomme kechrid, et ses taillis forment le fond de la brousse dans beaucoup de hauts cantons montagneux de la Friguia.
Araar et Kechrid, voilà donc les deux principaux éléments du maquis de montagne. Ces deux essences foisonnant l’une dans la zone méridionale du Haut-Tell, l’autre dans la bande du septentrion, les chênes voisinent de cette façon avec le diss (Ouargha, région du Kef, Hamadat des Ouled-Ayar, forêts de la frontière dans les parages d’Haïdra, etc.) comme les genévriers avec l’alfa (Berbérou, Zelfane, etc.). Il en résulte pour le Haut-Tell, en face de la brousse à lentisques, deux types de haute brousse de montagne relativement bien localisés et ombrageant des éléments divers de la friche.
Ces trois genres de brousse comptent plus d’hectares que la forêt propre et leur prévalence est un des traits géographiques les plus caractéristiques du Haut-Tell, tout autant que la forêt de pin d’Alep. A la brousse de montagne, il ne manque d’ailleurs pas grand chose pour se changer en forêt, et cette transformation s’effectuerait si mille contingences n’intervenaient généralement pour empêcher le processus d’avoir son couronnement normal.
Les éléments de la haute brousse montagneuse, lorsqu’ils sont suffisamment « arbres », entrent à l’occasion dans la composition de la forêt, mais celle-ci est quasi exclusivement constituée par le pin d’Alep ou snouber (Pinus halepensis). Sobre, rustique et robuste, ce résineux croît sur tous les sols, à toutes les orientations et à toutes les altitudes (voir planches E, G, H). Toutefois, sa prédilection est pour les calcaires de l’âge secondaire et principalement pour le cénomanien et le sénonien. A l’énorme extension de ces étages dans le Haut-Tell correspond précisément la diffusion du pin d’Alep. Celui-ci conserve à l’état boisé des espaces où ne réussirait aussi bien aucune autre essence, et qui ne sont au surplus susceptibles d’aucune culture. Il se contente, en effet, d’une quantité d’eau assez faible et d’un terrain très maigre. Dans le Tell Septentrional, le végétal caractéristique est le chêne-liège ou zen, dans le Tell Inférieur, c’est le thuya. Dans le Sahel, c’est l’olivier, dans la Steppe montagneuse, c’est l’alfa, dans le Haut-Tell, c’est le pin d’Alep. A la vérité, on constate des boisements de cette essence dans les autres portions du Tell tunisien et inversement la Steppe s’enorgueillit de snouber en quelques endroits. Mais le quartier général du pin d’Alep est bien le Haut-Tell, car cet arbre y exerce sa suprématie d’un bout à l’autre du territoire dans la partie friguienne comme dans la zone méridionale. Superposé au Nord à la brousse de chênes et à la friche de diss comme dans le Tell Septentrional et couvrant au midi des genévriers et l’alfa, c’est lui qui assure vraiment l’unité végétale de la région depuis la Medjerda jusqu’aux chênes de Zeugitane et de Byzacène. Sous son feuillage protecteur s’avancent au devant l’une de l’autre la flore du Tell et celle de la Steppe et elles s’y mélangent un moment.
Il existe dans le Haut-Tell de magnifiques spécimens de ce résineux (Ouargha, autour d’Aïn-Safsaf et de la Kessera, etc.). Quelques forêts sont très touffues et très épaisses. Chez les Fréchich et les Majeur, la forêt tend à s’éclaircir. Près de Bou-Chebka elle ne comprend plus que deux éléments : pin d’Alep sur friche à alfa (voir planche H). La haute brousse est absente et les jeunes pins sont plutôt rares. Rien n’atteste plus éloquemment l’imminence de la Steppe[200] et effectivement, dans ses énormes quantités de pin d’Alep, le pays au Sud du Djebel-Sif serait à laisser en dehors du Tell. Bien que ses exemplaires les plus beaux dépassent rarement quinze à vingt mètres, la forêt du Haut-Tell revêt pourtant une certaine grandeur sauvage qu’elle emprunte partiellement à la nature tourmentée de son sol. Par une chaude après-midi, il est bon de s’arrêter à l’ombre d’un pin, alors que la vue erre au loin sur les boisements environnants et s’y repose de l’éclat du ciel. Parfois, dans la torpeur ambiante, résonne la voix claire d’une flûte agreste. C’est un pâtre nonchalant qui suit d’un œil distrait ses moutons éparpillés et égaie la solitude. Les notes s’égrènent dans l’air tiède, tombant dans le vide ou provoquant la réponse stridente et irritée des cigales et la vision antique du faune s’évoque un instant dans l’esprit du voyageur.
XII — La Kalaat Frarha (Chaquetma) et la forêt sous-jacente. Pins sur romarin et genêts. (Cliché Monchicourt.)

XIII — Les boisements du Zelfane : araars et alfas. (Cliché Monchicourt.) Planche G

En résumé, forêt, haute brousse et friche n’ont entre elles que des différences de degrés. La friche est pareille au sous-bois de la brousse, la brousse est semblable au sous-bois de la forêt. Ce sont, pour ainsi parler, des tiroirs s’emboîtant l’un dans l’autre. Enlevez les grands arbres de la forêt, il reste la brousse, ôtez les gros buissons de la brousse, il n’y a plus que la friche. La brousse est la dégradation de la forêt, la friche est le reliquat de la brousse. Avec le temps, la friche peut redevenir brousse et la brousse forêt. Forêt, brousse et friche voisinent d’ailleurs. Pas de forêt sans coins de brousse ou de friche : dans la forêt de la Kessera, toutes deux accaparent probablement plus d’hectares que les peuplements forestiers.
Nous avons déjà indiqué dans notre chapitre II quelle place de premier ordre tenaient dans le Haut-Tell les surfaces boisées, soit par leur total qui atteint plus du tiers de la superficie de la région (36,8 %), soit par leur subdivision entre tous les groupes de cantons. C’est ce que confirme le tableau suivant où nous avons condensé les résultats des délimitations de forêts domaniales opérées par l’Etat en y ajoutant la forêt privée de Gafour :
Nombre d’Hectares de Boisements
Serdj et Bargou Sud 14.000
Massifs du Djouggar et du Bargou Nord 57.500
Forêt de Gafour 25.000
Forêt autour du Djebel-Chetlou 15.000
Glacis Nord-Est du Haut-Tell 34.500
Monts de Téboursouk 37.500
Monts du Kef 23.500
Massif Ouargha 43.000
Forêt des Mellita 11.000
Forêt du Maïza 6.700
Reste de la partie Nord-Est de la zone des plaines 4.300
Partie Nord du massif de Mactar 7.000
Partie friguienne du Haut-Tell 279.000
Surface totale de ce pays en hectares 794.000
Forêt de la Kessera 20.000
Reste du Sud du massif de Mactar 22.000
Zone du Moyen-Mellègue 30.750
Massif de Kalaat-Senane 4.250
Tell des Majeur 71.000
Tell des Fréchich au Nord des plaines d’El-Afrane et Foussana 40.000
Idem au Sud de ces plaines 58.000
Partie non friguienne du Haut-Tell 246.000
Surface totale de ce pays en hectares 631.000
L’ensemble des forêts et des brousses du Haut-Tell avec les parcelles de friche enclavées est égal à 525.000 hectares. On remarquera que la partie non friguienne du Haut-Tell entre dans ce total pour un chiffre absolu à peine inférieur à celui de la partie friguienne. Mais cette région ayant une extension moins grande, la non-Friguia possède en réalité un coefficient de boisement supérieur, 38,9 contre 35,1 %, qui s’élève à presque 50 % dans le Tell des Fréchich et à 61 % dans le Tell des Majeur. Ainsi se trouve amplement justifiée l’inscription de toute cette zone dans le Tell.
II
L’EXTENSION DES BOISEMENTS
Le nombre d’hectares de boisements d’une région n’est pas quelque chose d’immuable. Au cours des âges, des cantons forestiers passent à la culture et inversement ou bien une des formations s’efface localement devant une autre. Une cause de stabilité réside pourtant dans les propriétés des divers terrains.
Les sols argileux, argilo-calcaires et argilo-sableux sont aptes à supporter des céréales, les sols gréseux et calcaires ont pour destination naturelle de nourrir des arbrisseaux et des arbres. Or, les uns prévalent dans le tertiaire et le quaternaire, tandis que les autres et surtout les calcaires ont la majorité dans le secondaire. Les premiers constituent surtout des plateaux et des plaines, aux seconds on doit les lignes montagneuses. La simple inspection d’une carte géologique ou orographique donne donc immédiatement une idée de la distribution normale des zones broussaillo-forestières et des zones de culture. Mais, comme la friche, la brousse et la foret poussent très bien sur les terres alluviales ou argileuses, si on les laissait à elles-mêmes elles envahiraient presque tout le Haut-Tell. Les cultures, au contraire, ne sauraient subsister que dans des qualités de terrain déterminées. Selon que le pays est mis en valeur ou retombe dans l’abandon, varie la proportion des céréales et des plantes ligneuses spontanées. Celles-ci conservent pourtant toujours des forteresses inexpugnables dans les endroits rocheux.
1o Les variations historiques. — L’époque antique ne fut sûrement pas très propice aux boisements du Haut-Tell. Celui-ci ne put entretenir sa population dense qu’à condition de livrer à la culture tout ou presque tout ce qui pouvait accueillir de l’orge ou du blé. Seul le caractère ardu du relief et le manque de voies de communication aisées protégèrent jusqu’à la fin certains cantons où les vestiges romains sont rares (Ouargha, Bargou, bande accompagnant la chaîne de Byzacène). Mais dans le reste du Haut-Tell, brousse et forêt durent être rejetées dans leurs derniers retranchements. En plus d’un endroit, on remarque, non loin de points d’eau, des ruines de maisons, soit dans des clairières, soit au milieu de taillis. Dans certains cas, il s’agissait-là d’abris de bergers ou peut-être de hangars à bestiaux[201]. Des demeures plus soignées étaient probablement des lieux de villégiature pour les richards de la plaine qui surveillaient ainsi temporairement eux-mêmes leurs troupeaux. Tantôt un colon isolé cultivait une biadha et paissait en même temps son bétail dans la forêt prochaine. Ailleurs on a des hameaux ou des villages dont les habitants vivaient d’élevage et de l’exploitation des produits forestiers : Oum-El-Abouab (Seressi) au Nord du Bargou, Henchir-Farouha dans la forêt de la Kessera, Henchir-El-Hammam (Thigibba) dans la Hamadat des Ouled-Ayar, Sodga (Urusi) entre le Bargou et le Serdj. L’existence de ces bourgades eut pour corollaire un défrichement dont nous ne pouvons aujourd’hui mesurer toute l’importance. Opération d’ailleurs suivie, dans quelques cantons, d’un reboisement en essences plus utiles (Frech de Zeriba).
Dans la région classique des saltus, autour de l’Oued-Khalled, plusieurs documents épigraphiques témoignent de cette transformation qui paraît dater d’Hadrien. Les pastiones se changent en guérets, les silvæ s’effacent devant l’olivier et la vigne[202]. Le municipe d’Aïn-Tounga (Thignica) vante parmi ses titres celui de frugiferum tout comme Sousse (Hadrumète). A cette période appartiennent les cultures d’oliviers en terrasses, étagées grâce à des murettes sur les versants de certaines montagnes et notamment au Djebel-Semama, au-dessus de Sbiba dans le Garjouma, au Djebel-Ech-Chehid, etc. ou encore les oliviers abandonnés qui s’échelonnent dans quelques fonds (plusieurs milliers au bord de l’Ousafa, en amont de Kobber-Er-Rhoul, etc.)[203].
Les itinéraires des envahisseurs arabes attestent le souci d’éviter les forêts et une préférence accentuée pour les régions découvertes. Il est vrai que la zone des boisements est également celle des montagnes et des forteresses byzantines. Quant aux convulsions berbères du Moyen-Age, elles provoquèrent sans doute plus d’un incendie en vue d’arrêter des ennemis victorieux. Mais, comme tous ces troubles restreignirent le chiffre de la population, il y a des chances pour que maquis et forêt aient plutôt à cette époque regagné du terrain. Après l’invasion hilalienne, la généralisation du régime pastoral et le refoulement des autochtones dans les massifs montagneux renforce le nombre des habitants de ceux-ci, ce qui n’est pas favorable aux boisements. Vers la fin du XVIIe siècle, mouvement inverse. Avec la sécurité partiellement revenue, on tend à délaisser la montagne pour la plaine et à pratiquer davantage la culture des céréales dans le pays ouvert.
A propos des vicissitudes subies par les forêts, il ne faut pas toujours accorder une confiance aveugle aux constatations parfois trop rapides des voyageurs. En 1876, Playfair cheminant sur les traces de Bruce s’exprime à peu près ainsi : « Dans les notes de Bruce, rédigées il y a cent dix ans, il y a de fréquentes allusions aux forêts dans lesquelles il a passé et où aujourd’hui on ne voit plus un arbre, travail de destruction qui va s’accélérant avec les années. »[204] Voyons d’un peu près quelques-uns des exemples sur lesquels se base ce paragraphe. Desfontaines[205] dit qu’entre Sbeïtla et Sbiba il a marché, plusieurs heures durant, au milieu d’une forêt de pins et de genévriers de Phénicie. Shaw, de son côté, avait écrit que Sbeïtla gisait dans une région ombragée de genévriers. En 1765, Bruce trouve autour de Sbeïtla des pins d’Alep et suppose une erreur de Shaw[206]. Quant à Playfair, il déclare qu’il n’a pu y noter ni un arbre, ni un buisson et, un peu plus loin, il affirme que les montagnes bordières du couloir Sbeïtla-Sbiba sont entièrement privées d’arbres[207]. Or, en 1904, nous avons, de Sbeïtla à Sbiba, traversé un peuplement un peu lâche de genévriers auxquels se mêlaient quelques pins et les Djebels Mrhila et Tiouacha, s’ils ne sont pas noirs de bois, n’en ont pas moins sur leurs flancs, çà et là, des bouquets d’essences forestières. Autre cas. Bruce, entre Zouarine et Zanfour, s’engage dans une forêt de pins[208]. Playfair situe à tort celle-ci sur le Djebel-Bou-Sléah que le caïd du territoire lui dépeint comme complètement dénudé[209]. Quant à nous, en chevauchant de Sidi-Asker à Zanfour, entre le Bou-Sléah et la Hamadat des Ouled-Ayar, nous avons, comme Bruce, rencontré un véritable boisement de snouber.
Si la bonne foi des auteurs n’est pas en cause, il est patent que l’un se sera avancé par un vallon d’où il ne pouvait considérer pleinement le pays environnant, que l’autre aura suivi un itinéraire différent de celui de son prédécesseur, etc. Enfin, comme nous l’avons expliqué, le passage de la friche au maquis et du maquis à la forêt n’est qu’une affaire de degré. Un voyageur vient-il après un incendie ? Il n’aperçoit pas un arbre. Dix ans après, au même endroit, une autre personne fixe ses yeux sur une brousse plus ou moins dense. Dix ans plus tard encore, un troisième excursionniste se repose à l’ombre de ramures de moyenne hauteur. L’effacement n’a été que temporaire. Ce sont des alternatives de ce genre qui constituent, du XVIIe au XIXe siècles, l’histoire de la forêt du Haut-Tell.
Sur certains points toutefois, il y a eu défrichement. A la fin du XVIe siècle, lors de la prédication des marabouts accourus de l’Ouest, la partie marécageuse de la plaine de Zouarine était, dit la légende, un maquis touffu hanté des lions. Sidi Asker nettoya et assainit tout ce canton. Les jardins du Bargou, de Sidi-Hamada, de Zeriba, furent créés aux dépens de la brousse ainsi que la Zaouiet-El-Madania, bâtie en aval de la Kessera vers 1840, etc., mais l’enlèvement des arbres ou arbustes ayant été exécuté d’une manière incomplète, ceux-ci repoussent et assaillent les vergers. Çà et là certaines appellations ont subsisté alors qu’a disparu le végétal auquel elles se rapportaient : Kef-Snoubrine, Aïn-Zouza, Aïn-Kharrouba, Aïn-Serouel, etc. désignent des points où l’on ne compte aujourd’hui ni deux pins, ni noyer, ni caroubier, ni cyprès. Terminologie qui ne décèle d’ailleurs en aucune façon l’existence d’anciens boisements de ces essences. Ces noms n’ont été employés que parce que ces arbres isolés, à l’état d’exception, étaient par cela même remarquables.
D’une façon générale, on n’échappe pas à l’impression que le Haut-Tell tunisien de 1881 possédait un manteau de maquis et de forêt plus épais qu’en pleine période romaine. D’autre part, on ne saurait se dissimuler que les phénomènes sociaux qu’entraîne notre occupation ne sont pas très propices aux boisements. L’introduction d’éléments ethniques nouveaux et l’augmentation des indigènes amènent à étendre les emblavements. On débroussaille encore pour se procurer du bois d’œuvre ou fabriquer du charbon. Les modes d’exploitation des peuplements par l’homme ou par son cheptel sont susceptibles également de nuire lorsque l’utilisation est trop intensive et sans scrupule. Il y a là une série de causes de variation qui agissent sous nos yeux.
2o Les causes actuelles de variation. — Dépourvues de noyers et de châtaigniers, les forêts de la Tunisie ne jouent pas un grand rôle dans l’alimentation des indigènes. Dans le Haut-Tell, on fait éclater au feu les pommes de pin pour en retirer les pignons (zgougou) qu’on moud en une sorte de farine. A El-Gueriat, on pétrit une pâtée de zgougou et de dattes pilées. A la Kessera, la ouiba (double décalitre) de zgougou, vaut 18 francs environ. Aux zgougou font concurrence les glands, qu’on rotit chez les Fréchich, tandis que les Ouled-Znag des Ouled-Aoun les font cuire à l’eau. A la Kessera on pratique les deux procédés ainsi qu’un troisième qui consiste à sécher les glands au soleil, ce qui détache de l’enveloppe extérieure les cœurs réputés comme un mets délicat. Les Kesseraouia vendent leurs glands jusqu’à Kairouan et à Tunis au prix de 5 à 6 francs la ouiba. Dans un ordre d’idées un peu analogue notons que les indigènes mêlent à leur tabac à priser des bourgeons d’araars séchés et mis en poudre, ce qui agrémente la neffa d’un parfum de goudron.
Le romarin, si abondant dans la friche du Khalled, y est récolté par un Européen qui le distille sur place. L’alfa est arraché pour la confection de couffins, paniers doubles ou zembils, cordes, carpettes, nattes remplaçant les tapis dans tout le Nord du Haut-Tell, jarres à conserver les céréales ou rouni, filets (chebka) pour porter la paille, pièges à perdrix, etc. Chaque tribu a pour ainsi dire sa spécialité. Les Majeur ne font pas de zembils alors que les gens du Skarna ou de Beni-Abdallah sont très versés dans cet art. En revanche, les Ouled-Omrane des Majeur tressent des nattes dont le dessin est assez joli alors qu’à la Hamadat des Ouled-Ayar les produits sont plus grossiers[210]. La vannerie est en honneur dans les villages de la forêt de la Kessera, du Serdj et du Bargou, chez les Charen et chez les Ousseltïa du Gafour.
L’indigène demande encore à la brousse et à la forêt du bois d’œuvre. Au chêne vert dur et résistant, il emprunte des piquets de tente et des socs de charrue, au genévrier de Phénicie et au pin d’Alep des perches pour former solive sur les maisons ou coffrage dans les galeries de mines. Au snouber presque seul il réclame de quoi façonner des manches de pioche, des métiers, des plats, des cuillers, des charrues, des plateaux à dépiquer, des bâts de chameaux, etc. On fait du charbon avec le lentisque, l’oléastre et les genévriers.
Ce seraient là des usages entièrement normaux si l’indigène savait s’y prendre et se montrer modéré, ce qui n’est pas le cas. Depuis que le chemin de fer sillonne le Gafour, le maquis situé entre la Siliana et le Djebel-Ech-Chehid a été très éclairci par les charbonniers. Dès 1892, la banlieue immédiate du Kef tendait à devenir chauve au gré des besoins de la garnison et de la population européenne et la dévastation s’opérait jusqu’au Pont Romain dont l’olivette antique a été fortement amoindrie.
Les indigènes tirent aussi de leurs forêts du goudron pour enduire l’intérieur des peaux de bouc où ils mettent leur eau et soigner les chameaux de la gale. L’odeur de cette substance passe pour éloigner les serpents. Les Ouled-Mehelhel et les El-Djella des Msahla (Ouled-Ayar) sont les principaux fabricants de goudron du Haut-Tell et ils ont vulgarisé il y a une quinzaine d’années chez les Fréchich leurs procédés. Dans cette tribu, le goudron est obtenu en traitant l’araar, tandis que chez les Ouled-Ayar, c’est au pin que l’on s’attaque presque exclusivement. Pour tanner grossièrement les guerbas ou les mézoueds, les gens du Haut-Tell recourent non pas au lentisque ou au sumac comme ailleurs, mais bien à l’écorce du pin d’Alep, ou plutôt au liber de celle-ci appelé selkh. Ils dépouillent les snouber en leur enlevant des anneaux à hauteur d’homme, coupant ainsi la communication externe entre le pied et le sommet, ce qui amène le dessèchement des parties supérieures, tandis que le bas ne projette plus que des branches latérales et buissonne.
Mais, la principale utilité du maquis et de la forêt pour les gens du pays, c’est d’être de vastes surfaces où les troupeaux ont à peu près toujours de quoi brouter : herbe, buissons ou petits arbres. Durant l’été, champs moissonnés et jachères ne fournissant plus qu’une nourriture sèche, seules les étendues boisées peuvent procurer quelque fourrage vert ou présenter le supplément indispensable jusqu’à la période pluvieuse. D’autre part, alors que la neige cache ailleurs la terre, la forêt plus chaude a son plancher libre et offre aux animaux domestiques un abri et un aliment. Des boisements ont ainsi plus d’une fois sauvé une portion du cheptel du Haut-Tell.
Malheureusement, le bétail ne se borne pas à chercher sa vie dans la friche, dans les intervalles de la brousse ou dans les clairières. Ses bandes compactes écrasent bien des jeunes sujets, ou bien happent les bourgeons, les brindilles terminales des branches, etc. Par ordre de nocivité se rangent la chèvre et le chameau, puis le mouton et, en dernier lieu, le bœuf. Le pâturage peut donc empêcher le repeuplement naturel de la forêt en anéantissant les recrus.
Il y a pire. Certains fourrés servent de bauge à des sangliers qui saccagent les guérets environnants, ou bien à des lynxs ou à des chacals, qui prélèvent une dîme sur les troupeaux voisins. Alors l’indigène livre au feu les repaires de ses ennemis. En outre, lorsque dans une phase de sécheresse, la forêt même refuse de quoi paître, le berger approche une allumette d’une touffe sèche et l’incendie éclate. Deux semaines s’écoulent et voici que les chênes-verts, les lentisques, le diss et l’alfa brûlés, hasardent dans l’air des feuilles et des tiges nouvelles, vertes et tendres sur lesquelles se jettent avec frénésie les troupeaux. Ceux-ci échappent au sort qui les menaçait, mais les pins d’Alep que la flamme a touchés sont morts et la forêt ou la brousse sont changées en friche. Les intérêts des boisements et ceux des pasteurs sont donc diamétralement opposés. Antinomie terrible, et impossible, semble-t-il, à résoudre. En septembre 1900, dans la haute vallée de l’Oued-Bargou, en dessous de Sodga, j’ai vu le feu mis en plus de cent points différents. Tous les propriétaires d’animaux avaient concouru à cette œuvre. Là du moins, faute de vent, l’incendie ne s’était pas généralisé. Mais, d’autres fois, c’est tout un versant de montagne qui flambe sans qu’il soit prouvé d’ailleurs que l’incendiaire ait désiré un pareil résultat. En 1902, 10.000 hectares de forêt ou de brousse sont effacés ainsi aux environs de la Kessera. Quand un foyer s’allume, une véritable contagion tend à s’emparer des pâtres qui l’aperçoivent. A la fumée enveloppant le Serdj répondent d’autres fumées au Bargou, à la Kessera, etc.
Les effets du phénomène varient selon le climat et selon les essences. Dans un pays humide[211], le mal sera assez vite réparé. Ce sera plus lent en dehors de la Friguia. Les pins, nés au Djebel-Tamesmida après l’incendie de 1886, n’étaient pas encore en 1896 assez hauts pour échapper spontanément à la dent du bétail. A l’orée de la Steppe, il faut aussi compter avec le sirocco qui faucha en 1902, au Bargou, un recru naturel de snouber de six ans. Depuis l’incendie de 1895 qui brûla 450 fernane au Rhazouane, ce djebel n’est plus vêtu que d’une brousse sans valeur. Même remarque au Serdj. Quant au pin d’Alep, son repeuplement ne peut s’opérer que par la naissance de jeunes sujets qui ne manquent pas ; mais le feu les touche-t-il avant qu’ils aient pu fructifier, la friche ou le maquis remplacent quasi définitivement la forêt.
L’augmentation de la population du Haut-Tell depuis 1881, l’accroissement du taux de location des terres labourables et, sur certains points, comme à Téboursouk, la concurrence des colons ont incité les indigènes à semer quelques-unes des étendues argileuses que peuvent comprendre les montagnes et les boisements. Indigènes et colons commencent en outre à débarrasser les sols profonds de leur couverture arbustive. Sous l’effort des seconds, va disparaître en partie le maquis de lentisques du Khalled. Les Pères Blancs de Thibar ont assailli la friche établie sur les marnes triasiques entre le Goraa et la Dakhlat. Aux abords immédiats du Kef, la vigne s’est substituée à des friches à base sénonienne.
Ainsi se modifie sans cesse le faciès végétal. Le défrichement en vue de la culture est limité par le but même qu’il poursuit et un terrain impropre aux céréales sera respecté. Mais quelle conduite tenir devant les changements entraînés par l’abus du pâturage et par l’incendie ? Pour satisfaire à cette interrogation, il convient d’examiner brièvement si la forêt tunisienne et, en particulier, celle du Haut-Tell, a bien toutes les conséquences heureuses que l’on s’accorde d’habitude à reconnaître aux forêts de l’Europe Occidentale.
3o Les boisements, le climat et l’hydrologie. — D’ordinaire, en Europe, les boisements sont considérés par tout le monde comme ayant une influence sur le climat. L’humidité s’y conservant plus longtemps et d’une manière plus intense que sur les sols nus environnants, la forêt a une sorte de pouvoir réfrigérant à l’égard de ceux-ci. Elle adoucit donc les températures estivales et elle provoque davantage de chutes de pluie. Inversement pourtant, elle tendrait à éloigner la grèle. Cette thèse est-elle exacte en Berbérie ?
En ce qui concerne la grèle, l’expérience démontre que la plupart du temps, dans le Haut-Tell, ce météore s’abat en dehors des espaces boisés. Mais s’il vise à se canaliser dans les dépressions synclinales tertiaires ou quaternaires consacrées à la culture, ce n’est pas la pénurie d’arbres qui l’y entraîne. La grèle est en l’occurence charriée par des courants atmosphériques conditionnés par le relief. Elle dépend donc non du quantum de boisement, mais d’un phénomène oroclimatique et il en est de même pour la pluie. S’il tombe davantage de précipitations en forêt qu’en plaine, c’est que cette dernière est toujours dans une position plus basse et plus encaissée. Mais là où forêts et sraouate sont sur le même palier, on ne constate pas que les premières soient plus favorisées, à moins qu’elles ne s’offrent de plein fouet aux caresses du vent frais, comme c’est le cas de la forêt de la Kessera par rapport au plateau de Mactar quand souffle le vent d’Est. Ce sont donc bien l’altitude et l’exposition et non la forêt qui déterminent la pluie. Pour que le même canton profitât de plus d’humidité selon qu’il serait boisé ou non, il faudrait qu’au-dessus des forêts tunisiennes comme sur les forêts d’Europe l’atmosphère fût moins chaude et moins anhydre qu’au-dessus des terres adjacentes.
En attendant des observations décisives, les probabilités ne militent pas dans le Haut-Tell en faveur d’une affirmation de ce genre. Pour ne parler que de la formation la plus considérable, la forêt de pin d’Alep est une forêt sèche. La transpiration forcément limitée d’arbres aussi sobres sera-t-elle vraiment capable d’humecter les couches d’air supérieures ou voisines au point de les refroidir et d’augmenter les possibilités pluviales ? Durant les mois d’été, ne sera-ce pas plutôt l’air brûlant des cantons libres limitrophes qui s’étendra au-dessus de la forêt et résorbera le peu d’humidité dégagée par elle ? Quant à l’hiver, la forêt de pins d’Alep du Haut-Tell enferme en cette saison plus de chaleur que ce qui l’entoure, sans doute parce que les arbres s’opposent au rayonnement et à la fureur glaciale du djebeli. C’est là une propriété bien connue des indigènes qui aux époques de bise et de neige se réfugient en forêt eux et leur bétail. Avantage indéniable, mais qui n’est pas de nature à faciliter la condensation des nuages.
De nos propres remarques nous avons tiré l’impression que les forêts de pin d’Alep et à plus forte raison les autres formations buissonneuses du Haut-Tell n’ont aucune action réellement sensible sur le climat. Les conclusions admises par la plupart des auteurs pour maintes régions boisées d’Europe ne sont donc pas extensibles de plano aux forêts et broussailles de l’Afrique du Nord et dans celle-ci même il y a évidemment lieu de distinguer les forêts humides à chênes-lièges de pays pluvieux comme la Kroumirie et les forêts sèches à pins d’Alep de territoires comme le Haut-Tell. Si ce dernier est moins riche en précipitations, ce n’est pas parce qu’il a moins de forêts, mais parce qu’il est plus loin du foyer des vents bienfaisants.
Quant à l’hydrologie, on va répétant que des boisements dépend l’existence des sources et la régularité des cours d’eau. Mais, à cet égard aussi, que montre l’Afrique du Nord ? Assurément, là comme en Europe, ramures et racines arrêtent les molécules liquides et retardent leur écoulement, ce qui aboutit à diminuer l’intensité des crues des rivières. Les arbres retiennent également sur les pentes la terre que le ruissellement entraînerait dans les oueds. Toutefois, il ne faudrait pas s’imaginer que les inondations vérifiées en certaines régions de Tunisie soient à mettre sur le compte de déboisements hypothétiques. S’il est un district africain suffisamment vêtu, c’est bien l’aire de drainage de la Haute-Medjerda. Cela n’empêche pas cependant un flot redoutable de s’élancer à l’occasion dans la plaine de la Dakhlat. Ces irruptions subites sont dues à des abats d’eau formidables accumulés durant quelques heures sur des terrains en majorité imperméables. Quand même augmenterait dans cette zone le coefficient déjà très fort de boisement il n’est guère à espérer que la crue serait évitée. Les épanchements des oueds ne sont d’ailleurs pas aussi nuisibles qu’on veut bien le proclamer, lorsque les habitants des bas pays savent les utiliser pour l’irrigation comme dans la plaine de Kairouan. Quoi qu’il en soit, il semble bien que les boisements n’ont qu’une répercussion modeste à l’égard des crues lorsqu’ils ne sont pas secondés par la faculté d’absorption du sol.
Or, un des caractères des forêts du Haut-Tell est précisément de ne pas s’accompagner d’humus. Dans un peuplement de pins d’Alep, le plancher est à vif. Pas de couche superficielle composée de débris végétaux et apte à s’imbiber d’eau. Pour remédier à cette absence, on ne peut que barrer les déclivités par des murettes susceptibles d’amasser de la terre en arrière d’elles. On ne saurait donc demander aux forêts de pins d’Alep du Haut-Tell tous les services que peut rendre une forêt française.
Un fait frappe tous les voyageurs : souvent on traverse de vastes zones forestières sans eau alors que soudain une petite masse de calcaire chauve fournit un suintement appréciable. Le Dyr du Kef, dont les 600 hectares sont à nu, épanche en tout 29 litres à la seconde, soit plus que la surface boisée, seize à dix-huit fois plus grande, qui va du Dyr à l’Oued-Mellègue. La Hamadat de la Kessera avec ses 2.000 hectares, partiellement parés il est vrai d’une brousse de chênes-verts, laisse se dégager de ses flancs la puissante Aïn-Soultane et plusieurs autres moindres ayant un débit maximum de 170 litres à la seconde, c’est-à-dire autant ou plus que les 20.000 hectares de la forêt de la Kessera. C’est que Dyr et Hamadat sont concaves et pavés de calcaires fissurés absorbant toute goutte d’eau qui s’y aventure. Les forêts contiguës, au contraire, ont en majorité des planchers convexes et marneux. En matière de sources, abstraction faite du chiffre de millimètres tombé du ciel, l’élément primordial est dans le Haut-Tell la perméabilité ou non du terrain. Etant donné qu’elle n’est pas créatrice d’humus, la forêt ne joue ici un rôle que lorsqu’elle est installée sur des sables ou des calcaires. Et lorsqu’une source a baissé ou tari depuis les Romains, il faut en accuser non un déboisement supposé, mais les lois mêmes de l’hydrologie souterraine ainsi que nous l’avons expliqué au chapitre précédent.
4o La protection des boisements. — D’après ces prémisses pas d’inconvénient au défrichement de certaines plaines ou bas coteaux. Dans les vallons alluviaux ou marno-gréseux entre Sakiet-Sidi-Yousef et Djeradou, dans le Bled-Ben-Cherifa, sur les marnes triasiques allant du Goraa au coude de la Medjerda, dans la plaine de Sidi-Naoui, au Khalled, etc., il n’y aura que des avantages à substituer la culture au maquis. Pareillement, là où s’aperçoivent d’anciennes olivettes (Frech de Zeriba, Garjouma, etc.), il conviendra d’aider leur greffage et leur régénération, fut-ce au prix de l’enlèvement de la brousse qui les encombre. Ce serait dépasser la mesure qu’invoquer l’intégrité de tous les boisements contre la marche bien comprise de la colonisation.
Sauf cette circonstance, les boisements devront être conservés et protégés. Malgré qu’ils n’atteignent pas dans le Haut-Tell la valeur économique des forêts kroumires et qu’ils coûtent au budget plus qu’ils ne lui rapportent, l’Etat agirait sagement en consentant en leur faveur des sacrifices supplémentaires. Suivant une belle parole que m’a dite un jour un Ferchichi « la forêt est comme le vêtement des indigènes ». Il faut donc éviter qu’ils ne fassent à ce burnous trop de déchirures. Or, les postes forestiers sont en nombre trop restreint pour déployer une action efficace. Alors qu’en France la moyenne d’un triage est de 500 hectares et en Algérie de 3.000, dans le Haut-Tell de Tunisie il n’y a que onze postes forestiers, ce qui attribue à chacun un secteur d’à peu près 50.000 hectares. On conçoit que dans ces conditions les gardes ne puissent pas se livrer à des travaux d’amélioration ou de défense technique, tels qu’ouverture aux troupeaux transhumants de larges voies avec ronds-points fonctionnant comme gîtes d’étapes, précautions de tout ordre contre les incendies, etc. Si toutefois l’augmentation du chiffre des postes ne devait se traduire que par des actes de sévérité trop grande vis-à-vis des usagers, elle deviendrait un danger pour la forêt en excitant la vengeance des indigènes. Quelque explicable que soit en théorie une implacable rigueur à l’égard de tout délinquant, il n’y a pas intérêt, pour sauver chaque année un millier d’arbres, à risquer d’en faire brûler d’un coup trente ou quarante fois autant.
Jusqu’ici, les incendies qui ont éclaté dans les forêts du Haut-Tell ont eu pour cause primordiale la nécessité où sont parfois les éleveurs indigènes de se procurer à tout prix du pâturage pour leur cheptel menacé de succomber à la faim. Nous pensons qu’il serait prudent et habile de tenir compte de ce besoin et de le satisfaire soi-même dans les limites du possible plutôt que de le laisser s’assouvir en dehors de l’administration. Dans chaque secteur il serait opportun de reconnaître quels sont les peuplements dont la persistance s’impose absolument, notamment au point de vue hydrologique (et dans ce nombre entreront naturellement les boisements de pin d’Alep) et quels sont ceux qui pourraient être temporairement sacrifiés (kecherids, lentisques, genévriers). Puis, lorsque le souci d’assurer l’existence du bétail des usagers l’exigerait, sur requête du cheikh et avis conforme du Contrôleur civil, le garde serait autorisé à mettre le feu à telle ou telle partie de la zone considérée comme d’utilité secondaire[212]. Cette latitude, qui n’aurait d’ailleurs pas à s’exercer chaque année et qui chaque fois affecterait un espace différent empêcherait sans doute les incendies déréglés, capables de dévaster tout un district. On obtiendrait de cette façon un double résultat. La forêt serait garantie dans ses portions essentielles et les troupeaux seraient saufs, ce qui importe bien aussi à la prospérité du pays.
D’une manière générale, il faut se rappeler que le Haut-Tell tunisien est une contrée fort boisée[213]. Il faut ensuite se persuader que la forêt n’est pas un objet de musée à placer sous vitrine, mais bien un produit du sol devant concourir avec les autres à l’utilité de l’homme et qui doit être protégé dans la mesure de cette utilité, mais pas au delà. En favorisant l’entrée dans la Régence des bois du Nord de l’Europe, en partageant les forêts domaniales en secteurs dont l’usage (pâturage, alfa, coupes normales, etc.) serait gratuit pour tous les habitants du canton, on diminuerait les abus de jouissance et on intéresserait les indigènes du pays à la conservation de sa couverture ligneuse. Dans la détermination du statut de ces sortes de « communaux » il faudra cependant ne pas oublier la nécessité de faire leur part aux troupeaux transhumants venus de la Steppe. Quant au reboisement, étant donné le coefficient de la forêt-brousse dans la superficie du Haut-Tell, il paraît oiseux d’en parler. Au surplus, ce n’est pas en plantant des arbres, mais en plantant des pierres qu’on peut y arriver pratiquement. Vu le prix de revient des plantations proprement dites et leurs multiples chances d’échec, la seule solution est, en effet, la construction de murettes barrant les ravines des montagnes et retenant des terres où germeront d’elles-mêmes les graines locales.
III
LA VIE ANIMALE
Les surfaces non cultivées sont l’apanage de tout un monde animal parmi lequel on distingue plusieurs carnassiers comme le renard (tsaleb), le chat sauvage (gattous el berri), le chacal (dib), le lynx à oreilles noires ou caracal (anez), le serval et le guépard appelés tous deux ouchek. Ces derniers sont en petit nombre. La panthère (nemeur) est une exception. A peine peut-on en citer deux qui, sorties en 1905 d’Algérie, dévorèrent un bœuf chez les Ouargha.
A circuler aujourd’hui dans le Haut-Tell on ne se doute pas qu’il fut une époque relativement récente où par crainte du lion on n’osait traverser certains cantons qu’en plein jour, en troupe et en armes. Seuls, des noms géographiques, des relations de voyageurs ou des récits de vieillards évoquent cet état de choses heureusement aboli. Les Djebels Es-Sid, Aïn-Es-Sbaa, Oued-Es-Sioud, Koudiat-El-Lebba[214], etc., ne sont pas entièrement rares et permettent presque de tracer l’aire d’extension de ce carnassier laquelle coïncide à peu près avec le Tell et avec la Steppe montagneuse. Car le fameux « lion du désert » n’est qu’une fable absurde. Le lion est avant tout un animal tellien. Il a besoin d’un bétail abondant où choisir ses victimes, de points d’eau où s’abreuver, de retraites sûres où se cacher. Ces conditions font absolument défaut dans le désert. Elles peuvent se rencontrer sur certains points de la Steppe ; elles n’existent pleinement que dans le Tell et il est significatif à cet égard que la seule partie de la Tunisie où retentisse aujourd’hui de temps en temps le rugissement du lion soit précisément celle qui par ses caractères s’éloigne le plus du Sahara (Kroumirie).
XIV — Type de la forêt entre Bou-Chebka et le Chambi. Pins, dont quelques-uns brûlés, sur alfa. (Cliché Monchicourt.)

XV — Faucons et fauconniers. (Cliché Olivier.) Planche H

Le lion figure en bonne place dans les écrits de ceux des modernes qui ont parcouru le pays. Bruce[215] reproduit une légende d’après laquelle Sidi Bou Rhanem aurait prescrit à ses descendants de se nourrir autant que possible de la viande de ce félin, ce qui leur aurait valu l’exemption de tous les impôts. Bruce lui-même mangea du lion sur le territoire de cette tribu[216], mais du temps de Pellissier[217] l’accomplissement répété de l’injonction du santon n’avait pas encore abouti à délivrer la contrée. Sir Grenville Temple[218] rapporte qu’à Téboursouk le caïd lui toucha mot d’une bande de seize lions. Le même auteur, lors de son séjour à Kasserine, apprit que les Fréchich venaient d’y tuer un lion et lorsqu’il campa chez les Skarna ceux-ci s’étaient à peine débarrassés de trois de ces fauves. Le lion était particulièrement répandu dans les régions du Kef[219] (Khanguet-El-Qedim, Bordj-Messaoudi, Sidi-Yousef[220]) de Téboursouk (Aïn-Tounga, Oued-Khalled) et de Haïdra. Davis[221] parlant du pays entre le Krib et le Kef intitule deux chapitres : « Le Grand District des Lions » et « Le Nemrod de Sicca » et raconte qu’avant son passage à Bordj-Messaoudi on avait dû surélever les murs du fondouk pour empêcher les lions, la nuit, d’y voler les bestiaux.
L’augmentation de la population et le perfectionnement des armes à feu vers le milieu du siècle écoulé furent fatals au destructeur des troupeaux. D’après Davis, les Algériens émigrés dans le Kalakh et y vivant comme charbonniers après 1830 avaient réussi à triompher des lions en 1859. Selon toute vraisemblance, le dernier lion du Nord du Haut-Tell fut celui qui tomba dans les oliviers du Kef vers 1863. Au Chambi, des couples ont subsisté jusqu’en 1867. La disparition totale du redoutable carnassier eut cette conséquence de supprimer une des causes des incendies de forêts. Le lion était jadis un sujet de conversation toujours actuel. Des histoires merveilleuses avaient cours[222]. Les Fréchich prétendent que leurs ancêtres luttaient corps à corps avec les lions. Des marabouts sont vénérés pour avoir contribué à en purger le pays. C’est le cas de Sidi Asker (Zouarine), quoique peut-être cette réputation ne soit qu’une répercussion naturelle de son rôle de défricheur[223]. Sidi Zid (Roba-Ouled-Yahia), était un chasseur de marque et sa qoubba s’ornait encore, il y a une vingtaine d’années, de lions et de panthères peints sur les parois intérieures.
A côté des carnivores, d’autres mammifères ne doivent pas être passés sous silence. Ce sont le sanglier (hallouf er rhaba ou khanzir), le cerf de Barbarie (fertas), la gazelle de montagne (adem), le lièvre (arneb), le porc épic (zorbane), le hérisson (ganfoud). Il faut noter l’absence complète du lapin sauvage et du singe (qerd) dont les bandes n’égaient pas ici les solitudes forestières comme en Kabylie ou dans les Babors, quoi qu’ait pu écrire Von Maltzan, qui a dû sans doute prendre pour des singes des goundis vus de loin par lui dans la Hamadat des Ouled-Ayar entre Maghraoua et Hammam-Zouakra[224]. Il y a encore aujourd’hui des goundis vers l’Aïn-Seddine et dans la plupart des montagnes de la non-Friguia.
Les sangliers se plaisent spécialement dans les halliers. Ils se dissimulent pendant le jour et fuient à la moindre alerte. La nuit, ils sortent pour quérir leur nourriture et boire. Le sanglier se repaît d’arbouses, d’olives sauvages, de glands et aussi de certains tubercules comme la tallarhouda. Il ne dédaigne pas non plus les épis mûrs. En été, il se tient de préférence dans les parties de la brousse voisines des terres à céréales. En hiver, il fréquente le couvert des chênes. C’est donc à sa façon et dans une aire restreinte une espèce de nomade. Les indigènes laisseraient vivre en paix un animal dont la viande leur est interdite par la religion et de la dépouille duquel ils ne savent tirer aucun profit, s’il n’était pour leurs cultures un ennemi parfois redoutable. Sur la lisière des boisements, la recherche des tallarhouda jette sur les champs des hordes de sangliers qui les fouillent à coups de boutoir. J’ai vu des parcelles de céréales entièrement détruites de cette manière. Délivré du lion pour qui sa chair n’était pas haram[225], à peine attaqué par l’homme, le sanglier prospère, bien que les défrichements tendent à réduire la zone où il se meut.
L’avenir des ruminants est plus problématique. Le cerf ne gambade que dans les forêts de la frontière, d’Haïdra à Bou-Chebka, et sur le Chambi. La gazelle de montagne ou corinne rencontrée jadis par Bruce[226] entre Haïdra et Tébessa et dont la présence a échappé à Lataste, compte plus d’individus et son extension est plus grande. En Algérie, cette espèce n’a guère été signalée que sur les reliefs de la bordure saharienne. En Tunisie, elle existe en plein Tell et même en Friguia. Ces dernières années on a vu des adem dans la forêt de Gafour, près de Sidi-Ayed et dans le Djebel-Ech-Chehid. Il y en a dans le massif Ouargha, au Djebel-Harraba, à l’Ouenza, dans la forêt de la Kessera, au Djebel-Serdj et dans la chaîne de Byzacène. La corinne est sans doute en voie de diminution. Néanmoins, sa disparition du Slata et du Bargou où elle aurait vécu autrefois n’est pas un argument sans réplique. Car ces animaux sont d’humeur voyageuse et émigrent temporairement devant l’incendie ou les coups de mine. Il y en a quelques-uns en permanence au Zaghouan. Sur le Djebel-Semama et le Chambi on remarque quelques mouflons, mais le vrai domaine de ceux-ci est la Steppe montagneuse.
Les principaux reptiles sont le gros lézard vert (bérioul), le gecko, le scinque, le caméléon (bouia), le scorpion jaune ou noir (agreb), des serpents (hanech) et la vipère à cornes (lèfa). Le venin du scorpion semble moins fort ici que dans la Steppe. D’ailleurs, la région possède une panacée très en honneur. Les matériaux des ruines de Dougga auraient la vertu d’éloigner les scorpions. Aussi en expédiait-on jadis des fragments jusque dans le Djérid. Les crêtes saillantes des colonnes cannelées jouissaient à cet égard d’une réputation bien établie qui a malheureusement entraîné la mutilation des plus beaux fûts. Aujourd’hui encore, on n’hésite pas à transporter à cet effet de la pierre de Dougga à grande distance[227].
En fait de serpents, deux najas (bou ftira ou bou morrhorf)[228] auraient été tués jadis l’un près de Téboursouk et l’autre au Kef, non loin de l’hôpital militaire. Mais ce sont là des exceptions : le naja reste une espèce particulière à la Steppe et l’on ne risque d’en apercevoir quelques-uns dans le Tell que du côté du Zelfane et de Foussana. Il n’en est pas de même de la vipère, assez fréquente dans les fentes des rochers. Abstraction faite des grès du Bled-Remil, c’est dans les calcaires nummulitiques que loge la majorité des vipères de notre région. Entre Beni-Abdallah et El-Gueriat, les indigènes ont dû évacuer à cause d’elles les Decheret Ez-Zouaia et El-Oubira pour s’en aller les uns sur le Serdj, près de Foum-Zelga, les autres près de Mansoura, autour du tombeau de leur co-villageoise, Lalla-Kounïa-El-Oubiria. A Mansoura même et à El-Gueriat, la lèfa pénètre de temps en temps dans les demeures. La grosse vipère ou taguerja gîte dans les montagnes du Haut-Tell et du Tell Inférieur comme dans celles de la Steppe.
Les oiseaux sont en nombre : aigle (agueb), vautour (nesr, rakhma), émule de l’hyène, corbeau (rhorab), faucons, éperviers, chouettes (bouma). La chauve-souris (bou jlida et aussi tir el lil) s’accroche pendant le jour aux parois des cavernes dont le sol est jonché de ses excréments, accumulés en guano. Citons encore la huppe (tebbib), le merle (toutou), le geai bleu (chergrèg), le guépier ou chasseur d’Afrique (mimoun ou liamoun), le chardonneret (meqnin), le rossignol (bulbul), etc. Les gallinacés sont représentés par la perdrix rouge d’Afrique (hajel) et par la poule de Carthage ou canepetière (raada), les colombides (hamam), par la tourterelle et le pigeon.
Le gibier est encore très abondant. Protégé par la faible densité de la population et par l’étendue des boisements, il se multiplie à l’aise. On lui doit une ressource alimentaire réelle et dont le prix de revient est modique. A Mactar, par exemple, on payait en 1900 une perdrix six sous, un lièvre soixante-quinze centimes, un sanglier cinq francs. Depuis les chemins de fer, les taux ont haussé, le Haut-Tell étant exploité pour approvisionner les agglomérations minières ou la capitale. La chasse au faucon (Serdj, Bermajna) est un divertissement de grand seigneur. Les espèces utilisées sont le borni (voir planche H) appelé aussi bez, ou bien le teurkli, qui est un peu plus gros. Les Zeghalma sont des fauconniers émérites.
Avec l’exposé des formations végétales et du monde animal se termine normalement notre étude de la nature physique du Haut-Tell, au cours de laquelle l’occasion nous a été donnée de noter la répercussion de certains phénomènes sur l’état économique de la contrée ou sur l’homme lui-même. Comment ce dernier a utilisé le Haut-Tell, comment il y vit actuellement et quelles sont les possibilités d’avenir, c’est ce que nous allons examiner dans la seconde partie de cet ouvrage. Et tout d’abord, il échet d’indiquer la manière dont se sont constituées et quelles sont les populations indigènes qui occupent le sol.
DEUXIÈME PARTIE
LES POPULATIONS ET LEUR VIE