CHAPITRE ONZIÈME
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Les mouvements de la population indigène
La question de la transhumance que nous venons d’effleurer en traitant de l’élevage nous incite à examiner dans leur ensemble les migrations occasionnelles ou périodiques des groupes humains[422].
I
LA RÉCOLTE DES FRUITS DU SOL
1o La moisson
Les caravanes commerciales appartiennent au passé[423]. D’autre part, il suffit de mentionner la cueillette des olives ou bien l’écorçage des pins et des génévriers qui chaque année conduit les Ouled-Mehelhel des Ouled-Ayar dans les forêts des Fréchich pour y fabriquer du goudron. Observons, en revanche, ce qui a lieu lors de la moisson ou de la cueillette des figues de Barbarie.
Du 15 mai à la mi-août, les champs sont remplis de bandes de travailleurs et de travailleuses. A cheval sur les derrières ou sur les flancs des équipes, le maître les gourmande ou les encourage de la voix et du geste et les pièces de céréales s’amoindrissent au fil des faucilles. Par dessus une chemise de toile, les hommes portent sur la poitrine et sur le ventre un grand tablier de cuir roux (metnine). Des gantelets de même nature arment le poignet et l’avant-bras. Des djeraïd[424] et des gourgs identiques à ceux en usage contre le froid garantissent les jambes et les pieds contre les piqûres des épis barbelés. Les femmes sont protégées simplement par l’épaisseur et l’ampleur de leur robe flottante.
Ces opérations, en amenant propriétaires et khammès parfois assez loin de leurs habitations ou de leurs campements, les obligent à s’installer sous la tente à proximité du point où se déroule leur action journalière. Les villageois de Zeriba ont leurs cultures dans la plaine de Sidi-Naoui à deux, trois ou quatre kilomètres de leur décherat. Beaucoup étant sans montures, perdraient énormément de temps s’il leur fallait chaque soir regagner leur montagne. Aussi, tandis qu’une moitié des femmes, les jeunes enfants et les vieillards gardent les maisons de pierre de Zeriba, le reste de cette population dresse aux abords de l’Oued-Lakhmès, non loin de la source de Ras-el-Ma, un Zeriba de poil et de bois, considérable, inattendu, éphémère.
Dans le Haut-Tell, la main-d’œuvre locale est en général inférieure à ce qu’il faudrait, et l’on doit, par conséquent, recourir à des bras mercenaires. D’autre part, les habitants de la Steppe, toujours plus ou moins démunis de céréales, se félicitent de pouvoir chercher dans le Tell un supplément appréciable ou même les ressources indispensables à leur vie et à celle de leurs familles. Dès que le printemps expire, de nombreuses compagnies d’indigènes de la Steppe ou de la non-Friguia se dirigent vers la Friguia pour s’y proposer aux agriculteurs. Beaucoup ne s’en vont qu’après avoir récolté chez eux leurs propres champs, ce qui, vu la faible quantité des emblavures et la maturité plus précoce, ne les empêche pas de participer aux moissons plus tardives du Nord. Ces immigrants temporaires qui représentent en Tunisie les « camberlots » ou les « aoûterons » de France se trouvent ainsi passer l’été dans le Tell où ils sont désignés sous le nom de saiafa « estiveurs ».
Les déplacements des saiafa ne sont soumis à aucune règle fixe. Les journaliers en quête d’embauchage se rendent dans les cantons que la rumeur publique leur annonce comme les plus propices. Dans une certaine mesure, ils obéissent à l’attirance du voisinage. Les Ouled-Ouezzez (Fréchich du Sud) s’acheminent vers les Fréchich du Nord (Ouled-Naji et Ouled-Ali) d’où ils débordent sur la région de Tajérouine et du Kef. Chez les Ouartane, ce sont des Majeur qui fournissent la main-d’œuvre. Aux Ouled-Ayar et Ouled-Aoun, on reçoit aussi des Fréchich et des Majeur, mais surtout des Zlass qui descendent de là sur la zone des plaines centrales du Haut-Tell et sur Téboursouk. Quant aux Hamama, on les rencontre un peu partout.
La frontière artificielle qui divise la Tunisie de l’Algérie n’arrête pas les moissonneurs[425]. Les céréales des environs de Tébessa tombent souvent sous le fer de faucilles fréchiches ; chez les Beni-Khiar travaillent des Ouled-Bou-Rhanem. Réciproquement, pas mal d’algériens s’emploient chez les Ouargha et autour du Kef. Mais il n’y a rien là d’absolu. Journaliers ou fractions de tribu ne fréquentent pas toujours un endroit identique. Tout dépend des occasions. Il peut même arriver que certains groupements accoutumés à accueillir des saiafa soient contraints par une très mauvaise année d’aller eux-mêmes dans une région plus fortunée. Les cultivateurs des plaines de la Friguia ne sont pas entièrement exempts de semblables vicissitudes. Quand dans un champ sa besogne est achevée, la horde des moissonneurs plie bagage, s’avançant progressivement du Sud vers le Nord en suivant la venue à terme des céréales, plus reculée en moyenne à mesure qu’on approche de la Medjerda. Mais, à cause de la différence qui court à cet égard, entre l’orge et le blé, et entre les plaines et les sraouate, maints saiafa hantent à peu près tout l’été les mêmes parages.
Les saiafa ne se chargent dans leurs pérégrinations que du strict nécessaire. Les bambins, les jeunes femmes demeurent dans le pays d’origine. Ces aoûterons campent sous des abris minuscules, tentes constituées de morceaux de sacs cousus, de vieux flidjs hors d’usage, ou d’un assemblage de toiles et de tissus divers. D’aucunes résultent de couvertures jetées sur des piquets. Variées de couleur et d’allure, brunes, rougeâtres ou bariolées, aplaties ou pointues, ces chambres de hasard allongent au ras du sol les lignes gaies et un peu comiques de douars enfantins, petits coquinvilles d’étoffe qu’au premier coup d’œil on distingue des douars du pays.
Les saiafa sont dits également hatthaia[426] ou bien encore achchara (décenniers) parce que leur salaire atteint le dixième de ce qu’ils ont coupé. Proportion purement théorique d’ailleurs. On leur accorde par exemple un dixième pour l’orge et un quinzième pour le blé, taux susceptible de s’abaisser l’un jusqu’au quinzième ou au vingtième, l’autre parfois jusqu’au vingt-cinquième, voire au trentième. En 1906, dans le Roba-Ouled-Yahia, on a donné pour l’orge la seizième gerbe et pour le blé la trente et unième. La rémunération est modifiée en somme en raison de l’offre et de la demande et aussi de l’abondance de la récolte qui a pour corollaire un avilissement du loyer d’ouvrage. Si les épis sont touffus, un adulte vigoureux dans une journée de dix heures ramasse 150 bottes dont 7 à 15 (orge) ou 5 à 10 (blé) deviennent sa propriété. Si l’on calcule que quatre bottes d’orge et cinq de blé produisent respectivement une guelba ou double décalitre et si l’on réfléchit que la guelba d’orge nouvelle se vend en moyenne un franc et la guelba de blé 2 fr. 25 ou 2 fr. 50, on verra que le paiement en nature peut valoir aux travailleurs un gain minimum de 1 fr. 75 ou de 2 fr. 75 et un gain maximum de 2 fr. 75 ou de 4 fr. 50 par jour, selon qu’il s’agit d’orge ou bien de blé. Les quelques propriétaires qui pratiquent la compensation en argent, ce qui est d’ordinaire le cas des colons, versent autour du Kef à leurs mercenaires des gages journaliers de 1 fr. 60 à 1 fr. 80, qui fléchissent un peu au-dessous de ce chiffre dans la région de Tajérouine et lui sont, au contraire, légèrement supérieurs aux environs de Téboursouk.
L’effectif des saiafa occupés dans ces contrées est des plus inconstants. La disette règne-t-elle dans la Steppe, les populations de cette zone se ruent vers le Tell et, aiguillonnées par le dénument, elles forcent parfois la main au maître jusqu’à trancher malgré lui les tiges dans ses champs. Heureux encore celui-ci quand des bandes faméliques n’abattent pas les javelles à son insu et à son détriment. Inversement, lorsque l’année est excellente ou simplement bonne dans les districts à saiafa, ceux-ci absorbés chez eux n’ont pas le loisir ou la volonté d’émigrer vers le Tell assez tôt, ni en quantité suffisante. C’est ce qu’on a vérifié en 1903 où les moissonneurs n’ont paru qu’à l’expiration de juin dans les pays du Kef et de Téboursouk, avec quel retard pour l’emmagasinement du grain : aux premières pluies de novembre tout n’était pas encore dépiqué[427]. Observons enfin que certains saiafa ne restent pas dans le Tell durant toute la campagne d’été, mais rentrent chez eux, soit lorsqu’ils estiment qu’ils sont assez pourvus, soit pour fuir l’insalubrité que les steppiens attribuent aux terres assez arrosées du Haut-Tell, soit pour la cueillette des figues de Barbarie.
2o La cueillette des figues de Barbarie
A cause des froidures hivernales, les peuplements de cactus (hendi) ne sont pas communs dans le Haut-Tell. Sur les sraouate ils sont incapables de subsister et négatifs ont été les essais tentés à Mactar à l’effet d’enclore d’opuntia le cimetière européen. Ce végétal ne peut vivre dans la zone élevée du Haut-Tell qu’à condition d’avoir une exposition appropriée, face au Sud (Téboursouk, Dougga, la Kessera) vers une plaine assez chaude, ou encore d’être dans une gorge ou une vallée abritées du djebeli (Ousafa, Djouf de Mided). Les cantons les plus propices pour lui sont le Bled-Zelfane, la région des Charen, le Berbérou et le Bled-Remil près de la plaine de Bou-Arada (voir carte no 12) où il trouve le sol de sable qu’il affectionne. La plantation du Remil, la plus considérable que possède d’un seul tenant le Haut-Tell, couvre, avons-nous dit, 270 hectares. Mais ni cette masse d’opuntia, ni les cactus de la Foussana, ni ceux du Berbérou, annonciateurs des étendues de même nature du pays Zlass, ne sont grand chose en comparaison de la superficie totale de la contrée que nous étudions. Au surplus, même dans les endroits les plus favorables, les hivers rigoureux déciment terriblement les peuplements à Zeriba, à la Kessera, à Mided, au Zelfane. Vers 1830, les frimas détruisirent une petit forêt de hendis encombrant les ruines de Kasserine[428]. Ce n’est que dans la Steppe, et notamment chez les Zlass et les Majeur du Sud, que l’opuntia devient un des éléments caractéristiques de la végétation, au Bled-el-Ala, chez les Ouled-Idir, au Djebel-el-Abeid et vers Sbeïtla. Ainsi, d’une part, le cactus est loin d’être très répandu dans le Haut-Tell et, d’autre part, la Steppe voisine en montre à proximité des surfaces remarquables.
On sait quel rôle joue le hendi dans la vie des indigènes. En automne, pendant deux mois, un certain nombre d’entre eux se nourrissent quasi exclusivement de ses fruits, ce qui épargne leur stock de blé. Les premières figues de Barbarie mûrissent dans le Haut-Tell vers la fin août et il y en a jusqu’au déclin d’octobre. Quelques espèces sont particulièrement estimées. Chez les Ouled-Rhilane (Bled-Zelfane) il en existe une dont la chair n’a que très peu de pépins et dont la peau fine s’ôte assez aisément. Les Majeur la vantent et la disent préférable aux meilleures espèces du pays Zlass. Les raquettes jûteuses de l’opuntia ne sont pas moins secourables pour le bétail, quoiqu’il n’y ait pas ici de cactus inerme. Mais les chameaux mangent les feuilles à même la plante, sans s’inquiéter des épines, et quelquefois les bœufs font de même. Cependant, avant de livrer les raquettes aux bovins ou aux ovins, les femmes les débarrassent de leurs piquants. Aux époques de sécheresse, les cactus sont pour les bestiaux soit un précieux adjuvant, soit même l’alimentation unique. D’ailleurs, pas mal d’herbe égaie toujours les fourrés d’opuntia.
Parmi les populations du Haut-Tell, les unes ont chez elles assez de ressources agricoles et de pâturage pour ne pas avoir besoin de recourir aux hendis. C’est le cas de mainte fraction des sraouate de la Friguia. D’autres se contentent des cactus dont elles sont nanties (Charen, Zeghalma, Ouled-Bou-Rhanem, Ouled-Naji, gens de la vallée de l’Ousafa, du Serdj, du Bargou). Quelques tribus évoluent d’un secteur à l’autre du canton qu’elles occupent. Les Hababsa quittent leur plateau pour la vallée de l’Oued-el-Hathob. Les Ouartane descendus de leur sra s’assemblent au Koudiat-Chaïr. Les Guemata des Fréchich vont à l’Oued-Guergour. D’autres peuplades enfin, démunies du précieux végétal, se résolvent après l’été à un voyage annuel pour aller, selon l’expression arabe « automner dans les cactus » (ikharfou fi el hendi). Les uns ne sortent pas du Haut-Tell. C’est ainsi que pas mal de Fréchich et de Majeur se réunissent autour des cactus du Zelfane et de la Foussana. Les opuntias de Kalaat-Djerda sont fréquentés non seulement par les Zeghalma dont ils hérissent ce coin de territoire, mais encore par les Haouafedh (Ouled-Ali des Fréchich) dont 8 à 900 âmes se concentrent là après l’été. Mais c’est naturellement vers les vastes plantations de la Steppe limitrophe que se dirige la foule des telliens. Les fractions émigrantes des Ouled-Ayar et des Ouled-Aoun se rendent presque toujours à El-Ala, ainsi que les gens du Sers. Fréchich et Majeur s’amassent au pied oriental du Djebel-Semama, à Sbeïtla ou vers le Djebel-el-Abeid. Quelques-uns se hasardent jusqu’à Gamouda. A Sbeïtla, on rencontre ainsi en septembre dans les champs d’opuntia jusqu’à 1.000 personnes. Il y a encore plus d’étrangers à El-Ala.
Cet échange d’hommes et d’animaux soit entre régions du Haut-Tell, soit entre celui-ci et la Steppe, n’est pas complètement indépendant du mouvement des aoûterons, car parmi les pays à cactus beaucoup fournissent des saiafa. Plusieurs de ces derniers retournent chez eux dès que leurs hendis sont mûrs et ce reflux entraîne un certain nombre de telliens qui, une fois leur propre moisson terminée, suivent vers l’Est et le Sud les traces des aoûterons dans la même intention que ceux-ci. Dans cet ordre d’idées, citons les Ouled-Khadra des Haouafedh qui exécutent le cycle ci-après. Ils vont estiver avec leurs troupeaux vers Souk-Ahras ou le Kef et ils s’y emploient aussi à couper les récoltes. En automne, ils rebroussent chemin, mais s’arrêtent en route dans les cactus de Kalaat-Djerda. Puis, au début de novembre, ils regagnent leur pays autour d’Haïdra où les premières pluies leur permettent de labourer.
Il sied de noter une différence entre la cueillette des figues de Barbarie et la récolte des céréales. Si ces deux opérations motivent un courant de migration périodique, le fruit du cactus ne saurait être mis en réserve comme le grain. Les indigènes qui automnent dans les opuntia n’ont pas pour but d’accumuler des provisions en qualité de travailleurs, mais bien de consommer les fruits sur les lieux et de repaître leurs animaux : caractère que n’a pas à un égal degré la moisson et qui fait songer à la transhumance accomplie pour les besoins exclusifs du bétail. Néanmoins, les saiafa aussi conduisent avec eux quelques vaches ou brebis pour en boire le lait et quelques chevaux, mulets ou chameaux soit pour leur transport et celui de leurs bagages, soit pour charger le grain acquis en échange de leurs bons offices. Ainsi, la solidarité entre l’homme et le bétail n’est pas rompue durant ces exodes. Toute pérégrination de groupes humains a pour conséquence un ébranlement d’animaux et la réciproque est encore plus vraie.
II
LA TRANSHUMANCE
Les déplacements de population que nous venons de retracer étant en relation étroite avec la production agricole, se déclanchent comme elle toujours à la même époque. La transhumance, au contraire, directement subordonnée au climat, à cause des perpétuelles variations de ce dernier ne se restreint pas à une période fixe. Les conditions de température et de pluviosité dont les indigènes n’ont pas su pallier les inconvénients par la création d’abris ou de dépôts de fourrages pèsent de tout leur poids et de toute leur instabilité sur le bétail du Haut-Tell. Les rigueurs hivernales et la sécheresse qui peut sévir aussi bien au printemps qu’en été ou en automne, font qu’en toute saison il y a dans le Haut-Tell des migrations de troupeaux ayant pour corollaire des migrations humaines. Un va et vient continuel et alternatif s’effectue du sra à la plaine, des espaces découverts à la forêt, du Tell à la Steppe, c’est-à-dire des régions froides aux régions chaudes ou réciproquement et des cantons dépourvus d’herbe aux districts suffisamment garnis de pâturages.
1o L’hivernage
Dans le Haut-Tell, c’est l’hiver qui est le grand ennemi des animaux domestiques. Si l’on envisage un laps d’un ou plusieurs lustres, il est constant que la sécheresse estivale est loin de provoquer des ravages comparables. Car, elle se dessine progressivement et laisse le temps d’essayer une marche alerte vers des lieux plus cléments, tandis qu’avec une Guirret-El-Anz dans le genre de celle de février 1906 (voir chapitre V) toute tentative est vaine si l’on n’a pas expédié antérieurement le bétail dans des zones propices, c’est-à-dire en forêt, en plaine ou dans quelque basse vallée insolée. L’entremêlement des sraouate, des forêts et des plaines sur toute la surface du Haut-Tell est une circonstance heureuse qui consent à la plupart des peuplades de garder, le cas échéant, leurs troupeaux relativement près d’elles. Mais, parfois, plaine ou clairière n’ont pas d’herbe et alors il faut envoyer les animaux dans la Steppe. C’est ce que pratiquent couramment maintes fractions des Fréchich, Majeur et Ouled-Ayar dont les pays peu riches en dépressions sont, en outre, sur la frontière même du Tell et de la Steppe. Ces groupes indigènes mènent de front leurs obligations de pasteurs et de cultivateurs grâce à un balancement comparable à celui des gens de l’Extrême-Sud entre les pâturages et les Ksars ou oasis.
Pour affermir les idées, voici ce que l’on observe dans le Contrôle de Mactar. Les Ouled-Aoun, tribu assez aisée, ne fournissent guère en moyenne à l’émigration qu’une quarantaine de tentes. Chez les Ouled-Ayar, le nombre est dix fois supérieur. Les fractions des Ouled-Sbaa et des Ouled-Mehelhel s’en vont presque au complet ainsi que les Sayar qui ont leur principal établissement entre Mactar et l’Oued-Ousafa. Après la récolte et le dépiquage vers la fin août, beaucoup de Sayar vont automner dans les cactus d’El-Ala où ils sont accompagnés d’une quantité plus ou moins forte d’animaux. Octobre les rappelle sur le massif de Mactar, où ils manient la charrue et procèdent aux emblavements. Au début de décembre, nouvelle descente vers la Steppe où ils hivernent (ichettou). On dit encore qu’ils sudisent (igueblou). Hiverner ou sudiser sont ici deux expressions synonymes et concurremment employées. Cet hivernage est le moment du grand exode du bétail. La mauvaise saison une fois terminée sur le sra, quand mars cède le pas à avril, et que les alentours d’El-Ala commencent à manquer d’herbe, tout ce monde regagne le plateau de Mactar où il va maintenant demeurer durant cinq mois d’affilée jusqu’à ce que sonne l’heure de reprendre le chemin du Sud. Quand l’année est particulièrement sèche et froide sur le massif, les Sayar en restent éloignés depuis septembre jusqu’au printemps, sauf les célibataires qui reviennent durant deux mois pour les labours et les semailles. Même roulement chez d’autres fractions avec cette atténuation que le double mouvement d’aller et retour n’est pas général. La plupart des Telliens qui ont accoutumé de passer l’hiver dans la Steppe se bornent à partir après les ensemencements pour pacager de décembre à avril et refluer ensuite sur le Tell afin d’y recueillir le fruit de la campagne agricole expirante et d’y préparer les résultats de l’année future.
C’est chez les Ouled-Mennaa que cette oscillation a son maximum d’amplitude dans l’espace, puisque des environs de Téboursouk cette fraction en qui a survécu l’antique humeur nomade des Drid s’avance avec son bétail jusque vers Kairouan, Gamouda, et même jusqu’au Djerid. Les autres Telliens sont moins aventureux et leurs déplacements ont une moindre envergure. A l’ouverture de la saison froide, les Smaala et les Mraouna quittent leurs Djouas des environs de Thala pour le pied oriental du Djebel-Semama. Les Bnana vont du Zelfane à l’Aïn-Nouba au bas du Selloum, etc. Mais surtout la large vallée de l’Oued-El-Hathob évasée entre le Mrhila-Abeid et le massif de Mactar est le rendez-vous de maintes peuplades. De l’automne au printemps, les Ouled-Mehelhel et les Louata évacuent pour la Chouchet-El-Hababsa leur Djouf qui gît presque désert ou, au contraire, regorge de gens et de bétail selon qu’on est en hiver ou en été. Des Sayar (Henchir-Dollaa) des Ouled-Ahmed-ben-Ali, des Msahla, quelques familles d’El-Harat, rallient les Hababsa dans la vallée de l’Oued-El-Hathob, abritée du djebeli et où, dans un air tiède, les épanchements du fleuve assurent toujours du pâturage.
Dans la plupart des cas, fractions ou groupes fréquentent des terres qui leur appartiennent. De même qu’à l’intérieur du Haut-Tell chaque tribu de montagne déborde sur une portion de la plaine sous-jacente, de même ici sur cette lisière Sud où les plaines sont rares les populations ont dû se procurer la possession de deux territoires, un morceau de Steppe et un morceau de Tell destinés à les recevoir alternativement l’hiver et l’été. Ces territoires sont continus ou non et tantôt le domaine de la fraction chevauche les confins du Tell et de la Steppe (Zaaba et Hanadra des Ouled-Ouezzez, etc.), et tantôt il consiste en deux fragments disjoints (Ouled-Aguil[429], Ouled-Khalfa, Taghout, Sayar, Louata, etc.).
Ainsi ce ne sont pas seulement des raisons de protection militaire qui ont incité les gens du Haut-Tell à garder pour eux les couloirs des chaînes de Zeugitane et de Byzacène et à détenir le sol situé immédiatement au delà de ces plis montagneux, mais encore et peut-être surtout la nécessité d’avoir, avec des terres où conduire hiverner les troupeaux, la possibilité de sortir du Tell sans encombre et cet état de choses s’est réflété jusqu’à nos jours dans le découpage de certaines circonscriptions. Les Ouled-Mraboth, par exemple, à cause de leur station d’hiver sous la barre d’El-Gueriat, furent longtemps englobés dans l’ancien caïdat de la Kessera. Des trois bradas des Fréchich, seuls les Ouled-Naji sont strictement cantonnés à l’intérieur du Tell, mais c’est parce qu’ils ont la plaine quasi steppique de Foussana. Le territoire des Ouled-Ali renferme au Nord des sraouate et des forêts, tandis qu’au Sud une bande mince et étroite franchit la chaîne de Byzacène en face de Kasserine. Quant aux Ouled-Ouezzez, qui sont surtout des steppiens, ils s’étendent sur les plateaux de Bou-Driès et de Bou-Chebka. Les cheikhats des Majeur ne sont devenus territoriaux qu’en 1905 et chez les Ouled-Ayar il en est encore quelques-uns (cheikhats des Louata, des Sayar) qui sont composés de deux sections habitées par des gens de même sang, mais séparées par des cheikhats intermédiaires.
Les fractions semi-nomades laissent généralement en hiver quelques représentants dans le Tell. Les propriétaires, et notamment ceux qui ont des maisons, ne fuient pas le sra et détachent dans la Steppe leurs bergers ou des membres de leur famille avec leurs animaux. Ajoutons que les groupes migrateurs n’escortent pas uniquement leur propre bétail. En effet, les fractions non nomades et principalement celles munies de villages (Bèz, la Kessera etc.), leur confient leurs troupeaux, ce qui s’accomplit sans autre rémunération pour les gardiens que le prélèvement du laitage. Le demi-nomadisme des uns est donc la rançon de la permanence des autres.
Notons la physionomie spéciale qu’a l’hivernage pour les gens du Gafour et pour les Ouled-Mennaa, maîtres de chameaux assez nombreux auxquels ne convient pas la saison pluvieuse et froide de leur pays. Dès août, quelques propriétaires s’en vont chez les Zlass, à Sbikha ou à Chebika, louer des jardins de cactus et du pâturage d’hiver dans les steppes salées autour de Kairouan. Les chameaux (environ 5 à 600) sont alors dirigés sur ces régions où ils s’emploient à l’occasion à des transports et ils ne rentrent en Friguia qu’au printemps. Ils coulent en somme les deux tiers de l’année dans la Steppe.
L’hivernage du Tell à la Steppe a dans une certaine mesure une allure alpine. C’est ainsi qu’en Europe aux premières neiges, les animaux évacuent alpes et préalpes pour gagner les pays bas et plus chauds où ils se tiennent jusqu’en mai, date de leur retour à la montagne. Ce phénomène qui illustre d’une façon frappante le climat de notre région est moins connu que l’estivage qui pousse le bétail du Sud vers le Nord. Il est aussi en réalité moins important et s’exerce sur des masses d’hommes et d’animaux bien moins considérables. En effet, la majorité du cheptel du Haut-Tell ne change pas de place d’habitude, même durant la mauvaise saison. Seuls les possesseurs de grands stocks éloignent le gros de leurs troupeaux. Les autres cherchent à se dispenser du voyage dans la Steppe, car l’exode fait toujours des victimes parmi les bêtes les moins solides, et la surveillance plus lâche ouvre le champ aux tricheries des bergers. En outre, le laitage comptant pour beaucoup dans l’alimentation des indigènes de la campagne, il faut bien que ceux-ci, s’ils ne peuvent se mouvoir eux-mêmes, conservent par devers eux quelques animaux. Et ce besoin est particulièrement net lorsque le faible rendement de la précédente récolte n’a pas permis la constitution d’une provision de grains bien copieuse. Aussi, lorsque les troupeaux descendus en plaine n’y rencontrent pas l’herbe suffisante, souvent on les rappelle sur le sra au lieu de les expédier dans la Steppe. D’où des catastrophes dans le genre de celle que nous avons mentionnée à propos de l’hiver et le désastre est plus formidable lorsque les frimas se manifestent assez tard.
En attendant que les indigènes se décident, à l’instar des Européens, à parer à ces calamités par les précautions opportunes, les migrations du bétail et notamment l’hivernage dans la Steppe demeureront une nécessité inéluctable. On peut même dire qu’en l’état actuel des choses, il est regrettable qu’elles ne soient pas plus développées.
2o L’estivage
L’hivernage est caractérisé dans le Haut-Tell par un mouvement interne et externe qui chasse les troupeaux hors des sraouate et les incline soit vers les cantons abrités qui se trouvent à proximité, soit vers la Steppe limitrophe. Pour l’estivage, c’est le contraire : le bétail sorti des plaines ou revenu de la Steppe monte sur les régions de sra et maints animaux de la Steppe viennent pâturer dans le Haut-Tell ou le traversent pour aller dans le Tell maritime. Enfin, quand l’année est très sèche, beaucoup de troupeaux du Haut-Tell se hasardent eux aussi vers le Nord et s’avancent soit de la partie non friguienne dans la Friguia, soit éventuellement de la Friguia méridionale dans les régions plus arrosées de la rive gauche de la Medjerda. Ainsi, sans parler des exodes qui s’effectuent chez lui et des restitutions que lui fait la Steppe, le Haut-Tell tantôt reçoit les apports ou bien fonctionne comme zone de passage pour les contingents de celle-ci et tantôt fournit lui-même des émigrants.
En été, beaucoup de propriétaires délaissent leurs maisons des régions basses et chaudes pour les sraouate où ils se mettent au besoin sous la tente. Ce phénomène se remarque surtout dans les régions les plus riches ; il est, par exemple, commun autour de la plaine de Siliana. Ceux qui villégiaturent de la sorte sur des reliefs plus élevés y recherchent un air plus frais, une eau plus pure et des extrêmes de température moins accentués. Moins sensible à ces avantages, le bétail s’accommode de la chaleur plus intense et de l’eau moins limpide et moins courante des plaines. Dans un pays comme le Haut-Tell où les rivières et les sources sont relativement répandues, la grosse question pour les animaux domestiques est celle de la nourriture.
En année normale, le pâturage en vert ne fait jamais complètement défaut dans les fonds humides des merjas, aux abords des sources, des oueds et dans les ravins des montagnes. Les orages d’été du Haut-Tell, plutôt nuisibles aux travaux agricoles, ont un rôle des plus heureux pour la végétation. Plus répétés et plus abondants sur les sraouate qu’en plaine, ils font des hauts plateaux à culture l’endroit privilégié du pâturage d’été. Quelques sraouate particulièrement bien exposés (Goraa, Dyr du Kef, etc.), ont encore d’aventure des prés verts en plein août. Quant aux plaines, les inondations des rivières les dotent en plus d’une occasion d’herbes tendres et jeunes comme ce fut le cas au Sers en juillet 1906, année il est vrai très humide. Enfin, en dehors de ses arbustes qu’entame la dent des ovins et des chèvres, en dehors des pousses nouvelles nées après les incendies, la forêt et la brousse renferment un guich naturel. Hantées en hiver par le bétail parce qu’elles sont moins froides et offrent une retraite meilleure que les superficies environnantes, les étendues boisées ne sont donc pas moins appréciées en été, quoique pour d’autres raisons. Cependant, c’est aux terres cultivées que l’on doit le plus gros stock d’aliment sur pied. Car les jachères fourmillent de graminées ou de légumineuses, tandis que dans les champs moissonnés la section inférieure de la tige des céréales constitue un adjuvant précieux. Ressources variées, réparties entre le sra, la plaine et la forêt, et dont aucune portion du Haut-Tell n’est entièrement privée à cause de l’équitable distribution de ces trois genres de pays. En conséquence, les propriétaires de troupeaux se bornent le plus souvent à les mener des merjas aux jachères voisines, des chaumes aux clairières prochaines et réciproquement. Les éleveurs prévoyants ont d’ailleurs soin, dès le mois de juin, de vendre celles de leurs bêtes dont l’entretien leur paraît problématique d’après les possibilités végétales que présente à ce moment le district. Grâce aux conditions favorables que nous avons décrites, troupeaux et gens du Haut-Tell estivent d’ordinaire chez eux ou à proximité de leurs stations familières.
La réalisation de ce programme, déjà un peu malaisée dans la zone non friguienne du Haut-Tell, se heurte dans la Steppe à des difficultés inhérentes à la nature même de celle-ci : manque de sraouate, rareté des forêts ou de la brousse, petite quantité des chaumes, faible dose de pluies d’été, chaleur plus considérable, etc. Cependant, les Steppiens s’efforcent de ne pas quitter leur région ou du moins ils tâchent de gagner d’autres cantons de leur propre contrée, tels que le Bled-Gamouda[430]. Entre Steppiens, en effet, on s’arrange toujours, car tous sont habitués à paître leurs animaux dans les plaines ouvertes où la marche du bétail n’est endiguée ou arrêtée par rien, et la solidarité créée entre les pasteurs par la pénurie éventuelle de pâturage les rend plus accueillants pour le cheptel d’autrui. Au contraire, le Steppien qui s’est fourvoyé dans le Tell avec ses bêtes y étouffe entre des champs à contours accusés, gêné qu’il est dans ses coutumes de libre divagation par mille limitations de tout genre (obligation de permis de voyage, amendes pour délit de pacage, envoi de spahis, procès-verbaux des agents forestiers, etc.). Mesures indispensables dans un pays cultivé et où la propriété est à la fois morcelée et assez individualisée, mais qui semblent intolérables à l’homme de la Steppe.
Pourtant, il lui faut affronter les vexations ou l’impatience des Telliens. Car, la plupart du temps, la Steppe ne nourrit plus en été tous ses animaux domestiques. Lorsqu’un troupeau entier est contraint de se déplacer, les membres de la famille qui en vit le suivent sans exception avec tente et bagages. Lors des années sèches, il y a ainsi un gros exode de bêtes et de gens, les besoins des unes commandant les mouvements des autres. Situé en bordure de la Steppe montagneuse de l’Ouest et du Centre, le Haut-Tell est visité le premier par les émigrants de ces zones et, selon ses disponibilités en herbe et en chaumes, il les absorbe tous ou bien il en repasse un certain nombre au Tell maritime. Les Steppiens s’évertuent, il est vrai, à s’éloigner de chez eux le moins qu’ils peuvent. Ils font halte dès que la chose leur est loisible et même ils reviennent en arrière s’ils apprennent que des pluies bienfaisantes tombées chez eux ont ranimé les herbages. Mais il arrive aussi que beaucoup d’entre eux doivent se hasarder jusqu’en Kroumirie ou jusque vers Béja et Mateur.
Ces estiveurs qui pénètrent de la sorte dans le Haut-Tell appartiennent aux Ouled-Ouezzez des Fréchich, aux Majeur méridionaux, aux Zlass ainsi qu’aux Hamama. Les Steppiens de l’Est, Souassi et Metellit, ou ceux du Sud-Est ne fournissent qu’un appoint réduit, leurs contingents défilant au levant du Haut-Tell et se dirigeant en général tout droit sur le Tell Inférieur. Pas de routes de transhumance spéciales. Tous les chemins assez larges et pas trop ardus sont bons à cet effet pourvu qu’ils soient dotés d’eau de distance en distance et qu’ils possèdent quelque végétation. Le mouvement est donc comparable à un ruissellement beaucoup plus qu’à l’allure d’un réseau fluvial. Observons cependant que certains itinéraires réunissent mieux que d’autres les conditions susceptibles d’assurer une translation satisfaisante et, par suite, ce sont ceux-là qui sont adoptés de préférence. Ils coïncident d’ailleurs avec les routes ou les pistes les plus courues.
Le plus souvent, pour aller en Friguia, les Fréchich et les Majeur empruntent les uns la plaine de Bermajna et le Fedj-et-Tamer, les autres le couloir Djouf-Rohia-Sbiba. Les Zlass débouchent vers Mactar et le Sers par la piste de la Kessera ou bien par le Foum-Zelga d’où tantôt ils marchent sur Téboursouk par l’Aïn-Slimane du Massouge et tantôt ils inclinent vers Testour par l’Oued-Siliana. Puis, de Testour, selon les cas, les uns tournent à l’Est vers Medjez-el-Bab, tandis que d’autres enfilent la route du Kef. Au Bargou, le col de la Drija aspire les nomades qui tendent vers la région de Téboursouk par Aïn-Fourna, le Djebel-el-Akhouate et le Krib. Enfin, à la limite du Haut-Tell, le Foum-el-Kharrouba est foulé aux pieds d’émigrants qui, par la plaine du Fahs, s’égaillent vers le Goubellat et Medjez-el-Bab.
Dans les très mauvaises années (au moins une par lustre), c’est un véritable flot humain qui s’épanche sur le Haut-Tell. Par ces voies la Steppe se déverse sur la région tellienne contiguë. Sans parler de districts plus reculés, que de fois, en été, le Sud des caïdats des Fréchich et des Majeur et la région Ouest des Zlass se sont trouvés si démunis de population que toute la vie administrative, judiciaire ou économique était suspendue plusieurs semaines durant, tout le monde étant absent, cheikhs, notaires, amines, etc. Les marchés ne se tenaient plus. Le recouvrement des impôts était ajourné. En revanche, le Tell devient pléthorique. En 1895, dès le mois de mai, on comptait 3.000 de ces immigrants temporaires dans le seul Contrôle de Mactar, dont les habitants étaient de cette manière accrus du douzième. A l’occasion, les estiveurs atteignent même en quelques cantons un chiffre supérieur à celui de la population locale. L’irruption dans le Tell d’un nombre aussi considérable de personnes, leur permanence ou leur circulation, si transitoire soient-elles, ne sont pas sans troubler l’existence normale des gens du pays. Ceux-ci tirent profit de leurs hôtes auxquels ils louent des pâturages à raison d’environ un sou par tête de bétail et par mois. Mais ils articulent contre eux de multiples griefs, car les transfuges de la contrée voisine, talonnés par la misère, ne sont pas toujours d’une délicatesse excessive à l’égard du bien d’autrui. Déprédations et chapardages augmentent sensiblement quand les nomades sont là et nous n’insisterons pas sur les pacages abusifs, les vols, les rixes, etc. Au surplus, ce sont là incidents inévitables dans les régions où se répandent des vagues soudaines et périodiques d’immigrants (dans le Nord de la France lors de la cueillette du houblon, etc.).
Les Telliens eux-mêmes ne sont d’ailleurs pas exempts d’exodes de cette nature. Si les Ouargha et les habitants des sraouate de Téboursouk n’ont guère à les craindre, car, à défaut d’herbe, chez eux ne manque jamais la paille, les autres populations de la Friguia méridionale sont moins certaines de toujours y échapper et celles de la zone non friguienne du Haut-Tell n’ignorent pas qu’un pareil sort leur échoit de temps en temps. Pour nous attacher à cet égard à un exemple concret, examinons comment s’est déroulée dans le Haut-Tell et sur sa lisière la transhumance de 1905. Par ce moyen, nous préciserons quelques-unes de nos indications précédentes puisque nous toucherons du doigt à quelles dates extrêmes se notent certains mouvements d’hivernage ou d’estivage et quelles fluctuations ils subissent. Constatations qui affirmeront combien ces migrations de bêtes et de gens sont dans l’étroite dépendance du climat.
La campagne agricole 1904-1905, après avoir débuté par des pluies suffisantes pour les emblavements, se heurta à un hiver froid, mais très sec. A Mactar, alors que la période septembre-décembre offrait 133mm de pluie en 25 jours, du 1er janvier au 29 avril on enregistrait à peine la moitié de ce total, soit 67mm en 10 jours, tandis que le djebeli, soufflant avec ténacité au Sud de Téboursouk et du Kef, était cause d’une température fort basse (voir notre chapitre V). En relation avec ces extrêmes qui endommagent mainte plantation de cactus, les précipitations atmosphériques ont lieu quasi exclusivement sous forme de neige (9 jours de neige contre 1 jour de pluie). L’herbe est en bien des endroits gelée ou compromise. Dans quelques cantons non friguiens (Hababsa, etc.), les céréales tard semées ne lèvent pas.
Dès janvier, les Fréchich ou Majeur du Nord et les Ouled-Ayar partis en achaba vers le Sud avaient été obligés, faute de pâturages, de réintégrer leur propre territoire. Dans leur retraite, certains troupeaux de la Steppe les avaient suivis, mais affaiblis par les privations, ces derniers succombent en masse dans la neige ou sous l’âpre djebeli régnant à ce moment dans le Haut-Tell. En février, la zone méridionale de celui-ci commence elle-même à être intenable. En mars, mouvement général vers le Nord. Des familles de la Hamadat des Ouled-Ayar et de la région du Kef s’en vont avec leurs troupeaux vers Aïn-Draham, tandis que — et ce détail est à signaler — les maigres pâturages qu’elles ont dédaigné font les délices de bétail affamé venu de chez les Zlass. Dans la première moitié d’avril, la sécheresse persistante menace la contrée d’un désastre agricole et pastoral complet. Dans le Haut-Tell, la récolte de l’orge est décidément perdue ou près de l’être, sauf chez les Ouargha et à Téboursouk. Dans le sra au Nord de cette ville, le bétail a pu subsister, mais à condition pour les propriétaires de renoncer aux cultures de printemps, afin de laisser toute l’humidité pour les herbages. Beaucoup de Charen et les deux tiers des Ouled-Bou-Rhanem se dirigent avec leur cheptel vers les sraouate de Souk-Ahras ; des gens du caïdat du Kef gagnent Béja ou Mateur et sont remplacés par des arrivages de Majeur ou de Fréchich. Les pays des Ouled-Ouezzez et des Majeur du Sud sont déserts, celui des Ouled-Naji va l’être ainsi que le Gafour. Dans le Contrôle de Mactar, Ouled-Ayar et Ouled Aoun se préparent à émigrer en grande quantité vers le Tell maritime. Sur un effectif de 27.000 Ouled-Ayar, on suppute que l’exode en entraînera 9.000 vers le Nord, soit plus d’un tiers et chez les Ouled-Aoun, tribu de 24.000 âmes, on estime à 5.500 le chiffre des partants probables. Ainsi, vers le 20 avril 1905, non seulement la Steppe limitrophe s’est vidée sur ou à travers le Haut-Tell, mais encore la bande méridionale de celui-ci est abandonnée, faute de pâturages, tandis que même en Friguia, beaucoup d’indigènes sont également sur le point de prendre le chemin de régions plus favorisées. Par bonheur, la quatrième semaine d’avril est marquée par un changement à vue. Une bonne pluie amorce une période humide et mai fournit à lui seul à Mactar autant d’eau que les quatre-vingt-dix premiers jours de l’année. En Friguia et sur les sraouate, la récolte du blé est sauvée. Un peu partout, l’herbe pousse. Immédiatement, un mouvement en arrière se manifeste. Les Fréchich et les Majeur s’en retournent et la plupart des habitants des sraouate en font autant, sûrs qu’ils sont maintenant de pouvoir attendre la paille de la moisson.
Exodes de bêtes et d’hommes sont donc directement influencés par les précipitations atmosphériques et, en l’absence d’abris et de provisions fourragères, la variabilité extrême des pluies se répercute sans contrepoids en toute saison sur la transhumance. L’intensité de ces migrations mixtes, animales et humaines, est en définitive en raison inverse de la dose de pluie et leur allure tardive ou précoce, régulière ou saccadée, est en rapport intime avec les fluctuations et les caprices du régime pluvial.
3o Les disettes
Spécimen d’une année à hiver froid et très sec, l’an 1905 évoque certaines années néfastes comme 1867 et 1888, respectivement désignées par les indigènes, l’une sous le nom d’am ech char (année de la famine) ou d’am bou barrek (année de la prostration) et l’autre sous l’appellation d’am el abiod (année blanche) ou d’am khamsa (année cinq), à cause de sa correspondance avec l’année hégirienne 1305.
D’après ce que l’on constate en Algérie[431], l’année agricole 1866-1867 se range dans la même catégorie que l’année 1904-1905, avec cette aggravation que la sécheresse enveloppa alors également le mois de mai, fatale circonstance qui détermina une catastrophe. Observons à cet égard que dans l’ensemble la Régence de l’Est paraît avoir moins souffert que sa voisine. Le phénomène y affecta principalement la zone bordière de l’Algérie et le Haut-Tell tunisien lui-même eut été moins éprouvé sans certains événements antérieurs, tels que la révolte de Ben Rhadahem de 1864. Après sa victoire, en effet, le Bey avait durement sévi. Les Charen avaient payé 150 mille piastres (90.000 fr.), les Ouled-Yagoub et les Ouled-Bou-Rhanem 200.000 piastres chacun (120.000 fr.). Les autres peuplades avaient été taxées à des sommes équivalentes. Cependant, les colonnes beylicales séjournaient dans le pays. Soit pour solder l’amende, soit pour la ration des troupes, les silos de blé ou d’orge furent épuisés. Aussi le choléra de 1866 et la mauvaise récolte de 1867 surprirent-ils les gens à un moment où ceux-ci n’avaient plus de réserves[432]. L’effet du fléau en fut décuplé.
Il frappa également bêtes et gens. Enorme fut le déchet d’animaux. Après la crise, il fallut quatre ans pour ramener les troupeaux à un chiffre normal. On se nourrit de tout ce qui était mangeable, rares tubercules, quadrupèdes de toute espèce, chair humaine. Ce dernier fait, solidement établi dans le Haut-Tell, m’a été affirmé à la Kessera comme chez les Ouargha et il n’a rien d’invraisemblable[433]. Malgré tous les efforts, la faim pratiqua des coupes sombres parmi la population. Ce qui était âgé, malade ou débile, mourut presque en totalité. Les Ouartane, tribu pourtant assez riche, perdirent le sixième des leurs. Les Ouled-Bou-Rhanem furent diminués des deux tiers, tandis que chez les Ouargha, les contribuables inscrits à l’impôt de capitation, baissèrent de 1.800 à 200, etc. Sur bien des points, le pays demeura comme désert. La propriété subit des changements. Les survivants s’emparèrent des parcelles dont les maîtres avaient péri. Des individus qui avaient autrefois quitté la région y rentrèrent et s’y créèrent une position sortable.
Vingt années plus tard, l’am el abiod fut peut-être plus général que l’am ech char, puisqu’il s’étendit à toute la Tunisie, mais la disette fut moins intense dans le Haut-Tell, car on moissonna sur certains sraouate. La quantité de pluie tombée sur notre région fut digne de la Steppe désertique :
Station du Kef[434] 1887-88 (Am-el-Abiod) 1888-89
mm mm
Septembre-novembre 140,5 147,0
Décembre-février 35.9 303,0
Mars-mai 31.3 153.5
Juin-août 44.6 52,0
252.3 655.5
Le tiers des bovins et la moitié des ovins succombèrent. Les hommes purent, au contraire, subsister tant bien que mal et attendre la récolte de 1888-89 qui fut bonne.
Pour la clarté de l’exposition, nous avons dégagé et analysé séparément chacune des trois causes de migration humaine : récolte ou cueillette, transhumance, disette. Mais quelques détails ont averti le lecteur que ces trois ordres de phénomènes se combinent à des doses et d’une façon variables. Les indigènes qui vont moissonner dans le Tell sont accompagnés de bétail qu’un d’entre eux fera paître pendant que les autres manieront la faucille. La disette privant de grain les hommes et d’herbe les troupeaux, accentue ou rend indispensables ces mouvements en partie double. De même, les gens qui automnent dans les cactus poursuivent ce but : consommer eux-mêmes les figues de Barbarie, mais aussi faire manger les raquettes à leurs animaux.
III
CONSÉQUENCES ET AVENIR DE CES MIGRATIONS
Ces déplacements qui comportent encore aujourd’hui quelques délits se compliquaient autrefois de déprédations assimilables à des faits de guerre. Le sultan hafside a au XVIe siècle une garnison à Lorbeus afin de défendre la campagne « contre les Arabes (c’est-à-dire les Bédouins) qui viennent l’été de Numidie (c’est-à-dire du Sud) pour y faire paître leurs troupeaux et s’en retourner l’hiver chargés de blé »[435]. Car les saiafa, quand ils se sentaient en nombre, prenaient des attitudes menaçantes. Les Ouled-Msahel (Majeur) m’ont raconté que certains des leurs allant jadis se louer comme moissonneurs en Friguia emmenaient leur chien et leur matraque. Les javelles coupées, le propriétaire remettait au travailleur son dixième. « Je ne suis pas seul, disait le Msahli, il me faut encore un dixième pour celui-ci. » Et il montrait son chien. L’agriculteur n’osait pas refuser. « Ce n’est pas tout, ajoutait le Msahli en remuant sa matraque, n’ai-je pas aussi celle-ci avec moi ? » Et le malheureux propriétaire de s’exécuter derechef. On retrouve cette histoire chez d’autres tribus avec simple changement de protagonistes. Evidemment, mainte invasion de peuplades fut dans l’esprit des participants moins un acte belliqueux et politique qu’une transhumance violente et définitive. Les mouvements de ce genre se sont développés presque toujours du Sud au Nord et parfois d’Ouest en Est, rarement, que nous sachions, du Tell vers la Steppe.
Même lorsque l’exode saisonnier se déroulait d’une façon complètement pacifique, il n’était pas sans influence sur la répartition de la population. Le reflux ne rejetait pas toujours vers le Sud la totalité des immigrants. Quelques petites bandes parfois s’échouaient dans le Tell. C’est ainsi que des groupes de Hamama ou de Fréchich sont établis à demeure et depuis longtemps en pleine Friguia[436]. Il est arrivé aussi que des troupes d’estiveurs ne revenaient au pays natal que pour entraîner quelques-uns des leurs vers un site qui leur avait plu. C’est la cause alléguée dans une des deux versions relatives au départ des Beni-Oulhez de la Kessera pour le Djebel-Skhrira près de Testour (voir chapitre IX). Ainsi s’explique d’une manière naturelle le sectionnement de certaines tribus en plusieurs tronçons disjoints et éloignés, phénomène dont l’antiquité nous offre déjà des spécimens avec les Frexes, les Musulamii, etc., et qui dissipe les contradictions apparentes des auteurs anciens au sujet du lieu de résidence de populations appartenant à la Steppe ou issues d’elle.
Remarquons en sens inverse que si les tribus nettement sédentaires donnent un asile plus ou moins temporaire à des représentants d’autres peuplades, elles n’ont pour ainsi dire pas elles-mêmes de frères de sang au dehors. Tous les Ouargha et tous les Ouartane sont massés en un bloc, les Ouled-Ayar-Dahara et les Ouled-Aoun ne comptent à l’extérieur que fort peu des leurs. N’émigrant pas habituellement, ces tribus n’ont pas eu beaucoup d’occasions de semer çà et là quelques groupes. Contre épreuve convaincante et qui affirme combien les migrations des gens de la Steppe ou de la zone non friguienne du Haut-Tell ont contribué à la mosaïque ethnique de certains cantons de la région qui nous occupe.
Des alluvionnements de Steppiens ne sont guère à escompter à l’avenir dans le Tell. Car, avec l’augmentation de la population, s’effacent les espaces déserts. D’autre part, les migrations actuelles déjà bien moins prononcées qu’avant 1881, sont encore destinées à s’atténuer. Dans un laps de temps difficile à préciser, un moindre besoin d’aoûterons se manifestera dans le Tell au fur et à mesure que se vulgariseront les machines agricoles et notamment les moissonneuses dont l’emploi permettant l’enlèvement rapide des récoltes épargnera à celles-ci beaucoup d’orages de grèle. Les plantations de cactus en voie d’accroissement dans la moitié non friguienne du Haut-Tell, notamment dans les zones basses, pourront peut-être un jour suffire aux nécessités locales. Enfin, l’emmagasinement de fourrage et la création d’abris sérieux pour les troupeaux, quand on aura pu y décider les indigènes, affaibliront dans une très forte proportion le mouvement d’hivernage. En même temps, l’extension des emblavures, l’utilisation de surfaces aujourd’hui consacrées à la vaine pâture, la précision de plus en plus grande des limites foncières et le développement de la colonisation entraveront la liberté de circulation du bétail et menaceront l’estivage. L’espèce d’équilibre qui existe aujourd’hui entre les bons offices réciproques que se prêtent de plus ou moins bon gré les gens de la Steppe et ceux du Tell est voué à se rompre au détriment des premiers. Le progrès agricole et pastoral du Haut-Tell aura pour corollaire une altération qui peut devenir profonde dans les relations entre les deux contrées et tout particulièrement dans les déplacements humains de l’une à l’autre.
De leur côté, les Steppiens ne sont pas férus de nomadisme. Ce n’est ni par goût, ni par atavisme qu’ils se transfèrent périodiquement, souvent à d’assez fortes distances, et, quand la chose leur est loisible, ils s’empressent, comme nous l’avons noté, de restreindre leur voyage au strict minimum et de revenir chez eux. Heureux s’ils pouvaient cesser de se mouvoir éternellement du Sud au Nord et du Nord au Sud au grand dam de leur famille, car dans les exodes où celle-ci participe la mortalité enfantile est parfois considérable. Aussi ne bougent-ils d’ordinaire que lorsque la sécheresse est intense, et ce malgré les déplorables conséquences de ces retards pour le bétail. Une mise en valeur plus éclairée des ressources de la Steppe attachant davantage la population au sol ne rencontrera donc pas chez celle-ci des résistances invincibles, résistances que la situation nouvelle qui ira se généralisant de plus en plus dans le Tell aidera d’ailleurs à briser ou à réduire.
Pour achever notre étude des populations indigènes du Haut-Tell, il nous reste à examiner comment elles sont installées sur le sol.