← Table of contents
La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

CHAPITRE CINQUIÈME

Reading edition

Variabilité du Climat

I

INDICATIONS CLIMATIQUES GÉNÉRALES

La situation climatique de la Régence est en gros la suivante : alors que l’Algérie touche la Méditerranée au Nord, mais est enveloppée par le continent africain sur ses autres côtés, les deux ailes de la Berbérie, Maroc et Tunisie, jouissent sur la mer d’une double exposition. La Tunisie s’offre ainsi comme une terre relativement élevée dont la pluviosité et la température résulteront non seulement, comme dans la colonie voisine, de l’antagonisme existant entre la Méditerranée occidentale, source d’humidité et de froid, et le Sahara, fournisseur de sécheresse et de chaleur, mais dépendront en outre de l’action en somme propice exercée par la Méditerranée orientale. Le climat tunisien est fait des manifestations combinées de ces trois foyers.

1o Les vents. — En hiver, le vent de Nord-Ouest domine dans le Tell et sur la partie septentrionale de la Steppe, tandis qu’il partage l’hégémonie avec le vent de Nord-Est dans la Steppe méridionale. Au printemps, le Nord-Est l’emporte décidément dans cette zone et commence à menacer à l’orée du Tell la prépondérance du vent de Nord-Ouest qui est mise en péril en été dans le Tell même par les vents orientaux. En automne, le Nord-Ouest conquiert à nouveau le Tell pendant que les trois directions Est (Nord-Est, Est et Sud-Est) continuent à régner sur la Steppe. Indications générales qui peuvent se trouver en défaut, mais qui affirment néanmoins d’une manière opportune la victoire de l’influence des deux nappes d’eau méditerranéennes[141] sur les effluves du Sahara. Mais ces derniers savent s’exprimer à l’occasion avec une intensité particulière.

En Tunisie, le grand vent de la pluie est, nous l’avons dit, celui du Nord-Ouest. Ce vent jette en automne ou en hiver des précipitations sur toute la Régence. Et lui seul est capable d’un pareil exploit. Mais le plus souvent l’humidité dont il est imbu n’est pas assez considérable pour dépasser soit le Haut-Tell, soit simplement la Friguia. Alors, après une première zone (Kroumirie), aspergée tout entière, on a une deuxième zone (Haut-Tell ou bien seulement Nord du Haut-Tell) où ne reçoivent de pluie que les pays élevés ; enfin, dans une troisième zone (Steppe ou bien encore Haut-Tell méridional et Steppe), le Nord-Ouest n’est plus qu’un djebeli ou vent sec. Quant aux vents d’Est, ils n’aboutissent jamais à arroser uniformément toute la Tunisie, voire toute la Steppe et le Haut-Tell. Le chergui (vent de Nord-Est) pénètre pourtant jusqu’à la frontière algérienne par les couloirs Sud-Ouest-Nord-Est orientés suivant l’axe des plissements principaux du Haut-Tell[142]. Les autres vents, au contraire, frappent d’aplomb contre les lignes de montagnes, ce qui les oblige à grimper. La température s’abaisse du fait de l’ascension et de l’entrée dans une atmosphère plus fraîche et quand le refroidissment des vapeurs est à point la pluie tombe. Mais voici que le vent ayant franchi l’obstacle glisse sur les pentes opposées. Le phénomène inverse se produit. Un réchauffement du courant aérien a lieu soit par l’action de la descente, soit par le contact de l’air sous-jacent et les précipitations s’atténuent ou cessent, et ainsi de suite.

Donc, à moins d’une ondée globale de Nord-Ouest, chose non commune, il pleuvra sur la section de montagne que le vent humide affrontera d’abord. Observons que l’effet utile commence un peu avant la chaîne ou le massif en jeu. De la sorte, n’est pas négligée la partie de plaine qui précède immédiatement le relief montagneux attaqué. Par exemple, une nuée de Nord-Ouest éclatant sur le massif Ouargha respectera presque le Kef ou la zone des plaines centrales. Elle baignera, en revanche, le Sud-Est du Sers, la Hamadat des Ouled-Ayar et le plateau de Mactar, alors que la Kessera demeurera quasi indemne. Pareillement, le guebli se déchargera sur la plaine du Marouf et sur la Hamadat de la Kessera et se montrera avare pour le reste du massif de Mactar, tandis que le Kef sera plus favorisé. En novembre 1900, alors qu’un orage d’Est n’était représenté au pluviomètre de Mactar que par 6mm ½, à la Kessera la garaat était remplie, la cascade fusait du plateau et le flux bouillonnant de l’Aïn-Soultane inondait absolument le village.

Les indigènes ajoutent que le Nord-Ouest s’adresse plus spécialement aux montagnes, alors que le guebli prodiguant ses pluies aussi bien aux plaines qu’aux reliefs élevés serait le vrai fournisseur d’eau de beaucoup de régions basses du Haut-Tell. La chose n’a d’ailleurs rien que de naturel. Venu de régions froides, le Nord-Ouest trouve souvent dans les plaines des couches d’air à une température supérieure à la sienne, ce qui ne permet pas sa condensation. Le guebli, au contraire, fils de districts plus voisins du Sahara et qui s’avance vers des régions de plus en plus fraîches, a davantage de chances de rencontrer en plaine une atmosphère moins chaude que lui et apte, par conséquent, à provoquer les précipitations. Les indigènes professent en outre que les averses tièdes du guebli sont meilleures pour la végétation que les froides chutes d’eau du Nord-Ouest. On dit au Kef :

Ech chergui selhane : le Nord est utile ;

El guebli metslou : le Sud-Est idem ;

Er rharbi tahane : l’Ouest est un cornard ;

Ed dahari kifou : le Nord idem.

Rharbi ou dahari (Ouest, Nord-Ouest ou Nord), guebli (Sud-Est, Est), chergui (Nord-Est), voilà en somme, par ordre d’importance décroissante, les trois directions pluvieuses du Haut-Tell. A ne considérer que la quantité d’eau déversée, le Nord-Ouest est probablement supérieur. Il est, par excellence, le vent pluvieux de la Friguia. A l’orée de la Steppe, au Sud de Thala et vers la Kessera, le guebli domine. Vents du Nord et vents d’Est ont leurs cantons préférés et selon que tel ou tel règnera dans telle ou telle saison, ce sera telle ou telle partie du territoire qui sera le plus arrosée. Mais sur l’aire de prédilection de l’un des deux groupes de vents, c’est grâce au concours du groupe adverse, si faible soit-il, qu’est atteint un nombre de millimètres suffisant pour les récoltes. Avec uniquement le Nord-Ouest ou uniquement le guebli, seuls quelques sraouate pourraient se tirer d’affaire. Les deux faisceaux de courants aériens se complètent donc. Situé presque à égale distance des deux bassins de la Méditerranée, le Haut-Tell voit ainsi se mêler en lui d’une façon plus intime peut-être que partout ailleurs en Tunisie les influences marines de l’un et de l’autre.

2o Répartition générale des pluies. — Le vent de Nord-Ouest étant le principal dispensateur d’humidité, c’est le Nord-Ouest de la Tunisie qui jouit du maximum de précipitations. De la Kroumirie, la dose diminue de l’Ouest à l’Est et du Nord au Sud par une série de bandes quasi concentriques[143] :

Kroumirie : 12 à 1.600mm (plus de 120 jours de pluie).

Est du Tell Septentrional : 500 à 750mm (une centaine de jours).

Haut-Tell (Friguia) : 400 à 700mm (80 jours de pluie).

Haut-Tell (non Friguia) : 300 à 450mm (60 jours de pluie).

Tell Inférieur : 350 à 450mm (60 jours de pluie).

Steppe et Sahel du Nord : 250 à 400mm (50 jours de pluie).

Steppe et Sahel du Sud : 100 à 250mm (40 jours de pluie).

Désert : 50 à 100mm (20 à 30 jours de pluie).

Le Haut-Tell a dans cet ensemble un rôle très honorable. Conformément à la loi énoncée tout à l’heure, la zone la plus proche de la Kroumirie est la mieux pourvue : Le Kef et Thibar accusent une proportion théorique de 550mm contre 500 à Téboursouk, 450 à Mactar et 375 à Thala. Le Kef et Téboursouk nous apprennent autour de quels chiffres oscillent les pluies sur la bande montagneuse du Nord du Haut-Tell. Mactar représente à peu près la partie friguienne de la bande du Sud (Ouartane, Massouge, Hamadat des Ouled-Aoun, les deux Robas, etc.). Thala, dont les données sont malheureusement trop fragmentaires, nous documente sur les sraouate de la non Friguia (Kessera, Haut-Berbérou, massif Chaquetma, Kalaat-Senane, région d’Haïdra, etc.). Mais nous manquons d’indications précises pour le ruban méridional du Tell des Fréchich et des Majeur (Zelfane, etc.). Quant aux plaines, si l’on en juge par les renseignements assez récents fournis par Lorbeus et Ebba-Ksour, les plaines de la Friguia accueillent en général 400mm ou davantage, chiffre qui tombe à 300 pour les plaines de la non Friguia. Sauf exception, la partie friguienne du Haut-Tell et les sraouate de l’autre zone enregistrent donc à peu près toujours le chiffre annuel de 400mm que l’expérience a reconnu comme quasi nécessaire pour les céréales (voir carte no 5 qui condense en un tout les résultats des observations météorologiques, les dires des indigènes et nos propres constatations en matière de végétation et de récoltes). En revanche, une notable portion du Haut-Tell n’atteint pas 400mm. Ce n’est plus de la Friguia, mais c’est encore du Tell pourtant, car le chiffre précité ne saurait être regardé comme absolument déterminatif. L’existence des grands boisements de la Kessera ou de Bou-Chebka est un phénomène nettement tellien qu’il est indispensable d’envisager au moins autant que le total brut des pluies.

Carte 5. — Essai de carte de la distribution des pluies dans le Haut-Tell

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

D’ailleurs, ce total n’est pas tout et sa distribution dans l’année est au moins aussi importante. Les pluies de Mactar, de 1898 à 1912, attestent une grande variété à ce sujet. (Voir tableau ci-joint.)

Tableau des pluies tombées a Mactar (1898-1912)

MOIS 1898-1899 1899-1900 1900-1901 1901-1902 1902-1903 1903-1904 1904-1905 1905-1906 1906-1907 1907-1908 1908-1909 1909-1910 1910-1911 1911-1912

mm mm mm mm mm mm mm mm mm mm mm mm mm mm

Octobre 39 19 19 15 21 9 21 31 40 24 31 44 0 41

Novembre 5 96 61 23 39 47 13 3 12 29 58 25 16 116

Décembre 53 16 16 10 70 100 61 119 62 2 202 6 185 37

Janvier 28 91 116 21 60 118 31 55 63 44 63 44 82 28

Février 55 4 24 36 17 20 25 46 70 20 36 56 43 4

Mars 63 23 26 21 36 49 11 14 19 176 88 63 73 10

Avril 13 47 35 26 18 15 41 86 70 39 90 38 116 21

Mai 51 42 79 15 4 32 68 40 10 1 24 14 29 14

Juin 19 55 0 38 77 64 17 100 11 17 39 10 16 25

Juillet 10 21 13 12 0 4 33 28 6 1 0 2 49 0

Août 55 14 27 4 0 10 43 42 0 4 0 24 6 14

Septembre 27 30 27 18 39 39 14 35 50 30 30 18 53 138

Total 418 458 443 239 381 507 378 599 403 387 661 344 668 448

Jours de pluie 71 75 59 46 59 66 59 76 59 69 80 48 79 63

Autres Stations, par années, en millimètres

Thibar 441 465 438 414 431 577 376 652 795 592 775 579 681 592

Le Kef 644 804 496 533 616 545 593 Observations très incomplètes 592 510

Teboursouk 575 350 483 500 414 719 497 354 609 606 597 503

Gafour Observations très incomplètes 500

Djebel-Mansour 520 491 430 725 634

Djouggar 323 387 382 493 395 759 598

Sodga 529 408 660 (onze mois) 342 (onze mois) 736 553

Thala 376 431 272 356 511 209 396 383 324 (onze mois) 896 492

Souvent on divise au point de vue du climat la zone méditerranéenne en deux. Au Nord du 40° de latitude, on admet des saisons de pluie aux équinoxes avec un hiver et un été secs, la saison d’automne étant plus mouillée que l’autre. On ajoute que parfois ces deux saisons pluvieuses se confondent en une seule. Au Sud du 40°, on proclame simplement une saison humide en hiver et une saison sèche en été. Classification trop rigoureuse et à laquelle ne se plie pas entièrement le climat de la Tunisie, contrée située entre le 33° et le 37°. Dans la Régence, il pleut évidemment surtout d’octobre à mai, tandis que de juin à septembre, la terre ne reçoit guère d’eau du ciel ; mais d’une part la saison pluvieuse englobe aussi le printemps et compte deux fois plus de mois que la saison sèche, et, en second lieu, la saison pluvieuse ainsi définie n’est pas une et se laisse le plus souvent entamer vers le milieu de son cours par une petite saison sèche. Aussi, peut-on écrire justement qu’en Tunisie il y a une première saison pluvieuse en automne-hiver autorisant les semailles, puis, après une interruption qui se balance autour du mois de février, une seconde saison pluvieuse au printemps assure les récoltes. Elle est moins abondante que l’autre. Enfin, l’été constitue l’époque sèche. Ces propositions expriment assez bien la règle théorique qui préside à la répartition des pluies dans l’année sur le sol de la Tunisie. Mais cette loi même est plus d’une fois en défaut.

Les observations que nous possédons pour Mactar nous permettent de dégager quatre types d’années :

Figure 2. — Pluie — Divers types d’années a Mactar. Type A

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Type A. — Avec une seule période humide et une seule période sèche, ce type rentre dans la classification adoptée par les météorologues européens. Il ne se vérifie que dans les années extrêmement pluvieuses et encore pas dans toutes.

Figure 2. — Type B

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Type B. — C’est le type qui répond à la loi formulée tout à l’heure pour la Tunisie. Il n’est pas plus fréquent que le précédent.

Figure 2. — Type C

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Type C. — Dans ce troisième type, il y a de net que la phase pluvieuse de l’automne-hiver avec le déclanchement ultérieur. La phase humide du printemps est restreinte et à peine supérieure aux précipitations du début de l’été. C’est le régime le plus ordinaire dans le Haut-Tell.

Figure 2. — Type D

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Enfin, dans un quatrième type D, assez commun, il n’y a plus aucune règle, mais une succession désordonnée de mois humides et de mois secs.

A Mactar, les types C et D ont à leur actif les trois quarts des années.

En construisant sur ces données un type d’année théorique nous aurions ceci :

MACTAR LE KEF

mm mm

Automne 250 100 380 330 130 500

Hiver 150 200

Printemps 130 170

Eté 70 50

450 mm 550 mm

Non seulement il pleut davantage au Kef, mais la répartition y est meilleure qu’à Mactar, à cause de la disproportion plus forte entre le printemps et l’été. Le type B y aura donc plus d’adeptes.

3o La température. — Si les pluies vont diminuant en Tunisie du Nord au Sud et d’Ouest en Est, la température suit une marche quasi inverse, mais avec moins de régularité dans la dégression. Après la limite du désert la zone la plus chaude est la Basse-Steppe pour laquelle les calculs effectués jusqu’ici[144] établissent théoriquement une température moyenne maximum annuelle de 27° à 28°. Puis s’offre avec une somme de chaleur à peine un peu plus faible la Haute-Steppe méridionale avec Gafsa. De là on saute aux plaines de la Medjerda (25° à 26°) sur le rang desquelles il échet sans doute de mettre les plaines du Haut-Tell. Se présentent ensuite les localités maritimes, Gabès, Djerba, Sousse et Tunis avec 24°, Sfax, Bizerte et Tabarca avec 22° ou 23°, Kelibia avec 21°. L’influence de la mer éclate donc ici d’une manière frappante. Dans le Haut-Tell enfin, le Kef assez insolé est avec 22° sur le même pied que Bizerte, tandis que les 19°,7 de Mactar placent ce village à côté d’Aïn-Draham (19°,2). Si l’on examine, au contraire, les températures moyennes minima annuelles, Mactar n’accuse que 8°,6, alors qu’Aïn-Draham a 9°,5.

En dehors de ces chiffres, ce qui distingue le Haut-Tell, c’est, d’une part, l’intensité et la durée des froids de l’hiver, et, de l’autre, la clémence relative de l’été et le peu de nocivité du sirocco. Traits par lesquels Mactar ou Thala évoquent, en effet, Aïn-Draham qui est également une station montagneuse. Des quatre principales stations du Haut-Tell, le couple Téboursouk-Kef jouit de températures plus fortes que le couple Mactar-Thala, à cause de son altitude plus basse et de son exposition au Sud. Pour bien apprécier la distribution de la température, il convient donc de faire une sorte de chassé croisé. Les températures de Mactar-Thala qui sont aussi celles du Bargou, de Bou-Chebka, de la Kalaat-Senane, se retrouvent dans l’autre bande montagneuse, au Goraa, au Dyr et sur le Sra-Ouargha. Celles de Téboursouk et du Kef se vérifient plus ou moins à Zeriba, Djama, Medeina, Kalaat-Djerda. L’expérience montre qu’à altitude et orientation égales, la zone Sud du Haut-Tell est plus chaude que l’autre.

Les bourrasques de Nord-Ouest abaissent la température de toute l’atmosphère, et lorsque le temps est clair et calme se manifeste un rayonnement local énorme susceptible d’attirer le thermomètre sous zéro dans la tranche aérienne voisine du sol. La constitution montagneuse du Haut-Tell et sa hauteur ne sont pas pour réchauffer les ondes du Nord-Ouest, tandis que l’éloignement des effluves marines favorise le second phénomène. Le Haut-Tell réunit donc les conditions voulues pour être la zone la plus froide de la Tunisie. Car la Kroumirie plus mouillée est moins sujette au rayonnement et la Steppe moins élevée et plus écartée de la Méditerranée occidentale est moins soumise aux vagues glaciales du Nord-Ouest. En Algérie, en revanche, la Steppe étant plus sèche et quasi aussi haute que la portion méridionale du Tell, c’est elle qui enregistre les minima de température les plus accentués.

Si le Haut-Tell témoigne d’un climat particulièrement rude durant l’hiver, il se défend aussi beaucoup mieux du sirocco que toute autre région de Tunisie. Soufflant du Sud-Ouest ou du Sud, ou parfois même du Sud-Est, le sirocco coïncide avec une baisse barométrique rapide, une hausse anormale de la température et une sécheresse extrême de l’air. Il est souvent suivi d’une réaction fraîche et humide par vent de Nord-Ouest amenant un type de temps exactement contraire. Peut-être pourrait-on formuler en loi que la fréquence du sirocco et son intensité vont fléchissant du Sud au Nord s’il n’y avait que des plaines entre les Chotts et la Méditerranée occidentale. Mais en grimpant sur les reliefs, le sirocco s’atténue de beaucoup pour s’exaspérer à la descente sur le versant opposé. Ainsi, des endroits situés vers le Nord ont davantage à se plaindre de ce vent que certaines localités placées au Sud. Le coup de sirocco du 12 avril 1901 qui nuisit tant au blé donna, par exemple, du midi au septentrion, à travers la Tunisie :

Vers la frontière algérienne[145] : Sur le rivage oriental :

Altitude Degrés Degrés

Tozeur, Nefta 60m 39° Tataouine 42°

Gafsa 345 36° Djerba 34°

Thala 973 30° et 31°,5 Sfax 32°

Mactar 924 29°,5 Sousse 40°

Téboursouk 465 34° Grombalia 35°

Thibar 363 35° Tunis 40°

Souk-el-Arba 143 38° Mateur 37°

Aïn-Draham 1.014 30°

Les plaines ressentent donc toute la rigueur du sirocco, tandis que les montagnes et les sraouate n’ont pas trop à le redouter. Pourtant, dans l’ensemble du pays, il est justement craint. En hiver, il diminue le froid, mais aussi le quantum des pluies et, en activant la germination, il expose les végétaux plus précoces à souffrir des gelées de mars. C’est lui qui dès cette époque jette du Désert sur la Steppe les sauterelles qu’il lance ensuite sur le Tell par bonds successifs, comme en 1891 et 1899. Visitant le Haut-Tell de deux à cinq fois en hiver-automne, il se manifeste durant quatre à dix jours au printemps et pendant trois à seize jours en été, provoquant à ce moment les maxima annuels. Ceux-ci sont d’ailleurs moindres sur le Haut-Tell que sur la Steppe ou le Tell Inférieur et ils y offrent moins d’inconvénients, la culture de la vigne y étant peu pratiquée.

Les chiffres mis en œuvre dans notre livre ont été recueillis suivant les errements officiels, c’est-à-dire sous abri et à une hauteur de 1m 50 à 2m 50. Les températures marquées dans ces conditions sont celles qu’éprouvent les grands animaux et les ramures des arbres. Mais on ne saurait se baser sur elles pour ratiociner au sujet des herbes ou des bêtes de faible taille, chèvres ou moutons. Près de la surface du sol, il fait, en effet, beaucoup plus chaud en été[146] et beaucoup plus froid en hiver qu’à deux mètres de hauteur[147]. La couche atmosphérique dans laquelle vivent les céréales subit des extrêmes infiniment plus accusés que ceux qui résultent du mode d’observation employé. L’agriculteur devra donc ne jamais oublier de corriger nos chiffres en ce qui concerne les végétaux ou le petit bétail.

En résumé, climatiquement comme orographiquement, le Haut-Tell occupe une place à part parmi le bloc des pays tunisiens. Grâce à sa position centrale, il est le carrefour où se rencontrent vents de l’Ouest et du Nord et vents orientaux. Les deux directions pluvieuses contribuent à l’alimenter en eau avec cependant prévalence de celle du Nord-Ouest. Le Haut-Tell reçoit de la sorte, bon an mal an, assez de pluie pour que soit fructueuse la culture des céréales. L’altitude qui lui vaut d’être mouillé à suffisance en fait une région à hiver froid et a été supportable. Toutefois, ce caractère n’est bien net qu’en montagne ; en plaine, les pluies sont moindres et la chaleur beaucoup plus forte. C’est là une première cause de diversité au sein même du Haut-Tell. L’antagonisme de vents opposés et différemment humides en est une autre, et le lecteur perspicace déjà se sera aperçu des variations mensuelles ou annuelles véritablement énormes que souffrent les pluies et auxquelles n’échappe pas la température.

4o Les variations. — Pour un endroit donné, vent, pluie et température se modifient d’un jour à l’autre, d’un mois au même mois de l’année suivante et d’une campagne agricole à la campagne d’après (voir le tableau de Mactar). En outre, entre localités voisines il n’y a aucune solidarité climatique ni même aucune constance dans les variations (voir la suite du même tableau). Lorsqu’en 1901[148] nous publiâmes les chiffres des précipitations enregistrées jusqu’à cette date à Mactar, nous obtinmes un maximum annuel de 775mm contre un minimum de 422mm. Nous étions alors loin de supposer que l’année 1901-1902 fournirait seulement 238mm. Non moins remarquable est la rapidité des écarts thermiques. En février 1899, par vent du Sud, on eut à Mactar, du 8 au 14, des températures très chaudes (min. + 7 ou + 8, max. + 21°). Vers la fin du mois, le vent tourne au Nord. Le 28 il neige et on compte, la nuit, 1° et à peine + 4° à deux heures de l’après-midi. Voici d’autres chiffres, au hasard :

7 heures du matin Minimum de la nuit

26 mai 1891 + 28° + 24° (sirocco)

27 mai 1891 + 12° + 8°

Maximum du jour

19 juillet 1903 41,5 24,5 S.-O. (sirocco)

20 juillet 1903 34 20,5 N.

21 juillet 1903 25 14 N.

Aucune saison n’est exempte de ces variations soudaines qui dépendent toutes d’une saute brusque du vent dominant auquel pour passer du Sud-Ouest (sirocco) au Nord-Ouest (djebeli) ou inversement, il suffit souvent d’un seul tour de cadran. Le bouleversement produit par un coup de sirocco et par la réaction froide subséquente au milieu d’une tranquille période de vents septentrionaux est bien indiqué par le tableau suivant :

MACTAR THALA

DATES Tempér. max. Tempér. min. Vent Tempér. max. Tempér. min. Vent

6 avril 1901 22° 8° WNW 22° 12° W

8 — — 25 10 » 29 13 »

9 — — 27 12 » 31,5 18 SW

11 — — 28 11.5 SE 31 18 »

12 — — 29,5 13 S 30 8,5 N

13 — — 12 4 NW 10 4,5 »

14 — — 10 1 » 15 3 E

Ces variations pour une même localité se rencontrent dans toute la Tunisie. Entre endroits voisins, elles sont peu frappantes dans la Steppe basse. Au contraire, avec ses plaines encavées entre des reliefs élevés, avec sa position intermédiaire entre les deux bassins de la Méditerranée et le Sahara, le Haut-Tell présente de multiples contrastes météorologiques à brève distance. Il possède en somme une allure de pays montagneux où l’altitude et l’exposition jouent un rôle considérable. On y distingue un climat de plaines et vallées encaissées et un climat de plateaux et montagnes, un climat d’emplacements regardant au Nord-Ouest et un climat de lieux faisant face au Sud-Est. Chaque compartiment conserve à ce sujet sa physionomie propre qui ne ressemble à celle de la case limitrophe que si celle-ci appartient à la même catégorie, plaines d’un côté (grande insolation, pluviosité médiocre), sraouate de l’autre (fraîcheur relative, bonnes pluies). Mais entre une plaine et un sra contigus, pas de similitude. Dans un sra même, que de différences. Au sein du massif de Mactar, la rainure de l’Ousafa est infiniment plus chaude que ce qui l’entoure. Même observation pour la vallée inférieure de l’Oued-Ermoucha dans les sraouate de Téboursouk. Celle-ci s’orne de quelques palmiers comme l’Ousafa se décore de cactus. En revanche, certains ravins ouverts au Nord-Ouest sont plus frais que le plateau.

Quant aux pluies, le Haut-Tell jouit d’un régime composé de quelques précipitations générales fournies par les apports du Nord-Ouest lorsque ceux-ci sont très riches (quatre à cinq fois à chaque saison pluvieuse) et d’une série de pluies locales qui sont de beaucoup prépondérantes. Le plus souvent celles-ci se juxtaposent plus ou moins dans l’espace, de sorte que tout le pays est arrosé d’une façon variable. Mais, parfois, il se glisse entre elles des vides. En 1900, la citerne de la maison cantonnière de Lorbeus, curée en janvier, ne reçut plus une goutte d’eau jusqu’à la fin d’avril, alors que sur les alentours immédiats crevait plus d’un orage et que Mactar était favorisé d’environ 150mm d’eau. Ces vides sont naturellement plus fréquents et plus larges dans les années moins pluvieuses et dans la Steppe que dans le Tell. Ainsi, dans le Haut-Tell, chaque année, chaque canton a un climat dont les éléments sont toujours diversement dosés et combinés. Nous sommes donc vis-à-vis d’une instabilité énorme. Exception faite de la répartition saisonnière des pluies pour laquelle une certaine règle se dégage, cette instabilité semble être en dernière analyse la loi dominante et en même temps le seul point commun de tous les climats que l’on réunit sous le nom de climat méditerranéen.

X — La cascade de Bou-Fatha. (Cliché Monchicourt.)

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

XI — La brousse a lentisques en bas du Djebel El-Akhouate (Cliché X...) Planche F

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

5o Questions de méthode. — A ces climats et en particulier au tunisien, il convient d’appliquer les modes d’expression les plus propres à en illuminer l’individualité. Notamment, il faut rayer à peu près complètement du vocabulaire les mots « normal, habituel, ordinaire, moyen ». Car, si le système des moyennes né dans l’Europe occidentale et centrale rend très bien les phénomènes de ces pays de climat assez régulier, il est tout à fait incapable de donner une idée claire de la réalité des choses en Tunisie, puisque l’une des principales caractéristiques du climat de la Régence est précisément de ne pas posséder de moyennes. Par exemple, l’année sèche 1887-88, la fameuse année blanche, fut suivie d’une période très humide qu’on n’a plus revue depuis.

1887-88 1888-89 1889-90 1890-91 1891-92 1892-93

Le Kef 252mm 655mm 910mm 496mm 860mm 571mm

Mactar ? ? 745 730 718 461

A Mactar, les deux extrêmes connus sont 238mm en 1901-02 et les 745mm ci-dessus. La moyenne n’a plus dans ces conditions qu’une exactitude arithmétique. Elle relève du calcul et non de la géographie. Elle ne doit donc être mentionnée qu’en compagnie des extrêmes. En outre, il échet d’énoncer le quantum des années où les précipitations ont été inférieures au taux jugé suffisant pour telle ou telle culture pratiquée ou pouvant être introduite dans le pays : on notera donc que, pour Mactar, sur les quatorze dernières années, cinq n’ont pas atteint 400mm et une est restée au-dessous de 300mm. Pour le nombre de jours pluvieux, on s’attachera pour une raison pareille aux deux chiffres maximum et minimum.

En ce qui concerne la température, les moyennes journalières, mensuelles ou saisonnières, ne représentent non plus rien de satisfaisant et ici aussi ce sont les minima et les maxima qui importent. Mais il est légitime de dégager la moyenne des maxima et la moyenne des minima d’un mois, parce que dans ce cas, elle s’obtient par la fusion de chiffres qui ne sont pas très éloignés les uns des autres. En même temps, le maximum et le minimum absolus doivent être mis en lumière pour que l’on sache quelle est dans les deux sens l’amplitude de l’oscillation.

Pour l’hiver, on pourra se borner aux moyennes des minima et aux minima absolus. Pour l’été, ce sera la même chose avec les maxima. Mais, afin de bien faire toucher du doigt la réalité, il sera expédient de mettre en face l’un de l’autre l’hiver et l’été les plus accentués et les plus doux qu’on ait enregistrés.

Lorsqu’une station offre des suites d’observations incomplètes, en France, on bouche le trou en se servant des chiffres de stations voisines corrigés par le rapport moyen établi entre ces stations et la station défaillante. Etant donné les fortes variations du climat à très brève distance, ce procédé ne peut qu’être déconseillé en Tunisie où les relations dont il s’agit sont essentiellement inconstantes. La comparaison entre localités, plutôt que sur des chiffres moyens reposera sur divers modes d’appréciation en ayant soin de considérer des périodes de temps identiques pour éviter de faire jouer d’un seul côté des années spécialement pluvieuses ou sèches. Quant aux systèmes graphiques dont l’usage se justifie dans l’Europe occidentale et centrale, comme ici plaines et montagnes sont intimement mêlées, on ne saurait tracer sur une carte des lignes coupant tout le pays et limitant des zones isopluviales ou isothermiques ou bien il faudrait avoir deux cartes, l’une pour les plaines, l’autre pour les montagnes. Dans ces conditions, il est préférable de dresser la carte de la pluviosité grâce à des teintes plates appliquées sur les différents cantons. C’est ce que nous avons fait dans notre carte no 5. Très instructives seraient des cartes climatiques concernant les types d’années les plus caractéristiques avec indication de la fréquence de chacun. La carte la plus expressive serait pour les pluies, celle qui montrerait les cantons recevant toujours plus de 400mm d’eau, ceux qui ne sont gratifiés de cette dose que neuf années sur dix, huit années sur dix, etc. Pour la température, il conviendrait de dessiner à part la carte des isothermes de montagne et de plaine (carte des maxima et des minima absolus, carte des moyennes des maxima et des minima, etc.). Les bases font défaut pour confectionner actuellement des documents de cette sorte.

En somme, à une réalité complexe comme celle que nous rencontrons dans le Haut-Tell de Tunisie, il faut une traduction concrète harmonique et non susceptible d’induire en erreur les gens qui voudraient en tirer des règles de pratique. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dispensés de tout effort personnel. Si le géographe cherchant à marquer les liens entre l’homme et le milieu physique peut fournir d’excellentes informations, ces dernières se maintiennent toujours un peu dans le général. Le total de pluie tombée dans l’année et la répartition des précipitations selon les saisons est évidemment une notion primordiale, mais des circonstances peuvent modifier le résultat brut perçu par les instruments. Une même quantité d’eau produit sur un champ des phénomènes inégaux selon qu’elle s’abat en trombe ou en pluie fine et selon qu’elle est suivie ou non d’un vent asséchant, djebeli ou sirocco, etc.

Des leçons d’un autre ordre sont à méditer par l’agriculteur et par l’homme d’Etat[149]. La variabilité climatique entraîne ipso facto une variabilité dans les rendements de la terre, et celle-ci, dans un pays essentiellement agricole comme la Tunisie, se répercute immédiatement sur le commerce et sur la rentrée des impôts. Après une bonne année, le colon, le négociant ou l’administrateur doivent donc toujours avoir présente à l’esprit la possibilité d’une année mauvaise. Au lieu de gaspiller leur gain en choses superflues, il sera prudent pour eux d’amortir leur capital, de payer leurs dettes et de se constituer des réserves. Il sera également opportun pour chacun de s’ingénier à multiplier ses ressources et notamment d’éviter la monoculture.

La nature humaine n’échappe pas non plus à l’influence de cette instabilité du climat. Toutes les stations du Haut-Tell présentent des écarts thermiques annuels considérables. A Mactar, la différence entre le maximum le plus fort et le minimum le plus faible n’est pas inférieure à 54° (− 10° et + 44°) ce qui est un effet du caractère continental du climat, car, sur la côte, on n’atteint pas un total pareil. Pour l’anomalie thermique, Mactar dépasse même des villes de Steppe comme Kairouan. Toutefois, l’écart observé dans une même année ne s’élève pas à plus de 50°, et il est plus facile à supporter lorsqu’il va de − 6° à + 44° que lorsqu’il s’étend de 0° à 50° ainsi qu’à Kairouan. Au surplus, les écarts thermiques annuels n’ont pas pour la vie animale toute la gravité qu’on leur attribue d’ordinaire, car entre eux une série de mois ménagent des gradations successives. Ce qui, au contraire, marque le physique et le moral de l’homme, ce sont les sautes journalières de température. Il est loisible de se demander si « la mobilité d’humeur propre aux Numides et leur esprit facilement infidèle envers les dieux et les hommes » déjà signalés par Polybe[150] et bien connus de ceux qui pratiquent les indigènes actuels, ne sont pas une conséquence de cette particularité climatique s’exerçant depuis des siècles sans aucun contrepoids de science ou d’éducation. Si les Berbères se sont empressés d’adopter le fatalisme musulman, n’est-ce pas aussi parce qu’ils étaient imprégnés du fatalisme du climat, c’est-à-dire persuadés de leur impuissance en face des révolutions de l’atmosphère violentes, inattendues et sans cesse répétées ?

II

L’ALLURE DE L’ANNÉE

1o La période pluvieuse et froide

Envisagées comme phases de l’année climatique et agricole, les saisons n’ont pas la même extension dans la Steppe et dans le Tell ni, au sein même du Haut-Tell, en plaine et sur les sraouate (voir fig. 3). Sur ceux-ci, l’hiver s’appesantit pendant environ quatre mois, tandis qu’en plaine, c’est l’été qui est le maître. Le classement ne serait pas identique pour d’autres régions tunisiennes. Pourtant, la ligne relative aux sraouate conviendrait assez au Tell Septentrional, celle concernant les plaines ne messiérait pas au Tell Inférieur.

Figure 3. — Répartition des saisons dans les plaines et sur les sraouate

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Dans notre Afrique du Nord, le moment du repos des plantes n’est pas l’hiver, mais l’été, et le renouveau de la végétation se produit dès l’automne. L’année débute donc avec le fléchissement de la chaleur estivale associé à des chutes d’eau faisant pousser l’herbe et préparant le sol à recevoir le grain. Par ses chaleurs, septembre prolonge août. C’est le grand mois du dépiquage et de la consommation des cactus. Mais, d’un autre côté, par ses précipitations, il annonce l’entrée en scène de la période pluvieuse. Il possède ainsi dans le Haut-Tell une physionomie équivoque. Selon les années et les cantons, tantôt il se présente comme été et tantôt comme automne.

1o La température de l’automne. — Insensible sur la côte orientale où il s’effectue par transitions graduelles, le passage de l’été à l’automne est très net dans le Haut-Tell. Après les orages de la mi-septembre ou du début d’octobre qui ont à peu près sans rémission ramené la chaleur au-dessous de 30°, on a la sensation parfaitement claire du changement de saison. Certains matins, le brouillard se montre : le 9 octobre, en 1904, à Mactar, le 2 septembre, en 1905, manifestations qui sont en relation avec une plus grande activité pluviale. Celle-ci va se déployer plusieurs mois durant, de sorte que l’automne et l’hiver se fondent à cet égard en une seule époque qui est aussi une seule phase de la vie agricole, celle où on laboure et où on sème. L’automne est le cousin de l’hiver « El kherif ben am ech chta ». Ce qui les différencie, c’est la température. L’automne pourrait à ce sujet se définir la saison durant laquelle les maxima journaliers se tiennent au-dessous de 30°, tandis que les minima ne descendent pas jusqu’à 0°. Ainsi comprise, cette partie de l’année s’étend approximativement du milieu de septembre au déclin de novembre avec une chute d’environ 5° par mois pour les maxima et les moyennes des maxima :

Automne de 1899 (chaud)

Mactar :

Moy. des max. Max. abs. Min. abs.

Septembre 26° 31° 12°

Octobre 21°,7 24° 9°

Novembre 14°,7 22° 1°

Automne de 1904 (frais)

Mactar :

Moy. des max. Max. abs. Min. abs.

Septembre 25°,1 29° 8°

Octobre 19°,3 24° 7°

Novembre 13°,3 20° − 1° le 27.

Pour Thala, tableaux semblables, tandis que le Kef et Téboursouk fournissent des données un peu plus fortes. Les automnes frais y équivalent aux automnes chauds de Mactar.

Très souvent, la décroissance régulière de la température est interrompue par des retours de la chaleur accompagnant des coups de sirocco. En 1902, le 9, le 10 ou bien le 11 octobre, on souffrit 30 à 36° dans les quatre grandes stations montagneuses du Haut-Tell. Même phénomène en 1903 pour Téboursouk (34° le 21 octobre) et pour le Kef (32°). En revanche, il n’est pas impossible que novembre expirant voie à Thala ou à Mactar le thermomètre s’incliner au-dessous de 0°.

Dans les plaines la chaleur persiste plus longtemps. Là, ce n’est pas seulement septembre, mais encore une partie d’octobre qui mérite de figurer en été. L’automne y occupe le dernier lambeau d’octobre, tout novembre et un fragment de décembre. Faute d’observations suffisantes dans les zones déprimées du Haut-Tell, constatons du moins en marge de celui-ci, à Bou-Arada ou à Saint-Joseph-de-Thibar (363m d’alt.), des résultats que l’expérience indique comme pouvant leur être appliqués en gros. En 1900, à Bou-Arada, le mois d’octobre a comme moyenne des maxima 31°,6. Les trois premiers jours de novembre montent à plus de 30°, le 4 on note encore 29°, puis la température tombe le lendemain à 24° après une pluie rappelant comme action réfrigérante telle averse de la mi-septembre sur les sraouate du Haut-Tell. L’octobre de Thibar correspond comme température au septembre des sraouate, le novembre à l’octobre et le décembre au novembre.

L’automne laisse venir à point sur les sraouate raisins, coings et figues. Grâce à la tiédeur relative de l’atmosphère combinée avec des condensations aqueuses plus intenses, la végétation se réveille. L’automne fonctionne comme un printemps plus timide. L’herbe pousse. Pâquerettes, soucis, pissenlits, mourons, ravenelles, etc., refleurissent bien qu’en moindre quantité qu’en avril. Pour les plantes ayant des réserves dans des bulbes, tubercules ou rhizomes, il s’agit de clore un cycle que l’été avait suspendu : parmi les éteules ou les jachères, les calices des colchiques, des scilles et des narcisses sont des floraisons estivales retardées[151] auxquelles l’humidité automnale permet d’aboutir. Au sein de la brousse, le romarin et la bruyère se parent l’un de fleurettes bleues, l’autre de fleurettes roses.

2o Les précipitations d’automne et d’hiver. — Nous avons précédemment signalé l’existence d’une phase pluvieuse d’automne-hiver avec un total de respectivement 100 + 150mm d’eau pour Mactar et 130 + 200mm pour Le Kef. Un chiffre de 250mm, et même un peu moins, suffit pour les labours, les semailles et la germination des céréales. Parfois, cependant, il n’est pas atteint. Dans l’automne-hiver des douze années 1898-1910, à Mactar, c’est cinq fois que l’on a des chiffres inférieurs à 200mm et à Thala six fois en dix ans, alors qu’à Téboursouk un abaissement de ce genre ne s’est vérifié qu’une fois. A moins d’une année exceptionnellement sèche comme « l’année blanche » 1887-88, cette période a dans le Nord du Haut-Tell assez d’eau pour remplir sa tâche agricole, alors que dans les sraouate du Sud elle se montre parfois au-dessous de son rôle. Aussi, dans ces territoires méridionaux, et c’est aussi le cas de la Steppe, les précipitations printanières revêtent-elles une valeur compensatrice toute spéciale de laquelle dépend en définitive la récolte.

Quand les pluies sont copieuses, il y a des chances pour que le sol ait au moment voulu l’humidité idoine. Mais la distribution de celle-ci a une importance qui s’accroit d’autant plus que le quantum pluvial est plus petit. La culture des céréales demande, d’octobre à février, une certaine colonne d’eau, mais il faut aussi que cette dose soit répartie d’une manière opportune ; d’abord des pluies pour rendre le sol malléable, puis de beaux jours pour que le paysan procède à ses labours, ensuite encore des pluies pour que sorte et végète l’orge ou le blé. Les pluies trop abondantes ou trop répétées sont mauvaises comme facilitant la montée de l’herbe dans les champs et ne consentant pas à la glèbe de recevoir la charrue. Inversement, avec une trop longue série sans eau, le sol n’a plus la teneur hydrique utile. En 1889, à Mactar, aucune précipitation du 8 octobre au 22 novembre. A Gafour, les trois mois d’octobre-décembre 1907 furent absolument secs. La saison pluvieuse est donc parfois lente à se dessiner. De même, elle peut s’arrêter prématurément et laisser entre elle et les pluies printanières un vide accentué. A Sodga (entre Serdj et Bargou) on n’eut de pluie ni en janvier ni en février 1910. A Thala, février 1905 et 1908 ne marquèrent rien au pluviomètre et février 1903 et 1909 furent à peine plus mouillés. Des phénomènes analogues se constatent dans les plaines, surtout en non Friguia.

3o La neige. — Une partie des précipitations hivernales se matérialise en neige (tselj). Si le Sahel et la Steppe basse en sont indemnes, on enregistre sur les reliefs de la Steppe des chutes occasionnelles et celles-ci sont de style sur le Tell Septentrional et sur le Haut-Tell où leur fréquence et leur intensité sont en raison directe non seulement du fléchissement de la température, mais encore de l’humidité de l’atmosphère.

La grande quantité de neige est un des traits frappants de la physionomie du Haut-Tell. Celui-ci n’est d’ailleurs pas uniformément intéressé. En plaine et dans certaines vallées insolées, comme l’Oued-Ousafa, les flocons fondent presque aussitôt après avoir touché le sol. En montagne, que de gradations selon l’altitude ou l’exposition ! Le Dyr du Kef a bien plus souvent et davantage de neige que la ville du même nom et la même différence se reproduit entre Souk-el-Djema et Mactar, entre le Goraa et Téboursouk ou Thibar. Il faut une hauteur de 7 à 800m au moins pour que la neige ait un volume appréciable et quelque persistance.

A Téboursouk, la neige est plutôt rare ; au Kef même, il ne neige pas tous les ans. Au contraire, la neige est de règle à Mactar quoique avec des variations : 22 jours en 1906-07, 18 en 1890-91 et en 93, un à peine en 1892. Notons que celui-ci s’est placé à une époque plutôt imprévue, au 20 avril. Cette neige est la plus tardive qui ait été vérifiée à Mactar, mais elle n’est pas quelque chose d’extraordinaire. Quelque neige est tombée en 1907 à Mactar le 6 avril. J’ai vu de la neige le 24 avril 1904 auprès de Souk-Ahras et le 27 avril sur le Char de Thala. A Souk-el-Djema et au Kouif, on en a observé en 1902 vers le 24 mai et le froid répandu sur les sraouate voisins fut si vif que nombre de gens à Thala allumèrent du feu. Quant à la neige la plus précoce, elle s’est montrée à Mactar le 26 octobre 1887. En 1891, on eut de la neige au Kef le 1er et à Mactar le 3 novembre. On voit entre quelles limites extrêmes peut se mouvoir la saison d’hiver dans la région montagneuse.

Après les chutes de neige initiales, le vent joue un grand rôle. Plusieurs jours durant, il reprend pour les transporter ailleurs les particules déjà déposées sur le sol. Il débarrasse ainsi de leur placage les bosses du terrain pour accumuler la neige dans les couloirs et contre les obstacles. La contrée offre alors un aspect féérique. Les rainures du relief s’aperçoivent de loin avec une netteté particulière. La présence de masses neigeuses entretient l’abaissement de la température : à leur contact le vent devient glacial et sévit cruellement sur les voyageurs qui vont répétant :

El Djebeli iharreg el guelb. Le Djebeli glace le cœur.

Ou er rharbi Kelb ben el Kelb. Et le vent d’ouest est un chien fils de chien.

On dit encore avec une variante :

Ma iji men er Rharb. Il ne vient de l’Ouest (Algérie).

Ma iefrah el guelb. Rien qui réjouisse le cœur.

Kan riha iharreg el guelb. Si c’est du vent, il glace le cœur.

Kan ben Adem, Kelb ben el Kelb. Si c’est un fils d’Adam, c’est un chien fils de chien.

Jusqu’à une forte distance du Haut-Tell, le vent garde le même caractère et lorsque certaine bise d’Ouest gelée et pénétrante souffle à Tunis ou à Kairouan, on ne se trompe pas en pariant qu’il a neigé vers le Kef et Mactar. Par là, le climat du Haut-Tell se fait sentir jusque sur les bords maritimes du Tell Inférieur, et jusque dans la Steppe.

La neige n’est pas sans quelques avantages. Elle nourrit un peu le débit des sources et elle imbibe d’eau à souhait les sols argileux des sraouate. Mentionnerons-nous à côté de cela la possibilité de la mettre en réserve pour l’été ? Sir Grenville Temple indique que le Bey en avait des dépôts au Kef, au Goraa et à Zaghouan[152], et l’on n’a pas oublié au Kef, près de Bab-Ben-Anine, le Bir-Ets-Tselj où l’on enfermait la neige pour la cour beylicale.

En compensation, l’homme peut reprocher à la neige des méfaits multiples, ici comme dans le Haut-Tell d’Algérie : ils se caractérisent surtout par des pertes d’animaux sur le Djebel ou le Sra. Les indigènes redoutent principalement le 1er février ajmi[153] (14 février) qu’ils appellent Guirret el Anz (le mauvais temps des chèvres). Presque chaque année, le Haut-Tell déplore une guirret el anz infligeant parfois au cheptel des diminutions effrayantes comme en 1892-93, 1897-98, 1899-1900, 1905-06, etc. En outre, la circulation et les transactions sont entravées ou arrêtées. Toute la vie économique et administrative de la contrée est suspendue parfois pendant deux ou trois semaines. Ces inconvénients dont nous avons été témoin à Mactar en janvier 1900[154] sont plus particuliers aux endroits élevés et aux hivers très froids et très humides, comme il y en a deux ou trois en dix ans et dont le type est l’hiver 1905-1906.

Le tableau météorologique ci-joint nous présente l’hiver 1905-06 comme un hiver moyen où la température demeure assez basse du 20 janvier à la fin février, mais sans extrêmes bien excessifs. Seulement, les jours de neige ou de pluie de février forment un ensemble d’une intensité et d’une durée vraiment singulières. C’est ainsi qu’à Mactar, pendant trois jours, et à Thala, pendant cinq jours consécutifs, il est tombé assez de neige pour équivaloir à une colonne d’eau de 36mm dans la première de ces stations et de 49mm dans la seconde. Pendant ce temps (du 6 au 14 février), au Kef et à Téboursouk, il ne cessait presque de neiger ou de pleuvoir. Une chape candide d’une épaisseur qu’on n’avait plus revue depuis 1891 ou 1893 s’appesantit sur les régions de montagne ou de sra. Le 6 février, au Kef et à Téboursouk, elle mesurait 25 à 30 centimètres. Dans quelques creux, la neige amassée par le vent offrait des hauteurs presque fantastiques, puisque des ravins de 25 à 30 mètres de profondeur étaient remplis par elle. Aussi, à la fin de mars, existait-il encore, çà et là (Djebel-Skarna, défilé de Seddine), quelques plaques blanches, épaves de la grande neigée.

HIVER 1905-1906

MOIS TEMPÉRATURES PRÉCIPITATIONS

Moyenne des minima Minimum absolu Nombre de jours à 0° ou au-dessous Nombre de jours de neige Nombre de jours de pluie Total des précipitations

Station de Téboursouk

Décembre 1905 6°5 3° 11 118mm

Janvier 1906 6.1 0.5 2 jours 10 127

Février 1906 3.7 0 deux jours 3 » (les 6, 7, 10) 14 162

5 jours 35 407mm

Station du Kef

Décembre 1905 4°9 2° 19 177mm

Janvier 1906 4.6 0 sept jours 2 jours 14 79

Février 1906 1.2 − 2 quatorze jours 5 » (les 6, 8, 10, 12, 14) 12 54

7 jours 45 310mm

Station de Mactar

Décembre 1905 3°2 1° 10 119mm

Janvier 1906 2.2 − 3 cinq à neuf* jours 1 jour 9 55

Février 1906 − 1,0 − 4 dix-huit* à vingt-deux jours 4 » (les 6, 7, 8, 12) 7 44

5 jours 26 220mm

Station de Thala

Décembre 1905 4°3 2° 1 jour 10 80mm

Janvier 1906 3.1 − 2 huit jours 1 » 7 48

Février 1906 1.8 − 6 dix jours 5 » (du 6 au 10) 6 52

7 jours 23 180mm

Dans quelques localités, les habitants furent comme emmurés. A Mactar, à Thala, à la Kessera, au Bargou, la neige amoncelée par les tempêtes autour des maisons érigeait de véritables contreforts de 2m 50 de hauteur. Du 6 au 18, les chemins obstrués restèrent dans le massif de Mactar absolument impraticables aux véhicules. Dans les transports par voie ferrée quelle précarité : un train de Kalaat-Senane à Tunis s’immobilisa dans la neige pendant vingt-six heures, entre l’Oued-Sarrath et Aïn-Meskhia. Au Kef, on confia les lettres de et pour Souk-el-Arba pendant toute une semaine à des cavaliers[155] ; à Tajérouine, aucun courrier n’arriva et ne partit pendant trois jours. A Thala et à Mactar, l’échange des correspondances fut complètement interrompu du 6 au 10. Le 25 février seulement le service y était rétabli entièrement. D’autre part, la neige avait cassé les fils télégraphiques entre Mactar et le Kef, entre Thala et le Kef et autour de Téboursouk. Cette dernière localité et Thala se virent huit jours isolées du corps de la Tunisie.

Dans les centres, la population n’eut pas trop à se plaindre de la pénurie d’approvisionnements, bien qu’à Kalaat-Djerda et à Mactar le pain ait fait défaut. Dans les douars, au contraire, de nombreux indigènes vivant au jour le jour faillirent mourir de faim. La tenue des marchés fut d’ailleurs impossible durant une bonne partie du mois : à Souk-el-Djema, pas de souk du 1er au 28 février et à Mactar du 3 au 24. De même à Thala. Dans la circonscription du Kef, aucun marché n’eut lieu du 6 au 22. De nombreuses maisons indigènes s’effondrèrent (36 au Kef). A Téboursouk, plus de 200 oliviers furent abattus. Onze personnes périrent dans la région de Mactar de froid et de privations. Aux Fréchich, un malheureux s’ensevelit dans un ravin comblé de neige.

HAUT TELL

Tableau récapitulatif des Pertes d’animaux par suite du mauvais temps. — Février 1906

N. CAID.NOMS DES CAIDATS TABLEAU NUMÉRIQUE ET % DES PERTES D’ANIMAUX PAR CATÉGORIES TABLEAU INDIQUANT PAR CATÉGORIES D’ANIMAUX LES PERTES EN ARGENT

Chev.Chevaux Mul.Mulets Anes Cham.Chameaux Bovins Mout.Moutons Chvr.Chèvres Chevaux Mulets Anes Cham.Chameaux Bovins Moutons Chèvres TOTAL DES PERTES

Têtes Têtes Têtes Têtes Têtes Têtes Têtes Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr.

C. Téb.Caïdat de Teboursouk 110 55 240 43 1.520 2.160 2.250 16.500 » 9.625 » 4.080 » 5.375 » 152.000 » 21.600 » 15.750 » 224.930 »

10* 6.49 17.14 13.43 15.20 18.00 16.07

C. KefCaïdat du Kef 342 96 487 136 2.313 7.020 4.819 51.300 » 16.800 » 8.279 » 17.000 » 231.300 » 70.200 » 33.733 » 428.612 »

19.29 10.31 19.31 19.85 23.44 24.80 24.01

C. Taj.Caïdat de Tajerouine 130 27 343 144 541 6.240 1.419 19.500 » 4.725 » 5.831 » 18.000 » 54.100 » 62.400 » 9.933 » 174.489 »

5.21 3.64 14.44 14.67 10.26 24.66 19.72

C. O.-Ay.Caïdat des Ouled-Ayar 204 23 712 313 2.298 9.498 3.531 30.600 » 4.025 » 12.104 » 39.125 » 229.800 » 94.980 » 24.717 » 435.351 »

33.17 12.16 51.03 31.11 59.35 75.68 62.76

C. O.-Ao.Caïdat des Ouled-Aoun 230 55 453 34 1.423 4261 2.263 34.500 » 9.625 » 7.701 » 4.250 » 142.300 » 42.610 » 15.841 » 256.827 »

27.61 22.82 50.44 24.28 67.27 44.99 47.14

Dj. Djou. etc.Djebel-Djouggar et glacis Nord-Est du Haut Tell. 6 » 16 6 36 132 280 900 » » » 272 » 750 » 3.600 » 1.320 » 2.030 » 8.872 »

2.00 3.00 3.50 3.00 3.00 4.50

Fré. N.Fréchich du Nord 115 65 130 280 330 9.000 9.000 17.250 » 11.375 » 2.210 » 35.000 » 33.000 » 90.000 » 63.000 » 251.835 »

10.64 34.94 5.61 15.82 24.40 16.43 26.65

Maj. N.Majeur du Nord 20 8 86 80 130 5.500 3.600 3.000 » 1.400 » 1.462 » 10.000 » 13.000 » 55.000 » 25.200 » 109.062 »

2.83 4.96 5.73 13.40 12.87 31.25 45.00

Tot.Totaux 1.157 329 2.467 1.036 8.591 43.811 27.172 173.550 » 57.575 » 41.939 » 129.500 » 859.100 » 438.110 » 190.204 » 1.889.978 »

* Les chiffres indiqués à la seconde ligne et en caractères plus petits donnent le % des pertes d’animaux par rapport à l’effectif existant au 1er janvier 1906.

Prix employés dans les estimations : cheval, 150 fr. ; mulet, 175 fr. ; âne, 17 fr .; chameau, 125 fr. ; bovin, 100 fr. ; mouton, 10 fr. ; chèvre, 7 fr.

Total global des pertes en argent : 1.890.000 fr.

Quant aux animaux domestiques qui déjà n’étaient pas en très bon état au début de l’hiver, des milliers succombèrent aux intempéries et au manque de nourriture, les pâturages étant cachés. Jusque dans les villages des montagnes où les bêtes logent dans les maisons avec leurs maîtres, la pneumonie fit d’innombrables victimes parce que la violence du vent jetait la neige dans les chambres mal closes. Que dire alors du bétail laissé au dehors ? Particulièrement typique fut l’aventure de ce troupeau surpris par une rafale sur la Hamadat de la Kessera. Les bergers s’enfuirent vers le village où ils parvinrent à moitié glacés. Quant aux animaux, cernés et submergés, ils essayèrent de se protéger les uns les autres, les plus robustes se hissant sur les plus faibles. Mais quand la tempête se fut calmée, on ne retrouva plus qu’une pyramide de cadavres avec au sommet encore quelques moutons en vie. Le tableau ci-joint permettra d’apprécier l’intensité du désastre qui toucha surtout les gens des montagnes et des sraouate et anéantit une valeur de presque 1.900.000 francs. Total vraiment impressionnant, eu égard à la pauvreté intrinsèque de la population et que n’atteignirent pas les dégâts causés au même moment sur la basse Medjerda par des inondations extraordinaires.

4o La température hivernale. — Affermissons dans les esprits l’idée que le Haut-Tell dans son ensemble est un pays froid. Les indigènes professent que la phase la plus intense à cet égard est le mois de iennar ajmi (13 janvier-13 février). En plaine, les rigueurs de l’hiver ne durent guère davantage. Sur les sraouate, cette saison a plus d’extension (du 1er décembre au 15 mars), comme le prouvent les chiffres suivants pour l’hiver le plus froid de Mactar :

1893-94 Moyenne des minima Nombre de jours à 0° et au-dessous Moyenne des maxima

Décembre − 1° 24 dont quatre fois − 4° + 7°0

Janvier − 2° 20 dont une fois − 5° et une fois − 6° + 4,0

Février − 1° 11 dont une fois − 6° + 11,0

Mars + 5° 9 dont une fois − 5° + 11,1

Janvier 1891 fut analogue à janvier 1894. Pendant 22 jours de suite la température tomba la nuit à 0° ou au-dessous et valut à Mactar les quatre minima les plus bas qui y aient été subis, c’est-à-dire deux fois − 10°, une fois − 9°, deux fois − 8°[156]. C’est là quelque chose d’exceptionnel. Toutefois, à Bou-Chebka (1.141m d’alt.), ce même mois amena un minimum de − 10°,3, le plus faible qui ait jamais été constaté en Tunisie. Si cette station n’avait pas eu un fonctionnement aussi éphémère, peut-être nous aurait-elle fourni d’autres chiffres de ce genre. En effet, en 1892, c’est encore Bou-Chebka qui offre le minimum absolu de l’année. Ces extrêmes de − 10°, notés à Mactar et à Bou-Chebka, rappellent les − 9° et les − 11° enregistrés dans le Haut-Tell d’Algérie, à Tiaret, à Teniet-el-Had et à Sétif[157]. Mais les minima soufferts par ces localités sont dépassés dans la Steppe (Géryville − 13°, El-Aricha − 14°). En Tunisie, au contraire, c’est le Haut-Tell, et, pour préciser, la bande méridionale du Haut-Tell, qui constitue en hiver la zone la plus froide. Au moment même où Mactar et Bou-Chebka se signalaient par les minima précités, Thala avait − 6°, Souk-el-Djema − 6°,9, la Kessera − 7°, tandis que le Kef au Nord et Fériana au Sud n’accusaient respectivement que − 5°. En général, pourtant, Mactar n’a pas d’abaissement au-dessous de − 6°. Le mois le plus froid est janvier, mais ce peut être également décembre ou février.

Les nuits où il gèle sont très nombreuses. Vu la différence de plusieurs degrés entre la température de la surface du sol et celle à 1m 50 ou 1m 75 de hauteur, il y a lieu de considérer qu’il y a gelée toutes les fois où le thermomètre officiel marque moins de + 4° ou + 3°. Effectivement, il gèle sur les sraouate chaque nuit pendant la majeure partie de l’hiver, mais moins longtemps au Kef qu’à Mactar. Ce phénomène se traduit par la présence d’une légère feuille de glace sur les eaux dormantes et même sur les ruisseaux. Les quelques cactus égarés sur les sraouate y gèlent s’ils ne sont pas protégés par une exposition appropriée. A Mactar, le même sort échoit de temps en temps aux eucalyptus quand le thermomètre est à − 5° ou − 6°. Le casuarina, le ricin, le faux poivrier, l’acacia eburnea, l’acacia d’Australie sont à peu près dans le même cas.

Cependant, sur les sraouate du Haut-Tell il n’y a pas que des hivers rigoureux. Ceux de 1889-90 ou de 1898-99 furent, par exemple, assez cléments. La douceur relative du second est due à la fréquence des vents du Sud. En février, les effluves méridionales assurèrent, du 8 au 14, pendant toute une semaine, 7° à 8° la nuit, 19° à 21° à deux heures de l’après-midi.

1889-1890 1898-1899

Mactar Moyenne des minima Nombre de jours à 0° ou au-dessous Moyenne des minima Minimum absolu

Décembre + 3°5 2 à zéro + 1°0 − 3°

Janvier + 5,5 pas + 3,7 + 2°

Février + 4,0 pas + 4,7 − 1°

Mars » pas + 4,5 + 1°

En plaine, sous le souffle glacial du djebeli accouru des montagnes couvertes de neige, la température s’incline de temps en temps vers 0° et un peu plus bas, mais sans atteindre jamais les minima des sraouate. Le minimum de − 3° semble être ici un extrême. Et même, à proprement parler, il n’y a là d’hiver, au sens européen du mot, que comme reflet et contrecoup de l’hiver des territoires montagneux encaissants. Les jours de gelée mis à part, on peut dire que de novembre à avril il règne sur les zones déprimées du Haut-Tell à peu près la même température relativement agréable. On y glisse insensiblement de l’automne au printemps.

Pour supporter les frimas des sraouate, les montagnards, et notamment les Chaquetma, revêtent des gourg (chaussons de laine mêlée de poils de chèvre) et ils s’entourent les jambes de guêtres de laine tricotée (djeraïd). Gourg et djeraïd[158] leur servent d’ailleurs lors de la moisson contre les épis barbelés de l’orge ou du blé. En dehors de cela, les indigènes subissent les excès du climat plutôt qu’ils ne s’en défendent. Les Européens, plus habitués cependant au froid, éprouvent le besoin de se garantir de ses atteintes. Si à Tunis les cheminées sont un peu des objets d’ornement, dans le Haut-Tell on ne saurait s’en passer. A Mactar, à Thala, au Kef on fait du feu presque comme à Paris, depuis la Toussaint jusqu’à Pâques. Ces températures de l’hiver sont excellentes pour la santé. Elles retrempent et régénèrent le sang, et le Français retrouve sur les sraouate du Haut-Tell le climat de son pays, comme en Kroumirie.

Si nous avons examiné séparément les pluies et la température, il convient de ne pas oublier que la physionomie de l’hiver résulte du mélange intime de ces deux phénomènes. Les hivers froids et humides sont les plus fréquents. Leurs neigées ont pour le bétail des conséquences fâcheuses. Les hivers froids et secs sont les pires, car céréales et bestiaux souffrent également soit de la neige, soit de l’absence de pluie. Ce fut le cas de l’année de la famine 1866-67, de l’année 1887-88 et de l’année 1904-05 (voir chapitre XI). La sécheresse n’empêche d’ailleurs pas le froid, car la pureté de l’atmosphère et le manque de vapeur d’eau facilitent le rayonnement. Au Kef, durant l’hiver 1892-93, le peu de précipitations tombées (137 millimètres) se manifestèrent, par suite du froid, surtout sous forme de neige laquelle détermina une grosse mortalité dans le bétail. En même temps, à la fin mars, on jugeait la récolte de l’orge compromise. Les hivers doux et secs comme celui de 1895-96 ne sont pas non plus très favorables. Cependant, la tiédeur de l’air fait produire au peu de pluie tout son effet sur la végétation et si le bétail n’a pas une nourriture abondante, du moins il ne périt pas de froid. Les hivers doux et humides, comme celui de 1888-89 sont à juste titre considérés comme les meilleurs.

Dans la combinaison des deux éléments climatiques, pluie et température, c’est le premier des deux qui importe d’abord à l’homme. La clémence relative du second n’arrive qu’en deuxième ligne dans ses désirs et dans ses espérances.

2o Le Printemps et l’Été

1o Le climat du printemps. — Pendant tout le printemps, les nuits continuent à être froides :

Mactar :

Printemps à nuits froides 1906 Id. à nuits clémentes 1904

Moy. des min. Min. abs. Moy. des min. Min. abs.

Mars 2°8 − 2° 4°3 − 1°

Avril 5°2 − 3° le 2 6°6 + 2°

Mai 7°2 + 3° 11°6 + 4°

Ainsi, les minima nocturnes ne sont pas beaucoup plus chauds au printemps qu’en hiver, tant sur les sraouate qu’en plaine. De février à mai, la moyenne des minima n’augmente que de 6 points environ. La moyenne des maxima, en revanche, s’enfle presque du double. Le printemps se caractérise donc en regard de l’hiver par l’accroissement des températures du jour. La moyenne des minima de mai est plus faible que celle d’octobre, celle des maxima est, au contraire, un peu supérieure.

Dans le Haut-Tell algérien, à l’Ouest de Souk-Ahras, on éprouve d’aventure en avril et même en mai des abaissements de température hors de saison. En mai 1902 on déplora à Sétif douze fois − 7°. Les pailles des céréales, grillées par le gel, cassaient comme du verre sur les sraouate[159]. Moins élevé, doté de plaines qui fonctionnent comme magasins de chaleur, et plus influencé par la mer orientale, le Haut-Tell de Tunisie n’a pas à craindre de pareils désastres. Cependant, des gelées s’y observent au printemps. A Mactar, le 15 mai 1904 sévit une gelée très forte. Le 30 avril précédent, étant campé à Bir-Bou-Hofra (plateau de Bou-Chebka), ma tente se couvrit pendant la nuit d’un givre épais. Le 22 avril 1900, constatation analogue dans la plaine de Rohia, etc. Le maigre développement qu’ont certaines années les tiges des céréales est souvent en liaison non avec la sécheresse, mais avec les rigueurs des températures nocturnes et avec des coups de djebeli.

Passons maintenant aux températures diurnes auxquelles est dû l’essor de la végétation :

Mactar :

1894 (printemps froid) 1902 (printemps chaud)

Moy. des max. Max. abs. Moy. des max. Max. abs.

Mars 11°1 20° 15°5 27°

Avril 15°1 22° 22° 37°

Mai 21°4 31° 20°9 31°

Avril, remarquons-le, est parfois plus chaud que mai. Il faut voir là d’ordinaire une répercussion du sirocco, lequel exerce son action desséchante sur les céréales en vert. Dans les sraouate, l’orge et le blé ont moins à en souffrir, parce que les vents de Sud-Ouest ou de Sud n’y portent pas la température au même paroxysme que dans les régions basses, et parce que la terre argileuse contient des trésors hydriques qui remplacent immédiatement chez les jeunes plantes les particules aqueuses aspirées par le chehili. Mais il en est autrement dans les plaines au sol hamri ou sableux.

Quant aux pluies, celles d’automne ont permis de labourer et grâce aux précipitations de l’hiver les grains ont germé. Aux chutes d’eau printanières le soin de faire pousser les tiges et former les épis. Quelques 100mm semblent nécessaires à cet office et ce total est presque toujours atteint sur les sraouate du Nord du Haut-Tell. En dix années, de 1900 à 1910, deux fois seulement on enregistra à Téboursouk un chiffre inférieur. (A Mactar et à Thala, quatre fois.)

Certains printemps déversent un vrai déluge d’eau : au Kef 450mm en 1890 et en 1892 et 350 à Mactar. L’humidité de tel ou tel mois de printemps est parfois assez prononcée pour créer des brouillards intenses. Mais, comme pour l’hiver, c’est leur répartition qui donne toute leur valeur aux pluies :

LE KEF 1899 Mauvaise répartition MACTAR 1901 Bonne répartition

mm mm

Mars 97,2 26,3

Avril 12,1 35,5

Mai 9,7 78,8

Totaux 119,0 140,4

Quand la saison a été relativement sèche, le déclin d’avril et la moitié initiale de mai revêtent une importance particulière et entraînent le succès ou l’échec de la campagne agricole[160]. Ces pluies sont surtout propices pour les céréales semées tard et pour celles dont l’évolution a été entravée par le froid. Leur utilité est donc hors de pair sur les sraouate et même en plaine pour le blé. Quant à l’orge, il est moissonné en plaine dans la seconde quinzaine de mai et dans la première quinzaine de juin sur les sraouate. C’est la fin du printemps.

2o L’été saison chaude. — Au point de vue agricole, l’été est le couronnement de l’année : il s’ouvre avec la moisson et se clôt avec le dépiquage. Au point de vue de la température, il est la période où le thermomètre touche chaque jour 30° ou plus. Au point de vue des précipitations, c’est la phase des moindres pluies et celle des orages. Ces trois ordres de phénomènes, qui ont entre eux une relation assez étroite, coïncident en gros pendant les quatre mois de juin à septembre, avec cette réserve que l’été est à la fois plus précoce et dure davantage en plaine que sur les sraouate.

Sur ceux-ci, avons-nous dit, l’été va du 15 juin au 15 septembre.

Mactar :

1889 (été chaud) 1890 (été frais)

Moy. des max. Max. abs. Moy. des max. Max. abs.

Juin 25°9 39°0 23°3 32°

Juillet 31°9 4 fois 40 à 42° 26°0 35°

Août 34°0 3 fois plus de 40°, dont 1 fois 44° 31° 35°

Septembre. 24°4 35°0 22°3 25°

Même pendant les coups de sirocco, les nuits d’été ne sont jamais étouffantes. Sur les sraouate, en temps ordinaire, elles sont plutôt fraîches. Les moyennes des minima vont en effet de 12°,5 à 18°,4 (été de 1903) et de 13°,9 à 21°,8 (été de 1902). Sur les parties élevées et ventilées, dès le coucher du soleil on ressent comme une impression de froid véritable. Les températures de l’été sont donc, sur les sraouate, parfaitement clémentes pour les Européens qui y rencontrent à peu près les conditions de la Kroumirie. Certains endroits comme la Kessera ou le Chambi pourvus d’eau, de boisements et de buts d’excursion, pourront un jour devenir, tout comme Aïn-Draham, des stations estivales pour les habitants des plaines ou de la Steppe voisines.

L’époque la plus chaude est constituée par les mois de juillet et d’août, et en général août est plus fort que juillet. L’aoussou (canicule) débute avec la dernière semaine de juillet et englobe août et les commencements de septembre. La fin de l’aoussou annonce sur les sraouate l’expiration de l’été lui-même. Car si septembre accuse encore dans ses deux premières semaines des températures assez hautes (41° le 1er septembre 1892 à Mactar, 35° le 3 septembre 1901, 34° le 12 septembre 1903, etc.) une baisse notable se manifeste ensuite. En 1902, le thermomètre tombe sous 30° à partir du 14 septembre qui, avec son brouillard, est vraiment la tête d’une autre saison. Parfois, la chaleur cesse plus tôt. Non seulement la moyenne des maxima de septembre n’atteint jamais 30° à Mactar, mais encore à l’occasion le maximum absolu du mois demeure au-dessous de cette ligne (29° en 1904). Cet affaissement de l’été dépend d’orages survenus par vent de Nord-Ouest et qui déterminent un refroidissement stable de l’air.

Notons que le Kef et surtout Téboursouk sont plus chauds que Mactar. Téboursouk posé, en effet, sur la lisière et en contrebas d’un sra est, avec ses 465m d’altitude, au niveau de beaucoup de plaines du Haut-Tell et participe du climat de la vallée du Khalled qui s’allonge à ses pieds. A Téboursouk, il fait en moyenne en été trois ou quatre degrés de plus qu’à Mactar. Le 10 septembre 1900 ou y a enregistré 47°. Pour trouver dans cette région un véritable pendant à Mactar, il faut monter vers le Goraa et aller, par exemple, à Nemcha. Si, au contraire, on descend en plaine dans le Krib ou vers la Dakhlat de Souk-el-Arba, la température s’aggrave. Voici ce qu’on remarque pour un été chaud à Saint-Joseph-de-Thibar :

Moy. des max. Max. abs.

Mai 22°4 33°

Juin 32°8 41°

Juillet 41°8 46°

Août 37°4 45°

Septembre 34°5 40°

Octobre 25°5 38°

Quant aux moyennes des minima, elles oscillent entre 16°,7 et 20°,6 (été de 1901) et 16°,4 et 23°,2 (été de 1902). Ces températures sont infiniment supérieures à celles que Mactar offre pour les mêmes années, et, du rapprochement des chiffres, il ressort que l’été le moins fort de Saint-Joseph-de-Thibar équivaut à l’été le plus accentué de Mactar. La durée de la période chaude est aussi plus grande à Thibar. Comme nous l’avons signalé, l’été compte dans les zones basses quatre mois pleins ayant à peu près constamment plus de 30° et si l’on veut retrouver les équivalents thermiques des mois de juin et de septembre des sraouate, il faut les chercher respectivement dans les mois de mai et d’octobre des plaines. Les orages de septembre par vent de Nord-Ouest s’adressent, en effet, quasi exclusivement aux sraouate et aux montagnes et leur rôle en plaine est bien moindre.

3o L’été saison sèche. — Saison chaude, l’été est aussi en Tunisie la saison sèche, et cette règle est très nette dans les plaines du Haut-Tell qui n’ont durant les mois de juin, juillet et août que des pluies insignifiantes. Sur les sraouate, autre régime. En harmonie avec la fraîcheur relative de la température on a des pluies estivales fréquentes, caractère assez commun à la vérité dans les pays de montagne. Avec la Kroumirie et Bizerte-Mateur, la zone élevée du Haut-Tell est le district de Tunisie qui reçoit en été le plus de précipitations. Le mois le plus sec est juillet, qui est l’axe de la période sèche. Mais août est coupé de pluies ; juin et surtout septembre sont assez mouillés. A Mactar, les trois mois de juin à août ont enregistré sept fois à leur actif le cinquième au moins des précipitations annuelles. En général, sur les sraouate du Haut-Tell, il tombe durant ces trois mois de 40 à 90mm d’eau (4 à 16 jours). En juillet 1911, on a vu s’écraser sur Thala 274mm au cours de huit orages durant lesquels quinze personnes furent tuées par la foudre.

Pourtant, si l’on procède à une décomposition du chiffre des pluies estivales et si l’on fait abstraction des commencements de juin une certaine saison sèche se révèle. C’est ainsi qu’à Mactar, du 18 juin au 31 août 1903, il n’y eut aucune espèce de pluie. Dans la même station, en 1902, du 6 juin au 25 septembre, on ne constata que 20mm en 6 jours. A Thala, les quatre mois juin-septembre n’inscrivirent rien en 1905 et 9mm à peine en 1902, phénomène qui dénonce le voisinage de la Steppe. Septembre, pourtant toujours plus ou moins humide, est sur les sraouate le prodrome de l’automne tant par l’abaissement de la température que par l’augmentation de la pluviosité.

Les précipitations estivales s’abattent sous forme d’orages[161] éclatant presque invariablement dans la deuxième moitié de la journée et se répétant d’ordinaire plusieurs jours de suite. Elles s’étendent à l’occasion assez loin au Nord-Est, le long de la chaîne de Zeugitane et, quand l’été est pluvieux, jusqu’à Tunis même. Exceptionnellement, elles arrivent jusqu’à Kairouan, comme en juillet 1911.

Secourables grâce à leur influence sur la température, les pluies d’été ont encore cette conséquence heureuse d’entretenir ou de renouveler les pâturages. Plus d’une fois, elles rappellent les troupeaux qui ont émigré vers les régions septentrionales plus riches en herbe. Néanmoins, les habitants du Haut-Tell ne voient pas ces averses avec plaisir. Car, sauf au début de juin, elles n’ont pas d’avantages agricoles. Elles gênent la moisson, détériorent les meules, nuisent aux battages et leur ensemble diminue d’autant le quantum des précipitations annuelles réellement utiles. La pénurie hydrique de l’année 1901-02 à Mactar (238mm) fut encore accentuée au point de vue productif par ce fait que 54mm tombèrent en été ne laissant que 183mm assimilables par les céréales. De deux années inégalement pluvieuses, la meilleure n’est donc pas toujours celle qui offre le total brut le plus élevé :

Saint-Joseph-de-Thibar :

Total brut des pluies Pluies estivales Quantité utile pour les céréales

1899-1900 465mm 112mm 353mm

1901-1902 414 0 414

Les plaines ayant une saison sèche d’été beaucoup plus franche que les sraouate, il en résulte que la différence pluviale entre les unes et les autres se trouve atténuée dans la pratique. Tout en recevant moins de pluie qu’un sra voisin, une plaine peut disposer d’une même tranche pour les céréales.

Les orages des après-midi d’été criblent en outre plus d’une fois les plaines et surtout les sraouate de grelons destructeurs. Dans le Haut-Tell, on compte de deux à huit chutes de grèle, du printemps à l’automne, et ce parfois dès le mois de mars (2 mars 1903 à Mactar). Juin est le mois le plus dangereux. S’il serait oiseux d’énumérer les grands orages de grèle dont a souffert le Haut-Tell depuis 1881, il n’est pas sans intérêt de nous arrêter sur ceux de 1906 qui reproduisent avec une intensité particulière les constatations faites jusqu’à présent au sujet des routes les plus habituellement suivies dans le Haut-Tell par ce genre de phénomènes (voir carte ci-jointe).

Le 12 mai 1906, la grèle accourue de Tébessa et du Kouif, s’épancha sur le Tell des Fréchich. D’une part, elle causa des dégâts sur le Sri d’Haïdra, le Char et la région du Bel-Hannech ; d’autre part, elle visita la plaine d’El-Afrane, les Hamad et le Zelfane. Elle s’épanouit en guise d’éventail sans beaucoup de mal jusqu’au sraouate des Majeur. Ces orages de grèle, nés vers Tébessa, marchent souvent plus loin vers l’Est et, dépassant le Djebel-Chaquetma, vont mourir sur le Skarna, par dessus le Nord de la plaine de Rohia dont la zone méridionale est ordinairement indemne. Le 12 juin, la grèle se forma encore sur la frontière algérienne, mais plus au Nord vers Kalaat-Senane. Elle prit d’abord par une bande de terrain assez étroite comprenant le Nord des plaines de Zouarine et du Sers, mais sur cet espace, tout ce qu’elle traversa (environ 3.000 hectares de champs cultivés) subit un déchet pécuniaire de 550.000 francs. Puis, par l’Oued-Tessa, l’orage inclina vers le septentrion et se déchargea sur la Rhorfa, le Djebel-Bou-Kahil et le front Sud-Ouest des sraouate de Téboursouk affectant, mais d’une manière incomplète, un millier d’hectares de céréales. En même temps, le massif de Mactar était aspergé de grelons jusque vers la Kessera et Mansoura sans qu’il en découlât grand dommage, sauf sur El-Bèz. Mais d’El-Bèz et d’Ellès, une nuée destructrice filait le long du massif comme aspirée par la vallée du Massouge, et anéantissant sur son passage pour 380.000 francs de céréales sur 2.000 hectares, butait à Sidi-Djaber contre le Roba-Siliana pour accompagner la lisière de ce dernier jusqu’au milieu du Roba-Ould-Yahia. Un troisième orage de grèle constitué le 7 juillet à Sakiet-Sidi-Yousef, s’avança d’Ouest en Est et éclata à Sidi-Amor-Ben-Zeghid, à quelques kilomètres du Kef dont la petite et grande banlieue furent radicalement dévastées sur environ 1.700 hectares (perte en argent : 300.000 francs).

Carte 6. — Carte de la direction des orages de grêle

Illustration from La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala): essai de monographie géographique

Ces trois orages qui ravirent aux cultivateurs une somme globale de 1.300.000 francs indiquent à merveille les itinéraires de la grèle dans les quatre cinquièmes du Haut-Tell. Quant à la région de Téboursouk, la grèle y entre soit par le Sud-Ouest (brèche de la Rhorfa-Krib), soit par l’Ouest (Bordj-Messaoudi, route Kef-Téboursouk), prolongeant ainsi les orages venus de Kalaat-Senane ou de Sakiet. On a constaté enfin des orages de grèle débouchant du Nord-Ouest par Hammam-Biadha et l’Oued-Tessa et gagnant Aïn-Fourna par le Fedj-El-Adhoum, le Gafour et le versant Nord du Roba-Siliana. Cette ligne Hammam-Biadha-Aïn-Fourna paraît à partir du Krib assez indépendante du relief qui est d’ailleurs modeste. Elle concorde avec la direction du vent pluvieux. Mais dans le reste du Haut-Tell, les orages de grèle cheminent Ouest-Est ou Sud-Ouest-Nord-Est et coïncident ainsi avec l’allure des principaux plissements du pays plutôt qu’avec l’orientation familière des nuages fournisseurs d’eau.

La grèle montre quel avantage il y a à hâter la moisson qui, pour le blé, débute en plaine vers le 15 juin, et vers le 5 ou le 10 juillet en montagne. L’orge est généralement coupé à la fin de juin, le blé à la fin de juillet ou à la mi-août et l’on dépique jusqu’en plein septembre. En même temps que mûrissent les céréales, montent en graine aussi et se dessèchent les autres végétaux annuels. A la moitié de juin, dans les jachères ou parmi les blés, on aperçoit encore quelques fleurs, carottes sauvages à ombelles blanches, liserons roses ou coquelicots pourpres, chicorées qui jouent en quelque sorte nos bleuets, thapsias couleur d’or (driès ou bou nefa), fumeterres, etc. Mais avec juillet, la dernière verdure disparaît. Dans l’Afrique du Nord, la végétation est suspendue en été comme en France en hiver. Les céréales une fois enlevées, jusqu’aux pluies d’automne il n’y a plus que du guich, c’est-à-dire des chaumes et des herbes sèches, natte monotone de l’été ayant remplacé le tapis somptueux et bariolé qu’avait déployé le printemps. Dans l’ensemble, le climat du Haut-Tell se présente comme propice à la vie humaine par suite de ses températures modérées, analogues à celles de bien des cantons d’Italie. L’hiver est froid et pourvu de neige. L’été est tempéré en montagne. Au point de vue économique, ce climat offre de bonnes possibilités agricoles dans les plaines de la Friguia et sur les sraouate grâce à des pluies suffisantes. Celles-ci entretiennent une végétation spontanée non négligeable et permettent aux arbres l’assemblage en forêts. Elles nourrissent également nombre de belles sources et des rivières qui comptent parmi les principales de Tunisie. Assurément, comparé à la métropole, le Haut-Tell est plutôt pauvre en eaux, ainsi qu’il est aisé de le déduire du chiffre des précipitations. Mais si on le met en regard des autres compartiments tunisiens, il se classe comme nous allons le voir à un rang des plus honorables puisqu’il ne le cède à ce sujet qu’au Tell Septentrional.

Notes in this chapter

Note 1 · Les observations météorologiques officielles mentionnent le plus souvent le courant aérien qui règne au moment du relevé journalier, alors qNote 2 · C’est à peu près à ces conclusions qu’arrive le Chef du Service météorologique de la Tunisie Ginestous. Nous avons seulement accentué l’inflNote 3 · Ginestous : Etude sur le climat, p. 118, a fourni une carte de la répartition annuelle des pluies qui met en lumière ce phénomène. ToutefoisNote 4 · Ginestous, Op. cit., p. 94.Note 5 · Aux chiffres cités par Ginestous, Op. cit., p. 31, nous en avons ajouté quelques-uns relatifs au Haut-Tell.Note 6 · Bonnet : Géog. botan. de la Tunisie, p. 8, indique qu’à la mi-juin 1883, le thermomètre fronde donnait, vers Sidi-el-Hani, 33°, alors qu’il Note 7 · Ch. Rivière : Refroidissements nocturnes de l’air et du sol, indique fort bien la différence qui court entre la météorologie officielle et lNote 8 · Voir notre étude sur le Massif de Mactar.Note 9 · Voir à ce sujet de judicieuses réflexions dans Ph. Gauckler : La pluie à Alger (Ann. de Géog., 1903), p. 335-338.Note 10 · Polybe : Histoire générale, livre XIV, chap. I.Note 11 · Voir à ce sujet Trabut : Les régions botaniques et agricoles de l’Algérie (Rev. Scientif., 1881), p. 461.Note 12 · Op. cit., II, p. 275.Note 13 · Les indigènes emploient encore pour les travaux des champs le calendrier julien qu’ils nomment l’année étrangère (am el ajmi).Note 14 · Autour d’un bonhomme de neige, un combat à coups de boules de neige s’engagea tout comme en France.Note 15 · En 1899, la diligence de Souk-el-Arba au Kef fut en panne au Dyr quatre jours.Note 16 · Archives du Contrôle civil de Mactar, III, 9.Note 17 · Rivière, Op. cit., p. 35, indique pour Constantine, en janvier 1900, deux minima de − 10° et pour Sétif un minimum de − 13°. Autour de SétifNote 18 · Ces djeraïd vont du dessous du genou au cou de pied et ils sont assujettis au moyen d’une cordelette servant de jarretière. Parfois, ils comNote 19 · Rivière, Op. cit., p. 57-58 et 63.Note 20 · Dans la Steppe où la végétation est en avance, c’est le mois de mars ajmi (13 mars-13 avril) qui est la période décisive.Note 21 · Salluste : De bello Jug., 75, parle d’un orage d’été qui assaillit l’armée romaine durant sa marche du Mellègue sur Thala.Note 22 · — Observations incomplètes.
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings