CHAPITRE DEUXIÈME
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Multiplication et Différenciation des petites Régions naturelles
Notre introduction a montré en quoi diffèrent le Haut-Tell et les grands compartiments limitrophes appartenant au Tell ou à la Steppe. Elle a indiqué également qu’au sein du Haut-Tell la portion de pays qui se réclame de la Friguia propre et celle qui gît en dehors ont chacune, à certains égards, une physionomie spéciale. Nous allons examiner maintenant quels sont les rapports de toutes deux avec les divers phénomènes de géographie physique et comment ceux-ci, tout en conservant dans l’ensemble du Haut-Tell la même allure générale, accusent à l’occasion sur certains points des modifications plus ou moins fortes selon qu’on les étudie dans l’une ou l’autre des deux zones en question.
I
LES ASPECTS DU TERRAIN
En parcourant le Haut-Tell, on ne tarde pas à remarquer des paysages types dus à l’association de certaines formes de terrain avec certaines colorations du sol et avec l’abondance de certaines plantes. Ces paysages, qui correspondent à certains étages ou groupes d’étages géologiques, ont assez de fixité pour pouvoir être retenus par l’œil ou décrits par la parole et par la plume.
Trias. — Au début de la Légende des Siècles, V. Hugo voit apparaître un mur composé de tout ce qui a existé depuis l’origine des âges et où le poète ne distingue, à première vue, qu’un effroyable chaos d’hommes et de choses. C’est une impression analogue que l’on ressent lorsque l’on considère un pan de trias[74]. Ophites vertes, ou diabases noirâtres comme au Koudiat-Lemsan, ne sont que des points dans le bariolage des marnes gypseuses qui affectent tous les tons de la palette avec prédominance du gris cendré, du lie de vin ou du jaune de Naples. Dans ce sol inconsistant que l’érosion creuse de vallées profondes, seuls résistent à celle-ci les ballons de roches éruptives qui se maintiennent en pitons, comme le Koudiat-El-Alfa, ou en dents, comme les trois Nab-El-Azreg, au Nord-Est du Djebel-Harraba, le long de l’Oued-Mellègue. Des trois étages du trias, sont à peu près seules représentées ici les marnes irisées.
Comme en Lorraine, le trias est riche en sel. Les eaux triasiques sont toutes plus ou moins chargées de cette substance, qu’il s’agisse de sources ou de rivières arrachant des particules salines au terrain encaissant (Mellègue, Medjerda, etc.). Malgré qu’il donne naissance au Djebel-Lorbeus à une exploitation rémunératrice, ce sel du trias est donc loin d’être un avantage, puisque dans ce pays où l’eau est plutôt rare, il en rend une notable partie impropre aux besoins des hommes, des animaux ou des plantes. A cette regrettable qualité, s’oppose une propriété plus heureuse. Etant le plus souvent limité par des failles, le trias est fréquemment en relation sur ses bords avec des manifestations hydro-thermales (sources sulfureuses d’Hammam-Mellègue, d’Hammam-Biadha, etc.). Avec le mot cent fois répété de melah « sel », le vocable hammam « bain chaud », est un des termes normaux de la toponymie triasique. La même remarque vaut pour les noms de métaux : Djebel-Hadida, près de Nebeur (de hadid fer), Henchir-Rsas, du côté du Mellègue et du Guern-El-Lefaia (de rsas plomb), Oued-El-Kohol, près du Djebel-Saadine (de kohol antimoine). Presque constamment, en effet, les failles qui accompagnent le trias ont laissé fuser vers la surface des vapeurs métallifères. Ce terrain est de beaucoup, en Tunisie, le plus riche en mines. Le gypse (zebs) y est également fréquent et l’on y remarque quelques suintements de pétrole (Djebel-bou-Dabbouz au Nord de Téboursouk).
I — Le Djebel Slata vu du Sud-Est. (Cliché Olivier.) Au premier plan, un peuplement d’alfa.

II — Le Djebel Bou-Jaber et le bordj de la Douane vus de Kalaat-Senane. (Cliché Olivier.) Dans le fond, le Djebel Bou-Khadra. Cette phototypie pourrait presque être prise pour la précédente réduite et tirée à l’envers. Planche A

Souvent couvert d’une croûte gypso-calcaire, le trias du Haut-Tell est vêtu de broussailles ou de boisements, mais n’accueille que par exception des céréales. Il faut aller jusqu’aux régions plus arrosées du Tell Septentrional pour y rencontrer des cultures.
Aptien. — Des reliefs timides du trias aux cîmes altières de l’aptien, quel contraste ! Ces dernières vantent le Djebel-Serdj, la plus haute montagne de la chaîne de Zeugitane (1.357m), et en Algérie, près de Tébessa, le Djebel-Bou-Rommane (1.545m), qui rivalise avec le Chambi. Même englobées dans une chaîne ou un massif (Bargou, Serdj, Bellota, Ajered, Hamra), les montagnes aptiennes conservent leur individualité et leur prestance grâce à des failles ou au travail de l’érosion.
Mais pour les contempler dans toute leur hardiesse, il faut aller jusqu’à la région du moyen Mellègue. Là, une douzaine de dômes, isolés au milieu d’un vaste espace nivelé entre 400 et 500m, s’érigent magnifiques dans leur ampleur et leur solidité qui n’excluent pas une certaine sveltesse à la partie supérieure dont l’aspect est bien traduit sur la carte par des courbes de niveau à angle aigu (Serdj, Bou-Khadra). Les lignes de faîte sont de vraies crêtes, de sorte que plusieurs de ces montagnes, examinées d’enfilade, revêtent la forme d’aiguilles ou dents. Vu du Nord-Est, le Meridef (837m) est comme un M inégal. Près de l’Harraba (1.098m), un petit dôme annexe est le Lséin (La Petite Langue)[75]. Les indigènes insinuent que le Slata doit son nom à sa cîme en feuille de salade. De flanc, on constate que l’épine dorsale n’est pas absolument continue. Des vertèbres ont chu laissant des vides en U. Le Serdj est ainsi désigné à cause d’une « selle » de ce genre. Le Djebel-Mkirriga est appelé au Kef « la Cathédrale » parce qu’à cette distance on le prendrait pour une église gothique avec deux tours en façade et une flèche centrale. A Clairfontaine, un trou rond qui traverse la paroi supérieure en dessous de la flèche a valu au Mkirriga le sobriquet de « montagne de l’Horloge ».
Surgissant du socle terrestre sans lien apparent entre eux ni avec les reliefs d’alentour, tous ces dômes sont des « montorfani », comme on dirait dans les Préalpes italiennes[76], et l’on comprend que Pellissier ait pu jadis parler de volcan à propos du Zrissa[77]. En outre, ces montagnes ont la même composition : marnes sableuses d’un brun verdâtre, intercalées de minces lits gréseux et couronnées de grandes masses de calcaires gris fer. Ces dômes ont un air de famille si prononcé qu’il est souvent malaisé de les distinguer les uns des autres. Du pied Sud du Djebel-Harraba, le Slata ( 1.103m) et l’Ouenza (1.289m) semblent deux répliques d’un même exemplaire qui pourrait être le Bou-Jaber (1.086m). (Voir planche A.) Les indigènes des environs s’y trompent. A Tajérouine, j’ai vu confondre le Guelb-El-Mellègue et le Mkirriga, à Mdaourouch, j’ai vu discuter pour identifier l’Ouenza et le Bou-Khadra (1.463m). Que si l’on se borne à l’inspection de la carte, on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude du Slata et du Lejbel. (Voir carte no 2.)
Carte 2. — Le Lejbel et le Slata

Les pentes de ces dômes étant très rapides, la végétation y est plutôt maigre. Le Zrissa, par sa nudité, évoque un paysage lunaire. Sur ce sol déclive où rien ne la retient, l’eau de pluie s’enfuit, de sorte que la plupart des dômes aptiens ne sont guère égayés par des sources, sauf le Serdj et le Bargou. Le Bargou laisse s’échapper des eaux assez abondantes pour avoir été captées, malgré la distance, au profit de Tunis. On tire des calcaires aptiens une bonne pierre de construction, mais ce qui place hors de pair ce terrain au point de vue de son utilisation, c’est sa richesse minière. Tandis que le trias fournit surtout de la calamine (zinc) et de la galène (plomb), plus d’un dôme aptien, outre ces minerais, renferme du fer (Ouenza, Zrissa, Slata).
Sénonien. — Le sénonien est le terrain le plus répandu dans le Haut-Tell qu’il traverse notamment en écharpe vers son milieu, de la plaine de Tébessa à celle de Bou-Arada. S’il frappe moins l’attention que les dômes aptiens, c’est que ses bombements se résolvent en formes arrondies (Djebel-Maïza, Djebel-Mzarrigue) ou en croupes aplaties et mollement ondulées. Vers Haïdra, au Djebel-Djeldjel, au Djebel-Semama, au Djebel-Tiouacha, les couches sénoniennes sont si faiblement inclinées qu’elles épousent presque à l’occasion l’horizontalité. Le sénonien du Haut-Tell est fort riche en marnes bleues jaunissant à l’air et atteignant jusqu’à 300m de puissance. Là où elles ne sont pas soutenues par des intercalations calcaires, elles offrent aux eaux une proie facile. Telle rivière sénonienne possède tout un réseau serré et profond de ravins constituant un véritable dédale, comme si un mauvais génie s’était amusé à égratigner le sol de ses ongles puissants. Vers la surface de la formation, les calcaires augmentent. On est souvent en présence de deux couches de calcaire séparées par des marnes, ce qui détermine une double rangée de collines blanches ayant entre elles des vallées de couleur grise. Un très bon spécimen de cette disposition se distingue sur les deux côtés du Dyr du Kef. Vue par la tranche, la couverture calcaire se découpe en kefs dont la barre couronne et protège les marnes sous jacentes. En plan, elle produit des plateaux, comme celui de la forêt de la Kessera, entre ce village et l’Oued-Ousafa.
Sur les calcaires du sénonien repose un opulent manteau de marnes noirâtres, regardées comme tertiaires jusqu’à ces dernières années, mais que Pervinquière a classées comme secondaires puisqu’elles renferment encore des ammonites. Le plus souvent, il est d’ailleurs impossible de les distinguer des marnes suessonniennes de même couleur. Le développement de ces couches est extrêmement variable. Elles foisonnent entre Haïdra, le Dyr des Ouled-Yahia et le Kouif. Fortes de 300m environ au pied de la Kalaat-Senane, elles n’ont que 150m au Guern-El-Lefaia et se réduisent à quelques mètres au Ras-Sidi-Ali-ben-Oum-Ez-Zin, au Goraa, etc. Ces marnes se décomposent en un tell de la meilleure qualité, excellent pour les céréales et les herbages, comme on le constate dans le massif Ouargha, autour du Dyr du Kef, dans le massif de Téboursouk, à la Kalaat-Senane, en bas de la chaîne des Kalaats dans la Hamadat des Ouled-Ayar et à la Hamadat de la Kessera, etc. Par leurs facultés agricoles, elles marquent, au point de vue humain, une limite importante dans la succession des terrains géologiques. Car c’est là le commencement des terres de culture quasi absentes ou d’une valeur médiocre dans tout le secondaire et qui vont tenir dans le tertiaire et le quaternaire une si large place.
En revanche, c’est sur le secondaire, et en particulier sur l’étage terminal de celui-ci, qu’il faut chercher les forêts. Que de fois n’abandonne-t-on pas les peuplements de pin d’Alep pour les champs de céréales ou pour les jachères quand on quitte le sénonien pour entrer sur le tertiaire. Sénonien et pin sont presque inséparables et leur association est d’un réel pittoresque. Dans la forêt triasique ou dans la forêt aptienne, la coloration trop terne du sol se confond à distance avec le vert foncé des pins. Ceux-ci, au contraire, se détachent avec vigueur sur le fond clair des calcaires sénoniens. Kef-El-Azreg (Le Roc Clair) ou Kef-El-Abiod (Le Roc Blanc) sont des kefs sénoniens privés de pins au milieu ou dans le voisinage de la masse épaisse de la forêt, tandis que les croupes assombries par la fréquence et l’épaisseur des troncs et des ramures sont des Krouma-Souda (Croupe Noire). De temps en temps, une belle source jaillit et égaie le paysage. L’expression « Aïn Beida » est très répandue dans la toponymie sénonienne.
Riche en forêts d’où l’on tire le bois à brûler, les montants des gourbis ou des tentes, doté d’eaux fraîches et salubres, le sénonien est encore pourvu d’excellents matériaux de construction. La pierre sénonienne porte le nom de saouane. Cet étage, même lorsqu’il est privé de ses marnes supérieures cultivables, attire à lui les populations sédentaires. Thala et Mactari s’y dressaient à l’orée de l’éocène moyen, Assuras et Althiburus (Medeina), à la lisière du quaternaire.
Figure 1. — Distribution des terrains au Djebel Meida des Ouargha (communiqué par Abadie) 1 Calcaires à gros bancs de l’éocène moyen. 2 Calcaires à petits bancs de l’éocène inférieur. 3 Niveau phosphaté. 4 Marnes noires sénono-suessonniennes. 5 Petits bancs calcaires du haut du sénonien. 6 Calcaires sénoniens.

Eocène Inférieur. — Les marnes noires sénono-suessonniennes ont leur fertilité entretenue par une couche phosphatée qui leur est immédiatement supérieure (voir fig. 1) et qui, par les exploitations auxquelles elle a donné naissance (Kalaat-Djerda, Kalaat-Senane, etc.), a puissamment contribué au développement économique moderne du Haut-Tell. Sur les phosphates, s’étalent des calcaires qui, dans l’Est de notre région, sont relativement flexibles et s’écrasent en kroumas et en koudiats comme les calcaires sénoniens, tandis qu’au Centre et à l’Ouest, ils sont rigides et bourrés de nummulites. Rebelles aux plissements, ils se brisent en tables isolées aux pans droits et escarpés qui s’avancent au-dessus des plateaux ou des plaines comme des caps au-dessus de la mer. Aujourd’hui juchées au sommet des monts ou des plateaux, ces laides représentent des morceaux d’anciens synclinaux respectés par l’érosion et constituent, par suite, un cas remarquable d’inversion de relief. Elles tiennent dans le paysage du Haut-Tell tunisien une place à part et n’ont pas été sans exciter l’imagination des indigènes[78].
Avec leur port robuste et leur coloration orange due à des sels de fer, les falaises nummulitiques ont grand air. Leur dénivellation brusque peut atteindre jusqu’à 50 mètres au Goraa et davantage à la Kalaat-Senane. Les approches de ces masses sont gardées par des témoins d’une extension ancienne, façonnés par les eaux en aiguilles, en dents, en champignons, et prenant le titre de mnara (phare), de settara (pilier) ou de fahoula (phallus). De l’angle Est-Sud-Est de la Kalaat-Senane, se détache ainsi la Settaret-Zid, tandis qu’à l’angle Nord-Est, plusieurs fahouls sont pareils à des orgues (voir planche B). La Settaret-Zid emprunte son nom à un individu qui, après avoir réussi à s’y hisser, y serait mort dans l’impossibilité de descendre. Dans les anfractuosités prospère tout un monde emplumé (aigles, corbeaux, ramiers) qui y a semé des zeg et tir (mot à mot « excréments d’oiseaux ») ayant donné naissance à des plantes (oléastres, cactus tapissant le Kef-Er-Rai du Skarna, etc.) A la Kalaat-Senane et à Djebba, des lierres gigantesques, enracinés dans des enfoncements, couvrent plus d’une centaine de mètres carrés de leur draperie verte. Ajoutons que les calcaires suessonniens sont, dans le Tell, le gîte préféré des vipères. Ces escarpements sont appelés dyr[79] lorsqu’ils sont continus sur une notable longueur, et, en quelques points, ce terme va jusqu’à désigner la masse rocheuse dans son ensemble (Dyr du Kef, Dyr des Ouled-Yahia)[80]. Quand la falaise se replie, elle projette en promontoires des kefs ou des kouifs[81] qui se dégagent à l’occasion en kalaats[82]. La Hamadat de la Kessera[83] en fournit sur son pourtour de bons exemples (voir carte no 8). Le même roc peut être un kef ou une kalaat suivant l’angle sous lequel on l’examine. De Nebeur, le Dyr du Kef a l’aspect d’une kalaat (voir planche C).
Les plates-formes suessonniennes correspondent généralement à des synclinaux. Parfois, l’inclinaison des couches vers l’axe médian est peu sensible, comme à la Kessera, et à ce caractère répond le vocable de hamadat (plateau). Ou bien les strates penchent très nettement vers le centre, déterminant soit une gouttière démesurée, comme au Dyr du Kef[84] (voir planche C), soit une auge énorme, comme au Haodh[85], soit des guessaas[86], comme dans le massif du Chaquetma (Guessaa-Kebira, Guessaa-Seghira) ou au Nord-Ouest du Maïza (Guessaa des Beni-Rezg)[87]. Ces planchers nummulitiques constituent des sfaiats dénudées. (Kalaat-Djerda signifie « kalaat pelée »). Le dallage naturel de celles-ci est interrompu, néanmoins, par des interstices où de l’humus nourrit quelques herbes et broussailles ou permet l’ensemencement de champs minuscules. Pareilles à des mosaïques disloquées, les surfaces nummulitiques présentent, çà et là, des fissures très profondes, que les gens du Dyr qualifient de chgueg en nar (crevasses de feu) et dans certaines desquelles circule parfois un ruisseau. Telle au Dyr du Kef la gorge en dessous de la source de Zaouiet-Sidi-Mansour-El-Gaias (voir planche C) ou encore l’oued de l’Aïn-Seghira de la Guessaa des Beni-Rezg.
L’éocène inférieur possède tout ce qu’il faut pour favoriser l’établissement des humains. Dans les époques troublées, les esplanades ont reçu des villages dont celui de la Kalaat-Senane est le type. Les sfaiats se débitent aisément en pierre à bâtir et les créateurs de dolmens en ont tiré un large profit. L’eau ne manque pas, car sous les principales tables fonctionne un jeu savant de cavernes et de sources. La découverte récente des phosphates a fait entrer en ligne de compte un nouvel élément de prospérité, mais il ne faut pas oublier que de tout temps ces phosphates avaient manifesté leur action en fertilisant les marnes éocènes et sénoniennes sous jacentes.
Eocène Moyen. — Dans cet étage sont prépondérantes des marnes argileuses, bleuâtres en profondeur, jaunes ou brunes en surface. On les rencontre dans les ondulations des calcaires nummulitiques qui les enchassent par fragments (Dyr du Kef, Hamadat de la Kessera, Ouartane), les entourent comme une auréole (Guessaa des Beni-Rezg, cuvette de Gafour) ou les bordent comme une haie (Massouge), et avec lesquels elles offrent un contraste complet. Ces marnes se résolvent d’habitude en plateaux doucement mamelonnés dont la charpente un peu tendre est soutenue par endroits par des bancs résistants d’huîtres agglomérées (Mactar, etc.), employés sous les Romains comme matériaux pour dolmens ou maisons (voir planche I). A l’instar des marnes d’entre crétacé et tertiaire, celles de l’éocène moyen procurent du tell, mais c’est un tell jaune, rougeâtre ou brun et non plus un tell noir. Cette coloration explique les Koudiat-Safra[88] que l’on remarque au Massouge vers Seba-Biar et au Nord du Souk-El-Arba du Roba-Ouled-Yahia. Un peu en aval, vers Sidi-Haouidate, la teinte vermillon du sol est due, disent les indigènes, au sang répandu lors d’une bataille entre Ousseltia et Kaoub et Riah coalisés[89].
III — Falaise de la Kalaat Senane. Les fahoul de l’angle Nord-Est. (Cliché Monchicourt.)

IV — Falaise de la Kalaat Senane vue prise du Sud-Est. (Cliché Olivier.) A gauche, la Settaret Zid ; à droite, entre la falaise et la pente, hameau troglodytique de Bou-Ayech. Planche B

Comme le tell noir infranummulitique, ce tell jaune est éminemment propre aux céréales et aux herbages, et il constitue, avec son émule, le sol de la plupart des sraouate. Il compose à lui seul des pays agricoles renommés pour leur fertilité et qui sont par suite nettement individualisés (Massouge, Roba-Ouled-Yahia, Oubajer, Char). Arbres et broussailles y sont rares, car l’homme se réserve ce terrain excellent. Aussi, l’éocène moyen groupe-t-il autour de lui une population assez dense. Mais, là où les pluies sont moins généreuses, ces marnes perdent de leur qualité. Elles sont moins bonnes au Gafour qu’au Massouge et, en dépit de l’altitude, elles se conduisent trop souvent, au Berberou Inférieur, comme un lambeau de Steppe.
Grès tertiaires. — Ce n’est qu’à partir de l’éocène que les grès influent sur le paysage ou sur les phénomènes physiques et économiques. Mais, désormais, ils passent au premier rang, excluant presque les calcaires et rejetant en seconde ligne les marnes qui subsistent sous forme d’intercalations. Les grès tertiaires manquent de caractères spéciaux à chaque étage, si bien qu’en l’absence de fossiles, leur attribution est extrêmement délicate. Au point de vue géographique ils sont donc à étudier ensemble, quoique on puisse observer que les grès de l’éocène supérieur sont plutôt roux et calcarifères, tandis que l’oligocène est riche en végétaux silicifiés et comporte souvent des grès fins et tendres. Le pliocène possède en propre des grès ferrugineux violet foncé (Skhrira-Souda du Zelfane, Hajra-Souda de Fériana).
En surface, les grès s’étalent en ondulations faiblement mamelonnées. Par la tranche, fréquemment ils se présentent en assises où domine la ligne droite et qui jouent dans la topographie un peu le même rôle que les calcaires, avec cette particularité qu’ils adoptent volontiers des descentes en escaliers. Malgré cette apparence robuste, les grès se désagrègent facilement en sable (rmel). Le grès lui-même s’appelle en arabe hajra ramla (pierre sableuse). La couleur des paysages gréseux est rousse et terne, sauf dans les affleurements de grès blanc et sauf là où rutilent des ocres.
Se désagrégeant en sable, défavorables au blé ou à l’orge, propices à l’alfa, au sboth, au cactus, à l’olivier, les grès sont un terrain hamri ou rmel tout disposé pour la Steppe. Si les bandes gréseuses des Ouargha et de Téboursouk, grâce à des pluies abondantes, échappent à cette tendance, le Bled-Rmil est bien peu tellien, et dans le Sud du Haut-Tell, le Zelfane est une antichambre de la Steppe. Aussi, bien que l’influence du climat soit prépondérante, les grès ne sont pas, comme nous l’avons montré, sans avoir leur influence sur les limites du Tell et de la Steppe. Il existe pourtant, çà et là, quelques bonnes parcelles au milieu des espaces gréseux, et ce, par suite de lits de marnes intercalaires. La plus considérable détermine un petit sra au sommet du Berbérou. Un autre effet bienfaisant des marnes est de ramener au jour l’eau qui a pu s’infiltrer dans les grès. Le déblaiement de celles-ci, lorsque les couches sont redressées, laisse en relief une série de murs gréseux presque parallèles. Pareils à des sabres enfoncés dans le sol par le fil de la lame, ce sont vraiment des sif (pl. siouf). Au Srasif-bel-Hajjem, il n’y a pas moins d’une trentaine de siouf de grès larges de 50 centimètres à 1 mètre, ayant entre eux des créneaux argileux de 3 à 10 mètres.
En dehors des grès et des argiles marneuses, la fin du tertiaire offre aussi des poudingues bourrés de débris des étages antérieurs, crétacé ou éocène. Ces nappes pliocènes de cailloux roulés, d’origine fluviale, sont dissimulées dans le sous-sol des plaines ou bien se répandent à l’air libre, comme autour de Sodga, sur les rives de l’Oued-Ousafa, aux environs de Nebeur, etc. Elles ne sont habituellement recouvertes que de broussailles et ne constituent naturellement pas des reliefs bien hardis ; l’érosion y trace des ravins en mailles de filet (chebka), ou les découpe en esplanades tabulaires à bords abruptes, appelées du nom berbère de gara (pl. gour). Mais la durée de celles-ci tient à un encroûtement calcaire postérieur.
Travertins et alluvions. — Les carapaces travertineuses les plus épaisses sont celles que fabriquent les eaux courantes 7 à 8 mètres de revêtements calcaires superposés dans le défilé de l’Oued-El-Hathob, entre le Chambi et le Semama). Les autres sont dues au liquide du sous-sol qui remonte par capillarité et s’évapore en libérant ses éléments calcaires ou gypseux qui cimentent les cailloux, les sables, les coquilles et les racines des zones superficielles. C’est d’abord la couche exposée à l’air qui est durcie, puis la couche immédiatement inférieure et ainsi de suite, la dernière créée restant plus friable que les autres. Ces tufs, qui témoignent de périodes de sécheresse, sont parfois cachés par des produits d’atterrissement, lesquels peuvent, à leur tour, être recouverts d’une carapace de date postérieure. Des travertins de ce genre continuent à se former de nos jours. Il n’y a donc pas lieu, avec Aubert, de les attribuer tous à la première phase du quaternaire. Sur la couche supérieure pousse une maigre végétation de romarin et d’autres petites plantes ligneuses. Le travertin (terch) est, avec le calcaire sénonien, la seule roche qui ait un nom indigène. Il fournit de la pierre à chaux et de la pierre à bâtir. Le terch gypseux offre de la tourba employée en guise de savon pour laver les burnous. Au lieu de « terch », on dit aussi « tafezza », appellation caractéristique, puisqu’elle signifie « bouclier ».
Sous le bouclier ou en dehors de lui, s’étalent, dans les plaines, des conglomérats gréseux et des lits de cailloux roulés analogues aux poudingues pliocènes, des sables et des limons rouges sableux et argileux. Ces limons remplissent les cuvettes quaternaires de leurs couches épaisses dont la surface se craquèle en été et où les oueds se tracent des sillons profonds. Ce sont des produits de ruissellement dont l’argile (tine) est utilisée pour la confection des briques crues (toube) avec lesquelles sont édifiées la majeure partie des maisons des plaines. Dans les plaines de la Friguia, à ces limons rouges qui, selon leur constitution, donnent un sol hamri ou tell, se substituent souvent des limons gris ou bruns, dus à la fois au ruissellement et à l’alluvionnement et qui sont du tell. Nous aurons l’occasion de reparler des uns et des autres. Dans les dépressions ou garaats apparaît de l’humus en quantité notable (Sers, Zouarine, Abida, plaines du Kef et de Bahra, moitié Nord du Krib).
Ainsi, certains terrains ont une physionomie particulière avec une couleur, des formes, et des propriétés spéciales. Les contrastes que la carte géologique accuse par le heurt de ses teintes se vérifient dans la réalité. Au Djebel-Lorbeus, près de Sidi-Msid, il y a une opposition violente entre les argiles violacées du trias et les ocres miocènes. La différence entre les formes plus molles du sénonien et les reliefs raides de l’éocène inférieur se manifeste un peu partout où ces terrains sont en contact, auprès de Dougga, du Goraa, des Kalaats, sous le Kef-Berda du Haodh (voir planche C). Au Sud de Bou-Arada, la route de Sidi-Rahal à Medjez-El-Bab est une limite brutale entre le sénonien de l’Est blanc et vert (calcaires et pins) et les grès roux de l’Ouest semés de cactus et d’oliviers grisâtres. Le jurassique et le crétacé sont par excellence des terrains forestiers, les marnes infra et supra nummulitiques, les plaines quaternaires sont le domaine des céréales.
II
L’ARCHITECTURE DU SOL
1o Caractère des plissements
Quelles qu’aient pu être les phases antérieures du Haut-Tell, ce sont les mouvements de la fin du miocène, continués jusqu’au pléistocène, qui ont déterminé les principaux traits de son orographie actuelle. Mais, en même temps que s’édifiaient les montagnes, l’érosion entrait en lice et, avec des alternatives d’activité et de repos, rongeait les reliefs à peine construits et en accumulait les débris, soit sur place, soit dans des dépressions plus éloignées. A notre époque même, l’activité tellurique n’est pas assoupie[90]. Ses manifestations sont souvent locales et n’embrassent pas plus de quelques kilomètres carrés. Par exemple, le mouvement de mars 1910 se limita strictement à une partie de la ville du Kef. Il fut dû, sans doute, à l’affaissement de la lèvre d’une petite faille cachée dans le sol.
Les plissements du Haut-Tell tunisien ont les mêmes caractères généraux que l’Atlas Saharien d’Algérie et l’Apennin du Nord[91]. Montagnes relativement jeunes et plus récentes que les Alpes ou les Balkans, leur surrection, encore inachevée, s’est accomplie par des poussées moins énergiques. Modernité et médiocrité de l’action orogénique vont ici de pair et entraînent une série de conséquences. Les terrains archéens ou primaires qui contiennent métaux précieux ou charbon n’ont pas été ramenés au jour. Faute de ridements accusés, les montagnes ne sont pas très hautes, et cette circonstance combinée avec leur situation méridionale et la pauvreté des pluies les prive de glaciers et de neiges éternelles. La topographie glaciaire manque donc.
Ces fronces de l’écorce terrestre sont d’ailleurs d’une constitution assez simple. Chaînes anticlinales où bombent les terrains plus anciens, vals synclinaux où sont étalés les sédiments d’époque moins reculée, se succèdent assez régulièrement. La contraction, ayant été modérée, a rarement couché les plis qu’elle venait de dessiner. Plus souvent, ceux-ci ont été tout juste ébauchés et se présentent à l’état de larges vagues de terrain faiblement ondulées. Ainsi, à côté de chaînes et de vals longitudinaux bien cambrés (Apennin Septentrional, chaîne des Ksour), s’étalent des plateaux dont les strates n’ont éprouvé qu’un gauchissement insuffisant (Abbruzzes, monts des Nememcha). Seulement, ces plateaux ont été en plus d’un point affectés par des cassures qui sont à l’occasion en rapport avec des plaines d’effondrement (Apennin Central). Ailleurs, à la place de plis aux concavités et convexités successives, on a des dômes et des cuvettes circulaires ou elliptiques (Apennin Transtévérin, Est de la province de Constantine). Chaînons et vals, dômes et cuvettes, plateaux et plaines de fracture sont les trois couples de formes orographiques de la chaîne Atlanto-Apennine. Ajoutons que dans l’Atlas Saharien, la multiplicité des chaînons autonomes imprime souvent au relief un grand fractionnement. Inversement, il est des territoires où les chaînons se pressent et se soudent. On est alors en face de véritables massifs comme autour de Figuig et dans l’Aurès.
Dans le Haut-Tell de Tunisie, la simplicité des plis est constante malgré qu’elle s’allie parfois à des complications de détail dont l’interprétation n’est pas toujours aisée. Ces complications ne se vérifient guère d’ailleurs que là où perce le trias. Grâce à sa nature plastique, ce dernier, associé à des roches éruptives, a fusé vers la surface en compagnie de vapeurs métallifères. Sur de rares points seulement (Djebel-Debadib, Djebel-Lorbeus, Djebel-Zebissa), ses couches quelque peu stratifiées accusent une voûte. Ailleurs, aucun ordre ne se révèle. En outre, le trias, immanquablement limité par des failles au moins sur un côté, n’apparaît pas toujours à sa place géologique régulière. Parfois, il pointe entre le crétacé inférieur ou moyen et le sénonien et il lui arrive de se déverser plus ou moins sur les terrains entre lesquels il a surgi. Ph. Thomas considérait jadis qu’il n’y avait là autre chose que des terrains d’origine diverse ayant subi une même transformation sous des actions geysériennes[92], tandis que plus récemment, Termier croit à un charriage grâce auquel une nappe de trias supportant le sénonien serait venue se coller sur une série stratigraphique comprenant le début et le milieu du crétacé[93], Théorie qu’a combattue par avance Pervinquière[94] auquel on doit d’avoir, le premier, reconnu le trias en Tunisie.
Un coup d’œil sur une carte ordinaire de la Tunisie du Nord convainct dès l’abord que le relief est soumis à une orientation dominante Sud-Ouest-Nord-Est que proclament avec clarté l’allure du Golfe de Tunis, de la Medjerda, de l’Oued-Mellègue, de l’Oued-Miliane, sans parler des chaînes de Zeugitane et de Byzacène. De même, sur la carte géologique, le bariolage des teintes accuse le mouvement Sud-Ouest-Nord-Est dont sont affectés des synclinaux comme le Massouge ou le Roba-Ouled-Yahia, des plaines comme celles du Krib ou du Kef ou des chaînons dans le genre des Lorbeus, Bou-Kahil, Ech-Chehid, etc., tendus au travers du Tell à la façon de flèches indicatrices. Ainsi, non seulement l’Atlas tunisien pris en masse s’avance vers la mer, du Sud-Ouest au Nord-Est, mais encore dans le Tell ses éléments de marque obéissent nettement à la même direction (voir la carte orotectonique schématique ci-jointe).
Les plis sont multiples. Faute d’intensité, l’effort orogénique s’est dispersé en une quantité de petites rides au lieu de créer quelques puissantes unités couvrant à elles seules des lieues carrées de terrain. Une coupe menée dans le Haut-Tell et tranchant les plis sur la ligne de largeur maxima de cette région, de Ghardimaou à El-Gueriat, sectionnerait sur 120 kilomètres dix à douze chaînons, ce qui, mathématiquement, ferait une moyenne de un chaînon tous les 10 ou 12 kilomètres, et c’est, en effet, sensiblement cette proportion que l’on constate partout.
Carte 3. — Carte orotectonique schématique du Haut Tell d’après le carton de Pervinquière (op. cit., p. 336) complété pour la zone nord 1 Cuvettes de Gafour et Tajmout. 2 Roba Ouled Yahia. 3 Hamadat de la Kessera. 4 Berberou-El Ala. 5 Zelfane. 6 Char-El Oubajer. 7 Plateau Ouartane. 8 Synclinal d’Ellès-Massouge. 9 Kalaat Senane-Haodh et Guessaa des Beni Rezg. 10 Goraa. 11 Ferchane. 12 Djeradou. 13 Plateau de Chetlou.

Si ces chaînons étaient continus, le Haut-Tell serait un immense égouttoir à rainures parallèles privées d’intercommunications. Mais les parois des sillons, loin d’être tectoniquement étanches, offrent des abaissements ou des interruptions répétées qui coïncident à l’occasion avec des failles ou des décrochements. Voici, par exemple, la chaîne de Byzacène. Elle est séparée en deux moitiés par la faille de l’Oued-El-Hathob qui scinde le Chambi du Semama ; quant à ce dernier, il s’enfonce à l’Est sous des alluvions, et en admettant qu’il se raccorde tectoniquement au Djebel-Djeldjel, comme le pense Pervinquière, il n’y en a pas moins d’une montagne à l’autre un hiatus de 30 kilomètres de plaine. Ce Djebel-Semama, qui se perd ainsi brusquement, est remplacé dans la chaîne par le Djebel-Tiouacha qui vient le relayer tout en restant un peu en retrait, comme dans un théâtre le décor d’arrière plan se substitue au décor de devant en ménageant un intervalle pour l’entrée et la sortie des acteurs. A son tour, le Djebel-Tiouacha finit sans postérité sur la plaine de Sbiba, à 20 kilomètres encore du Djebel-Djeldjel. La chaîne de Byzacène comporte donc deux ruptures sérieuses et elle meurt sans s’être soudée ou rattachée effectivement à aucune autre chaîne. Des accidents de cette espèce affectent sans exception tous les ridements du Haut-Tell. Si donc le géologue arrive à suivre les anticlinaux dans leurs avatars, le géographe hésite à qualifier de chaînes ces ensembles à mailles plus ou moins desserrées et déjetées. En définitive, plutôt qu’à de vraies chaînes on n’a affaire ici qu’à des chapelets irréguliers de chaînons et seuls semblent mériter dans une certaine mesure le nom de chaîne les alignements des chaînes de Zeugitane et de Byzacène. Pareillement, les synclinaux ne s’évasent pas sur des lieues de longueur. Eux aussi sont fractionnés en morceaux, soit que leur fond se relève par endroits en bloc, soit que des masses montueuses se campent en travers. Un des synclinaux les plus nets, celui d’Ellès-Massouge, détache à l’Est, sur la rive droite de l’Oued-Siliana, les cuvettes du Gafour et du Tajmout, mais ces vasques sont rendues en quelque sorte autonomes par des boursouflures du sol intercalaires. Un phénomène analogue s’observe à propos des autres synclinaux qui sont ainsi moins des sillons complets que des séries d’auges indépendantes.
L’orientation vers Tunis, si elle est prédominante, n’est pas exclusive. Pervinquière a expliqué comment les plis de direction Sud-Ouest-Nord-Est sont croisés par des plis projetés Sud-Nord ou même Sud-Est-Nord-Ouest, comme c’est le cas sur le rebord oriental du plateau Ouartane. Ainsi se vérifient des alignements obliques aux précédents, tel celui qui est piqueté par l’Harraba, le Slata, le Bel-Hannech et le noyau du Mrhila. Cette énumération montre immédiatement que les rides du second système n’ont pas plus de continuité que les plis du premier. Par leur intrusion, elles contribuent à accentuer le fractionnement du relief. Ce sont elles qui sectionnent le synclinal d’Ellès-Massouge et c’est grâce à elles qu’entre les plis de la région de Thala et ceux du massif de Mactar, il est presque impossible de retrouver le lien tectonique. D’un autre côté, ce second système se manifeste souvent par des dislocations. La faille de l’Oued-El-Hathob, entre le Semama et le Chambi, lui est due, et ce seul événement dénonce quelle a été son action dans l’émiettement orographique du pays. La valeur de cette intervention se mesure entre autres par la création des trois grandes plaines parallèles du Djouf-Rohia, de Bermajna et de Tébessa. Echelonnées à quelques lieues les unes des autres, entre le massif de Mactar et la région algérienne de la Miskiana, elles s’alignent Nord-Sud et vantent dans ce sens un développement d’une quarantaine de kilomètres. Brèches réelles dans le relief du Haut-Tell, elles ouvrent l’accès de Sbiba, de Thala et de Tébessa aux personnes et aux marchandises du Nord. La première a une importance particulière puisqu’elle se poursuit jusqu’à Sbeitla en se glissant entre les chaînes de Zeugitane et de Byzacène qu’elle désunit et elle apparaît très justement à Pervinquière comme un des traits les plus remarquables de la Tunisie Centrale[95]. Dans leur portion méridionale, la seconde et la troisième se joignent à des dépressions orientées vers l’Est, ce qui leur imprime la forme d’une botte. Ce mélange des deux directions est plus fréquent dans le Sud-Ouest du Haut-Tell que dans la Friguia propre où les plis du second système sont en minorité.
Là où les deux systèmes coïncident, on les voit tantôt accolés l’un à l’autre comme le Skarna et le reste du massif de Mactar, tantôt se touchant perpendiculairement en L (chaînon du Djebel-Oum-Delel par rapport à l’alignement du Ras-Sidi-Ali-Ben-Oum-Ez-Zine) ou en T (Roba-Siliana et anticlinal bordier du Roba-Ouled-Yahia) et tantôt se croisant à angle presque droit, ce qui donne ces dômes sans direction propre si répandus dans le Haut-Tell, surtout dans la région du moyen Mellègue. Comme conséquence, des cuvettes quasi circulaires se sont dessinées dont les plaines de Zouarine et du Sers sont le type. Dômes et cuvettes ont été décrits par Haug en des termes qui nous dispensent de plus amples explications : « Les dômes, dit cet auteur, sont des surélévations anticlinales dans lesquelles les couches plongent d’un point central vers la périphérie et qui font affleurer les couches les plus anciennes de la région ; les cuvettes sont, par contre, des dépressions synclinales dans lesquelles les couches plongent de toutes parts de la périphérie vers un point central et qui contiennent des témoins épargnés par l’érosion atmosphérique des couches les plus récentes de la région[96]. »
Ainsi, parmi les anticlinaux et les synclinaux allongés du Sud-Ouest au Nord-Est s’intercalent des plis et des vallées de fracture presque exactement transverses, tandis que, çà et là, s’arrondissent des dômes et des cuvettes qui résultent de la combinaison des deux ondes tectoniques opposées et où cette action de forces contraires s’est résolue en une absence d’orientation apparente. Si la majorité des chenilles orographiques tend vers Tunis, beaucoup se précipitent donc en travers des pas de leurs congénères, tandis que quelques-unes dorment enroulées en boule sans se soucier de l’allure générale.
Ce sectionnement tectonique qui, dès à présent, nous frappe comme un trait fondamental, a été plutôt accru que diminué par l’érosion. Si le travail des eaux courantes a dans une certaine mesure atténué les contrastes du relief en aplanissant les montagnes et en comblant les dépressions, il a souvent aussi contribué au morcellement. La voûte du Skarna a été excavée en une gigantesque combe où coule l’Oued-Massenna, entre des crêtes calcaires. De simples abaissements de plis, des incurvations synclinales à peine esquissées ont été accentuées entre le Djebel-Lorbeus et le dôme de Zanfour, entre celui-ci et la Hamadat des Ouled-Ayar, etc. C’est à l’érosion aussi qu’est due la division des anciennes surfaces nummulitiques en tables isolées. Des plis ont été entamés par des cluses : dans la portion méridionale de la chaîne de Zeugitane, les cols qui permettent le passage sont l’œuvre des oueds (Foum-Zelga entre le Djebel-Serdj et le massif de Mactar, col de la Drija dans le Bargou).
Mélange de deux directions se coupant orthogonalement avec prédominance de la direction Sud-Ouest-Nord-Est, présence de dômes et de cuvettes, discontinuité, petitesse, absence d’épaisseur des chaînons et des vals, voilà les caractères fondamentaux de l’architecture du Haut-Tell. Les chaînons divergent ou convergent, s’écartent ou se réunissent et les vals intermédiaires s’élargissent ou se resserrent en conséquence. La contrée est en somme composée d’alvéoles de dimension moyenne et sensiblement égale. Un damier dont les cases plutôt arrondies ou oblongues que carrées s’étageraient côte à côte à des hauteurs variables en donnerait une idée assez juste.
Par là, le Haut-Tell se distingue à la fois de la Steppe et du Tell Septentrional, car dans l’une l’espacement plus considérable des chaînons provoque la naissance d’un réseau de plaines béantes les unes sur les autres, tandis qu’au Nord de Souk-El-Arba et de Béja et à l’Ouest de Mateur et de Bizerte, les chaînons plus pressés tendent à supprimer les plaines intercalaires. Quant au Tell Inférieur, lui aussi se disloque en compartiments nombreux : seulement ceux-ci ne diffèrent guère d’altitude et communiquent entre eux d’autant plus facilement qu’ils sont plus éloignés du Haut-Tell. Dans ce dernier, au contraire, si le passage d’une alvéole à l’alvéole voisine peut toujours avoir lieu, il n’est pas sans exiger souvent quelque peine.
Pas mal de cases correspondent l’une à des étendues sénoniennes, la seconde à des terres d’éocène moyen, une troisième à des surfaces gréseuses, etc. Ces petites régions homogènes que déterminent la géologie et le relief contrastent entre elles et les aspects et les capacités du sol changent fréquemment sur de faibles trajets, surtout quand on prend en écharpe les ridements principaux.
Ces alvéoles, assez bien délimitées et de médiocre grandeur, filles de la tectonique et de l’érosion, sont qui une plaine, qui un plateau, qui une montagne, sans qu’aucune de ces trois formes orographiques l’emporte manifestement sur les autres pour l’ensemble du Haut-Tell. Certains dômes et certains anticlinaux naturellement très prononcés ou que des failles énormes ont taillés, s’érigent en montagnes véritables (Djebel-Slata, Djebel-Serdj, etc.). Les bombements moins accentués ou ceux qui ont été abrasés par le travail des eaux se résolvent en plateaux (sommet du Berbérou), ainsi que quelques synclinaux (plateau de Mactar). Enfin, les plaines sont logées dans les cuvettes ou les vallées assez inférieures pour avoir été remblayées par des alluvions. La montagne est une masse haute et découpée, le plateau est presque aussi hardi, mais son toit est plat, la plaine est unie et relativement basse. Les trois éléments en question se partageant presque également le pays, les surfaces élevées et les surfaces planes prédominent sans conteste sur les surfaces basses ou les surfaces accidentées. Et cela explique sans le justifier le terme erroné de Hauts Plateaux dans lequel se marient, en une alliance équivoque, les deux idées essentielles suscitées par l’analyse orographique de la région. Mais s’il est exact que les étendues élevées et les étendues plates soient en majorité, la forme plateau couvre en somme moins de kilomètres carrés que les deux autres. Elle ne saurait donc prétendre à elle seule caractériser la contrée.
2o Le relief du Haut Tell
Ce qui distingue vraiment notre région, c’est d’être une portion de Tell, et en outre une portion montueuse. Certes, il y a beaucoup d’étendues planes, plaines ou plateaux, mais souvent elles sont étagées à des paliers brusquement différents. L’altitude contrecarre donc l’horizontalité, et c’est bien elle le facteur principal à envisager, car c’est elle qui vaut à cette région son climat et ses productions. Grâce à sa proximité de la Méditerranée Occidentale, dont le vent du Nord-Ouest lui apporte directement l’humidité, le Tell Septentrional peut ne pas être très haut. Au contraire, si notre région n’avait pas l’altitude qu’elle possède, elle cesserait d’appartenir tout entière au Tell et deviendrait partiellement de la Steppe, comme on peut s’en convaincre par ce qui arrive à la zone déprimée de la non-Friguia.
Le Haut-Tell, avons-nous dit précédemment, est à la fois la fraction la plus élevée du Tell et de la Tunisie tout entière. Si, en effet, on divise en deux la Régence par une ligne droite Bizerte-El-Hamma, on laisse à l’Est des territoires qui n’ont pas en moyenne plus de 100 mètres d’altitude, tandis qu’à l’Ouest, vers l’Algérie, se pressent les montagnes. Dans ce secteur, le Tell Septentrional n’a, au-dessus de 1.000 mètres, que quelques sommets (Djebel-Oum-Ed-Diss 1.153m ; Djebel-Rhorra 1.202m ; Djebel-Bir 1.014m) et, dès qu’on quitte la Kroumirie pour s’avancer vers Bizerte, le relief décroît vite à 700m pour n’avoir plus que 500m dans la Mogodie. Tout au Sud, la Steppe de l’Ouest est peut-être en moyenne presque aussi élevée que le Haut-Tell. Mais si elle renferme des montagnes remarquables (Djebel-Serraguia 1.290m ; Djebel-Selloum 1.373m ; Djebel-Mrhila 1.374m, etc.), si elle offre aussi des plateaux étalés à 7 ou 800 mètres comme le pays des Ouled-Sidi-Tlil, elle ne vante pas des massifs aussi considérables et des blocs aussi élevés que le massif de Mactar, les monts de Thala ou le plateau d’Aïn-Bou-Driès et de Bou-Chebka.
L’altitude moyenne du Haut-Tell a été, dans notre introduction, évaluée à 700 mètres environ[97], ce qui est la hauteur moyenne que l’on s’accorde à reconnaître à l’Algérie. Au point de vue hypsométrique, la colonie voisine a donc vraiment sa prolongation dans l’Ouest de la Régence. Cette altitude moyenne est également en Italie celle des Abbruzzes, région qui par une curieuse coïncidence couvre à peu près autant de kilomètres carrés que le Haut-Tell tunisien (12 à 13.000) et dont la ville principale, Aquila, située à 720 mètres, dans une forte position naturelle, a son équivalent ici dans la ville du Kef, le plus gros centre du Haut-Tell, bâti à 700 mètres. Ce chiffre de 700 mètres n’est guère atteint par les plaines alluvionnaires qui en majorité oscillent entre 300 et 600 mètres, mais il est plus que dépassé par les grandes zones montagneuses. Le Haut-Tell est donc bien, au premier chef, un pays montueux comme il sied à une portion de la chaîne atlanto-apennine, et ce caractère explique pourquoi on rencontre dans ce coin de Berbérie un certain nombre de phénomènes habituels aux régions plissées montagneuses de l’Europe.
Au Nord, le relief, élevé de 800 à 1.100 mètres dans l’angle Nord-Ouest du massif Ouargha, tombe à une moyenne de 600 mètres avec les monts du Kef, malgré le Dyr (1.084m) et de 550 mètres dans la région de Téboursouk, malgré le Goraa (963m). Puis vient une zone centrale déprimée où se dressent quelques pics comme le Slata (1.103m). Ici, l’altitude moyenne est de 500 mètres à l’Ouest de l’Oued-Tessa pour s’abaisser à l’Est jusqu’à 300 mètres vers Aïn-Tounga. Au midi de cette zone, le sol se relève jusqu’à dépasser de beaucoup la bande du Nord. La partie tellienne du pays des Fréchich et des Majeur se tient en moyenne à 1.100 mètres et, plus à l’Est, le massif de Mactar, assez bien représenté par le village de ce nom construit à la cote 924, ne lui est pas inférieur de beaucoup. On a dans ces parages un ensemble égal au sixième du Haut-Tell avec une altitude de 1.000 mètres ou davantage (voir la carte hypsométrique ci-jointe).
Ainsi, d’une part, le relief va s’atténuant progressivement d’Ouest en Est, ce qui est un caractère général en Tunisie et, d’autre part, en ce qui concerne le Haut-Tell, il augmente du Nord au Sud avec, au centre, une chute locale. Le ressaut méridional est heureusement plus prononcé que l’autre, de sorte qu’en l’atteignant, le vent pluvieux de Nord-Ouest y retrouve des conditions de condensation satisfaisantes. Ce n’est donc pas par un pur hasard que la limite Sud et Sud-Est du Tell coïncide avec la dorsale tunisienne qui est la ligne d’altitude maximum du pays. Au delà, en effet, le relief fléchit et du même coup le Tell cède la place à la Steppe. Pour posséder des étendues telliennes de Fériana à Sidi-Aïch, il aurait fallu chez les Ouled-Ouezzez des altitudes atteignant au moins 1.400m.
Carte hypsométrique du Haut Tell Carte 4

Voici quelle est, dans les trois bandes orographiques du Haut-Tell, l’élévation des principales montagnes, plateaux ou plaines :
Montagnes Plateaux ou hautes vallées cultivées (sraouate) Plaines alluviales
Zone Septentrionale
Ras-el-Djebel 1.102m. Dyr-du-Kef 1.084-800m. Oued-ben-Cherifa 450-350m.
Djebel-Guiboub 1.099 Goraa et sraouate de Téboursouk 963-400 Plaine de Nebeur 300
Djebel-Dollïa 1.059 Djeradou 900-800 Biadha 250-200
Djebel-Mella 1.026 Ferchane 750-575 El-Mor 300
Zone plus basse du Centre
Djebel-Slata 1.103m. Pas de sraouate Zouarine 700-550m.
Djebel-Harraba 1.095 Sers 600-500
Djebel-Lejbel 1.015 Plaine du Kef 550-480
Kef-Berda (Haodh) 955 El-Ogla des Charen 475
Guern-el-Lefaia 951 Felta des Ouled-bou-Rhanem 500-425
Djebel-Maïza 887 Krib 425
Djebel-Mzarrigue 814 Rhorfa 375
Djebel-Kebouch 811 Khalled et Khalakh 320
Zone Méridionale
Djebel-Chambi 1.544m. Hamadat de la Kessera 1.174-1.050m. El-Afrane 900-800m.
Djebel-Bireno 1.419 Char 1.100 Foussana 800-700
Djebel-Ajered 1.385 Sri-d’Haïdra 1.050-850 Djouf des Louata 800-750
Djebel-Tiouacha 1.363 Plateau de Mactar 1.050-800 Rohia 675-600
Djebel-Serdj 1.357 Sra-Ouartane 1.000-800 Bermajna 750-550
Djebel-Semama 1.356 Djouas des Majeur 950 Sidi-Naoui 600-525
Djebel-el-Aouinat 1.354 Tebaga 900 Siliana 500-400
Djebel-Sif 1.352 Massouge 800-500 »
Ce tableau met en lumière la concentration des hauts sommets dans la bande méridionale, ainsi que la réunion des principales plaines dans la zone centrale qui manque en revanche de plateaux ou de hautes vallées cultivées. Si l’on considère que dans chaque zone ce sont les montagnes dominantes qui ont été choisies et sous leur cote maximum, on verra que maint plateau et aussi mainte plaine sont supérieurs à telle ou telle montagne. La plaine de Zouarine, par exemple, est plus élevée dans son ensemble que le Djebel-Bou-Kahil (520 à 738m), le Djebel-El-Bidi (567m) ou le Djebel-El-Akhouate (606m) et que toutes les régions montagneuses qui vont de Téboursouk à Testour ou du Roba-Ouled-Yahia à la basse Siliana. L’altitude brute ne doit donc être envisagée que de concert avec l’altitude relative. Pour les plaines en particulier, leur hauteur propre au-dessus du niveau de la mer a moins de conséquence que leur altitude par rapport aux reliefs environnants. La situation agricole d’une plaine de 500 mètres, enclose par des reliefs de 700 mètres, peut se trouver moins bonne que celle d’une plaine de 300 mètres entourée de montagnes de 900 à 1.000 mètres, car la seconde recevra en définitive d’une façon indirecte davantage d’eau que la première. La même réflexion s’applique aux plateaux pour lesquels il y a lieu de songer en outre aux différences de composition du sol. Si l’élévation absolue joue un rôle, il faut aussi compter avec la latitude, avec la hauteur des régions voisines, avec la nature de la terre, avec l’exposition. Le vocable haut ou haute n’est donc pas toujours aussi expressif qu’on serait tenté de le penser.
Le terme de Haut-Tell se justifie, puisque, si ce pays n’était pas haut, il ne serait pas du Tell. Mais, au sein même du Haut-Tell, le qualificatif de « haut » perd de sa valeur. Ce n’est pas le plus ou moins d’élévation qui différencie une plaine, comme celle du Krib, d’une plaine comme celle de Bermajna, et entre deux plaines, la plus basse n’est pas toujours la moins favorisée. Il n’en est pas autrement pour les plateaux. Nous ne parlerons donc pas de haute plaine, pas plus d’ailleurs que de haut plateau. Car il existe, à des altitudes pareilles, des plateaux rocheux et broussailleux couverts de forêts, des plateaux où les céréales réussissent et d’autres où elles sont d’un rendement précaire. Plutôt qu’une abstraite notion hypsométrique, c’est tout cela qui mérite vraiment d’être noté au point de vue des rapports de l’homme avec le sol. La division purement orographique en montagnes, plateaux et plaines ne saurait donc pas être maintenue telle quelle comme base d’une explication de la nature du pays. La plaine seule correspond à quelque chose de bien défini. Quant aux montagnes ou aux plateaux, il convient de les fusionner en un bloc où nous distinguerons le djebel, qui est plus proprement la montagne inculte et plus ou moins couverte de boisements, et le sra, c’est-à-dire la vallée ou le plateau propices aux céréales.
Djebel, sra et plaine ont été déjà pour nous l’occasion de quelques développements, mais il est maintenant opportun d’accentuer les linéaments esquissés. (Voir carte hors texte.)
III
LES TYPES DE RÉGIONS NATURELLES
1o Le Djebel et la Forêt
Si nous groupons ses caractères généraux, le djebel nous apparaît essentiellement comme une masse rocheuse, génératrice de sources et refuge préféré des plantes spontanées et des bêtes sauvages. Les espèces cultivées, les animaux domestiques et les hommes ne s’y rencontrent que localement et temporairement. Le djebel est par excellence le domaine de la forêt, de la brousse et de la broussaille, formations que les indigènes confondent sous le vocable de rhaba. La forêt est à peu près localisée en montagne, si bien qu’en quelques cantons le nom de la montagne est un nom de forêt. Rhaba-mta-El-Kessera (forêt de la Kessera), telle est l’appellation de toutes les croupes ou plateaux boisés qui vont de l’Oued-Ousafa à la chaîne d’El-Gueriat. Le mot djebel s’emploie lorsque les habitants veulent exprimer le caractère rocheux ou élevé de la montagne ; quand leur pensée s’arrête plutôt sur les formations végétales ligneuses qui la vêtissent, c’est au terme de rhaba qu’ils ont recours. Les espaces forestiers sont donc peu répandus dans la zone centrale, en majorité occupée par des plaines, tandis qu’ils sont fort développés sur les deux bandes montagneuses du Nord et du Sud.
Pourtant, sur les montagnes élevées, la forêt n’arrive pas d’habitude jusqu’à la cîme. La forêt de la Kessera ne submerge pas la Hamadat du même nom, les pins d’Alep des Ouled-Ayar-Dahara respectent les kalaats, et il en est de même en bien d’autres endroits, par exemple à la Kalaat-Frarha des Majeur (voir planche G), au Serdj, etc. Sur les crêtes flagellées par le vent ou trop dévastées par l’incendie, on ne trouve que des genévriers ou des chênes-verts buissonnants réfugiés dans les anfractuosités des falaises terminales. Dans la zone lisse sous-jacente que gazonne une herbe courte et savoureuse, les arbres ne peuvent guère non plus se maintenir. Ce n’est qu’au-dessous de ces petites alpes en miniature, sur un sol plus tourmenté, moins battu du vent et où la régénération par semis naturel est plus aisée que commence la forêt, d’abord composée de chênes-verts et de pins d’Alep associés, puis de pins d’Alep presque seuls à mesure que les pentes s’abaissent.
Dans toute la partie supérieure de la montagne, y compris la zone des chênes-verts, végètent quelques plantes qui disparaissent dès que le relief fléchit. Ce sont des variétés de colchique, fumeterre, silène, brassica, echium, géranium, valérianelle, scabieuse, chardon, ainsi que certaines plantes alpines comme le seseli nanum, l’onopordon acaule, etc.[98]. Le buplèvre épineux est commun depuis le Bargou jusqu’au Mrhila. La festuca ovina se voit sur tous les massifs principaux, à la Kalaat-Senane comme au Djebel-Tiouacha et au Chaquetma. En Algérie, au-dessus du domaine du chêne-vert, les botanistes ont reconnu une zone haute (1.600m et davantage), caractérisée par le cèdre auquel se joignent le houx, le sapin de Numidie, l’if, etc. Cette zone a été déterminée dans le massif de Blida, dans le Djurdjura, les Babors et aussi dans le Tell méridional, non loin de la Steppe, autour de Teniet-el-Haad et dans l’Aurès[99]. Elle manque absolument en Tunisie où le principal sommet, le Chambi, ne dépasse pas 1.544m. C’est par erreur que Bruce a signalé au Sud et à l’Est d’Haïdra des peuplements de cèdres[100], essence qui, en tout cas, est complètement absente aujourd’hui du Haut-Tell de Tunisie.
Les vallées ne sont pas assez prononcées pour créer des contrastes végétaux entre leurs deux versants[101]. Une différence se révèle souvent, au contraire, entre les pentes opposées d’un massif ou d’une montagne. Les flancs Sud et Sud-Est qui souffrent les assauts du sirocco ou qui regardent vers la Steppe se distinguent plus d’une fois des flancs Nord-Ouest et Nord rafraîchis par les vents septentrionaux et tournés vers la Friguia. Au Serdj, le versant du Marouf est plus dénudé et piqué d’alfa, tandis que celui de la plaine de Sidi-Naoui compte davantage de boisements et de diss. Près de la douane d’El-Oubira, le Djebel-Oust a beaucoup de pins sur ses croupes septentrionales alors qu’il n’en accueille presque pas sur ses pentes méridionales. Au Djebel-Frarha, le versant Nord est occupé par une forêt dont le sous-bois de genêts et de diss rappelle les forêts de la Friguia, tandis que sur le versant Sud, c’est l’alfa qui règne sous le couvert des pins.
2o Le Sra
A côté des hautes surfaces rocheuses, incultes et quasi désertes, se campent les hautes surfaces terreuses, cultivées et habitées, en face ou au milieu des djebels se présentent les sraouate. Le Sra, c’est, on s’en souvient, une étendue de terrain tell assez vaste, logée à une altitude plus ou moins considérable. Quelques-uns portent leur nom spécifique, soit seul, soit suivi d’un nom de tribu (Sra-Ouartane, Sra-Ouargha). Celui en amont d’Haïdra est simplement le Sri[102]. Parmi les sraouate s’inscrivent les robas (Roba-Ouled-Yahia, Roba-Siliana), dont le nom exprime une des qualités du Sra, car, roba signifie « région verte, région de pâturages » et dérive de la même racine que le mot rbia (printemps) qui a son équivalent le plus exact dans le vocable « prairial ». Certains sraouate correspondent à des vallées un peu larges comme les oueds Gotnia et Faouar, de la région de Téboursouk, ou bien des djouf (ventre, dépression, petite cuvette) comme la vallée de l’Oued-El-Aoud du massif de Mactar, ou encore à des djoua (endroit profond, fourreau de sabre, vallée) comme les djouas Sidi-Salem et Sidi-Nasser du Sra-Ouartane ou les divers djouas échelonnés au Sud-Est du Char. D’autres sraouate sont au contraire sur des plateaux, comme la Hamadat des Ouled-Ayar ou la Hamadat de la Kessera sur laquelle un petit sra s’est juché juste au centre de l’esplanade calcaire. La hamadat n’est donc pas dans le Tell quelque chose d’aussi hostile à la végétation que dans le Sahara, et elle se réduit dans notre région au sens général du mot français « plateau » ; au Sud de Thala, les Hamad sont une suite de petits plateaux mi-couverts de broussailles et mi-occupés par des terres de sra.
Les sraouate, s’identifiant avec les hautes étendues de tell, offrent les qualités propres à celui-ci, associées à certains caractères de la montagne. En Friguia, ils coexistent avec des tells de plaines (Krib, etc.) dont l’altitude assez faible comporte un climat tout autre. Hors de la Friguia, en revanche, il n’y a plus de tell que grâce à l’élévation du sol, ce qui localise exclusivement ce genre de terrain dans les sraouate et c’est grâce à ces derniers que le Berbérou et les pays des Fréchich et des Majeur du Nord méritent d’être classés dans le Tell.
Observons que la cote nécessaire pour qu’il y ait sra n’est pas la même dans tout le Haut-Tell. Relativement insignifiant vers la Medjerda, le minimum indispensable va en augmentant à mesure qu’on s’avance vers le Sud. Autour de Téboursouk, les sraouate oscillent entre 400 et 600 mètres. Chez les Ouargha, cette altitude offre aussi des sraouate au Nord de l’Henchir-Guergour. A l’extrémité Est du Haut-Tell, le Roba-Ouled-Yahia s’allonge entre 350 et 650 mètres. Mais, plus au midi, pour aboutir à des sraouate, il faut atteindre des courbes de niveau supérieures. La cote la plus forte du Roba-Ouled-Yahia (650m) est celle de la conque du Ksour-Sidi-Abd-El-Melek qui est le plus bas des sraouate du massif de Mactar. Les autres sraouate attenants ont de 800 à 1.000 mètres. Hors de la Friguia, ces altitudes mêmes ne suffisent plus. Le bas Berbérou qui possède une composition géologique et une altitude identiques à celles des environs de Mactar n’est pas à ranger parmi les sraouate, et pour avoir un sra, il faut se hisser à 1.200 mètres sur le Haut-Berbérou. Pareille progression se vérifie plus à l’Ouest. Au Sud du massif Ouargha, le premier sra de la zone frontière n’a pas moins de 800 mètres (Kalaat-Senane et Sri-d’Haïdra). Par delà cette localité, le Tebaga est un sra de 900 mètres d’altitude, et plus au midi, les plaines d’El-Afrane et d’El-Haza (800 à 950m), bien qu’elles aient çà et là des étendues de terrain tell, ne comptent pas parmi les sraouate. Passé le Djebel-Sif, les sraouate sont des exceptions et demandent une altitude de plus de 1.000 mètres, quantum qui va d’ailleurs très vite en augmentant puisque ni le plateau de Bou-Driès (1.075m), ni celui de Bou-Chebka (1.150m) ne sont assez hauts pour mériter la qualification dont il s’agit. Que si l’on entre ensuite dans la Steppe on n’y découvre plus du tout de sraouate. Quelques sommets ayant 1.300 mètres ou davantage sont, il est vrai, à des altitudes convenables, mais manquent d’esplanades ou de vallons de terres arables comme il y en a au Mahmel des Nememcha[103]. Sur les chaînes de Byzacène ou de Fériana, il n’y a guère qu’une ou deux parcelles de tell : l’Henchir-Tella du Chambi (1.352m), quelques champs sur le Semama au plateau de Sidi-Zarrouk (1.275m) et la Tellet-el-Baaza du Mrhila (1.300m), petite alpe cultivée de temps en temps. Ainsi, du Nord au Sud, l’altitude nécessaire pour qu’il y ait sra va triplant, et, par bonds successifs, passe de 400 mètres sur les rives de la Medjerda, à plus de 1.200 mètres sur la lisière de la Steppe.
Plus on s’enfonce dans le Tell en tournant le dos à la Méditerranée Occidentale, plus, en effet, il faut que le relief soit élevé pour déterminer les précipitations indispensables à la constitution du terrain tell et, par conséquent, à celle des sraouate. A moins que l’année ne soit exceptionnellement mauvaise, le sra reçoit toujours assez d’eau pour assurer une récolte, sans quoi il mentirait à son nom. Loin d’avoir à craindre la sécheresse, ses terres argileuses redoutent plutôt la surabondance d’humidité.
Celle-ci alimente des prairies naturelles de trèfle, de minette et d’autres légumineuses. Alors que dans les plaines les herbes jaunissent dès le début des chaleurs, on admire encore en juillet sur les sraouate du Nord (Ouargha, Goraa, etc.) de beaux fourrages verts. Le nom de Dougga est, à cet égard, des plus typiques, puisqu’il n’est autre chose que le mot berbère thugga qui signifie « pâturage ». Un peu partout, le khorchef ou artichaut sauvage, indiscutable emblème des terres amies des céréales, étale ses feuilles découpées et piquantes d’où s’élance une grosse fleur violacée. Tandis qu’ailleurs, dans le Haut-Tell, le maïs ou les cucurbitacées ne prospèrent qu’en terrain irrigué, ces plantes viennent parfaitement bien dans les sraouate sans arrosages. L’abondance de fourrage incite à élever des bêtes à cornes qu’on y emploie d’ailleurs à tirer la charrue, tout comme en France. C’est, qu’en effet, ces terres sont dures à retourner. Un attelage y laboure une surface moindre qu’en plaine. Lors des froids et de la neige, les ovins doivent évacuer ces régions où la plupart d’entre eux périraient faute d’abris et de nourriture.
Terres froides, hautes et fertiles, peu sensibles au sirocco, propices à la fois à l’agriculture et à l’élevage du gros bétail, les sraouate figurent sans conteste parmi les meilleures portions du Haut-Tell. Ce sont aussi les plus saines et les plus agréables à habiter. La température hivernale qui s’y abaisse plus d’une fois au-dessous de zéro retrempe le corps. Les chaleurs de l’été y sont tempérées par le djebeli qui, en hiver, contribue à ôter l’excès d’humidité. Du flanc des rochers jaillissent en toute saison des sources pures et limpides et des eaux pérennes sillonnent par endroit le thalweg des vallées. Le seul inconvénient réside dans la difficulté des communications, car, une fois mouillées, les argiles du sol constituent un plancher gluant. De tout temps, les sraouate ont abrité une population agricole sédentaire vivant en partie sous des gourbis ou dans des maisons, et qui, sur beaucoup de points, a su atteindre à la petite propriété. Mieux soignés que dans les plaines et travaillés d’une manière plus constante, les champs des sraouate sont presque complètement purgés de jujubiers et, à surface égale, ont une valeur supérieure. Avec leurs qualités de toute espèce, les sraouate apparaissent donc comme devant attirer la colonisation française. Les principaux centres du Haut-Tell, Téboursouk, Dougga, Le Kef, Thala, Mactar sont installés sur des sraouate ou à leur contact et correspondent aux villes de plateau de l’Apennin Central, Aquila des Abruzzes, Montcassin, Arpinum, etc.
Comme le montre notre carte hors texte, les sraouate ne forment pas bloc, mais sont, comme les forêts, dispersés sur tout le Haut-Tell, excepté la zone plus basse du centre. C’est aux environs de Téboursouk et de Mactar qu’ils couvrent d’un seul tenant la plus grande superficie. Les sraouate de la région de Téboursouk comptent environ 23.000 hectares, les deux Robas réunis 18.000 hectares, les sraouate de l’Oued-Somaa (de Haïdra à l’Ouest du Kouif) 16.000 hectares, la dépression médiane du massif de Mactar 15.000 hectares, le Massouge 12.000 hectares, le Char, les Hamad et la ligne des Djouas, ensemble 10.000 hectares, El-Oubajer 6.000, le Ferchane 5.000, etc. Chez les Ouargha et les Fréchich, pas mal de sraouate de dimensions médiocres alternent avec des boisements de pins d’Alep. La plupart des sraouate ont des noms propres qui attestent et affirment leur individualité (Ferchane, les Rôbas, etc.).
Forêts et sraouate, malgré leur extension, ne correspondent pas pourtant à la totalité des terrains de relief accidenté. Collines et vallons, au lieu des deux catégories précédentes, accueillent de la petite broussaille et des parcelles cultivables, le tout très entremêlé et échappant par suite à la classification. C’est ce que nous avons marqué en quadrillé vert sur notre carte hors texte. Ces espaces sont utilisés surtout pour le pâturage. Néanmoins, dans quelques endroits, certaines tellas atteignent une extension assez notable, comme dans le Haut-Biadha et comme celles qui, sous le nom successif de Regba, Zbidine et Souar, occupent dans l’éocène moyen une bande au flanc Sud du Djouggar. Moins bons a priori que les sraouate, ces tells de colline ont cependant un rendement meilleur lorsque l’année est très humide et, par là, ils sont la transition naturelle avec la plaine, tant au point de vue cultural qu’au point de vue orographique.
3o La Plaine
Le sra est une unité agricole très nette qui donne lieu à une série de phénomènes identiques, si bien qu’il n’y a aucune différence essentielle entre les sraouate de Tunisie et d’Algérie ou, dans la Régence, entre les sraouate des Ouargha et des Majeur. Seule varie la couleur de la terre, noire quand elle provient des marnes sénoniennes, jaune quand elle est due à l’éocène moyen. Dans les plaines, au contraire, que de contrastes, soit d’une plaine à la voisine, soit entre les parties d’une même plaine. Le Krib est remblayé par du tell noir, la Rhorfa par du terrain hamri. Dans la plaine de Siliana, il y a, vers le Massouge, de belles étendues de tell jaune, tandis que vers le Srasif-el-Hajjem le sol est moins bon, etc. Le terrain est tantôt argileux, tantôt argilo-calcaire, tantôt sablonneux. La plaine n’a donc pas une physionomie agricole aussi précise que le sra, mais comme le sra elle a l’avantage d’introduire des terres de labour parmi les djebels incultes. Au point de vue des cultures, c’est surtout cette opposition qui fait l’individualité de la plaine, laquelle est d’ailleurs une unité orographique indéniable.
La plupart des plaines alluviales du Haut-Tell correspondent à des synclinaux ou à des cuvettes tectoniques. La plaine de Siliana, celles de Lorbeus, d’Abida sont des dépressions synclinales. Le Sud du Sers est une portion du synclinal d’Ellès-Massouge, tandis que le Nord s’évase en cuvette entre le dôme du Maïza et le magma de petits dômes du Djebel-bou-Sléah, etc. Lors de périodes de sécheresse, le comblement de ces dépressions s’est effectué au moyen de matériaux arrachés aux reliefs environnants par des oueds incapables de charrier bien loin ces débris. Plus tard, les rivières ayant repris une certaine activité se sont façonné à nouveau un lit dans leurs dépôts antérieurs. Tel paraît avoir été le processus de la formation des plaines actuelles du Haut-Tell. L’approfondissement des sections resserrées ou élargies des cours des fleuves a été simultané et, vraisemblablement, il n’y a jamais eu dans le Haut-Tell de lac Fucin comme dans les Abbruzzes, ou de lac de Joux comme dans le Jura.
Closes de toute part, sauf un ou deux points par où entrent ou s’échappent les rivières, quelques-unes de ces plaines sont de vraies dakhlats[104] comme la Dakhlat de Souk-el-Arba, au Nord ou la Dakhlet-el-Adjej, au Sud, mais aucune d’elles ne porte ce nom qui n’est appliqué dans le Haut-Tell qu’à de petites cuvettes anonymes. D’autres appellations le remplacent. Entre le plateau Ouartane et le massif de Mactar s’intercale le Djouf de Sidi-Ahmed-bel-Khadra. La plaine à l’Ouest de celle du Kef est dite El-Oglet-Charen ou tout simplement El-Ogla, c’est-à-dire « La Dépression », Rhorfa signifie « Creuse »[105]. Telle plaine allongée est plutôt un val qu’une cuvette. En Europe, le val tire son nom tantôt du fleuve qui le parcourt (Val Chiana), tantôt d’une ville (Valteline, du bourg de Tellio). En Tunisie, il n’a d’autre appellation que celle de son cours d’eau (Oued-Bir-ben-Cherifa, Oued-Khalled). Le nom de bled (territoire), fréquent dans la Steppe où il exprime l’unité des plaines enserrées entre des montagnes (Bled-Doghra, Bled-Maknassy), n’est pas usité dans le Haut-Tell non plus que celui de Fahs (plaine)[106]. Le terme général le plus commun est dans notre région celui de Bahira (petite mer) dont le synonyme berbère tajmout[107] désigne dans le Haut-Tell une jatte synclinale près du Gafour et la vaste plaine des Ouled-bou-Rhanem. Après la situation encaissée de ces plaines, c’est, en effet, leur platitude qui frappe le plus l’observateur. Parlant de la plaine du Kef, Puckler Muskau[108] écrit qu’elle est « unie comme un parquet » et qu’elle offre « pour des courses de chevaux, le plus bel emplacement qu’il ait jamais vu, sans même en excepter Newmarket ».
En face des djebels qui leur servent de repoussoir, les plaines possèdent donc une physionomie bien à elles. Aussi s’énorgueillissent-elles de noms propres dont nous avons déjà cité quelques-uns. Certaines plaines sont de dimensions minimes. Le Khalakh ne compte guère qu’un millier d’hectares, El-Afrane 2.700, la Rhorfa et la plaine du Krib ont à peu près 6.500 hectares chacune. La plaine du Kef arrive à une dizaine de mille comme le bassin de Sulmone dans les Abbruzzes. Moins restreint, le Sers a 17.000 hectares. Les plaines de Foussana, Zouarine et Bermajna ont respectivement 22.000, 25.000 et 28.000 hectares. La plaine de Siliana, avec son annexe de Sidi-Naoui, atteint des dimensions analogues. Enfin, l’alignement du Djouf-Rohia mesure environ 30.000 hectares. Nous voilà loin des surfaces considérables occupées par les plaines de la Steppe ou tout simplement par les plaines de la basse et de la moyenne Medjerda dont chacune couvre 75.000 hectares et qui évoquent les 84.000 hectares de la conque de l’ancien lac Fucin dans l’Apennin Central. Comme on le voit, le Haut-Tell, bien qu’il comprenne nombre de plaines, reste avant tout un pays de montagnes et une région fractionnée qui ne renferme pas plus d’immenses plaines que de très vastes sraouate ou d’énormes forêts.
La nature alluviale, l’encaissement et la platitude du sol des plaines déterminent une série de phénomènes qui accentuent davantage l’individualité de ce genre de compartiments. Sur ce terrain de transport on ne rencontre d’autres arbres que ceux très rares plantés de main d’homme. En fait d’arbustes, le jujubier, absent des sraouate et qui est le roi des plaines de la Steppe, montre çà et là ses buissons qui se propagent comme une lèpre. Mais, en général, rien ne rompt la nudité désolée de la plaine. Sur des kilomètres carrés, il n’y a aucun abri verdoyant où se reposer à l’ombre du soleil. Comme dans la Beauce, l’œil embrassant d’un seul regard toute la surface n’a point de repère à l’aide duquel apprécier les distances. Les habitations fixes ne relèvent guère la tonalité. Car, dans ce sol d’alluvions, la pierre à bâtir fait défaut, si bien que pour les constructions on emploie des cubes de tourbe, argile extraite sur place et séchée au soleil.
La situation déprimée de ces alvéoles a aussi ses conséquences : leur climat se distingue de celui des djebels ou sraouate, car il fait beaucoup plus chaud dans ces bas-fonds que sur les hauteurs voisines et il y pleut beaucoup moins. Aussi, les récoltes y sont-elles parfois menacées. Hors de la Friguia, il est des plaines qui sont des façons de Steppe. Par bonheur, les reliefs rendent souvent à la plaine une partie de l’humidité qu’ils ont accaparée ; ils agissent à son égard comme de gigantesques impluvia. En débouchant des montagnes encaissantes les rivières quittent leur gaîne rocheuse ou marneuse pour des terrains perméables où elles perdent leur lit. Leur eau s’infiltre et s’emmagasine dans le sous-sol où elle est atteinte par des puits, si nombreux parfois que certaines plaines comme le Sers et Zouarine jouissent de ressources hydriques supérieures à celles des sraouate voisins. Cependant, dans le bas de l’alvéole, un défilé agit comme un couloir d’appel. Près de celui-ci, la rivière se reconstitue et un émissaire unique draine ce qu’il peut de l’eau arrivée de toute la périphérie. Entre les deux tronçons, le centre de la plaine se trouve sans fossés d’écoulement : l’eau s’y conserve en marécages lorsque le plancher horizontal est argileux comme au tour de l’ancien marché du Sers. Lors des crues des oueds, une notable portion de la plaine est envahie par les eaux épanchées naturellement ou dirigées par l’homme. Les endroits ainsi abreuvés portent le nom de Chrabate, de la racine Charaba, qui signifie « boire ». Ils ne sont pas inférieurs en rendement au meilleur sra. La distinction entre chrabate et non chrabate est donc primordiale.
Dans l’Apennin Central, la population se presse dans les conques où abonde la terre arable sous un climat moins rude et avec des communications plus aisées que dans la montagne ou sur les plateaux. En Tunisie, au contraire, et notamment dans le Haut-Tell, les plaines ont été longtemps désertées, à cause de l’insécurité. Dans ces pays plats, sans abris naturels et où la distance même ne cache pas, le laboureur paisible était à la merci du premier djich de pillards. Aussi, est-ce à mi-côte que se sont groupées les demeures, entre la plaine et la montagne, auprès d’une source, de façon à disposer de terres de labour en plaine et à surveiller l’horizon, loin de la malaria et à proximité de la pierre à bâtir et du bois : Ellès, le Ksour, Sbiba, etc., sont des capitales de plaine construites sur le penchant d’une des montagnes de la bordure. Situation qui tend à se modifier depuis 1881.
Au point où nous en sommes, peut-être n’est-il pas superflu de mesurer la route parcourue. Après avoir dégagé les éléments essentiels de la géographie tunisienne, nous nous sommes efforcé de montrer quelle était l’individualité du Haut-Tell par rapport aux régions voisines, telliennes ou steppiques. Puis, nous avons entrepris l’analyse du Haut-Tell lui-même. Chemin faisant, une première notion générale a été acquise, à savoir la différence entre la Friguia proprement dite et ce qui est en dehors d’elle, notion d’autant plus intéressante qu’elle permet une division territoriale du Haut-Tell en deux moitiés presque égales. Mais, à d’autres égards, se manifeste une parfaite communauté de phénomènes. En Friguia comme en non Friguia, la nature du sol, les lignes directrices du relief et du climat, l’allure de la végétation sont les mêmes. Et déjà se sont imposées à notre attention la multiplicité et la diversité des petits pays, beaucoup plus grandes que dans le reste du Tell et surtout que dans la Steppe. Ces petits pays, il nous a paru possible de les ramener à quatre types principaux : la montagne, la forêt, le sra, la plaine. Cependant, ces unités réelles ne se juxtaposent ou ne s’opposent pas exactement en ce qui concerne tous les phénomènes physiques ou économiques. Par exemple, si à propos des cultures et des végétaux spontanés on peut camper le sra et la plaine en face du djebel et de la forêt, en ce qui se rapporte au climat, il faudra réunir sra, djebel et forêt pour les distinguer de la plaine. Aussi, ne prendrons-nous pas non plus telles quelles ces quatre individualités comme base de notre explication du Haut-Tell. Elles viendront seulement en leur lieu et place dans l’examen des problèmes successifs que nous aurons à résoudre.
En attendant que nous abordions cette nouvelle tâche, le portrait que nous avons esquissé d’elles contribue à mieux nous persuader de l’extrême complexité de la constitution du Haut-Tell et des contrastes brusques qui en dérivent. Sur ses 14.250 kilomètres carrés, 5.250 sont occupés par la forêt (36,8 %), 2.500 par les plaines alluviales (17,5 %), 1.200 par les sraouate (8,4 %). Les 5.300 kilomètres carrés restants (37,1 %) sont le domaine de djebels et de collines plus ou moins vêtus de basse brousse et piqués de champs. Mais loin que la montagne ou la plaine, la forêt ou le sra, les cultures ou les aires incultes aient chacune dans l’ensemble du pays leur périmètre distinct, tout est ici entremêlé. Si le plancher offre en gros une bande déprimée entre deux bandes surélevées, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de plaine au sein de la zone montagneuse ou de montagne au milieu de la zone plane. Des morceaux de djebel, de sra, de forêt et de plaine voisinent çà et là. Au grand nombre et à la diversité des terrains géologiques et des formes ou unités orographiques répond la variabilité à brève distance des facultés végétales ou agricoles. Chaque compartiment possède sa physionomie propre d’où résulte une parfaite antithèse avec le compartiment voisin. Case sénonienne avec forêt, case d’éocène moyen donnant un sra, case de plaine alluvionnaire où les céréales sont plus aléatoires, voilà, par exemple, la succession qu’on observe de la Kessera à la saline de Lorbeus et il en est ainsi un peu partout.
Ce pullulement d’alvéoles et la netteté de leur opposition a des conséquences capitales. Groupement des populations, fleuves, routes, climat, etc., sont plus ou moins profondément affectés par cette structure originale dont on verra l’effet se préciser au fur et à mesure que s’avancera notre étude. Présentons cependant dès maintenant une considération générale. Lors des années très pluvieuses, la récolte est médiocre sur les sraouate qui sont comme noyés et excellente en plaine et le contraire se vérifie quand l’année est plutôt sèche. Si la distribution des sraouate et des plaines avait lieu en deux bandes successives, alternativement une partie du Haut-Tell serait dans l’abondance et l’autre dans la misère. Heureusement, le fractionnement des unités agricoles permet à chaque tribu d’avoir chez elle à la fois des sraouate et des plaines. De même, la dispersion des forêts est pour les gens du Haut-Tell une circonstance favorable qui leur procure sur place le bois pour leur usage, et l’abri pour leurs troupeaux.
Aussi, malgré leur physionomie très accentuée, et justement à cause de l’uniformité de leurs facultés, les cases ne sont pas indépendantes les unes des autres. Chacune a besoin de ses voisines. Le sra a d’étroites relations avec la forêt, la plaine avec la montagne. On ne saurait vouloir isoler une cuvette du relief qui la cerne. Des liens rattachent donc les petites régions limitrophes, de sorte que la combinaison jamais identique de la proximité, du relief, des capacités culturales et des échanges économiques, façonne des individualités composites, amalgames de montagne, de forêt, de sra ou de plaine, qui vont nous permettre d’entreprendre une description géographique de la contrée. En montrant comment tous ces compartiments s’agencent entre eux, les pages qui vont suivre confirmeront d’ailleurs ce que nous savons déjà de la multiplicité et de la diversité des petits pays. Tout en présentant une vue détaillée du Haut-Tell, ce travail de recomposition éclairera définitivement cette variabilité à brève distance qui est un des caractères les plus originaux de la région et préparera l’étude du climat, de l’hydrologie ou de la végétation, étude durant laquelle plus d’une fois se dressera l’antithèse de la Friguia et de la non Friguia et la différence du djebel, du sra, de la forêt et de la plaine.