XXIII LUI
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… Si ça n’est pas malheureux de nous faire attendre deux heures dans la rue par un froid pareil ! et encore, si nous étions sûrs de ne pas attendre pour rien… Il y a pas mal de gens avant nous, et il n’y a que quarante lits.
Si c’est complet ici, nous aurons peut-être la ressource d’aller à l’asile de l’Armée du Salut, où ils ont davantage de places… Mais il sera probablement trop tard, et c’est loin ; je ne suis pas sûr que mes chaussures tiendront jusque là-bas… Rien que l’idée de passer une nuit sur un banc où on n’a même pas le droit de s’endormir… C’est dur, à l’âge de soixante ans, quand on n’a pas été habitué à ça…
Ah ! Vous non plus, monsieur ?… Vous aussi vous avez eu une situation ? Alors, vous me comprenez…
Oui, j’ai encore un peu de tabac… Tenez… Oh ! c’est curieux. Il me semble que je vous ai déjà rencontré… Pas dans ces milieux-là, bien entendu… Vous n’étiez pas autrefois employé dans une maison de commerce de la rue du Sentier ?… Non ?… Alors, c’est que je me trompe ; je vous demande bien pardon…
Si je n’ai pas dans ma poche un bout de pain ou de cervelas à vous passer ? Ça serait avec plaisir, mais vous savez comme la vie est dure… Patientez un peu ; nous aurons peut-être tout à l’heure chacun une assiettée de soupe chaude avant de nous coucher. Et je vous avoue que pour mon compte, ça tombera bien, parce que, depuis ce matin…
Plus je vous regarde, et plus je… Ah ! Vous aussi, vous avez l’idée que vous me connaissez…
Oui, je m’appelle Maurice Legrand… Ah ! Par exemple, monsieur Alexis Godard !
Alors… Alors, vous en êtes-là ? Vous en êtes-là ? Et… et Adèle ?… Oh ! Elle est morte ? Depuis huit ans… Oui, ça me fait quelque chose. C’est bête ; je vous demande pardon… Elle n’était pas une mauvaise femme. C’était une femme d’intérieur ; une femme sérieuse ; peut-être trop sérieuse. Je ne l’ai pas comprise. Vous non plus, probablement… Ça m’ennuie bien, qu’elle soit morte. Ça vaut peut-être mieux pour elle. Si nous étions morts, ça vaudrait certainement mieux pour nous… Bon Dieu, ce que je peux avoir froid aux pieds ! Avec ça, je m’enrhume facilement, et je suis capable d’attraper du mal.
Oh ! Ne poussez pas comme ça, derrière ! A quoi ça vous sert de pousser !
Ce qui est ennuyeux, monsieur, pour des hommes qui ont été élevés comme nous, c’est de tomber dans ce milieu où il y a des gens sans éducation.
Oui, Adèle… J’ai souvent repensé à elle… Oh ! Vous avez raison, monsieur, c’est ma faute si nous avons été séparés. Mais il y avait à ce moment-là des choses que vous n’auriez pas comprises et qu’il serait trop long de vous raconter…
Je n’ai pas eu de veine par la suite. J’ai connu des moments difficiles… Oh ! puisque nous parlons d’Adèle, figurez-vous qu’un jour, je me trouvais sans avoir à manger, sans avoir à coucher… Je peux bien vous avouer ça, à vous : vous savez que ça n’a rien de déshonorant. J’étais assis sur un banc, comme nous serons peut-être tous les deux tout à l’heure, avec la perspective du jour à attendre. Il faisait froid, peut-être un peu moins froid que ce soir, mais ça pinçait tout de même…
N’est-ce pas, quand on cause, ça fait un peu passer le temps. Voilà le quart qui sonne ; ils ne vont pas tarder à ouvrir la porte…
J’étais donc assis sur ce banc, quand mon regard est tombé sur ma main gauche, et j’ai vu mon alliance. L’alliance en or qui était là, depuis mon mariage avec Adèle ; depuis si longtemps que je n’y faisais même plus attention, parce que pour moi, elle était arrivée à faire partie de ma main.
Cette alliance, au poids de l’or, valait bien quarante francs, et je n’y avais pas encore pensé.
Si je vous disais le mal que j’ai eu à la vendre à un brocanteur, qui m’en a donné sept francs !
Pourtant j’étais tout de même mieux habillé que je ne suis aujourd’hui ; j’avais les mêmes habits, mais ils avaient plusieurs années de moins.
Et de quel droit, sous prétexte que nous sommes mal habillés, nous mettent-ils à la porte de tous les endroits publics où il fait chaud ? Dans les églises, je comprends encore… Mais à l’Hôtel des Ventes ! Est-ce qu’ils avaient le droit de me mettre à la porte de l’Hôtel des Ventes, moi qui ai payé des impôts pendant quarante ans et plus ?
J’étais allé à l’hôtel des Ventes parce qu’on avait annoncé la mise aux enchères d’un tableau de Clara Wood.
Vous ne vous intéressez pas à la peinture, monsieur ?
Ils m’ont mis à la porte parce qu’une poule bien habillée se plaignait de mon voisinage. Est-ce que je n’étais pas là à ma place aussi bien qu’elle, et même mieux ?
Et j’ai été obligé de sortir (qu’est-ce que vous auriez fait à ma place contre la force ?) au moment le plus intéressant des enchères, quand le tableau venait de dépasser quarante mille francs.
Vous avez l’air de vous demander ce que ça peut bien me faire qu’un tableau se vende 40.000 francs, pour ce que ça met dans ma poche.
Ça m’intéresse. Et je pourrais vous dire à ce sujet-là des choses que vous ne croiriez pas.
Je vais vous les dire tout de même. Comme je vous le faisais remarquer tout à l’heure, le temps passe plus vite quand on cause…
Ah ! On ouvre la porte…
De la place pour tout le monde !… Et nous nous plaignions de ne pas avoir de veine !…
Un lit… Une soupe chaude…
La vie est belle !…
FIN