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La chienne

VIII ELLE

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Quand je l’ai entendu mettre sa clef dans la serrure, je n’en menais pas large… Tu te rends compte, ma petite Yvonne… Je sais bien, je serais plus tranquille s’il n’avait pas de clef, mais c’est difficile de faire autrement. Et puis, d’habitude, il vient à des heures tellement régulières… C’est même étonnant, un artiste qui est si régulier. Il paraît qu’il a été dressé par sa femme…

Une veine que Dédé était habillé. Dédé n’est pas très gentil avec moi de ce moment… Il avait son chapeau sur la tête et il venait de se faire un cocktail. Il a installé un petit bar chez moi, pour les copains qui viennent le voir ; j’aime encore mieux ça que de l’attendre des heures pendant qu’il est au café. Mais quand Maurice doit venir, je range le petit bar, tu comprends ; alors, lui, il s’installe avec ses toiles et ses pinceaux.

Il s’agissait de savoir si il reconnaîtrait Dédé, depuis le soir qu’il l’a vu avenue Trudaine. C’était tout l’un ou tout l’autre.

J’ai dit :

— Maurice, je te présente mon petit frère Fernand.

Maurice l’a regardé ; ensuite il a regardé le verre de Dédé et le truc à faire les cocktails. J’ai vu tout de suite qu’il ne le reconnaissait pas… Quand il a bu et quand il n’a pas bu, Dédé, ça n’est pas le même homme.

Il a été très convenable. Il a dit à Maurice :

— Je vois que je vous dérange… Je m’en vais.

Maurice a été très bien aussi. Il l’a retenu par politesse. Et Dédé s’est mis à lui parler peinture… C’est drôle, Dédé ne connaît la peinture que pour avoir porté les tableaux de Maurice chez le marchand ; et il cause peinture beaucoup mieux que Maurice. Je te dis, c’est un garçon qui aurait réussi dans tout ce qu’il aurait voulu faire s’il avait eu des relations et des capitaux ; d’ailleurs, il ne s’en cache pas et il te le dira lui-même.

Moi, j’écoutais la conversation pour essayer de me mettre à la page. Tu comprends, Yvonne, je me trouve embarrassée quand je vais dans les vernissages et les expositions avec Wallstein ou Hector Langelarde, parce que je me demande toujours si je vais tenir le coup dans la conversation.

Le plus dur, dans ma carrière, ça n’est pas de coucher avec Hector Langelarde et Wallstein, Dédé m’a expliqué que ça faisait partie des obligations professionnelles et qu’une femme, pour être lancée dans la peinture, était obligée de coucher avec son marchand de tableaux et son critique d’art, comme une femme de lettres est obligée de coucher avec ses éditeurs et les directeurs de journaux, comme une actrice est obligée de coucher avec les auteurs, les directeurs de théâtre, et quelquefois même, le souffleur, pour que le souffleur ne la laisse pas en carafe… Tu te rends compte ?

C’est une question d’habitude, du moment que ça ne déplaît pas à Dédé… Et puis dans ces moments-là, Wallstein et Hector Langelarde ne causent pas peinture et je sais ce que j’ai à dire et à faire. Tandis que je ne sais pas quoi répondre quand ils m’amènent dans une exposition de peinture devant des gens du métier et que les gens du métier se mettent à me féliciter en me parlant d’art et de technique. Je m’en tire en faisant comme Maurice quand je lui parle de ses tableaux et qu’il remue la tête avec un sourire rêveur… Je crois que je m’en tire encore mieux quand ils m’amènent devant les autres tableaux des autres peintres… Il suffit de rester sans rien dire le temps de compter jusqu’à dix, en fermant les yeux pour mieux voir, et après ça de faire : « Oh ! Ça c’est bien… Ça c’est très bien… » en faisant un mouvement dans l’air, avec son pouce… j’ai très bien attrapé le mouvement. C’est comme ça que le président de la République s’en tire quand il inaugure un Salon ; et je suppose que le président de la République s’y connaît en peinture à peu près comme moi.

Je me suis tout de même trouvée embarrassée quand ce marchand de vins en gros, qui est plein aux as et qui est président du comité des fêtes de son quartier, m’a commandé son portrait, Wallstein a dit que c’était un coup de veine pour moi et que je ne pouvais pas refuser… J’ai demandé conseil à Dédé. J’avais l’idée de dire au type qu’il me prête sa photographie pour le dispenser de poser et que je lui ferais son portrait, ressemblance garantie d’après la photo ; je pensais que le vieux serait capable de faire le travail…

Dédé a été d’avis que ça ne se faisait pas et que ça inspirerait des soupçons. Il m’a dit :

— Tu ne sais pas ce que tu vas faire ? Tu demanderas au client une avance de 5.000 francs sur le portrait et tu t’arrangeras pour marcher avec lui… Oh ! Une fois, qu’est-ce que ça peut te faire ?… C’est tout ce qu’il demande… Essaie toujours, tu verras bien.

Le client m’a donné les 5.000 francs d’avance que j’ai rapportés à Dédé. Il me les a même donnés si facilement que Dédé m’a attrapée, parce que je ne lui avais pas demandé davantage, et pourtant c’était lui qui m’avait fixé le chiffre.

Le marchand de vins en gros m’a promenée toute une soirée dans les boîtes de Montmartre et de Montparnasse. Il me présentait aux maîtres d’hôtel et aux garçons en disant : « Vous savez, c’est Madame Clara Wood, la fameuse femme-peintre ». Il était ravi quand le maître d’hôtel faisait : « Ah ! Oui ! » par politesse, et il était vexé, tu aurais rigolé de le voir, quand le maître d’hôtel n’était pas assez bien stylé pour connaître la réputation de Clara Wood.

Nous avons fini la soirée ensemble dans l’hôtel le plus chic qu’il a pu trouver du côté de l’Étoile. Crois-tu qu’il a voulu qu’on s’inscrive ensemble sur le registre de l’hôtel, et ce qu’il était fier de voir son nom couché à côté du mien ?

Quand on a été au lit, il était gêné d’abord. Ça l’impressionnait de coucher avec une femme-peintre. J’ai été obligée de le mettre à l’aise pour que ça soit plus tôt fini et pour pouvoir dormir. Il m’a même dit : « C’est drôle… Vous n’êtes pas fière ». J’ai eu l’air de prendre ça pour un compliment.

Je l’ai encore revu deux ou trois fois… Il ne m’a plus reparlé de commencer son portrait… Dédé avait bien deviné ce qu’il voulait, dans le fond… Hein ? Crois-tu qu’il est intelligent ce gosse ? Tu te rends compte…

Ce qui est malheureux, c’est qu’il a besoin de tant d’argent… Je ne sais pas combien il a pu toucher de Wallstein pour les tableaux… Il les livre à mesure que Maurice les finit et Wallstein en demande toujours… Ça doit faire une grosse somme, sans compter les 5.000 francs du marchand de vins ?… Eh bien, ma petite, il n’a pas pu me donner 300 francs que je lui demandais de me prêter pour acheter l’étoffe que j’avais besoin pour me faire une robe… Et c’est lui qui veut que je sorte. Il m’a répondu : « Dans la situation que tu es, une femme intelligente se débrouille toujours… C’est moi qui t’ai fait ta situation… Je ne vois pas ce que tu viens encore me réclamer. »

Alors j’ai demandé les 300 francs à Maurice. Je lui ai même demandé 1.500 francs parce que je vais avoir le terme à payer. Le vieux a paru étonné. Il m’a dit : « Et les tableaux ? Je croyais que Wallstein… » J’ai répondu : « Oh ! Tu sais, les marchands de tableaux, ils promettent beaucoup et ça se passe en promesses… » Maurice a fait : « C’est bien. » Et le lendemain, il m’a apporté les 1.500 francs… Non, si il croit que je reste avec lui pour ses beaux yeux !

J’ai même eu le tort de raconter ça à Dédé… Dédé m’a dit : « Ça tombe bien… J’ai besoin d’un billet ». Et il va encore falloir que je trouve quelque chose pour que le vieux me remette ça… Il est tellement radin ; il n’aurait jamais l’idée de lui-même.

Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? A ma place, tu plaquerais Dédé et tu te tiendrais tranquille avec Maurice.

Tu n’es pas un peu piquée ?

Tu ne vas pas faire la comparaison, n’est-ce pas, de Dédé qui est jeune et intelligent, et beau garçon (enfin, moi, je le trouve beau garçon) et de l’autre qui est moche, qui est nouille, qui ne serait même pas capable de m’envoyer une tarte, si il découvrait que je suis ce que je suis…

Je suis sûre que s’il me trouvait avec un gigolo, il se mettrait à pleurer ce vieil idiot-là…

Tu ne sais pas ce qu’il me disait, hier soir ?

Il me disait :

— Maintenant que tu es arrivée à une situation, est-ce que tu voudrais bien m’épouser, si je devenais libre ?

Penses-tu ?…

Je lui ai tout de même répondu : « Bien sûr ! » Qu’est-ce que je risque ? Il n’est pas libre ; sa femme se porte bien et il n’est pas assez affranchi pour divorcer.

Non, vois-tu, mon rêve ça serait de m’en aller avec Dédé, quand il aura mis assez d’argent de côté. Je lui en parle de temps en temps. Il me répond : « T’en fais pas, je m’occupe… Pour assurer le coup, il faut encore que je vende pas mal de tableaux… Dis à ton vieux qu’il se grouille ; il travaille au ralenti. »

Ah ! Ça serait chic, de partir tous les deux pour l’Algérie ou pour un autre pays de l’Amérique. On achèterait une maison, à côté d’une rivière… On finirait peut-être par se marier…

Dis, Yvonne, ne me réponds pas pour me faire plaisir… Mais crois-tu que Dédé, avec son instruction et ses capacités, voudrait bien un jour se marier avec moi ?

Tu restes déjeuner ici, ma petite Yvonne ? Non… Dédé ne rentrera pas… Il est parti pour ses affaires… On va descendre chercher une tranche de jambon et deux oranges pour le dessert.

Et au cas que le vieux viendrait, tu diras comme moi ; ou plutôt tu ne diras rien, crainte de gaffe…

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