XII LUI
Reading edition
Il y a un bon Dieu !
Je ne croyais pas à l’intervention de la Providence dans les affaires des hommes. Je ne crois plus aujourd’hui au hasard qui ne saurait pas machiner des combinaisons aussi logiques, aussi justes, aussi harmonieuses.
C’est bien mon tour d’être heureux, et heureux non plus d’un bonheur clandestin, inavouable, volé, mais d’un bonheur éclatant et légitime. C’est bien le tour de ma petite Lucienne d’être heureuse après tant de souffrances et de privations ; elle a été la compagne cachée des mauvais jours ; elle pourra maintenant partager ma vie.
Ce qui m’arrive est inouï. Je suis libre, je ne suis pas marié. Je peux, demain, épouser Lucienne.
Voilà comment s’est produit le miracle, ou du moins comment il m’a été révélé.
Hier, chez Henriot, le garçon de bureau est venu me trouver dans ma cage et m’a dit d’un air singulier qu’un monsieur insistait pour me voir.
— Un monsieur ?… Il n’a pas dit son nom ? Il n’a pas dit ce qu’il voulait ?
— Non… Je dis un monsieur… C’est un monsieur si vous voulez ; il marque plutôt mal.
J’ai dû devenir très pâle… J’ai pensé tout de suite à la somme qui manquait dans la caisse ; je me suis dit que peut-être le patron s’en était aperçu, qu’il avait prévenu la police, et que tout à l’heure un inspecteur allait m’emmener avec les menottes aux mains.
Les imbéciles qui étaient en train de chiffrer des factures et qui n’avaient pas perdu cette occasion de lever le nez, remarquèrent mon émoi.
— C’est le mari ! dit Bernard… Prenez garde… Il a son revolver… Eh ! eh ! père Legrand, le métier de don Juan a ses risques.
Je pris mon chapeau. Je sortis. L’homme m’attendait sous la porte cochère. Mes craintes aussitôt s’évanouirent. C’était un pauvre bougre, à l’allure de mendiant timide, avec des vêtements élimés et malpropres. Il leva vers moi un regard où dansait une morne lueur alcoolique. Je le considérai un instant sans rien dire ; j’eus l’impression qu’il ne m’était pas inconnu… Où diable avais-je déjà vu cette tête-là ?
— Vous ne me connaissez pas ? me dit-il.
— N…on !…
— Mais si… Vous avez vu ma photographie quelque part ? Et vous avez certainement entendu parler souvent de moi ?
— Où aurais-je entendu parler de vous ? Et où aurais-je vu votre photographie ?
Il se mit à rire d’un rire crapuleux :
— Chez vous… Dans votre chambre ou dans votre salle à manger…
Il continua d’un air méditatif et sur un ton plus bas :
— Ça m’étonnerait qu’elle n’ait pas installé ma photo bien en vue… Telle que je la connais et quand ça ne serait que pour vous embêter… Allons, regardez-moi bien… C’est ma barbe qui vous empêche de me reconnaître.
Oui, maintenant je le reconnaissais, mais je n’y croyais pas. Et je le regardais comme on regarde l’être qu’il représentait : Un revenant.
Alexis Godard, l’héroïque adjudant mort au champ d’honneur, le premier mari de ma femme, son seul mari en somme !
Je ne trouvai à lui dire qu’une phrase stupide.
— Alors, vous n’êtes pas mort ?
— Mais si… mais si… C’est même pour ça que j’ai besoin de vous causer. Mais pas en plein air, sous une porte. Si vous pouviez venir jusque chez le bistro, je vous expliquerais la chose.
— Je ne suis pas libre maintenant. Mais si vous voulez m’attendre au petit café, là en face, je vous rejoindrai dans une demi-heure… Asseyez-vous à une table du fond, n’est-ce pas ?
Je revins au bureau, bouleversé.
— C’était le mari, n’est-ce pas ? me demanda Bernard qui ne lâche pas facilement une plaisanterie.
Je lui répondis placidement :
— C’était le mari.
J’attendis avec anxiété l’heure de sortie du bureau en faisant des hypothèses sur le passé et des projets pour l’avenir.
Lorsque je retrouvai le mari de ma femme, (Ah ! quelle joie de pouvoir dire « le mari de ma femme ») dans le petit café où je lui avais donné rendez-vous, il avait devant lui, déjà, une pile imposante de soucoupes. Il me parut ragaillardi, plus vivant qu’au premier abord. L’alcool produit un effet tonique sur ce genre de fantômes.
Et ce fut sans aucune humilité qu’il m’invita à m’asseoir et me pria cordialement de boire quelque chose… D’ailleurs, aussitôt, il poussa vers moi les soucoupes en me disant avec loyauté :
— C’est de bon cœur. Je suis obligé de vous laisser payer les consommations. Je suis raide comme un passe-lacet, et j’ai passé la nuit dernière sur un banc du Cours-la-Reine…
— Comment se fait-il ?
— Que je sois resté si longtemps sans donner de mes nouvelles ?… Vous connaissez ma femme…
— Si je connais votre femme… Je veux dire ma femme… Je veux dire notre femme… Ah ! Si je la connais !
— Alors, vous devez comprendre, fit Alexis Godard avec simplicité.
Je commençais en effet à comprendre. Il but, puis il m’expliqua ce que je ne comprenais pas encore.
— Je suis parti pour la guerre dans les premiers jours. Même s’il n’y avait pas eu la guerre, je serais parti tout de même. Il n’y avait plus moyen… De vous à moi, puisque nous sommes dans le même cas, j’avais épousé Adèle parce qu’elle avait un peu d’argent…
— Mais je ne suis pas dans le même cas… Quand je l’ai épousée, c’est moi qui avais quelques économies de côté…
Alexis Godard me contempla d’un regard où il y avait beaucoup d’incompréhension et un peu d’admiration.
— Alors ? fit-il…
— Alors, avouai-je, je me suis marié pour ne pas être tout seul…
— Il faut vraiment aimer la société pour épouser Adèle. Très peu de temps après notre mariage, j’ai éprouvé le vif désir d’être tout seul… L’argent était dépensé. La femme restait. Et vous savez comme moi combien elle peut être embêtante.
— Oh !… Oui…
Je fis intérieurement amende honorable au revenant dont j’avais méconnu le rôle alors qu’il était dans le monde des vivants. Je pensais qu’il avait jadis dressé sa femme, que c’était lui le tyran dans son ménage, et qu’elle prenait sur moi sa revanche. Je voyais maintenant que lui aussi avait été une victime… Victime peu intéressante du reste.
Il poursuivit :
— En septembre 1914, j’ai été porté mort au champ d’honneur. J’étais prisonnier en Allemagne, sous le nom d’un camarade tué dont j’avais ramassé le livret. J’avais mis le mien à la place. Ça n’était pas pour échapper à l’autorité militaire ; c’était pour échapper à ma femme… Il y a eu des histoires, parce que l’autre copain était marié lui aussi.
— Quel autre copain ?
— Celui qui est enterré sous mon nom. Sa femme a fini par savoir qu’il était censément prisonnier. Elle a écrit. J’ai reçu les lettres et j’ai fait répondre par un camarade que j’étais amputé du bras droit, que je ne pouvais pas répondre moi-même, mais que ça n’empêchait pas les sentiments.
— Qu’est-ce qu’il pensait de ça, le camarade qui écrivait à votre place ?
— Oh ! Je lui avais dit que j’en avais assez de ma femme et que je voulais la laisser tomber, ce qui était l’exacte vérité (sauf que je ne lui parlais pas de cette femme-là)… Quand j’ai été rapatrié, je n’avais pas à m’en faire bien entendu pour la mienne ; mais l’autre, j’ai été obligé de lui donner des explications, sous peine d’avoir des ennuis… J’ai été la trouver ; elle a très mal pris ça pour commencer et elle m’a menacé de me dénoncer. Mais je l’ai eue au boniment.
Et il conclut, le plus naturellement du monde :
— Je suis resté avec elle pendant trois ans. Elle avait quelques sous de côté, pas grand’chose.
— Les quelques sous ont duré trois ans…
— Voilà. Ensuite on s’est quitté gentiment, sans faire d’histoires… Vous parlez d’une purée !
— Vous auriez pu trouver du travail sous votre nouvel état-civil ?
— Non… Mon nouvel état-civil, c’est l’état-civil d’un mécanicien, et je ne connais rien à la mécanique. J’ai bricolé à droite et à gauche. J’ai même bien peur que le copain, après sa mort, ait récolté quelques citations sur son casier judiciaire, pour six mois de prison que j’ai faits en plusieurs séances. Mais du moment qu’il est mort, il se fout de son casier judiciaire ; et les mois de prison, c’est moi qui les ai faits…
A mesure qu’il parle, et qu’il boit en parlant, il devient plus cyniquement grossier. Il commence à me dégoûter un peu… Je suis dégoûté mais ravi, parce que je savoure une revanche sur l’héroïque adjudant dont les vertus m’écrasaient, lorsqu’en effigie, majestueux et muet, il me surveillait de son cadre.
— Total, ça ne peut pas continuer… Il me faut de quoi me nipper et me remonter pour trouver quelque chose. J’ai une combine en train, mais il me faut un peu d’avance. J’ai appris que vous aviez épousé ma femme, que vous étiez à votre aise et que vous aviez une situation. Je viens vous proposer une affaire.
— Une affaire ?
— Un marché si vous aimez mieux. Vous avez un intérieur honorable, un ménage légitime et la considération de votre quartier. Supposez qu’un jour un homme… C’est moi cet homme…
— J’ai bien compris.
— Supposez que je vienne vous dire : « Cette femme est à moi. Vous n’êtes pas mariés. Je la reprends… C’est mon droit, n’est-ce pas ?… Et puis je suis un héroïque combattant, moi… Et qu’est-ce que vous faisiez, vous, pendant que je me faisais tuer à la guerre ? Vous me preniez ma femme légitime, et patati, et patata !… » Qu’est-ce que vous auriez à répondre ?
— Oh ! Je n’aurais rien à répondre du tout. Je n’aurais qu’à m’en aller.
M. Alexis Godard est loin de se douter à quel point cette perspective m’effraie peu. Cependant, il est surpris et décontenancé de voir avec quelle tranquillité je prends la chose. Il a parlé très haut avec l’espoir que je serais épouvanté d’une révélation publique et que par des offres je devancerais la proposition qu’il va me faire.
Il baisse un peu la voix pour dire :
— Oui… Vous seriez obligé de vous en aller, parce que ma femme, telle que je la connais, a dû faire mettre le loyer à son nom… Et vous vous retrouveriez tout seul ; vous qui avez horreur de la solitude.
Je suis sur le point de lui répondre que maintenant la solitude ne me fait pas peur parce que « notre » femme m’a appris à l’apprécier par voie de comparaison. Mais je juge plus habile de le laisser venir.
Il ne vient pas tout de suite. Il me demande brusquement :
— Vous n’avez pas une cigarette ?
— Non…
— Ah ! Je vois ce que c’est… Elle vous défend aussi de fumer… Elle vous oblige aussi à vous déchausser et à mettre des pantoufles quand vous rentrez « chez elle » pour ne pas salir les parquets… Vous ne pouvez pas non plus lire dans votre lit, parce qu’elle éteint la lumière à 10 heures, par mesure d’économie.
Gravement je fais de la tête, un signe affirmatif. Nous sommes comme deux vieux camarades qui rappelleraient leurs souvenirs de collège et de caserne : « Tu te rappelles le pion, comme il était rosse ?… Tu te rappelles le capitaine, comme il était empoisonnant ! »
Il continue.
— Elle vous laisse aussi cent sous par semaine pour vos petites dépenses.
— Non… vingt francs…
— Vingt francs ! Moi, j’avais cent sous.
Il me semble d’abord révolté par une injustice aussi scandaleuse. Mais à la réflexion, il remet les choses au point.
— C’est vrai… Moi, c’était avant la guerre. Ça correspond.
Puis il s’avise que cette évocation, qui présente notre femme sous un jour fort désagréable, est assez maladroite et peut contrarier son projet. Et il me sort cette conclusion inattendue :
— En somme, c’est une bonne femme, quand on a l’habitude… Et vous devez avoir fait comme moi dans le temps. Vous avez mis du fric de côté, en douce. Je ne voudrais pas revenir pour troubler votre ménage. J’ai des torts, puisque j’ai disparu depuis je ne sais combien d’années… C’est à moi de me sacrifier, de disparaître à nouveau…
— Alors, pourquoi avez-vous reparu ?
Presque humblement, en détournant son regard qui m’observait sournoisement, il fait :
— J’ai pensé que vous voudriez bien m’aider… Je veux bien me sacrifier, mais pour mon sacrifice, vous me devez une petite indemnité, n’est-ce pas ?… Dix mille francs, qu’est-ce que c’est pour vous ?… Pas d’un seul coup si vous voulez… Mais vous me donneriez cinq mille, aujourd’hui, et pour le reste, je vous ferais confiance un mois ou deux.
Il est très arrangeant, et je sens qu’il est encore tout disposé à marchander. Mais contrairement à ce que croit M. Alexis Godard, dix mille francs, c’est beaucoup pour moi. Même cinq cents francs, c’est encore trop.
Et si j’avais dix mille francs, je ne les donnerais pas pour que M. Alexis Godard disparaisse, au contraire, je les donnerais pour qu’il reste avec sa femme, qui cesserait ainsi d’être la mienne.
C’est pourquoi je fais avec l’héroïque adjudant assaut de générosité et de grandeur d’âme.
— Mais non, mais non… C’est à moi de me sacrifier et de disparaître. Vous avez la priorité d’après la loi ; vous êtes toujours l’époux légitime et régulier d’Adèle et elle vous aime toujours. Je suis l’usurpateur… Tant que je ne savais pas, j’avais une excuse. Maintenant que je sais, je ne peux plus continuer…
M. Alexis Godard murmure :
— C’est bien embêtant !
Il m’a compris… D’autant mieux que la perspective de la relève ne l’enthousiasme aucunement. Il connaît Adèle aussi bien que je la connais. Et il y a encore autre chose qui le chiffonne. Il me le dit sans détours, sur un ton familier :
— Dites donc, mon vieux, ça ne pourrait pas marcher sans qu’y ait de gros embêtements pour moi. J’ai laissé croire que j’étais mort, j’ai vécu sous un faux nom ; j’ai même fait des blagues sous le nom d’un bonhomme qui n’est plus là. Si maintenant je vais me dénoncer moi-même en reprenant ma place auprès de ma femme, il faudra que je m’explique auprès des autorités civiles et militaires… Non, non ; il vaut mieux que je m’en aille… Donnez-moi seulement un billet de mille pour que je me débrouille les premiers jours et vous n’entendrez plus parler de moi.
Diable ! Il ne faut pas que je le laisse filer comme ça ! Mon remplaçant… Mon sauveur…
Je réfléchis une minute et je lui dis :
— Attendez jusqu’à demain. Je n’ai pas l’argent sur moi, mais nous allons pouvoir nous entendre… Pouvez-vous revenir ici demain, à 6 heures ?
— Alors, donnez-moi tout de suite vingt francs.
Je cours jusqu’à la maison Henriot, et j’emprunte trente francs au concierge qui était tout à l’heure sur le pas de sa porte, et m’a vu entrer dans le petit café. Le concierge enveloppe son prêt d’une plaisanterie qui tend à montrer sa perspicacité.
— Ah ! Monsieur Legrand, on n’a pas tous les jours la veine à la belote… Si vous voulez, je vous donnerai des leçons, moi…
Je reviens au petit café où M. Alexis Godard m’attend avec sérénité. Je lui tends un billet de vingt francs et le reste suffit pour payer les consommations.
— A demain, n’est-ce pas ?
— N’ayez pas peur.
Je chantonne en revenant chez moi. J’étais déjà un homme heureux, puisque j’étais un homme aimé. Je suis un homme tout à fait heureux, puisque je suis maintenant un homme libre. Il y a donc une Providence dont les machinations sont théâtrales, les revirements romanesques et la justice infaillible.
Ma petite Lucienne !
Comme nous allons être heureux ! Je lui dirai tout. Elle continuera à être Clara Wood ; je continuerai à travailler pour elle de tout mon cœur, sans la quitter jamais, puisque je serai son mari. Je connaîtrai l’effacement un peu ridicule qui relègue dans l’ombre le mari d’une artiste connue ; mais j’ai l’habitude de l’ombre et du sacrifice. Nous voyagerons ensemble ; elle m’a dit souvent qu’elle aimerait voyager. Elle m’a dit aussi le désir qu’elle a d’une vie régulière. Tous ses rêves vont se réaliser.
Je pense aussi, avec une sorte de fièvre, à la première nuit que nous passerons ensemble. Jamais encore, nous n’avons passé ensemble toute une nuit. Et j’entends toujours la voix désolée de ma Lucienne qui me dit, quand je me lève : « Oh ! Tu t’en vas déjà !… » Je m’endormirai en la tenant dans mes bras ; et le lendemain, en me réveillant, j’aurai contre moi, son petit corps si souple et si doux au lieu de sentir l’osseuse, l’odieuse carcasse de la femme de l’adjudant… Quand je pense à tant de nuits injustement perdues ! Et quand je pense que c’est avec la femme de l’adjudant Godard que j’ai commis le péché d’adultère, puisque c’était l’épouse d’un autre homme.
J’ai envie de courir tout de suite chez Lucienne pour lui annoncer que nous avons devant nous l’espoir certain d’un bonheur total, illimité… Je suis arrêté par une sorte de superstition… Escompter un bonheur qu’on ne tient pas encore, ça peut porter malheur !… Si d’ici demain, M. Alexis Godard se faisait écraser par un taxi, ou s’il mourait d’une mort vraiment naturelle causée par une congestion cérébrale, après avoir bu les vingt francs que je lui ai prêtés ? J’ai eu tort de lui avancer ces vingt francs… La vie de M. Alexis Godard, d’ici demain, me paraît infiniment précieuse. S’il mourait, c’est sa femme qui se trouverait libre ; ce ne serait plus moi.
Je fais un sacrifice au sort. Je n’irai pas chez Lucienne ce soir. Je me contente de lui envoyer un petit bleu joyeux et plein d’un espoir énigmatique… D’ailleurs, ça ne m’ennuie pas, ce soir, de rentrer de bonne heure chez moi. Je suis même heureux de retrouver Mme Alexis Godard. Je sais quelque chose qu’elle ne sait pas ; j’ai sur elle une supériorité ; et je n’ai plus longtemps à savourer ma revanche.
Au lieu d’ouvrir la porte avec ma discrétion habituelle, en me glissant craintivement pour passer inaperçu, je fais chez moi une entrée bruyante, en fanfare. Je chantonne joyeusement, et j’ai gardé mon chapeau sur ma tête, ce qui est une contravention au code de civilité conjugale établi par Mme Alexis Godard.
Elle accourt ; elle me considère, elle me dit de cette voix sèche qui me rappelle mes plus mauvais jours de régiment et dont le timbre évoque d’interminables jours de salle de police :
— Tu as encore été au café.
J’aperçois mon image dans la glace de l’entrée, et je comprends l’erreur de mon ex-femme. Je suis rouge, j’ai l’œil luisant, le chapeau un peu de travers et un petit air jovial et indépendant que, dans mon état normal de sujétion, peut seule expliquer une ivresse légère.
J’ai un bon sourire rassurant, et je réponds à Adèle, de plus en plus étonnée :
— T’en fais pas, ça se tassera.
Toujours avec mon chapeau sur la tête, je traverse la petite salle à manger, j’arrive dans la chambre à coucher que meuble notre lit ex-conjugal, et le portrait en pied de l’ex-adjudant mort au champ d’honneur. Je chantonne toujours et ma femme me suit, de plus en plus convaincue qu’il ne s’agit pas seulement d’une ivresse légère mais d’une cuite abjecte.
Je me campe devant le portrait de M. Alexis Godard, qui m’a si souvent humilié de son regard supérieur ; je montre une audace imprévue et qui semble sacrilège à notre femme. Au lieu de rectifier la position, je le toise avec une sorte de familiarité méprisante.
L’air que je chantonne me semble de circonstance.
— Malbrough s’en va-t’en guerre, mironton-mirontaine… Ne sait quand reviendra !
— Si c’est possible de se mettre dans des états pareils ! murmure, à la façon d’une porte qui grince, l’épouse du portrait.
Je continue sur un ton brusquement plus joyeux.
— Il reviendra z’à Pâques ?… mironton-mirontaine… Il reviendra z’à Pâques ou à la Trinité… Et s’il revenait avant, Adèle ? Hein ! S’il revenait, je me demande la tête que tu ferais…
Et j’éclate de rire en voyant la tête qu’elle fait.
— C’est répugnant, me dit-elle. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Nous aurons une petite explication demain.
— Demain, demain, Adèle, il se passera de grandes choses.
Mais soudain, je me reprends, d’un ton d’excessive galanterie.
— Excusez-moi, madame, de vous appeler familièrement Adèle… C’est une habitude née d’un trop durable malentendu, par suite duquel, madame, nous avons couché plusieurs années ensemble.
J’en ai dit plus que je ne voulais en dire…
Il vaut mieux qu’elle croie que je suis ivre.
Et elle ne croit pas si bien dire en disant que demain nous aurons une petite explication.