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La chienne

IV LUI

Reading edition

Ce qui m’arrive est miraculeux.

J’espérais, tout au plus, obtenir d’elle une affection faite de reconnaissance, pour l’avoir arrachée aux mains de cette brute. Je me disais que cette petite, le jour où j’oserais lui demander d’être ma maîtresse, était capable d’un mouvement gentil, qui pouvait plus tard devenir de l’attachement.

Mais je ne savais pas quand et comment j’oserais… Trois fois, je lui avais donné rendez-vous entre ma sortie du bureau et ma rentrée chez moi ; nous avions passé une heure au café, sans presque rien dire. Elle me parlait de sa famille comme une petite fille ; je lui parlais de mes tableaux, puisque j’ai pris ce personnage de peintre, dont je ne sais plus maintenant me débarrasser et aussi parce que c’est le seul sujet, chose singulière, dont je puisse parler avec aisance et avec intérêt (c’est un plaisir que j’ai rarement ; quand je parle tableaux, ma femme m’impose silence et mes camarades du bureau se moquent de moi.)

Un soir, après avoir bu deux apéritifs, je lui a pris la main. Elle a eu un petit sourire et devant mon succès, j’ai été fier de mon audace. Je me suis dit pourtant : « Il faut maintenant que je laisse passer quelques jours avant d’aller plus loin. » Et puis je lui ai offert de la reconduire en taxi jusque chez elle ; du moins jusqu’à cent mètres de sa maison, à cause des gens du quartier.

Dans la voiture, Lucienne a pris d’étonnantes initiatives. Sur le moment, j’ai été plus confus qu’heureux, et un peu inquiet aussi, parce que ses gestes évoquaient en moi le souvenir de gestes professionnels que j’avais connus et la crainte d’une trop grande expérience chez celle qui les osait… Une petite qui, de son propre aveu, n’avait eu qu’un seul amant !

Et puis j’ai compris la situation après quelques instants de réflexion. J’ai lu assez de romans psychologiques, signés des plus grands noms, pour savoir maintenant qu’une jeune fille ou une jeune femme, lorsqu’elle est emportée par un désir sexuel, est capable d’audaces d’autant plus folles que sa réserve est ordinairement plus grande.

Ainsi, moi, j’avais inspiré à une femme un désir sensuel irrésistible !

J’en eus bientôt une preuve plus complète, lorsque je fus tout à fait l’amant de Lucienne.

Une femme ne peut pas se donner de cette façon-là sans amour. Et cet amour qu’elle me donne n’est pas l’amour trop raisonnable, l’amour résigné que je me contentais d’espérer et que je craignais presque d’obtenir.

C’est à quarante-deux ans que m’est révélé la possibilité pour un homme de prodiguer à une femme cette joie physique à laquelle je ne croyais presque plus et qui me semblait une fiction polie… Est-ce que beaucoup d’hommes sont dans mon cas ? Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes comme Lucienne ?

Mais bientôt une inquiétude est née de mon bonheur même.

J’ai demandé à Lucienne, avec un peu de honte, en pensant à l’autre, à son premier amant :

— Est-ce que… tu étais avec lui comme avec moi ?

— Comment ?

— Enfin… est-ce que tu étais aussi caressante ? Est-ce que tu avais autant de plaisir ?

Elle m’a répondu avec un singulier sourire :

— Ce n’était pas la même chose…

Je continue à y penser. J’y pense trop. Je suis jaloux du passé. Je lui ai encore demandé :

— Tu l’as revu ?

Il n’y avait pas à douter du ton de sincérité évidente avec laquelle elle m’a dit :

— Je ne veux même pas savoir ce qu’il est devenu.

Mais il y a autre chose.

Lucienne m’a répété, avec insistance, qu’elle n’était pas heureuse dans sa famille… Elle ne voulait rien dire contre ses parents, mais ses parents n’étaient pas avec elle comme ils auraient dû être ; ils avaient une préférence marquée pour leur fille cadette ; Lucienne était à la maison comme une espèce de Cendrillon, chargée des soins du ménage, et elle avait très peu de liberté. Et moi, je suis si peu libre !… Non pas que ma femme à la voix aigre et aux pieds froids me fasse l’honneur d’être jalouse ; mais étant veuve d’adjudant, elle a le goût de la tyrannie et m’impose une stricte discipline sous la forme principale de l’exactitude. Elle sait que je sors à 6 heures de la maison Henriot. Si je rentre après 6 heures 45 elle regarde la pendule sans rien dire, et si elle disait quelque chose, je sens qu’elle dirait : « Tu as encore été au café ! » Ses soupçons ne vont pas au delà ; elle a peur, surtout, que je dépense de l’argent…

C’est peut-être Lucienne qui a eu l’idée d’abord, mais c’est moi qui l’ai exprimée : « Si tu quittais ta famille, tu serais peut-être plus heureuse, en tout cas plus libre ? » Elle m’a fait mollement cette objection : « Et comment vivrais-je ? » — « Comment ? » voulait dire : « Avec quoi ? »… Lucienne, pourtant, m’avait dit que c’était elle qui, par ses travaux de dactylographie, faisait marcher la maison et vivre ses parents. J’ai essayé de comprendre comment une jeune fille peut soutenir sa famille tant qu’elle est chez ses parents et ne pas se suffire à elle-même dès qu’elle se trouve seule. Je lui ai répondu, avec une assurance dont j’ai été moi-même étonné : « Ne t’inquiète pas ; je m’arrangerai ».

Ça se passait dans un hôtel borgne où nous nous rencontrions au début de notre liaison ; dans une chambre ignoble, dont Lucienne, par délicatesse pour moi, ne voulait pas voir l’ignominie ; et dans cette chambre, je ne voulais voir que Lucienne, jolie comme une jolie poupée dans une chemise que je comparais aux chemises sérieuses de ma femme. Ensuite, quand elle avait enlevé sa chemise il n’y avait plus de comparaison possible… Mais un peu plus tard, quand elle savait devenir encore plus jolie, dans une expression passionnée qui était comme une transfiguration extatique, une comparaison s’imposait à nouveau avec l’air dégoûté que prenait ma femme autrefois dans les mêmes circonstances.

Comme je l’avais promis, je me suis arrangé.

Pour payer l’installation du petit nid, les meubles et l’entretien de Lucienne, j’ai volé ma femme.

D’après la loi, je ne suis pas un voleur ; ni d’après une juste morale. L’argent que j’ai volé à ma femme, c’est moi qui l’ai gagné ; et c’est par les privations qui m’ont été imposées qu’elle a pu l’économiser. Mais elle dit avec tant de naturel et d’autorité : « Mes valeurs »… « Mes obligations »… qu’elle écarte toute idée d’une communauté possible. Et je suis vraiment coupable, puisque, quand le cœur battant j’ai pris dans l’armoire de ma femme les titres au porteur, j’ai eu vraiment conscience d’être un voleur ; et j’ai eu l’attitude d’un voleur quand j’ai porté ces titres à un petit banquier de mon quartier qui, après m’avoir examiné froidement et m’avoir vu perdre contenance, m’en a donné le prix qu’eût pu consentir un recéleur…

Pourtant je ne me sens pas tout à fait criminel ; nous n’avons pas d’enfants ; les économies de ma femme iront plus tard à des neveux qu’elle déteste ; et, suivant les prévisions les plus optimistes, nous ne pouvons espérer en bénéficier personnellement que sous forme d’un bel enterrement.

D’ailleurs, Lucienne, qui a des sentiments étonnants de délicatesse, a bien marqué qu’elle n’acceptait ces dépenses qu’à titre d’avances et qu’elle me rembourserait quand elle aurait une situation.

Elle s’est installée gentiment, simplement et avec beaucoup de goût, dans un petit appartement, au cinquième étage, du quartier des Ternes. Je monte la voir en courant, deux fois par jour ; et une fois par semaine je peux dîner avec elle sous le prétexte d’un alibi fourni par de prétendus travaux supplémentaires que nécessitent des bilans, vérifications de caisse, ou précisions à fournir aux agents du fisc.

Ces dîners me coûtent très cher. Non pas à cause du prix du dîner, car Lucienne est la première à demander que je la conduise dans des restaurants modestes. Mais il faut que je rapporte à ma femme le prix de mes prétendus travaux supplémentaires. Heureusement, il me reste encore un peu d’argent sur la vente de ses titres. La liberté est un bien coûteux ; mais de cette façon j’ai l’impression d’une restitution ; c’est pour moi un soulagement.

Un dimanche soir, comme nous finissions de dîner dans un petit bistro de la rue des Batignolles, un de mes collègues de la maison Henriot est entré avec sa femme et a paru sidéré en m’apercevant.

Mes collègues de la maison Henriot me considèrent comme un bonhomme respectable, vertueux et par conséquent un peu ridicule. Il est admis que le père Legrand n’a jamais trompé sa femme ; et cette hypothèse invraisemblable que le père Legrand puisse avoir une maîtresse, est un sujet inépuisable de plaisanteries toujours bouffonnes. Le lundi matin, en arrivant au bureau, il se trouve toujours quelqu’un pour dire : « Eh ! Père Legrand, qu’est-ce que c’est que cette jolie blonde avec qui vous vous promeniez hier au Bois ? » Il arrive que cette jolie blonde soit une petite brune avec laquelle je me promenais sur les boulevards. Mais cette fiction, par la pauvreté d’imagination de ceux qui la perpétuent, comporte peu de variantes. Ce qui fait son succès, c’est que je ne manque jamais de rougir quand un de ces messieurs parle ainsi de mes prétendus succès féminins. Je rougis d’agacement, peut-être de dépit, parce que cette dérision me montre incapable de plaire à une femme, et que la simple supposition du père Legrand en compagnie d’une jolie fille suffit à faire rire les gens. Alors, il se trouve toujours un autre de ces messieurs pour ajouter : « C’est grave ! Il faudra que nous prévenions Mme Legrand »… Car ils savent l’état de sujétion humiliante où m’a réduit ma femme… Un jour, il s’est même trouvé quelqu’un pour ajouter : « Il faudra aussi que nous prévenions le patron… La caisse n’est plus en sûreté. » Mais personne n’a osé rire ouvertement parce qu’on a compris que j’allais me fâcher.

Ce dimanche soir où j’ai été vu par mon collègue Bernard, Lucienne était justement très gentille avec moi et sa tendresse était démonstrative. Pendant tout le repas, elle ne cessait de m’embrasser et de se frôler contre moi. Mon collègue Bernard nous regardait d’un air ahuri, et sa femme d’un air profondément scandalisé… J’étais un peu ennuyé parce qu’elle connaît ma femme… Mais je les regardais tranquillement en tirant des bouffées (moi qui ne fume jamais) de la cigarette que fumait Lucienne, et j’avais l’air de dire : « Eh bien, quoi ? Oui, c’est comme ça ! »

Le lendemain matin, quand mon collègue Bernard est arrivé au bureau, il a tout de suite pris des airs mystérieux et importants pour qu’on lui pose des questions. Personne ne lui a posé de question, parce que Bernard est un garçon assez vantard, et que le lundi matin on évite, autant que possible, le récit des aventures sensationnelles qui auraient pu lui arriver dans la journée du dimanche et qu’il raconte comme si elles lui étaient arrivées.

Alors, Bernard a dit tout de même :

— A propos (c’était à propos de rien), savez-vous qui j’ai rencontré hier dans un petit restaurant de Montmartre avec une jeune personne vraiment très gentille ?

Tout le monde, excepté moi, bien entendu, s’attendait à ce que Bernard ait rencontré au moins le Prince de Galles ou le Nonce du Pape, et à ce que le Nonce du Pape ou le Prince de Galles ait trouvé Bernard très sympathique et sa conversation prodigieusement intéressante. On s’étonnait cependant que cette rencontre eût eu lieu dans un petit restaurant de Montmartre ; car toujours les histoires de Bernard se passent dans des établissements de grand luxe, bien que Bernard gagne seulement 1.500 francs par mois. La suite fut une surprise.

— Le père Legrand ! révéla Bernard après avoir pris un temps emphatique.

La surprise, si j’ose dire, manquait d’imprévu, et pour la première fois, la blague parut fastidieuse. Ce fut seulement pour honorer une tradition qu’un autre de ces messieurs la prolongea, sans conviction d’ailleurs :

— C’est vrai, père Legrand ? A quel âge détellerez-vous, vieux farceur ?

Au lieu de prendre l’air pudique et réjouissant qu’on attendait de moi, j’eus une attitude toute nouvelle.

— Et si M. Bernard m’avait rencontré avec une jeune personne, qu’est-ce que ça aurait de scandaleux et même d’étonnant ? Je n’ai que quarante-deux ans…

— Oh ! Oh ! Le père Legrand qui se rajeunit.

— Gardez ça pour vos conquêtes, père Legrand… En y mettant le prix, vous pouvez leur faire croire que vous avez quarante-deux ans… Mais avec nous, vous pouvez bien avoir votre âge…

Je fis effort sur moi-même pour ne pas montrer que j’étais vexé… Je l’étais… Comment, j’ai donc l’air si vieux ? J’ai toujours paru plus que mon âge ; avec mon dos courbé sous la malchance continuelle et mon front dégarni et mes yeux clignotants comme ceux d’un oiseau de nuit… Mais du moment que Lucienne ne me trouve pas vieux et que je ne suis pas vieux avec Lucienne… L’important, c’est que ces imbéciles-là ne croient pas la vérité.

J’ajoutai tranquillement :

— Je n’ai que quarante-deux ans, mais je laisse les jeunes personnes très gentilles aux beaux gosses comme M. Bernard, qui a toute les séductions physiques et morales… Pourtant le jour où Mme Bernard laissera son mari sortir seul, le soir, et où je le rencontrerai dans un restaurant avec une jeune personne très gentille, ça n’est pas par moi que vous le saurez… Parce que moi, je suis un homme discret…

Ils ont ri, et cette fois ça n’a pas été à mes dépens. Bernard m’a regardé d’un air étonné et furieux ; depuis, il paraît avoir pour moi une considération toute nouvelle.

Mais est-ce lui qui, pour se venger, a écrit à ma femme cette lettre anonyme ?

Une lettre anonyme tapée à la machine et par laquelle ma femme était avertie que je sortais le soir pour aller retrouver une maîtresse.

Ma femme m’a mis cette lettre sous le nez au moment où nous nous mettions à table.

— Tiens, tu vois… Comme c’est agréable : voilà ce que c’est que de faire l’idiot…

La réaction m’a semblé singulière. Mais à l’idée que ma femme savait tout, j’ai éprouvé un émoi imbécile… Vraiment imbécile, parce que ça serait sans doute la meilleure solution qui me séparerait de la veuve de l’adjudant, qui n’a jamais été faite pour moi, et m’unirait à Lucienne, qui est faite pour moi comme je suis fait pour elle. Mais, par un vieil asservissement, je tremble devant l’adjudante comme un soldat pris en faute, sans me rendre compte de ce que je ne risque pas comme le soldat d’être mis dedans, mais au contraire de me trouver dehors ; et dehors c’est la liberté.

Je réponds donc à ma femme, d’un air qui ne la tromperait pas, si, à l’avance, elle n’avait pas libellé son « motif ».

— Alors, vraiment, parce qu’on t’a envoyé une lettre anonyme, tu crois que j’ai une maîtresse ?

Mais ma femme rit d’un air supérieur et dédaigneux.

— Une maîtresse ? Il faudrait d’abord qu’une femme veuille de toi, et une femme ne voudrait de toi que pour de l’argent… Alors, avec les vingt francs que tu as par semaine et que tu dépenses en tabac, en toiles, en couleurs et en bêtises de ce genre-là, oh là ! là ! je suis bien tranquille…

Elle jette sur le portrait de l’adjudant un regard que je comprends : avec celui-là, elle n’était pas tranquille, mais elle était obligée de ronger son frein. Alors, c’est sur moi qu’elle prend sa revanche.

Je devrais être rassuré : or, je suis irrité au delà de toute expression dans mon orgueil récent d’homme aimé pour lui-même… Car Lucienne a toujours montré le plus grand désintéressement, et c’est moi qui ne veux plus qu’elle travaille, pour l’avoir toute à moi…

J’ai envie de crier à ma femme que j’ai une maîtresse, une maîtresse qui a compris mes qualités d’amant, ma tendresse toute neuve et mon ardeur restée toute jeune… Mais j’ai l’impression très nette que ma femme ne me croirait pas, pas plus que ces imbéciles du bureau.

Elle s’explique :

— Je ne t’accuse pas d’avoir une maîtresse. Je te reproche de faire l’idiot… Tu prends des airs artistes maintenant… Non, tu ne te vois pas, quand tu sors le soir, avec ta cravate bouffante et en tenant ta canne comme si tu voulais éborgner les passants… Ce que tu as l’air content de toi. On croirait un jeune premier de cinéma. C’est à se tordre !

C’est assez exactement observé. Quand je sors pour retrouver Lucienne, je sens que j’ai l’âme d’un Roméo ou d’un Don Juan. Il faut croire que ça se voit à l’extérieur.

— Tu te rends ridicule dans le quartier… Cette lettre anonyme, c’est des gens qui ont voulu se payer ta tête… Regarde-toi un peu dans la glace…

Machinalement je me regarde dans la glace.

Eh bien, quoi ?… Ce ne sont pas les gens du quartier qui ont écrit cette lettre pour se payer ma tête, puisque c’est Bernard qui l’a écrite, par jalousie certainement.

Je dis à ma femme :

— Voyons. Ce n’est pas la peine de faire tant d’histoires. Je ne sortirai plus le soir puisque ça te déplaît. Je dirai à M. Henriot que je renonce aux travaux supplémentaires qui me donnent trop de fatigue. Comme ça je pourrai me coucher de bonne heure.

Ainsi que je l’espérais, ma femme riposte en me conseillant de ne pas faire l’idiot. Ce conseil revient avec la périodicité d’un refrain, dans nos conversations conjugales. « Faire l’idiot… » est aux yeux de ma femme le rôle qui me fut distribué par le destin. Mais cette fois, le conseil a une importance pratique. Les travaux supplémentaires sont bien payés… Si elle savait que c’est elle qui les paie…

Je la regarde parler, sans l’écouter ; je vois les cordes jaunes qui s’agitent à la base de son cou desséché… comme s’agitent les pattes d’une poule qui gratte le sable… Et je pense au cou de Lucienne, si blanc, si finement attaché.

Mais je prends intérêt au discours de ma femme quand elle croit avoir trouvé une transition, à propos de rien, pour me reprocher encore mes travaux de peinture.

— Et puis, quand est-ce que tu vas nous débarrasser de ces toiles qui encombrent mon appartement ?… Je t’assure que ça fait sale et mauvais genre… Les personnes qui viennent me voir à mon jour, ont l’impression d’une boutique de bric-à-brac… Si tu ne m’en débarrasses pas, je te jure que je fais monter le chiffonnier, la prochaine fois que je l’entends dans la rue et que je lui donne toutes ces saletés à emporter.

Elle le ferait comme elle le dit.

Je vais emporter mes toiles et mes pinceaux chez Lucienne. Je dirai à ma femme que j’ai donné mes tableaux à un camarade, pour mettre dans sa maison de campagne.

Si je n’avais que ça pour me tourmenter ?

Mais l’argent ?… Je vais être au bout de mon rouleau. Lucienne est trop délicate pour m’en demander. Mais je sais qu’elle en a besoin. Je sens qu’elle se prive. Hier, j’ai vu les restes de son dîner : des feuilles d’artichaut dans un bol… J’en avais les larmes aux yeux. Je ne veux pas qu’elle se prive, après avoir tout sacrifié pour moi.

Où trouver de l’argent ?

Je suis caissier de la maison Henriot. On a confiance en moi. Il est bien rare qu’on vérifie ma caisse… Pourtant…

Il y a souvent des caissiers qui prennent de l’argent dans la caisse de leur patron et qui se font pincer. Ce sont toujours des victimes du pari mutuel. On les plaint, on les excuse, on les acquitte. Comment prouver que l’argent détourné n’a pas été perdu aux courses ?

A partir de demain, au bureau, je me cacherai ostensiblement pour lire des journaux de courses, et je donnerai des tuyaux à cet imbécile de Bernard.

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