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La chienne

XIX L’AUTRE

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Enfin, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, Monsieur le juge d’instruction ?… Je ne peux pas vous dire pour vous faire plaisir que j’ai tué Lulu, mais je ne peux pas vous empêcher de le croire… C’est régulier…

Pourquoi que je l’aurais tuée ? J’aurais agi contre mes intérêts, pour commencer.

Ah ! Qu’est-ce que vous allez chercher là ! D’après vous j’aurais détourné tout l’argent que j’ai touché au nom de Lulu chez M. Wallstein, pour la vente de ses tableaux et j’aurais fait la bringue avec cet argent-là au lieu de le lui remettre. Vous avez été jusqu’à fouiller dans ma vie privée pour prouver que je dépensais plus que je ne gagnais, vu que je ne gagnais rien et que j’étais provisoirement sans situation ; et que j’avais acheté une auto, dont j’avais besoin pour mes affaires…

Alors, d’après vous, Lulu m’aurait demandé des comptes ce samedi soir que je suis rentré de voyage ; et il s’en serait suivi une violente discussion ; et Lulu m’aurait annoncé son intention de me quitter, vu qu’elle avait une autre liaison avec un honorable employé qui est caissier dans une maison de bonneterie.

Qu’est-ce que c’est que ce caissier dans la bonneterie ? Lulu ne m’en a jamais causé ; ce n’est pas régulier. Si elle avait eu une liaison avec un caissier dans la bonneterie, elle ne me l’aurait pas caché ; et je l’aurais déconseillée, parce que Lulu pouvait tout de même trouver mieux que ça. A quoi ça nous aurait avancés ?

Vous l’appelez comment, ce caissier ?… M. Maurice Legrand ? Laissez-moi rigoler… Des renseignements de police ? La police est fameusement renseignée. M. Maurice Legrand, ça n’est pas un caissier dans la bonneterie. C’est un artiste peintre, et je suis mieux placé que n’importe qui pour le savoir… C’est régulier.

Pourquoi je ne laisse pas parler mon avocat ?… Parce que je sais comment les choses se sont passées. J’y étais. Mon avocat n’y était pas, et il se mettrait dans le même cas que vous, en voulant parler de choses qu’il ne connaît pas ; il sortirait des bobards. Ce n’est pas régulier… Et puis je sais aussi bien parler qu’un avocat. J’ai eu de l’instruction. Dans ma famille, j’ai même un oncle qui est officier d’Académie.

Si vous tenez absolument à ce que j’aie tué Lulu, parce qu’elle voulait me quitter pour un caissier dans la bonneterie, je ne veux pas vous contrarier… Mais, non ; mais non, je n’avoue pas ! Ce que je vous ai dit, c’est pour rigoler.

Vous avez des preuves ? Ah ! ça, je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir…

Mes antécédents ? Ah ! J’ai fait des blagues comme tous les jeunes gens de famille. J’ai revendu des choses que je n’avais pas achetées ; c’est une chose qui se fait dans le meilleur monde… J’ai reçu de l’argent des femmes que j’ai connues ; mais du moment qu’elles voulaient bien m’en donner, je me demande un peu qui ça regarde… Une affaire de traites des blanches ? J’ai pu donner des renseignements à des petites jeunes filles qui voulaient voyager et voir du pays. C’est régulier… Vous ne trouvez pas, Monsieur le juge, que pour elles, ça vaut mieux que d’être ouvrières dans les usines ou boniches chez la crémière, ou même que de se marier avec des types qui leur font des gosses et qui les laissent tomber ensuite ?

L’argent des tableaux ? Mais puisque c’est Lulu elle-même qui voulait que je le garde ! Elle avait l’idée qu’on se mette en ménage tous deux. Elle avait même l’ambition qu’on finisse par se marier…

Et combien de fois il faudra vous répéter que quand même je n’aurais pas été arrêté par suite d’une erreur judiciaire, c’est encore à moi que ce crime fait le plus de tort !… Je ne serais pas en prison que je me trouverais sans situation.

Cette lettre de moi qu’on a retrouvée chez elle, et où je m’annonçais pour le samedi soir ?…

Mais je n’ai jamais nié que ce samedi soir à onze heures, j’ai rendu visite à Lulu… Je suis arrivé et… mes empreintes digitales avec mes doigts pleins de sang sur les draps de lit de la petite ?… Ça se peut, ça s’explique, et je vais vous raconter l’affaire pour la vingtième fois… Je me contredis à chaque fois ? Je me coupe à tout coup ? Parce que vous m’interrogez et que vous me troublez avec vos questions. Mais je n’ai jamais varié dans mon récit. C’est régulier.

Je suis arrivé chez Lulu à onze heures… Ah ! La dernière fois j’avais dit 11 heures 10 !… Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Si j’avais pu prévoir, j’aurais réglé ma montre sur l’heure de la Bourse.

Je suis entré dans l’appartement avec la clef. Oui, j’avais la clef… J’ai appelé : « Lulu », de l’entrée… En n’entendant pas de réponse, j’ai supposé qu’elle faisait sa tête, parce qu’on s’était quitté à la suite d’une discussion. Quoi ? Oui, on a eu une discussion, je n’ai jamais dit le contraire, mais ce n’était pas le jour du crime, c’était cinq jours avant !… Une discussion sur quoi ?… Sur la bonneterie en gros… Mais non, Monsieur le juge, je ne me moque pas de la justice. C’était une discussion à propos de M. Maurice Legrand. Et comme vous voulez absolument qu’il soit caissier dans une maison de bonneterie en gros…

J’entre donc après avoir appelé Lulu, qui ne me répondait pas, et je trouve drôle qu’il n’y ait pas de lumière dans sa chambre.

Quoi ? J’ai dit l’autre jour qu’il y avait de la lumière dans sa chambre ? C’est une erreur de détail ; c’est moi qui l’ai allumée, la lumière, ensuite…

Mais d’abord, je me suis avancé dans l’obscurité, pour tâter dans le lit, et pour voir si quelquefois, elle n’aurait pas été là ou si elle serait endormie.

Ma main a touché sa figure et j’ai pensé : « Elle dort »… Pour la réveiller en douce, j’ai touché ensuite sa poitrine et ça m’a fait une drôle d’impression ; c’était comme tout mouillé et gluant. J’ai crié « Lulu » !… Je l’ai secouée ; et puis j’ai tourné le commutateur électrique.

Alors, j’ai vu comment ils l’avaient arrangée. Qui : « Ils » ?… Ah ! ça, je ne sais pas, Monsieur le juge, et vous êtes mieux à même de le savoir que moi…

La concierge dit qu’à part moi, elle n’a vu monter personne dans la soirée ? Elle pouvait être endormie. Et je ne suis pas du tout au courant des connaissances que Lulu pouvait avoir au dehors. Précisément, je lui ai reproché plus d’une fois de n’être pas assez difficile sur le choix de ses relations. Et quand même je saurais quelque chose, ça n’est pas moi qui vous le dirais. J’ai assez d’éducation pour savoir que dans ces cas-là, un homme du monde est tenu à la discrétion. C’est régulier… Vous pouvez aller demander dans n’importe quel bar du faubourg Montmartre. On vous dira que je suis un garçon discret et correct.

Ce que j’ai fait après que j’ai découvert le crime ?… J’ai commencé par m’essuyer les mains après les draps ; j’avais les doigts pleins de sang. C’est après seulement que j’ai pensé à me les laver dans la cuvette ; et c’est comme ça que la police a relevé mes empreintes digitales sur le lit de la victime. Mais, précisément, ça prouve, si vous réfléchissez, que je ne suis pour rien dans l’affaire ; est-ce qu’un assassin s’amuserait à laisser la trace de ses doigts, sachant que c’est comme s’il mettait sa signature ?

Pourquoi je suis parti en douce, sans prévenir personne, au lieu de réveiller toute la maison et d’aller chercher le commissaire ? Parce que justement je ne tenais pas à avoir les embêtements que j’ai à présent. On n’aurait pas manqué de me soupçonner tout de suite. Je comptais que ma visite passerait inaperçue, et par déveine il s’est trouvé que le concierge a remarqué la discrétion de ma sortie.

Vous me reprochez encore qu’on a trouvé sur moi quelques petits objets ayant appartenu à Lulu : un bracelet-montre et deux bagues sans grande valeur. C’est tout naturel que je les aie emportés. Lulu n’était pas bien avec sa famille ; j’étais son fiancé pour ainsi dire. C’est à moi qu’elle aurait laissé ces petites choses si elle avait été à même d’en disposer. Et vous ne pouvez pas me reprocher d’avoir exécuté le dernier vœu d’une morte. C’est régulier.

Vous dites que je suis cynique ? Pourquoi cynique ? Je ne comprends pas.

Alors, Monsieur le juge, maintenant que vous êtes renseigné, je pense bien que vous allez réparer votre erreur judiciaire en me mettant en liberté…

Vous ne trouvez pas que c’est régulier ?

Je ne vous en veux pas. C’est un malentendu. Mais vous comprenez que je ne peux pas rester en prison, ayant mes affaires au dehors, jusqu’à ce que vous ayez trouvé celui qui a fait le coup !…

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