XVIII LUI
Reading edition
Je me suis éveillé, ce matin, épuisé et couvert de sueur, après une nuit employée à vivre d’affreux cauchemars. Je me suis retrouvé avec étonnement dans le puant garno du boulevard de la Chapelle où j’étais rentré hier au soir à moitié ivre… J’avais entendu dire et j’avais lu dans les romans, qu’en buvant, on arrive à s’étourdir et à endormir sa souffrance… J’avais bu, tout seul, chez différents marchands de vin ; et l’ivresse avait aiguisé ma souffrance abjecte…
Je m’étais laissé tomber sur un banc du boulevard extérieur, en sanglotant. Un agent s’était approché, perplexe !… Il est défendu de dormir sur un banc ; aucun règlement ne défend de pleurer. L’agent s’était éloigné en haussant les épaules.
Puis une rôdeuse était venue et s’était assise près de moi…
En me réveillant, ce matin, j’ai senti un corps de femme contre le mien. Encore à moitié endormi, je n’avais pas repris conscience de mon malheur… Lucienne ? Adèle ?…
Cette femme qui est avec moi dans ce lit sale qui porte sur ses draps des traces de punaises écrasées, c’est la pierreuse d’hier soir. C’est moi qui ai voulu l’emmener ; je n’acceptais pas l’idée de coucher seul cette nuit. Je me rappelle son marchandage ; je l’ai payée d’avance ; elle a été consciencieuse, puisqu’elle est là… Il lui aurait été facile de partir cette nuit en emportant ce qui me reste de l’argent.
Cette fille est vieille et hideuse. Elle dort la bouche ouverte, montrant une mâchoire édentée… C’est ça que j’ai étreint cette nuit dans l’obscurité. Un homme ivre n’est pas dégoûté. Ce matin je suis dégoûté. L’odeur de la femme, jointe à l’odeur de la chambre, me lève le cœur.
Mes vêtements sont jetés sur une chaise. Pourquoi ai-je un frisson à l’idée de les remettre ? Pourtant ils ne sont pas tachés. Hier, j’ai passé deux heures à nettoyer les taches, avec du savon, dans ma cuvette ébréchée.
Je me lève, je me débarbouille d’une façon sommaire… Un ronflement se fait entendre à travers la cloison ; c’est mon voisin le marlou ; il est rentré après moi cette nuit, et sa compagne lui a rendu des comptes qu’il a sans doute jugés satisfaisants, car il a été tout à fait gentil avec elle ; les témoignages de sa satisfaction ont été bruyants et je n’en ai rien perdu… Quelle horreur ! Cet être-là, dans la fureur de la possession, disait les mêmes mots que je murmurais dans l’ivresse de l’amour, contre la chair de Lucienne… Tous les hommes sont-ils les mêmes dans ces moments, qui les rendent semblables aux bêtes et aux dieux ?
Pendant que je m’habillais, une voix éraillée, venant de mon lit m’a fait tressaillir :
— Donne-moi encore cinq francs… T’as vu que j’ai été gentille.
C’est cette affreuse vieille prostituée en qui l’instinct professionnel s’est éveillé d’abord, avant qu’elle ait ouvert les yeux.
Je lui donne les cinq francs qu’elle réclame, et je lui dis :
— Il faut que j’aille travailler… Vous remettrez la clef en bas quand vous descendrez.
Mais à son tour, elle a une recommandation à me faire.
— Tu seras bien mignon de me faire monter un bol de café noir et un petit verre de marc. Tu paieras, dis, que je soye pas obligée de changer mon billet.
Je vais à pied du boulevard de la Chapelle à la maison Henriot, en marchant très vite. Quand on a un gros chagrin ou une angoisse tenace, on marche toujours très vite dans la rue. Est-ce avec l’illusion puérile de fuir le cafard, ou bien parce qu’on pense moins quand on a fait un effort physique ? L’idée de l’immobilité, même pour vingt minutes seulement, dans un tramway ou dans le métro m’est insupportable.
Je fais un détour pour ne pas passer devant un petit restaurant où, plusieurs fois, j’ai dîné avec Lucienne… Et faisant ce détour, j’ai le cœur affreusement serré.
J’arrive au bureau, le premier.
— Vous êtes malade, monsieur Legrand ? me demande le concierge avec intérêt… Ça doit être le foie. Il faut faire attention… Je connais ça, moi aussi.
Il me parle de son foie, et d’une consultation donnée par un médecin qui voulait l’envoyer à Vichy ; à la suite de quoi, ayant eu un billet de chemin de fer gratuit par un ecclésiastique qui est cousin germain de sa femme, il a été, de préférence, prendre les eaux à Lourdes et s’en est fort bien trouvé.
Je suppose d’abord que c’est pour me raconter cette histoire que le concierge a commencé par me demander si j’étais malade… Mais non. Je vois mon image dans une glace. J’ai vraiment une sale tête : une tête de vieux moribond où ne vivent que deux yeux luisants de fièvre, deux yeux dont le regard est celui d’une bête traquée.
D’ailleurs mes collègues, lorsqu’ils arrivent, ne me ratent pas, bien que j’aie courbé ma tête sur une colonne d’additions. La méchanceté, humaine est clairvoyante ; elle vient renifler la souffrance, et c’est une joie, presque un devoir, pour les bêtes fortes ou nombreuses d’achever les bêtes blessées.
C’est cet imbécile de Bernard qui mène la meute.
— Oh ! oh ! Père Legrand, vous allez un peu fort… Ça ne vous vaut rien, à votre âge, de faire la noce avec cette assiduité exemplaire… Vous commencez à vous décoller sérieusement.
Je réponds avec une grossièreté inaccoutumée :
— Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
— Eh ! dites donc !… Le jour où vous vous retirerez dans un trou de banlieue, avec un petit jardin sur le ventre, il faudra que nous nous cotisions pour vous offrir une belle couronne. Vous ne pensez qu’à vous, père Legrand. Vous êtes un égoïste…
Cet idiot finit par me laisser tranquille et déplie son journal qu’il lit et commente à haute voix. Il appartient à cette race très nombreuse de gens qui, pour comprendre, doivent lire tout haut. Les idées et les faits ne rentrent pas en eux par les yeux, sous forme de signes imprimés, mais par les oreilles, comme une histoire que quelqu’un leur raconterait.
Tous les matins, pendant une demi-heure, il y a, dans les bureaux d’Henriot Frères, une séance de journal parlé. Les patrons n’arrivent en général que quarante minutes après l’heure fixée pour l’arrivée des employés ; c’est un tort, même si on considère la discipline comme une force accessoire des maisons de commerce.
— Oh ! En voilà une histoire, fait le jeune Bernard…
« Un adjudant disparu depuis 1916 retrouve son épouse mariée ». Un nommé Alexis Godard ; il y a même sa tête sur le journal ; et la tête de l’épouse… C’est la tête de l’autre mari que je voudrais voir. On ne donne pas son nom. On dit que c’est « un honorable fonctionnaire »… Dites donc, père Legrand, est-ce que votre dame n’est pas une veuve de guerre ? Qu’est-ce que vous diriez si son premier mari revenait pour vous la réclamer ?
Un moment, j’ai pensé que Bernard était exactement renseigné et qu’il avait amorcé par un prélude perfide une savante persécution. Mais non ; il m’a posé cette question parce qu’il m’a pris, une fois pour toutes, pour tête de Turc, et que dans ce petit monde de petits employés, on m’a distribué un rôle de personnage comique ; un emploi de ganache fort réjouissant.
Un personnage comique, moi ?… S’ils savaient !
Mais soudain, Bernard pousse un cri :
— Clara Wood a été assassinée !
Je ne bouge pas. Je serais incapable de faire un geste. Je vois à travers un brouillard, la colonne de chiffres sur laquelle je suis penché, et ma plume qui danse au bout de mes doigts qui tremblent.
Mais j’écoute avidement. Bernard lit :
Tout Paris apprendra avec stupeur, que Mlle Lucienne Pelletier, qui depuis plusieurs mois, s’était fait connaître dans les milieux artistiques, sous le nom de Clara Wood, par la vigueur et l’originalité de son talent, et dont les toiles commençaient à être recherchées par les connaisseurs dans le monde entier, vient de périr victime d’un horrible forfait.
La concierge de Mlle Lucienne Pelletier, surprise de n’avoir pas vu la jeune artiste depuis deux jours et à laquelle certaines circonstances aujourd’hui connues de la justice avaient inspiré des soupçons, est allée hier au soir faire part de ses inquiétudes au commissaire de police du quartier, qui aussitôt a réquisitionné un serrurier.
Dès que la porte du petit appartement occupé par Clara Wood fut ouverte, une effroyable vision s’offrit aux yeux des assistants. La jeune femme était étendue sur son lit rouge de sang, les yeux grands ouverts et dilatés par la suprême épouvante, la gorge littéralement hachée de coups de poignard.
L’hypothèse d’un suicide fut aussitôt écartée. L’instrument du crime ne tarda pas à être retrouvé sur la descente de lit où l’assassin l’avait jeté. C’est un petit poignard japonais qui servait à Clara Wood de coupe-papier. La concierge, qui faisait ordinairement son ménage, affirma que cette arme se trouvait habituellement sur la table de nuit de la jeune femme. Elle put donner en outre au commissaire des renseignements précieux que nous ne publierons pas pour ne pas entraver les recherches de la police.
Nous avons tout lieu de supposer que le criminel tombera prochainement entre les mains de la justice.
Entre mes doigts plus tremblants, mon porte-plume danse plus fort. Et mes dents claqueraient si je ne serrais pas mes mâchoires.
— Ça devait lui arriver.
Cette dernière phrase n’est pas une phrase du journal. C’est un commentaire du jeune Bernard.
— Ça devait lui arriver avec la vie qu’elle menait. Je la connaissais, moi, Clara Wood… Ça n’est pas vrai ? Je ne vous ai pas dit qu’on avait fait la bringue à Montparnasse avec elle et mon ami André Joguin, qui était un de ses amants ? Ça a dû lui flanquer un coup, à Dédé, quand il a appris ça ce matin par le journal…
Le jeune Bernard tourne la feuille. Et soudain, d’une voix changée :
DERNIÈRE HEURE. — On a arrêté l’assassin.
Ah ? On a arrêté l’assassin…
Mais Bernard ne poursuit pas sa lecture. Il a l’air tout à fait fort gêné. Il froisse le journal et dit à mi-voix :
— Attention ! Je crois que j’entends le patron.
— Mais non, mais non ! Le patron ne se permettrait pas de venir nous déranger si tôt.
Malgré la résistance de Bernard, un de nos collègues lui arrache le journal des mains, et d’une voix joyeuse poursuit la lecture :
C’est un nommé André Joguin, âgé de 24 ans, et sans profession avouable…
Les employés de la maison Henriot partent d’un éclat de rire :
— L’ami Dédé !
— Bernard a de jolies relations, messieurs ! Ce qu’il nous en mettait plein la vue avec ce jeune homme distingué et de bonne famille !
Eh bien, quoi ! Leur gaieté n’a rien de scandaleux. Ils ne connaissaient pas la victime, et pour eux ce simple fait-divers peut avoir son côté comique.
Moi, je suis content qu’on ait arrêté ce sale individu. Plus encore que ma souffrance, la haine que j’ai contre lui est violente et domine tout. C’est cet être abominable qui a fait mon malheur. C’est lui qui a causé le malheur, la honte, la mort affreuse de la femme qui, pour moi, est encore tout au monde ; car dans ma détresse, son fantôme reste à mes yeux, le seul être vraiment vivant dans un monde vide.
Je ne suis plus capable d’additionner les chiffres. Un encaisseur vient à mon guichet pour toucher une facture.
— Faites attention, M. Legrand, vous me donnez deux mille francs de trop… A la fin de la journée, vous pourriez en être de votre poche.
Je m’efforce de rire.
— C’est vrai. Quand je n’ai pas mes lunettes je suis comme aveugle. On pourrait me prendre ma caisse sous le nez, sans que je m’en aperçoive.
Sournoisement, je broie sous mon talon mes lunettes que j’ai laissé tomber à terre. C’est une explication à mes mouvements maladroits, à mes gestes fébriles, à mon air égaré.
Les heures s’écoulent. Je suis abruti par mon idée fixe. A midi, je sors avec les autres employés parce que je n’ose pas rester seul au bureau ; et je vais chez le petit bistro où, il y a quelques jours, j’ai rencontré M. Alexis Godard. Quand il m’aperçoit le patron lève les bras au ciel.
— En voilà une histoire !
Quel idiot, je fais ! J’ai cru, sur le moment, qu’il allait me parler de la mort de Lucienne… Pourquoi me parlerait-il de Lucienne, à moi ? Cet homme ne sait pas ce que j’étais pour elle. Mais je crois que ça se voit. Et quand je porte les yeux sur moi, je suis étonné de ne pas me voir en deuil.
Non… Ce bistro veut me parler de l’histoire de l’adjudant, dont il a reconnu la photo sur le journal.
Il me répète avec conviction :
— Non, vous parlez d’une vache ! Alors, c’était ça son affaire d’héritage ? Je me demande si c’est un chopin pour lui… Pourquoi a-t-il attendu tout ce temps-là avant d’aller la retrouver, sa femme ? Sur sa photo, elle a l’air aussi rosse que lui… Vous la connaissez ?
J’affirme que j’ai eu l’occasion de rencontrer Mme Alexis Godard qui a l’air comme ça, mais qui est une femme charmante.
Je n’ai pas faim. J’ai très soif. Je bois… Des ouvriers et des petits employés mangent silencieusement et rapidement, en lisant leur journal. Je m’efforce de maintenir mon regard fixé sur mon verre, pour ne pas apercevoir sur ces feuilles, à droite, à gauche ou en face, le portrait de la victime… J’ai là, dans mon portefeuille une photographie de Lucienne, cette photo sur laquelle elle a un si joli sourire. Je n’ai pas le courage de prendre ce portrait dans ma poche et de le déchirer… C’est ce cliché, probablement, qui est reproduit par les journaux ? Je ne peux pas, je ne veux pas le voir…
Lucienne, la gorge hachée de coups de couteau, les yeux figés dans une expression de terreur… Quelle chose horrible !
Je reviens au bureau. A 3 heures, le concierge vient me prévenir que quelqu’un, dans sa loge, demande à me voir.
— Quelqu’un ?
Ah ! Ce n’est qu’un jeune garçon, le fils de mon concierge à moi, je veux dire de mon ancien concierge qui est maintenant le concierge des époux Godard. Il tient à la main une grosse valise de toile que je reconnais. Il comprime avec effort une envie de rire qui semble devenir irrésistible lorsqu’il échange un regard avec le concierge de la maison Henriot. Je jurerais qu’il lui a déjà raconté mon histoire ; car l’autre a l’air également fort égayé… Allons, mon aventure ne va pas tarder à être connue de la maison. Et décidément je suis un personnage comique.
— Monsieur, fait le joyeux jeune homme, c’est vos affaires que je vous rapporte. Mme Godard les a mises dans cette valise, et elle m’a dit que vous me donneriez quelque chose pour la course.
A ce dernier trait, je reconnais bien Adèle, et son esprit ingénieux d’économie ; d’ailleurs, nous ne vivons plus sous le régime de la communauté. Je tends une pièce de quarante sous au jeune garçon, qui fait une fausse sortie, puis revient vers moi en me tendant une enveloppe.
— Ah ! Et puis il y a aussi ce papier qu’on a apporté à midi à la maison. C’est à l’adresse de M. Legrand et il y a « Urgent ». Maman a donné vingt sous au bonhomme qui l’a apporté.
Et il tend la main, heureux d’avoir sérié les pourboires.
La lettre est une convocation pour aujourd’hui même, à quatre heures au Palais de Justice, chez le juge d’instruction « AFFAIRE PELLETIER ».
Ah ! Il y a encore quelque part une concierge qui aura bavardé.
Je vais trouver le patron.
— Monsieur Henriot, j’aurais besoin de m’absenter une heure. Il faut que j’aille chez le juge d’instruction, qui m’a envoyé cette convocation…
— Ah ! Le juge d’instruction… Il faut y aller… J’espère, père Legrand, que vous n’avez tué personne ?
Nous rions tous les deux. Comme il rit bêtement ! Si ce n’était pas le patron, ce rire m’agacerait. Mais sa question, posée sur le mode jovial, reste une question. Un patron a le droit de savoir pourquoi son employé va chez le juge d’instruction… Diable ! On emploie pendant des années un bonhomme qui a l’air de tout repos, et un beau jour, on apprend par les journaux qu’il est inculpé d’outrage public à la pudeur.
En manière de protestation intérieure contre cette indiscrétion, et aussi parce que je ne veux rien montrer à personne de ma blessure profonde et saignante, je me décide à montrer une écorchure superficielle. Et je mens, tout en disant la vérité.
— Voilà, Monsieur Henriot… Vous avez peut-être appris par le journal qu’un adjudant disparu depuis la guerre, venait de reparaître et avait retrouvé sa femme remariée.
— Oui… Eh bien ?
— Eh bien, le deuxième mari, c’était moi.
M. Henriot me regarde avec des yeux arrondis par la stupeur ; puis, quand il a compris, part d’un éclat de rire vraiment désobligeant pour moi, et que, moins poli que le fils du concierge, il ne cherche pas à retenir… Il peut rire, puisqu’il est le patron. Et il s’en paie une bosse.
— Non ! C’est tordant !…
Il peut rire des mésaventures conjugales des autres. Tout le personnel de la maison sait que M. Henriot est cocu, et plutôt dix fois qu’une.
Mais telle est décidément ma destinée : je suis un personnage comique sur la scène où j’évolue.
....... .......... ...
C’est M. Desrumeaux, juge d’instruction, qui est chargé de l’affaire Pelletier, devenue l’affaire Joguin, puisque c’est l’assassin présumé, personnage de premier plan qui donne son nom à la cause. J’ai souvent lu le nom de M. Desrumeaux dans les journaux, où il fait figure d’un personnage doué d’une redoutable perspicacité.
Je ne suis pas introduit tout de suite chez le juge d’instruction. On me prie de m’asseoir dans un couloir, sur un banc où deux messieurs et une dame sont déjà assis.
Un des messieurs a une apparence confortable, un ventre imposant et un binocle d’or sur un nez accentué. Il s’adresse à son voisin d’un ton prétentieux et protecteur :
— Permettez-moi, monsieur, de vous dire la part que je prends à votre peine dans ce malheur affreux. Je connaissais la pauvre petite… Et pardonnez-moi une indiscrétion involontaire ; j’ai vu votre nom sur la convocation que vous avez présentée à l’huissier.
Ce monsieur a, en effet, derrière son lorgnon, un regard fureteur auquel rien ne doit échapper. Et c’est au père de Lucienne qu’il s’adresse.
Je reconnais sa mère, d’après une ressemblance qui est dans les traits mais aucunement dans l’expression ; et cette ressemblance suffit à m’étreindre le cœur d’un émoi presque physique… La physionomie de Lucienne était douce, intelligente et mobile. Le visage de cette femme aux yeux gris fer et aux lèvres minces, est dur, fermé, implacable ; elle est de la même espèce que Mme Alexis Godard, mon ancienne épouse. Je comprends maintenant ce que Lucienne me disait quand elle me parlait des souffrances de son enfance, de ses tendresses refoulées et de sa solitude morale, sous la sèche autorité d’une mère sans gaieté et sans sensibilité.
Le père est un pauvre type insignifiant de petit fonctionnaire effacé. Dès les premiers mots du gros monsieur, il a jeté un regard de détresse du côté de sa femme, mais pas avant que sa femme lui ait décoché dans les côtes, un coup de son coude pointu, pour l’avertir qu’il n’y a qu’à se taire… Mon Dieu ! combien de ménages peuvent ressembler à mon ancien ménage !
Et c’est la mère de Lucienne qui répond :
— Monsieur, cette affaire-là est bien désagréable…
Bien désagréable !… La mort horrible de sa fille…
Elle s’explique :
— Nous voilà convoqués devant le juge d’instruction, nous qui n’avons jamais eu affaire à la justice, excepté pour notre loyer, que le propriétaire voulait augmenter contrairement à la loi… Et nous ne pourrons même pas faire d’enterrement convenable, après l’autopsie du médecin légiste. Il y a eu un tel scandale, que nous pensons à quitter le quartier.
Le gros monsieur hoche la tête d’un air de compassion. Puis il se présente :
— Je suis Monsieur Wallstein, le marchand de tableaux du boulevard Haussmann. C’est à moi en grande partie que votre fille devait ses succès artistiques. Parce que, vous savez, quand un artiste n’a que son talent pour arriver, et sans être poussé par quelqu’un d’influent…
Il soupire, puis ajoute :
— Ses toiles commençaient à avoir la cote. J’ai vendu 10.000 francs son dernier tableau, vous savez Le Petit pêcheur à la ligne, ce gosse, dont on voit le reflet dans l’eau d’une rivière ; c’est joliment observé… C’est pris sur le vif dans la nature.
Joliment observé ?… J’ai fait ce tableau dans la chambre de Lucienne, avec un matériel au rabais, sans avoir sous les yeux la rivière, ni le gosse, ni son reflet.
Mais pour la première fois, la mère est émue.
— Comment ? Elle faisait vraiment des tableaux ?… Des tableaux qui se vendaient dix mille francs ? Et elle nous laissait, son père et moi, dans la gêne ?
M. Wallstein insinue doucement :
— Elle n’aurait pas laissé chez vous des toiles, des essais, des esquisses ? Je pourrais vous les acheter… Peut-être y a-t-il chez elle une toile inachevée…
En effet, il y a une toile inachevée, à laquelle je travaillais quand les drames ont commencé. Mais comment M. Wallstein peut-il le savoir ?… Au fait, c’est l’amant de Lucienne, c’est ce Joguin qui se chargeait des négociations. Il surveillait âprement la production, dont il disposait à son profit au fur et à mesure, et il s’engageait à livrer mes tableaux avant même qu’ils fussent achevés.
Mais M. Wallstein baisse la voix :
— Écoutez… Nous pourrons peut-être nous arranger. Je dirai aux journalistes que vous avez chez vous une vingtaine de toiles de Clara Wood. Je les vendrai, et je vous donnerai 10 pour cent sur la vente… Et si ça se vend bien, vous en retrouverez d’autres, autant qu’il en faudra, dans votre grenier.
M. Pelletier, naïvement s’écrie :
— Mais nous n’avons pas de grenier ! Et nous n’avons pas de tableaux de Lucienne, nulle part !…
Mais sa femme qui commence à comprendre, lui dit :
— Tais-toi… Ne fais pas l’idiot.
Ça y est… « Ne fais pas l’idiot ! »… Le mot d’Adèle.
D’ailleurs M. Wallstein s’explique :
— Les tableaux, je les ferai faire… Dans notre profession, c’est un procédé courant.
Ces gens-là sont répugnants au point de dégoûter un assassin.
Mais la porte du cabinet du juge d’instruction s’est ouverte. Il appelle :
— Monsieur Legrand !
Consciente de ses droits, Mme Pelletier proteste à mi-voix :
— Nous sommes arrivés avant lui.
— Ce monsieur doit être convoqué pour une autre affaire, fait d’un ton conciliant M. Wallstein, qui appartient à une race dont la patience est la suprême vertu.
M. Desrumeaux, le juge d’instruction, n’est pas tel que je l’imaginais. Ce qui me surprend surtout en lui, ce sont ses yeux ternes, qui manquent tout à fait de vivacité et d’acuité. Il me semblait que le regard d’un juge devait pénétrer jusqu’au fond de l’âme de ceux qu’il interroge. Je me sens fort à l’aise.
M. Desrumeaux commence par s’excuser de m’avoir dérangé, mais il a pensé, ayant appris mes relations étroites avec la victime, que je pourrais lui donner des renseignements utiles.
Il s’excuse encore de me demander, touchant mon état-civil, des précisions indispensables que note son greffier.
— Vous êtes marié, monsieur ? fait-il d’un ton où je crois deviner une nuance de réprobation.
— C’est-à-dire, monsieur le juge, que je croyais être marié. La réalité, je ne l’ai jamais été…
M. Desrumeaux ne donne aucun signe de surprise.
Bien qu’il ne me la demande pas, je lui fournis l’explication de ma situation conjugale fort exceptionnelle… et même alors, M. Desrumeaux ne donne aucun signe de gaieté. Ce magistrat est un homme étonnant.
Il s’excuse (c’est la troisième fois) de me demander si je fournissais à Mlle Clara Wood des subsides importants, lui permettant de mener un certain train de vie…
Une seconde j’hésite à lui dévoiler le secret des tableaux. En le faisant, je couperais court aux révoltantes combinaisons que préparent M. Wallstein et le ménage Pelletier… Mais ainsi je reprendrais à Lucienne ce que je lui ai donné de moi ; c’est une chose que je ne peux plus faire, maintenant… Si ce misérable qui est en prison révèle la chose, je ne lui opposerai pas de démenti ; mais moi, je ne veux rien, je ne peux rien reprendre sur le cadavre de cette femme que j’ai follement aimée vivante et qui, morte, conserve encore cette parure.
Je réponds à la question du juge :
— Non, Monsieur le juge… Je vous ai dit tout à l’heure que j’étais caissier dans une maison de bonneterie en gros… Comment avec 1.500 francs par mois, aurais-je pu entretenir une maîtresse en dehors de mon ménage ?
Pour la première fois, depuis le début de cet entretien, les yeux de M. Desrumeaux révèlent une impression ; c’est une impression d’étonnement. Il me considère et fait :
— Alors…
Puis, vivement, se rendant compte que sa surprise n’a rien de flatteur pour moi, il fait :
— Bon, bon…
Mais j’ai compris. M. Desrumeaux voulait dire, en termes adoucis : « Alors, si vous ne lui donniez pas d’argent, comment se fait-il que cette jolie fille couchait avec vous ? »… Oui, j’ai compris, mais compris trop tard ; j’aurais dû comprendre lorsque j’ai fait la connaissance de Lucienne.
Il enchaîne de façon, peut-être, à avoir la solution du problème par une autre voie :
— Quand et comment avez-vous connu Mlle Clara Wood ?
— Elle n’était pas à ce moment, Mlle Clara Wood. Je l’ai rencontrée, une nuit…
Je raconte au juge ce qui s’est passé, il y a plusieurs mois, sur l’avenue Trudaine, à deux heures du matin. J’ai pleinement conscience qu’ainsi j’aggrave la situation du coupable présumé.
— Et… depuis, saviez-vous qu’elle revoyait assidûment André Joguin ?
Je ne veux pas raconter à ce juge que Lucienne avait trouvé moyen de me présenter son amant de cœur comme étant son frère… Ça donnerait trop à Lucienne, la figure d’une coquine, et à moi, la figure d’un jobard.
Je réponds :
— Je l’ai appris, ces derniers temps. C’est à partir de ce moment que j’ai cessé de voir… Mlle Clara Wood.
— Pourtant, on a trouvé au domicile de la victime un pneumatique par lequel vous annonciez votre visite pour 9 heures du soir, le jour même où elle devait être assassinée ?…
— Oui, j’avais l’intention de lui rendre visite… Une faiblesse, Monsieur le juge… J’avais beaucoup d’affection pour elle. Et puis, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que je n’y aille pas, que je ne risque pas de me laisser reprendre. Ça m’a semblé plus raisonnable.
La voix de M. Desrumeaux répète, comme un écho :
— Plus raisonnable…
Il approuve ma conduite.
Mais pourquoi, ayant fini de m’interroger, éprouve-t-il le besoin de me faire un peu de morale ?
Il me dit :
— Voyez-vous, Monsieur Legrand, ce sont des aventures dangereuses à notre âge et qui, ordinairement tournent mal. Il vaut mieux rester tranquille dans notre famille…
Il a une famille, M. Desrumeaux ? Et puis il est bien gentil de me parler de « notre » âge. Il a bien quinze ans de plus que moi… C’est toujours le plus vieux qui dit au plus jeune « à notre âge »…
Je sors du Palais de justice, et je me trouve à six heures à la porte d’un grand atelier de couture de la rue du Quatre-Septembre. Des messieurs d’un certain âge, qui manifestent une certaine nervosité, et des gigolos d’une correction glaciale et tranquille, attendent en même temps que moi. Tous se regardent avec une certaine gêne ; les messieurs âgés parce qu’ils se sentent un peu déplacés et ridicules ; les gigolos parce qu’ils se demandent si, tout à l’heure, ils ne vont pas se trouver deux ou trois à se précipiter (je me trompe ; les jeunes gens de cette génération ne se précipitent pas vers les femmes), à s’avancer à la rencontre d’une même personne… On voit ça tous les soirs à six heures, à la sortie de tous les ateliers ; toutes les nuits, à minuit, à la sortie des artistes de tous les théâtres et music-hall.
Je suis ému comme au temps où, dans ma jeunesse, j’attendais la femme aimée devant sa porte… pour me sauver dès que je l’apercevais, sans avoir osé lui parler.
Cependant, c’est Yvonne que j’attends, la petite camarade de Lucienne. Je voudrais parler d’Elle avec quelqu’un qui l’a aimée, qui a reçu ses confidences, qui a su le fond de son cœur… Yvonne est une bonne petite fille ; je vais l’inviter à dîner ; pendant quelques heures, je ne serai pas seul ; je pleurerai librement, elle me consolera… Je la reverrai de temps en temps, souvent… Et mon égoïsme d’homme ébauche un nouveau roman.
Yvonne paraît sous la voûte, et se dirige vers la sortie, à petits pas pressés. Elle m’aperçoit, et, après un moment d’hésitation à peine perceptible, vient vers moi.
— Tiens ! Monsieur Legrand !… Ah ! Si je croyais vous voir par ici !
Je suis embarrassé de ma contenance, et d’autant plus, que deux petites ouvrières en passant à côté de nous, me considèrent d’un regard étonné, et que l’une d’elles murmure en s’éloignant :
— Ça doit être son père. Je lui avais bien dit qu’elle se ferait paumer !
Nous restons silencieux un bon moment. Puis Yvonne trouve quelque chose à dire :
— Hein ! Croyez-vous ?
Je réponds :
— Oui…
Elle ajoute, avec une précision cruelle :
— Je l’avais toujours prévenue que ça finirait mal, avec ce type-là… Qu’est-ce que vous voulez. Elle l’avait dans la peau… C’est malheureux…
Oui, c’est malheureux.
Je fais un effort pour dominer ma timidité.
— Écoutez, ma petite Yvonne, si vous êtes libre ce soir, voulez-vous dîner avec moi, en camarade, quelque part ? Nous bavarderons… J’ai tellement de choses à vous dire.
— C’est que, ce soir, justement… Mes parents ne sont pas prévenus.
Mais pendant que je faisais mon invitation, j’ai saisi un sourire d’Yvonne que j’ai d’abord interprété dans un sens flatteur. Et puis je me suis rendu compte très vite, à la façon dont le sourire s’est brusquement effacé sous mon regard, de ce qu’il ne s’adressait pas à moi, mais à un autre par-dessus mon épaule.
Je le vois, l’autre, ou plutôt je vois son reflet dans la glace d’une porte vitrée qui est devant moi. C’est un gigolo qui, d’un mouvement lent et continu, passe sur sa joue le revers de sa main droite. Ce geste distingué, dans le milieu auquel appartiennent Yvonne et le gigolo, a une signification très précise : « La barbe ! »
Le gigolo, me voyant parler à sa petite amie, ne me fait même pas l’honneur d’être jaloux de moi. Il m’a reconnu tout de suite pour ce que je suis : un vieux raseur inoffensif, mais par qui, il ne faut tout de même pas se laisser embêter.
— Adieu, Yvonne…
— Au revoir, Monsieur… Je vous demande pardon. On m’attend. Ah ! C’est bien triste tout de même… Cette pauvre Lucienne ! Il faut vous faire une raison… Au revoir, Monsieur Legrand.
Elle est déjà au bras du gigolo : et elle rit…
En somme, pour moi, il n’y a plus qu’une solution bien simple, bien facile… Qu’est-ce que je fiche encore là ? Je n’ai plus rien, dans la vie, qu’un souvenir qui est une torture.
Ma vie animale n’est même pas assurée : je vais me repaître dans d’infâmes gargotes, me terrer dans un ignoble garno ; jusqu’au jour où on s’apercevra que j’ai pris de l’argent dans la caisse qui m’est confiée ; alors on me mettra à la porte de la maison Henriot ; et probablement en prison… Et on fera un fait-divers dont M. Alexis Godard et sa femme prendront connaissance avec un vif plaisir. J’ai pris ma revanche, mais la belle sera pour eux.
En tout cas, seul, toujours seul, sans une affection, sans une sympathie…
Et surtout le reste, tout ce que je cache…
Alors, je suis descendu sur la berge de la Seine en me répétant que c’est bien simple et bien facile. Ça ne doit pas durer longtemps ; ça doit être fini tout de suite.
Pas si facile…
Je prends mon élan pour sauter dans l’eau noire. Allons, ouste !… Des pauvres gens font ça, tous les jours, qui ne font pas figure de héros, quand on repêche leur corps gonflé.
Leur corps gonflé… Cette prévision seule m’enlève tout appétit de la mort.
En prenant mon élan pour sauter, je sens très bien que je ne sauterai pas. J’esquisse la parodie ridicule du clown qui singe l’athlète. Quelque chose me retient, qui n’est pas une conscience humaine, mais le goût bestial de la vie. Les bêtes ne se suicident pas.
Je sais très bien que je peux acheter un revolver qui fera de moi un mort plus présentable… Oui… je mettrai le canon sur ma tempe et le doigt sur la gâchette ; ce sera tout… Je sais très bien que je peux acheter une corde : j’accrocherai la corde… J’irai peut-être jusqu’à monter sur un escabeau et à me passer au cou le nœud coulant… Du chiqué… Du chiqué pour moi-même, sans qu’il y ait personne pour me regarder.
Je peux bien crâner à mes propres yeux, et me dire que je n’ai pas peur de la mort, ni de ce qu’il peut y avoir ensuite. Car ensuite, il ne peut rien y avoir de pire… J’ai peur seulement de la souffrance, d’une seconde de souffrance, comme chez le dentiste…
Mais c’est encore de la lâcheté.
Il ne me manquait plus que ça, d’être un lâche !
....... .......... ...