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La chienne

XV LUI

Reading edition

Oui, il y a là-haut une Providence ingénieuse qui combine des ingénieux scénarios où nous jouons des rôles de pitres tragiques poursuivis par une Fatalité ingénieuse, une Providence ironique et méchante, habile à nous ménager des coups de théâtre pleins de traîtrise, assénés par derrière comme des coups de trique qui nous laissent assommés et pantelants…

Quarante-huit heures ont passé depuis le moment où mon bonheur naissant a excité l’envie des dieux… quarante-huit heures depuis l’instant où je chantonnais devant le portrait d’Alexis Godard, heureux de penser que mes chaînes allaient être brisées.

Et je suis, ce soir, tout seul, dans une chambre meublée d’un hôtel de dernier ordre… Tout seul… Je n’ai plus de maîtresse, je n’ai plus d’argent, et ce n’est pas un soulagement pour moi de penser que je n’ai plus de femme. C’est un regret. Ma solitude est telle, ma détresse est si affreuse que je regrette la présence tyrannique d’Adèle, sa voix criarde et ses reproches.

Tout s’est fait avec la rapidité effrayante et logique d’un cauchemar…

Le lendemain de ce soir où mon attitude imprévue a si fort scandalisé Mme Alexis Godard, je me suis réveillé d’une humeur charmante, sans le plus léger de ces pressentiments qui précèdent les malheurs dans les romans. J’opposai un front serein au silence hostile d’Adèle, que ma présence à défaut de mon contact (depuis bien longtemps il n’y a pas eu contact entre nous) semblait dégoûter profondément.

En me rasant devant la glace, je souriais à mon image, l’image d’un homme aimé, l’image d’un homme heureux.

Mme Alexis Godard surprit l’expression de mon visage et grogna :

— Imbécile ! C’est qu’il est content de lui… Il y a de quoi !

Je me tournai vers elle et mon sourire s’accentua lorsque je la vis si laide. Elle se tut, exaspérée. J’eusse été heureux d’entendre encore sa voix, sa voix désagréable qui bientôt ne serait plus qu’un souvenir.

Toute la journée, au bureau, ma joie intérieure me tint compagnie. Je répondis aux plaisanteries stupides du jeune Bernard avec une verve inaccoutumée qui fit dire à nos collègues : « Tiens ! Le père Legrand se dessale. »

Mais, tout le temps, je pensais au plan que j’avais combiné et que, dans la tête, je perfectionnais sans cesse.

Pauvre imbécile que j’étais !… Je m’imaginais que j’étais l’auteur du scénario construit de toute éternité par un dieu féroce, et que j’étais maître de le modifier à mon gré. Or, j’étais le pantin douloureux, ignorant son rôle dans la pièce, mais dont tous les gestes étaient écrits.

Je ne voyais qu’un seul point noir dans ma destinée : ces 1.500 francs que j’avais empruntés à la caisse de la maison Henriot… Mais je me rassurais en comparant cette somme modique au chiffre astronomique des détournements qu’ont coutume de commettre les caissiers et que les jurés, comme les journaux, apprécient avec tant d’indulgence ; et aussi en pensant que j’amortirais à la fin du mois cet emprunt qui n’excédait pas le chiffre de mes appointements ; par la suite, je pourrais disposer d’importants revenus artistiques. Tout à fait rasséréné, je pris encore un billet de mille ; j’avais à rembourser la petite somme que le concierge m’avait avancée la veille et à faire face aux dépenses de mon entrée en ménage avec Lucienne… Je ne lui avais pas posé de questions sur ce sujet que j’évitais ordinairement d’aborder avec elle, mais je me disais, d’après la façon dont elle vivait, que la pauvre enfant (la pauvre enfant !) n’avait probablement pas fait d’importantes économies sur les sommes qu’elle avait pu toucher chez Wallstein.

Alexis Godard fut fidèle au rendez-vous que je lui avais donné la veille. Je l’aperçus accoudé au comptoir et en conversation animée avec le bistro.

— C’est un ancien copain de régiment pendant la guerre, me dit-il quand il m’aperçut. Il me croyait mort, lui aussi… Il était dans ma section.

Puis il expliqua au bistro :

— C’est avec monsieur que je suis en affaires, on va se mettre à une table dans le fond pour causer tranquilles.

Pendant qu’il s’éloignait, le limonadier cligna de l’œil, hocha la tête dans la direction d’Alexis Godard et me dit à mi-voix :

— C’est mon ancien adjupète… Vous parlez d’une vache !… S’il avait pu me faire passer au tourniquet…

Puis il ajouta, non point pour faire une constatation dont l’évidence s’imposait, mais du ton dont on exprime un regret :

— Il n’est pas mort !

Et il conclut par une remarque où il sembla trouver une sorte de consolation :

— Ça fait tout de même plaisir de le voir dans la mouise… Vous avez vu ses godasses ?

Cependant, M. Alexis Godard, dès qu’on lui eut servi un apéritif qui n’était pas le premier de la journée et fort probablement ne devait pas être le dernier, ne perdit point son temps en préambules diplomatiques.

— Vous avez apporté le fric ?

Je fouillai longuement mes poches d’une façon qui sembla éveiller en M. Alexis Godard les plus vives espérances. Il suivait mes gestes d’un œil fort intéressé. Je finis par tirer de mon gousset une clef que je mis dans sa main et qu’il contempla d’un air ahuri.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?… Et le fric ?…

— Le fric est à votre disposition, mon ami. Vous n’avez qu’à venir le prendre. Vous avez la clef ; vous connaissez l’adresse ; l’argent est dans l’armoire de notre chambre… de votre chambre. Vous n’avez qu’à vous servir.

— Eh ! Dites donc ! C’est une sale blague !… Je ne marche pas. Pourquoi ne m’apportez-vous pas l’argent tout de suite ?

— Parce que si je prenais cet argent à Mme Godard, dans un appartement qui est à son nom, ce serait un vol. Aux yeux de la loi, je suis maintenant chez elle un intrus, et pour elle un étranger. Tandis que vous, vous êtes son époux légitime. Vous êtes bien mariés tous les deux sous le régime de la communauté ?

— On n’a pas fait de contrat.

— Précisément. Tout ce qui est à elle, tout ce qui est chez elle est à vous. Vous êtes sous le régime de la communauté. Vous avez le droit, non seulement de prendre l’argent qui est dans l’armoire, mais d’emporter l’armoire elle-même et de la vendre pour boire.

J’ouvrais ainsi aux yeux de M. Alexis Godard des perspectives inattendues et illimitées. Il n’avait pas pensé à tout ça. Il était séduit évidemment par l’idée de se servir lui-même, c’est-à-dire mieux que je ne l’aurais servi ; et surtout par les espérances que cette situation juridique lui ouvrait pour l’avenir ; car enfin, une première visite n’épuiserait pas son crédit ; il pourrait revenir quand il voudrait ; il entrevoyait une série de cambriolages légaux, sans émotion et sans risque, avec ma complicité ou tout au moins mon silence qui était presque une approbation.

Je suivais le travail qui se faisait dans son esprit pendant qu’il vidait son verre.

— Vous savez combien elle a, dans son armoire ? me demanda-t-il.

— Oh ! Il doit y avoir pas mal… Je gagne bien ma vie et nous ne dépensons pas grand’chose. Vous savez comme elle est économe !

Soudain un nuage passa sur le front de M. Alexis Godard. Il avait réfléchi à quelque chose qui le tracassait un peu.

— Et puis si elle rapplique pendant ce temps-là… Si elle… si elle appelle la police ?

Je vois ce qui se passe dans l’âme de l’héroïque adjudant. Il sait très bien qu’Adèle, le surprenant chez elle, n’appellera pas la police. Il n’a pas peur que sa femme le chasse ; au contraire ; il a peur qu’elle le garde… Et comme je le comprends ! Je me hâte de le rassurer :

— Ne vous en faites pas… Je l’emmènerai ce soir au théâtre. Nous ne rentrerons qu’après minuit. Venez tranquillement à 11 heures… En passant devant la loge de la concierge, dites « Legrand »… Quand vous aurez ce que vous venez chercher, vous vous en irez tranquillement…

— Et si elle porte plainte !

— Je me tue à vous dire que si la police vous retrouve, ce qui est déjà invraisemblable, elle ne peut pas vous inquiéter. Vous êtes dans votre droit, vous avez pris ce qui vous appartient.

— Alors, c’est entendu… Ce soir… onze heures. Legrand… Eh, patron !

Le bistro, qui est à son comptoir, lève la tête et cligne de l’œil vers moi.

— Venez prendre un verre avec nous… Monsieur, qui est mon homme de confiance a arrangé cette affaire d’héritage dont je vous avais parlé. Je touche ce soir. Il faut arroser ça.

Le bistro me regarde, surpris. Il est possible que M. Alexis Godard lui ait parlé de cette histoire d’héritage ; mais jusqu’ici, il n’en croyait pas un mot… Je fais un geste d’acquiescement joyeux. Le bistro vient vers nous et dit d’un ton pénétré :

— Il n’y a de la veine que pour la crapule !

M. Alexis Godard, qui connaît le style des corps de garde, prend ça pour une formule de félicitation délicate sur le mode plaisant. Mais une grimace du limonadier, au moment où il passe derrière son ancien adjudant, donne à sa phrase sa pleine valeur…

Or, j’ai l’impression très nette que j’attire M. Godard, par une sorte d’abus de confiance, dans un abominable traquenard.

Chose curieuse : moi qui suis d’ordinaire si scrupuleux, je n’éprouve pas le moindre remords.

....... .......... ...

— Alors, ça devient une habitude ? murmure ma femme.

Ce soir, elle ne se trompe pas. Je suis réellement éméché. Après la tournée de M. Alexis Godard, le bistro a voulu offrir la sienne. J’ai offert la mienne, bien entendu. Je n’ai pas l’habitude de boire… A table, je vois deux Adèles ; ordinairement je trouve qu’une, c’est trop ; mais dans l’état d’esprit riant où je me trouve, ce tableau exagéré me plaît ; je pense que bientôt je ne la verrai plus du tout.

— Quand tu auras fini de me regarder comme un imbécile ? me demande-t-elle soudain.

Et je me rends compte que je la contemple comme un imbécile, tenant à la main une cuillerée de soupe qui refroidit.

Pour me donner une contenance, j’avale mon potage avec précipitation. Et puis je tends les bras vers la bouteille pour me servir à boire.

— Non, fait Mme Godard doucement. Tu as assez bu d’alcool comme ça.

Et avec sollicitude, elle emplit mon verre d’eau pure. Mais je suis si bien disposé que l’eau même me grise.

Je deviens imprudent, au point que ma conversation pourrait être révélatrice. A la grande surprise d’Adèle, je demande si la blanchisseuse a rapporté mon linge ; puis je m’informe de l’endroit où est serrée ma valise.

— Tu veux partir en voyage ?

— Oui… non… Je pensais aux vacances.

Les vacances (c’est-à-dire le congé de quinze jours que je prends chaque année et que nous allons passer, parmi d’autres couples au rabais dans une morne et économique station balnéaire) sont encore éloignées de quatre mois. Ma femme hausse les épaules et constate une fois de plus que je ris bêtement… C’est vrai ; je pense à de grandes vacances qui sont très proches. Après dîner, je parle tout de suite d’aller me coucher. J’espère entraîner Adèle par mon exemple. Il faut, autant que possible qu’elle soit endormie à onze heures et que M. Alexis Godard, quand il entrera dans l’appartement, soit encouragé par un silence rassurant jusqu’au moment où je réaliserai mon projet.

Un coup de sonnette. Je tressaille… N’ai-je pas tout prévu ?

— C’est maman, dit Adèle.

C’est la fatalité ! Mon ex-belle-mère est une vieille dame de l’espèce sentencieuse et fort collante par surcroît. Elle a exercé pendant trente ans, la profession de sage-femme dans le quartier des Épinettes, et au cours de sa longue carrière, a emmagasiné une prodigieuse quantité d’histoires obstétricales et monotones qu’elle débite comme un robinet débite son eau, sans entrain et sans plaisir apparent, mais avec une régularité implacable. Elle sait aussi, en manière d’intermède, donner plus de détails que l’auditeur le plus exigeant n’en pourrait demander sur l’état et le fonctionnement de ses intestins, dont elle a obtenu par des soins assidus toute la docilité désirable.

Avec ça (et c’est ce qui nous vaut sa visite ce soir), un malfaiteur inconscient a appris la belote à la vieille dame. Parfois, elle s’ennuie le soir chez elle toute seule : il y a longtemps que son mari, fatigué d’entendre raconter des histoires d’accouchement, est parti pour une destination inconnue (dans cette famille, c’est un destin inéluctable, de mère en fille ; et je suis là pour témoigner que ce n’est pas toujours la faute du mari)… Alors, quand elle s’ennuie toute seule chez elle, elle vient chez nous pour jouer à la belote. Or, la belote ne me dispense pas des anecdotes gynécologiques ; la belle-mère cumule ; elle raconte des histoires d’accouchements en jouant à la belote.

Aujourd’hui, précisément, pendant que nous prenions l’apéritif en série, M. Alexis Godard m’a demandé avec cynisme :

— Et la vieille ? Vous n’avez jamais eu envie de l’étrangler, la vieille ?

Jusqu’à présent, j’ai toujours été un gendre admirable et d’une patience exemplaire. J’ai toujours écouté la belle-mère avec les marques apparentes d’un intérêt simulé, et j’ai toujours feint d’ignorer qu’elle trichait régulièrement au jeu. Car ses histoires sans intérêt ont fini par trouver une application pratique ; pendant qu’elle bavarde en regardant dans les yeux l’auditeur, qui est en même temps son partenaire, ses mains adroites de sage-femme accouchent le paquet de cartes d’une tierce ou d’un cent d’as.

Mais ce soir, j’ai décidé de changer de manière, parce qu’à onze heures j’attends une autre visite. Certes, il serait fort drôle que l’héroïque adjudant nous trouvât en famille et récupérât du même coup sa femme et sa belle-mère. Mais il est à craindre que l’héroïque adjudant, alerté par la lumière et par le bruit, n’opère une retraite discrète dès le palier.

Alors, je me comporte d’une façon inexplicable, qui scandalise la belle-mère. Avant la fin de la première partie, et sans laisser l’ancienne sage-femme arriver au dénouement de l’histoire du plombier dont la femme donne naissance à deux jumeaux de couleur différente et qui déclara que le noir n’était pas de lui, je jette les cartes et j’annonce ma résolution de ne pas continuer.

— Qu’est-ce qui lui prend, à présent ? s’écrie Adèle fort surprise de cet acte de rébellion, pendant que sa mère, la bouche ouverte et la main tendue, laisse en suspens la carte qu’elle allait poser et l’anecdote qu’elle était en train de raconter.

Je réponds avec fermeté :

— Il me prend que j’en ai assez de voir Madame, tripoter dans les cartes pour se faire un jeu !

— Voilà que je triche maintenant ? s’écrie la belle-mère avec une feinte indignation.

— Non, madame, vous ne trichez pas « maintenant ! » Vous trichez tout le temps… Vous êtes une vieille tricheuse, madame.

Pendant que j’y étais, je ne risque rien de dire tout ce qui me reste à dire.

— Et puis vous êtes une vieille raseuse, madame ! J’en ai assez, de toutes vos histoires qui me font mal au cœur, et de vos présentations par le siège, et de vos manières d’offrir un placenta comme un bifteck saignant et de faire guignol avec un gosse pendu au bout d’un cordon ombilical… C’est dégoûtant, madame.

— Il est saoul, maman ! dit la veuve de l’héroïque adjudant sur un ton profondément découragé.

— Je m’en vais ! déclara mon ancienne belle-maman avec dignité… Tu as eu bien tort de te remarier, ma petite Adèle, et c’est dur de voir un individu pareil à la place du mari que tu as perdu… Ah ! s’il voyait ça !…

Adèle ne comprend pas pourquoi cette supposition me semble comique.

— Et ça le fait rire ! fait mon ancienne femme d’un ton tragique… Allons maman, va-t’en, demain j’irai chez mon avoué. Cette vie-là ne peut pas continuer.

Cet avoué est un mythe, qui revient périodiquement, comme une menace, dans les orages de notre vie conjugale.

Je murmure cette prédiction énigmatique :

— J’ai l’idée que ça va s’arranger sans avoué.

Ma belle-mère est partie, enfin. Nous nous sommes couchés, Adèle et moi, ensemble pour la dernière fois. Il est 10 heures 40… Dans vingt minutes…

Silencieux, j’imagine les choses telles qu’elles doivent se passer, telles qu’elles vont certainement se passer. Et je répète mentalement le rôle que je vais jouer, de façon à être tout à fait brillant.

Tout à l’heure, M. Alexis Godard, après avoir gravi l’escalier avec précaution, va mettre doucement ma clef dans la serrure (avant le dîner, quand je suis rentré, j’ai dû sonner et expliquer à ma femme que j’avais oublié mon trousseau de clefs à mon bureau). Il traversera la pièce d’entrée dans l’obscurité ; il connaît les lieux. Je lui ai remis une petite lampe électrique de poche en lui recommandant de s’en servir seulement dans la chambre à coucher, pour diriger sur la porte de l’armoire à glace un jet de lumière utile. J’ai justifié ces précautions en inventant dans l’appartement qui fait face au nôtre, une voisine indiscrète qui met une insomnie chronique au service d’une insatiable curiosité.

J’entrerai en scène au moment précis où l’héroïque adjudant, ayant ouvert la porte de l’armoire, commencera sa perquisition… Un peu avant, peut-être, si, à peine entré dans la chambre, il s’apercevait que le lit est habité ou si ma ferme se réveille trop tôt… Je me dresserai ; je dirigerai vers lui mon étui à lunettes en criant « Haut les mains ! » pour lui enlever le désir de s’évader… Oui, c’est bien ainsi que les choses vont se passer… Alors, je tournerai le commutateur, et je dirai à Adèle sidérée « Ciel ! Votre mari !… » Puis je dirai au mari : « Permettez monsieur, que je prenne congé de vous. Je dois vous céder la place… En restant plus longtemps dans votre lit, je craindrais d’être indiscret. » (J’ai préparé ce discours et je l’ai appris par cœur ; car je ne suis pas naturellement très éloquent, et quand je ne cherche pas à l’avance les choses qu’il faut dire, je les trouve ordinairement après, c’est-à-dire trop tard)…

Après quoi, je m’habillerai avec dignité. Pour pouvoir m’habiller avec dignité, j’ai gardé mon caleçon en me glissant dans le lit ; car un homme en chemise ne peut pas, au commencement, s’habiller avec dignité. Et enfin, je ferai une sortie glorieuse, laissant les deux autres personnages unis et consternés.

Oui, mais au début de l’action, il y a quelque chose qui ne va pas et qui menace de tout faire rater.

Le scénario dit que M. Alexis Godard doit faire son entrée dans l’obscurité. S’il aperçoit de la lumière, il n’entrera pas… Or, Adèle, une fois couchée, s’est mise à lire. Elle lit un de ces nouveaux chefs-d’œuvre littéraires auxquels les pauvres types comme moi ne comprennent rien, mais que d’autres admirent justement parce qu’ils ne comprennent pas. Si je ne connaissais pas ma femme, le choix de cette lecture pourrait me donner de l’espoir. Mais mon ancienne femme est une femme exceptionnelle ; elle résistera au sommeil jusqu’au bout… Il y a encore une cinquantaine de pages. Ça peut durer longtemps. Or, il est déjà dix heures quarante.

— J’ai soif…

J’ai dit ça tout haut. Ma femme hausse les épaules. Ce haussement d’épaules équivaut à un diagnostic sur mon cas : « gueule de bois ».

— Je vais boire un verre d’eau à la cuisine.

A la cuisine, je commence par boire, car j’ai vraiment soif. Puis je dirige la main vers la manette du compteur d’électricité. Je tourne : obscurité totale. Je m’écrie :

— Allons, bon ! Une panne d’électricité.

Je m’apprête à regagner mon lit à tâtons… Maintenant, pourvu que dans dix minutes ma femme soit endormie ! Mais soudain, je reste figé, le cœur battant. Une clef vient de glisser discrètement dans la serrure de la porte d’entrée. Puis un léger grincement. Puis plus rien.

M. Alexis Godard a certainement des dispositions pour le métier de cambrioleur. Ce n’est peut-être pas son coup d’essai… Il est entré en scène sans que j’aie rien entendu, bien que je sois aux aguets. De l’antichambre où je me suis glissé, je vois un feu follet qui danse dans la chambre ; c’est la lampe électrique. Ah ! Il n’a pas pu ouvrir l’armoire sans faire de bruit.

J’entends alors la voix d’Adèle :

— Tu n’as pas fini de faire l’idiot !

Elle a fait d’un ton tranquille cette remarque habituelle. C’est à moi qu’elle s’adresse. Elle a toutes les raisons de croire que c’est moi, qui, troublé par les vapeurs de l’ivresse, manœuvre maladroitement pour me coucher dans l’armoire à glace.

Le feu follet disparaît et je perçois un petit bruit sec. L’héroïque adjudant, bouleversé par l’accent de cette voix trop connue, a laissé tomber la petite lampe électrique.

Puis, distinctement, en a-parte :

— Merde !

M. Alexis Godard n’a pas dit ça pour sa femme. Il a dit ça pour lui, afin de résumer une situation exceptionnelle.

Alors, la voix d’Adèle jette dans l’obscurité :

— Quoi ?

Ce n’est pas qu’elle ait mal entendu et qu’elle veuille faire répéter. Un accent d’émotion trahit un commencement d’inquiétude. Adèle sait très bien que je suis incapable, dans les circonstances les plus tragiques, les plus désespérées, de proférer un mot comme celui qu’elle vient d’entendre (ce n’est pas pour me vanter, au contraire, parce que c’est un mot bien commode, en toute occasion, pour ceux qui, comme moi, ont de la peine à trouver une phrase correspondant exactement à chaque phrase et à chaque sentiment)… Mais l’héroïque adjudant dit ça avec une aisance qui dénote une longue habitude ; ce mot jadis entendu plusieurs fois par jour au cours d’une longue existence conjugale et revenant dans la nuit avec l’accent d’une voix qui depuis si longtemps s’était tue, peut impressionner même la femme la moins impressionnable.

Soudain, je reçois un choc. Et le mot revient, sur un ton de fureur accrue.

— Merde !

M. Alexis Godard, ayant constaté la présence dans un lit d’une personne qu’il ne tenait pas à rencontrer, a jugé qu’il valait mieux s’en aller. Et, ma foi, il eût disparu comme un revenant qu’il était, laissant à sa femme l’impression qu’elle avait été victime d’une hallucination, s’il ne m’avait pas rencontré sur sa route…

Il ne faut pas que M. Alexis Godard s’en aille… Diable !… Il connaît le plan de l’appartement, mais je connais mieux que lui la disposition actuelle des meubles et des lieux. C’est un avantage entre aveugles… Je saisis un porte-parapluie en faïence qui est dans l’antichambre et je profite du mouvement de surprise qui a suivi le choc pour le mettre entre le mari de ma femme et moi. Ainsi, j’ai le temps de pousser le verrou intérieur de la porte d’entrée ; il ne sortira toujours pas par là.

Je n’ai plus qu’à me rendre dans la cuisine et à rendre la vie au compteur d’électricité pour faire les présentations qui jetteront sur une situation obscure une clarté décisive. Il est difficile en effet de procéder à des explications orales dans l’obscurité, surtout lorsque ces explications sont tout à fait invraisemblables.

Mais un fracas très proche m’avertit que M. Alexis Godard a flanqué par terre le porte-parapluie. Et je me sens empoigné par deux bras vigoureux dont les mains tentent de remonter vers mon cou avec des intentions évidemment malveillantes.

— Salaud ! fait une voix éraillée.

M. Alexis Godard a compris ma trahison. Ça va mal. Il devient très clair pour moi que la vigueur musculaire de mon adversaire est très supérieure à la mienne ; et il me souffle dans la figure un cocktail de parfums alcooliques et alliacés qui achèvent de paralyser ma résistance.

Je pense à ma petite Lucienne, au bonheur qui tout à l’heure était si proche. C’est trop bête… Si j’attends qu’il m’attrape le cou, je ne pourrai plus m’expliquer, et il est à craindre que cet homme assoiffé de vengeance rende bientôt toute explication inutile… Il ne se rend même pas compte qu’en m’étranglant, il n’a rien à craindre ; il est chez lui, il défend son honneur puisqu’il m’a trouvé couché avec sa femme. C’est moi l’intrus, c’est moi le cambrioleur.

Je me hâte de chuchoter d’une voix haletante :

— Tenez-vous donc tranquille !… C’est raté… C’est raté pour cette fois… Elle n’a pas voulu venir au théâtre. Pas ma faute !… Serrez pas comme ça !… Je vais vous faire filer par l’escalier de service… Nous arrangerons ça demain.

Il grogne :

— Et le pognon !

Mais son étreinte se relâche. Il hésite… Pas longtemps… Un cri perçant, tragique, succède à un bruit de vitres brisées.

— Au secou…ou…ou…ours ! A l’assassin…in…in !

Dieu soit loué ! Adèle a perdu la tête ; par la fenêtre qui donne sur la rue, elle appelle furieusement la garde. La police va monter. Il ne pourra pas se sauver. Et devant les agents de la force publique, les présentations vont prendre un caractère officiel… Je n’en espérais pas tant !

M. Alexis Godard se laisse guider par la main jusque dans la cuisine. Je lui dis :

— Restez-là une minute. Si vous sortez maintenant, vous vous ferez cueillir en bas par les agents que les cris de votre femme ont pu attirer et il faudra donner des explications. Ou bien, sans explication, vous vous ferez casser la figure par les courageux citoyens qui sont certainement ameutés sous nos fenêtres.

M. Alexis Godard me répond :

— Et le pognon ? Vous m’aviez promis…

Il ne pense qu’à ça… Cet homme me dégoûte de plus en plus.

Je tourne la manette du compteur électrique. La lumière doit être revenue dans la chambre.

— Eh bien, quoi, Adèle ?

Mme Godard a cessé de crier. Dès qu’elle n’est plus dans l’obscurité, sa terreur nerveuse a fait place à une inquiétude précise. Elle ne s’est pas demandé si j’avais été blessé dans ma lutte avec le malfaiteur inconnu, ou même tué, ce qui était une hypothèse vraisemblable… Elle a tout de suite pensé à ses titres au porteur ; elle s’est précipitée vers son armoire et a visité sa cachette.

— On m’a volé mon argent !

J’arrive bien !… Ma femme a un sentiment très net des responsabilités.

— Alors tu l’as laissé partir avec mon argent ? Tu n’as même pas été capable de le retenir jusqu’à ce que la police arrive ?

Ses reproches injustes en apparence, me paraissent d’une modération extrême. Ma responsabilité dépasse tout ce qu’Adèle peut imaginer. Si ses titres ne sont plus là, c’est parce que je les ai volés il y a trois mois pour faire face à l’installation de Lucienne.

On frappe à la porte. C’est le concierge qui est monté avec deux agents cyclistes. Par politesse, sans doute, il laisse les agents cyclistes entrer les premiers.

Adèle se lance dans des explications confuses, où il est question d’un court-circuit qui est allé boire un verre d’eau dans la cuisine, d’une lampe électrique qui disait des grossièretés dans l’obscurité, et de titres au porteur qui après avoir maltraité son mari, ont profité de la nuit pour s’enfuir à moins qu’ils ne soient restés cachés dans l’appartement, auquel cas il serait bon de faire des recherches immédiates avec précaution, à cause du couteau ou du revolver que ces gens ont toujours sur eux (cette dernière allusion produit son petit effet sur le concierge, qui recule lentement dans la direction du palier).

— Et la preuve, conclut triomphalement Adèle, c’est que voilà mon armoire encore ouverte, et la lanterne sourde que le cambrioleur a laissé tomber quand j’ai marché sur lui…

La lanterne sourde, c’est la petite lampe électrique ; dans les feuilletons, les malfaiteurs nocturnes ont toujours des lanternes sourdes.

Les agents ont approuvé de la tête le récit de Mme Godard, d’après lequel, avec une clairvoyance professionnelle, ils ont reconstitué l’histoire. L’un d’eux, cependant, voudrait de plus amples détails.

— Et comment était-il, cet individu ? dit-il en s’adressant à Adèle, et en me tenant pour nul et non avenu, malgré les efforts que je fais pour prendre part à la conversation… C’est toujours comme ça ; mon ex-femme a un tel air d’autorité et je suis un personnage si effacé que n’importe qui, du premier coup d’œil, quand elle est là, reconnaît que je n’existe pas… Mais patience ! Les choses vont changer…

Par un coup d’audace, je me pousse au premier plan. Et avec une assurance qui m’étonne, je m’adresse à mon ancienne femme.

— Pardon, ma chère amie… Je comprends très bien le sentiment qui vous pousse à imaginer cette histoire de brigand. Mais vous devez la vérité à la police qui est l’auxiliaire de la justice… Ne craignez rien, ces messieurs seront discrets… Il s’agit, messieurs, d’un drame intime qu’il m’est pénible de vous révéler, mais en somme tout s’est bien passé puisqu’il n’y a eu que des dégâts matériels se bornant au bris d’un porte-parapluie. Votre intervention est inutile, mais puisque vous avez été dérangés, nous vous devons des explications…

Adèle me considère d’un air ahuri. Le concierge se demande visiblement si la peur ne m’a pas fait perdre la tête et si on ne va pas me diriger tout à l’heure sur l’infirmerie spéciale du Dépôt. Les deux agents, qui en ont bien vu d’autres, attendent les explications promises, mais il y a une nuance de soupçon dans le regard qu’ils font peser sur moi.

— Voilà, messieurs… C’est bien simple. J’étais couché avec Madame !… Le mari de Madame nous a surpris… Madame a appelé au secours, parce qu’elle a eu peur d’une scène violente… Mais je suis un homme paisible, et le mari de Madame est un homme bien élevé…

Sur quoi Adèle et le concierge échangent un regard significatif… Ça y est ! Je suis complètement fou.

Les agents réfléchissent.

— Et où est-il passé, le mari de Madame ? demande celui des deux qui sait parler… C’est lui qui se serait sauvé ?

Adèle et le concierge échangent un nouveau regard. C’est par la logique qu’on réduit les fous.

— Je réponds simplement :

— Venez !

Et j’emmène tout le monde à la cuisine, où M. Alexis Godard commence à s’ennuyer.

— Le voici le mari de Madame…

Adèle pousse un cri aigu et prend le parti de s’évanouir. Monsieur Alexis Godard, accablé, murmure quelque chose que je ne comprends pas. Et je prends le concierge à témoin.

— Vous le connaissez, n’est-ce pas ? Il y a dix ans que vous êtes dans la maison.

— Ça, par exemple ! fait le concierge.

Je dis alors aux agents :

— Nous n’avons plus qu’à nous retirer… Mais permettez que je m’habille.

Je suis en chemise et en caleçon. Je reviens dans la chambre où je reprends mes vêtements.

Pendant que je descends l’escalier, j’entends les agents qui, derrière moi, en retard d’un demi-étage, échangent des réflexions.

— On fait un rapport ?

— Pour quoi faire ? Personne ne se plaint et l’ordre public n’a pas été troublé.

— Tout de même, tu parles d’un cocu pas ordinaire… C’est lui qui a eu les foies et qui est allé se cacher dans la cuisine.

— Tu as entendu ce qu’il a dit quand on est arrivé ?

— Non… Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il a dit : « Je suis fait ».

— Ça n’est pas clair… Si on remontait ?

— Tu vas toujours faire du zèle… Tu cherches des complications dans le service.

— Tout de même, je donnerais quatre sous pour entendre la conversation qu’il a en ce moment avec sa femme.

Moi aussi… Ça doit être une conversation aussi instructive qu’amusante.

Dans la rue, je respire ; une pluie fine et glaciale tombe implacablement, mais je trouve qu’il fait rudement bon… Je suis libre. Une nouvelle vie commence pour moi.

J’arrive tout essoufflé à la porte de la maison qu’habite Lucienne, et je me rends compte que j’ai couru tout le temps. Il est minuit.

Je sonne ; la porte s’ouvre. En passant devant la loge, je dis le nom de Lucienne : « Pelletier »… Mais je ne suis pas au palier du premier étage, que la concierge, en déshabillé de nuit, m’appelle :

« Monsieur ! Eh ! Monsieur ! »

— Qu’est-ce qu’il y a ?…

— Je crois que… Mlle Pelletier n’est pas chez elle… Elle est sortie et je ne l’ai pas entendue rentrer…

L’attitude de la concierge semble singulièrement embarrassée, d’un embarras qui ne peut entièrement s’expliquer par un brusque réveil… Et je me demande à moi-même, cette fois : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Puis je réponds, tout haut :

— Ça ne fait rien, madame… J’ai la clef. Je l’attendrai là-haut.

Dans le silence nocturne, j’entends distinctement la voix de la concierge qui, rentrant dans sa loge, dit à son mari aux aguets :

— Ah ! Tant pis ! qu’ils se débrouillent.

Je monte vers mon malheur avec une inconsciente ivresse. La joie fait trembler ma main au moment où je mets la clef dans la serrure. Mon cœur bondit, mes sens sont en émoi. J’escompte une belle nuit d’amour. C’est pour tout de suite… Ah ! Je ne vais pas mettre longtemps à me déshabiller, à flanquer mes vêtements au hasard à travers la chambre, comme un collégien qui se couche le premier soir des vacances, pour me glisser près du corps doux, tiède et frémissant de ma petite Lucienne.

J’entre dans la chambre. J’entends un chuchotement de voix apeurées… Je tourne le commutateur. Je vois Lucienne couchée avec cet individu qu’elle m’a présenté comme son frère et que je reconnais maintenant… Comment ai-je pu être aussi bête !… C’est cet ivrogne, c’est ce maquereau que j’ai relevé un soir avenue Trudaine.

Sur le moment je ne souffre pas. Je ne souffre pas et je ne suis pas en colère. Je n’arrive pas à « réaliser » comme disent les Anglais. Ce qui m’arrive, je n’y crois pas… Il ne doit pas y avoir de drames imprévus, spontanés, de la jalousie. Ces drames sont prémédités, préparés par le meurtrier qui savait à l’avance, qui a eu le temps de souffrir et de s’exciter, car un certain temps d’incubation est nécessaire pour la rage… Sur le moment, j’aurais un revolver, je le laisserais tomber…

Je regarde longuement Lucienne et son amant de cœur, assis sur ce lit et me fixant avec une inquiétude ahurie. Je les regarde comme un spectacle ridicule, qui ne me concerne pas du tout.

Lucienne me lance une phrase de défi dont je ne retiens que l’intonation. Or, je comprends que je n’ai qu’une chose à faire. Je n’ai qu’à m’en aller.

Et je m’en vais sans rien dire. Non pas pour faire une sortie pleine de dignité, mais parce que je ne trouve rien à dire.

Je comprends maintenant ce pauvre type, ancien camarade à moi qui, trompé par sa femme et ayant découvert aussi brutalement une disgrâce qu’il était loin de soupçonner, m’avait fait un soir ses confidences devant une table de café.

— Tu comprends, mon pauvre vieux, ce soir-là, j’avais quitté mon travail de bonne heure, et je traversais à pied le bois de Vincennes pour rentrer chez moi… J’habitais Joinville avec ma femme ; je la croyais sérieuse ; je l’avais prise dans sa famille ; c’était la fille d’un pharmacien, alors tu vois… Je traversais donc le bois de Vincennes quand je vois deux amoureux qui marchaient enlacés. Je me dis : « On dirait ma femme ». C’était elle… Tu ne saurais pas à quoi j’ai pensé d’abord… Son amant avait un parapluie à la main. J’ai reconnu mon parapluie… Ma première idée a été de lui reprendre mon parapluie… J’aimais bien ma femme… Oh ! ce que je pouvais l’aimer ! Mais ce qui m’indignait, sur le coup, c’est que ce type tenait mon parapluie… Il me l’a rendu sans résistance ; et au bout d’un bon moment, je me suis retrouvé tout seul dans un sentier du bois de Vincennes, repliant soigneusement mon parapluie, et ne pensant pas encore à autre chose.

Je me retrouve sur le trottoir, devant la maison de Lucienne, rétablissant avec soin, l’harmonie de mon chapeau melon que j’ai enlevé machinalement, par un étrange réflexe de politesse, lorsque je suis entré dans la chambre de ma maîtresse et qui, cabossé par des heurts contre les meubles est le seul témoin de mon inconscient désarroi. Et je ne pense pas encore à autre chose…

J’ai certainement marché longtemps, comme un somnambule, avant d’arriver devant cet hôtel borgne du boulevard de la Chapelle. Soudain, je me suis rendu compte que j’étais éreinté et qu’il était temps de rentrer chez moi pour me coucher… Chez moi ? Chez qui ? Je n’ai pas de chez moi… Je n’ai plus rien ni personne. Alors autant là qu’ailleurs.

Dans cette ignoble chambre de garni, j’ai enfin connu ma détresse. Les larmes sont venues d’abord, avant l’horrible angoisse, les crampes de cœur, la jalousie lancinante et cet abominable cinéma intérieur où se déroulent des images torturantes et précises… Lucienne. Ma petite Lucienne nue, caressant cet être abject avec cette expression passionnée, ce visage transfiguré que je croyais être seul à connaître… Ses lèvres, ses lèvres que j’embrassais avec ferveur… Oh ! mon Dieu !…

Dans la chambre voisine qu’une simple cloison couverte de papier à punaises sépare de la mienne, une querelle s’élève.

Une voix d’homme, une voix crapuleuse, émet des reproches violents :

— Alors, c’est tout ce qu’il t’a donné ? Ce que tu peux être gourde ! Comment que je vais faire demain ? Y a juste de quoi pour mon apéro et mon tabac… T’as pas planqué du fric ? Il faudrait voir à pas te foutre de ma gueule…

Un silence ; puis des coups sourds, des gémissements étouffés.

Un étrange espoir me pénètre… Lucienne subit peut-être aussi l’individu qui s’est imposé à elle par la terreur. C’est moi qu’elle aime, mais elle a peur de la vengeance de ce marlou. Je me rappelle des faits-divers dont les « gens du milieu » sont les héros ; ces gens-là ne reculent devant rien. Et peut-être Lucienne, comme cette misérable pierreuse qui, à côté de moi, gémit sous les coups, est-elle l’esclave résignée d’une terreur.

Je me jette sur le lit sale et puant ; et je m’assoupis, amolli par un généreux sentiment de pitié, énervé par une sorte d’émoi sensuel, de désir accru, compliqué, inavouable…

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