XXI LUI
Reading edition
C’est ce matin à 5 heures (j’y étais) qu’on a coupé le cou d’André Joguin. Les journaux sont pleins de détails touchant l’exécution de « L’ASSASSIN DE CLARA WOOD ».
Voilà sept mois que ma petite Lucienne est morte. Voilà deux mois qu’André Joguin a été condamné à mort par la Cour d’Assises. J’étais aussi au procès.
J’ai des loisirs : voilà quatre mois que j’ai perdu ma place chez Henriot Frères.
....... .......... ...
J’étais arrivé ce matin-là à mon bureau, brisé de fatigue, comme d’habitude, par les cauchemars de la nuit. Mes collègues ne m’avaient pas accueilli par leurs plaisanteries habituelles. Ils affectaient de parler avec trop d’intérêt de choses trop indifférentes, et de ne jamais regarder de mon côté.
Je me suis demandé :
— Est-ce que ça se voit ?… Est-ce que ?…
Mais la porte vitrée, que j’interrogeais du regard, m’a renvoyé en réponse le reflet d’un vieil homme inoffensif et abruti.
A dix heures, le garçon de bureau de M. Henriot est venu à ma caisse et m’a dit, lui aussi, sans me regarder :
— Le patron vous demande.
Comme ça, sans vaine formule de politesse.
Le patron m’a accueilli d’un air gêné, sans son sourire habituel qui me classe parmi les personnages comiques. Il a porté son regard sur moi, le temps d’un dixième de seconde, puis ses yeux se sont vivement détournés et fixés définitivement sur un diplôme encadré qui atteste les succès de la maison Henriot frères, bonneterie en gros, à l’Exposition Internationale de Lyon.
Et d’un ton neutre, indifférent, comme il aurait dit : « C’est vraiment bien gravé… Et puis ça n’est pas mal encadré », il a prononcé des paroles qu’il y a seulement deux ans je n’aurais pu entendre sans mourir de honte et d’effroi.
— Monsieur Legrand (jamais le patron ne m’avait encore appelé « Monsieur ») voici bien des années que vous appartenez à la maison, et jusqu’à présent nous n’avions eu qu’à nous louer de vous… qu’à nous louer de vous… qu’à nous louer de vous…
Il eût pu s’en tenir là. Je savais ce que M. Henriot avait à me dire. Cependant, après avoir paru puiser une énergie nouvelle dans la contemplation du diplôme qui était pour la maison un symbole d’honneur comme un drapeau, il continua :
— Il y a peu de temps, des événements fâcheux révélèrent à la justice des faits dont elle crut devoir nous informer, bien qu’ils soient restés ignorés du public. Vous avez eu avec une jeune femme, dont les gestes défrayaient déjà la chronique avant qu’elle eût été l’héroïne d’un drame retentissant, une liaison… regrettable… regrettable… et qui resterait vraiment inexplicable si vous n’aviez pas fait pour cette personne, des dépenses excédant de beaucoup, vos ressources avouables… Cette liaison, bien que contraire à la morale, ne regarde que vous, et nous avons pour principe d’ignorer la vie privée de nos employés, à condition que dans leurs fonctions, ils aient une tenue décente… Mais vos dépenses exagérées nous regardent, en ce sens que nous avons pu craindre que cet argent sorte de notre caisse…
Il prit un temps, et conclut :
— Nos craintes étaient justifiées… Nous avons vérifié votre caisse hier au soir, après la fermeture des bureaux, avec le concours de notre chef comptable… Il manque 2.500 francs…
Il attendit alors que je dise quelque chose. Ma défense était préparée avant l’heure même de mon premier vol.
— Je rembourserai, monsieur… Je me suis trouvé gêné, et dans des circonstances vraiment pénibles. La somme que j’ai prise n’est pas bien importante ; et en trois mois, par des retenues sur mes appointements mensuels, vous rentrerez dans votre argent… Maintenant, j’ai si peu à dépenser pour moi…
— Maintenant… oui… Mais le jour où vous rencontrerez une autre femme, où prendrez-vous l’argent ? Le caissier de la maison Henriot doit être au-dessus de tout soupçon et vous nous resteriez toujours suspect… Vous ne pouvez pas rester ici, Monsieur Legrand, cherchez un emploi où vous ne serez pas exposé à la tentation ; et nous vous donnerons les meilleurs certificats du moment que votre nouvel emploi ne sera pas un emploi de caissier.
— C’est bien, monsieur, je m’en irai. Mais je vous rembourserai tout de même par la suite, pour vous montrer que…
— Non. Nous passerons la somme par profits et pertes, en évitant d’ébruiter l’affaire… Vous nous quittez pour raison de santé, et tenez, voici une somme de mille francs qui vous permettra d’attendre.
— Merci, monsieur.
Je suis ému. M. Henriot est un brave homme. Il est même un peu naïf, car il ajoute :
— Ici, personne ne saura rien.
Je sais déjà que tout le monde sait. Le comptable a sans doute bavardé.
Je descends à ma cage vitrée. Je prends mon pardessus et mon chapeau, du geste machinal et las que j’ai chaque soir à six heures quand ma journée de travail a pris fin, et ma main tremble à peine.
Et comme tous les soirs, je dis :
— Bonsoir, messieurs !
Mais personne ne me répond. Toutes les têtes sont courbées et chacun travaille avec un zèle exemplaire.
....... .......... ...
Il faut continuer de manger (parce que vraiment on ne peut pas faire autrement) quand on a décidé déraisonnablement de continuer à vivre (parce que soi-disant on ne peut pas faire autrement).
Le billet de mille francs de M. Henriot, ne pouvait pas durer toute ma vie. J’ai cherché du travail.
J’avais lu dans le courrier artistique d’un journal du matin, qu’une toile de Clara Wood, intitulée Café de province, avait été vendue 27.000 francs à l’Hôtel des Ventes.
27.000 francs !
Mais Café de province ?… Je ne me rappelais pas avoir traité ce sujet-là.
J’ai été rôder boulevard Haussmann, devant la vitrine de Wallstein. Deux toiles de Clara Wood étaient exposées. Je ne les ai pas reconnues ; Je ne les connaissais pas… C’est bien ce que je pensais. M. Wallstein fait fabriquer de faux Clara Wood depuis que Lucienne est morte. Ce sont des imitations misérables, auxquelles un critique d’art ou un expert peut seul se méprendre.
Un moment de révolte me donna la minute d’énergie que la faim même serait impuissante à procurer. Je poussai la porte, j’entrai dans le magasin. Je connaissais M. Wallstein, que j’avais rencontré à la porte du juge d’instruction… Il était là. J’allai à lui. Il leva sur moi son regard froid et rusé d’homme d’affaires. Ma minute d’énergie était déjà passée.
C’est timidement que je récitai la phrase préparée d’avance.
— Monsieur, je viens me mettre à votre disposition pour faire des Clara Wood… Je suis capable de faire beaucoup mieux que ça…
Du geste, je désignai la vitrine. M. Wallstein le prit de très haut et me toisa de haut en bas.
— Alors, monsieur, vous venez me dire ici, tout haut, que je vends des faux tableaux ? Voulez-vous me f… le camp, ou je fais appeler un agent !
— Pardon, monsieur… J’ai connu Mme Clara Wood, fort bien… Vous ne vous rappelez pas m’avoir déjà vu, il y a trois mois, à la porte du bureau de M. Desrumeaux, juge d’instruction ?… Non, vous ne vous rappelez pas. Vous étiez trop absorbé dans une conversation intime avec M. et Mme Pelletier, les parents de Clara Wood.
M. Wallstein sembla perdre un peu de son assurance.
— C’est possible, monsieur… Alors, vous désirez ?
— Je suis peintre. Et c’est dans mon atelier qu’ont été peintes presque toutes les toiles de cette malheureuse artiste… Elle n’avait pas d’atelier à elle.
M. Wallstein parut frappé par cette constatation.
— C’est juste. Je me suis souvent demandé…
— Voulez-vous que je vous apporte la semaine prochaine, un ou deux essais ?… Si vous les prenez, je ne serai pas exigeant pour les conditions.
Il a sans doute pensé que c’était le meilleur moyen pour se débarrasser de moi.
— Vous pouvez toujours essayer.
J’ai essayé. J’ai acheté un matériel sommaire, et dans ma misérable chambre d’hôtel borgne, j’ai épuisé les dernières ressources de mon courage. Il m’en a fallu… Je me revoyais aux plus belles heures de ma vie, quand je profitais des dernières lueurs du jour entre ma sortie du bureau et ma rentrée au bagne conjugal pour jeter fiévreusement sur la toile une vision qui avait pris corps dans mon imagination. Ma fièvre était heureuse ; je travaillais pour la femme aimée ; la femme aimée était là à côté de moi, bavardant gentiment, et parfois n’y tenant plus, je jetais mes pinceaux et ma palette pour aller l’étreindre.
Maintenant, tout seul dans un décor ignoble, sous un jour gris et sale, je singeais avec dégoût mes gestes d’autrefois pour pouvoir continuer à survivre lâchement, malgré toute logique, malgré toute justice.
Car c’est peut-être une justice impérieuse qui m’a poursuivi, condamné et puni.
Quelle dérision ! Quand j’ai apporté à M. Wallstein, ces deux tableaux nés dans une rage douloureuse (l’un représentait de pauvres bougres à la porte d’un asile de nuit, et l’autre un de ces vieux philosophes péripatéticiens qui, une latte à la main, font les cent pas devant une maison en construction, sous une pluie de fragments de bois et de morceaux de pierre, pour empêcher les autres de recevoir quelque chose sur la tête) M. Wallstein, ayant considéré les toiles avec un étonnement consterné, m’a dit sur un ton de commisération sincère :
— Ah ! Mon pauvre ami. Il faudrait d’abord que vous appreniez à peindre et à dessiner… Ça ressemble à un Clara Wood comme je ressemble au pape !
M. Wallstein ne m’a pas laissé le temps de méditer sur une hypothèse peu flatteuse pour le Souverain Pontife.
Il a appelé un petit bonhomme chafoin, à barbiche et lunettes, qui écrivait dans le fond de la salle, sur un bureau.
— Hé ! M. Hector Langelarde, qu’est-ce que vous dites de ces Clara Wood que m’apporte monsieur ?
Le petit homme chafouin a dirigé vers nous ce regard de myope intégral, qui est presque un regard d’aveugle. Il ne nous voyait, à huit mètres, que comme deux vagues silhouettes ; et il ne pouvait voir les tableaux, que je tenais de telle façon qu’ils lui tournaient le dos.
Néanmoins, il a fait une grimace de désapprobation.
— Ça n’existe pas.
M. Wallstein a insisté avec une lourde ironie :
— Monsieur a connu Clara Wood. Il s’imagine que ça suffit pour travailler comme elle… Moi aussi, je l’ai connue. J’ai couché avec elle…
— Et moi aussi, a murmuré le petit homme avec fatuité.
J’ai crié :
— Salauds ! Mais maintenant qu’elle est morte, vous pouvez baver sur elle tout ce que vous voulez !
Les deux personnages se sont regardés avec étonnement, pendant que je sortais en claquant la porte, après avoir laissé tomber sur le plancher les deux tableaux, si manifestement faux qu’ils n’avaient pu tenir le coup aux yeux des connaisseurs…
Ce jour même j’ai trouvé du travail. Des copies dramatiques à faire chez moi (chez moi !). J’ai une belle écriture et, en travaillant assidûment, mon employeur m’a certifié que je pouvais me faire jusqu’à huit francs par jour.
Mais je ne travaille pas assidûment. Je cherche d’autres façons de m’abrutir.
Je bois dans l’ignoble petit bar attenant à mon ignoble hôtel, et je ne suis même plus dégoûté par les êtres que j’y retrouve chaque soir. C’est là que mon voisin le marlou attend sa compagne qui fait les cent pas sous la voûte du métro du boulevard de la Chapelle et dont j’entends les gémissements tard dans la nuit, lorsque son maître la châtie de sa malchance ou de sa nonchalance au travail.
Je monte dans ma chambre le plus tard possible, quand on me chasse du bar pour cause de fermeture. Je monte avec la terreur de mes obsessions nocturnes. J’ai peur de m’endormir. Je souhaite que mon voisin le marlou prolonge les scènes qui au début m’étaient odieuses. Je souhaite qu’il me tienne longtemps éveillé en battant sa femme. Parce que, dès que je commence à dormir, ça commence.
C’est pendant mon sommeil que le Grand Tourmenteur me donne un avant-goût des supplices éternels ; le sommeil, c’est déjà une autre vie. Et l’ingéniosité du Grand Tourmenteur est infinie.
Il arrive, quand je sombre dans l’abîme plein de monstres et d’effroyables possibilités où se débat mon impuissance assez consciente pour être douloureuse, il arrive que les deux amants séparés par la mort reviennent pour me torturer. Ces deux amants qui me hantent aussi dans l’état de veille…
Je les vois couchés et nus, échangeant des caresses précises et odieuses qui m’affolent.
Parfois, il arrive aussi que des choses plus affreuses m’apparaissent dans un décor plus sinistre.
J’erre dans un cimetière, le cimetière où je sais qu’on a enterré ma petite Lucienne. Et je marche comme on marche dans les rêves, espérant la rencontre d’un doux fantôme, d’une petite ombre diaphane, d’une apparition apaisante.
J’arrive devant sa tombe. Je soulève la lourde pierre qui la couvre aussi facilement qu’on soulève le couvercle d’une boîte de cigares… Elle m’apparaît. Elle n’est pas seule. Ils sont encore ensemble, enlacés dans le cercueil pourri, comme dans un lit.
Je me précipite sur son corps pour le reprendre. Je l’embrasse… Horreur ! Un ver me rampe à la lèvre !
Je me réveille en hurlant. De l’autre côté de la cloison, une voix s’élève, la voix du marlou qui, jusqu’à trois heures du matin, m’a tenu éveillé par son sabbat infernal :
— Ça ne va pas bientôt finir, cette vie-là !…
Pour me délivrer de ma plus abominable obsession, j’ai voulu aller sur la tombe de Lucienne, avec de vagues idées mystiques de pardon ou d’exorcisme qui libéreraient mes nuits. Sur la tombe de Lucienne, je pourrais sans doute pleurer, souffrir d’une souffrance plus apaisée et plus humaine. Oui… Je n’ai pas pu suivre le corps de ma Lucienne lorsqu’on l’a conduit au cimetière. Je n’ai pas pu, et l’obstacle était en moi.
Mais je me suis fait violence. J’ai marché jusqu’au cimetière de Bagneux. J’ai erré parmi les morts, sans trouver celle que je cherchais, dans la foule innombrable et immobile où chacun affiche son nom et cache son visage.
Je suis revenu à pied… J’ai passé par l’avenue du Bois de Boulogne. A la place même où, jadis, je passais mes mornes après-midi du dimanche avec la femme que je croyais ma femme, tous deux assis sur des chaises de fer à regarder d’un air stupide le défilé des passants, j’ai regardé autour de moi, sous la nostalgie de mes placides ennuis d’autrefois, avec le regret d’un abrutissement animal qui m’apparaît aujourd’hui comme un état enviable de bonheur relatif.
… Et j’ai vu, assis sur deux chaises de fer, regardant d’un air stupide le stupide défilé des passants, M. et Mme Alexis Godard. L’héroïque adjudant semblait aussi bien aplati par l’usage domestique que peut l’être une peau d’ours un peu râpée et convertie en descente de lit. L’expression de sa physionomie expliquait d’ailleurs le succès de l’explication qu’il a donnée et que les journaux ont publiée par la suite pour justifier sa disparition et faciliter la régularisation de sa situation civile et militaire… Il a invoqué l’amnésie.
....... .......... ...
C’est au Palais de Justice, pendant qu’on jugeait André Joguin, l’assassin présumé de Lucienne, que j’ai connu les heures les plus fiévreuses de ma nouvelle vie. L’intense intérêt de ce nouveau drame a fourni, pendant quelques jours, une diversion à mes tortures intimes.
Bien avant l’heure fixée pour les débats, j’attendais l’ouverture des portes de la Cour d’Assises ; puis, debout et haletant, je restais debout, jusqu’à la fin, au milieu d’un public qui assistait à ce procès avec un simple intérêt de curiosité, comme on assiste à une pièce de théâtre.
J’eus une minute d’émotion intense lorsque le président, à la suite d’un incident d’audience qui avait provoqué une manifestation parmi le public, menaça de faire évacuer la salle… J’avais le droit d’être là, plus que n’importe qui… Je ne voulais rien perdre de ce que j’avais si chèrement acheté.
Certes, si j’avais été juré, je n’aurais pas jugé l’accusé comme il avait le droit de l’être, suivant une conscience impartiale ; car je le haïssais de toutes les forces de mon âme, et j’avais soif de son sang. Mais il faut reconnaître que, dès son entrée dans le box des accusés, André Joguin, poussé par une force diabolique qui abolissait en lui l’instinct même de la conservation, a fait tout ce qu’il a pu pour se rendre haïssable aux yeux des juges qui ne le connaissaient pas, de ces jurés pour qui tout accusé est en principe un garçon sympathique.
Il a montré une telle vulgarité prétentieuse, une telle inaptitude à l’émotion, une telle inhumanité dans le sens le plus cruel du mot, qu’il était impossible qu’il ne fût pas condamné. L’égoïsme monstrueux qu’il a révélé dans les termes les plus cyniques lorsque le président lui a reproché la façon dont il a constamment exploité la pauvre petite victime, a soulevé parmi le public, à plusieurs reprises, une rumeur d’indignation.
Le président, notamment, lui a fait un reproche sous lequel n’importe quel homme ayant un peu de cœur eût courbé la tête :
— Enfin, voilà une jeune femme charmante, ayant un véritable talent d’artiste et dont le travail servait uniquement à entretenir votre paresse et vos vices… Vous lui preniez tout, vous la priviez de tout, et vous la maltraitiez par surcroît…
A ces reproches, cet être abject, tranquillement, opposait toujours la même réponse stupide :
— C’était régulier…
De même qu’aux accusations, il opposait toujours la même réponse trop raisonnable, exaspérante d’égoïsme monstrueux :
— Ça n’était pas mon intérêt de la tuer.
Mon témoignage devant le juge d’instruction, concernant la scène violente qui avait eu lieu sur l’avenue Trudaine, a produit la plus vive impression lorsqu’il a été lu à l’audience. Le président, incidemment, a mentionné la disparition du témoin, dont il a été impossible de trouver la nouvelle adresse ; il ne se doutait pas que le témoin était là, à quelques pas de lui.
Malgré tout, je suis persuadé qu’André Joguin n’eût pas été condamné à mort si son casier militaire n’avait pas été déplorable… A chaque session de la Cour d’Assises, l’auteur de quelque crime monstrueux bénéficie d’un acquittement ou de l’octroi de circonstances atténuantes parce qu’il a été un héros pendant la guerre ou simplement un bon soldat pendant la paix. Quelques mots d’éloge prononcés à la barre, par un colonel, sur des faits qui n’ont aucun rapport avec la cause, valent mieux que toutes les plaidoiries du monde. Or, André Joguin a fait son service dans les bataillons d’Afrique, et l’amnistie, après la guerre est venue à point pour atténuer les effets de ses absences illégales. Ce sont-là des choses qui impressionnent le public beaucoup plus que l’assassinat d’une pauvre petite fille.
Mais malgré moi, mes yeux, pendant le procès, se portaient toujours sur la table où reposaient les pièces à conviction : le petit poignard japonais avec lequel elle coupait les pages des livres nouveaux que je lui apportais, et qui était là, rouillé de son sang… Sa montre, une petite montre en or que je lui avais donnée et qu’on a retrouvée dans la poche de cet être immonde… ses draps, qui ont été agités par ses mouvements d’amour et ses sursauts d’agonie, ses draps sur lesquels les mains de cet homme ont laissé leurs empreintes sanglantes…
Le public a applaudi lorsque la sentence a été prononcée. Je n’ai pas applaudi, mais mon cœur a bondi de joie dans ma poitrine.
Je l’avais déjà condamné.
Je l’avais condamné parce qu’il est coupable d’avoir été aimé d’elle, follement, lui, qui lui devait tant… comme j’aurais voulu être aimé, moi qui l’aimais tant, moi à qui elle devait tout…
....... .......... ...
Je ne crois pas être cruel, même sous l’aiguillon de la haine.
Et ce n’est pas pour voir couler le sang du seul être par qui j’ai jamais connu la haine, que ce matin, j’ai voulu assister à la mort d’André Joguin.
Un autre sentiment me poussait, qui peut-être est moins avouable encore : je voulais savoir si cet homme saurait mourir courageusement, s’il aurait cette supériorité sur moi, qui suis irrémédiablement lâche.
Presque tous les assassins meurent avec courage…
Parce que ce sont des brutes, dont les nerfs n’ont pas cette sensibilité qui torture et humilie les lâches raffinés ? Parce qu’ils sont dépourvus de cette imagination qui nous représente les horreurs de la mort et les hypothèses effroyables de l’au delà ?
Ça ne fait rien… L’héroïsme est une attitude, et les criminels sont vraiment des héros, qui acceptent leur fin brutale avec sincérité. Il me déplairait qu’André Joguin pût se comporter en héros…
Je me suis levé avant l’aube. J’ai été là-bas à pied. A cette heure matinale, le métro ne marchait pas encore.
Je n’ai pas vu grand’chose.
Sur la petite place où devait avoir lieu l’exécution, la police à pied et à cheval masquait le spectacle en contenant une foule ignoble. Des oiseaux de proie, des oiseaux de nuit étaient assemblés, venus de nulle part, comme viennent les vautours de la jungle lorsqu’un animal va mourir.
Un garde municipal, avec dégoût, faisait ruer son cheval dans les privilégiés qui étaient au premier rang.
— Eh ! On ira prendre un verre après ? me dit d’une voix rauque un individu qui se tenait près de moi et qu’accompagnait une fille en cheveux.
Je regardai l’homme. Je reconnus le marlou, mon voisin. Plusieurs fois, je l’avais croisé dans l’escalier de l’hôtel ; jamais il ne m’avait parlé, et je me faisais cette illusion qu’il ne me parlait pas parce qu’il sentait confusément que nous n’avions rien de commun. Mais là, devant cette guillotine que j’apercevais par intervalles lorsque se déplaçait le cheval du municipal qui nous masquait la vue, nous avions vraiment quelque chose de commun… Du moment que je me trouvais là, j’étais un copain. Il était autorisé à se montrer familier. Et la fille en cheveux m’adressait, de sa bouche édentée, un sourire de complicité.
Je répondis poliment :
— Je n’ai pas soif.
Mon voisin insista avec une courtoisie excessive.
— Ça sera ma tournée.
Et il ajouta pour montrer son expérience :
— Tout à l’heure, vous aurez soif… Après, on a toujours soif.
Puis il me donna des explications comme on en donne à un invité pour s’excuser d’un retard :
— C’est long… C’est toujours long… Ils commencent par le réveiller et il y a bien dix minutes de conversation. Et puis, ils lui coupent les cheveux et ils lui font sa toilette. Et alors, c’est le ratichon qui s’amène… Il entend la messe si c’est son idée d’entendre la messe !… Une demi-heure de gagnée pour lui… Mais à quoi que ça sert ?
Je me mets à la place d’André Joguin. Je me demande si, à sa place, je demanderais à entendre la messe. Oui… C’est une demi-heure de gagnée comme dit mon copain le marlou… Et je suis lâche…
Il continue :
— Par exemple, moi, j’accepterais la cigarette et le verre de rhum… Je n’ai jamais refusé une politesse, du moment que c’est offert de bon cœur.
La fille rit et se frotte amoureusement, contre son homme…
Quelques minutes peut-être s’écoulent qui me semblent interminables.
— Il a dû entendre la messe, ce ballot-là ! fait mon voisin le marlou, d’un ton où perce sa réprobation pour la vedette, qui, ayant passé trop de temps à sa toilette, fait attendre aux spectateurs le lever du rideau.
Mais une agitation nouvelle se manifeste, parmi les chevaux des municipaux avant que s’ouvre la porte de la prison ; puis une rumeur discrète, comme à la sortie des concurrents sur la piste un jour de Grand Prix, ou à l’entrée du taureau sur l’arène, un jour de corrida.
La fille est à quatre pattes, pour essayer de voir quelque chose par-dessous le cheval qui est devant nous. Elle ne voit peut-être rien, mais elle explique ce qu’elle pourrait voir.
— Comme il est pâle !
Il a peur… Tant mieux ! Je suis content qu’il soit pâle et que ses genoux se dérobent sous lui.
Je ne vois pas, mais soudain j’entends… J’entends une voix tragique, désespérée, brusquement coupée par un « bruit sourd » qui précède, dans les comptes rendus des envoyés spéciaux à la guillotine, la conclusion traditionnelle : « Justice est faite ».
Et la voix crie :
— Je suis innocent !… Je suis inn…
Il peut toujours crier, cet homme qui parut si évidemment coupable qu’un jury parisien l’a condamné, et qu’un président de la République ne lui a pas fait grâce de la vie…
Personne n’ajoute foi à cette protestation suprême.
Personne, excepté moi…
Je le sais bien qu’André Joguin est innocent du meurtre de ma Lucienne…
Je le sais bien, puisque c’est moi qui l’ai assassinée…