XVII L’AUTRE
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Non… atout trèfle… Ça fait plaisir de se retrouver avec un vieux copain en train de faire la belote. Mais non, je ne t’ai pas laissé tomber. J’étais occupé, tu comprends, avec cette grosse affaire de tableaux pour l’Amérique. A présent, c’est bien mon tour de me reposer un peu.
Tierce au valet… Non, ça ne colle plus, l’affaire de tableaux. Le père Wallstein, tu sais, le grand marchand du boulevard Haussmann, n’a pas eu pour moi les égards qu’il devait avoir, vu les services que je lui ai rendus. Il peut se débrouiller tout seul, à présent, il peut chercher un homme qui soit au courant de la partie comme moi, et qui sache distinguer un faux Corot d’un vrai Van Dongen à première vue. Je ne serai pas en peine de retrouver la situation que j’avais, avec mes relations dans le monde artiste… Tu peux causer de moi dans les ateliers ; il n’y a pas un tableau qui ne se vende sur le marché sans que le peintre m’ait demandé mon avis sur ce que ça vaut.
Mais pour l’instant, j’ai idée de faire autre chose ; j’ai besoin de voyager un peu.
Belote, 100 points de capot… Quoi ? là, sur ma cravate ? Ça n’est rien. J’ai saigné du nez hier matin.
J’ai besoin de voyager un peu, et j’ai pensé que tu pourrais me mettre en rapport avec le grand Auguste, qui a des combines du côté de Buenos-Ayres. Je pourrais faire l’aller et retour ; j’ai déjà fait ce truc-là. Tu peux me recommander de toute confiance ; tu sais comme je suis affranchi et qu’on ne me fait pas causer facilement sur les choses que je ne veux rien dire… Auguste me paierait le voyage, et je ne lui demanderais que dix pour cent sur les affaires qu’il fait avec les directeurs de maisons de Buenos-Ayres, plus naturellement, un billet pour chaque passeport que je fournirais quand y aurait des passeports à fournir, parce que dans ce cas-là, y a des risques spéciaux… C’est régulier.
Et la dernière pour moi… quarante ; quarante ; soixante-dix et vingt de belote… Dis donc, à propos, tu ne connais personne qui voudrait me racheter ma bagnole ? Elle n’a pas roulé, pour ainsi dire, à part les balades que j’ai faites ces temps derniers en province…
Oui, mon vieux, y a autre chose. J’ai confiance en toi et je peux te confier mes embêtements… Rien de grave, non… Des embêtements de femme, si tu veux…
Lulu ? Pourquoi c’est que tu me parles de Lulu, à présent ?…
Non, je ne me fâche pas… Pourquoi c’est que je me fâcherais ? Pourquoi c’est que je n’aurais pas l’air tranquille ?
C’est bien de Lulu qu’il est question, après tout… Oui, oui, ça n’était pas une mauvaise fille…
Ah ! Ne blague pas sur elle. Ça m’embête… Je n’étais pas comme ça, mais aujourd’hui, je suis comme ça.
Rien de grave, je te dis. Mais quand ça se saura, les gens en profiteront pour me chercher des rognes… C’est forcé que ça se sache et ça se saura bientôt. C’est pourquoi ça m’arrangerait si Auguste pouvait tout de suite me procurer l’occasion d’un voyage.
Je peux te dire comment ça c’est passé. La semaine dernière, j’étais parti sur la route, avec ma voiture, sans rien dire où j’allais, et je ne savais pas moi-même où j’allais. J’avais eu une discussion avec Lulu à cause d’une gaffe qu’elle avait faite et qui m’avait mis dans une situation délicate vis-à-vis d’un peintre connu… Tu comprends, quand on est dans le haut commerce d’exportation des œuvres d’art, il faut garder son rang avec les artistes ; ils dépendent de vous, censément… Et par la faute de Lulu, ce soir-là, je n’avais pas gardé mon rang… Tu connais mon système pour dresser les femmes… Je suis parti par la route, et je suis resté cinq jours sans donner de nouvelles…
Le vendredi, vers midi, je me suis trouvé dans un patelin qui s’appelle Rodez (tu as entendu parler ?) à une table d’hôte avec des péquenots qui n’avaient pas de conversation, et des roulants qui broutaient du veau froid en parlant de leurs ventes de la journée. C’était mouisard et cafardeux… J’ai pensé que la leçon suffisait pour Lulu, et j’ai été lui mettre une carte pour lui dire que je rentrais le samedi à Panam et que j’espérais que la leçon lui profiterait et qu’elle saurait maintenant se tenir convenablement.
Il pouvait bien être onze heures, samedi soir, quand je suis arrivé chez Lulu.
J’ai la clef de chez elle, bien entendu. J’entre… Je vois de la lumière dans sa chambre. Je dis ! « C’est moi, Lulu ! »… Pas de réponse. Je pense : « C’est qu’elle dort ou c’est qu’elle boude… Si c’est qu’elle boude je vais lui faire passer ça »… J’arrive dans sa chambre…
Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, patron ?… Deux messieurs qui veulent me causer ? Ces deux messieurs là-bas, près de la porte ? Je ne les connais pas.
Messieurs ? Il doit y avoir erreur.
Oui ; c’est moi, André Joguin… que je vous accompagne jusqu’au commissariat ? Ah ! j’y suis : à cause de ce cycliste que j’ai renversé à la porte d’Italie… Non ? C’est autre chose ?… Que je vous accompagne jusqu’au commissariat ?
Attends-moi, mon vieux… C’est les amis dont je te parlais. Je reviens tout de suite.