← Table of contents
La chienne

I LUI

Reading edition

Cette nuit, il m’est arrivé quelque chose… C’est la première fois de ma vie qu’il m’arrive quelque chose ; j’ai quarante-deux ans…

Peut-être la chose est-elle très banale ; peut-être l’aventure à suivre ne s’est-elle passée que dans mon imagination, parce que je l’attendais depuis si longtemps…

Hier au soir, le personnel de la Maison Jules Henriot, où je suis caissier-comptable, offrait un banquet au patron qui venait d’être décoré pour sa conduite au cours de la campagne électorale. Ces dîners d’hommes sont d’une gaieté sinistre ; on commence par parler politique ; ensuite on dit des saletés… J’avais trop mangé, beaucoup bu, et ri aussi fort que les autres, à des histoires drôles que nous connaissions tous par cœur (mais c’était le patron qui les racontait).

A une heure du matin, je me suis retrouvé tout seul sur l’avenue Trudaine, sans intention définie… J’avais résisté à l’insistance de mes camarades qui voulaient m’emmener finir la soirée où et comme on la finit ordinairement en pareille occasion. Dans tous les milieux, il arrive un moment où les messieurs commencent à s’ennuyer entre eux au fumoir, et quelqu’un parle d’aller retrouver ces dames. (Et ce ne sont pas leurs femmes qu’ils parlent de retrouver.)

J’avais résisté, non par une affectation de vertu, mais parce que, ma cotisation du banquet payée, il me restait tout juste une trentaine de francs sur la somme que ma femme me remet chaque semaine, pour mes dépenses personnelles… Et puis, comme tous les timides, j’ai le sens douloureux du ridicule. Rien n’est plus ridicule à voir qu’une bande d’hommes congestionnés, l’air avantageux et l’œil vague, entrant dans une boîte de nuit ou même dans un établissement où on est encore moins exigeant sur la tenue.

On s’en rend compte quand on est installé à l’avance, comme spectateur ; mais c’est une impression qu’on oublie trop souvent, lorsqu’on fait soi-même une entrée, sous les regards amusés ou mercantiles, imprégnés d’une goguenardise indulgente ou d’un respect méprisant.

J’avais prétexté l’obligation où j’étais de rentrer chez moi pour ne pas inquiéter Adèle. Mais ces messieurs avaient compris exactement la situation, et l’un d’eux avait murmuré :

— Sacré père Legrand ! Ce qu’il peut avoir le trac de sa femme !

Au fond, il y avait un peu de ça.

Sitôt après avoir quitté mes camarades, j’avais marché dans une direction opposée au domicile conjugal, où ma femme m’attendait, debout, accumulant les griefs et fourbissant les reproches, prête à découvrir, sur la manche de mon smoking une tache de poudre de riz au niveau de l’épaule, et à démêler un parfum suspect par-dessus l’odeur de naphtaline…

J’avais marché sans but… sans autre but d’abord que de retarder le moment où je retrouverais ma femme, ma longue femme sèche au regard dur et aux pieds froids… Ma femme, l’implacable veuve de l’héroïque adjudant mort au champ d’honneur et dont chaque jour j’entends dénombrer les vertus par opposition avec mes faiblesses, ma femme que chaque nuit j’expie l’erreur d’avoir épousée par crainte de la solitude et par inaptitude à conquérir une vraie femme.

Et puis, peu à peu, marchant dans les rues pleines d’imprévu possible et de mystère latent, j’étais repris de ma vieille manie, du vice chronique que j’ai contracté, sans doute, à lire trop de romans achetés au rabais sur les quais et à rêver en faisant semblant de dormir, le soir au lit, pendant que ma femme m’engueule sur un ton si soutenu dans sa monotonie que je suis parvenu à ne plus rien entendre.

J’espérais toujours la rencontre, l’aventure, l’amour… L’aventure qui viendrait toute seule, d’elle-même, parce que je suis incapable d’adresser la parole à une femme sans avoir l’air d’un idiot… Il se produirait un miracle… un vrai miracle, parce que j’ai 42 ans et que je n’ai jamais eu la séduction de la jeunesse quand j’avais 20 ans… Et puis, mon rêve s’épanouissait dans une apothéose qui à tant d’hommes paraîtrait une banalité négligeable : je rêvais d’une femme qui m’embrasserait pour son plaisir et qui m’appellerait : « Mon chéri »… Jamais, jamais une femme ne m’a appelé « Mon chéri », sauf en vue d’une rémunération immédiate.

Mon rêve a eu souvent des commencements de réalisation grotesque, parodique. Quand je marche comme ça dans la rue, le soir, à des heures où il n’y a presque personne pour me voir et rire de moi, il m’arrive de suivre une passante solitaire et de m’imaginer des choses.

Ordinairement, la femme hâte le pas d’un air irrité… Si les femmes savaient ! Elles croient que tous les suiveurs sont des jouisseurs grossiers, pressés, soucieux d’une passade brutale. Beaucoup au contraire sont des êtres timides et malheureux, qui veulent offrir des richesses intérieures à une déesse inconnue et qui n’osent pas… Mais si les femmes savaient, il n’y aurait rien de changé, parce que ces êtres-là, justement, sont ceux dont les femmes se moquent.

Mais quelquefois la femme se retourne et fait des avances que ma timidité m’empêche de repousser… Et je continue à marcher derrière la professionnelle jusqu’au seuil d’un hôtel borgne. Je dois être franc avec moi-même. Je ne le suis pas seulement par la crainte absurde de paraître rompre sans cause un engagement que j’ai volontairement contracté… Mais parce que ma sensualité n’est pas seulement cérébrale… Et dès qu’elle est satisfaite, l’illusion se dissipe. C’est l’écœurement… Est-ce que l’écœurement suit aussi l’amour qui n’est pas vénal ? Est-ce que l’amant satisfait est momentanément dégoûté de celle qu’il a appelée « Ma chérie » ? Est-ce que la femme, plus polie, continue à appeler « Mon chéri » l’homme, dont, satisfaite, elle se trouve dégoûtée ?… C’est ce que je ne sais pas ; c’est ce que je voudrais savoir, désespérément, à l’âge où presque tous les hommes ont collectionné des souvenirs, et où je n’ai amassé que des espoirs desséchés… comme sont à l’automne les feuilles mortes d’un arbre qui n’aurait jamais su porter de fleurs, qui n’aurait jamais pu produire de fruits, mais qui, chaque année, au printemps, éprouverait sous la poussée de la sève ses velléités stériles. Or, à une heure du matin, cette nuit, sur l’avenue Trudaine, j’ai peut-être trouvé l’aventure ; j’ai peut-être trouvé la femme que j’attends depuis trente ans…

Elle était étendue par terre, sur le trottoir. Un homme, avec une cruauté sauvage, la frappait à coups de pied… C’est l’homme qui criait : il criait des injures, d’une voix rauque. La femme restait immobile et silencieuse sous les coups ; je crus qu’elle était morte.

Je veux croire, pour mon honneur d’homme, que c’est sous l’impulsion d’un réflexe naturel, que je marchai sur la brute, et non pas par l’effet d’une éducation littéraire ou artistique (tout de même, je pensai au prince Rodolphe, des Mystères de Paris et à des attitudes de cinéma). Ma puissance physique est très inférieure à celle du boxeur moyen (au collège, je tenais toujours le rôle de celui qui est rossé ; j’ai continué depuis, et dans les discussions de la rue et du métro je me garde toujours d’intervenir lorsque le plus faible a raison, sauf pour affirmer à mi-voix qu’il a peut-être raison, et de façon à n’être pas entendu par celui qui a tort.)

Cependant, sous le choc de mon poing débile, et à mon grand étonnement, le type s’écroula ; il tomba mollement, comme s’il n’eût attendu qu’un prétexte pour tomber. Et, par terre, il ne prit pas l’attitude tragique d’un gladiateur vaincu, mais la position paisible d’un ivrogne, bonhomme qui, dégonflé, s’endort dans le ruisseau.

Ainsi, je n’eus pas le temps de concevoir la moindre fierté de ma victoire. Je pensai :

— Ah ! bien… Il était saoul…

Alors je pensai à relever la femme…

Elle me montra un visage d’enfant, très pâle, et qui me sembla admirable. De grands yeux bruns qui n’avaient pas l’expression de la souffrance, mais plutôt de la honte, et où je crus démêler un reproche.

Ces yeux semblaient me dire : « De quel droit, monsieur, vous mêlez-vous de nos affaires de ménage ? »

Je répondis bêtement tout haut :

— Je vous demande pardon… Je passais…

Ce qui était une façon de dire :

— Aussi pourquoi, madame, avez-vous vos discussions de ménage sur le trottoir de l’avenue Trudaine ?

Et j’ajoutai :

— Vous n’êtes pas blessée ?

Elle se pencha vers le type qui déjà ronflait ; et elle me dit, sur un ton de reproche :

— Vous lui avez fait mal !

Un agent s’approchait d’un pas majestueux et tranquille.

— Qu’est-ce qu’il y a, voyons ? me demanda-t-il.

Je ne savais pas. La femme ne voulait rien dire. L’autre n’était plus en état de me répondre.

— Je suis intervenu, dis-je, parce que…

La femme me coupa la parole, avec une présence d’esprit étonnante.

— Parce que notre ami s’est trouvé malade.

L’agent suggéra l’idée d’une ambulance, mais, s’étant penché vers le malade, il se mit à rire de ce rire correct, presque intérieur, qui est réglementaire dans le service.

— Emmenez votre ami, me dit-il. Ce n’est pas grave. Il y a des taxis au bout de l’avenue.

Il tourna les talons discrètement. J’eus l’impression très nette que je devais son indulgence à mon smoking, qui me donnait l’air emprunté d’un viveur montmartrois. Si j’avais été habillé comme tous les jours où on ne fête pas la décoration du patron, il nous eût emmenés tous les trois au poste, où l’autre eût pu, légitimement déposer contre moi une plainte pour coups et blessures…

Lorsque l’agent eut tourné les talons, je voulus faire preuve d’énergie :

— Je vais vous accompagner jusque chez vous, ma petite, dis-je à la jeune femme… Vous n’avez plus rien à craindre de cette brute pour l’instant.

Elle me répondit, en jetant sur l’être abject écroulé à nos pieds un regard que j’eusse payé de tout le bonheur passif de ma morne existence :

— Il va attraper du mal si nous le laissons là, par ce froid… Il faut le ramener chez lui, et…

Elle hésita un instant, et dit :

— Je n’ai pas sur moi de quoi prendre une voiture.

Elle rougit sous le regard, que, malgré moi, je jetai sur elle… Elle était misérablement vêtue, l’homme qui gisait sur le trottoir était au contraire d’une élégance suspecte ; c’était un de ces jeunes gens qu’on voit dans les bars, les dancings et les garages… Je me sentis bêtement mordu par la jalousie. Mais je trouvai une satisfaction aussi injustifiable dans la formule qu’elle avait employée : « Le ramener chez lui… » Donc, ils n’habitaient pas ensemble.

L’autre fut remis debout par nos soins. Il eut pour moi un lâche sourire. Il profita du moment où je guettais une voiture pour envoyer sournoisement un coup de pied à sa compagne en grognant : « C’est encore ta faute, ce qui m’arrive là ! »… La femme retint un gémissement, parvint à sourire et répondit : « Ça ne sera rien, mon chéri, c’est le grand air qui t’a un peu étourdi. On va te reconduire chez toi et tu dormiras tout de suite. »

La jeune femme indiqua une adresse au chauffeur, et pendant le trajet nous restâmes silencieux. Je m’étais assis sur le strapontin. Au passage les lumières de la rue éclairaient d’une lueur fugitive le fin profil de la femme et le visage bestial de l’homme aux yeux cruels et à la lourde mâchoire.

La voiture s’arrêta devant un hôtel meublé à la façade banale et prétentieuse.

— Je monte avec lui et je redescends tout de suite.

Je pensai qu’elle ne descendrait pas. Et je me dis que tout de même j’avais eu une aventure ; je n’étais pas mécontent du rôle que j’y avais joué ; sans être précisément héroïque, ce rôle était romanesque ! C’était le rôle d’un justicier envoyé par la Providence… Si j’avais été un beau jeune homme, c’était même un fameux début de roman. Mais voilà… Alors, je devais me contenter de figurer dans le prologue sous cette indication : « Un passant »…

La jeune femme revint.

Il me sembla qu’elle avait pleuré… Mais à la façon presque naturelle dont elle me sourit, je compris qu’elle avait l’habitude de pleurer… Une habitude qu’elle était obligée de satisfaire en cachette, dans les escaliers…

— Il dort ! m’annonça-t-elle du ton dont on annonce une nouvelle très réconfortante, par exemple lorsqu’il s’agit d’un malade cher.

Je répondis poliment :

— Ah !

Et c’est tout ce que j’étais capable de répondre. Les femmes qui aiment ont une façon exaspérante de dire « Il » lorsqu’elles parlent de l’homme qu’elles aiment.

Je m’efforçai de dire froidement :

— Et maintenant ! où faut-il vous conduire, madame ?

Elle répondit :

— Du côté de la gare du Nord.

— C’est un peu vague comme adresse…

Elle m’expliqua :

— J’habite avec ma famille. Alors, vous comprenez, si dans mon quartier on me voyait descendre d’une voiture où se trouve un monsieur…

De nouveau, je fis :

— Ah !

Je vis à son sourire ce que j’avais déjà lu dans ses yeux. Cette petite femme n’était pas bête. Elle avait compris mon intention ironique… Mon « Ah ! » pouvait ainsi se commenter : « Voilà un scrupule bien étonnant chez une jeune personne que je viens de rencontrer sur le trottoir de l’avenue Trudaine, à plat, et en train de se faire talonner par un voyou ivre. »

Après avoir souri, elle rougit… Et il me parut que notre conversation s’enchaînait parfaitement bien qu’il manquât des répliques essentielles dans le dialogue, lorsque après un silence, elle reprit, répondant précisément à ce que je pensais :

— Vous savez, c’est tout de même un garçon très gentil et très bien élevé.

— J’ai vu ça !

— Mais non… Il a de l’éducation ; il a un oncle qui est chef de rayon à la Samaritaine… Et il a du cœur dans le fond… Seulement il se laisse entraîner par des camarades, et quand il est un peu excité, il s’énerve, vous comprenez…

— Je comprends…

— Il m’aime bien, dans le fond… Hier encore il me disait que s’il avait de l’argent, il commencerait par me nipper à neuf, chez une grande couturière, et qu’alors je ne serais pas plus mal qu’une autre…

— Vous êtes charmante comme ça.

Je rougis d’avoir osé lui faire ce compliment qu’elle n’entendit même pas. Elle continua :

— Il a des capacités. Il dit que si quelqu’un voulait lui donner les moyens de faire du cinéma, il réussirait aussi bien que Douglas Fairbanks et Rudolph Valentino. Il dit aussi que si quelqu’un voulait lui donner les capitaux pour monter un garage, il y aurait beaucoup d’argent à gagner dans le quartier de Grenelle.

Elle reprit plus timidement, en regardant mon pauvre smoking mariné pendant dix ans dans la naphtaline :

— Si vous connaissiez quelqu’un qui puisse s’intéresser…

Elle soupira, puis fit un aveu imprudent.

— Mais il n’a pas de relations… Alors, je suis obligée de l’aider…

— Vous l’aidez ?

Je regardai avec surprise son manteau râpé et son misérable tour de cou qui avait eu la vaine prétention de singer le renard mais ressemblait beaucoup plus aux restes mortels d’un chat retiré de la Seine après deux mois d’immersion.

Elle m’expliqua :

— Voilà trois ans qu’on se connaît… alors, c’est comme si on était mariés.

Et soudain, jugeant qu’elle avait assez parlé d’elle, elle s’informa de moi, plus par politesse que par curiosité et me posa cette question singulière, avec déférence.

— Vous êtes probablement contrôleur dans un théâtre ?

Toujours mon smoking, qui, aux yeux d’une Parisienne ne réussissait tout de même pas à faire de moi un homme du monde. Pourquoi ai-je éprouvé le besoin de mentir, de me vanter ? Je suppose que mon cas n’est pas exceptionnel, que beaucoup d’hommes et de femmes, lorsqu’ils se présentent à la faveur de rencontres passagères, éprouvent le besoin de figurer des personnages fictifs, de condition plus flatteuse et de profession plus reluisante. Et ils cèdent généralement à cette suggestion de leur vanité lorsqu’ils supputent la probabilité de n’être pas, plus tard, démentis et remis au point.

Je répondis avec affectation de modestie :

— Je suis artiste peintre.

Ce n’est pas tout à fait un mensonge.

A mes moments perdus, je barbouille des toiles, pour m’évader de la cage où, dix heures par jour, j’aligne des chiffres. Ma femme me reproche l’argent que je dépense à l’achat de couleurs et de pinceaux : elle nettoie avec ostentation les taches d’ocre ou de vermillon qu’elle prétend apercevoir sur son mobilier, et menace continuellement de jeter mes œuvres au feu. Elle a même prédit à ses amies que j’en arriverai un jour, dans un paroxysme de perversion sadique, à peindre des femmes nues… mais des femmes nues, j’en ai si peu vu, et l’anatomie de celles que j’ai vues était si décourageante que jusqu’ici je n’ai pas réalisé ses prophéties. Je me contente de retracer des personnages fictifs et décents dans des paysages imaginaires. Et ma femme, ne pouvant dire que c’est dégoûtant, se contente d’affirmer que c’est ridicule. Alors, je lui fais observer, avec tout le respect que je lui dois, que je ne vais pas au café, que je ne fume pas, que je ne joue pas au billard ; et j’adresse un regard d’imploration au portrait du premier mari, l’héroïque adjudant, qui fumait sans arrêt, jouait au billard à la perfection, passait au café ses journées et une partie de ses nuits, et avait par surcroît toutes les vertus. Sur quoi l’héroïque adjudant me lance de son cadre un regard de mépris écrasant…

— Vous exposez au Salon ? me demanda ma compagne dont la question m’embarrassa.

Je n’avais qu’à répondre que j’exposais au Salon. Mais je sais très mal mentir, et n’importe quelle question m’embarrasse, lorsque je suis en dehors de la vérité.

Je répondis par un geste que j’estimais très audacieux ; elle me laissa prendre sa main ; et je m’enhardis jusqu’à lui demander quand je pourrais la revoir.

— Je vous écrirai, me dit-elle.

Nouvelle difficulté. Je ne pouvais pas lui donner mon adresse chez moi… Et sous quel prétexte me ferais-je écrire à la maison Jules Henriot, bonneterie en gros, sans lui révéler que j’y exerçais la profession de caissier-comptable ? Je finis par lui avouer, comme une chose honteuse, que j’étais marié ; et je lui demandai de m’écrire poste restante, au nom de M. Maurice Legrand, en pensant par avance aux affres que j’endurerais sous le regard d’un employé goguenard lorsque je me présenterais au guichet pour demander « si vous n’auriez pas par hasard… je vous demande pardon, monsieur, voici ma carte d’identité… une enveloppe à ce nom… »

— Faites arrêter, s’il vous plaît, je suis à côté de chez moi…

Je descendis en même temps qu’elle du taxi. Après avoir payé le chauffeur, par une affection de discrétion, je pris une direction diamétralement opposée à celle qu’elle suivait, et qui ne devait me mener nulle part.

Si.

Je me trouvai sous la voûte du métro du boulevard Barbès. Des filles en cheveux, rôdaient. L’une d’elles m’aborda… Je fis ma caisse ; il me restait 18 francs. Je suivis la fille.

— T’es pas du quartier, me dit-elle en regardant avec étonnement, mon somptueux costume, qui avait déjà joué son rôle au cours de la soirée.

Je lui répondis :

— Non… Tu comprends, je viens de reconduire ma petite amie, qui est dactylo et qui demeure dans sa famille…

J’avais hâte de raconter ma merveilleuse aventure en anticipant un peu sur des événements que j’osais à peine espérer. Mais la fille ne m’écoutait plus ; ça lui était bien égal… Je fus généreux avec elle jusqu’à l’épuisement complet de mes ressources. Elle fut cependant déçue, à cause de mon smoking qui lui avait fait concevoir des espoirs démesurés.

Je rentrai chez moi à trois heures du matin, après avoir traversé tout Paris à pied.

Dans l’escalier, déjà tremblant, j’imaginai des scénarios pour expliquer ma rentrée tardive… Un accident ? Non ; je me troublerais et je rougirais à la première question m’imposant une précision… Le mieux serait sans doute de simuler l’ivresse, après un banquet avec des camarades ; je me rappelai les gestes mous et l’élocution conventionnelle des comiques qui, au théâtre, jouent les rôles de poivrot… Serais-je vraisemblable ?… Je pouvais m’attendre, à la suite de cet aveu simulé d’une orgie bachique, à des reproches publics et soutenus de la part de ma femme, qui me présenterait à sa famille comme l’ilote ayant atteint les limites de l’abomination de la dégoûtation. Or, ma femme a une mère qui exerce la profession de sage-femme et qui est plus redoutable encore que sa fille. Mais tout valait mieux que le soupçon de la vérité.

Le cœur battant, je tournai la clef dans la serrure et je traversai l’antichambre… L’obscurité et le silence régnaient dans la chambre conjugale ; ma femme s’était endormie… Le bon Dieu, ce jour-là, était vraiment gentil.

Protégé par l’ombre contre l’œil de l’adjudant qui veillait dans la nuit, et assuré d’un alibi en cas de contre-appel (manque personne, mon adjudant !) doucement, doucement, avec des gestes d’inoffensif assassin, je me glissai auprès de mon épouse aux pieds froids.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings