XXII LUI
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Je l’ai assassinée et, je ne sais pas comment la chose a pu se faire, bien que dix fois chaque nuit, au cours d’un rêve affreux, je répète le geste que j’ai fait lorsque je l’ai frappée.
Lorsque, ce soir-là, je suis revenu chez elle, j’avais le cœur plein de tendresse et de pardon. J’avais compris qu’elle n’était pas coupable envers moi. Depuis si longtemps, elle était sous la domination de cet être que je devais considérer comme son bourreau, et dont je comprenais maintenant qu’elle n’avait pas su s’affranchir. C’était pour ne pas me faire de peine qu’elle ne m’avait pas révélé cette situation… Mais maintenant, j’allais la reprendre ; j’allais la défendre.
La concierge ne m’a pas vu monter ; un peu plus tard, elle ne m’a pas vu descendre. A cela, je dois sans doute de n’avoir pas été soupçonné… Mais qui donc, me connaissant, m’aurait soupçonné ?
J’avais la clef du petit appartement. J’ai trouvé Lucienne couchée. Pour effacer le moment de gêne qu’elle pouvait avoir au souvenir de ma dernière visite, je me suis penché vers elle et je l’ai embrassée en murmurant :
— Ça ne fait rien, ma petite chérie, ça ne fait rien.
J’avais l’impression que c’était moi qui lui demandais pardon.
Elle s’est dégagée trop vite de mes bras, et elle m’a dit, d’une voix où j’ai voulu sentir une émotion :
— Je croyais que tu ne reviendrais pas.
— Si, ma Lucienne… Je suis libre maintenant… Ma femme…
J’ai voulu lui raconter la nouvelle que je lui apportais cinq jours avant quand j’étais si heureux, quand j’étais si mal tombé… Mais il était écrit que cette histoire, je ne la lui raconterais pas.
Dès les premiers mots je me suis senti glacé en comprenant que ça ne l’intéressait pas.
Je me suis tu brusquement. Elle se taisait aussi. Tous deux nous considérions l’esquisse du tableau inachevé que j’avais laissé chez elle : ce tableau représentait une dame très élégante, assise dans une pâtisserie à côté de son chien, également assis sur une chaise devant une assiette de gâteaux ; et dehors, collés à la vitre de la pâtisserie, des figures de gosses faméliques.
Lucienne m’a dit :
— Tu pourras revenir ici pour le finir, ton tableau.
L’irritation a commencé à monter en moi, parce qu’en elle, cette phrase m’a révélé un calcul : un calcul qui n’était pas d’elle, mais suggéré par un autre… Par l’autre.
Mais machinalement, je commençais à me déshabiller, en pensant qu’elle ne m’avait pas dit gentiment : « Tu viens ! » comme tant de fois…
C’est alors qu’elle m’a dit :
— Tu sais… Ce n’est pas la peine de te coucher… Mes parents doivent venir me voir… Alors, tu comprends ça ferait mauvais effet… Tu ferais mieux de t’en aller et de revenir demain.
Pourquoi ai-je eu soudain l’impression qu’elle mentait, alors que toujours, sans que rien m’avertît, j’avais accepté ses mensonges ?
Je lui ai dit durement :
— Tes parents ne viendront pas te voir à cette heure-ci… Et puis, tu es donc réconciliée avec tes parents ? Je croyais qu’ils ne te voyaient plus ?
Elle a répondu d’un air las…
— Ah bon ! Comme tu voudras…
A ce moment, mon regard est tombé sur un livre qu’elle lisait quand j’étais arrivé, et dont les pages n’étaient pas coupées entièrement ; puisqu’un petit poignard oriental qui lui servait de coupe-papier marquait le passage où elle s’était arrêtée… Mais cette autre chose qui a fixé mon regard : le coin d’une lettre qui était dans le livre et qui dépassait.
J’ai ouvert le livre. Le petit poignard est tombé. J’ai pris la lettre.
Elle se composait de quelques mots, mais c’était encore trop.
Ma gosse,
« Je reviens samedi soir, attends-moi vers les onze heures. Si tu es gentille, je resterai avec toi jusqu’au dimanche matin.
Je t’embrasse,
Ton Dédé. »
« P. S. — Pense à ce que je t’ai dit pour le vieux. On a encore besoin de lui. »
Ce que j’ai fait alors, j’en ai du remords plus que de mon crime. Sans dire un mot, de mon poing fermé, je frappai Lucienne au visage. Elle gémit. Je l’injuriai :
— Saleté !… Tu n’es pas une femme. Tu es une chienne. Tu caresses l’homme qui te nourrit. Tu caresses l’homme qui te donne des coups… Il te rossait, ton maquereau ; il avait raison puisque c’est comme ça qu’il faut te prendre… Moi, je ne savais pas, mais il est encore temps… Tiens !
Je la frappai encore ; elle fit entendre un nouveau gémissement. Je lui dis :
— Tiens, tu me dégoûtes !
Mais j’ajoutai :
— Tu vas t’habiller tout de suite et venir avec moi. Nous partons ce soir, très loin. Je ne veux pas que tu le revoies. Allons, dépêche-toi !
Elle fit non de la tête, son visage caché dans ses bras.
— Alors quoi, tu veux rester avec lui ?… Ça n’est pas possible. Rappelle-toi. J’ai tout sacrifié pour toi… Je veux que tu saches… Si tu savais, tu comprendrais peut-être. Je ne suis pas un peintre connu. Je suis un pauvre diable de comptable… Tu as pu voir que j’étais capable de faire tout de même des choses très bien. Au lieu d’en profiter moi-même, je t’ai tout donné ; et ça n’est pas possible que tu aimes un type qui te prenait tout, qui n’avait pas de cœur, pas d’éducation, pas de délicatesse… Voyons, ma petite Lucienne…
Elle ne répondit pas, le visage toujours caché. D’une voix humble et prêt à toutes les capitulations, j’ai posé alors cette question qui révélait ma naïveté infinie.
— Alors, Lucienne, tu ne m’aimes pas ?
Et j’écartai ses bras, ayant à ce moment, je le jure, l’unique désir de l’embrasser.
Elle ne pleurait pas. Elle souriait, d’un sourire qui me parut un atroce défi.
Le petit poignard était là… Je ne crois pas qu’elle ait poussé un cri.
Et lorsque j’ai fini de frapper, j’ai entendu ma voix qui disait :
— Allons, c’est fini, Lucienne… Habille-toi, viens !
Je me rappelle encore que, pour sortir de la maison de Lucienne, je n’ai pas eu à demander le cordon au concierge parce que quelqu’un rentrait à ce moment… J’ai dit machinalement « pardon » ! et je me suis effacé devant cet homme qui venait de pousser la porte. Je ne l’ai pas regardé, je ne l’ai pas remarqué, mais plus tard, en évoquant ce souvenir presque inconscient, j’ai pensé que ça devait être l’amant de cœur de Lucienne qui venait au rendez-vous et qui, lui aussi, marchait vers la mort.
Et je me rappelle aussi que, deux heures plus tard, je me suis retrouvé dans le bar situé au rez-de-chaussée de mon misérable hôtel ; j’avais devant moi mon cinquième petit verre d’eau-de-vie.
Des voyous et des filles, attablés, me regardaient à la dérobée avec une curiosité discrète (c’est un monde où on ne se mêle guère des affaires des autres) pendant que je grattais de l’ongle, machinalement, des éclaboussures de sang séché qui maculait mes manchettes.
Le sang de la femme que j’avais férocement, injustement assassinée… de la seule femme qui, depuis que j’ai atteint l’âge d’homme, ait bien voulu faire semblant de m’aimer.
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