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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS.

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LIVRE PREMIER.

Une fantaisie plus que fantastique m’a prins d’escrire en mots moins polis qu’un autre sujet requeroit, l’histoire de Balde ; la haute renommée et le nom vertueux duquel font trembler toute la Terre, et contraignent l’Enfer de se conchier de peur. Mais, avant que commencer, il est premierement besoing d’invocquer vostre aide (ô Muses) qui estes authrices de l’art Maccaronesque, sans lequel il ne seroit possible à ma gondole de passer les escueils de la mer. Je ne veux point que Melpomène, ou ceste foible Thalie, ny Phœbus grattant son cythre, me viennent fournir d’aucuns mots dorez[26]. Car, quand je pense aux victuailles du ventre, toute ceste merdaillerie de Parnasse ne peut apporter aucun secours à ma panse. Que les Muses, et doctes sœurs pansefiques, Berte, Gose, Comine, Mafeline, Togne et Pedralle viennent emboucher maccaronesquement leur nourrisson, et me donnent cinq ou huict poisles de bouillie ! Voilà les divines Nymphes grasses et coulantes ; la demeure, la region, et propre terroir desquelles est clos, et enfermé en certain canton de ce monde reculé des autres, auquel les Caravelles d’Espagne ne sont encore parvenues. En ce lieu y a une grande montaigne, laquelle s’esleve jusques aux patins de la Lune, et laquelle si vous vouliez parangonner au mont Olympe, iceluy seroit plustost estimé colline que mont. En icelles ne se voient des cornes sterilles de Caucase, ni l’eschine maigre de Marroch, ni des embrasemens sulphurez du mont d’Ætna. Là la montaigne de Bergame ne donne des pierres rondes, lesquelles servent de meules pour faire mouldre le bled. Mais, nous allans en ce lieu, nous avons passé des Alpes faites de fromage mol, dur et moien. Croiez, je vous prie, ce que je jure ; car je ne pourrois, ni voudrois dire une fourbe pour tous les thresors que la Terre tient enclos. Là courent en bas certains fleuves de broüet, lesquels font un lac de souppes et une mer de jus gras, et savouré. Sur ces eaux on void mille bateaux, barques, et gondoles latines, fabriquées de la matière de tourtes, par le moyen desquelles les Muses exercent, et mettent en usage leurs laqs et rets, lesquels sont faits et cousus de saulcisses et saulcissons, peschans avec iceux des rissoles et goudiveaux, et cervellats[27]. La chose toutesfois est obscure, quand le lac est esmeu, et arrouse le plan du ciel avec ses ondes grandement agitées. Le lac de Menas, ou de la Garde, ne fait tant de bruit quand les vents s’esclatent contre les maisons de Catulle. On void encore en ce lieu des cousteaux fraiz, esquels se voient cent chaudrons fumans jusques aux nuës, pleins de caillotins, pastez et jonchées. Ces Nymphes demeurent à la pointe de la Montaigne, et grattent le fromage avec des rappes percées : les unes se travaillent à former des tendres goudiveaux ; autres avec le fromage rappé frigolent et s’esbatent ensemble ; et, se laissant couler du haut de la montaigne à bas, paroissent comme grosses mottes avec l’enfleure de leur ventre. O combien est necessaire d’estendre et eslargir ses jouës, quant on veut remplir son ventre de tels goudiveaux ! Autres, maniant la paste, emplissent cinquante bassins de gras baignetz et crespes, et les autres, voians la poisle boüillir par trop, s’occupent à tirer hors les tisons, et soufflent dedans ; car le trop grand feu fait jetter le brouët hors le pot. En somme, toutes s’efforcent de venir à bout de leur gallimafrée, tellement que vous y verrez mille cheminées fumantes, et mille chauldrons attachez et pendus à des chesnes. En ce lieu, j’ay pesché premierement l’art Maccaronique, et Mafeline m’a rendu son poëte pansefique.

Il y a un lieu en France, prez les confins d’Espagne, nommé Montauban, lequel a grand renom par le monde. Ce n’est point ville ou cité, mais un chasteau très-fort, lequel est enfermé de triples murailles, construites et baties de pierres vives, lesquelles ne redoutent la batterie de grosses bombardes, non plus qu’un asne se soucie des mouches, ou une vieille vache des taons. Ce chasteau est basti sur le plus haut dos de la montagne, et en tel endroit que les chevres barbues n’y peuvent monter. Ce Duc Renaud[28], ce paladin de France, ce dompteur de Magance, cousin de Sguergi, la plus franche lance qui fust au monde, l’a autresfois possedé, et tenoit tousjours en iceluy sept cens bannis, lesquels il entretenoit en ceste forteresse à ses despens. Après longues années, vint de sa race ce grand guerrier Guy, doüé d’une proüesse merveilleuse. Guy estoit très-valeureux, et ne s’en trouvoit de plus genereux que luy, soit en paix, soit en guerre. Le Roy de France l’aimoit par sus toutes choses, et le tenoit tousjours auprès de soy, comme fisché à son costé, pour l’insigne beauté d’iceluy, et pour son regard gentil. La fille de ce roy, laquelle on nommoit Balduine, fut prinse au piege, et receut le dard du Dieu Amour, fils bastard de Venus. Il n’y avoit au reste du monde aucune qui fut plus belle qu’elle, et estoit très-agréable à son père et à tout le royaume, estant venuë en l’aage nubile. Sa beauté nonpareille la faisoit juger n’estre sortie d’aucun humain lignage, et la croioit-on porter une face angelique. C’estoit une Pallas pour son entendement, et son visage representoit une autre Venus, et estoit fort gratieuse à un chacun, et liberale à tous les sujets de son pere. Mais enfin elle se sentit si fort embrasée du feu amoureux de son Guy, qu’elle ne pouvoit prendre aucun repos. D’autre costé, Guy estoit ignorant d’une fureur si chaude, et sans aucun soupçon tournoit le dos à l’Amour, et s’estoit tousjours mocqué de son arc. Cependant le Roy feit publier par tout son royaume un tournoy et jouste solemnelle laquelle se debvoit faire en plaine campagne. Ceste nouvelle s’espand par toutes les provinces lointaines, et le bruit d’icelle convie de loing force compagnies. Les Hirlandois, Escossois et Anglois se preparent d’y venir, comme aussi plusieurs de la Picardie et de Baviere. Ce mesme bruict, passant en Italie, excite à s’y acheminer les Liguriens, Genevois, Savoysiens et Lombards, les plus courageux de l’une et l’autre Sicile, de la Toscane, de la Romagne, de l’une et l’autre Marque : des Senois, Romains, de la Pouille et de l’Abbruzzie, se mettent en chemin, ayans entendu qu’en la ville de Paris se debvoit faire un si magnifique tournoy. Ceste ville est le lieu du siege principal du Roy des François, et qui se vante par tout estre si glorieuse, que depuis la naissance de Ninus ne s’est veu ville pareille à elle en toutes les parts du monde. Celle est fort recommandée pour les sciences, et encore plus illustre pour les armes. Le peuple d’icelle s’addonne à l’escrime, ou à disputer en l’une et l’autre part de toutes sortes de disciplines, ou à faire bonne chere et reverer Bacchus. Aucuns s’emploient aux armes ; autres à fueilleter et apprendre les subtilitez de S. Thomas d’Aquin ; voulant chascun, par tels moyens, faire preuve de sa valeur. Or desjà les Chevaliers, la lance sur la cuisse, venoient de toutes parts en ceste grande ville, et de tous costez on voioit trouppes arriver, lesquelles faisoit beau voir pour estre diversifiées selon l’usance ancienne, de plusieurs et diverses livrées, ainsi que chascun vouloit faire paroistre sa passion, ou son consentement. Mille charpentiers estoient en ce lieu travaillans à faire et dresser barrieres en une grande place, pour enclore le camp, et dressoient des eschaffaulx pour donner commodité aux Seigneurs et aux Dames, de veoir plus à leur aise, du haut d’iceux, les gentils combattans. On voioit d’autre part, çà et là, les enseignes voleter au-dessus des tours : et les Palais et maisons magnifiques espiées de longues banderolles, et guidons de toutes sortes de couleurs.

Chascun fait dresser son pavillon et ses tentes, et s’employe à donner habilement ordre à son faict. Toutes les ruës sont pleines de peuple. Les uns preparent et accommodent leurs armes : autres font ferrer leurs chevaux : autres se donnent du bon temps, rient, chantent, dansent. On n’oit que fiffres et tabourins resonner par tout ; mesmes les cloches ne sont espargnées pour par leur son et carillonnement rendre ceste feste plus gaillarde. Jour et nuict les portes de la ville sont ouvertes, entrans par icelle continuellement des bandes de gendarmes. Enfin en peu de temps l’amas se faict bien grand de toutes les parties de l’Europe, remplissant tous les environs de Paris. On y void grand’bande d’Allemans, d’Espagnols, et d’Italiens. Il ne peut avoir au monde tant de canaille qu’il y avoit lors à Paris, de Seigneurs et Barons ; et estoit chose merveilleuse de veoir ensemble tant de chevaux. Les Palais, les escuries, hosteleries et tavernes, estoient pleines. Les uns gargoüillant à table, s’esclatoient de rire ; autres, en leurs bouticques et maisons, martelloient, aiguisoient, fourbissoient, et accommodoient armes. Pendant qu’un chascun s’occupoit ainsi, Balduine, pour l’amour qu’elle portoit à son ami Guy, attendoit de grande affection ceste journée, ainsi que follement la Synagogue des Juifs attend encore le Messias : car elle desiroit fort de veoir comme cet homme briseroit ses lances ; combien d’hommes il jetteroit par terre. Icelle, estant accompagnée d’une belle et grande troupe de filles, de cent dames, et cent Duchesses, se presenta sur son eschaffaut, vestue d’une robbe brochée d’or, qui rehaussoit merveilleusement la beauté des tapisseries riches, dont estoit tendu l’eschaffaut. Chascun soudain jette sa veuë sur elle, et admiroit la beauté de sa face, laquelle, ressemblant en sa couleur naturelle le lait et le vin meslez ensemble, n’estoit fardée d’aucun blanchet, ni sa couleur augmentée d’aucun rouget. Et comme Diane entre les claires estoilles resplendit, ainsi celle-cy paroissoit excellente entre toutes les jeunes filles. Si elle estoit bien regardée, icelle ne regardoit pas moins çà et là, promenant ses yeux le long et à travers la place du camp, pour veoir si elle pourroit point d’avanture apercevoir son amoureux. Incontinent Cupido, voletant legierement devant elle, luy representa son Baron. Iceluy estoit monté sur un fort cheval ; et ne paroissoit en sa personne moins robuste que son grand pere Renaud. Maniant les resnes de son cheval, la part qu’il voulut, luy fait faire quatre bonds en l’air, remplissant le contour de sablon. Ce cheval estoit d’Espagne, couvert d’un poil plus noir que charbon, ayant la teste petite, les oreilles courtes tousjours mouvantes, au milieu du front une estoile, et maschant tousjours avec la dent son mords, en faisant sortir de sa bouche une escume blanche, et tenant les naseaux ouverts, souflant et boursouflant sans cesse avec iceux ; de son meufle touchoit souvent son estomach. Il estoit court, et quelques fois se ramassoit en si peu de place comme si il eust voulu passer par le trou d’une coquille. Il estoit marqué de blanc aux trois pieds, portoit sa queüe serrée entre les fesses unies, estant tousjours tremblant. Sa crouppe étoit ronde : il couroit tant peu qu’on vouloit, galoppoit et se tenoit soudain en arrest. Son harnois estoit tout couvert d’estoilles d’or ; les estriez estoient aussi d’or, la testière et chanffrain : toutes les boucles estoient de mesme metail. Balduine, apercevant son ami, s’estonne, s’echauffe, et comme un feu s’enflambe : la pauvre fortunée lance ses yeux sur luy, et ses sens se trouvent prins attachez en luy. Celle loüe son visage plein d’amour, et sa belle contenance, et enfin desire de s’acoster avec un tel personnage. Iceluy peu à peu s’aproche du lieu où elle estoit, marchant devant luy cent estafiers vestus de velours ras : et, haussant sa face, salüe les Dames, et sans y penser et à l’improviste jette sa veuë sur Balduine : et les yeux se rencontrans les uns les autres, chascun tombe en la trappe, laschant Cupido ses fleches tant sur l’un que sur l’autre : et alors l’eschec et mat fut donné à Guy, lequel, à l’instant devenu comme estourdi, s’en retourna tout droit en son logis, emportant avec soy un grand dueil. Il descend de cheval, entre en sa chambre, et se jette sur un lict, se donne trois et quatre coups de la main sur la poitrine, et avec une voix plantive fait une telle lamentation : « Ah, jeune enfant, où me menes-tu ! Ah, combien de pertes et dommages je veoy menacer ma teste ! Ha, malheureux et infortuné Guy ! Voicy un enfant qui te desrobe l’honneur autant que tu en pouvois avoir acquis par tous les tournois où tu t’estois trouvé, et qui comme un bufle te conduit par les nazeaux. Il y a bien de l’apparence que, comme victorieux, tu puisses maintenant rompre tant de lances ainsi qu’il le seroit besoin, et que tu peusses à la vérité surmonter tant de braves Cavalliers, toy qui ores est vaincu si laschement par un enfant aveugle ! Ha ! misérable, esteins ou amortis au moins la flambe de ce boutefeu, avant que tu brusles comme une fournaise, sans y pouvoir plus donner aucun remede, n’estant aucunement extinguible par un million d’eaux de la riviere de Brente. Ta race n’est de si grand lieu venue qu’une seule fille d’un Roy luy doibve donner une seule miette de son amour. O quel visage elle a ! O de quelle contenance asseurée elle m’a frappé ! O de quels yeux ce nouveau basilique m’a œilladé ! Il ne faut point que je jette la coulpe de ce mien mal sur moy : mais c’est elle qui seule en est cause. Elle devoit lancer autre part son ribaut regard. C’est à bon droict on doibt appeler les yeux ribauts, puis qu’ils sont si hardis d’ainsi en un chemin et passage assassiner un homme, et le laisser au moins touché de plusieurs playes. En vain, à ce que je voy, les dards d’Amour avoient rebouché cy-devant sur moy, et pour néant jusques à présent j’avois soutenu la force de son arc. Mais iceluy s’advisant que la pointure de ses flesches ne pouvoit percer ma poitrine d’acier, qui estoit aussi ferme contre les filles, que se monstre asseurée la forteresse de Milan contre le canon, de la trousse de la mort il a tiré un fer mortel, et m’en ayant atteint, a ouvert la porte et soudain toute ma liberté a été ravie par ce Diable. Car Amour n’est-il Diable ? mais plustost huict Diables, qui contraint les hommes sages tomber en tant de folies. Nostre cuirasse n’a eu aucun pouvoir contre une telle blessure : jaçoit que souventefois elle soit demeurée entiere contre les balles d’arquebuze. Si, pour y resister, Jupiter eust opposé ces montagnes que la trouppe des Geants meit les unes sur les autres, il eust follement perdu l’huille et son travail. » Pendant que ce Chevalier avec ces folles parolles troubloit ainsi son entendement, le bruit des armes et les fanfares des trompettes commencerent à se faire ouïr. Car, s’estant un chascun farci d’un bon repas, soubdain on monta à cheval, et enfin les joustes commencerent. Les trompettes et clairons sonnent leur fariraram[29], et encouragent les plus vertueux. Les chevaux, à ce son, grattans d’un pied la terre, ne peuvent se contenir, se manient à voltes, hennissent, et du pied font voler le sable jusques au ciel. Le fariran des trompettes[30] et le pon pon des tambours estoit si violent, que l’on ne se pouvoit entendre l’un l’autre ; encore qu’on s’escriast le plus qu’on pouvoit. Desjà les Chevaliers, ayans couché leurs lances en l’arrest, se choquent rudement, et void-on plus de cent selles vuides de leurs chevaucheurs dès le premier assaut. Plus de mille lances sont brisées dont les tronçons volent jusques aux nuës, et les cris des combattans excitent de plus en plus leurs courages. Le Roy se délectoit fort à veoir un si beau spectacle, la jouste se maniant avec un plaisant et agreable succez. De dessus son eschaffaut, il notoit les plus vaillans combattans, estant vestu d’une robe enrichie de pierres precieuses, et ayant sur la chevelure bien peignée une couronne d’or. Le seul Guy demeure couché en son logis : luy seul, et seulet estendu sur un lict jouste contre soy-mesme. Enfin il oit les hennissemens des chevaux, qui retentissoient par l’air : cecy le fait devenir fol, et fantasiant divers discours en son esprit troublé, maintenant veut marcher, s’appelant soy-mesme couard, tantost il se ravise grattant sa teste. Et pendant qu’il se veautre parmi tels et tels pensemens, voicy venir vers luy Sinibalde, qui estoit le plus grand amy qu’il eust. Iceluy, le trouvant au lict malade : « Hola, dit-il, que fais-tu icy, compagnon ? Pourquoy pleures-tu ? ô chose nouvelle ! ô Guy, quelle chere non accoutumée me monstres-tu en ta face ? Le Roy désireux de sçavoir l’occasion de ton retardement, et qui t’empesche de venir aux joustes, m’a envoyé vers toy. Chascun t’y appelle, tous t’y invitent, et te prient de venir au tournoy, lequel sans toy ne sçauroit rien valoir, et sera une chose tenuë à l’advenir pour goffre et sans aucune grâce, si tu n’y compares. Tu souspires encore et de ces soupirs et de tant d’ennuy que je remarque en toy en penses-tu celer la cause ? Tu sçais la faveur que j’ai du Roy, et comme il fait cas de moy ? Partant, si tu penses que je puisse quelque chose envers sa Majesté, qui est plus suffisant que moy pour te délivrer de ces peines ? » Guy, soupirant, jette une œillade vers son amy, comme fait un pierreux ou graveleux estant en tourment, pour ne pouvoir jetter son urine obstant quelque pierre, qui bouche le conduict, quand il void le médecin, avec lequel il se reconforte un peu. « O moy, dit-il, par-dessus tous les autres misérables, poussé çà et là par un mauvais sort, et dont la fortune n’est encore contente ! » Guy, s’escriant en ceste façon, déclare enfin toute son affaire à son fidèle Sinibalde ; et pendant qu’il en fait le discours, cent sortes de couleurs luy montent au visage. Sinibalde, d’apprehension, et de fascherie qu’il prenoit de son amy, se ride tout le front, comme coustumierement il nous advient pour quelque merveille inopinée ; ne parle aucunement, et se contient ainsi presque une heure. Enfin toutefois, tirant hors du poulmon quelque voix, il commence à parler, et s’efforce de luy tirer dehors telle bizarrerie, luy mettant au-devant plusieurs propos de raison. Il luy remonstre la droite voye, et celle qui est oblique et tortueuse, et comme la vie est tousjours accompagnée de cent perils. Il luy propose en après mille beaux exemples, lesquels estoient suffisans pour attendrir l’ame du cruel Neron. Mais, avec ces raisons, Sinibalde pile de l’eau en un mortier, et escrit sur la glace pendant la chaleur d’Apollon. « Ha, frere, mon amy, dit-il, ne te tue point toy mesme, ne te casse point les jambes, ni te romps le col ! Où est allée ta grande vertu ? Où est ta renommée gaillarde ? Où est la grandeur de ton courage, pour laquelle on te dit par le monde estre le champion de justice, la lumiere de la guerre, le bouclier de la raison ? Veux-tu en un moment perdre des choses si rares, lesquelles Charlemagne n’a acquises en si peu d’années ? Tu pourrois meurement gouverner tout le monde, et maintenant tu souffres qu’une femmelette te gouverne ! O quelle sale et vilaine vergogne efface ta splendeur ! Laisse, je te prie, cet ennuy, et reprens ta propre prudence. Pendant que la nouvelle playe s’enfle, il la faut entamer avec le rasoir de raison. Aye devant tes yeux l’embrasement de la miserable Troye, laquelle a esté abismée par les guerres de Grece, de laquelle on ne pourroit veoir une seule bricque restée. Ce cheval a-il esté cause de sa ruine, au ventre duquel estoient cachez des soldats ? Tant s’en faut : mais ç’a esté un visage lascif d’une putain[31], au laz de laquelle ce putacier chevretier, ce Paris, prins, par les jambes et les aisles, comme s’arreste l’oyseau sur la perche, apasté par l’art et industrie d’un pippeur, a faict ce bel essay, que d’une guerre de fuseaux il s’est rendu la foudre et la tempeste de son pays. » Par telles remonstrances Sinibalde pressoit son compagnon, quand en la mesme chambre vint entrer un autre compagnon de Guy, nommé Franc, armé de belles et luisantes armes, auquel le Roy avait aussi commandé de venir veoir quels empeschemens retenoient Guy au logis. Alors la honte n’a peu retenir davantage Guy au lict : et se jettant iceluy en pieds, demande ses armes. Ses serviteurs hastivement les lui apportent, et arment leur maistre : et par-dessus le vestent d’une casacque, sur laquelle estoit portraict un lyon barré : sa salade estoit couverte d’un grand pennache, et au plus haut estoit enlevé un petit vieillard, lequel avec le doigt monstroit ces vers qui estoient gravez sur icelle :

Rien ne court plustost que le temps, Les heures ressemblent aux ans : Si tost que voyons l’enfant naistre, Aussi-tost se vieillist son estre.

Puis il monte tout armé sur un grand coursier et prend une forte lance faite d’un chesne verd ; et, comme fasché en soy-mesme, donne des esperons à son cheval, et se presente au tournoy où les lances se brisoient à outrance. Il ne faut de donner la premiere œillade là où estoit Balduine : ce qui luy enflamba davantage son feu amoureux, et afin qu’il luy peut plaire luy quadrupla sa force, la rendant pareille à celle de Samson, avec laquelle, n’ayant en main qu’une machoire d’asne, il renversa tant de milliers d’hommes. Il avance son cheval, et outre-passe de grand vistesse les barrieres, et s’arrestant un petit pour remarquer l’estour des combattans, soudain lasche les resnes, et tenant la lance ferme en l’arrest, faict voler le sablon en l’air, et, courant d’une course legiere, fait trembler tout le camp. Il fait monstrer au soleil les semelles du premier ; le second fut par luy desarçonné ; le troisiesme fut jetté au bas, donnant du cul en terre ; le quatriesme comme les autres fut renversé sur terre ; le cinquiesme, portant envie aux autres, les accompagna de mesme ; le sixiesme, qui estoit de cheval, se veit incontinent homme de pied ; le septiesme estendit ses fesses sur le sablon ; le huictiesme s’aperceut incontinent estre desmonté ; le neufviesme fut contrainct ouvrir les genoux et quitter la selle ; le soleil se voulut cacher, quand le dixiesme, malgré luy, luy monstra le talon à l’envers. Guy en jetta par ordre ainsi plusieurs autres, et, courant ainsi çà et là, toujours se souvenoit de Madame, et à chasque coup qu’il donnoit, avoit ce mot en la bouche, le prononçant toutefois d’une basse voix. Le Roy fut grandement estonné pour les faicts merveilleux que faisoit Guy, et dit ces mots : « Voilà Guy la gloire de toute la nation Françoise ! O combien il represente les chevaleureux faits de nos ayeulx, à sçavoir du grand Roland, et du fort Renaud ! Il est sans doubte qu’il remportera chez soy la palme, et l’honneur de ce tournoy. » Balduine aussi quelquefois disoit à ses Damoiselles : « Si je ne me trompe, ce brave Baron, qui ainsi desmonte les autres, est cet insigne Guy ? O qu’il est vaillant ! O comme il porte bien sa lance ! Voyez-vous comme fort à propos il manie les resnes de son coursier, et avec quelle dextérité il assene ses coups sur le heaulme des autres ? » Elle n’avoit pas plustost achevé ces mots, monstrant, en parlant et en riant d’aise, ses perles blanches avec son rouge coural, qu’incontinent le son des trompettes fut ouy, comme on a accoustumé de faire quand on veut finir la jouste, et faire la retraicte. Guy demeura seul au milieu du camp, regardant autour de soy, ainsi que fait un superbe victorieux. Mais toutefois n’est-il pas victorieux seul, estant le vaincu d’Amour, portant les fers aux pieds, le carquant au col, et les manottes aux poings. Le Roi, accompagné de tout son conseil, va au-devant de luy : mais Guy, l’apercevant, soudain descend de dessus son coursier, et, haussant sa visière, fait paroistre son visage tout baigné de sueur, et baise le genouil du Roy. La majesté, luy commandant de remonter à cheval, tire de son doigt un très-riche anneau, auquel estoit un très-grand rubi luisant comme une estoille, et le donne à Guy pour prix de la victoire, estant peut-estre comme arrhes des espouzailles de sa fille. Et toutefois sa pensée ne tendoit aucunement à telle chose, combien que tel present fut un advancement de nopces : nopces, dis-je, malheureuses, et qui seront suivies d’une vilaine ruyne. Guy, humiliant sa face, receut ce beau present, digne certes du travail qu’il avait prins ; et, en le prenant, baisa la main du Roy en s’inclinant fort bas. Puis marchent vers le Palais, estant suivis d’une grand’trouppe de personnes, les trompettes et les fiffres sonnans tousjours devant. Or le soleil, las de son chemin journal, se cachoit desjà soubs les ondes pour se reposer, et laissoit sa sœur enceinte de son amy ; et cependant on donne ordre au soupper Royal. On oit, par les cuisines, des deschiquetis, des cliquetis de cousteaux, des tintamarres des chaudrons, et poisles. Les entrées d’icelles, couvertes de portiques, se voient rendre la fumée en dehors, et sont soüillées tousjours d’eaux, et de graisses. De là sortent plusieurs odeurs de chairs rosties, et boüillies, lesquels aiguisent l’appetit de ceux qui les sentent. Il y a en icelles plus de cent serviteurs obeissans aux cuisiniers : une partie d’iceux portent le bois, autres esgorgelent, autres font boüillir les poisles et chauderons ; l’un tue un cochon, l’autre des poulets, cestuy-cy estrippe, l’autre escorche, un autre plume en eau chaude des chappons ; cestuy faict boüillir testes de veau avec la peau ; autre embroche des petits cochonnez, tirez encore quasi du ventre de la truye, après estre lardez. Celuy qui commandoit en qualité de maistre cuisinier, se nommoit Chambo, lequel estoit subtil et inventif à trouver friandises de gueule, et plaisantes au palais. Iceluy, presidant en une chaire, commandoit entierement à tous les cuisiniers, et quelques fois battoit la canelle et pillait l’espice sur le dos des marmittons et soüillons de cuisine. Il y en avoit un, qui fricassoit avec du lard les foyes des poulailles : un autre, sur les fricassées, asperge du gyngembre et du poivre : un autre fait une saulse jaune aux oyseaux de riviere. Un autre tire dextremement les faisans, après avoir tasté du bout du doigt, s’ils sont bien cuits. Cinq autres ne font que tourner le moulage de cuisine, d’où coulent les amandes et saulses poivrées. Autres tirent du four des pastez en pot, sur lesquels on jette de la canelle de Venise : un autre tire de la marmite des chappons boüillis, lesquels il met en un grand plat, et espand dessus des gouttes d’eau rose avec du sucre broyé et le couvre d’un test plein de brasier. Mais à quoy m’amuse-je à remplir ce discours de telles fadeseries ! Enfin le soupper s’appreste, lequel par sa délicatesse estoit assez suffisant pour ressusciter les morts. On commence à apporter grande quantité de salades tant cuites que cruës, que cent serviteurs et autant de pages apportent, lesquels sont vestus d’une mesme couleur, à sçavoir d’un drap d’Angleterre teint en bleu azuré semé de blanches fleurs de lys, par derrière et par devant. Leur habillement est si proprement joint à l’Allemande, qu’à grand peine se peut veoir la cousture de tels juppons. Arrivans prez la table, font de grandes reverances, plians les jambes l’une après l’autre fort legerement çà et là. Le Roy s’assied le premier, tenant le plus haut lieu de la table, estant vestu d’un accoustrement broché d’or. A sa dextre estoit assise la Royne, et à son costé gauche Guy, par le commandement du Roy. Balduine, esprise d’Amour et aveuglée par cet enfant aveugle, s’advance ; et, ne se souciant de donner quelque tache à son honneur sans aucun commandement, se sied promptement à costé de Guy, et la pauvrette jette du bois dedans le feu ardent. Après, par un long ordre, tous les Seigneurs et Barons prennent place. Chascun estoit affamé, et desiroit de bien manier les jouës. Le travail et l’exercice de la jouste avait fait digerer tous les précédents repas. Les pages, par une longue suite, apportent les mets sur la table. Des gentils-hommes servans marchent devant la viande, et avec un grand silence mettent les plats sur la table, faisans aussi marcher les laquays, comme est la belle usance d’une famille Royalle, et comme on a accoustumé de faire devant les grands Seigneurs. On n’oit aucune parolle sortir de leur bouche, s’il n’en est besoing, et ne se faict aucun bruit, si ce n’est d’aventure, quand quelqu’un de ces gentils-hommes servans donne un soufflet à un page, ou quelque coup de pied à un chien. Il y a trente escuyers, qui ne cessent de trencher les viandes, desmembrer des oyes, oysons, chappons, pieces de veau : decouppent les saucissons, et mettent par rouelles, les tenans d’une main avec la fourchette. Iceux toutesfois, en decouppant, retiennent pour eux les meilleurs morceaux, et gardent pour eux les croppions des chapons. L’Abruze avait envoyé à ce festin ses jambons fumez ; Naples, ses goudiveaux ; Milan, ses souppes jaunes, et ses cervelats, qui contraignent les biberons François de vuider souvent les bouteilles. Après avoir mangé le boüilli, les gentils-hommes servans font commandement d’apporter le rosti. Et aussi-tost jambons, faisans, francolins, chevreaux, levraux sont apportez, tout autre espece d’oyseaux, que le faucon et l’esprevier peuvent arrester avec leurs serres, et que le gerfaut a accoustumé d’étriper. On appose pour entremets des amandes, de la saulse verte, du jus de citron et d’orange, de la moustarde. On presente après des tourtes, du blanc manger, composé avec laict de vache, et des plats plains de rissoles toutes couvertes de sucre et de canelle. Après s’estre un chacun bien repeu de ces viandes grasses, et tant que leurs panses estoient pleines jusques au gosier, qui contraignoit de lascher la ceinture ; au seul signal des gentils-hommes servans, promptement fut levé le reste de la mangeaille de dessus la table.

Puis, on apporta une grande quantité de tasses d’or et d’argent, et enrichies de perles : dedans icelles estoient diverses confitures toutes dignes d’un Roy, et la table en estoit si chargée, qu’il sembloit qu’elle en plioit. On apporta morseletz, amandes, pignons, maschepains, et cent autres deguisements de fruicts conficts ; enfin on presente en des grands vases la boisson fumante ; et de tous les vins, la gloire est donnée à la malvoisie, pour laquelle nos anciens disoient le feu s’amortir par le feu. Il n’y avoit pas faulte de raisins de Somme, qui est l’honneur du royaume de Naples, et la friandise de Rome, ce sont les montagnes d’Orphée, et là se procrée le vin qu’on surnomme grec, lequel fait descendre les compagnons soubs les treteaux. Les vins Mangiaguerre et Vernacquie y furent entremeslez, et aussi ceux, desquels la Bresse se vante, le vin Triboan, de Modene, ne fut pas mis en dernier rang, ni le muscat de Peruse, qui en la teste des Allemans engendra cent sortes de chimeres. Tant de sortes de vins ne se passerent pas sans celuy de la belle vallée de Cesenne, ny sans les douces urines que Corse pisse : un nombre infini de flacons et bouteilles estoient pleines de tels vins excedans en bonté tous les autres. Desjà toute ceste brigade, ayant la fumée du vin montée en teste, commençoit fort begayer, avec propos et parolles mal liées ensemble. Chacun parle, et nul ne se taist, force baveries, bourdes, menteries, mille propos de fusées, sans aucun arrest, ny mesure, comme bien souvent il arrive après une longue et continuelle beuverie. Par entr’eux y avoit personnes de tous pays : et, pour ceste cause, le vin les poussoit à parler leur langage tous ensemble, en sorte que le ciel n’ouit pas plus de diverses clameurs, lors qu’avec la tour de Babel on pensoit surmonter les estoilles. Les Italiens contrefont les François ; les François veulent imiter les Allemans, tant est divine la matiere et la forme qui est dedans le tonneau. Sur ces plaisans devis viennent les chantres, qui estoient Flamens, et excellens en leur art. Iceux, après avoir bien beu du bon piot, se mettent à chanter avec voix tremblantes, lesquelles la gorge facilement envoye dehors, ayans tous une poitrine ferme et robuste. A l’accord de telles voix, et à telle melodie, tous ces causeurs se taisent, et toutes choses estans en repos, ny pied, ny banc, ny rien quelconque entrerompt un si doux plaisir que recevoit l’oreille. Après ces chantres, entrerent en la salle cinq joüeurs de flustes, très-experts, lesquels après avoir joüé de leurs flustes, s’esleverent avec un grand retentissement des joüeurs de hautboys, et avec leurs tons merveilleux se font cognoistre par toute la ville de Paris. En soufflant en leurs instruments, vous leur verriez les joües grandement enflées, et iceux ne faillir jamais à boucher dextrement les trous avec leurs doigts, les maniant legerement haut et bas, avec une grande asseurance ; et leur musique se diminue si melodieusement, que, de huict personnes qu’ils estoient, vous eussiez estimé iceux estre cinquante. Ces melodies servoient de fournaise pour enflamber de plus en plus le cœur de Balduine. Guy en ses entrailles n’estoit pas moins eschauffé. La prinse de tant de sortes de viandes, de tant de sortes de vins avallez, qui entretiennent les uns et les autres le regne de Venus et de Cupido : les chansons musicales, les doux luthz, les harpes, les lyres, et autres instrumens de musique, avoient attaché ces deux jeunes personnes à des lacz malaisez à rompre, les brulloient au dedans, et les avoient despoüillez de raison. Amour avoit lasché sur eux tant de flesches, qu’il en avoit vuidé cent carquoys, ensorte qu’il ne leur restoit en leur corps aucune partie entiere, sur laquelle ce bourreau d’Amour eust peu lancer encore aucun dard. Desjà Diane commençoit avec un peu de clarté à se faire paroistre, montée sur son rosaïque pallefroy. Les chantres, les hautboys, les dances, le bal, à dieu s’en vont, ne retournans jamais les heures vers nous. C’est assez joüé, c’est assez caquetté. On donne aux bouffons les livrées. La salle se vuide, et s’en va-on dormir : chacun reprend son logis, et son hostelerie, et expose en proye son corps à l’obscur sommeil. Le seul Guy, esmeu comme la vache picquée d’un taon, allant çà et là, ne peut tenir aucun droict chemin. Ha, comme l’Amour contrainct les sages de se matter eux-mesmes ! Qui est celuy, qui pourroit prendre un tel oyseau, contre lequel nul filet, ny aucun tresbuchet a puissance ? Cæsar, qui subjugua le monde, estoit si vertueux ; une femme vilaine le rangea soubs le joug de l’Amour. Alcide, qui dessus ses fortes espaules relevoit, en façon de pilastre, le plancher du ciel prest à tomber, se vestit d’une chemise de femme, ayant quitté pour icelle sa peau de lyon ; et, mettant bas sa massuë, print entre ses mains le fuseau. Une vile putain a rasé le poil au fort Sanson, lequel souloit à belles mains escarteler les machoires d’un sanglier, d’un tygre, et d’un lyon. Voicy aussi Guy, lequel, rejettant son honneur et celuy du Roy, et prestant l’oreille aux blandices d’une tendre sienne fille, la ravit, et le pont du chasteau abbaissé, s’eschappe, emportant comme un facquin sur son eschine une pesante charge, laquelle il ne voulut jamais oster de dessus ses espaules, jusques à ce qu’ils eussent, eux deux, passé les limites du royaume de France. Mais nostre Comine a desjà soif, et demande le verre, et ce premier livre a vuidé mon carnet d’ancre.

LIVRE SECOND.

Phebus avoit jà lasché hors de l’escurie de l’Ocean ses chevaux, et, tenant en main les resnes, les faisoit monter vers le Ciel : les habitans de la ville commencent lors à se lever, n’estans encore bien delivrez du vin du soir. La plus part à leur lever baaillent, estant leur estomach chargé de la crapule. Toutefois peu à peu chacun selon la coustume se range à son affaire. La cloche appelle les Escholiers à l’étude : le Courtisan, monté sur sa hacquenée, va au Palais du Roy : l’Advocat court à l’Auditoire : le Medecin, trottant par la ville, va contempler les urines[32] : le Notaire prend la plume pour escrire choses Maccaronesques : les Boulangiers se rangent à leur four : les Mareschaux à leurs forges : le Barbier commence à esguiser ses rasoirs. Mais le Roy avec sa Court s’achemine vers l’Eglise, et fait ses prieres envers les saincts et sainctes pour soy, et pour les siens, pendant qu’en peu d’heure la Messe se dit. Icelle achevée, et s’en retournant au Palais, on luy vint dire et annoncer cette triste nouvelle, et de laquelle il n’avoit eu aucun soupçon premierement, et par dessus laquelle il n’eut sceu recevoir un plus grand ennuy, en l’asseurant que Guy avoit emmené sa douce fille. Sur quoy sa face soudain se tourna en semblance de marbre blanc, et demeura en place comme une souche, si grande fut la force de son estonnement. Quand toutefois il eut reprins son entendement, il jugea bien que tel acte estoit lasche et vilain, commis sans aucune occasion par un sien vassal plein d’ingratitude. Et, pensant à une si enorme faute, l’ire et la cholere s’amassent en luy, et la douleur qui luy pressoit le cœur ne faut à lui donner la volonté de se venger. Incontinent donc il fait mettre aux champs huict bandes d’hommes armez, pour par diverses voyes s’aller mettre aux passages, et aux frontieres, et visiter les ports. Puis, par toutes les Villes, Chasteaux, Bourgs, Bourgades, et par toute la France, faict publier des Edits rigoureux, dont un chacun s’estone, et mesmes les amis de Guy, ausquels n’eust pas fallu beaucoup d’estoupes pour leur boucher le cul. Mais enfin tout le soing, tout le travail, et toute la diligence qu’on y peut apporter, fut pour neant, et les uns et les autres s’en reviennent rapportans la cornemuse au sac, comme dit le proverbe ; car Guy ne se peut retrouver. Il ne faut point dire comme le Roy mordoit sa chaine, et rongeoit ses ongles avec les dents. Il envoye en Italie (soubs pretexte d’autre chose) des espions, par l’Allemagne, par la Poulongne, par le pays d’Hongrie, et par l’Espagne. Il commande aussi d’aller en Angleterre. Mais tous enfin reviennent vers le Roy, sans avoir fait aucune rencontre de ce qu’ils cherchoient. Sa Majesté, tombant en un désespoir, se vouloit tuer, ou se couper la gorge, ou s’estrangler avec un lacz. La fortune guidoit ces malheureux amans, et voulut bien les porter couverts de son vestement. Iceux avoyent jà oultrepassé les Alpes, sans estre retenus par aucune lassitude. Y a-il aucun travail, qui puisse lasser Amour ? Enfin ils entrent en l’heureux pays d’Italie, estant fort mal vestus en façon de vestemens de gueux, de peur qu’un espion descouvrit ces pauvres gens pour gagner le salaire promis à celuy qui les descouvriroit, qui estoit de sept mille escus. Balduine, qui n’agueres estoit portée en litiere dorée entre des Comtesses, Marquises, et Duchesses, maintenant misérable, chemine de ses pieds delicats sur les pierres et cailloux, ayant desjà sous la tendre plante de ses pieds des empoules. En cet habit ils descendent en la plaine de Lombardie : passent Milan, Parme, et la petite contrée de Resane, et entrent dans la courtoise ville de Mantoüe : Mantoüe, dis-je, qui autrefois a été bastie par les Diables Mantois. Icelle pour lors estoit languissante sous l’inique tyran Gaïoffe, extraict et conchié d’une lasche famille. L’entrée de cette ville est la porte qu’on surnomme de Lyonne. En icelle se tenoit lors Sordelle, Prince de Goit, et Baron de Volte, et qui possedoit tout le territoire de Caprian. Cestuy-cy avoit autrefois gagné en duel et en plusieurs tournois mille prix, tant par les Gaules, par les Allemagnes, par les Espagnes, que par tous les Royaumes des tyrans, depuis le Rhin jusques à l’Empire du Sophi. Mais iceluy, pour lors estant parvenu en un aage fort caduc pour le grand nombre d’années qu’il avoit, et estant chastré, ne faisoit plus que donner conseil aux autres. Guy, entrant avec sa pauvre femme, apperçoit Sordelle estant encor fort membru, et se tenant lors debout devant la porte de son beau et haut Palais, auquel autresfois les descendans de l’ancien Grignan avoient fait leur demeure. Incontinent Guy recogneut son compagnon d’armes ayant esté ensemble en plusieurs batailles contre les Turcs et les Mores : mais toutefois, ne voulant se faire cognoistre à luy, se destourne, et, baissant le visage, prend soudain la ruë, qui tire à la porte de S. George, et par icelle sort de la ville. N’ayans faict gueres plus d’un mille, ils se trouvent d’aventure près d’une grande ville, presque en grandeur pareille au Cathay, et, pour le trafic des deniers et marchandises, ressemblant à Milan ; laquelle on appelle Cipade, pour estre située au delà du Pade, autrement dit Po. Icelle, à l’occasion de ses grands Paladins, fait retentir sa renommée jusques au ciel, traverse tout le monde, et descend jusques au Royaume des Diables. Mais, combien que d’icelle fussent sortis mille vaillans personnages, soit pour gagner le prix des tournois, soit pour combattre à cheval, ou à pied, Cipade neanmoins a tousjours esté douée de meschans. Veronne donne grande quantité de laine de ses brebis et moutons ; Bresse tire force fer de ses montagnes ; Bergame engendre des hommes avec la gorge grosse et pendante ; Pavie assouvist Milan de porreaux et de choux ; Plaisance fournit tous les pays de ses formages ; Parme produit des grosses citroüilles et gros melons ; Resan nourrit de bons courtaux ; Mantoüe nourrit des bonnetiers, des carpes limoneuses. Si tu veux manger des poids et faseols, va à Cremone ; va à Cresme, si tu veux employer la fausse monnoye ; Boulongne engraisse les bœufs ; Ferrare grossit les jambes ; il n’y a Modenois, à qui la teste ne soit fantasque ; autant qu’il y a de mouches en la Poüille, autant Venise a de barques et gondoles ; le Piedmont brusle tous les ans mille sorcieres ; le Padouan engendre des paysans pires que les diables ; la belliqueuse Vincenze nous donne des chats allegres et dispos à sauter et grimper ; le Chiogeos est plus apte au gibet qu’au navire ; Ravenne a en soy des maisons vieilles, et anciennes murailles ; et Cervie sale par le monde un nombre infini de porcs ; et toy, Cesonne, tu ne fais pas peu de proffit avec ton soulphre ; nulle peinture se peut égaler aux escuelles de Fayence ; la vallée de Commachie fournit de très-bonnes salades confites ; entre les Ceretans Florence porte ses vanteries ; Rome ne cherche que les morceaux frians, et qui facent lecher les plats ; autant qu’on voit de Barons par le Royaume de Naples safraniers, autant la larronnesse Calabre luy fournit de larrons ; autant d’enfans que Gennes procrée, autant de testes aiguës façonne la sage-femme ; Sienne a tousjours eslevé de belles filles ; Milan n’est jamais sans bruit en toutes les ruës pour le martelage des artisans, pendant qu’ils forgent des boucles pour des sangles, et qu’ils percent des esguilles ; ceux qui mettent des clous aux souliers, et rabillent des savattes : ceux qui couvrent les maisons de chaume ou ramonnent les cheminées sont Commaschiens ou Novarois : mais la très-renommée Cipade, de laquelle à présent j’escris, a tousjours eu en abondance de la riche marchandise de meschante canaille. En ce lieu donc Fortune guida les pauvres amans, et ne voulut les conduire vers de semblables larrons ; mais la premiere rencontre qu’ils feirent, pour se loger en entrant, fut la maison de Berthe, comme on dit surnommé Panade. Ce Berthe estoit un paysant et venu d’un cuisinier, et estoit tant courtois, tant guay, et gaillard qu’il n’y avoit aucun qui fut si gay, si courtois, et gaillard que luy ; et combien qu’il fut citoyen de ville, il n’avait eu femme, et n’en avoit, et ne se soucioit pour lors d’en avoir, de peur que chassant les mouches de sa teste il ne rencontrast des cornes, et qu’il luy fallut porter et endurer un taon soubs la queuë, qui, le tourmentant par trop, lui feit rompre le col. Toutes ses delices, et tous ses joyaux n’estoient que son jardin, et neuf brebis, avec sept chevres, une vache, un asne, un porc, une chatte, et une poule ; de là dépendoit toute la substance de son labeur, avec laquelle il cherissoit tous les bons compagnons et les passagiers, d’une face tousjours riante. Guy voyant le soleil s’aller coucher soubs les eaux, et loger ses chariots avec les grenoüilles, une honte de demander à loger gratis luy rougist soudain le visage. Mais cet ennuy luy apporta moins de douleur, d’autant qu’Apollo s’esvanoüissant luy couvroit ceste honte par l’obscurité suivante. S’encourageant ainsi soubs la brune, il entre hardiment en la court, qui estoit fermée tout autour de murailles faites de terre et gazons meslez avec de la paille. Le mastin du logis commence à abbayer, et avec son baubau appelle son maistre, lequel avoit desjà fermé l’huis de sa petite chaulmine. Iceluy sort dehors à l’abboy de son chien, tenant en sa main droite une cuillere, et de la lumiere en la gauche ; car lors il escumoit le potage, qu’il preparoit pour son souper. « Ne voulez-vous pas, dit-il, ce soir loger avec moi ? Entrez, je vous prie, ce que j’ay est commun à un chacun. » En disant ces mots, il les emmene au-dedans de son logis, et referme la porte, et approche du feu deux sieges faits en forme de trepié, sur lesquels il fait asseoir Guy et sa femme, les voyant fort las. Pour lors il parle peu à eux ; car le temps n’estoit pas de parler beaucoup, et quand il voioit son hoste avoir faim ou baailler, il avoit accoustumé entre autres propos de lui dire : « Mangez quand vous avez faim, ou dormez quand vous baaillez : après que vous aurez remply votre panse, ce sera à vous à causer, et quand vos yeux seront saouls de dormir, estendez la peau ; ce sont les preceptes que les asnes ont meslé parmi leurs statuts. » Ainsi Berthe, comme s’il eust été muet, sans tenir autres propos à ses hostes, donne ordre à leur préparer à soupper, et faire tant qu’il en ait au moins pour trois. Il y avoit pendu à un clou un panier à son bas plancher contre un soliveau. D’iceluy il prend six œufs, desquels il y en avait trois, qui estoient frais. Il en met trois sur la cendre près le feu, pour, après avoir iceux sué, les tirer encore mollets, afin de les humer. Il casse les trois autres pour en faire une omelette : ce fait, il sort, et ouvre une despense secrette, en laquelle la chatte avoit accoustumé de se cacher, et se tenir là à l’aguet, pour lecher et fripper quelque escuelle ; de là il prend une poignée de petits poissons, qui sont fort communs en la riviere de Mince, laquelle environne la ville de Mantouë. Toutefois les grandes annales de Cipade contiennent que Berthe n’avoit pas pour lors des ables et verons, mais que c’estoient des gardons : avec iceux il mesle des grenoüilles qu’il avoit peschées avec un apast. Balduine considerant que Berthe ne pourroit accoustrer ensemble tant de viande, si elle ne luy aidoit, estant de son naturel fort courtoise, elle se leve de devant le feu, et non desdaigneuse de mettre la main à la paste, toute gentille, prend ces petits poissons, œilladant joyeusement son Guy, comme si elle parloit à luy par un seul signe, et lui disoit tels propos : « Et moi, qui suis fille de Roy, que manie-je maintenant ? » Elle se desgante, et rebrasse ses blancs et delicats bras ; elle prend le cousteau, et escaille ces poissons, les vuide, et jette la panse ; puis, escorche les grenoüilles, comme si elle deschaussoit des brayes. Guy, la voyant ainsi embesongnée, ne se peut tenir de rire, considerant une femme si illustre avoir si bon cœur, et se monstrer si joyeuse contre la Fortune. Iceluy aussi, se levant de son siege, fait pareille demonstration d’estre guay et gaillard : et quittant tous les ennuis de si grans marrissons, qu’il pouvoit avoir, il s’employe comme Balduine à donner ordre au souper.

Il amasse de la paille, qui çà et là dedans et dehors la maison estoit espanduë, et rastelle quelques petits bouts de bois et esclats, qui estoient soubs le cul du four, et les met au feu faisant une grande flambe : de peur toutefois qu’un si grand feu ne se consomme trop tost, il met dessus un poisle et fait boüillir de l’huille pour fricasser le poisson. Balduine œillade avec une veüe basse son homme, et, estant delivrée de melancholie, se prend à souzrire de tout ce qu’elle luy voyoit faire, ne pouvant quasi retenir sa rate. Car, contemplant cet homme, elle remarque combien il est mal propre à remuër telle poisle de cuisine, lequel, malgré qu’il en eust, la fumée, la saleté de la cheminée, le feu petillant, contraignoient de pleurer ses pechez. Tantost il touche de sa main à son front, tantost à ses cuisses, et autrefois il frotte ses yeux : car, pour l’ardeur du feu, le front luy suoit à bon escient : il cache ses jambes l’une sur l’autre, y sentant le feu trop aspre ; et la fumée lui bouchoit les yeux : il mouche aussi son nez, et est contraint maudire le bois verd, qui causoit telle fumée. Balduine, riant davantage, voyant telle patience en son homme, y prenoit grand plaisir. Guy, la voyant ainsi rire, luy dit ces mots : « Le sage Socrates disoit qu’il y avoit trois choses qui chassoient l’homme et le contraignoient sortir hors la maison : à sçavoir, le feu, la fumée et la femme maligne. » Balduine soudain luy respond : « Ho, tu ne te soucies toutefois d’oster ceste controverse ? » Pendant telles joyeuses risées, ils se brocardent l’un l’autre sans se mordre : Berthe se resjoüit aussi, et approche du feu un petit banc à quatre pieds ; il estend sur iceluy une toüaille ou nappe faite de chanvre et d’estouppe, laquelle, selon le parler de Cipade en matière de toile, on appelle trilise ; sur icelle pour une saliere il met une boëtte, en laquelle y avoit eu autrefois de l’onguent pour la rongne, et pour chandelier, il accomode une rave creusée par un bout, dedans laquelle il met une demie chandelle, qui en bruslant perdoit une partie de son suif, se fondant et coulant le long d’icelle. Il avoit aussi preparé une salade composée de plusieurs sortes d’herbes, y jettant un peu de sel dessus et du vinaigre, et quelques gouttes d’huille tirées du crezieu, lequel il reservoit pour seulement rendre ses salades plus honorables pour ceux qui le venoient voir. Le lict n’estoit pas loing de la table, et contre iceluy estoit un poinsson de bon vin, qui ne sentoit aucunement le moisi. Il tire d’iceluy, et en emplit une grosse bouteille, et la met sur la nappe : et, de peur qu’icelle devint tachée de la rougeur du vin, il nettoye le cul de la bouteille, et met dessoubs un tranchoir de bois. Puis il apporte du pain, des noix, et un fromage frais, et met le tout sur la table. Enfin, icelle se trouve garnie, et la barque est preste à sortir du port. Il ne faut plus que mettre la main aux rames, prendre des cuilleres. Cela dit, il fait un saut vers la cruche, avec laquelle un chacun lave ses mains, et les essuyent avec le panneau d’un vieil rets et filet ; et chassant et envoyant à tous les diables leurs ennuys et soucis que ces amans pouvoient avoir, ils s’assient eux trois à table, se gaudissant, et raillant ensemble, et mangent promptement la salade ; puis un chacun boit dedans un escuelle, la vuidant entierement : car qu’y a-t-il plus plaisant, qu’après avoir depesché une salade, exposer à la veuë des estoiles le cul du verre ? Cela expedié, dès la premiere rencontre, ces vaillans hommes ruinent le reste en long et à travers : soudain à trois coups les œufs sont humez. On ne sçait que deviennent les huit rosties qui estoient en une escuelle ; ils mettent en pieces cruellement les dards ou gardons, et n’en veulent laisser un seul au plat, qui puisse en renouveller la trace. Mais, ayans desjà le ventre mieux farci, pour venir à l’omelette, ils laschent la boucle, et commencent à redoubler leurs propos. Berthe enfin, avec une douce et amoureuse parolle, commence et dit ces mots : « Tout ce que vostre Berthe a de bien en ce monde, il l’emploie tousjours à la volonté des bons compagnons. J’iucague les Roys, les Empereurs, les Papes, et Cardinaux, moyennant que je puisse manger en paix mes petits appetits, et ciboules, et qu’il me soit permis de donner à desjeuner du revenu de mes chevres à mes compagnons. Je ne sçay qui vous estes, ny où vous allez, ny d’où vous estes arrivez en ce gras et ample territoire de Cipade. Je ne veux point m’enquerir, ni sçavoir les affaires d’autruy : Neantmoins vos habits, vostre face, et votre langage, et ces parolles, ouy, tant bien, ma foy, et autres semblables me demonstrent que vous estes estrangers. Mais, si n’avez aucun bien, aucune maison, aucun fond, et si ne sçavez aucun mestier, et n’avez aucune bouticque, et que Fortune vous aye rendu si denuez de tous biens, tout ce que j’ay est à vous : vivez icy avec moi ; ma vache, mon asne seront à nous trois. Qui voudra manger, si je mange : qui voudra tirer du laict, si en tire. J’ay cinq journaux de bonne terre, desquels tous les ans je recueille quantité de divers fruicts, des naveaux, des raves, des choux, des concombres, des citrouilles, des porreaux, des febves nouvelles, des oignons, des aulx, des ciboules, et, par sur tout, grande quantité de melons, dont je reçoy grand proffit, aussi bien que de ma vache et de mon asne. Tout cela est au commandement de vostre Berthe, mais pardonnez au mal parler de ma langue, je voulois dire au commandement des bons compagnons, comme c’est raison. Entre les gens de ce monde, il y a six mille sortes de volonté : l’un a peu de bien, et encore ce qu’il en peut avoir, il l’abandonne à un chacun. Un autre est avaricieux, ayant autant de revenu que Cosme de Medicis, ayant aussi grand nombre d’écus que Augustin Ghisi. Il ne despend rien, il ne donne rien, il espargne tout ; mais, estant miserable et malotru, il rapine, et vole ce qui appartient à autruy.

« Si j’eusse esté Roy, si Prince, si Duc, si Pape, quel contentement d’esprit, quelle paix, et quel repos la Fortune m’eust-elle pu donner plus grand que celuy que j’ay à present ? Que pauvre homme est celuy, qui estime le Turc, le Sophi, le Prete-Jan, le Soldan, Barberousse, le Pape, le Roy, les Ducs, et telles riches personnes, estre plus alegres, plus joyeux que moy, ny que les miens, ny que vous autres, et tels mendians ! Je mange en plus grande patience une gousse d’ail, que les Papes, ou autres grands Seigneurs n’avallent leur coulis, et pressis de perdrix, ou de chappons. Vous repaissez votre ventre affamé en plus grand repos d’esprit d’un pain mendié, et beuvez d’un meilleur goust, par les huys, mille restats de vin, que ne font aucuns, lesquels en esté, soubs leurs bonnets de velours, et soubs leurs rouges chapeaux, boivent leurs bons vins rafreschis en temps d’esté avec de la glace. La Caguesangue les puisse emporter[33], le cancre les tuer, la foire les puisse tourmenter de peur, et, doutans mourir pour avoir avalé de la poudre de diamant, n’ayent le loisir et espace d’entrer dedans le ventre d’une mule fenduë ! Croyez que, si vous ne m’accordez ce contentement que je jouysse de vous, comme de mon frere, et de vous, comme de ma sœur, je ne seray aucunement content, et confesserez, qu’il n’y a aussi contentement plus doux que cestuy-cy. » Guy fut longtemps estonné de voir une telle et si grande courtoisie en cet homme ; et à grande peine pouvoit-il croire ce qu’il oyoit, et ne se peut persuader qu’iceluy fut descendu d’un paysan ; mais pense à ce qu’il doit faire, et gratte les resveries et pensées de son suc ; car, si la honte a souffert tant de belles offres, où pense-t-il mieux pouvoir conduire son charriage ? car Balduine estoit par luy menée, comme une charrette, non seulement pour estre lassée d’un long voyage, mais pour estre devenuë un gros et lourd bagage, estant desjà icelle grosse d’enfant. S’il les accepte malgré luy, quelle plus grande lascheté ? Quelle tache plus noire, et qui par aucun savon ne se peut effacer, que l’on voye le premier Baron de France, chef de tous honneurs, et la gloire de tant de beaux-faicts, qui est le plus grand Paladin du monde, prenne maintenant une trenche au lieu d’une espée, un soc pour une masse ? Pendant donc qu’il remue en son cerveau tels discours, et qu’il ramasse, de-çà, de-là, plusieurs et diverses fantasies ; enfin ce qu’il jugea meilleur pour luy, et plus honeste, fut par luy resolu, et arresté en son entendement. Sa volonté donc fut d’aller seul chercher quelques pays à conquerir, ou par guerre, ou par force, ou bien par quelques doux et paisibles moyens, et les gouverner en telle sorte qu’il y peut establir seurement un Royaume pour soy, et qu’alors il feroit à bon droit Balduine Marquise ou Duchesse, estant jà née de sang Royal. Ayant aussi resvé après telles deliberations une demie heure, il commença à parler ainsi : « Je suis, à la verité, tout honteux, ô Berthe, et n’ay point l’esprit tel que je puisse trouver aucuns propos propres pour vous declarer au moins la volonté bonne, que j’ay de vous payer tant et si belle marchandise que vous m’offrez. Regardez-nous, je vous prie, comme nous sommes mal chaussez, combien deschirez, quels vous nous voyez à present, tels nous peignez ; et ne veuillez penser, que nous ayons autre terroir, que celuy que nous trainons après nous attaché à nos souliers : et, toy, toutefois, qui surpasses autant que Nature a créé d’hommes benings et courtois, et qui as apporté du ventre de ta mere autant de gentillesse que d’amitié envers les pauvres, tu chasses la faim d’avec nous, nous saoullant de ton pain et de ton vin, et nous donnes tout ce que tu as, à nous, dis-je, pauvres et miserables tout ensemble, qui n’avons pas un liard ni denier, prests à nous voir mangez des poulx, et encore nous consoles par tes douces parolles, si nous voulons demeurer maistres et de ta personne et de ton bien. Que les Dieux, si aucun esgard ils ont envers ceux qui donnent telles commoditez aux pauvres mendians, te veuillent recompenser pour nous autres pauvretz ! Pendant que le Pole menera autour du ciel les huict spheres, et que Titan illuminera le monde empreignant les estoilles, et sa sœur, pendant que la Mer engoulera tant d’ondes, et que par ses vagues elle touchera au chariot de la Lune, la renommée de Berthe Panade sera notoire à tout le monde. Partant, maintenant je te jure, par tous les morceaux de pain, que les mendians ont mendié, ausquels nous devons tous nos biens et Royaumes ; que ainsi nous puissions oublier quelquefois Berthe Panade, comme le Soleil oublie de nous presenter tous les matins ses chevaux journaliers. » Ces parolles courtoises et autres tels propos achevez, il se couche avec sa femme en un lict de plume, et Berthe se va coucher au grenier au foin, ne faillant aussi-tost de ronfler la bouche ouverte. Le jour jà approchoit, et la lueur du matin, ensemble le coq desjuché chantoit par la place son quo quo quo, et la poulle luy respondoit par son que que que, lors Guy se leve, s’habille, et puis embrasse sa femme, jettant abondance de larmes, et avec belles prieres la recommande à Berthe, jusques à ce qu’il fut de retour par la grace de Dieu. Il veult, disoit-il, aller visiter le S. Sepulchre, suivant un certain veu qu’il avoit fait : et, ayant prins son manteau, son bourdon, et son chapeau, desloge. Ayant à grande peine ouvert l’huys de la maison, Balduine tombe à l’envers esvanouye, et devenue tout en glace, pour l’extremité de sa douleur, semble comme morte, et vouloir jetter son ame dehors : Berthe soudain lui deslasse le sein, mouille son visage avec de l’eau, et la remet en vie, et peu à peu appaise son marrisson avec douces et gratieuses remonstrances, et ne cesse de luy proferer aux oreilles mille parolles, aussi douces que sucre. Balduine, estenduë sur le lict, le remercie gracieusement, et le prie, et supplie ne luy vouloir desnier une seule grace, s’il desire la conservation de son honneur, à sçavoir qu’il veüille l’espouser, et qu’il ne desdaigne de recevoir d’elle un anneau. « Ce sera le repos, dit-elle, de tous deux, et un doux soulagement ; m’espousant propre à enfanter des enfans, vous cognoistrez, que je ne soüillerai point vostre honneur. » Les propos de ceste chaste Damoiselle ne despleurent à Berthe, et s’y accorda, et promeit faire tout ce qu’elle voudroit. Mais, voulant embarcquer une telle marchandise, il pensoit en soy-mesme qu’il avoit besoing d’y employer premierement huict jours au moins, et que c’estoit une matiere, laquelle meritoit estre balancée et marquée au poids, et à laquelle il falloit s’acheminer par posades, et avec pieds de plomb. Une chatte soudaine produit souvent des chatons maigres et moribonds ; qu’icelle, disoit-il, se repose cependant cachée en la chambre ; car, dit-il, il ne veut estre du nombre de ces cornus, qui cherchent à engloutir de grands biens, la gueule bée ; plustost que de cognoistre les meurs de celle, qu’on leur veut donner pour espouse, et lesquels ne se soucient aucunement, et ne font aucun estat s’ils se lient par un neud marital à quelque diablesse, qui, par ses bruits et clameurs, renverse sens dessus dessoubs toute la famille ; ou si, comme un autre Acteon, ils portent en teste un bonnet cornu. Là-dessus il sort de la chambre, et va à l’estable, et deslie ses chevres, son pourceau, son asne, sa vache, et ses brebis, et les meine tous ensemble aux champs pasturer. Balduine demeure seule à la maison, et ne peut appaiser ses larmes, son mary estant party, et soustenant avec sa main sa teste toute pensive ; voici arriver, que soudainement ses boyaux commencent à se broüiller en son ventre avec une grande douleur : car un accouchement la presse, et est contrainte de jetter hors de haults cris ; et Balde, non encore nay, luy tire, et jette de grands espoinçonnemens, et eslancemens. Elle tremble fort, malgré qu’elle en aye ; tantost la pauvrette se jette d’un costé, tantost de l’autre, chose qui estoit pitoyable à veoir. Elle n’a point de sage femme qui la puisse secourir, comme est la coustume. Elle appelle pour neant ses servantes, ausquelles elle souloit auparavant commander, ainsi que peut une fille de Roi : mais elle les appelle en vain, et le chat veut bien respondre gnao, mais non pas donner secours. Elle n’est point enfin tourmentée sans raison, pendant que d’icelle veut naistre toute la force et puissance des Barons. Tout ce qui doibt estre illustre, ou par lettres et sciences, ou par Mars et par la guerre, ne sort pas aisement du ventre de la mere : et, outre la coustume, vient au monde avec penible tourment. Enfin naist de Balduine la force de toute proüesse, la fleur de toute gentillesse, Balde, la foudre des batailles, la droicture de l’espée, la vigueur du bouclier parmi les armes, parmi les batailles briseur de lances, le brandon, et boutefeu cruel contre ses ennemis, et une vraye bombarde poussée à travers plusieurs escadrons. La dureté d’aucun rocher, ny l’acier, ny aucun grand rempart, ny aucun fossé d’une grosse et forte muraille ne se pourront tenir fermes et asseurez contre le marteau pesant de sa valeur. Ce Balde naist ainsi sans secours d’aucune sage-femme, et, au contraire des petits enfans, ne feit aucun cri. Balduine, jaçoit qu’elle eust tous les membres lasches, comme sont les cercles d’un vieil tonneau, se leve, et, se soustenant d’un baston, marche lentement, et fait chauffer de l’eau : puis lave son enfant, et l’enveloppe de panneaux : se remet au lict, repose, donne la tette à son fils, le baise souvent, et ne peut saouller son envie, luy leche les yeux, le front, et la bouche. Cet enfant ne pleure aucunement mais guigne sa mere d’un regard joyeux : et pendant qu’il s’efforce de parler, la langue encore debile ne peut satisfaire à la volonté, mais seulement barbotte ces mots, tatta, mamam, et pappa, combien que desjà il eust grande cognoissance des choses, ayant un si petit enfançon une estoille à sa naissance fort benigne. Cependant on oit le gaillard Berthe approcher de sa maison, guidant ses chevres, et son troupeau avec un flageolet, ou avec quelques belles chansons, le ramenant d’abreuver du fleuve de Mince, et le range à l’estable : puis, entre en la chambre, et avec une face joyeuse saluë ainsi Balduine : Qu’y a-t-il ? bon jour : est-il pas heure de boire ? » Mais, ce disant, il advise que sa famille est accrue. « O, dit-il, nos affaires commencent à se bien porter à ce que je voy : tu as esté sage-femme à toy-même, tu t’es servie de chambriere : cet enfant est-il masle ? Tu ris : est-ce une fille ? » Icelle tenant la veuë basse, et estant un peu rougie : « C’est un fils, dit-elle, lequel je vous prie recognoistre pour vostre nepveu. » Berthe luy dit alors : « Je suis donc ton frere, et oncle de ton fils ; mais je suis à present la sage-femme et nourrice de l’enfant. » Cependant il lave ses mains ordes de fumier, et s’en retourne au tect, où, prenant la chevre par les cornes, et la tirant en arriere, et luy faisant eslargir les cuisses, luy prend le pys, et en tire une pleine coupe de laict, en laquelle il jette un morceau de pain ; et pendant qu’iceluy trempe dedans ce laict, il fait cuire des œufs prins au nid encore tout chaud. Avec cela il se refait avec l’accouchée, remplit les veines, qui estoient vuides de sang, et redonne la force aux os. Mais c’est assez pour ceste heure, reserrez votre cornemuse, estuyez la sourdine, ô Muses, remplissez le flaccon : si la teste est seche, donnez à boire à la teste seche.

LIVRE III.

Balde, nonobstant les langes et les couches, avoit tiré ses bras dehors, et avoit deslié toutes ses bandes : appeloit sa mere Mamam, et Berthe Tatta : et commence à se tenir en place : et, s’essayant de marcher, n’attend aucun soutien, ny secours de sa mere, et ne se veut ayder de ces petits roulleaux qu’on baille aux enfans de son aage. Luy mesme s’achemine où il luy plaist, allant çà et là. Mais, n’ayant encor les jambes bien fortes ny les pieds bien asseurez, pendant qu’il s’efforce de courir et de vouloir voler comme l’Oyseau, tout halebrené, tombe souvent en terre, et gaigne de bonnes beignes au front, et fait souvent emplastrer ses yeux pochez au beurre noir. Toutefois, pour cela, on ne luy en void pas sortir une larme des yeux : combien qu’il voye son sang sur la place, et soudain se leve, et, se tenant droit, va encor trotter çà et là. Sans qu’aucun luy enseignast, il se fit un cheval d’une canne creuse, et un autre d’un baston de saule et d’un roseau. Ce petit diablotin court deçà delà, ne peut s’arrester en un lieu. Il n’aime se tenir sur la robbe ny reposer sur les genoux de sa mere. Il prend un esclat de bois qu’il attache à son costé en forme d’une espée, et d’une longue canne il fait une lance ; et autant qu’il en peut sçavoir avec son espée il donne coups en l’air à droicte, à gauche, estocades, estramassons, avec tous les coups d’escrimerie. Il court après les mouches, lesquelles il feint estre ses ennemis. Contre les murailles il poursuit les petites lesardes, et prend un grand plaisir, les voyans escourtées de queuë, et néantmoins vivre encor et courir. Il commence injurier pere et mere, suivant la nourriture du vulgaire. Estant parvenu à six ans, qui consideroit sa force, ses ossemens, ses membres gros et bien fournis, pouvoit juger qu’il en avoit douze. Mars luy avoit donné les espaules larges, et les reins de mesme, pour soustenir la jouste, et les jambes propres pour sauter, et en somme toute telle dexterité, qui pourroit estre requise en un homme, soit à cheval ou à pied. Tantost il pique des talons son cheval de bois, court tant qu’il peut, l’arreste soudain, il rompt sa lance contre la muraille, ou la fiche dans le ventre d’un chaumier. Tantost il ferre le baston qui lui servoit de coursier, et contrefaict la Pie, le Chat et le Chien. Que diray-je de la peau de son corps, qui estoit comme une escorce contre les injures du temps ? Les pluyes, la tempeste, la violence, et bourrasque des vents, les neiges froides, les chaleurs brulantes, ne l’eussent sceu retenir une demie heure à couvert. Comme il se couche, il s’endort, et ne dort gueres ; et le plus souvent son dormir est le jour sous le porche de la maison, ou la nuit soubs le plancher des estoilles, et rarement se couche avec sa mere. Pendant qu’elle dort quelques fois, il luy tire et desrobbe sa quenouille, et met le feu à sa pouppée, ne pensant pas que cette besongne soit pour luy, car sa mere lui filoit des chemises. La plume ne luy est pas plus agreable pour se coucher que la terre. Il endurcit ses costez sur la pierre, et change en nerfs forts et robustes sa chair delicate, se couchant ainsi sur la dure. Berthe craint (mais ceste crainte est meslée de joye) que trente boutiques de chausses ny une milliasse de souliers, puissent fournir à cet enfant ; tant il trottoit de tous costez sans cesse. L’Hyver, le Printemps, l’Esté, et l’Automne ne lui estoient non plus qu’à une pierre ou à un arbre. Quand il avoit faim, il avaloit tout ce qu’il trouvoit devant luy, cuict, ou non cuict, ou chair, ou oignons, du gland, des fraises, des noix, des chastaignes, des nefles, des meures, des pommes, des cormes, des prunelles, et des grateculs. Il devore tout, et son estomach comme celuy d’une Austruche consommeroit l’acier. Tout ce qu’il beuvoit estoit ou l’eau d’un baing, ou de quelque fosse, ou du vin doux, ou rude, selon qu’il le rencontroit. Berthe avoit cependant espousé une femme nommée Dine, de laquelle, l’ayant promptement engrossée, il avoit un fils nommé Zambelle. Mais l’an d’après son accouchement, à grand peine estoit-il accomply, qu’icelle mourut de maladie. Ce qui apporta à Balduine un grand ennui. Ainsi Berthe demoura sans espouse, lequel Balde, reconnoissoit tousjours pour son pere, et Zambelle pour son frere. Berthe les envoioit tous deux ordinairement aux champs avec sa vache et ses chevres : mais le sang, dont estoit sorti Balde, ne pouvoit porter tels empeschemens. La conduite des chevres, ny la hantise du village, ne luy plaisent point, et, au lieu de s’employer à tel exercice, dès le matin il s’en alloit en la ville de Bianorée, laquelle luy plaisoit tant, qu’il n’en pouvoit sortir. Bien souvent ne revenoit à la maison que sur le soir, rapportant quelquesfois ses habillemens deschirez, et des coups à la teste. Ce petit maling, ainsi qu’est la coustume des enfans, maintenant à coups de pierre, maintenant à coups de poing, se combattoit avec ses pareils, voire contre plus grands que soy, taschoit d’en emporter l’honneur, et desiroit et s’efforçoit de se monstrer devant un chacun estre le premier avant tous compagnons. Et ne faut pas que vous pensiez qu’il fut le dernier à aller au combat ; mais avec sa voix puerile s’escrioit comme brave et hardi par dessus tous les autres, les provoquant. Il avoit la dexterité de se guarantir de plus de cent coups de pierre, et ne failloit gueres d’en donner autant sur la teste de ses ennemis. Balduine cependant avoit acheté un petit livret pour luy apprendre son A, B, C ; mais avec iceluy Balde n’alloit jamais à l’eschole que malgré soy, et ne falloit pas penser que la mere, ou autre maistre d’eschole peust forcer un tel enfant. Ce neantmoins, en trois ans on le veid tant avancé aux lettres, qu’il retenoit par cœur tous les livres qu’il lisoit, et recita en un jour tout l’Æneide de Virgile devant son maistre par cœur, tant les guerres descrites par cet autheur luy plaisoient. Mais, après qu’il eut mis le nez dedans les gestes de Roland, il quitte là incontinent les regles du Compost : il ne se soucia plus des especes, des nombres, des cas, ny des figures : et ne feit plus d’estat d’apprendre le Doctrinal[34], ni ces differences de hinc, illinc, hoc, illoc, et autres telles sophistiqueries, ou fanfrelucheries des Pedans. Il fait des torcheculs de son Donat[35], et de son Perot, et de la couverture en fait cuire des saucisses sur le gril. Rien ne luy plaist que les beaux gestes de Roland, de Renaud, par la lecture desquels il eslevoit son courage à choses grandes. Il avoit leu Ancroye, Trebisonde, les faits d’Ogier le Danois, Automine, Bayard, Antiforre, et les Actes Royaux de France[36], l’amourachement de Carlon et d’Aspremont, l’Espagne, Altobelle, les guerres et combats de Morgant le Geant, les espreuves de Meschin[37], les entreprises du Chevalier de l’Ours[38], le livre de celuy qui sans grand’louange a voulu chanter la belle Leandre[39].

Il print plaisir à lire comme Roland fut amoureux de la belle Angelique : comme estant ou feignant estre devenu fol, il tiroit après soy une jument morte : comme il touchoit devant soy un Asne chargé de bois, et comme il s’envola en l’air ainsi qu’une Corneille. Par telles lectures Balde s’excitoit grandement aux armes, mais se faschoit d’estre encore de si petit corsage. Il portoit une petite espée attachée à sa ceinture, de laquelle il faisoit peur aux plus braves ; et jamais ne voulut endurer un coup de fouët : et, pour se faire craindre à l’eschole, rompoit table avec ses livres, et la teste à son maistre. C’est une usance quasi par toutes villes, que les jeunes enfans se font la guerre les uns contre les autres à coups de pierre ; et de là bien souvent naissent des envies les uns contre les autres, qui enfin engendrent de longues inimitiez. Comme un paysan n’abbat point avec une gaule tant de gland pour le faire paistre et manger à ses pourceaux, afin de les engraisser ; ainsi un jour voyoit-on autant ou plus de pierres tomber de part et d’autre, s’estant des enfans bandez en deux bandes l’une contre l’autre, lesquelles ils jettoient pour lors, bruiant ces pierres en l’air, tant elles estoient poussées roidement par grand force, et la multitude d’icelles obscurcissoit quasi le Soleil. Avec ce siflement de pierres le bruit de voix de ces enfans estoit aussi merveilleux, tellement qu’un tonnerre n’eust sceu faire un plus grand tintamarre. Là Balde ne faillit à se trouver, et estre de l’une des parties, et s’advance fort avant devant ses compagnons, et avec une fronde fait ronfler ses cailloux, donne courage aux siens, et la meslée se fait si aspre, que la poussiere obscurcit tout l’air ; et, se mettant trop avant dedans ses ennemis, il reçoit un mauvais coup sur la teste, comme il advient aux vaillans Capitaines. Mais, pour cela, il ne se retire point, et prend davantage courage, ayant veu son sang, et fait comme le poivre, qui tant plus est pilé, plus renforce son odeur, ou comme la palme, laquelle s’esleve, plus elle est chargée. Aussi, desire-il estre plustost enfouy dedans un monceau de pierres, que tourner le dos à la semblance d’un couard. Enfin, telle bataille finie, il s’en retourne au logis, tout baigné de sang, se ruë sur les premiers œufs qu’il trouve, d’une partie desquels il fait un retraintif sur sa playe, et de l’autre il appaise sa faim. Mais sa mere, le voyant en tel equipage, s’attriste fort, et l’amitié qu’elle luy portoit la fait desesperer de luy. « Mon fils, mon fils, dit-elle, je te prie pourquoy te tourmentes-tu tant ? Ha, pour l’amour de Dieu, arreste-toy : laisse là ces pierres : quitte ces batteries ! Il semble à te voir que tu ayes une face de Diable, tant tu es deschiré, et as la face toute plombée de coups. » Balde luy respond : « Voulez-vous, ma mere, que je souffre qu’on me die que je suis bastard, un mulet, un soüillon de cuisine, un fils de putain ? Perdray-je ainsi notre commune renommée ? Y a-il un outrage pire que celuy-cy ? Vous vous souciez trop peu, ma mere, de l’honneur de nostre maison. Je me veux bien vanter que je ne suis seulement si outrageux, que je n’aye bien aussi la puissance de ronger le cœur à tous ceux, qui me voudront appeller bastard, ou dire que vous estes putain. Mon pere Berthe est-il connu, pour l’honneur duquel j’exposeray tousjours cent vies. Appaisez-vous, ma mere, je vous prie : que vous sert de tant pleurer ? Permettez que je m’exerce en ces combats de fronde, afin que par cy après je m’exerce à choses plus grandes. J’abbats autant de garçons, et les mets à l’envers, qu’il s’en présente devant moy, n’ayant aucune force ny aucune reigle d’escrimerie comme j’ay, et desjà on m’appelle Paladin, aucuns un Geant : car pas un ne se peut parangonner à moy en la façon de guerroyer. Avant tous les autres, je lance plus de mille cailloux : et neantmoins, ma mere, me voilà sain et gaillard. Il se presente à moy des honnestes personnes, qui prennent plaisir à m’apprendre, comme il faut que je me gouverne en telles guerres, quand ils me voyent deliberé, et que je m’appreste de me trouver à telles meslées pour faire à coup de pierres, de baston, ou de poing. Et nous nous devons resjouir de cette bonne fortune plus que de me voir mener des chevres aux champs, et vous, des oyes. » Balde parloit à sa mere avec si bonne asseurance, qu’icelle pleuroit et rioit tout ensemble.

Cependant un jour vint que la ville de Mantoüe estoit toute confite en joye. Ce jour fut le premier de May, auquel dès le matin chacun fait planter devant sa maison de hauts arbres et rameaux, lesquels on nomme May, à cause du moys. Le peuple suit les charettes par les ruës, chargées de tels rameaux, lesquels sont tirez çà et là par des bœufs couronnez, et ornez de longs festons de roses. Au dessus d’icelles on fait un haut amas de feuilles d’oranges, de myrte, de lauriers, de brins de marjolaine, de rosmarin. On y void toute espece de peupliers, d’ormeaux, de chesnes, de lierre. Du haut pendent mille petits floquets, et autres petites gentillesses faites de papier, qui au vent sont poussées çà et là. Au dessus de ceste mommerie on void Cupidon ailé, qui est un enfant bandé par devant les yeux, lequel detache de son arc plusieurs flesches d’un costé et d’autre. Une troupe de filles suivent après, portans leurs cheveux tressez et couronnez de fleurs. Icelles portent en des paniers des œufs, et vont chantant par la ville.

Balde, se meslant parmy telles bandes, chante comme les autres, et, voyant qu’on partageoit ces rameaux, en voulut avoir sa part jusques à un brin de fenoüil, et crie tout haut : « Vous me devez les premiers honneurs ; je veux estre de la premiere partie. » Et, après icelle, il voulut encore estre de la seconde. Mais, arrivant de fortune près de Sainct-Leonard, il entend plusieurs garçons faire un grand bruit pour divers jeux à quoy ils s’esbattoient. Les uns avec des noix taschoient à abattre une pièce d’argent, qui estoit assise sur le bout du manche d’un cousteau fiché en terre : les autres jouoyent à la balle : aucuns avec un foüet faisoyent tourner et promener le sabot : autres avec la course sautoyent à trois pas et un saut. Balde jette incontinent son casaquin à bas, et, estant en chemise, commence comme les autres à sauter. Mais il feint ne pouvoir franchir la marque, et fait semblant de ne pouvoir tenir son pied en l’air ; et, ayant un peu serré la boucle de sa ceinture, et osté ses souliers, et quitté son bonnet, ayant retenu le cordon, lequel en façon de bande lui reserroit ses cheveux, commence à prendre sa course si legerement, qu’à grand peine pouvait-on voir sur le sablon aucun vestige de la plante de ses pieds ; et asseurant fermement le pied droict, et courbant le gauche, sembloit estre eslevé en l’air comme un petit aigneau, ou comme un chevreau, qui à la sortie de l’estable court, et fait mille bonds sur l’herbe. Du premier saut, il s’advance de six brassées : le second est plus court, mais plus ferme : et au troisieme, joignant les deux pieds ensemble, se lance en l’air et outrepasse bien loing la marque. Les autres, voiant la marque advancée si loin, ne veulent plus s’y efforcer : et les hommes, qui estoyent là présens, admirerent fort la force de cet enfant, jugeant qu’en luy estoit la dexterité et adresse d’un Paladin.

Autres, qui estoient plus grands, le defient au jeu de la bale, de ceste bale, dis-je, qu’on a accoustumé d’enfler avec une seryngue. Balde assez par force se met de la partie. On luy donne un brassart, il l’accommode à son bras droict, et sur la main : il se presente à jouër : on fait partie avec telles et telles pactions : et pour la victoire on accorde une couronne de fleurs, qui seroit adjugée aux victorieux par le peuple, qui estoit là present.

Toutesfois, chacun tend à tromper Balde, lequel de sa part y alloit d’un grand courage et d’un cœur royal, et jamais ne trahit aucun. Car tous les enfans de la paroisse de Sainct-Leonard ne pouvoient endurer qu’un petit villageois et poltron de Cipade eust la victoire ; et emportast l’honneur du jeu par dessus les jeunes enfans de la ville, fils des meilleures maisons, comme sont les Passarins, Arlotes, et Bonacourssi. Alors un plus hardi que les autres luy dit : « Je faits ce marché, que tu ne pourras, Balde, rechasser la bale, si premierement tu ne mets argent sur le jeu. » Balde estoit pauvre, et de honte la rougeur luy montoit au front ; car il n’avoit pas en sa bourse trente deniers. Il se resolut de vendre sur l’heure à un Juif tout ce qu’il avoit sur le dos. Il jette sa veuë sur tout ce peuple, pour veoir, si, entre des bonnets rouges et noirs, il n’en apercevroit pas de jaunes. Il n’en veid pas seulement un, mais cinq, mais huict, mais plusieurs teints en ceste couleur. Car Mantouë n’est point sans des Badanages et Patarins. A iceux il offre son saye, sa cappe, et sa chemise. Plusieurs donnent à ces Juifs asseurance pour luy. Balde commence le premier à joüer : il estend la main gauche, et avec la droite serrant fort son brassard, en se mocquant, crie : « Jouez ! » Puis, courant au devant de son compagnon, qui rechassoit la bale, et la recevant, la rejette en haut d’une telle force et adresse, qu’on la voyoit pirouëter en l’air. Toutefois il la jette, ny trop haut, ny trop bas, et ne la jette, comme on dit, au dessus du clocher. Ainsi cette bale est poussée çà et là, et Balde la considere de l’œil venir à soy ; et se plante pour la recevoir, et la rechasse dextrement, gaignant la premiere chasse, et aussi la seconde : et plus on la lui envoyoit plus fort, et plus loing la renvoyoit, et sans cesse, et sans aucune relasche ne falloit d’outrepasser le but prefix : et avant que Phœbus se fut aller coucher en la mer, Balde meit de gaing en son escarcelle huict carlins de cuivre et reprint son manteau, son bonnet, et s’en alloit gaillard pour dire à son pere Berthe et à sa mere le gain qu’il avoit fait. Mais un jeune garçon de bonne maison, qui estoit du pont d’Arlote, ou du pont de Macere, estant impatient d’avoir perdu la meilleure partie de ses deniers, se leve, et, prenant sept ou huit de ses compagnons, court après Balde, et luy jure, en maugreant, qu’il luy ostera sa bourse ; ou que, s’il ne peut l’avoir, il luy enlevera son manteau ; ou que, s’il ne peut avoir ne l’un ne l’autre, il luy rompra le col et l’assommera à coups de pierre. Balde avoit jà passé l’Hospital, et estoit prez la porte de l’Evesché, qui est toujours ouverte, et estoit desjà en la grand’place de Sainct-Pierre pour de là le long du Pont gagner Cipade.

Là, cet enfant d’Arlote attrappe Balde, et le prenant de la gauche par la gorge, et tirant de la main droite une daguette : « Rends-moy, dit-il, mes carlins que tu m’as prins frauduleusement ? » En disant ces mots, il presente devant ses yeux la pointe de sa dague. Mais Balde soudain se demesle d’avec luy, et d’une mesme vistesse prend la poignée de sa daguette, et la luy arrache, et lui donne un si grand souflet sur la joue, que la main y estoit toute marquée.

Incontinent les autres garçons se tiennent ensemble, et amassent soubs leurs habillemens de gros cailloux ronds. Balde, pour se garantir de tels coups, tourne à l’entour du bras son manteau au lieu d’un bouclier. Les pierres, les cailloux volent, et morceaux de tuilles sont jettez, bruyans aussi fort comme si c’estoient harquebuzades.

Balde se retire, en combattant, soubs le porche de Saincte-Agnés, de peur que ses ennemis le veinssent assaillir par derrière. Puis, il se range en un coing d’où avec cent piques on ne l’eust sceu tirer. On luy jetta là une gresle de pierre ; mais, estant agile, tantost il saute à gauche, tantost à droite, evitant par ce moyen avec son agilité toutes ces pierres, comme le pilotte expert en son art en faisant son voyage sur mer, voyant devant luy les ondes eslevées ainsi que montagnes, n’abandonne pour cela le timon, ne perd son entendement ; mais eguise son esprit, et donne ordre par son art à fendre les ondes, faire tenir son vaisseau ferme sur icelles : ou les éviter. Ainsi Balde, voyant ces pierres venir droict à luy ou par haut, ou par bas, maintenant baisse la teste à gauche, et à droite, maintenant ouvre les jambes, ou en leve l’une, ou la met sur l’autre. Et, par ce moyen, il evite quelquesfois en un instant plus de cent coups de pierre. Ce combat dura plus de trois heures, et le peuple, qui voyoit cette querelle, s’en emerveilloit fort.

Or le Capitaine, et le chef de ces assaillans, ayant le cœur despit, vouloit faire la sepulture de Balde entre ces tuilles et tuilleaux, qu’on luy jettoit, et s’advance fort sur luy. Balde luy crie : « Arreste-toy : si je te romps la teste, que sera-ce ? Ce sera à ton dam, je t’en avertis. » Mais ce poursuivant ne se soucie de ce qu’on luy dit, et ne prend garde s’il estoit suivi de ses compagnons.

Alors Balde ne l’advertit plus de prendre garde à soy ; et, sans se soucier du saye et du bonnet de velours qu’avoit l’autre, prend une grosse pierre, et luy lançant en l’estomach d’une violence aussi grande que si elle eust esté jettée avec une fronde, le met par terre, et pense-l’on soudain, qu’il soit mort ; dont les autres garçons estonnez monstrent aussi tost les talons.

Balde n’arreste gueres non plus en place, et se detraque par cy par là jusques à ce qu’il se veid seul, et maistre de la campagne, où lors il reprint haleine, et, marchant plus à loisir, tiroit droit à Cipade. Il advint qu’un certain vassal, et subject de cet enfant qui avoit été ainsi griefvement blessé, ouit ce bruit et clameur : ces vaultneans de sergens l’appeloient Lancelot : mais ceux qui ont eu meilleure connoissance de ce faict, le nomment Slandegnoque, qui veult dire lancebeignets. Cet homme estoit d’une corpulence fort difforme et ressembloit à Manbrin le geant, n’ayant qu’une petite teste de linotte sur de grosses epaules : et eust-on dit que ce n’estoit point la sienne propre, mais une qu’il eust emportée au gibet. Ce compagnon estonnoit tout le monde par parolles, estoit un bravache, un mastin, un tailletout, lorgnant tout de tort et de travers. Il monstre le poing, puis desgaine sa dague, et entourne son manteau au bras. Cestuy-cy avec ses braveries poursuit Balde, et en courant crie : « Prenez le larron, qu’il n’eschappe ! Prenez ce pendart, qui a rompu et cassé la teste au conte Janorse ! » A cette rumeur, le peuple, qui se trouvoit à la rencontre, tasche à arrester Balde. Il est prins incontinent. Mais aussi tost il se desveloppe d’eux, comme fait l’anguille qu’on ne peut pas retenir aisement. Lancelot toutefois court tousjours après, comme fait un mastin après un gentil lievre, ou comme un asne après un chevreuil, ou bien comme un gras bœuf, qui tasche à course d’abatre le cerf. Balde, estant sorti les portes de la ville, à un traict d’arc d’icelles, rengaine son espée, et s’efforce de gagner le logis. Lancelot, deplaisant au possible, à force de courir, met la main sur le dos de Balde, comme le mastin, qui se jette laschement sur un petit chien. Balde, se representant soudain les chevalereux faicts de Roland, roule sa cappe à l’entour du bras gauche, et de la droite tire son estoc, et en fourre la pointe dedans le nombril de Lancelot. J’ay veu autrefois abbatre par le pied un grand arbre pour raison de son ombre, qui nuisoit par trop aux bleds qu’on semoit auprès : mais iceluy ne faisoit pas plus de bruict en tombant, comme feit cet homme grand debrideur de pain en son vivant. A grand’peine Balde avoit-il peu tirer son espée du ventre de Lancelot, qu’il void une bande de sergens accourir vers luy. Ce qui luy fait redoubler le pas, et en galoppant gaigne enfin la maison de sa mere. Balduine, voyant son enfant tout en sueur, et estant toujours en crainte et en peur de son fils, autant que peut estre le lievre, une couleur plombée luy venant au visage, s’écrie : « Où fuy-tu ? D’où viens-tu ? Qui t’a fait ainsi courir ? Di-moy, gentil danseur, dy, jeune poulain ? Pourquoy, malheureux, me fais-tu tous les jours mourir ? » Balde luy respond : « Voulez-vous que tousjours j’endure mille torts, qu’on me fait ? que je boive mille hontes, mille travaux, qu’on me donne ? Suis-je un asne pour ainsi exposer mon eschine à estre grattée par des polirons et maroufles ? Je ne me soucie gueres de parolles frivoles : parlent qui voudront parler, je n’endureray jamais une seule chiquenaude, ny qu’on me touche du seul ongle. Du dict au faict il n’y a pas grande distance pour moy : que les hommes causent, babillent, fiantent, je ne les estime pas plus que pulces : je ne crains pas les chiens, qui jappent et abbayent de loing. La peau ne se deschire point par seules baveries. » La mere luy dit derechef : « Mon fils, tu ne sçais pas le proverbe, tu ne sçais pas que le grand poisson engloutit le petit. Ne va plus à la ville, et ne vueille delaisser ta mere : car je t’asseure que si tu ne laisses ces querelles, ces combats, ces batteries, que tu vivras peu. » Balde luy respond : « On ne peut mourir qu’une fois, et n’y a moyen de resister au destin : on n’y peut rien apposer au devant. Que sert de nous rompre icy la teste après tant de raisons, puis qu’un chacun a son heure bornée ? Mais, je vous prie, ma mere, ne vous tourmentez tant : le Diable n’est si laid comme on le figure. » Pendant ces propos, il regardoit souvent derriere soy, dont la mere entre en soupçon de son faict, et se travaille grandement en son ame. Voicy le Prevost accompagné de ses sergens, qui entre en la court de Berthe, et commande de prendre Balde, et le lier avec cordes pour mener devant le Juge, s’esmerveillant grandement, et tenant à grand miracle qu’un aussi petit enfant avoit peu tuer un geant. Berthe pour lors estoit absent de la maison, il y avoit desjà un long-temps. Balde, ne se voulant laisser ainsi prendre, donne de son espée en l’aine d’un sergent, coupe le bras gauche d’un autre ; et voulant un d’iceux s’advancer sur luy pour le saisir, il luy donna un vilain revers. Ho ! pensez quelle estoit sa pauvre et craintive mere, le voyant entre tant de sergens, entre tant d’espées nuës ! Elle le jugeoit mort, et taillé en pieces ; mais cette femme miserable et malheureuse saisie de si grandes douleurs, le cœur luy refroidit si fort, qu’il estoit en glace. « Ha ! » s’escria-t-elle, par quatre fois, et appela à haute voix Guy, donnant un suject de descrire sa fortune par une histoire tragicque : laquelle, estant descenduë d’une si grande race, perd ainsi miserablement la vie, sortant pour lors, de duëil et d’ennuy, son ame hors de son corps : et voilà quelle fin donna l’Amour à une telle Princesse. Cependant toute la bande de ces sergens, s’estant jettée ensemble sur cet enfant, l’arresterent ; et estant bien garotté, l’un d’entr’eux le portoit sur son dos : mais ce garçon se secouë, se demene, taschant à rompre, ou desnoüer ses cordes, se travaillant en vain : car les cordes, qui pouvoyent arrester un taureau, estoient celles avec lesquelles ils avoient lié cet enfant de sept ans. Or, estant la cholere naturelle grande en luy, il prenoit avec les dents le col et les oreilles de celuy qui le portoit. De fortune, à l’heure mesme, arriva là le joyeux Sordelle, qui de Motelle revenoit à la ville. Iceluy, ses gens marchant devant, estoit à cheval, estant desjà d’aage, non toutefois encor debile pour sa vieillesse. Il n’avoit encor perdu aucune dent, il ne crachoit point des huitres, ny ne jettoit des cailles par derrière. Il advise cet enfant lié par les pieds et par les mains, lequel avec tant de tumulte on menoit devant le Juge, en la forme et maniere que ces malotrus de Troyens au temps passé trainoient Sinon au Roi Priam. Iceluy arreste sa haquenée, et fait commandement à ceste trouppe de demeurer, et à ces sergens, s’estonnant fort d’en voir d’iceux blessez, et s’enquiert d’eux l’occasion, s’esmerveillant comme un enfant, à grand’peine pouvant encor parler et cheminer, fut ainsi lié comme un larron, et comme un meurtrier. Le Prevost luy compte tout le faict : mais cet enfant, ayant tousjours un hardy courage et bonne parolle, parla à Sordelle en cette sorte : « Mon gentilhomme, je vous prie, que vos oreilles daignent ouyr en peu de mots la cause d’un pauvre orphelin. Nostre differend ne sçauroit estre vuidé par devant un meilleur Juge. La renommée de Sordelle est notoire à tout le monde, qui pour le zele de la justice mesprise tout or et argent.

Notes in this chapter

Note 1 · Cette expression rappelle l’ouvrage plusieurs fois réimprimé dans la première moitié du seizième siècle, et qui, sous le titre des Motz doreNote 2 · Le pays de Cocagne, tel qu’il est décrit dans un fabliau du treizième siècle, renferme des rivières où coulent les meilleurs vins de France Note 3 · Renaud de Montauban, un des douze pairs de Charlemagne, joue un grand rôle dans plusieurs romans du cycle carlovingien. Il était neveu de ChNote 4 · Onomatopée assez expressive. Il y en a d’autres et de nombreuses dans Merlin Coccaie. Elles méritent d’être recueillies lorsqu’on fera pour Note 5 · Trombette frifolant tararan.Note 6 · Ce mot, qui choque avec raison le lecteur du dix-neuvième siècle, n’éveillait nullement la susceptibilité de nos ancêtres. On le retrouve daNote 7 · A l’époque où Folengo écrivait sa burlesque épopée, l’examen des urines jouait un grand rôle dans la science médicale ; de nombreux et longsNote 8 · Rabelais s’est sans doute souvenu de ce passage lorsqu’il a écrit : « Que le maulubec vous trousque. » (Prologue de Gargantua.) Ajoutons queNote 9 · Ce titre fut donné à divers ouvrages fort goûtés à cette époque. Le Doctrinal de Sapience, de Guy de Roy, jouit longtemps d’une grande réputNote 10 · Ælius Donatus, grammairien romain, vivait vers le milieu du quatrième siècle. Il eut saint Jérôme pour élève. Il est l’auteur de divers ouvrNote 11 · Il faut reconnaître sous ce nom un célèbre roman de chevalerie en italien : Li Reali de Franza, dont la première édition parut à Modène en 1Note 12 · On reconnaîtra sous ce nom le célèbre roman de Guerin Meschin (Guerino Meschino), appartenant, comme ceux dont il est ici question, à l’histNote 13 · On doit voir dans cet ouvrage l’Historia dei due nobilissimi et valorosi fratelli Valentino et Orsone, figliuoli del magno imperatore di ConNote 14 · Folengo désigne ici Pier Durante da Cocaldo, auteur resté ignoré d’un poëme sans mérite intitulé : Libro d’arme et d’amore chiamato Leandra,
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