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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 7)

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Cingar, le voyant ainsi transporté, croit qu’il aye l’esprit perdu, et luy dit pour le consoler : « O Balde ! mon amy, Leonard estoit vassal de la mort ; aussi sommes-nous, aussi est cestuy-cy, et cestuy-là, un tiers, un quart, Martin, Philippes. Si les larmes lui peuvent rendre la vie, jettons des larmes abondamment, or sus, et ne nous-y espargnons. Toutesfois tu n’ignores point que tout ce qui naist au monde ne demeure vif, non plus que le bruit et murmur de ceste eau, qui tombe en temps de pluye. Icelle incontinent se void, incontinent en tombant fait buf, baf, et ce qui estoit d’elle en moins de rien ne se voit plus. La poudre à canon allumée ne s’esvanoüist pas plus tost, que toutes choses créées courent à la mort. La mort ne pardonne à personne ; icelle n’excepte personne ; elle est si hardie qu’elle n’a respect à aucunes personnes. Elle condamne un chascun, indifferemment tuë, prend, emporte Papes, Empereurs, Roys, grands Seigneurs, faitneans, soüillons de cuisines, sergens et autres telles canailles. La mort meine tout au marché, et fait sa charge de toutes sortes d’herbes, ne se repose point, n’estant jamais lasse. Ne pleures point les morts, mon amy Balde, car, tesmoing Cocone, ce sont des pleurs jettez en vain. Nous ne sçaurions éviter ce passage. Nous sommes obligez à la mort, et tout ce qui nous appartient. La mort frappe d’un mesme pied les chasteaux des grands et les petites bouticques des pauvres. Nos ans en ce monde ne sont perpetuels : notre pays est estably là haut au ciel. Les larmes qui maintenant sortent de tes yeux, ne peuvent estre agreables à Leonard. Ces souspirs, poussez d’une poitrine gemissante, ne peuvent plaire à un cœur joyeux. Pleurer est chose feminine : il faut que l’homme se monstre viril, fort et robuste. La mort est la vie de Leonard, laquelle ne mourra jamais : lequel pour n’obscurcir la clarté de son vierge soleil, a receu la vie céleste et a tué la mort. Qu’il vous suffise maintenant de ces raisons ! Le Centaure, Balde, mon amy, n’a point tué ce jeune homme comme vous pensez, et avez tort pour ceste opinion. » A ces mots, Cingar adjousta tout du long comme tout ce faict s’estoit passé, luy declarant comme Pandrague n’estoit qu’une meschante ribaude et le Centaure homme de bien et bon amy.

Balde tenoit ses yeux fichés en terre, comme s’il eust esté une statuë de cuivre ou de marbre, qui est et seroit mille ans sur un autel ou sur un pilier. Le beau parler de Cingar penetra les oreilles de Balde et ne perdit pas une once de ses parolles : et Balde par icelles s’appaisa un peu ; mais toutesfois, les pleurs revenans soudainement, il ne peut dissimuler sa douleur ; car qui est le visage franc et loyal, auquel on ne voye les pensées du cœur imprimées ? Et la voix, qui de honte estoit auparavant retenuë, sortit enfin dehors, et ainsi Balde commença à dire : « O cœur, qui es fait la seule et entiere veine de mes cruels ennuis, et aussi de ces miennes larmes, jusques à ce que tout ce mien corps s’en aille en pleurs ! ô cœur perdu, pleure, pleure, et que jamais ne puisses cesser de te plaindre ! Ne cherchons plus les confins de la mer, les dernieres colonnes de la terre : vivons-nous donc ? vivons-nous, ayans receu en vain la playe de la mort ? Mon esperance, ma lumiere, ma gloire, m’ont esté ravies : pleure, pleure, ô cœur, et que l’interieur de toy ne cesse de pleurer ! O malheureux compagnons, que sert de vivre, puisque la mort meschante a emporté le soulagement de nostre vie ? O Leonard, qui estois mon honneur et repos, ne me responds-tu point ? Je suis Balde ; je suis ce tien ; je suis ce pauvre miserable coffre de toutes douleurs, le Phlegethon des peines, le fleuve et la mer de pleurs ! Ha, Dieux ! quel personnage vous avez voulu perdre ! Ha, quel, ô Destin, vous avez tué ! Ha, douleur ! ha, douleur ! ha, quel ennuy ! » Et là-dessus Balde, ce faisant, avoit mis contre son estomac la pointe de son espée. Mais Cingar, le prenant par les deux espaules, luy arrache soudain l’espée d’entre les mains, et cependant icelui tombe par terre, luy venant au visage une soudaine couleur pasle, ressemblant à la mort : mais, s’endormant, son esprit print quelque repos.

LIVRE XVIII.

L’esprit de Balde, abbreuvé de la douce liqueur endormante, s’estoit retiré là à part, où son bel astre clair et radieux l’avoit tiré, s’estant joinct au beau Juppiter et à la benigne Venus, et l’avoit posé au jardin secret de la Destinée. En ce lieu il apprint, entre autres choses, combien estoit un travail inutile de s’attacher et appuyer à une colonne branlante, qui est à dire, de fonder son espérance sur choses caducques et transitoires. Pendant qu’il estoit ainsi endormi, il avoit sa teste au giron de Cingar soubs un chesne, l’un veillant, l’autre dormant. Cependant le Centaure, ayant bonne volonté d’exposer sa vie à tous les perils pour l’amour de Cingar, chemine doucement et le plus quoyement qu’il peut, pas à pas, vers la demeure de Pandrague, de peur qu’elle entende sa venuë, et qu’elle s’enfuie pour éviter la mort qu’on luy preparoit à cause du decez de Leonard. Comme nous voyons quelquefois un chat allonger tout le corps, et se traîner baissé le long d’un buisson ou d’une muraille, pour attrapper un petit oyseau, qu’il aurait long-temps aguetté, se jouant et voltigeant sur des basses branches ; ainsi le Centaure s’advance peu à peu par ceste forest, et trouve (ô la grande adventure !) ceste ribaude dormant, dormant, dis-je, auprès de son jaloux Beltrasse. Il l’empongne soudainement et l’emporte avec une mesme soudaineté, que feroit un loup quand il n’est chargé que d’une oye. Mais, parce qu’icelle portoit tousjours un livre ensorcelé entre ses mammelles et enveloppé de quelques linges de Molocque, le Centaure, qui sçavoit bien cela, le cherche sur elle, remuant sans dessus dessous tous ses habillemens. Enfin il le trouve caché entre ses cuisses, et, luy ostant de là, icelle se prend à crier et enrage de plus belle. Virmasse, avec un bouchon d’herbe, luy bouche le gosier, afin qu’elle ne peult plus crier, craignant qu’elle appelast tous les diables à son ayde. Elle s’estime desjà perdue ; elle n’attend plus que le feu. Beltrasse la suit : il se desespere, il laisse tomber ses brayes, il s’esgratigne le visage, il s’arrache la barbe. Cingar oit ce bruit, et peu à peu il pose la teste de Balde sur l’herbe, l’ostant de son giron. Il se leve, tire son espée et regarde autour de soy. Il attend, pour voir l’occasion de tant de bruit. Voicy le Centaure qui arrive vers luy, apportant sur son dos Pandrague, comme feroit un espervier une caille entre ses ongles, ou comme un renard emporte une poulle. Cingar va doucement au-devant de luy, et luy fait signe d’approcher sans faire bruit, de peur d’esveiller Balde. Mais Pandrague s’escrie, et se tourmente au possible. Cingar, luy faisant par force ouvrir la bouche, la balongne avec un gros baston bien lié, ensorte qu’elle ne pouvoit plus crier. Ils la despoüillent aussi nuë que quand elle nasquit, et la veulent foüetter et bien revestir avec un balay, comme on accoustre ordinairement telles putains. Pour faire cet office, il n’y avoit alors aucun bourreau, si d’adventure ne se fut là trouvé Boccal. « Voicy Boccal, dit Cingar, qui en fera gaillardement l’office. O Centaure ! si je ne vous suis envieux, je vous prie de retourner vers le corps de Leonard et le portez à la maison de Pandrague ; et là, je vous prie de chercher partout, dessus, dessous, afin de trouver une prison qui est dessous une grande pierre. Ouvrez-la avec la clef, et, si vous ne pouvez en trouver la clef, faudra en rompre la porte et hors d’icelle tirez un grand et vaillant personnage attaché aux seps, lequel on nomme Falcquet : la figure duquel ressemble à la vostre, sinon que le derriere est faict en forme de levrier, et non en semblance de cheval, comme est le vostre : et en la mesme prison mettez Leonard, de peur que les loups se repaissent d’un si noble corps. » Virmasse reçoit cette charge de bonne affection, et s’en va où estoit Leonard, lequel il enleve entre ses bras, et ne se peut tenir de l’arrouser de ses pitoyables larmes.

Or Boccal, après que le Centaure s’en fut allé, faict un foüet d’osiers et d’espines, et, se rebrassant le bras, commence, en cholere, à donner de son foüet sur l’eschine de ceste bonne pièce, afin de purger le vieil peché par une nouvelle penitence. Ainsi qu’un paysan, après avoir beu en son baril, crache en ses deux mains pour mieux tenir son fleau, et frapper plus fort sur ses gerbes estenduës en la place ; Boccal de mesme picque rudement avec sa poignée de verdes espines la cavalle de Satan, et de toute sa force luy imprime sur la peau de belles marques. Icelle, pour estre balongnée, ne peut faire sortir hors le gosier ses cris : dont elle sent une plus grande douleur. Beltrasse enfin y arrive aussi avec une grande peine. Cingar, le voyant de loing, se leve et commence à courir vers ce vieillard : « O, dit-il, Domine Pater, comment vostre jeunesse a-elle peu vous apporter si promptement jusques ici ? Attendez, j’ay beaucoup de choses à vous apprendre, et nous pourrons nous rendre compte l’un à l’autre. » Cingar, en disant ces mots, le poursuivoit, et l’autre taschoit à évader. Vous eussiez dit que c’estoit un cerf qui couroit après un beuf. Cingar le prend en trois sauts par le col. Iceluy luy demande pardon. Cingar luy fait l’oreille sourde et l’emmeine avec soy, et dit : « O Boccal, je te recommande ce beau joyau ! Il n’y a rien mieux appartenant à l’office d’un bourreau, que de bien foüetter les espaules des putains et les fesses des vieillards. Un vieillard aimant les Dames d’un cœur trop amoureux ne mérite autre chastiement que de la verge ; car une vieille personne amoureuse et semblablement jalouse est un enfant de cent ans, et qui ne demande qu’à estre monté sur un cheval et avoir le foüet sur ses fesses nuës. Voicy, ô Boccal ! un nouveau escolier qui entre en ta nouvelle escole ; il est tendre, il apprendra incontinent toutes choses. Apprens luy les reigles du passif. Il n’y a point si grande discordance, que cet enfant n’accorde au son de la verge. » Boccal prend ceste charge, et est fait Pedant, Reformateur, Pedagogue et Magister. Il se prepare d’endoctriner ce vieil barbasse et ce lourdaut rajeuni, s’il y a aucune doctrine au foüet, et si une mere peut apprendre quelque chose à son enfant, en luy donnant des verges sur le cul.

Cependant le Centaure avoit osté de la bouche et entrée de la caverne une grande pierre, et avoit tiré hors d’icelle avec une corde Falcquet. Iceluy, voyant le corps mort de Leonard, se print à pleurer, et, ayant entendu l’occasion de sa mort, se mordoit le doigt, estant tout en cholere : « Que Pandrague, dit-il, prenne garde à soy ! il faudra qu’elle rende compte. » Or, ayans mis en ce lieu le corps de Leonard, jusques à ce qu’on peult dresser un tombeau digne d’un si grand personnage, ils s’en vont ensemble, et viennent trouver leurs compagnons. Phœbus descendoit peu à peu du ciel, et à grand’peine restoient trois heures du jour, lequel s’en alloit finir, quand ils arrivent au lieu où estoit Boccal, s’employant fort et ferme après ceste louve, la battant et rebattant à bon escient. Cingar, advisant Falcquet, court au-devant de luy : ils s’embrassent l’un l’autre. Ils se serrent estroitement, et pleurent Leonard. En après, Falcquet, pendant que Boccal foüettoit, dit : « O ! combien vous deviez l’escorcher, et luy arracher le poil un à un ! » Pandrague, engendrée de Satan, appelloit la mort, mais le Diable ne daigne l’emporter.

Balde estoit encore endormi, fantasiant beaucoup de resveries : voicy un homme sauvage, qui soudain se presente devant eux, lequel saulte par le bois : sa barbe estoit de diable, de laquelle découloit du sang, et avoit d’iceluy le mufle tout barboüillé, et portoit par les pieds Gilbert, comme un chevreau, ou comme une vieille, qui porte au marché son oye liée par les pieds. « Voilà, dit le Centaure, Farabosque : iceluy est frere de Molocque. Ha dieux ! quelle puanteur ! » Virmasse n’avoit plustot achevé ces mots, et prins ses armes, qu’il void Moscquin, qui le suivoit de près, et décochoit de son arc turquois des fleches après luy, disant : « Hola, renegat, lasche cet agneau ! Ce n’est pas viande pour tes dents, meschant loup ! » Et s’escriant ainsi, il tiroit tousjours ses fleches : la neufviesme donna, et passa à travers les deux oreilles de cet homme sauvage, lequel tombant mort par terre, Gilbert saulta promptement sur ses pieds, et remercia Dieu d’estre eschappé d’un tel hasard. Balde, en cet instant, s’esveilla, et se leva. Cingar, Falcquet, et tous les autres s’en viendrent vers luy, et se meirent autour de luy en rond, parlant à eux en ceste sorte : « O mes amis ! combien Dieu est à loüer, lequel congnoissant que les douleurs que je portois pour la mort de Leonard estoient plus que humaines, il m’envoya, durant ce dormir, du haut du ciel, Leonard. O qu’il estoit bien autre en forme, en gestes et en parolles ! « Que pleures-tu, ô Balde, me dit-il, pourquoy pleures-tu ? Es-tu marri, et t’ennuie-t-il de ce que maintenant je suis en un lieu celeste ? Ha ! reserre ces larmes humides, lesquelles tu respands inutilement ! Il n’est point seant de pleurer ce qui nous doibt resjoüir. La plus belle palme qu’on peut acquerir en combattant, est de se surmonter soy-mesme. Ceste putain s’est estudiée de violer ma pudicité, et eust fait sa volonté de moy, nonobstant mon contredict, si la grace de Dieu ne m’eust esté soudain envoyée, moyennant laquelle elle eust plustost applani les hautes montagnes, que de me soüiller, tant peu que c’eust esté, par son lubrique attouchement. Il n’y a rien plus vilain que de se mesler parmy les putains. » Ayant ainsi parlé à moy, il m’est advis qu’il m’a prins par la main, et qu’il m’a emporté par tout le ciel, et par tous les cabinets d’iceluy, et m’a fait veoir des choses, lesquelles je pourrois reciter si j’avois cent langues et une voix d’acier. Les dernieres parolles, lesquelles enfin il m’a dites, ont esté telles : « Cherche ton pere ! il ne demeure pas loing d’icy : lequel tu enterreras avec moy en un mesme tombeau. » Soyons donc, mes freres, et avec une bonne concorde, servons ensemble d’une tour contre les efforts de fortune, lesquels ceste bande d’amis pourra souffrir. Par terre, par mer, et par les abysmes, nous irons visiter les cavernes des diables noirs. Mais, avant, il faut que nous allions prendre les sages advis de celuy qui m’a mis en ce monde. Il fault chercher mon pere. Cherchons-le donc, combien qu’il ne nous apparoisse d’aucun signal pour le pouvoir trouver. » Cingar, avec une face joyeuse, respond soudain à cela : « Je pense, Balde, mon amy, avoir trouvé ton pere : suivez-moy ! » Il s’achemine, marchant devant tous les autres, et çà et là passe à travers les buissons de la forest, et parviennent enfin à la petite loge, en laquelle estoit seul ce sainct Hermite, vers lequel Cingar vouloit amener Balde, et lequel il conjecturoit estre cet homme, et le pere que Leonard avoit conseillé à Balde de chercher. Ils entrent dedans. Aussi-tost se leve de son siege ceste grande barbe, lequel ressembloit à sainct Paul, l’hermite, ou à sainct Antoine, ou bien à sainct Macaire. Il embrasse fort tendrement Balde, et les larmes coulent abondamment de ses yeux. Il fut un long temps sans pouvoir parler ; Cingar, Falcquet, et tous les autres ne se peuvent tenir de pleurer, voyans devant eux un acte si pitoyable. On ne doute plus que ce ne soit là le pere, et icy le fils. Ces deux, se tenans ainsi embrassez, eussent attendri les pierres, et non pas seulement les cœurs bien affectionnez d’aucuns hommes. Le pere, enfin, s’efforçant de parler, s’assied, et fait asseoir Balde, et tous les autres, et puis leur dit : « O ! que les ames sont contrefaites en ce monde ! ô combien les hommes sont de peu de valeur ! Ha, comme notre face humaine est soüillée par nous ! Ne sommes-nous pas vrais chiens, à cause de l’envie qui nous maistrise ? Ne ressemblons-nous pas aux pourceaux, par la graisse que l’oisiveté nous fournist ? La tromperie ne nous fait-elle pas ressembler les renards ? Mordans autrui, n’imitons-nous pas la cholere des ours ? Ne sommes-nous pas loups pour la gloutonnerie, et rage de manger, qui nous accompagne ? Quelle difference y a-t-il entre nous et les lions superbes et orgueilleux ? La luxure nous fait semblables aux cinges et aux chats. Il n’y a personne qui cherche les vestiges du chemin droit : chascun suit à plein ventre sa seule volonté. O ! que ceux ont bon nez en ce monde, qui sçavent fuir les choses vaines et perissables, et qui conduisent bien leur entendement, delivrez de la glus de ce monde ! Je sçay, quant à moy, ce que le ciel nous rayonne, ce que la terre nous verdoye, ce que la mer nous ameine, ce que l’enfer nous cache. Vous ne voyez point ces cheveux gris, ni ces longs poils de barbe blanche estre en moy sans cause. J’ay essayé le froid et le chaud : le martel que m’a donné en teste mon destin, m’a rendu plus sage et advisé. J’ay esté autrefois ce Guy, la grand’gloire des François, Guy, sorti de la race de Renaut de Montauban. La France me servira de tesmoin, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, l’Hongrie, en quelles batailles, en quels tournois j’ay esté réclamé, par tout le monde victorieux, et le premier de tous. Les Italiens ont congneu, comme aussi ont faict les fortunez Grecs, les asnes de Mores, les chiens de Turcs, quelle prudence de Capitaine a esté autrefois en moy, quelle force j’ay fait paroistre par mes armes, et quels ont esté les stratagesmes et ruses dont j’ay usé en guerre. Que diray-je davantage ? En somme, il y a eu tant de graces en moy, que la fille du Roy de France, aussi-tost qu’elle m’a veu, aussi soudain s’est esprise de moy, et m’a prins pour mary. Mais il vaut mieux laisser le reste soubs silence. Il suffit d’alleguer ce peu, pour en donner à cognoistre le surplus. Cette fureur de rage, laquelle communement on appelle Amour, qui reduit en pierres les sages et advisez, et dispose haut et bas à son desir de toutes choses, traite, manie et remue le monde comme il luy plaist, nous a de magnificques rabaissé à estre pitaux, estre du nombre de paysans, et servir de pasture aux poux ; et ainsi nostre gloire et orgueil nous a rendu poltrons et faitneants. Par là, on peut sçavoir ce que c’est de l’homme ; c’est une giroüette ; c’est un joüet exposé au plus petit vent. L’homme est l’estouppe près d’un feu, est une neige au soleil, et une bruine et gelée à la chaleur, et non pas, comme il se vante, un Cesar, un Roy, un Pape, ou l’un de ceux qui en Rome portent un surplis ou rochet sur leur robbe. J’ay toutesfois ainsi passé ma miserable vie gaillardement. Au commencement, je ne voulus pas mener avec moy ma femme grosse, et lasse du chemin ; aussi, n’eusse-je peu. Berthe, homme plein de belles et vertueuses caresses, la receut en son logis, comme en un port seur ; et estant deliberé de conquerir par force ou par amour quelque ville, ou pays, ou bien perdre la vie, je fus incontinent adverty par l’excellent Seraphe, vray prophete, qu’il m’estoit nay un bel enfant, avec tout bon augure. On ne sçauroit imaginer quelle joye m’apporta ceste nouvelle, si on n’a esté autrefois enflambé d’amour paternel. Mais la fermeté des biens de ce monde est inconstante et fragile ; après la malvoisie, bien souvent on boit de l’arsenic. Voicy Seraphe, qui d’une voix fascheuse m’annonce ma femme estre morte. Ha ! quelles injures et reproches ne fey-je lors au ciel ! O mort ! disois-je, ô mort, couratiere du Diable, et postillon de Satan, plus viste qu’aucune autre chose, et qui maintenant me semble estre plus longue qu’un Caresme ! que tardes-tu ! Qu’avec ta faulx ne me tires-tu un revers, ou que ne me donnes-tu une corde, avec laquelle tout desesperé je m’estrangle ? Ayant donc ainsi perdu ma femme, je m’en allois çà et là, comme un gueux et orphelin, passant ma vie à travers mille travaux et perils. Mais la bonté divine, ayant pitié de la douleur que je portois pour toy, Balde, orphelin, et pour ma femme, feit que mon desir se changea en mieux. Je remarquay que ce monde n’estoit qu’une cage de plusieurs fols ; et que la plus grande vertu estoit de sçavoir bien mourir ; et puis me retiray en ce lieu, où vous m’avez trouvé seul, mon fils, fuyant toutes compagnies des hommes : je me nourris de racines, d’herbes, et de pure eau. Le vieil aage, les pleurs, les veilles, m’ont fait perdre la veuë : la veuë, dis je, du corps, mais non les yeux de l’esprit. Tant moins on veoit les choses terriennes, plus nostre entendement penetre les astres. Seraphe m’a enseigné les secrets de prophetiser, lesquels on n’apprend que par jeusnes, par longues prieres et par veilles, et lors Dieu met et descouvre tout ce qui est du monde devant les yeux de tels personnages. Ayant receu de Dieu un tel don, j’ay tousjours eu devant mes yeux tous tes faicts, et ay congneu, mon fils, tous tes ennuis. La ville de Mantouë t’a retenu en sa prison un long temps. Par la violence des vents, tu as pasti sur la mer de grandes tempestes, après lesquelles les corsaires t’ont fait la guerre, et enfin, tu es venu aborder au sejour de ton pere. Ne vous estonnez point de veoir icy de mocqueries de sorcieres. Croyez que ce sont, à la verité, mocqueries ; ce sont des bourdes et enseignes de sorcieres. Ce n’est pas icy une Isle, laquelle neantmoins vous semble Isle. Ce n’est point montagne, ni rocher ; mais une longue eschine de balaine, laquelle la sorciere Pandrague a ainsi affermie et arrestée par ses enchantemens magicques ; et dessus ses espaules et dos ample et spacieux, a fait venir un terroir par art diabolicque, des montagnes, des campagnes, des bois, des animaux, des fontaines. Quand j’estois seul en une caverne des montagnes d’Armenie, je me sentois porté en l’air avec ma grotte, avec la forest, et la montagne, le tout eslevé ensemble, et puis, estre posé icy peu à peu aussi doucement qu’on mettroit bas un panier plein d’œufs, ou plein de verres. Il y a trois pestes, par lesquelles l’air, la mer, et tout le monde est infecté : trois sorcieres, trois diablesses. Cette Pandrague en est une ; Smirande l’autre ; et la troisiesme est Gelfore, qui est la pire lie de toutes les sorcieres. Icelles se vantent estre Fées pour un temps perpetuel, Demogorgon leur donnant un breuvage, par le moyen duquel ceste vie mortelle se peut passer exempte de la mort ; et disent Falerine et Medée, estre ainsi éternelles, et autant de Dragontine, de Circé, et d’Alcine, seur de Morgane, En ce nombre, elles mettent Sylvaine, qu’on dit avoir esté femme de Folet, et autres telles mille sorcieres, qui ont merité le feu, lesquelles Seraphe combat tousjours avec la vertu et puissance des Paladins, estans aussi combattues par iceux, comme par Thesée, Roland, Jason, Tristan, et cet Hector, qui portoit pour enseigne l’aigle noire ; et Roger, qui portoit l’aigle blanche, lesquels tous sont du nombre des Chevaliers de la Table Ronde. Seraphe a prins plaisir à la peine qu’ont prins tous ceux-cy après telles sorcieres. Seraphe est un sainct Demon, grand persecuteur de ceste magie trompeuse, mais un vray rempart, et bastion de la vraye. C’est ce Seraphe, auquel l’entendement souverain a donné le pouvoir de vivre long-temps, auquel ont esté infuz d’en haut les secrets de la prophetie, et divination approuvée, auquel a esté commis le soin de la renommée des Paladins, estant aussi iceux prests à combattre pour luy, comme c’est raison de rompre la lance, pour ce qui est de droict et d’équité. Roland est mort, Ajax, Tristan et autres, lesquels j’ay cy-dessus dit avoir esté vrais Chevaliers. Ainsi, aussi, maintenant je seray couvert d’un habillement et pourpoint de bois, et m’en iray soubs terre, laissant et abandonnant ce monde. Et parce que j’estois le guerrier Baron, et champion de Seraphe, ceste œuvre demeurera à Balde. Qu’il te soit permis, ô Balde, de defricher le pays de telles ribaudes sorcieres ! Il n’y a qu’une seule Manto, qui est l’entiere et vraye Sibille de Seraphe, lequel ne se pourra monstrer à toy, jusques à ce que je m’en sois allé de ce monde au ciel : icy tu le verras, icy tu seras fait, entre les corps et simulachres des Barons, le champion de raison, de justice, de foy, de la patrie, et de la Table Ronde : tu descouvriras avec ton espée les Royaumes des sorcieres, mieux que six mille inquisiteurs et maistres du Palais avec leurs cent massues. Sus donc, prens courage, et ne crains point d’exposer ta teste à tous perils : fourres-toy par feu, par eau, et à travers les armes, pour l’amour de la vertu. Voilà tout ce que je puis te dire, pour l’heure presente, sentant les forces de ce foible corps me defaillir, et, en mourant, je m’en vois au ciel : adieu, mon fils ! » Achevant ces mots, et se levant les mains jointes, il demeura debout comme une statuë, et son ame s’envola en l’air.

Il estoit nuict pour lors, et neantmoins une si grande lumiere fut veuë autour de ce corps, aucun d’entr’eux dit que c’estoit une nuict sans nuict. Tous furent bien estonnez, et regardoient Balde en visage, lequel, revenant un peu à soy, profera ce peu de parolles : « O Pere très-sainct ! qu’au moins j’eusse peu vous dire pendant vostre vie ces dernieres parolles ! » Et, ayant ce dit, se courbant sur le corps de son pere, le baisa par tous ses membres, le lavant avec ses larmes. Et de quel embrassement serra-t-il pour lors son pere ? Alors Gilbert chanta avec un chant lugubre ces vers :

Nous naissons, et nous mourons, Aussi-tost que nez nous sommes : Un temps prefix est aux hommes. Contre iceluy que ferons ? Cil meurt miserablement, Et a fortune ennemie, De qui le corps et la vie, Se perd soubs un monument.

A peine eut-il achevé de chanter piteusement ces vers par quatre fois, comme les manes et infernaux se delectent d’un nombre pair, qu’aussi-tost tout le lieu se met à trembler par l’espace de demie heure, et toutesfois l’endroit où se tenoit Balde ne trembla point, tenant iceluy un regard asseuré. Tous les autres, ne pouvant imaginer la raison de ce tremblement, se regardoient les uns les autres sans dire mot, se monstrant fort estonnez. Ils oyent tous un petit guichet, en un coing de la chambrette, où ils estoient, faire un bruit en s’ouvrant, ne voyant aucune personne sortir par iceluy. Balde, voulant descouvrir ce qui en estoit, entre par ceste porte tout seul, et soudain le tremblement de terre cessa, et Balde se trouva enfermé, l’huis se refermant de soy-mesme, demeurant tous ses compagnons avec le corps de l’Hermite. Balde ne s’estonne point ; mais se tient ferme sur ses pieds, et avec une grande asseurance attend pour sçavoir si ce sont oracles, ou songes, ou responces de Phœbus, regardant tout autour de soy. Ce lieu, où il estoit ainsi enclos, estoit quarré, fait en forme d’une petite sale, au milieu de laquelle pendoit une lampe ardente par la clarté de laquelle on pouvoit remarquer les sieges, qui estoient autour : et y en avoit trente, desquels un paroissoit plus haut eslevé. En iceluy il voit Guy, ou plustost son simulachre, tout armé, lequel, après s’estre assis, feit asseoir tous les autres Barons chacun en son siege. Guy estoit au milieu, et tous ces guerriers à ses environs ; ils estoient aussi tous vestus de cuirasses, et devisoient ensemblement de plusieurs affaires. Balde se tient de bout, et ne bouge aucunement le pied : s’il estoit estonné, vous le pouvez penser, voyant son pere vivant et armé, lequel il venoit de laisser mort entre ses compagnons, soubs un habit de Hermite. Il contemple tout autour les corps des très-vaillans Capitaines et Chevaliers, qui estoient la fleur de toute vaillantise et de fidelité, lesquels ornoient leurs armes blanches de la seule vertu, et faisoient reluire leurs semblances pour servir de miroüer à Balde : celui d’entr’eux qui est encore plein de vie est fait leur Roy, non pas en effect, mais par imagination de la chose. Comme quand Hector, ou Thesée, ou Ferrand de Gonzague, vivoient encore en chair humaine, ils guerroyoient veritablement avec leur corps vif, et n’advençoient aucunes entreprises sans raison, et cependant leur image ou representation estoit assise, comme Prince, et superieure, entre les simulachres et images des Chevaliers illustres, lesquels combattent seulement pour l’équitté et contre le tort. Jusques à present avoit ainsi regné la representation de Guy : maintenant qu’il a fini ses jours et accompli tous ses travaux, il faut qu’il descende de son haut siege et se mette au rang des autres ; et qu’un autre nouveau champion de droicture et équité luy succede, selon qu’il sera choisi par l’advis et chois des Paladins. Mais ce conte de balloter dépend seulement de l’entendement de Seraphe, lequel leur en propose un, et iceluy obtient la principauté du consentement de toutes ces heureuses ames, et tout ce qu’il trouve bon est approuvé par elles.

Balde estoit entré en ce lieu, ne sçachant rien de toutes ces façons de faire, y estant conduit par Seraphe invisiblement. Il contemple attentivement cestui-cy, puis cestui-là, tantost l’un, tantost l’autre. Là estoit Hector, large d’espaules, et les flancs serrez, ayant une barbe forte et rouge. Il estoit assis le plus près de la haute chaire. Ænée estoit auprès de luy, lequel a esté, est, et sera tousjours joyeux, et content pour avoir merité la trompe de Virgile, qui n’a point encore trouvé sa pareille. Thesée, Jason, et le fort Ajax, estoient assis l’un après l’autre. Là se voyoit Torquat tenant en sa main une hache tranchante, par laquelle le renom de justice durera éternellement. Brute n’est pas loing de luy, triomphant avec une mesme loüange ; lequel n’a point tant fait perir les enfans degenerans de leurs peres, comme il a donné exemple pour chasser les tirans, lesquels ne songent qu’à saouler leur panse et contenter leurs paillardises en volant et pillant autrui. Là aussi estoient Fabrice et Cincinnat, se resjouissans tous deux en leur pauvreté, et ayant l’argent à contre-cœur, et lesquels se contentent plus de porter un meschant manteau deschiré, et des guestres rapetassées, et manger une rave cuite entre les cendres, que se vestir de velours et manger à leur table des viandes exquises venans de loing. Camille, gaillard et bon compagnon, estoit là aussi, lequel portoit les aigles noires avec S. P. Q. R. Iceluy monstra aux Gaulois qu’il leur estoit meilleur ne bouger delà les monts, que de passer deçà avec leur perte et dommage. Les deux Catons le suivoient avec leur trongne renfrongnée et austere, lesquels ne parloient jamais s’il n’en estoit besoing. Corneille Scipion s’y voyoit aussi, haussant son enseigne d’Espagne, devisant avec son frere tout bas. Fabie le Grand estoit là, qui avec un visage ridé pesoit et contrepesoit toutes choses, et sous sa targe couvroit Rome, Dame du Monde. Marcelle estoit à costé de luy, tenant en main son espée nuë. Æmile le suivoit, mespriseur de la vie. On y voyoit le premier de tous les Capitaines, ce jeune homme Scipion, qui, poussant à grand’ peine ses premiers poils du menton, avoit despoüillé toute l’Afrique, qui se vantoit avoir mis en blanc Rome, Dame de toutes choses mondaines. Après cestui-cy, Pompée tient son siege, lequel a cy-devant allegué, et alleguera tousjours pour son excuse, que les Romains n’ont tourné la pointe de leurs armes contre eux-mesmes pour son occasion particuliere ; mais pour la seule ambition de Cesar. Aussi, Cassie et Brute s’y veoyent, accusans de mesme la meschante volonté de Cesar, qui renversa le Senat, et lesquels en recompense luy donnerent vingt-trois coups de poignard. Là Tristan reluist, Lancelot flambe, lesquels se plaignent de leur sort pour avoir eu faute en leur temps de quelques escrivants habiles, qui comme ils manioient vaillamment leurs lances et espées, iceux eussent peu manier leurs plumes en composant de beaux livres de leurs vaillantises et actes genereux, espuisans, en ce faisans, souvent leurs escritoires d’encre. O que nous lirions de belles choses, si Renaut et Rolant eussent rencontré, du temps de Charlemagne, un Plutarche, un Tite-Live, un Saluste ! Iceux toutesfois ne laissent à se monstrer icy avec une contenance haulte, ayans les espaules et les reins couverts de longs pennaches d’autruche. Auprès d’eux est Ferrand de Gonzague, et Roger d’Est, tous deux braves et vaillans Chevaliers, lesquels l’Afrique redoutera tousjours soubs la bonne conduite de Charles. Là aussi estoit assis Sordelle, le plus notable personnage de la famille des Godiens, les admirables prouesses duquel sont cogneues partout.

Or, estant ainsi present en ce lieu Balde, le vieil, le venerable Seraphe entre en iceluy : il prend Balde, et l’assied au plus haut siege, et Guy se met au-dessous de Sordelle. Balde, se voyant ainsi assis entre ces honorables Seigneurs, combien qu’il cogneut que ce n’estoient point personnages vifs, mais seulement des ombres, il se print neantmoins à parler à eux, et harangua devant eux presque une heure, s’accusant de n’estre digne d’un tel honneur. Aussi-tost qu’il eut mis fin à sa harangue, ce lieu commença à trembler derechef, et ces ombres, et ces sieges s’en vont soudain en fumée, emportans avec eux Balde, pour leur Roy esleu, et creé, mais en image seulement ; car le vray Balde demeure entier au corps de Balde, n’estant qu’un Balde feint, qui s’envole soubs l’image de Balde, lequel s’en revint à ses compagnons, et leur feit recit de tout ce qu’il avoit veu, et se vantoit avoir veu les faces luisantes de tant de braves Seigneurs et Chevaliers, et avoir porté par entr’eux le spectre.

LIVRE XIX.

Pendant que moy couronné de laurier en Bergame, et en la bonne ville de Cipade, je me prepare pour chanter au son du gril, les Diables, les proüesses de Fracasse et les horribles faicts de la Baleine, donnez secours, ô Muses, à votre Coccaye. Je ne veux point pescher en ces eaux froides de Parnasse, comme ce badaut de Maro, qui n’eust jamais en badauderie son pareil, pendant qu’il fourre en son corps ces eaux gelées de Helicon, avec lesquelles il refroidist et glace son estomach en refusant l’usage du vin : dont une douleur le prend en la teste, et se rompt les veines de la poitrine. Et pour quoy ? pour quatre sols seulement, pendant qu’en l’ombre il chante : Dis-moy, Damete, et sa brague tomboit. Que de la malvoisie vienne m’abreuver ! il n’y a point meilleure manne, ny meilleure Ambroisie, ny autre plus plaisant Nectar.

Apollo avoit esveillé ses chevaux, et amenoit avec soy un jour si beau et si luisant, que de long-temps il n’en avoit présenté au monde de tel. De peur donc qu’un jour si gratieux se passast avec quelques affaires melancoliques, Boccal ameine devant les compagnons Beltrasse comme un escolier, lequel trembloit et chyoit des estoupes devant son magister. Car ce grossier d’entendement ne pouvoit jamais accorder le cas avec le nombre. Boccal le tance premierement, et puis le fait monter à cheval. Cingar estoit le cheval, et Beltrasse le chevaucheur. Mais, afin que les coups de foüet qu’il luy donnoit ne fussent donnez en vain, il luy avoit retroussé tout le derriere, et, le presentant en ceste sorte devant la compagnie, ce ne fut pas sans rire à bon escient. Boccal, puis luy disoit : « O galant Beltrasse, Poëta quæ pars ? » Beltrasse respond : « Amen. — Ha ! dit Boccal, si je chantois la Messe, tu me respondrois bien. » En ce disant, il donne de l’esguillon : « Ce n’est pas Amen, dit-il, mais Arri l’asne[91], pru, prout, chemine, vieille rosse. » Ce pauvre malotru, tremblant, disoit : « Pardonnez-moy, Magister ; je ne sçay pas la Grammaire. » Boccal redouble. Balde se print à rire ; aussi feirent tous les autres, et se couchent tous sur l’herbe, cependant que Boccal continuoit ses coups, et en donna plus de cent sur le quadran nud de ce pauvre miserable ; et estant ainsi bien escorché, on le lascha par le commandement de Balde, et s’enfuist par la forest, sans qu’on ouist plus nouvelles de luy.

Or, quant à Pandrague, estant sa meschante vie assez notoire, et verifiée, on ne la détache pas ainsi : mais est reserrée plus estroitement. Falcquet, avec ses armes en la main, en avoit la garde, pendant que les autres compagnons se preparoyent pour aller inhumer les deux corps de Guy et de Leonard, pour là eux deux demeurer jusques à ce que la trompette du Jugement sonnast. Gilbert et Cingar marchoient avec torches en la main ; Balde demeure derriere, seul, et range en la biere les ossemens de son Pere, y respandant dessus des violettes et des lis, et tout autour ; et sur sa teste, luy met une couronne de laurier, et en sa main une branche de Palme, luy appartenant droitement telles marques pour les victoires qu’il avoit obtenues en plusieurs batailles et combats.

Le Centaure avoit retrouvé le tombeau de marbre plus blanc que le laict, lequel estoit construit en une grande et spatieuse caverne. Entre toutes les montagnes que la trouppe noire des Diables noirs, conjurée par les parolles de Pandrague, avoit icy apportées, Metrapas est l’une des plus hautes, soustenant sur sa cime la lune. Icelle, pour chapeau, est tousjours couverte d’une nuë. Au fond d’icelle est une obscure tombe ; à l’entrée y a une grande pierre, en laquelle on void un tel Epigramme gravé :

Dedans ceste grande sepulture Molcaël subtil magicien, Et Bariel astrologien, Ont eu leurs corps sans pourriture.

Le Centaure, après avoir leu cet escrit, dit : « Voicy bonne rencontre ! Que serviroit cecy, si en l’urne il n’y a plus ni l’un ni l’autre ? Molcaël estoit disciple de Zoroastes au temps de Nine ; depuis un si long temps, ses os ne sont-ils pas pourris et devenus à neant ? J’ay envie d’en faire l’espreuve. » Et soudain prend les boucles de l’urne pour en hausser le couvercle. Moscquin, qui avoit esté envoyé par Balde, luy ayde, et font tant, que le couvercle, qui estoit grand et pesant, tombe à costé. Il n’estoit pas à grand peine cheut, qu’aussitost voicy un Diable noir qui sort et saute sur la crouppe du Centaure, et luy donne de grands coups de poing sans aucune relasche. Moscquin le prend par les cornes ; mais ce Diable, remuant et secouant sa teste, s’eschappe d’entre ses mains, et se retire legierement en l’air ; puis, retournant, vient encor’ tourmenter le Centaure, et luy commande de lascher le livre qu’il avoit osté à Pandrague, s’il veut qu’il le laisse en repos. Le Centaure, n’aimant point un combat contre les Diables, jette ce livre par terre, et demande paix avec ce Diable, lequel se saisist soudain de ce livre, et en fait grand feste, comme estant bien joyeux d’avoir en sa possession ce qui l’avoit autrefois dompté, et pour l’amour duquel il avoit receu tant de bastonnades. Les autres s’estonnent fort de le veoir ainsi se resjoüir, et, s’arrestans avec un ferme courage, se resolvent de veoir la fin de telles choses estranges.

Ce diable se plante sur une grand’ et haute pierre, avec ses legieres ailes, lesquelles resemblent à celles de la chauve-souris. Il porte en teste quatre grandes cornes, dont deux, faites et contournées comme celles d’un Belier, couvrent ses oreilles : les deux autres se dressent comme celles d’un toreau. Il a le mufle comme un chien : sortans de sa gueule deux longues dens, l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, le rendant fort laid à veoir : un griphon n’a point le nez, ny une harpie le bec si dur et si ferme que le sien, propre à percer cuirasses ; sa barbe de Bouc, tousjours grasse de sang, luy souille la poitrine, rendant bave puante au possible. Il a les oreilles plus longues que celles d’un asne, et de ses yeux enfoncez sortent deux charbons ardens, lesquels avec leur regard obscurcissent le soleil, tant ils sont enflambez. Sa teste eshontée resemble à celle d’un serpent trainant une queuë derriere soy ; ses jambes déliées sont soustenues par ses pieds faits comme les pattes d’une oye, et jette par son fessier maigre une odeur sulphurée.

Virmasse dit lors à l’oreille de Moscquin, et le prie d’aller advertir leurs compagnons de ceste nouveauté. Moscquin s’y en va ; il trouve Balde et luy racompte tout. Cingar estoit de retour alors, revenant de parer Leonard. Gilbert aussi estoit revenu avec Cingar. On appelle Falcquet. Ils s’en vont tous ensemble, bien resolus de veoir les diables, pour sçavoir s’ils sont si laids comme communement on les peint. Ils entrent, sans faire grand bruit, en ceste ample sepulture, ne trouvant l’entrée bouchée de sa pierre. Le Centaure estoit là caché en un coing. Il se leve, et, venant au-devant d’eux avec un pied legier, parla à eux fort bas, leur disant : « Regardez, mes freres, regardez à main gauche ; voylà ce Diable noir. » Avec le doigt il leur monstre ; et combien que ce soit un esprit rusé et subtil, si ne pensoit-il point avoir esté apperceu de Balde. Il fait gambades, il regarde, tourne sans dessus dessous ce livre sacré de Pandrague, et le feüilletant bien, à grand’peine peut-il croire que ce soit là ce livre tant redouté, par la vertu duquel le Roy Lucifer et tout le peuple infernal soit lié, fait force tourdions et contrefait une moresque. Les compagnons rient, maulgré qu’ils en ayent, et se serrent les levres pour empescher le bruit de leurs ris. Balde avoit bien de la peine pour leur imposer silence. Boccal ne rit gueres icy, et a tousjours les yeux fichez sur Balde, retenant son vent le plus qu’il pouvoit, et avoit le trou de son cul bien bouché.

Après tant de signes de resjouissance faits par ce Diable, en voicy venir un autre, criant comme une corneille qui vient de se repaistre de la chair d’un pendu ; et parlant ainsi avec une voix raucque : « Que fais-tu, dit-il, Rubican ? Quelle entreprinse te retient icy ? Esperes-tu d’icy quelque chose à griffer ! » Il luy repond : « Tu dis vray ; viens, gentil Libicocque : nous emporterons avec nous une ame, telle que nostre chien n’en porta jamais de pareille. Voicy, vois-tu ? C’est le livre sacré, tant estimé des Nigromantiens, lequel cy-devant nous a donné tant de peine. Tu ne sçais pas comment il en va ; escoutte de grace, un peu. Cinq vaillants chevaliers errans, qu’on dit de la Table Ronde, sont arrivez en ces pays, et ont eu la puissance de rompre les ruses et fraudes de nostre Pandrague. Icelle est maintenant fresche et a receu trois mille poinçonades et coups de foüet toute nuë, en avancement de paye ; et la malheureuse aimeroit mieux estre bruslée, que d’estre ainsi escorchée et dechiquetée par tout le corps. Elle a perdu ce livre, et, pour ceste perte, elle se pense bien estre dépeschée : car nous l’emporterons. » Alors Libicocque luy dit : « O Rubican, romps ce livre, deschire-le, de peur que quelqu’autre Magicien le trouve, qui nous feroit pâtir et endurer des travaux pires que les precedens. — Il ne faut pas, dit Rubican, deschirer encor ce livre ; mais il faut qu’avant le rompre nous façions quelque galanterie. Je veux premierement conjurer tous les diables d’enfer, ou, si nous ne les voulons tous avoir, qu’au moins nous en ayons trente des principaux. O combien voicy de peintures ! Vois-tu combien d’images ? Je t’en prie, regarde un peu, Libicocque, en voicy plus de cent, plus de mille. Vois-tu, en ce premier feüillet, le Pentagone de Salomon[92] ? Vois-tu combien de petites lignes passées dedans les autres ? Combien de quarrez, de poincts, de nombres ? Voilà Zoroastes Persien, depeint au premier cayer, lequel premier enchevestra l’enfer. Tu le sçais, je le sçay aussi, fait Pluton, et les diables, lesquels tantost il a rangez soubs la baguette, et mis à la cadene, tantost les a bastonnez, et rendus miserables. Voilà le magicien Thebite, destructeur de nostre Royaume. Voicy la table grande de maistre Piccatrix[93], par le moyen de laquelle avec certains nombres chascun est contraint d’aimer. Tien, voilà l’ouvrage de Michelasse l’Escossois[94], lequel, avec six faces de cire et une de plomb, se fait soubs l’influence de Saturne et de Mars, et avec lequel on fait de si grands miracles. Voicy le mesme Escossois, qui, estant à l’ombre d’un arbre, feit, en un petit cercle, mille caracteres, appellant avec une haute voix quatre grands diables : l’un vient de devers le Couchant ; l’autre, de la part du Levant ; un autre, de Midy, et le quart, de Septentrion. Il leur fait consacrer un mords, avec lequel il bride un cheval noir, invisible à tous autres, sur lequel montant, puis après il vole çà et là plus viste que n’est poussée en l’air une flesche Turquoise. Voicy, d’autre part, ce mesme magicien, qui compose un navire de telle sorte, qu’estant eslevé en l’air, le porte voguant par iceluy avec huict rames, et en trois heures tourne tout le monde. Il fait un parfum de la moüelle de l’espine de l’homme, et avec mots magiques il consacre une cappe, et pendant ceste consecration, ceste vapeur penetrant jusques à nous, on oit en l’air un grand murmure des Esprits. Car lors, nous sommes forcez, et nous tire à luy avec une grande violence que nous sentons. Quiconque, soit masle ou femelle, porte cette cappe, manteau, ou gabon, sur soy, quelque part où il aille, n’est aucunement visible. Voilà le cousteau d’Artault, qui arreste les fleuves, deseche les prez et pastoureaux, fait tomber la gresle sur les fruicts, et tous les oiseaux ; il faict perdre la vertu à la calamite, ou aimant, de se joindre au fer, et nouë en amour les personnes. Vois-tu Apollone Thianée ? Vois-tu, après, le Sarazin de Granate, grand enchanteur, et puis Magondat, comme, ayant appelé à soy les diables, il a ce qu’il demande ? Voicy le Padoüan : le vois-tu ? Voilà Pierre Aban[95], sçavant en la Physicque, mais plus sçavant en la Magie. Cestui-cy, pour son manger, et pour toutes autres choses, dont il a besoing, ne craint de bailler force escus et ducats : car, estant de retour à la maison, il fait revenir en sa bourse tout ce qui en est sorti, et le vendeur ne trouve pas en la sienne un seul denier ; et s’il pense tenir son argent en sa main bien close et serrëe, en l’ouvrant, il n’y trouve que du charbon, ou des buchettes, ou des mousches. Vois-tu tout cela depeint avec de belles figures ? Mais que muse-je davantage ? Je voys commencer ma conjuration. »

Il marque un cercle à la façon des magiciens, au milieu duquel il commande à Libicocque de se mettre. Puis, ouvre son livre, lit et relit en iceluy, et après fait plus de trois mille figures, et avec une hardiesse, il invocque Semiphore : Agla, ya, ya : et fait toutes les prieres accoustumees aux magiciens. Voicy un grand, et merveilleux bruit qui se fait par les bois, et par la forest, rompant et fracassant tout, la terre tremblant tout autour.

Barbarisse se presente lors le premier, avec Cagnasse, clabaudant : « Que veux-tu ? crient-ils. Que veux-tu maintenant, ô Pandrague ? » Mais, se voyans mocquez par Rubican, laschent soudain de villains vents de leur cul : ce ne fut qu’une belle risée par entr’eux. Rubican poursuit à feüilleter son livre. Voicy venir trois autres diables, avec un terrible bruit. Calcabrin estoit le premier, lequel estoit suivy par Gambator, et l’autre estoit Malatasque, qui jettoit du feu par les naseaux. « Que nous veux-tu commander, Pandrague ? disoyent-ils ; que demandes-tu de nous ? » Uriel, et Futiel, avec de grands cris, y accourent. « Pourquoy nous appelles-tu, Pandrague ? Pourquoy faire, nous demandes-tu ? » Voicy venir Farfarel, et Draganisse, lesquels se voyans mocquez ne s’en feirent que rire. Aussi-tost furent suivis par Malacod, dit la Ruine, et par le furieux Marmot, et par Satan avec ses trois cornes. « Que demandes-tu, Pandrague ? Pourquoy nous tourmentes-tu, Pandrague ? » Mais ne voyant point Pandrague, ains seulement Rubican, faisant le maistre de Magie, or pensez s’ils se rient, et se mocquent les uns des autres. Astarot y accourt à grand haste, et aussi Belzebut, apportant en main un fourgon. Malebosse le suivoit, et Graphican, tenant une fourche à trois dents. « Que veux-tu savoir, Pandrague ? A qui en veux-tu, Pandrague ? » Voicy Asmodée, Alchin, Molecan, Zaphe, Tarata, et Siriel. Tous ceux-cy brailloyent ensemble : « Qui a-il de nouveau, Pandrague ? Pourquoy nous appelles-tu ? » Stissafer, Melloniel, et Acheron, y viennent, et sont suivis par Malabranc accompagné de Ciriat. Chascun, par l’air tenebreux, s’escrie : « Que te faut-il, Pandrague ? Qui te fasche, Pandrague ? » Zaccar, Scarmile, Paimon, Bombarde, Minos, achevent la feste, et chantent de mesme : « Qu’as-tu à nous commander, Pandrague ? Que veux-tu de nous ? » Ayans puis après cogneu la tromperie de Rubican, ils se prinrent tous à faire telles risées, qu’il sembloit que la terre tremblast, et que le tonnerre fust en l’air, et que le Ciel deust tomber.

Balde, oyant un tel tintamarre, se leve soudain, et avec un grand courage, tenant l’espée nue au poing, se jette au milieu de ces diables. Belzebut, comme Prince des autres, abboye en l’air comme un chien, et ramasse les siens en un villain esquadron. Le bossu Garapel leur servoit pour lors de tambour, et, au son d’iceluy, chascun crie : « Arme, arme ! » Belzebut, avec un seul son de son cornet, tire des tombes six cent milles diables armez. Lucifer, ignorant la cause, cherche partout, et veut sçavoir pourquoy on fait un si grand amas. On luy fait response qu’il n’y a point autre occasion plus grande que celle-cy, qui puisse faire amasser tant de diables ensemble, et faire un si grand tumulte. « C’est ce brave et ce vaillant Balde, redouté de si longtemps çà bas, et dont la memoire est assez cogneü par ces païs tenebreux. Iceluy, comme la Parque nous en menace par les livres de Seraphe, doit par force abbattre les murs d’enfers. Il faut maintenant par force le repousser de tout l’enfer, et empescher qu’il ne descende çà bas, s’il trouve d’aventure des eschelles pour descendre icy, où il nous ruineroit tous. »

Cependant Balde, avec son espée, hardi, et courageux, renversoit çà et là ces diables et sergens d’enfer, crians, hurlans, braillans, et tonnans. Iceux, avec fourches, fourgons, tenailles, crochets, grifes, ongles, et cornes enflambées, donnent sur Balde. Incontinent le Centaure se donne à soy-mesme un coup de foüet (car par le derriere il estoit cheval, et par le devant un brave et vaillant Paladin), et s’advance pour donner vistement secours à Balde, tenant en main un grand soliveau pour baston. Falcquet y court, Cingar, et Moscquin ; mais Gilbert se haste d’aller autre part faire la garde à Pandrague, ayant ses cheveux en teste tous dressez de peur. Boccal, despourveu de courage pour donner secours à autruy, par une trop grande frayeur, avoit remply ses chausses de musc ; çà et là il cherche à se cacher, et ne peut trouver lieu assez commode pour ce faire, et combien qu’il en trouvast, il luy estoit advis qu’il estoit tousjours descouvert : de pas en pas, il faisoit sur soy signes de la Croix ; il eut bien voulu avoir de l’eau beniste, laquelle chassast de loing ces diables : il barbottoit mille Patinostres, et autant d’Ave Maria, et des Salve Regina ; mais il ne sçavoit dire le Credo.

Or, est-il besoin que je descrive quelques coups de Balde, avec lesquels il feit voler en haut plusieurs cornes des diables. Ce grand esquadron d’iceux combattoit autour de luy : les uns frappent sur luy de costé, autres devant, autres derriere. Mais il ne craint leurs ongles, leurs dents, ny leurs grandes grifes, ny leurs fourches à trois cornes, ny tous leurs engins, avec lesquels ils jettent leurs glifoirées sulphureres, et leurs pots pleins d’une puante charongne, qui sont forgez par Malebosse. La force de Balde s’augmente de plus en plus, et, avec son espée donnant de taille, et de revers, et de toutes sortes de traits accoustumez en guerre, et principalement de coups d’estoc, perçant les bras et jambes de ces soldats infernaux, leur fait voler les testes cornues en l’air, lesquelles, à ceux qui les voyent de loing, semblent non testes, ny bras, ny jambes, mais corneillaux et noirs corbeaux. Cagnasse, abboyant de sa grosse teste de Chien, voulant avec les dens attrapper par derriere la ceinture de Balde ; iceluy luy bailla, en se tournant, un si grand revers, qu’il luy feit tomber avec le devant du front deux cornes ; et Malatasque, se rencontrant à ce coup, receut en la teste une playe fort grande. Ces deux s’enfuient remplissans l’air de cris. Barbarisse se presente devant Balde avec un grand fourgon, lequel il luy lascha de loin, mais Balde le prend soudain de la main gausche, et, le serrant bien estroit, le rompt en pieces, luy donnant quant et quant un revers de son espée, et le faisant saigner grande abondance de sang. Uriel et Futiel voulans escamper, Balde les attrappe, leur taillant les jambes. Farfarel, les voulant venger, jette son crochet sur la creste du heaulme de Balde, pensant le terrasser, ou au moins mettre sa teste à nud. Balde luy donne un estocade à travers le ventre, laquelle, passant outre la vessie, alla respondre jusques au boiau culier.

Mais que fait Cingar ? Que font Falcquet, Virmasse, et Moscquin ? Iceux n’avoyent si forte partie. Car Lucifer n’en vouloit par ses gens qu’à celuy-là, lequel, s’il eschappoit, luy devoit bien donner de grandes affaires. Cingar se collete avec Rubican : luitent longtemps ensemble, se donnans l’un à l’autre le croc en jambe, et à force de reins, taschans à mettre son compagnon dessous. Tous deux sont rusez, et de fine laine, laquelle ne s’escarde (comme on dit) qu’avec pierres. Falcquet paist Libicocque de bons oiseaux de bois, lequel, s’en sentant assez saoul, veut faire retraite. Mais Falcquet ne luy en donne pas grande commodité, le tenant de la gauche, et le sassant fort et ferme de la droite, et avec un gros baston, luy faisant tomber la farine. Satan luy veut donner secours ; mais, voyant qu’on luy faisoit sortir la poudre hors le poil, autant qu’il peut il se tient loing des coups. Zaphe attacque le Centaure à beaux ongles ; mais Virmasse n’estime pas une prune si deux diables ne l’assaillent. Calcabin le prend par derriere en trahison, et se saisist de sa queuë, laquelle il tient ferme, et non sans raison ; car pendant qu’on tire la queuë à un cheval, il ne peut ruer. Comme ceslui-cy tenoit ainsi le Centaure, Zaphe l’assailloit par devant. Gamberot y vint encor faire le tiers, ayant aux mains des tenailles, avec lesquelles il tenailloit et pinçoit de tous endroits Virmasse. Iceluy, pour se delivrer de telles mouches, pousse du derriere une matiere assez puante, qui, prenant Calcabin par le nez bien asprement, luy feit lascher prinse, et retirant sa queuë, et se tournant court, luy donna un bon coup de baston, et prenant Zaphe par la corne, le jetta fort rudement contre terre, restant seul celuy qui jouoit des tenailles.

Non loing de là, Moscquin combattoit contre Draganisse, avec grands efforts d’une part et d’autre. Cependant Balde tuë Malatasque ; lequel, estant mort, court cy, court là, fuïant sans sa fressure, et portant en main sa teste que Balde luy avoit avallée de dessus les espaules. Puis, prend Malacod par la queuë, et le tournoit autour de soy comme un plumail, et puis ouvrant la main, le laisse escamper à travers l’air, et à huict mil de là, s’en alla tomber à bas ; et, pour une telle cheute, Marmot s’enfuit ; aussi feit Astarot et Belzebut, qui le premier des trois s’enfuit belle erre. Voicy Malebosse se presenter devant Balde, estant chargé d’une bissachée de grosses balles de fer, luy lançant cruellement telles noisettes de son bissac. Toutefois, ce bourreau n’ose se tenir en place devant Balde, et se contente de le frapper, ou de le tuer de loing : comme aujourd’huy on porte à la guerre des arquebuses et mosquets, un coquin, un gueux, un pouilleux, un avaleur de miches, estant caché derriere une muraille, et aguignant comme un chat, mirant de loing, et serrant sa malheureuse main, et faisant un bruit, tuf, tof, en l’air, percera luy seul le cœur[96], et fera mourir ou toy, Jehannet de Medicis, le plus fort et robuste qu’on puisse trouver à present au monde ; ou toy, Bourbon, la gloire premiere des François, par le conseil et par les armes duquel nostre aage fleurist ; ou toy, Louys de Gonzague, dont la magnanimité et la force leonine (d’icelle les preuves sont plus que suffisantes, et comparables par dessus tous les Rolands, et mesme par dessus tous ces Sansons, qui portent sur leurs espaules des montagnes et des rochers), est assez congneue par Charles et par ses Lieutenans, et mesme par le diable, auquel souvent en esprit tu as envoyé le Cartel. Ainsi Malebosse, volant tantost haut, tantost bas, lançoit d’un bras fort et roide ses bales de fer contre Balde, aussi rudement que feroient des bombardes bracquées devant un chasteau. Balde se voulant garantir d’un tel fol, et se preparant à en prendre la vengeance, et se depestrer d’une telle peine, ce bourreau escampe, et, en courant, monstre par mocquerie les jouës de son cul ; puis, soudain retournant, tire une bale de son bissac, la lance, et ne lasche jamais coup en vain ; mais donne tousjours sur la teste de Balde, tellement qu’il ne luy donne loisir de dormir. Balde, pour eviter tels coups, tantost saute en avant, en arriere, à costé, tantost se baisse, et se repent bien de n’avoir apporté une rondache. Belzebut esperoit avoir la victoire par ceste façon de combattre, et en estre bien tenu à Malebosse. Balde advisé, voyant qu’il ne pourroit longtemps resister à telles canonnades sans se remparer de quelque chose, se jette habillement sur Belzebut, et avec la main gauche, le prend et retient de toute sa force par le poil long de son petit ventre, et, l’eslevant en l’air, s’en servoit d’un bon bouclier, et s’en paroit contre les balles de Malebosse. Par ce moyen, Belzebut, le Prince de tous les capitaines de Lucifer, et l’Archidiable, recevoit en l’eschine ou en la panse, malgré qu’il en eust, tous les coups que laschoit Malebosse, les sentant plus durs que pommes d’oranges. Soudain on commande à cet arquebuzier de prendre garde à la personne d’un tel prince ; mais Malebosse ne pense à ce commandement, et, en continuant ses coups, prend la pomme avec laquelle il avoit autrefois terrassé Adam, et la jette, non en la façon que la jeunesse de Naples jette les uns contre les autres des oranges, mais comme fait une coulevrine de Milan. Ceste pomme bruit en l’air, et porte avec elle un grand feu. Belzebut reçoit ceste cerise, s’estant mis au devant du coup, et le pauvre malheureux en eut deux costes rompues. Ceste temerité en un simple capitaine sembla à tous les soldats ne devoir estre endurée tellement que tous se bandent, et tournent leurs armes contre Malebosse, et l’eussent desjà mis en cent mille morceaux si Balde, prenant son party, ne luy eust donné secours. Balde, se voyant à repos de Malebosse, remet son espée au fourreau, et prend Belzebut avec les deux mains par les deux jambes pour s’en servir de massue. Tous donc (à la belle feste et le plaisant jeu !) s’efforcent de mettre bas ce capitaine des diables avec leurs cornes, leurs fourgons, leurs crochets, et le dechirer à belles dents ; mais Alchin, Siriel, Malebranc et Minos, braves et vaillans capitaines, prennent les armes, et font armer leurs soldats pour secourir Malebosse leur cousin : car il estoit cousin germain à ces quatre. Plus de trente mille s’assemblent, crians : « Arme, arme ! » et en moins de rien, chascun se met en ordre, en sorte que toute ceste armée diabolicque se divise en deux. Chascun se range soubs son enseigne ; chascun suit son caporal ; chascun tient le party de son capitaine. La renommée de telle esmotion court viste aux Enfers, et, estant fort adeulee, se pleint aux oreilles de Lucifer, criant que ses gens s’estoyent bandez les uns contre les autres, estans mesme les chefs divisez.

Lucifer monte promptement sur sa mule vieille de Nul-Temps, et eut tost fait que dit, s’il s’acchemine ; il oit de loing le son des tambours, des trompettes et des cornets, troublant en haut l’air et en bas le fleuve de Phlegeton. Cependant Asmodée, resemblant un sanglier, Melloniel à un Ours, avec six mille loups Stygiens, et autant de cruels sangliers, s’en viennent au combat d’une grande roideur, et commencent à joüer des mains. Acheron, Paymon et leurs compagnons, les reçoivent courageusement avec leurs becz de corbin, leurs faux et leurs groins dentelez, avec lesquels ils rompent et brisent une infinité d’ossemens. Taratat, avec ses hautes cornes, s’esleve plus que les autres, et s’advance demandant hardiment à ses ennemis s’ils avoient envie de se venir gratter. Stislafer ouvre bien cinq empans de sa bouche, et, en colere, vomist une bave meslée d’un villain et infect sang. Molcan ne tarde gueres, ni Zaccar, ny Graphican, et font haster leurs enseignes, estans suivies de huit mille diables. Malabranc les assaut le premier, et est secondé par Ciriat. Enfin vient Bombarde, faisant un terrible eschec. Il s’estoit desjà fait une terrible meslée. On oit le tron tron des cornets, le grognement des pourceaux, le hennissement des chevaux, l’abboy des mastins, le muglement des toreaux, le hurlement des loups, le sifflement des tygres, le grincement des lyons, le sifflement des dragons : tous tels bruits s’oioient entre ces Diables.

Balde s’estoit retiré un peu à part, aucun ne luy donnant empeschement, ny par fourches ny par bales ; car toute ceste querelle s’estoit divisée en deux autres parts. Il ne tenoit plus rien en main : son espée se reposoit, et ne vouloit sortir de sa gaine, et, s’estant servi une heure de Belzebut au lieu d’une massuë, il l’avoit mis en cent septante mille morceaux, ne luy estant resté en la main que le pied d’oye seulement, et tous ses membres estoyent demeurez en partie pendus à des arbres, comme la ratte, le cœur, les boyaux ; partie avoient esté rompus et brisez par la force de Balde, aspergeant la face noire de chasque diable de la sanie et sang d’iceux, d’où le miserable alloit çà et là cherchant les morceaux de ses membres. Certainement il avoit assez d’occasion de pleurer sa perte ; mais quels membres a-t-il pour faire telles plaintes ? Il n’a point d’yeux qui puissent baigner sa face de larmes pitoyables ; il n’a point de langue, qui avec grands cris puisse proferer haâ ; il n’a point de mains, avec lesquelles il puisse, en gemissant, frapper sa poitrine. Cingar, avec ses compagnons, se retirent près Balde, et se tiennent tous ensemble serrez, contemplans cette obscure bataille.

Comme quand, pour apprester le souper à des païsans affamez, on emplist un chaudron de favottes de Cremone, ou quand on emplist un grand bassin de febves le jour des Mors, et que le feu est allumé dessoubs, lors se veoit un grand broüillement de ces favottes et de ces febves, tournans, virans sans dessus dessous, les unes sur les autres. Ainsi, l’enfer estant ouvert, durant ce combat diabolicque, on veoit une semblable meslée ; comme si estoient ensemble pesle mesle des renards sans queuë, des ours avec des cornes, des mastins à trois pieds, des pourceaux et truies à deux cornes, des toreaux à quatre cornes, des loups ayant leurs gueules fichées derriere les espaules, des moutons et chevres maigres, des guenons, des tartarins, des sagouins, des lions à demi griphons, des aigles à demi dragons, des civetes, des barbazanes, des chathuans avec bras de grenouilles, et des asnes ayant des cornes de bouc soubs les oreilles[97]. Tous ces monstres de diables estoient embrouillez par semblable meslange, et font par entre eux un tel son et retentissement, que peut estre ne s’en est ouï de pareil par le passé, à present, et ne s’en verra à l’advenir ; et de six mille voix ne s’en fait qu’une ; et, si le Roy d’enfer et ce grand monarque infernal n’y venoit bien-tost, pour, par sa presence, par sa majesté et par sa splendeur imperiale, amortir ce feu, ce seroit fait de luy et des siens ; sa Cour prendroit fin et son empire, et la chose publique s’en iroit en ruine. Voicy donc venir ce grand, ce haut de quarante mille pieds, cet horrible, ce sale et rude Lucifer, qui fait courir la poste à sa mule, et huit des principaux seigneurs de sa Cour gallopent après luy. Groindefer est un des premiers, lequel avoit espousé la fille du Roy. Les autres sont Moscque, Cutifer, Dragamas, Ursasse, et ces trois secretaires Calacrasse, Cesmelie et Pophe. Ils entendoient bien l’horrible chamallis des combattans, et, en s’y acheminant, ils se rencontrent où d’aventure estoit Boccal, non gueres loing de la maisonnette de Guy, estant caché soubs un gros fagot d’espines, tremblant fort et ferme au mois de Juin. Et oyant un bruit nouveau derriere soy, comme il regardoit à travers ses espines, il avise un grand diable, touchant de ses cornes jusques aux estoiles, courir la poste sur une grande mule. Or, pensez où en estoit ce pauvre Boccal, voyant un si grand monstre, si horrible, si hideux, si diforme, sur une telle vieille mule si grande, si laide et si epouvantable, laquelle en passant son amble advançoit si fort les pieds, qu’il sembloit qu’elle les jettast sur son dos, et que de son ventre elle essuyast la terre. Comme soudain se leve un levraut de sa forme, quand il sent le bracque avec son bau bau approcher près soy, et tout estonné cherche à se perdre à travers les buissons, ainsi se leve soudainement Boccal d’entre son fagot d’espines, et de malheur tiroit après soy ces espines attachées à son manteau en fuïant, et ne pensoit pas avoir loisir de se despatroüiller d’un tel embarassement, et faisoit comme une fois il m’advint estant sur mon mulet, mal sanglé par la lourderie de mon lacquais, et lequel avoit assez bien repeu de son avoine, les serviteurs en sont coustumierement larges ; quand je voulus sauter un fossé en luy donnant de l’esperon, ceste meschante beste se leva contre mont, et la selle se tourna soubs le ventre, et, tombant contre terre, ma teste se meit en forme dedans la fange ; mais cependant le mulet, ayant son bas dessous soy, couroit tant plus viste qu’il se sentoit estre ainsi embroüillé, et, alongeant le col, et tenant les oreilles droites, couroit de toute sa force. Ainsi Boccal, tirant après soy telle empestroire, s’embroüilloit de plus en plus, la peur luy servant d’esperon, et cherche quelque lieu de retraite au privé, ne craignant de s’y fourrer ; il ne se soucie de se mettre dedans de la civete intestinale, ou soubs de l’ambre de chien, moyennant qu’il puisse descharger ses espaules d’une telle peur. Groindefer l’apercevant, donne de l’esperon à son cheval, qui estoit sans teste et maigre comme un haran soret, les flancs duquel se pouvoient coudre ensemble. Boccal s’enferme dedans la chambrette, où estoit estendu mort le corps de Guy, et ce fagot d’espines demeura dehors, ne pouvant passer par la porte. Groindefer ne laisse d’entrer dedans. Boccal, se voyant surprins, prend vistement le crucifix, qui estoit, selon la coustume, posé au pied de la biere ; non pas pour s’en vouloir defendre, mais je ne sçay quelle bonne fortune donne sans y penser à un bon homme souvent quelque bon secours. O Dieu ! quelle plus grande merveille se peut presenter ? Quelle chose plus digne pour estre mise parmy les histoires ? Quelle œuvre plus noble se peut proposer aux graveurs, aux peintres et aux Poëtes ? Groindefer, aussi-tost qu’il eut veu la saincte representation qui estoit en ceste croix du grand Dieu tout-puissant, qui perpetuellement le chastie, et ses compagnons, en un feu eternel, tourne son cheval, et donne de l’esperon tant qu’il peut, braillant avec une forte voix, et demandant secours. Boccal, à qui la fortune se presentant à propos, avoit bien reussi, tenant en main ce signe de la vraye croix, court après ce Diable. Il rencontre Lucifer, lequel aussi tourne bride, et s’enfuit avec une grande furie. Boccal le poursuit, et en criant le menace, et chasse enfin le Roy d’enfer par le moyen d’enseigne et estendart de Dieu. Ursasse picquant sa Giraphe cornuë, Moscque le suit tout tremblant, donnant coups de baston à son herisson, sur lequel il estoit monté. Cutifer talonne aussi le plus qu’il peut sa Chimere, et Minotore emporte Calacrasse ; Briarée, Esmilié, et Gerion porte Pophe ; le dernier est Dragamas, lequel foüette à bon escient son crocodile qu’il chevauchoit. Ainsi tous s’enfuient à grand haste ; et ces pauvres malheureux aimeroyent plutost endurer tous les tourmens, que de veoir Jesus-Christ. Boccal, les voyant ainsi bien fuir, ne cesse de courir après, jusques à ce qu’ils arrivent au champ de bataille, auquel on voyoit desjà de grands ruisseaux couler de sang noir. Mais les diables, voyans de loing le Crucifix, aussi-tost et en un moment crians et hurlans, s’en vont en fumée à plus de mille mil de là, et après eux demeura une si grande puanteur, que rien ne servoit de boucher son nez. Tous s’en vont à la mal-heure, et ne fut plus veu là aucun malin esprit, par le bienfait de Boccal. Vive donc Boccal, vive la bouteille, et vive l’insigne maison de l’ancienne Folengue !

LIVRE XX.

Après que les Diables furent ainsi deschassez par le seul signe, et par la seule presentation qui leur fut faite du Crucifix, et que Balde eust proferé beaucoup de choses en la loüange de Boccal, et qu’il eut mis son Pere au tombeau que le Centaure avoit trouvé, et avec luy mis aussi le corps de Leonard, ils engraverent au devant ces vers :

Icy gist Guy, Pere de Balde grand : Leur beau renom le reste vous aprend.

Cest Epitaphe fut brief : mais, après que les armes de Leonard furent posées sur le tombeau, et autour d’iceluy, en signe d’un trophée, Gilbert, à la priere de Balde, chanta ces vers, lesquels aussi-tost il grava en la pierre :

Les armes que tu vois icy haut attachées, Je te prie, ô Passant, les vouloir admirer, D’un pitoyable pleur les vouloir honorer, Et qu’au fond de ton cœur tu les tiennes fichées. Leonard, le nompareil d’honneur, les a chargées, Elles luy ont donné dequoy son los parer : Ensemble on les a veu en vigueur s’asseurer ; Ore ensemble en ce lieu à repos sont couchées. Que Rome martiale, à ses fils belliqueux Se rende gratieuse, et s’employe pour ceux Qui ornent d’un costé de grands tours sa richesse, Par colonnes d’ailleurs appuient sa hautesse.

Toutes telles ceremonies lugubres et funebres s’acheverent par ces barons au mieux qu’il leur fut pour lors possible. Autrement, je vous prie, quelle convenance y a-t-il entre des tarantatare de trompettes et des sons de cloches ? Et des Kyrie eleisons entre le maniement de picques ? ou la brave assiette de beaux bataillons, avec Requiem eternam, Miserere, et De profundis ? Vous suffise qu’au moins faisant en grande devotion leurs prieres, chascun dit à genoux son chapelet.

Or Pandrague restoit à estre payée de ses bien-faits, laquelle estoit encor attachée à un arbre. Ils feirent un petit taudis de bois sec couvert de coppeaux et autres buchetes pour brusler en iceluy ceste sorciere comme en une cage. Toutesfois Balde, qui avoit le cœur genereux, se recula loing d’un tel office, ne voulant veoir un spectacle si miserable. Ce fut là la fin de ceste putain. Ainsi puissent finir toutes les courratieres, et villaines louves, qui sont parmi le monde.

Ceste meschante ne fut pas plutost descendue aux enfers, qu’incontinent ceste isle commença à flotter sur l’eau, estonnant les esprits des plus asseurez. Ils remettent en memoire ce que Guy avoit recité à Balde et aux autres, leur comptant que ceste isle n’estoit point isle, mais une baleine[98], laquelle, après que ceste putain seroit allée en l’autre monde, ne seroit plus estimée isle. Icelle donc flottoit sur les ondes de la mer si legierement, qu’elle faisoit plus de chemin que ne feroit une bale sortant de la bouche d’une grosse bombarde, et avoit en un clin d’œil fait trente mil de chemin. Cingar, tout desesperé, s’escrie : « Que trente diables est cecy ? » Le Centaure s’estonne, ce qui ne luy estoit point encor arrivé. Falcquet encourage tous les autres de n’avoir peur, leur disant que c’estoit chose plus louable de veoir et apprendre tousjours quelque nouveauté, aller par le monde, endurer plusieurs travaux, que de gratter toujours son ventre en son pays, et ne vouloir abandonner son pain. Mais Balde, ne disant mot, masche en soy-mesme une telle nouveauté ; et enfin commande à tous de se tenir sur le bord. Le bouffon Boccal leur dit : « Il est besoing de se resjoüir, compagnons, et cecy nous admoneste par un certain mystere que nous nous devons tenir joyeux. Car la terre ne defaudra point à nos pieds. Quelle tempeste marine nous pourroit donner de l’ennuy, puisque, passant la mer, nous sommes sur terre ? » Tous se regaillardirent sur ces paroles de Boccal. Ils voyent les ours, les onces, les leopards, et les lions se lancer hors des forests, lesquels, estonnez d’un tel remuement de terre non accoustumé, se jettoient en la mer. Puis Virmasse leur monstre comme derrière eux demeuroit le sepulchre de Guy ferme et stable sur un rocher au milieu de la mer, et aussi leur fuste demeuroit à l’ancre seule en la campagne marine. Ils apperçoivent de loing une autre plus grande merveille, qui estoit d’un haut geant, lequel paroissoit sur une grosse navire, et se tenoit droit comme le mas d’un vaisseau, et estendoit les bras au lieu de voiles. Car l’arbre par l’impétuosité de la mer, et par les vents, estoit tombé en l’eau. Je dis que ses bras servoient au lieu d’antenne, et son corps servoit de mas plus ferme qu’une grosse tour. Que les vents soufflent tant qu’ils pourront souffler, qu’ils facent gambader les ondes et sauter et danser les escumes de la mer resemblans de loing un troupeau de bergeail blanc, ils esmouveront neantmoins ce grand et puissant geant, autant qu’un coup de pied d’une mousche sçauroit esbranler la forteresse et les murs de Trevise ! « Ho ! Diable, dit Cingar, qu’est-ce là que je veoy ? Ne voyez-vous, compagnons, ce grand geant ? Ne voyez-vous pas comme tenant la voile il demeure ferme ? » A quoy respond Boccal : « Amen. O malheureuse taverne, en laquelle un tel ventre se va loger ! A grand’peine un beuf entier pourroit remplir un de ses boyaux. »

D’autre costé, ce geant, approchant, s’estonnoit grandement de ce que ceste isle flottoit ainsi sur mer comme un navire. Iceux s’esmerveillent de veoir cet homme haut comme un mas ; et luy, d’autre part, admire ceste terre n’agueres ferme courir à present sur l’eau. Enfin, se joignans les uns les autres au milieu de la mer, comme il advient quand les vaisseaux allans et revenans de Padouë sur le fleuve Brente, se saluent l’un l’autre ; ils commencent à s’envisager. Falcquet incontinent avec une joyeuse parole dit : « O Dieu, resves-je ? Est-ce là le phantosme de Fracasse ? Voicy, c’est Fracasse ; c’est luy qui tient ceste voile tenduë. » Mosquin confirme ce que dit Falcquet, et que c’est luy à la vérité, disant : « Voilà sa propre personne : ô Dieu ! en quelle sorte se retrouvent les amis ! Nous pourrons bien maintenant aller tous en enfer, puisqu’avec nous est ceste montagne de geant. » Cingar, joyeux au possible, l’appelle et le suble. Mais Fracasse, s’entendant nommer par son nom, laschant sa voile, soudain saute du haut de son navire sur ce terroir courant, et pour la pesanteur de son sauf, ceste isle de la Baleine cuida estre abismée sous les ondes, et pour telle agitation elle redoubla sa course ; car ses costes furent froissées par un tel saut. Aussi, ceste grosse navire Genevoise, de laquelle il avoit sauté, recula en arriere bien cinq mil : car naturellement un batteau refuit derriere soy, quand aucun de dessus son bord se jette en terre.

Aussi-tost Balde et Cingar l’embrassent, mais par les jambes, et à grand peine par les genoux. Falcquet, Moscquin, et les autres en font autant, et se font tous force caresses.

Boccal, estonné du tremblement de ceste terre advenu par le saut de Fracasse, s’estoit allé cacher plus loing. Puis, il revient apportant avec soy une longue eschelle. Les autres le voyans en rient, et ne sçavent ce qu’il en vouloit faire. Estant venu devant eux, il va droit à Fracasse, voulant dresser son eschelle contre ses espaules, n’y pouvant monter sans eschelle. « Que veux-tu faire, dit Balde, ô gentil Boccal ? Veux-tu avec ceste eschelle escheller un chasteau ? — Non, dit Boccal, mais je luy veux dire un mot en l’oreille, et rien autre chose. » Le bon Fracasse prend tout en patience, comme est la coustume entre compagnons paisibles. Cependant, se ridant le front, s’estonne d’une chose si merveilleuse, et y resve profondément en son esprit, et à grand’peine peut-il croire ce qu’il veoit de ses propres yeux. Il desire de veoir la cause d’une telle merveille, et veut mettre en effet son desir. Il se despoüille tout nud, retenant seulement sa chemise, afin qu’il peust nager plus librement s’il en estoit besoing. Ils sont tous en esmoy pour sçavoir ce que veut faire Fracasse. Il les prie de se vouloir aussi tous despouiller. Ce qu’un chascun volontiers fait, craignans aussi bien d’estre noyez. Or Fracasse, grand et fort, et ne s’estimant pas moins qu’Hercules, arrache de dessus le bord un vieil chesne, puis tire de sa gaine un cousteau, duquel il avoit accoustumé coupper son pain, lequel estoit long de cinq brasses. Avec iceluy il cure ce chesne de ses branches et rameaux, et le rend comme est un osier, duquel on lie les treilles, puis esguise le plus gros bout et le fiche contre le bord, ainsi que l’oiseleur picque en terre ses estançons, quand il veut faire la pipée, ou pour prendre perdrix, ou pour prendre cailles. « Ha ! dit Boccal, il est besoing de manger des porreaux. » Balde, avec les autres, s’en rit : et Gilbert s’estonne fort de la force de ce geant.

La baleine s’efforce encor de singler plus fort, sentant ce pau entrer par entre ses costes. Après cela, Fracasse couppe les rameaux à un sapin, et puis l’arrache aussi aisement qu’on feroit une eschalotte d’un jardin. Il l’accoustre en forme d’un grand aviron, et s’en veut servir d’iceluy au lieu d’une rame, l’appuiant sur le chesne qui luy devoit servir de fourchette. Or, affermant et asseurant bien ses pieds, et estendant l’eschine, commence à ramer au contraire où voguoit la baleine, et ne se repose la valeur d’une petite once, et s’efforce plus en plus, remuant ses bras avec la fermeté de ses reins, en sorte qu’on oyoit ses os cracquer le long de son corps nerveux, et de son visage tomboit une grosse pluye de sa sueur : il confesse n’avoir jamais tant travaillé. Balde, le voyant en telle peine, vouloit avec les autres luy aider ; mais Fracasse s’escrie : « Laisse, Balde, je te prie : ma fantasie est à present d’ainsi conduire le monde : Je te prie, Balde mon ami, recule-toy. » Balde se retient à la priere de Fracasse, lequel employe toute sa force, et de bras, et de jambes, et de reins, suant abondamment, et avec une merveilleuse respiration reprend haleine.

Par l’espace de trois heures, il ne peut alentir le cours de la baleine, ny la destourner de son chemin, car, estant tourmentée, elle s’enforce davantage en l’eau, et, se sentant forcée, plus tasche à s’advancer, et ne peut estre retenuë. Ce que voyant, ce geant s’irrita fort, il donna trois si grandes secousses de son aviron l’une après l’autre, qu’il meit le nez en terre, tant il se baissoit et allongeoit. Enfin il parvint à son attente, et selon son désir, tellement que la baleine s’arreste et vogue à reculons. Chascun admira ceste grand force de Fracasse, ayant esté assez puissant pour faire changer le chemin à un si grand poisson, qui portoit sur soy un Royaume.

Ceste escrevisse allant ainsi en arrière, l’isle sembloit retourner d’où elle venoit. Pour cela, Fracasse ne laisse tousjours de ramer, et en dépit de nature veut demeurer victorieux : et, maniant son aviron, bouleversoit la mer, faisant eslever de grandes et hautes ondes ; mais la baleine, impatiente pour se veoir contrainte de lascher son chemin, et de ce que sa pouppe marchoit devant elle, fait sortir soudain sur l’eau sa longue queue, et commence à la manier en battant l’eau avec des coups si grands, si cruels et retentissans si haut, que ceste bataille diabolicque n’avoit point fait un si grand bruit, et si la force du geant n’y eust donné remede, nos barons n’eussent sçeu s’en sauver. Ceste queuë (comme recitent nos annales de Cipade) estoit longue de quatre cents brasses, et ne s’en falloit pas une. Elle la remue de costé et d’autre, de droit et de travers, et la contourne en plusieurs nœuds, comme quand un paysan prend un baston pointu, et assaut en trahison un serpent endormi, luy pressant sur sa teste et avec son baston luy perce la cervelle comme un œuf ; et pendant qu’il tient ainsi son baston fiché, ceste beste, ne pouvant retirer sa teste, demeine le reste du corps, s’entortillant autour d’iceluy comme fait le lierre : ainsi ceste baleine battoit l’eau, et avec sa queuë tiroit des revers terribles, abattant des ormes et brisant des vieils ciprez, et le bruit s’en oit à plus de octante mil de là.

D’autre costé, elle leve sa grosse teste du profond de l’eau et ouvre une grande et enorme gueulle : Ho ! que ses yeux estoient grands et ses nazeaux larges ! Sa teste sembloit une montagne, son front une campagne, et ses dents sembloient en longueur à des hauts pins. Fracasse ne donne cependant aucun repos à ses bras et se roidissoit davantage. Cingar l’encourage, lui disant : « O gentil Fracasse, tu monstres bien que tu es venu de la race de Morgant ; sois ferme, ô vaillant Paladin ! » Pendant que Cingar l’encourageoit ainsi, ceste baleine vomit une grande quantité d’eau, comme si c’eust esté un fleuve, et la lance d’une telle roideur, qu’elle brise plus de trente Ciprez aussi facilement que des brins de paille, et les tronçons verds en voloient en l’air. Ce mesme coup donna sur les espaules de Fracasse qui luy feit chanceler l’ame en son grand corps, et, quittant-là son aviron, prend incontinent ceste queuë, la serrant bien estroit avec les mains, et la retient, luy donnant telles secoüades, qu’il la contraint de bugler et de jetter de grands vomissemens. « Retiens, dit Balde, tiens ferme ceste queuë, je te feray veoir un beau coup. » En ce disant, donne dessus une grande taillade de son espée, pensant la coupper net ; mais il n’y feit aucun dommage, l’espée rejalit en arriere, car icelle estoit couverte partout de dures escailles. Soudain elle tourne sa teste et ouvre sa gueule creuse au possible, et efforce d’attraper le geant, mais iceluy luy baille un si grand coup de pied qu’il luy fait tomber trois dents de ses machoires. Icelle, buglant estrangement, fait des cris si horribles, que l’Echo en retentissoit jusques au ciel, et vomissant en haut des eaux en si grande abondance que c’estoit chose merveillable, elle salit toutes les filles de Juno. Derechef, sentant qu’on luy tenoit encor’ sa queuë, elle tourne sa grosse teste pour engouler Fracasse ; mais Virmasse, ayant le bras levé et le dard au poing, soudain le luy lance, et le fiche en l’un de ses yeux, et la pointe penetra jusques au fond de la cervelle. Cingar, Falcquet et Moscquin amassent de toutes parts des festus, des pierres, des tuilles, des fagots d’espines, des mottes de terre, se rians ensemble d’une telle sorte d’armes et d’une telle guerre. J’ay veu autrefois les païsans assaillir un loup, quand, poussé de faim, il cherche quelqu’agneau pour se repaistre ; il va traînant la queuë le long des sillons ou le long d’une haie jusques à ce qu’il aye prins ce qu’il demande : lors il fuit emportant sa proye, et ne craignant plus à se monstrer. Les païsans, selon leur coutume, espars çà et là, font de grandes huées, remplissent l’air de leurs cris effroyables, et avec leurs fourches-fieres l’arrestent sur cul. Quel tintamarre ils font, et courant et criant ! Tel ces barons en font contre ce monstre marin, s’esclattans de crier.

Balde avoit bonne envie de coupper en deux ceste queuë ; mais tant plus qu’il y touche et moins en vient-il à bout. Il jette de colere par dépit son espée et se prepare pour quand ceste beste monstreroit sa teste. Elle ne faillit de l’eslever derechef, pensant avaler tout d’un coup ce geant. Mais Balde, qui estoit pour lors encor’ tout nud, saute soudain en l’eau et luy prend un de ses oreillons avec les deux mains. Falcquet saute aussi de l’autre costé, et se saisist de l’autre oreillon, estant secouru et aidé par Moscquin. Icelle hurle tant qu’elle peut, et de son cri estourdist le ciel et s’efforce de se retirer en l’eau ; mais elle ne peut à cause que Fracasse la retenoit par la queuë, et sa teste n’avoit plus telle liberté qu’elle souloit. Elle tire en haut, elle tire à bas iceux resistans entierement à ses efforts. Cecy vous sembleroit ne se pouvoir faire ; toutesfois les anciens registres contiennent cela estre ainsi arrivé.

Comme Balde et ses compagnons estoient en ces entrefaites, voicy le Pirate Lyron qui se presente. Iceluy, aussitost qu’il eut congneu avoir perdu sa demie galere, laquelle Balde et ses compagnons luy avoyent enlevée, il se meit à les chercher, jurant qu’il leur mangeroit le cœur. Il avoit jà bien fait six cents lieuës de chemin par mer et passé le destroit de Gibaltar, s’enhardissant de voguer sur le grand Ocean, malgré les vents de midi, et tournant la prouë vers l’Afrique à main gauche, il s’en vint sur ceste mer qui n’avoit jamais esté couruë par aucun ; à l’opposite de laquelle est une montagne seche et aduste, laquelle est surnommée de Lune, parce que sur elle est fondé le plancher d’icelle : elle est toute creuse. Sur ceste mer, Lyron flotte, cherchant ses ennemis. Il maudit le ciel à l’occasion qu’il ne les peut trouver. Il avoit avec soy trente vaisseaux armez, dedans lesquels il avoit mis à la cadene mille Genevois qu’il avoit prins aux rives de Calicut, lesquels Philoforne, Prince de Mutine, y avoit conduits, et par la trahison d’iceux, leur chef avoit esté prins par ces pirates et avoit païé sa rançon pour mille ducats qui estoyent de la forge de Prejan. Lyron toutesfois se monstroit courtois envers luy, et esventoit cruellement les autres avec un nerf de beuf. Il estoit accompagné de si grand nombre de vaisseaux à l’occasion de son entreprise, qui n’estoit pas de chercher seulement ses ennemis, mais aussi pour decouvrir plusieurs contrées çà et là. Plusieurs Roys, avec un grand nombre de deniers, taschoient à le prendre à la pippée en quelqu’endroit que ce fust, car c’estoit un Diable ne laissant vivre aucun. Commandant donc à ses galeriens de tourner les proues en ceste isle, il s’estonne voyant une queuë si estrange et une teste si pleine d’effroy, et le merveilleux corps et la force de Fracasse, lequel tenoit avec les mains ceste demesurée queuë. L’envie le prend de veoir de plus près ce que c’en est. Il descend le premier et commande aux autres de le suivre, et de luy amener son cheval Brisechaine. Ce cheval avoit esté autrefois à Leonard et l’avoit prins par combat naval à Balde. Il saute dedans la selle legerement, sans mettre le pied à l’estrier, et sans esperon manioit ce brave cheval à son plaisir. Cingar dit lors à Balde : « Il m’est advis que je veois Brisechaine, le veois-tu, Balde ? Est-ce songe ou chose veritable ? Voilà certes ce voleur, ce pirate, qui avoit emmené nostre navire ; voilà ce bourreau de Diable ! » Balde, resolu contre tout peril et impatient, soudain s’advance et arreste ce cheval par la bride, encor’ qu’il se veit nud. « Demeure, voleur ! dit-il. Je ne te sçaurois nommer autrement : tu es un voleur et digne d’un gibet : ce cheval cy n’est tien, il est à moy ! Mets pied à terre ! » Lyron, voyant la bride de son cheval ainsi saisie, s’estonne au commencement et pense un peu à soy, s’esmerveillant de ce qu’un homme tout-nud entreprenoit une telle braverie ; enfin il donne lors de l’esperon à son cheval pour le faire sauter des quatre pieds sur ce Paladin. Mais Balde, dispos comme un chat, se tire à quartier en faisant un sault, et donne quant et quant un estoccade en la poitrine de Lyron si rudement, qu’il luy feit perdre l’haleine, ne la pouvant reprendre aisement. Là dessus plusieurs de ces pirates se viennent à la foule jetter sur Balde ; et devant eux marchoit un Capitaine nommé Hippolite, qui estoit frere de Lyron et se meslant d’un mesme mestier. Il estoit homme rusé, accort, et qui aimoit la guerre et à faire parler de soy. Quand le Centaure veit le combat eschauffé, s’arma incontinent de ses belles et luisantes armes, et s’en alla vers les vaisseaux de ces corsaires, lesquels estoient desgarnis de soldats qu’Hyppolite avoit amenez, exceptez cinquante. Fracasse, songeant de plus loing, n’ose abandonner la queuë de la Baleine, craignant que, comme l’oye, elle se meit entre deux eaux.

Balde s’estoit prins au fort Lyron, lequel il trouva rusé à combattre, et rude guerrier. Il tourne tout autour comme fait le Lion, et, encor’ qu’il fust nud, si feit suer la chemise à l’autre, et bien que son corps ne fust aucunement vestu, si ne perdoit-il courage : sa dextre n’estoit nuë, mais estoit garnie de sa bonne espée, n’estimant rien le monde soubs le garentage d’un tel baston. Cingar craint que quelque mal’heur n’arrive par ce combat ; il maudit la meschante fortune ; mais Falcquet le reprend, et luy remonstre que c’est un grand honneur de mourir en bataille : et tout soudain s’estant bien armé, va vers ces voleurs, ne les estimant pas mille oisillons, et se poussant ainsi de furie, crie : « Tue, assomme ! Retirez-vous maudits, qui n’estes que la merde du Diable : moy seul, je ne vous prise pas un poil. » Et, lançant son dard, en outreperce trois, puis il en jette un autre, et de ce coup en tue deux autres, qui avec le sang vomissent leur ame. En après, prenant la massue, avec laquelle il avoit accoustumé de combattre, il commença à rompre les os, mettre la cervelle au vent, briser les heaumes, enfoncer les cuirasses. Il se fourre où il voit ses ennemis en plus grand nombre luy tendre leurs picques, lesquelles il met soudain en pieces. Personne n’ose attendre la cheute de sa massue. Aucun ne veut recevoir ny se baigner en telle rosée ; personne n’a envie de telles nefles. Cingar se joint avec luy, et font couler le sang sur la terre comme ruisseaux. Moscquin n’est pas loing, et donne de terribles revers, ensanglantant son espée jusques à la poignée.

Le Centaure, d’autre part, precipitoit en la mer ces miserables pirates, et avoit vuidé trente vaisseaux de tels voleurs ; non pas que luy seul eust pu fournir à tel eschec ; mais Philoforne, qui avoit esté prisonnier, considerant la fortune pouvoir succéder bien pour soy et pour les siens s’il donnoit aide à Balde et à ses compagnons, met l’espée au poing, et donne courageusement sur ces voleurs, se declarant, et de bouche et par effect, vray et fidelle compagnon du Centaure, etripant et crevant ces meschans. Puis destache les Genevois et leur oste les fers des pieds. Iceux, se voyant en liberté, crient : « Arme, arme ! » et se saisissans des bastons des morts ou noyez, assomment ces larrons comme pourceaux. Car, se resouvenans des coups de latte et de nerfs de beuf qu’ils avoient reçeu d’eux, ils leur rendoient bien la pareille. Car Philoforne les avoit amenez en terre, et combattoient mille Genevois contre mille autres.

Cingar avoit en main le fer de sa pertuisanne, lequel n’estoit garni de sa hampe. Voyant ce secours venu à son party, s’encourage plus fort, et avec son fer ouvroit le ventre à tous ceux qu’il rencontroit, et le sang, rejalissant contre luy, l’avoit rendu tout rouge, et remet en memoire les beaux faits et vaillantises par luy commises en sa Cipade. Mais Boccal s’estoit caché en un creux, et, comme le lievre, s’estoit couché contre terre, ayant ceste opinion que cestuy-là estoit un pauvre malotru qui s’eschappoit de la mort, par quelque maniere que ce fut.

Hippolite avoit longuement consideré telle meslée, et s’esmerveilloit de veoir des guerriers si braves et n’avoit voulu ce Capitaine desgainer son espée, ny mettre sa rondache au bras. Car, en son cœur, il prenoit grand plaisir, voyant Balde et ses compagnons combattre contre les siens de si grand courage, et avec telle adresse, qu’ils sembloyent tous estre des Rolands, ou des Renauds, tant ils avalloyent de testes, de bras, de mains, faisans de terribles monceaux de corps morts, et sembloit toute la campagne couverte d’iceux. Chascun fait preuve merveilleuse de sa vaillantise, purgeant le monde miserable de telle ordure de larrons. Si aucun eust veu tant de cuirasses, tant de heaulmes, morions, et telles armeures esparses çà et là, en pieces, certainement il eut dit qu’il n’y avoit rien au monde de plus horrible, non pas mesme les tremblemens de terre, ny les foudres, ny les tonnerres. Hippolite cependant voyoit qu’il tardoit trop : il pousse promptement son cheval Rochefort, et tenant en main son espée, et son escu au bras, il sembloit un torrent descendant de la montagne. Cingar le voyant venir : « Garde, Falcquet, s’escria-il ; voicy un lourd jouëur ! Tien ferme, je ne te faudray point. »

Notes in this chapter

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