HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 6)
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Ha ! par combien de monstres effroyables En ce gouffre mondain Sommes poussez çà et là miserables Sans un secours humain ! Ceste mer nostre Est par un autre Mal’heur suivie : La langue hardie L’esmeut par vents à tous impitoïables. D’autre costé les vagues vagabondes Des cynicques propos S’enflans sur elle, ainsi que rudes ondes, Ne luy donnent repos. Raconteray-je, Ou bien tairay-je Les mers jazeuses Les mers causeuses, A mal parler du nom d’autruy fecondes ? Diray-je aussi les escueils de l’envie Dessoubs la mer mussez ? Les chiens de Scylle, et Charybde alouvie De cent vaisseaux froissez ? Qui a puissance Et la science De bien conduire Le sien navire Entre tels bancz, meine une heureuse vie. Le long travail et la vertu maistresse, La patience aussi, Qui est tousjours des monstres dompteresse, Vous a rendu ainsi Aptes à fendre, Sans perte prendre, Les rudes ondes Tant soyent profondes, Hausser, baisser la voile chasseresse.
A grand’peine avoit-il achevé ceste chanson, que Boccal avoit dressé la table, et chascun, après avoir lavé les mains, commençoit à disner. Quatre s’assient à table, qui estoit quarrée, Balde, Leonard, Cingar, et Boccal le maistre d’hostel : Gilbert, pour lors, n’avoit point encor appetit. Balde, avec un semblant courtois, comme est la coustume gentille, prie tous ceux qui estoient là de vouloir venir manger avec eux. Chascun le remercie, fut par faute de civilité, ou fut à cause que le vomissement les avoit desgoutez. On met au milieu de la table, en un plat, un grand turbot, et eux quatre estoient autour d’iceluy. Cingar, ayant un cousteau propre à bien trencher, divise ce poisson en trois parts seulement à la guelfe, ne faisant que trois portions de tout : la première vers la teste, la seconde estoit du corps, et la troisiesme estoit de la queuë, quatre estoient assis où il n’en falloit que trois. Cingar, donnant un clin de l’œil, fait signe à ses compagnons, qu’ils le secondent au gentil traict qu’il vouloit faire. Iceux, bien advisez, connoissent soudain l’intention de Cingar, qui estoit de tromper Boccal, afin que le pauvre miserable ne mangeast point du tout de ce poisson, combien qu’il eust servi de cuisinier, combien qu’il en eust fait la sausse avec succre, orange et espice. Cingar commence le premier, et tire sur son trenchoir la teste de ce turbot, disant à ses compagnons : « L’Escriture dit : En la teste du livre, les prophetes ont escrit de moy ; ainsi ceste teste sera l’accomplissement de la saincte Loy. » Balde, voyant cela, tourne son esprit vers les livres, et ne fut long temps à prendre advis ; il prend habillement, comme le chat, la seconde portion, qui estoit le ventre du poisson, allegant le vers de Lucain : « Les bienheureux ont choisi le milieu. » La queuë demeure seule en tout le plat ; le jeune Leonard ne perd temps, et la tire hors de la sausse, et la met sur son assiette, y ayant desjà Boccal donné une œillade, allegant Leonard Ovide : « La fin confirme l’action. Boccal pourra nager, si bon luy semble, dedans les eaux, puis qu’il ne luy reste plus qu’une mer de sausse et brouët. » Boccal, estonné, regarde çà et là. Que fait-il, voyant qu’il n’y avoit rien pour luy, s’il ne vouloit, comme un pourceau, se veautrer en telles sausses ? Incontinent il prend le plat, et, regardant au ciel, dit ces mots : « Asperges me, Domine, et mundabor hyssopo ; » et, en ce disant, il tourne, et en asperge le pain, et tous les plus proches, souillant Balde et ses compagnons, de ceste eau grasse, et leur en barboüille leur barbe. Qui n’eust ri ? et qui n’eust crevé de rire ? Balde voit couler sa barbe, comme si elle eust esté moüillée d’eau de pluye. Cingar essuye sa face avec sa serviette ; Gilbert en eust sa part, et aussi Leonard ; chascun torche son visage, son estomach et son sein. Ils se levent tous de table : le ris leur empesche le manger. Balde, en riant, ne laisse d’approuver ce faict ; car il dit : « La sausse a eu raison de suivre le poisson : sans eau n’est jamais le poisson, n’y l’eau sans poisson. — Nous mangerons donc, dit Cingar, le poisson, puisque iceluy doit estre où l’eau abonde. Boccal n’aura point du turbot ; qu’il s’aille gratter le cul ! » En ce disant, il retourne à table, et fait moudre son moulin : autant en font les autres : chacun mange son avoine.
Balde, toutesfois, en mangeant, disoit à Boccal : « Je m’esmerveille que, pendant que nous nous esclattions de rire, ayant laissé là nostre poisson, tu ne t’en saisissois, afin qu’au lieu de pain, il ne nous fust resté que de la foüace. » Boccal luy respond : « Entre ses gentils compagnons, il ne faut point faire une gaillardise et plaisanterie sans grace : vous avez bien mocqué Boccal en partageant le poisson, passe ; et ceste mocquerie ne doit estre rompuë par aucune rumeur : aussi, moy je vous ay bien baillé de l’aspergez, passe aussi cela, et qu’on le mette aux chroniques. Toutes choses ont passé fort doucement, et celuy qui est le moins saoul, fera l’oreille sourde. » Cingar luy dit : « Tu pourras t’opposer à un tel danger ; il est permis aux affamez de manger leur cousteau avec leur pain. — J’en feray ainsi, respondit-il, pourveu que je puisse attraper de bon pain, comme la mule de frere Stopin[85] fait envers des chardons, quand elle en trouve. » Un certain pauvre homme, qui estoit en ce Navire, esmeu de pitié, apporta je ne sçay quels petits poissons enveloppez en du papier, et les donna à Boccal, lequel ne refusa aucunement ce present, mais dit :
Un pauvre amy, quand un peu te presente, Damet’ commente, Que lentement Ulysse ores t’envoye.
En ce disant, il les desveloppe, et les regarde de travers, comme fait le chat le rosti : puis, il prend un de ces petits poissons par la queuë, lequel il ne met en sa bouche, mais le fourre en son oreille : il en met un autre de mesme en l’autre oreille ; enfin, les prenant tous par la queuë, il les attache à ses oreilles. Balde, voyant cela, dit à Cingar : « A ce que je voy, un grand poisson se mange par la bouche, et le petit par l’oreille, si je puis comprendre les enseignemens de Boccal. — Et que sert cela ? respond Cingar : qu’y a-il de commun entre les oreilles et les poissons ? Ce pauvre affamé se bouche les oreilles, et, estant d’esprit subtil, il s’est fait des pendans d’oreilles avec des poissons, pour les guarir de quelque surdité. Je n’y entends point autre raison ; toutesfois, s’il a quelque autre occasion de ce faire, en la forge de la boutique de son entendement, qu’il la die, et qu’il mette ses amis hors de doute ? » Boccal leur dit : « Je vous osteray de ce doute. Il y a aujourd’huy quatre sepmaines que j’envoyay en la mer ma femme, pour apprendre à nager ; maintenant j’ay une grande envie de sçavoir nouvelles de son estat : et, pour ceste cause, j’esleve mes petits poissons à mes oreilles, pour sçavoir d’eux si elle est du tout morte, ou si elle s’esbat là bas avec ceux qui y sont ; mais ils me respondent qu’ils sont nais n’agueres, tellement qu’ils n’ont point de cognoissance dans ce faict : mais ce turbot plus vieil, avec lequel ces trois compagnons discourent avec la dent secretement, m’en pourroit mieux parler : et partant je voudrois bien qu’il me fust permis d’en deviser un peu avec luy. »
Chascun commença lors soudain à rire, et dire qu’il avoit raison, et que sa demande n’estoit point inciville. Il faut à bon droit luy donner ceste permission. La teste du poisson est celle qui seule peut parler, le ventre ne peut dire mot, la queuë est muette ; mais la teste en pourroit discourir, la langue luy formant les parolles. Ainsi chascun disoit, et tel estoit l’advis de Balde : et aussi-tost dit, aussi-tost fait. On met la teste de ce turbot devant Boccal, laquelle Cingar avoit prinse pour soy, et en estoit marri, et en rioit du bout des dents, et disoit ces mots, en murmurant : « Et bien, on m’a osté la bouche de ce turbot, la langue duquel peut accomplir le desir de Boccal ? Soit, que la bouche face l’office de parler. Mais pourquoy a-t-il des yeux, pourquoy un front ? pourquoy un derriere en la teste ? On me fait un grand tort : j’en appelle à Gilbert. — J’en suis content, dit Boccal. O mon cher Gilbert ! je prie, par ceste teste, que tu vueilles mettre fin à ce différend. » Gilbert, avec une face joyeuse, entreprend cet affaire, et s’assied ; et, tous les autres escoutans, dit ainsi : « Du temps que la grenoüille et la souris plaidoyent ensemble, le Milan appaisa ce procez, comme j’appaiseray cestuy-cy. » Et, en disant ces mots, soudain gruppe sur la table, et enleve ceste teste : toute la compagnie loüe ce faict, en disant que c’estoit bien jugé selon les loix civiles.
Ils avoient mis fin à leur propos, et diferends joyeux, quand, après que les tables et treteaux furent levez, Cingar, par le commandement, retourna à ses discours d’Astrologues, auxquels Leonard prestoit l’oreille attentivement. « Mars, dit Cingar, le tout puissant en armes, demeure au cinquiesme ciel. Iceluy monstre tousjours un visage courroucé et plein de menaces. Il regarde avec des yeux enflambez, de ses levres tombe une bave sanglante. Il porte en teste un heaume accresté, et la visiere fermée : il paroist tout couvert d’armes d’acier, ayant à droicte une grande targe, et à gauche une espée, et a une masse penduë à l’arçon, laquelle pese cent livres, et rien moins. Ce fort et vaillant soustien des galans et vertueux jeunes hommes, Loüis de Gonzague[86] en portoit une pareille, lequel aucuns maladvisez ont nommé Rodomont, et l’eust-on mieux à propos surnommé Rogier, ou plustost Roland, s’il faut accomparer la gaillardise du corps avec la vertu de l’esprit, et du courage. Mars se fourre au milieu d’une presse, avec son gros cheval gallopant, et apprend aux siens à dresser un camp, bastir des tours, des casemates et eslever des remparts. Autour de luy, on ne sçauroit desirer aucune sorte d’armes : là sont rondaches, halebardes, pertuisanes, boucliers, morions, lances, picques, espées, dagues, corselets, heaumes, chemises de maille, cuisseaux, gantelets, estendards, enseignes, guidons, tabourins sonnans tousjours pon, pon, et les trompettes avec leur tara-tantare. Là aussi ne manquent cornets à bouquin, fitres, et haut-bois, et, en somme, tout ce qu’on a besoing en temps de guerre. En telles choses Mars employe ordinairement tous ses pensemens : il ne se delecte qu’à veoir des lambeaux de chair. Sa sœur est l’Homicide, sa femme est la Contention, l’Ire est sa mere, l’Envie est son pere, la Rage et la Cholere sont ses filles. Icy on n’oyt que cris et clameurs d’hommes, et hannissemens de chevaux. On y voit toutes sortes de canons, bombardes, passe-volans, sacres, basilics, coulevrines. Vous y voyez des pavillons, des tentes, et cabannes. Les chevaux, avec leurs pieds, eslevent en l’air de grosses nues de poudre. Les tronçons des lances rompuës troublent le ciel : non pas qu’ils le troublent, mais semblent le troubler. Vous voyez de gros esquadrons armez se choquer les uns les autres sans aucun ordre, et, se poussans rudement, se donnent de grands coups, brisans leurs jacques de maille avec masses, estocs, piques et pertuisannes. Mars se resjouist de voir plusieurs morts renversez et foulez soubs les pieds des chevaux.
« Le Roy de toutes les estoilles, Jupiter, fait sa résidence plus haut, et a choisi le sixiesme ciel. Là, au milieu d’une campagne est une grande et spatieuse ville, laquelle est environnée de murailles, dont les pierres ont esté forgées et taillées sur l’enclume par les marteaux de Sterops et Brontus avec un merveilleux artifice tiré de pyrotechnie. Elle n’est point bastie de chaux et de pierre, comme Gennes, Naples, Florence, Rome, et Milan : mais est faite de plusieurs et fins métaux, ainsi qu’en Bresse on voit fondre des cloches. Les creneaux des murailles sont de jaspe dur : et en chascun d’iceux s’y voit un beau rubi. Il y a cent tours fort hautes, toutes de porphyres. Les fondemens sont de bronze. Les frises et cordons sont tout autour de cristal ; et tout le haut qui est en accouldoir, de pur or, au-dessus duquel on voit continuellement voleter des enseignes, esquelles sont brodées des Aigles grifonnes. Là, vous verrez des colomnes d’argent soustenir des arceaux elevez bien haut en l’air. Là se voient de beaux baings, et de grands Palais, et de grandes et merveilleuses cuves. On y void des places à courir et manier chevaux, plusieurs marchez, de grands Théâtres, lieux propres à representer batailles navales, des conduits d’eau, des colosses, des arcs, des pyramides, mille temples encrustez de marbre ; là, sont les maisons des Dieux, au dessus desquelles ont voit trois cents mille cheminées tousjours fumantes à force de myrrhe et d’encens, ayant leurs cuisines nettes, et parfumées de souëfves odeurs. Tous les Dieux ont basti en ceste ville leur Palais, et au milieu d’iceux est celuy de Jupiter. Icy Dedale, le premier Maçon, le premier Charpentier, et le premier Architecte, a monstré parfaitement sa maistrise. Vous y verrez cent fenestres çà et là tousjours ouvertes, par lesquelles ils voyent tout ce qui vient de loing. Il y a une galerie qui tourne tout autour du Palais, soutenuë de six cents piliers de bronze. En icelle on void tousjours mille Dieux, autant de Deesses, et de braves Nymphes se promenant en rond. La porte est superbe, laquelle ne se void jamais fermée : et au devant d’elle est un large et spatieux porche, lequel est fait et quarré sur huit pilastres. A l’entrée d’iceluy l’arceau est de porphyre, et au milieu se voyent les trois foudres, qui sont fort à craindre, lesquels servent d’armes propres seulement au grand Jupiter. Le seüil et l’entrée sont jà cavez, et mangez pour les allées et venuës des Dieux, combien qu’elles soit d’albastre fort dur. Les cadenats des portes, les serrures, les cloux, les verroux sont d’argent doré.
Après avoir passé le porche, vous entrez dedans cent cloistres, lesquels sont, de chasque costé, embellis de piliers faicts de diamants : et chacun d’iceux est composé d’un arc très-excellent, lesquels Vulcan a endurcis de son propre sang, les ayant premierement amollis avec sang de bouc. La Sale du consistoire est très-ample, toute environnée de sieges d’or, en laquelle les Dieux traictent de toutes affaires, des fatalitez des hommes, des destinées, du brief temps, et de mille autres negoces. Au haut bout de la sale est la chaire de Jupiter, plus eslevée que les autres : laquelle le Dieu de l’argent, le Dieu de l’or, et l’inventeur et rechercheur de toutes richesses, a fabriqué et y a employé tout ce qu’on peut estimer riche et précieux abondamment, autant et plus qu’on ne jette tous les ans d’ordures et immondices au canal de Venise. Pensez donc combien telle chaire doit estre belle. Tous les Dieux et Deesses viennent là recevoir les ordonnances de Jupiter, lequel leur pese le destin et leur mesure la fatalité, et fait chevaucher la Fortune sur un cheval tout folastre et fougueux. Les autres ne reçoivent aucune deité, ny aucune puissance, si les briefs et les bulles (desquelles despend la vraye et certaine raison pour disposer des affaires) ne sont signées du consentement de Jupiter. Car iceluy est le supérieur de tous les Dieux, auquel les Empereurs s’enclinent pour luy baiser les pieds, estant autour de luy un troupeau de cent testes rouges. Il est courtisé tous les jours par les Dieux, et les reçoit tous joyeusement, et ne sort de luy jamais qu’une bonne chere, tant envers les pauvres, qu’envers les riches. Quelquefois (et pourquoy non ?) un Dieu est offensé par un autre. Vulcan se plaint de Mars, et dit que Venus est une Ribaude. Juno regarde de travers Ganimede. Cerès pleure sa fille ravie par Pluton, et chaque Deesse accuse Priape de ce qu’il s’esbat avec les Nymphes tout nud. Jupiter les escoute tous de l’une et l’autre oreille, et comme juge oit l’une et l’autre cloche sonnant, entre lesquelles il prononce enfin un jugement equitable. Si toutesfois il se trouve importuné de ces Dieux, il commande d’apporter son foudre, et commande aux tonnerres de bombarder, estonnant par ce moyen grandement les hommes, lesquels estiment lors le ciel tomber. Mais, quand Ganimede se presente, et luy baise le visage et le regarde d’yeux mignards, et qu’il luy presente sa coupe d’or pleine de doux Nectar, incontinent sa cholere se passe, le desdain s’enfuit de son cœur, il descharge le ciel de nues, le Soleil paroist tout nouveau, et la fleur penchée par la pluye se redresse à la clarté du Soleil. Ainsi quelquefois les grands personnages, les grands maistres et Roys sont quelquefois plus esmeuz par la beauté d’une jeunesse, que par le docte avis d’un sçavant Caton.
Il y a des degrez grands et magnifiques, montans jusques au haut, faits de coral, et de marbre, et de jaspe. Chascun d’iceux a nonante marches, par lesquelles montent et descendent, vont et reviennent les Dieux et Déesses, passant par des chambres d’or et sales d’or : le plancher desquelles n’est point fait de bois ; mais les soliveaux et carreaux sont d’or et d’argent, et y void-on reluire plusieurs Saphyrs. Çà et là les serviteurs des Dieux et servantes des Deesses sement et couvrent de diverses fleurs les licts bien accomodez, les garnissans de beaux linceux blancs, et de riches couvertures tissuës, bordées et enrichies par les Nymphes avec un merveilleux artifice. Car Minerve, née du cerveau de Jupiter, tient là des escholieres pour apprendre le mestier de l’aiguille et de la quenouille.
Il reste maintenant à parler de Saturne, qui est situé en la plus loingtaine region. Iceluy a une femme, laquelle a eu trois enfans ensemble, et tels, qu’il se plaignoit de les avoir engendrez. Car ils coupperent à leur propre pere ses parties genitales, et luy enleverent par force le sceptre de son Royaume. Iceluy est de corpulence fort maigre, vieil, et bave tousjours, et a la roupie penduë au nez. O ! qui est plus maladif que luy ? Qui est plus pourry que luy ? Ses machoires n’ont pas une seule dent, et avec sa mauvaise et puante haleine il infecte un chascun. Sa barbe grise mal peignée est vilaine et pleine de poux. Sa teste, avec le poil hérissé, est chargée de lendes. Il marche tout vouté, s’appuyant sur un baston, comptant ses pas, et de pas en pas ne fait que toussir et cracher de gros flegmes. Il a les yeux tous chassieux, et l’ordure n’en bouge. Il se couvre le corps jusques aux talons d’une grande robbe fourrée, et en tout temps est tousjours tremblant. Sa maison basse pleure sans cesse d’une humidité facheuse : les murailles y pleurent, les planchers y pleurent, tout ce qui est de luy pleure, et n’y a rien plus Saturnien que luy. Toutes ses viandes sont moisies ; car en icelle Apollo n’envoye jamais ses beaux rayons. La nuict y apporte tousjours ses noires tenebres. En icelle resident les choüettes, les chat-huans, les chauves-souris, qui n’aiment que la nuict, durant laquelle on y oit aussi les matoux chanter gnao, gnao. La tristesse demeure avec luy, la maigreur, toute espece de maladie, le mal de costé, la squinancie, la fiebvre quarte, l’epidemie, l’apostume, le charbon, la male-peste, le flegme, l’apoplexie, l’hydropisie, les vers, la colique, la pierre, le chancre, les glandes, les pustules, la grosse verole, la cague-sangue, la petite verole, la foiblesse de cerveau, la rage frenetique, la rage de chien, les cloux, la douleur des dents, les escroüelles, les fistules, l’hernie enflée du coüillon pendant, la teigne, la ladrerie, l’asthme, la goutte, les fiebvres phthisiques. Je ne sçaurois nommer toutes les maladies, lesquelles sont ordinairement avec Saturne, et lesquelles l’accompagnent et luy font service, mais avec peu de fidélité, car elles vuident tous les jours sa bourse, et c’est ce que les medecins aiment. Saturne donc commande au plus haut ciel, duquel tombant il se puisse rompre le col. Nous avons descrit les sept cieux, lesquels ont esté mal déchifrez par les anciens, et plus mal par les modernes, soit Aristote, soit Higine, soit Macrobe. Il reste que nous venions au huictiesme Cercle.
« Mais qu’est-ce que je voy ? Vous ne voyez pas ? Voyez là ! » Comme Cingar disoit ce mot, on crie du haut de la gabie : « Fustes ! » Ce sont fustes. Aussi-tost on court aux armes : l’Astrologue Cingar dit : « Il faut autrement astrologuer à present, et ne s’amuser à contempler de nuict le Chariot. » Et toy, Mafeline, tu as assez chanté, avec ton aloüette aux Astrologues, les estoilles à eux longtemps cachées. Icelles maintenant pourront mieux tromper la compagnie.
LIVRE XVI.
Pendant que Togne, chef du monde, et la lumiere de Cipade, veut chanter combien maintenant elle est grande, et quelle elle a esté, et quelle elle sera à l’advenir, comme on peut voir par la perte et ruine qu’elle a fait de ses crespes et beignets, et pendant qu’elle se prepare à sonner les horribles batailles, la voicy venir en furie, la voicy venir, et boira tout à l’Allemande. Gardez-vous, bouteilles ? Escampez, barils, flascons ? Estans en cholere, elle vous brisera, et mettra en piëces. Or oyez donc, Messieurs, laissant là le discours que je pourrois faire des premieres et secondes causes.
Voicy Cingar, qui void de loing trois fustes voguer bien roides, et les monstroit du doigt à ses compagnons. Quand un chien a fait partir une oye sauvage, le Faucon ne se jette point dessus si roide (tombant à plomb) sur sa proie, que ces fustes sembloient voler contre le vaisseau de Balde, n’ayans leurs petits vaisseaux que des rameurs volontaires. En iceux estoient des pirates corsaires et voleurs, lesquels, ne croyans en Jesus-Christ, ou l’ayant renié, crioient de loing : « Ho, ho ! tost baissez les voiles ! Vous estes nos prisonniers, descendez du navire : il est nostre. » A grand’ peine avoient-ils achevé ces mots, que l’une de ces fustes, qui estoit une galere bastarde, et une autre, viennent après le navire pour l’affronter. En icelles y commandoit un grand Capitaine, et sollicitoit fort les rameurs autant que faisoit la presence de Turne. Il n’y avoit point au monde chose plus cruelle que ce Capitaine. Ce voleur-cy entre les voleurs estoit nommé Lyron. Son regard estoit de fer, sa barbe estoit tousjours soüillée de quelque nouveau massacre, et se repaissoit de chair humaine comme d’autre beste.
Ces trois fustes viennent donc avec une grande hardiesse pour mettre à fond le navire, et, à force de ramer, laissoient après eux de grosses vagues. Balde prend promptement les armes, degaine son espée, et met au bras son rondache, baisse la visiere de son heaume. Leonard se serre auprès de Balde avec son bouclier et son estoc. Le patron s’asseure, voyant ces seigneurs bien deliberez, et, ne craignant rien, tourne son timon contre ces fustes, et se prepare à un combat plus dangereux que pas un autre. Les Chiozois et Sclavons, qui sont gens duits à la marine, prennent les armes et encouragent tous les autres : ils chargent leurs harquebuses, et bandent leurs arbalestes. Aucuns montent en la gabie, autres demeurent à bas. La force à tous redouble par la presence de Balde, sur lequel les marchands mettent toute leur esperance.
Desjà l’une de ces fustes commençoit à tourner autour du navire, quand le patron, bien expérimenté, tourne son timon et le manie comme une bride. J’ay veu François Marie de Feltre souvent (au corps duquel, encore qu’il fut bien petit, on voyoit de grands dons du ciel) manier légèrement un jeune cheval d’Espagne, tirant tantost avec une grande adresse la bride, tantost la laschant, et peu à peu le rendant obeissant à son vouloir, tellement qu’il le faisoit manier en rond, et tourner si court et si habilement, qu’à grand’peine pouvoit-on discerner la teste de la crouppe. Ce patron manioit de mesme ce grand navire, opposant tousjours la proüe au-devant de l’ennemy : et aussi-tost on destacha d’une part et d’autre plus de trois cens volées d’harquebuses, et lascherent plus de mille garrots et ciseaux, personne n’en eut sçeu compter le nombre : et les voix d’une part et d’autre estoient si grandes du premier assaut, qu’elles retentissoient jusques au ciel. On jette pierres, traveteaux et grosses perches enflambées avec un feu artificiel, qui brusle hommes et armes. Alors le courageux Balde, ressemblant un sanglier, saute du haut de la proüe dedans la fuste au milieu des ennemis, ensanglantant du premier coup son espée. Cingar le suit, estant couvert d’une grande targe, et avec son cimeterre abbat de toutes parts. Leonard se jette aussi comme eux, tombant droit sur un de ces corsaires, lequel il fait tomber en l’eau, et en blesse un autre de son estoc. Balde, comme un hardi Capitaine, s’adresse du premier au patron de la fuste, et, luy fourrant son espée comme une tariere, luy tire les trippes hors du ventre. Ces corsaires, avec grands cris et hurlements, environnent Balde tout autour, et ce Baron, entrant en sa furie accoustumée, tant plus que la presse estoit grande, plus ne laissoit à frapper sur eux courageusement, et mettoit en pieces les plastrons et armes des ennemis, lesquels, voyans un tel eschec, estonnez, luy feirent belle place. A l’un il arrache le morion, à l’autre le bouclier, à l’autre le heaume, à un autre la maille ; à l’un il rompt les espaules, et le jette par bas ; aux autres il découppe la chair bien menu, et n’y a cuirasse, ny habillement de teste, qui puissent demeurer entiers aux coups qu’il donnoit aussi rudement qu’eut sceu faire Roland. Il donne aux poissons belle pasture de testes et de corps ; et comme la flambe court à travers les roseaux, quand la tramontane souffle : Balde faisoit pareille ruine sur l’ennemy avec son espée. Aucun ne se pouvoit eschapper de luy ; car, ou il mouroit de coup d’espée, ou estoit contrainct se précipiter et noyer en la mer. La furie poussoit si violemment l’enflambé Balde, qu’il n’eut eu aucun respect à sainct François. Cingar le suit de mesme courage, comme aussi fait Leonard, et eux deux donnent de merveilleux coups. Ces trois compagnons monstrent qu’ils sçavoient bien que c’estoit de frapper, et comme il falloit donner à droit, de revers, d’estoc et de taille ; ils ensanglantent tout le tillac, et font peur aux diables.
Lyron, d’autre costé, estant sur la galere bastarde avec une halebarde en la main, estoit plus grand que tous les autres ; il ne representoit pas seulement un homme, mais sembloit un gros pilastre. Iceluy commande de tourner sa galere vers la pouppe du navire, pendant qu’icelle se defendoit contre les deux autres. Assaillant ainsi par derriere ce navire avec sa halebarde, donne un si grand coup de toute sa force, qu’il trencha en deux le timon et gouvernail, dont le patron se pensa estre depesché, n’ayant plus son cheval aucune bride, ny aucun mords. Lyron, avec main, se prend au navire, pour monter en iceluy, et n’est point trompé en son courage ; car combien que les Chiozois luy jettent pierres, traveteaux, torches sulphurées, et perches de pin allumées, il ne laisse pour cela, estant suivi de ses compagnons, de monter en la pouppe, et se jetter parmy ses ennemis, ausquels avec son cimeterre il abbat bras et jambes, ne se souciant d’harquebuses, arbalestes et dards ; d’un coup il met bas la teste au patron. Imaginez-vous, lecteur, un qui entreroit en une boutique, pleine de pots, bouteilles, et escuelles de terre, et avec un gros baston frapperoit dessus tout autour : ô ! combien cestui-cy feroit de pieces et de morceaux ! Ainsi faisoit Lyron, taillant, tuant, étrippant, escartellant, et assommant tout ce qui se trouvoit devant luy.
Boccal, qui d’adventure estoit caché en un coing, et lequel, ayant grand peur, tenoit son derriere bien bouché, ne sçavoit, et n’avoit pas grand envie de sçavoir quel estoit ce combat : il estoit-là quoy, attendant ce que la Fortune envoyerait, ou si le navire seroit victorieux, ou la fuste. Et qu’esperoit-il de là ? Il esperoit gaigner la grace du victorieux, par son art de bouffonnerie ; mais quand il veit ce grand géant dedans le navire, et faire un tel abbatis de testes, incontinent il devint à demy mort, et, tout estourdi, fantasioit en son cerveau ce qu’il devoit faire. Il advise d’adventure l’esquif près de luy, avec lequel les mariniers vont et viennent ordinairement pour chercher vivres : il le jette dedans la mer, avec l’ayde que luy feit Gilbert, et eux deux se separerent de la flotte.
Balde n’avoit pas prins effect au malheur qui estoit arrivé pour la perte du navire, lequel estoit en la possession de Lyron ; mais, continuant ses coups, estoit aussi enragé à frapper, comme seroit un Lyon, qui se seroit deschainé ; et fait tant, qu’il les laisse tous morts ou blessez : et ceux qui craignoient son furieux regard, se jettoient en l’eau, comme font les poissons qui sautent hors la poisle : il taille, il couppe, il pousse deçà delà, estant tout soüillé de sang. Je ne sçaurois raconter d’autre part la force et le pouvoir de Lyron, lequel ne frappoit en lieu que les marques n’y demeurassent, déchiquetant ses ennemis avec son hallebarde sanglante, et tous s’enfuyent de devant luy, tombans de leurs corps leurs poulmons, leur ratte, leurs boyaux, leur foye, et leurs trippes. On n’oit que des cris, et plaintes des mourans ; les uns appelloient Jesus-Christ ; les autres, sainct Nicolas[87] ; autres, le cornu Mahomet ; et autres, le diable. Depuis que les oreilles furent faites, on n’ouit jamais un tel cry, un tel grincement, un tel chamaillis. D’autre costé, Balde, comme un torrent enragé, qui descend des hautes montaignes se précipitant en la mer, fend l’eau marine, luy entr’ouvrant l’eschine ; ainsi Balde se fourre parmi les ennemis de l’Evangile, jusques à ce qu’avec Cingar et Leonard, il eut tué tous ceux, qui estoient en la fuste, la rendant plus nette d’eux, que n’est le bassin d’un barbier. Desjà aussi Lyron s’estoit fait maistre de tout le navire. O ! combien il estoit aise d’avoir fait un tel gain, et, s’eslevant soudain un vent de midy, il commande à tous ces pirates de monter dedans le navire ; et y accommodant un autre timon, commence à singler, ayant le vent favorable, et les deux autres fustes en chantant le suivent, pensant que toutes les trois deussent tenir le mesme chemin : car la jouye souventefois aveugle nostre entendement.
Ils volent donc de plein vent, et chacun hennist après le butin ; mais Balde n’a aucun suject de penser à aucun gain qu’il peut avoir fait. « Ha ! dit Cingar, comment nous laissons-nous mocquer ainsi sans y penser ? L’envie de gaigner souvent nous trompe. Tu ne vois pas, Balde ? Nostre navire s’en va, on l’emmeine ! » Balde, voyant cela, fait le signe de la croix sur son visage renfrongné, et s’arreste sans parler, ne pouvant dire un seul mot. Leonard se donnoit des coups de poings : « Ha ! disoit-il, meschante Fortune, tu nous es trop contraire : on emmeine mes chevaux si beaux et si bons, que jamais ne s’en est veu de pareils, lesquels si je ne trouve par eau, ou mesme aux abîmes, je jure tous les Dieux, que je me feray mourir moy-mesme, et ne porteray jamais ceste cuirasse sur le dos, jusques à ce que j’aye trouvé ces larrons, et ce chef des voleurs, lequel je tueray, ou il me tuera. » Balde estoit enragé, et brusloit de cholere ; car il voyoit qu’il ne pouvoit suivre ces corsaires. Il n’y avoit en ce vaisseau, où il estoit, aucuns qui pussent manier la rame. Cingar luy dit : « Resjoüis-toy ; j’espere recouvrer les chevaux ! » mais Cingar disoit cela pour reconforter Leonard. Cependant il songeoit à autre chose, comment, et par quel moyen ils pourroient sortir de ceste fuste, ou s’en aider, ne trouvans que manger, ni que boire. Ils ne voyent aucuns rivages, ni aucune terre ; leurs yeux n’avoient aucun object que de la mer, et du ciel : et est miserable qui n’a de quoy donner à digerer à ses boyaux. La faim les prend, et la voudroient bien chasser ; mais le soing de Cingar n’y peut donner ordre.
Balde et Leonard ont un grand creve-cœur : toutesfois ils mettent à part toute crainte, et esperent de regaigner autres chevaux, et qu’il se pourroit trouver en ceste fuste quelque chose à manger. Ils ne furent point desceuz : car Cingar, remuant partout en ceste fuste, trouve au fond d’icelle plusieurs choses, qui premierement resjouirent leur esprit, et puis consolerent leurs boyaux. Et pendant que Balde se vouloit ressouvenir de ses compagnons, lesquels il estimoit perdus, il voit venir vers eux le jeune Gilbert avec le bouffon Boccal, lesquels avec l’aviron ramoient le plus qu’ils pouvoient ; et la fuste voguant plus viste, iceux s’escrierent : « Ho, ho, attendez-nous, mes freres ! » Balde et ses compagnons les attendent de bon cœur ; car n’ayans aucuns rameurs et des rames en abondance, que pensoient-ils faire seuls ? Ayant donc attiré ces deux avec leur esquif en leur fuste, Gilbert leur conte avec quelle industrie ils sont eschappez ; et pendant qu’ils discourent des dangers passez, Cingar, furetant tousjours par tous les coings et recoings du vaisseau, trouve enfin un jeune Jouvenceau, beau en visage, qui dès le col jusques aux talons estoit lié et enchainé, et, pleurant, prioit qu’on le detachast d’une si longue prison. Cingar, l’oyant ainsi se plaindre, accourt à luy, et en pitié le regarde, et se ressouvient avoir veu autrefois cet homme. Mais en quel bois, en quelle forest, en quelle vallée, ni en quelle montaigne il ne sçait : et sur un tel doute il recherche en son esprit ce qu’il en pourroit apprendre : « Dis-moy, luy dit-il, qui tu es ? De quel pays tu es ? Et pourquoy tu es ainsi enchainé ? » Il luy respond : « Nous avons esté trois compagons, Falcquet, le grand Fracasse, et moy qu’on nomme Moscquin, qui, avec six grandes caracques chargées de Mores, venions avec bon vent en Italie ; mais la tempeste s’esleva si horriblement, que toute nostre armée en a esté dissipée et fracassée, et une partie jettée à travers par tel malheur, trois bons amis ont esté divisez ; et après que le soleil nous eut rendu la mer bonasse, ces vaisseaux de voleurs se sont presentez devant nous et, en combattant, non sans leur perte, se sont faict maistres de mon vaisseau, et moy qui en estois capitaine, m’ont ainsi lié, esperant avoir une grande rançon de moy ; les autres ont esté noyez, et mis à fonds avec le navire. Je ne sçay où sont allez les autres Capitaines, ny quelle route ils ont prins ; mais je suis extremement marry de ce que nous n’avons peu avoir la raison telle que nous l’esperions, pour venger ce brave et illustre baron qu’on nomme Balde. »
Cingar, oyant cecy, se rejoüist, et se fasche : toutesfois il le dissimule pour l’heure, et soudain tire de sa gibbetiere, laquelle luy estoit fidelle compagne, des limes et tenailles, avec lesquelles il détache incontinent ce prisonnier ; puis il appelle Balde, lequel venu avec Leonard ne sçavoient qu’on leur vouloit. Cingar leur presente Moscquin, et, eslevant ses veux vers le ciel, parle à eux ainsi : « O la louange ! ô la gloire du monde ! ô l’homme paladin, qui en ce temps resplendist par dessus tous les autres ! Ha ! Balde, combien ta noblesse t’acquiert de compagnons ? quels personnages ? quels Barons ? lesquels, par mer, par terre, çà et là te cherchent, t’estimans le miroir de courtoisie, la force d’honneur, et lesquels n’ont craint les ondes de la mer, ny Scylle, ny Charybde, ny les fustes des pirates, pour tascher à te tirer hors de prison, ou bien mourir pour toy, qui es tant magnanime et du tout Royal. Sans fraude aucune, je te dis, et te le replique, deux, trois, quatre, voire huit fois, que trois compagnons te cherchent, non point parmy les richesses de Crœsus, non parmy les délices du pourceau Sardanapale, non colloqué en un haut siege ; mais ces vrais compagnons ne prennent ceste peine, que pour te delivrer d’une prison obscure, ou de permettre au diable de leur faire perdre la vie. Ils s’employent, par monts, par vaux, par mer, par terre, de toutes parts. Penses-tu qu’ils se promeinent ainsi pour acquerir du bien, ou pour obtenir de grandes faveurs des Papes et des Roys ? Non, non ; mais c’est pour t’enlever de prison, ou emporter en l’air les seps et la tour : et les voicy, pauvres miserables, enchainez, et mourans de faim ! Qui pourroit trouver tels amis ? Si tu en trouvois de tels, tu les pourrois compter avec le nez. On cognoit les vrais amis, quand on est tombé en disgrace. Qu’y a-t-il plus heureux que l’amitié ? Qui est plus agréable au monde et au ciel, qu’elle ? J’incague toutes choses, hormis les amis, qui sont joyaux, et un thresor, qui peuvent achepter un cher compagnon, et amy secret et fidele. Celuy-là est un faitneant, et non homme, mais plustost beste, lequel a plus de soing de remplir son ventre, que de chercher un homme, auquel il puisse dire ses pensées. Voicy, ô Balde, ton Moscquin : doutez-vous à le recognoistre ? Ha, Dieu ! le temps obscurcist le temps : la distance d’iceluy fait qu’on oublie les traicts du visage. » Cingar, en disant cecy, pleuroit à bon escient, et faisoit pleurer ses compagnons, et Balde embrasse Moscquin, luy disant : « Mon Moscquin, est-ce toy ? Est-ce toy, qui estois le repos et le doux secours de tous mes ennuis ? » Et, ne pouvant parler davantage, l’embrasse estroitement, et baise ce jeune homme, auquel à grand’ peine la barbe sortoit.
Enfin, après tant de larmes, Moscquin leur fait ample recit de la perte de ses compagnons. Balde dit : « Je me delibere de retrouver mes freres ; mais qui nous ostera hors de ce vaisseau ? Il n’y a ici personne qui puisse lever les voiles. » Moscquin estoit expert en tel art, pour avoir plus de mille fois vogué sur la mer de Pietole, et avoir passé le destroit de sainct George, à Ceres[88], et leur dit : « Je fais peu de compte de ceste mer, moy qui ay navigué le grand Ocean de Bugue, et le golfe de Cipade, tant de fois : ne doutez ! Pendant que le vent d’Est-Suest nous souffle de devers l’Orient à souhait, nous irons a orce par trente heures : partant, desployons les voiles : toy, Cingar, tire ceste corde ; Leonard, aide, et toy, hola, qui es icy, ô mon bon compagnon, aides-moy à estendre ceste voile ? » Auquel Boccal respond : « Moy ? Me voilà prest, soit fait ! » Moscquin dit derechef : « Toy, Balde, demeures icy au timon ? Cingar, tire, tire, tire, Cingar, tire ainsi ? Leonard, ainsi donne secours ? Gilbert, c’est assez accourci l’orce ! Pese, Balde, sur le timon ! Ho, compagnon, assis-toy, tu es mal entendu à ce mestier. Or sus, au nom de Dieu, Cingar, lasche un peu ceste corde ? Ha ! compagnon, le vent nous dit bien. Et toy, Balde, assis-toy aussi, laisse-moy estre au timon ? J’ay les levres bien seiches ! Où est ce Boccal ? » Boccal dit : « Me demandes-tu ? » Les compagnons se prindrent fort à rire ; et par là Moscquin apprint que ce bon compagnon avoit nom Boccal. Puis, il regarde le ciel : « O ! combien, dit-il, l’Est-Suest donne gaillardement dedans nostre voile ! O sainct Nicolas, veuille nous estre favorable, qui as tousjours soing des Nautonniers : et combien que ceste fuste soit venuë des corsaires, toutesfois ne nous faillez au besoin ; mais nous delivrez de tout danger, et adressez nostre chemin ! » Cingar là-dessus luy dit : « Pourquoy appelles-tu tant sainct Nicolas ? Pour te donner bon vent ? Pries-le plustost qu’il te donne du pain : car les boyaux me crient au ventre pour la faim, et la face de Boccal semble une maigre lanterne. » Boccal luy respond soudain : « Je ne vois point que la graisse coule sur la tienne ? » Cingar, selon sa coustume, cherchant partout, trouve en un coing quelque biscuit caché, à demy moisi, et fait du temps des grands-peres, ayant grande barbe moisie, et tout mangé de teignes. Il trouve aussi un cacque d’eau douce, et un saloir plein de lard tout jaune : tout cela neantmoins luy sembloit du laict, du succre et miel, et juroient tous n’avoir jamais tasté de si bons morceaux. Ils mangent tout, et ne demeure rien. Qui a faim, et a de quoy manger, s’il parle, il perd temps.
Après avoir consommé si bonnes viandes, Cingar, advisé, monte à la gabie, rongeant un brin de fenoüil, jette sa veuë sur la mer, et l’estend le plus loing qu’il peut, en reserrant le cil de l’œil, pour mieux voir si en quelque endroit il pourroit descouvrir terre ; mais il ne void que de grandes plaines d’eau. Le vent estoit fort bon, et ceste fuste tiroit grand pays. Moscquin ne songeoit qu’à gouverner son timon, commandant souvent, tantost de roidir ceste corde, tantost de lascher l’autre, à quoy Balde et Leonard s’employent dextrement. Cingar chantoit des vilanesques, les fredonnant melodieusement de la langue, et en chantant il advise de loin je ne sçay qui, tirant droit à leur fuste, nageant par le milieu de l’eau. Au commencement, il pense que ce soit quelque bois, puis un cheval ; un autre dit que c’estoit un coffre, et non autre chose ; un autre estime que ce soit un bœuf. Enfin, voyant de plus près, ils trouvent que ce n’est ny l’un ny l’autre ; mais un homme vif, et nageant sur l’eau.
Cestuy-cy, en nageant, ne gardoit point la commune usance de nager, à sçavoir mener les jambes et les bras ; il ne s’aidoit point des bras ; il ne souffloit l’eau ; et, au contraire, tout le moule du pourpoint paroissoit au-dessus de l’eau, et les ondes ne moüilloient point sa barbe, ni ses cheveux. Il manie seulement les jambes, et des pieds seuls nage, tenant en sa droite un dard, et un bouclier en la gauche, ayant tout le reste de son corps en l’eau, laquelle il fendoit en deux, comme fait une oye traversant le Pau, ou comme un canard se jouant au marez de Conacque. Cet homme venoit contre la fuste, et, en approchant, menaçoit ; car il pensoit que ce fut un vaisseau d’aucuns pirates, qui lui avoient n’agueres enlevé un gros butin. Balde s’estonna fort de ce qu’un homme nageoit si aisément, sans s’aider aucunement des bras, estant mesme chargé d’armes. Mais, après que Moscquin l’a envisagé, il s’escrie, joyeux : « C’est Falcquet ! » et, « ô Falcquet, viens ! Balde, je dis, Balde et ton amy Cingar sont icy. Hastes-toy, chemine. » Or pensez quand il entendit ainsi nommer ses compagnons, desquels il pensoit aucuns estre morsts, et autres encore prisonniers, quelle nouvelle ce luy fut ? Il quitte incontinent son bouclier et son dard, et se met à nager de ses quatre jambes et de ses deux bras si roidement, qu’il sembloit voler, estant moitié chien, moitié homme. Quand aussi Cingar veid Falcquet en la mer, lequel pardessus tous les autres, excepté Balde, il avoit tousjours aimé, aussi-tost il met la cuirasse bas, et sa chemise ; et, se bouchant le nez avec la main, se jette en l’eau, du mast, la teste la premiere, descendant six brasses dedans l’eau, et puis soudain se represente au-dessus, secouant les oreilles pleines d’eau, et repoussant ceste eau salée en soufflant, et, battant avec la main et les pieds, il fend l’eau, se portant sur sa poitrine. Ces deux amis enfin se joignent. Cingar, le mieux qu’il peut, embrasse Falcquet, et viennent nageans et devisans ensemble, et estans contre le vaisseau, Leonard, leur baillant la main, les tire à soy. Ils se font mille caresses sans nombre. Ils recitent les uns aux autres les fortunes et les perils passez, et les miseres endurées haut et bas. Devisant ainsi, et se raillant, ils descouvrent de loing la superficie d’une terre, y remarquant des forests et hautes montaignes. Icelle estoit une Isle, laquelle verdoyoit de pins, fouteaux et ormes. L’ayant tous apperceu, Cingar s’escria le premier : « Terre, terre, ne la voyez-vous pas ? La voilà ! » Balde promptement commande de tourner le timon vers ce quartier, et faire surgir leur fuste au port.
On jette incontinent l’ancre en l’eau, et tous sautent en terre, de la fuste, avec les armes : chascun est aise de se voir sur terre, et maudissent la mer. Ils entrent en ces bois et cherchent de quoy manger, se contentans avoir mangé du biscuit par trois jours, et d’avoir graissé leur gorge de lard jaune. Il apperçoivent deux chevres sauvages, suivies de deux chevreaux blancs, courants legierement, et, en faisans leurs sauts, monstrer leur cul blanc. Falcquet se met à la course comme un levrier, fait voler le sable avec les pieds à force de courir, et soudain attrape les deux chevreaux, lesquels il estrangle et laisse à terre : cependant il poursuit une de ces chevres, laquelle il prend, l’autre s’eschappant et se sauvant. Il apporte, joyeux, la mere et les deux enfans, et les escorche tous trois.
Boccal ne manque à luy ayder. Il fait cecy, il fait cela, il met le nez partout, bouffonnant tousjours à sa mode accoustumée. Balde coupe une branche d’un fresne, laquelle il cure des feüilles, l’aiguise par le bout. Boccal la prend, et embroche en icelle, par quartiers, ces chevreaux, pour les faire rostir. Leonard avoit apporté du vaisseau un fuzil, avec lequel, frappant du carreau d’acier plusieurs coups, il fait tomber quelques estincelles de feu, lesquelles se prennent à l’emorche, et puis, avec un peu de souphre ou allumettes, il fait de la flambe avec laquelle il allume le feu, ayant Moscquin dressé et ajancé du bois sec. Cingar cependant apporte plusieurs instruments de cuisine. Il met les trippes et fressures, lavées trois et quatre fois, en un pot, lequel il avoit eschaudé avec eau chaude, et les fait cuire avec sel et huille, pour en faire une bonne mangeaille. Boccal tourne la broche : le rosti commence à fumer. Balde le flambe avec du lard. Cependant Gilbert prepare une belle feüillée, sous laquelle ils peussent manger plus joyeusement, et plus à leur aise, leur disner.
La Cigale commençoit à chanter, estant le mois de Juin lors venu avec une grande chaleur : en somme, tous commencent à se refaire avec ce rosti. Cingar fait le premier moudre son moulin. Boccal avoit jà devoré la moitié de la chevre. Balde ne disoit mot (Qui parle perd temps) : il donne à Leonard et à Gilbert du meilleur endroit de la beste, lequel Boccal souvent grippe. Moscquin rompt la viande, laissant son assiette nette, laquelle il avoit fait du fond d’une boëtte. Chascun remplist bien ses boyaux, et ne voyent Falcquet avec eux.
La faim souvent nous contraint tellement, que nous oublions quelquefois nos amis. Balde toutesfois ne se laissoit transporter à un tel vice. Mais tousjours songeoit à ses amis, et lors ainsi dit : « O compagnons, Falcquet n’est point icy : où est-il allé ? Certainement, c’est une honte à nous : il a prins la chevre et les chevreaux, la plus grande et meilleure part luy en est due, et nous mangeons le tout, iceluy n’y estant point ! Leve-toy, Cingar ; Moscquin, prends une picque, vas par ces bois, cherche nostre compagnon, chemine ! » Cingar se leve, jette son trenchoir, prends une picque et va en la forest. « Hola, crioit-il, ho, Falcquet ! » Mais « ho, Falcquet ! » luy respondoit l’escho. Cependant le jeune Leonard laisse aussi soudainement le disner, et, se ceingnant son espée et prenant son bouclier, suit Cingar dans ce bois espais. Il s’estoit fait un chappeau de feüilles, à cause de la chaleur. Cingar marchoit fort loing de luy : ha ! le miserable Leonard ne savoit suivre ! On peut bien dire miserable, à qui, en sa jeunesse paisible, pure, et semblable à un rubi, on prepare une cruelle mort. Et qui a esté la cause de sa mort ? Une femme. Et eut esté merveille, si aucun autre monstre qu’une femme eut peu rompre un entendement si sainct, si chaste et si plaisant à Dieu. Ha ! Dieu ! combien la Terre est engraissée de tels fumiers ! et combien pleure-t-elle, estant oppressée de si grand nombre de Louves ! Or sus, Togne, qui es la puissance de mon flascon, dis, et nous recite les pieges des rufiennes, et leurs rets araigneux, et le putanisme de nostre chiarde Venus ? Que cela ne te fasche de nous en dire ce qui en est, encore que tu sois femme.
Car il faut te mettre à part, et celles qui te ressemblent. Pardonnez-moy, Messieurs ? La force de la cholere me transporte, et me contraint de lascher quelques sales paroles. Ha ! c’est une chose de trop grande importance, en laissant perdre une si belle fleur. Ne croyez pas moins à Togne, pour ce qu’elle se prépare de dire, que si elle, répondant au prebstre, proferoit ce mot : Amen. La merde ne fasche point tant le nez, ou une puante charongne, que fait une femme, qui se veut embellir par une beauté fardée, et veut qu’on l’appelle Courtisanne et aussi Signore. O ! meschanceté sale, et vilaine, et qui ne peut estre jamais blanchie par aucuns lavemens, n’y par mille savons ! Hé, que font ces Louves et ces Truyes ? O jeunes gens, je vous prie, escoutez Togne, laquelle, poussée par l’ardeur de sa bouteille, devine ce qui est vray, et prophetize une chose assez cogneuë.
Il y a, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Milan, à Gennes, à Bresse, et à Boulogne, de si grands troupeaux de telles vaches, que toute la mer, les fleuves, les estangs, les lacs, et toutes les bourses sont espuisées par elles, et lesquelles par les sots sont appelées et nommées en leurs escrits : Deesses, Dames, Maistresses, et Signores ; et leurs baillent telles appellations, les invitans par les fenestres, par leurs madrigales, ou plustost merdigales. Ils chantent leur beauté, avec leur voix, en joüant du Luth, et toutesfois icelles les méprisent, et se mocquent de leurs flatteries, estimans peu leurs sonnets, leurs chansons, par lesquelles neantmoins aucunes obstinées, comme mules, sont enfin domptées. Mais l’amour des simples jouvençaux, et leur face gentille et sincere, ressemblant à des purs aigneaux, et à des blanches colombelles, fait enrager de grande concupiscence et luxure ces chiennes. Ha ! qui est celuy, qui, escoutant leurs menées et pratiques, ne bouche son nez et ses oreilles ? Estant donc ainsi icelles touchées au vif, pour joüir de leurs amours, elles mettent la main à l’œuvre, et cherchent çà et là, plusieurs et divers chemins, pour parvenir à leurs desseins : tantost se servent de presens, tantost de sonnets, et telles autres escrits. Enfin, ne pouvant fleschir ce à quoy elles prétendent, et ne pouvant esbranler des tours si bien fondées, pour saouler leurs abymes dévorant tout ; elles vont à conseil à des vieilles pourries, lesquelles ont accoustumé de donner des instructions de pipperie et de sorcelerie. Icelles sont des beghines, lesquelles se vantent estre bigames, et sont sœurs du troisiesme ordre, et se nomment sainctes, dignes d’estre citées et honorées, sur leurs sepultures, de cinq fuzeaus : ne faisans telles vieilles que lecher et gouster les bonnes viandes. Je les voy courir, deçà, delà, par les Eglises, tenans des chandelles allumées en leurs mains, pour estre mieux veues par le peuple, marmonnant entre leurs dents telles quelles patinostres, et baisent souvent la terre, et lechent les pierres : souvent frappent rudement de la main leur estomach, et font sonner leur poitrine don don, comme un tabourin, et, à force de frotter, font rougir leurs yeux, et en tirent des larmes, lesquelles elles laissent seicher sur leurs joues, et estendent leurs bras en haut, faisant le crucifix. Elles remuent leur dentier barbu, comme font les chèvres, quand elles sont après des chardons et gratteculs. Maintenant, elles entrent és Eglises en public, se monstrans à un chacun, ne voulans faire leurs prieres en quelque lieu obscur au commencement, afin que la chandelle donne clarté au chandelier : puis, se vont retirer en quelques trous, tanieres, et coings obscurs et reculez, ou derriere quelque pillier ou sepulture. Estans-là, ces tigresses et vieilles mules se tiennent quoies, pendant qu’on celebre la Messe. Et que font-elles là, ces poltronnes ? Que chuchent-elles ? A quoi pensent ces vieilles moizies et pourries ? Par leurs nivelleries et menteries, elles cherchent à soüiller une belle fille, qui est encore saine et entière, ou de corrompre un jeune garçon. « Ha, disent-elles, mon fils ou ma fille mal-née, ne puis-je pas songer pour vous, comme je fais souvent, vous voyant en tel estat, que vous n’avez (suivant le bonne coustume), aucune amoureuse, ou que vous, fille, n’avez aucun amoureux ? Vous tenant ainsi comme sennée, vous vous allongez au lict la nuict pour neant. Pensez que les hommes ont grand soing de vous, si vous faictes ce que vous vous repentirez, puis après, n’avoir fait : vous semblerez, avec le temps, plusieurs fois n’avoir esté qu’une folle beste. Que vous sert ceste belle face ? Quel contentement vous revient de ce beau front de Calcedon ? Que vous vient-il de la beauté de vos yeux, lesquels tirent à eux les cœurs des personnages, comme fait le gresset le moucheron en sa bouche ? Que vous amenent ces dents plus blanches que perles, et aussi ces petites lèvres coralines, lesquelles il semble que Nature vous ayt donné en vain, et ensemble vos jouës plus blanches, que neige entremeslée de rouge, tellement que vostre face semble estre laict et vin vermeil, meslez ensemble ? Pourquoy te voyons-nous si beau, si galand en vain, et pour néant, sans en tirer aucun profit ? car, à ce que je voy, tu ne veux aimer les filles. Tu es beau, pour plaire, pour aimer, pour estre aimé, pour enflamber, et aussi pour estre bruslé, non pas dans les fournaises du mont d’Etna ; mais plustost sur une douce, emmielée, sucrée, et pleine de Nectar, poitrine d’une belle et tendre Nymphe. Veux-tu en ta jeunesse perdre ta fleur, sans en recevoir aucun fruict ? Veux-tu te laisser tomber en une melancholie fascheuse, sans joye ? Mesprises-tu à aimer, mon fils ? Sois certain que tu aimeras, estant devenu vieil. Mesprises-tu, ma fille, à aimer ? Tu deviendras la mule du diable. Veux-tu te rendre moine Frater, ou du nombre de ceux qui ne sont que gros bufles, et gens de peu, lesquels, ou par desespoir, ou pour ne recevoir aucune pitié, se laissent ainsi rendre moines et hermites ? Tu te lasseras, pauvret, d’estre ainsi enfermé entre de grosses murailles, et eslevées fort haut, pourrissant sur la paille comme une neffle. Il n’y a personne de sainct au monde ? Les saincts sont en paradis. Nature nous a fait chair, afin que joüyssions de la chair, et que remplissions nostre ventre de voluptez charnelles. Dieu et Nature ensemble n’ont rien créé pour neant. Les oiseaux, les poissons, les bestes sauvages ont esté faictes, afin qu’il y eut des chasseurs et pescheurs, et afin de repaistre nostre appetit de diverses viandes. On a planté des bois et forests, il y a des roches de marbre et autres pierres, et c’est pour faire navires, batteaux, maisons, et couvertures. La laine a esté baillée aux brebis, la plume aux poulles et aux oyes, afin que nous eussions des licts plus mols, et des vestemens plus chauds. Ainsi, aussi, ils ont fait de belles et delicates filles, lesquelles vous autres jeunes garçons vous devez aimer. » Voilà les enchantemens que font ces gouges mal-heureuses, par les coings secrets et autres lieux à elles commodes pour gaigner, et afin de prendre à la pipée ces jeunes garçons et fillettes, leur faisans par ce moyen tomber souvent leur blanche rose avec leur haleine puante. Et si elles ne peuvent abbattre leur jugement ferme et solide, et qu’elles rencontrent estre fer, ce qu’elles pensoient estre plomb ; elles se retirent lors vers les arts magiques, et invoquent les diables. Elles apprennent de Satan et de Bellial mille façons et mille voyes, pour parvenir à leur but, ou pour gaster ces misérables par leurs ensorcelemens, courant çà et là, cherchant secrettement de la cervelle d’un chat, le cœur d’une taupe, la fiante d’un renard, de la terre de la sepulture d’un mort, deux jambes de grenoüille, de la toilette d’un enfant naissant. Mais je laisse pour briefveté plusieurs autres telles fadeseries, ayant autres perles à enfiler : seulement reste cecy à dire, qu’elles ont si grand’ envie de nuire, qu’elles cherchent du laict de poulles, de la semence de champignon, du son de cloche[89], du hannissement d’un asne, du talon d’une tanche, des costes d’un moucheron, de l’urine d’oye, de l’oreille d’une gruë, du miel de taon.
Or, ma Togne, il faut que tu retournes à la maison, et que reprennes le chemin que tu as laissé ; nous avons assez et trop parlé de ces vaches. La chambriere m’a desjà appellé de mon estude : « O maistre, laisses soudain ta plume, ton escritoire, et ton papier ; le soupper est prest, la souppe se refroidist ; les compagnons ont jà mangé la salade. » Ce livre-cy prendra fin avec vous, Messieurs, et le soupper commencera pour moy.
LIVRE XVII.
Leonard, qui estoit le vray rayon de toute honnesteté, cheminoit par le séjour et demeure des bestes sauvages, où la mort violente le portoit. Iceluy, estant entré dans le plus espais de la forest, avoit, mal-heureux, perdu les marques de son droit chemin. Il appelle souvent ses compagnons, et double, et redouble ho, ho, laquelle voix la ribaude Fortune espandoit par l’air ; et, tracassant ainsi, il arrive en un pré couvert de belles et diverses fleurs, lesquelles estoient esbranlées par un doux et petit vent. Au milieu d’iceluy y avoit une fontaine, sortant d’une petite roche, laquelle abreuvoit par ses ondelettes l’herbe du pré. Autour d’icelle sont lauriers et myrthes verds, des limoniers et orangiers. Les oyseaux se voyent volettans par les arbres, et chantans melodieusement, invitans tous les passans, par la douceur de leurs chants, à arrester leurs pas, ou pour boire de ceste eau claire et fresche, ou pour jouir en dormant de la frescheur de si beaux ombrages, lesquels agreent merveilleusement aux passans, n’estant jamais outre-percez des rayons du Soleil.
Estant donc Leonard, d’avanture, arrivé en ce beau lieu, il se tourne droict vers ce ruisseau cristalin, et se couche sur l’herbe verte et se met là en proye au sommeil, son corps estant tout estendu. Cependant voicy venir une jeune femme, laquelle void ce beau jeune homme dormir ainsi seul. Icelle eut envie d’assouvir sa double soif ; elle estoit venuë pour boire, mais une autre soif la saisit. Cette femme estoit putain, et pleine de cent piperies, et sçavante à conjurer les diables par ses mots magiques. Les rufiens l’appelloient Pandrague. Elle n’avoit pas bien jugé quelle estoit la beauté de ce Baron, ni sa belle face, ni son corps bien composé, ni ses lèvres, imitans le beau coral. Incontinent, elle donna son cœur à ce sale amour, et luy permit de le démembrer : mais elle ne sçait ce qu’elle doit faire ; la crainte la retient d’un costé, et l’amour la pousse de l’autre. La crainte l’admoneste de ne le réveiller : ce qui la rend glacée et gelée ; l’amour la provoque de ne perdre tel plaisir dont elle brusle. Elle parle souvent à soy, et dit : « Je suis, à la verité, bien folle : le temps ne revient point, lequel se passe avec sourdes oreilles. » Puis, reprenant ce courage, s’approche de la bouche de ce jeune homme, et n’ose toutesfois le toucher, mais cependant brusle comme une chenevotte : elle s’arreste à la seule veuë : elle voudrait bien luy donner un baiser ; et pendant qu’elle s’approche pour luy baiser sa petite bouche, elle se retire de rechef, craignant de luy rompre son sommeil. S’enhardissant davantage, elle commence à luy mettre la main sur le front. Iceluy n’en sent rien, estant fort accablé de sommeil, à l’occasion de sa lassitude. Cependant ceste Louve cueille des fleurs, qui estoient auprès d’icelle, et les met dedans le sein de Leonard estant debouttonné. Ainsi, peu à peu s’estant renduë plus courageuse, ne veut plus perdre temps, n’y que l’heure se passe si legierement : elle s’assied près de luy, pour contempler mieux cet angélique jouvenceau, et ceste perle si precieuse, voulant soüiller de bourbe une si belle rose, et jetter du fumier en une fontaine si claire. Leonard aussi-tost sentit ces attouchemens non accoutumez. Son ame très-chaste resveille du dormir ses sens naturels, et s’esmeut d’entre ces fleurs, comme le serpent esleve sa teste, de terre, en sifflant, s’estant couché et caché soubs l’herbe pendant la chaleur du Soleil, lors qu’il se sent pressé du pied d’un passant.
Ce Baron advisant ceste jeune femme estre sur luy, comme l’aigneau fuit le loup, et le lievre devant le levrier, ainsi ce jeune homme fuit de devant ceste sorciere, ainsi un Ange fuit de devant une Diablesse. Pandrague, furieuse, davantage est piquée par le freslon de luxure, ainsi qu’une vache est espoinçonnée par le taon. « Ha ! disoit-elle, jeune fol, me refuses-tu ? O tendron, me fuis-tu ? Demeure, arreste-toy : regarde quelle est ma charneure, uses-en librement, pendant qu’aucun ne te le peut empescher, pendant que la belle fortune t’est favorable. » Leonard ne l’escoute aucunement, mais recule tousjours au loing ; une femme luy plaisant moins que trente diables, et pense le genre humain est misérable de ce qu’il faut qu’il sorte du ventre d’une femme. Il s’enfuit donc, et s’eschappe d’un feu, par lequel mille Troies bruslent, et seront toujours brulées : et pendant qu’il fuit ainsi, parloit en soy-mesme, et disoit :
Les brefs plaisirs, et delices mondaines Que recevons en ce monde lascif, Pendant qu’encor avons nostre corps vif, Font oublier les voluptez certaines, Font oublier les beautez souveraines, Avec le lieu d’où l’esprit est natif, En se rendant d’iceluy fugitif, Pour trop cherir les blandices humaines. O Pere, ô Roy, soubz qui tremblent les lieux Qui sont là bas, et aussi les hauts cieux, Fais-moy ce don, par ta bonté isnelle, Qu’en moy un cœur se voye ferme et fort, Pour amollir de tels plaisirs l’effort : En un beau corps la chasteté excelle.
Mais Pandrague crie après luy, disant : « Attens-moy, qui ne suis qu’une fille ! je ne suis point tigre ; je ne suis point une lionne, ni une ourse : je ne suis point un Dragon, mon beau Narcisse : ha ! que fuis-tu ? Voicy je te suis, et me romps mes tendres pieds en te suivant : et tu endures, par un desdaing, qu’une fille delicate se blesse ? Tu es par trop impitoyable : veüilles au moins me regarder ? Jette tes yeux sur celle que tu fuis, et juge si je suis à fuir, ou si mon visage te puisse faire peur ? Ha ! retiens ta fuite ; ha ! regarde quelle est ma face, quel est mon aage pueril, et quelle est mon ardeur ? » Leonard, à telle poursuite, a le cœur plus dur qu’un diamant. Tant plus qu’elle l’appelle, plus sont ses oreilles sourdes. Alors Venus la débauchée et le bardache Cupidon s’enflent, et tous deux ensemble esmeuvent une grande flambe dedans la poitrine de Pandrague : et là forgent une cruelle hayne excitée avec les serpents de Megere. Pandrague fait un quarré diabolique, et, tournant à elle, fait venir des Ours, et leur commande de desmembrer ce miserable jeune homme. Iceluy, les voyant, ne fuit plus, mais s’arreste, met son escu au bras, et tient son espée nuë au poing, et fait teste à ces bestes. La premiere, furieuse au possible, fait un saut, bugle, et se herisse le poil de son dos. Pandrague, voyant le combat commencé, toute irritée, s’en va de là.
Or Cingar cherche cependant tousjours Falcquet, et l’appelle souvent : il suble, il jure, il blaspheme, il se met en cholere. Balde, d’autre costé, voyant que personne ne revenoit, entre aussi en la forest, ayant sa grande targe au bras, commandant à Moscquin de garder leur fuste contre les voleurs. Avec luy demeure Gilbert, et le bouffon Boccal, lesquels trois, vaincus du sommeil, se mettent à ronfler. Ces sept compagnons, au temps qu’il estoit mestier de demeurer plustost ensemble, et ne se separer aucunement les uns des autres, ces miserables, par un malheureux destin, s’escartent.
Phœbus peu à peu descendoit en autre region, et alloit esclairer aux Antipodes. La Lune nous faisoit paroistre hors de la mer ses cornes, et nous apportoit la lumiere qu’elle avoit empruntée de son frere : c’estoit lors que Falcquet sentoit en son ventre ses boyaux estre vuides, et eust à telle heure engoulé un veau tout entier avec la peau, estans ses compagnons repeus seuls de la prinse qu’il avoit faite. Il n’avoit point envie de chanter, pendant que son estomac crioit : un loup affamé ne chante point. Alongeant donc ses jambes, comme un mastin quand la cherté contraint le païsan, il voit de loin durant la nuit une petite lumiere, et tire droit celle part. Il arrive en la maison où estoit ceste lumiere : icelle n’estoit qu’une chaulmine faite de pierres seiches. Sans frapper à la porte, ny sans dire qui est là, il entre, tenant son espée et son bouclier. Il trouve là un homme se jouant avec une femme, laquelle neantmoins mesprisoit les caresses de ce villain et laid vieillard. Ce vieillard estoit veritablement fort laid, et n’y avoit bourreau si villain que luy. Il avoit l’eschine de Daulphin, et la couleur de son visage estoit jaulne comme safran, et en ses machoires n’y avoit aucune dent, et son nez tousjours couloit, distillant comme un alambic. Neantmoins, quelquefois ceste rusée supportoit ce vieillard jaloux, et enduroit ses baisers baveux, et cette louve entretenoit par parolles emmiellées ce vieillard cornu, lequel elle tiroit comme un bufle par le nez. C’est ceste mesme Pandrague, malheureuse et meschante par sur toutes, laquelle te plante des cornes au front mieux qu’il n’y en a és testes des vaches.
Quand donc icelle eut apperceu Falcquet, incontinent le reçoit avec une embrassade, ainsi qu’une femme a accoustumé de caresser son mary. Falcquet fut tout estonné d’une telle reception : le pauvre homme ne sçait pas encore quelles sont les viandes de cette truye. « Donnez-moy, dit-il, Madame, je vous prie, à repaistre, ayant grand faim ; il y a trois jours que je porte le ventre vuide : je vous prie, s’il y a aucune compassion és belles dames, donnez-moy un peu de pain, j’en demeureray vostre esclave. » Le vieillard luy respond : « Tu as assez de raison pour faire telle demande. O Pandrague, apporte-luy à manger : il faut secourir ce pauvre homme. » Icelle, vestuë proprement d’une cotte blanche, se meut avec gestes, ris, et contenances de putain ; et, aprestant dequoy manger, se travaille çà et là, et, n’ayant encore couvert la table des viandes qu’elle y vouloit mettre, Falcquet, estant encor’ debout, prend un pain : soudain il l’avale comme une pillule, et après cestuy-cy deux autres, et puis trois, et ne fait aucune pausade jusques à ce qu’il en eut avalé sept : et toutesfois l’envie de boire ne le prenoit point encor ; mais donna l’assaut à un plat avec une dent prompte, auquel il trouve plus de mille ossemens, autant qu’il en sçauroit avoir en la vallée de Josaphat : c’estoit des cols, cuisses, et ailes de chappon, et autre telles viandes legieres. Falcquet, ne parlant point, devore tout : puis, ayant ainsi son ventre bien rempli de bons morceaux, prend à deux mains une grande bouteille de vin, en laquelle, nonobstant qu’il eut un verre, il beut son saoul. Mais le miserable, avalant une telle opiathe, incontinent tombe par terre, assommé de sommeil, demeurant, ainsi estendu comme s’il estoit mort, et se formant en sa teste plusieurs et divers resveries. Le vieillard, nommé Beltrasse, s’en rit, et en riant descouvre en sa bouche ses machoires edentées : car ce meschant vieillard de saincte Suzanne fait feste et se resjouit, quand il void les passans estre prins, et pipez par l’art et subtilité de ceste putain. Iceluy certes estoit plus fort que trente poulains. Il estoit fils d’Envie, et plus jaloux qu’un coq, tant il estoit enragé et espris de l’amour de ceste vesse, et d’un seul regard sembloit l’engloutir. Si d’adventure il voyoit sur la jouë d’icelle ou sur son front une mouche, laquelle elle ne chassoit point, incontinent, s’imaginant un adultere, chassoit luy-mesme cette mouche, et, en la chassant, disoit : « Garde diable ! ce n’est pas une mouche : est-ce une femme, meschante ribaude ? Je me doute que tu me veux mettre des cornes au haut de la teste. » Et en disant ces mots, soudain il taschoit à prendre la mouche ou la pulce, et cherchoit entre leurs jambes s’il y congnoistroit la marque du masle. Luy-mesme donc lie avec des chaines les membres de Falcquet, et ne veut que la dame face tel office, de peur qu’elle commette adultere avec un endormi. Icelle, ayant esprouvé dès long-temps les folies de son lourd mari, se rit, et par un tel ris donne à entendre à ce vieil fol que la lune et la planette Diane nagent au puis. Beltrasse y guigne, y guignant aussi sa femme. Quiconque aime trop, quand son amoureuse rit, il rit aussi, et quand elle pleure, il pleure semblablement, tant il est miserable. On leve une grande pierre, soubs laquelle est cachée une caverne ; en icelle, avec une longue corde, ils descendent Falcquet, et, remettans la pierre, l’entrée de ceste prison se referme, et jamais aucun n’est retiré de là, et ne doit penser estre deslié ni voir le jour.
Or, cependant que ces choses se passent ainsi, à sçavoir que Falcquet est vif enterré, et que Leonard est mort, sans estre encor’ inhumé, par la fraude et malice de ceste femme, reprenons ce que nous disions de luy, mettons au devant des Ours une brebis. Ceste Ourse, sortie de la rage de la diabolicque Megere, tourmentoit fort Leonard, estant aidée par le masle. Ce Leonard, vray defenseur de pudicité, ne craignoit d’exposer pour elle mille vies, si tant il en avoit. Avec son bras gauche il presente à ceste beste son rondache, et de la droite il luy donne plusieurs estocades, tantost se baissant, tantost se haussant, tantost remuant les jambes legierement. L’Ourse cruelle, et plus maligne pour avoir laissé ses petits en son repaire, non encor’ formez, s’avance contre luy, et Leonard luy voulant donner de la pointe dedans le ventre, icelle, faisant un saut à costé, évite le coup, et puis se leve droite sur les jambes de derriere, ouvrant ses pattes et sa gueule : mais le Baron, luy donnant un revers sur le meufle, l’atteignit rudement, et luy feit tomber une de ses machoires. Le masle s’enflambe, voyant sa compagne blessée, du sang de laquelle l’herbe et les fleurs rougissoient ; et s’efforçant davantage contre Leonard, et, eslevant ses ongles, les fourre en l’aine de Leonard. Toutesfois, ce personnage courageux ne s’estonne pour telle playe, et donne derechef sur l’Ourse ; mais icelle, plus legiere qu’un chat, fait un saut à costé, et le coup ne portant point sur elle, l’espée entra dans le sablon jusques aux gardes. L’Ours, prenant ce temps, soudain avec les ongles prend le bord du heaume, et le tire fort, et eut depesché ce jeune homme, s’il n’y eut soudain remedié ; car ce vaillant champion, se retirant un peu, et baissant son estoc, le luy fourra en la panse ; demeurant toutesfois la teste nuë de son heaume. Ha ! dieux ! quand l’Ourse void son mari rendre les abbois, ne se soucie plus de vivre, se jette à gauche, à droit, tantost s’approche, tantost se recule, rouant les yeux en la teste, sautant si legierement et si furieusement, qu’à peine la peut-on voir. Il est vérité qu’elle n’a aucune esperance en ses dents, ne pouvans icelle mordre à faute d’une machoire. Tout son espoir n’est qu’en ses ongles : elle s’efforce avec ses ongles, se montre enragée par ses ongles. Cependant Leonard jettoit du sang par trois playes, et neantmoins tout l’enclos du Monde n’avoit point un courage si ferme et si asseuré ; il se void mort, et toutesfois son cœur nompareil ne diminuë en rien ; ni son entendement, ni sa conscience droite et entiere ne luy peut empescher d’exposer sa belle vie. Ceste fiere beste avoit toujours ses yeux fichez sur la teste nuë de Leonard. Sur icelle elle lance ses griffes, dresse ses ongles : Leonard s’en défend avec son bouclier et son espée. Enfin, ne voulant plus souffrir que ce combat durast plus longuement, jette là son bouclier, et, prenant son espée avec les deux mains, tourmente ceste beste avec horribles coups. Icelle se lance deçà, delà, et, se remuant habilement, evite la pesanteur de tels coups, et pendant que le sang coule des veines de ce pauvre guerrier, tant plus sa vertu courageuse s’augmente en luy. Son espée, n’ayant accoustumé de se voir en tel eschec, ha ! faut à ce coup, et fait un mauvais tour à son maistre : elle se rompt dans la poignée, tombant la lame en terre, et cet infortuné jeune homme se void la main sans armes. Ces deux combatans courent l’un contre l’autre, et s’embrassent d’une grande ardeur et violence ; l’un presse, et l’autre serre estroitement, et plus que ne sçauroient des tenailles, et par ce moyen s’estouffent l’un l’autre, et, tombans ensemblement, ainsi embrassez, finirent leurs vies par une mesme mort : toutesfois le sort dernier de l’un et l’autre ne fut pareil, demeurant l’une un corps sans ame estendu sur la terre, et l’esprit de l’autre volant au Ciel.
Tu vois, Seigneur, combien ce jouvenceau, En pureté ressemblant à l’aigneau, Pour t’obeir, perd librement sa vie, Par un forfaict, par une injure impie ! Tu vois, ô Dieu, ce jeune homme innocent, En te servant bien et fidellement, Souffrir pour toy une mort très-cruelle ! N’estoit-il pas, de la chasteté belle, Le vray soustien, et le fort expulseur Des fols attraits de ce diable abuseur, Dit Cupidon, chassant Venus arriere, Pour conserver le corps, et l’ame entiere ? Tu l’as creé, pour servir parmy nous Du vray chemin que tenir doivent tous, Et de lumiere, à laquelle il faut tendre ; Si nous voulons ceste couronne prendre, Que pour la vie vous nous avez promis. Ce beau present a-il esté transmis, De vostre Ciel, çà bas entre nous autres, Pour si peu estre au nombre et rang des nostres ? Heureux le temps, et bien-heureux seroit Aussi la vie, en laquelle on verroit Un tel present descendre du haut temple, Pour luy servir de miroir et d’exemple !
Or, Cingar cependant avoit tracassé par la forest et appelloit son Falcquet avec une voix jà toute enrouëe, et se trouva lors près une maisonnette d’un sainct Hermite, et, frappant à sa petite porte, demande : « Ho, qui est logé icy ? » Une voix de dedans luy respond : « Ave maria. » Cingar dit : « Icelle soit tousjours louëe de par nous. » Sur ceste response, on ouvre la porte de ceste petite cellule, et à icelle se presente un vieillard, tout blanc, la barbe lui pendant jusques au bas de l’estomach et sembloit une personne de bonnes et sainctes mœurs. Cingar luy dit : « O mon pere venerable, je vous prie, dites-moy, pourveu que ma demande ne vous soit ennuieuse, avez-vous point veu un homme moitié homme et moitié chien ? Je le cherche par ceste forest : l’avez-vous point d’aventure veu ? » L’Hermite en souriant, luy respond : « O brave Cingar, encore que je ne vous voye point, ayant perdu la veuë, toutesfois je vous voy au dedans, et vous cognois apertement : je vous dis que vous travaillez pour neant à chercher Falcquet. — Ha ! moy miserable ! luy dit lors Cingar : que dites-vous, mon pere ? Est-il d’aventure mort ? Je mourrois s’il n’estoit plus en vie. — Non, dit le vieillard, il n’est pas mort ; mais Beltrasse le tient enchaisné en une obscure prison, non mort, mais fort desireux de mourir, luy ayant la paillarde Pandrague donné un breuvage pour dormir. Il est là enchaisné, et bien garrotté au milieu de la prison : d’où vous ne le tirerez que premierement n’ayez lié d’une corde ceste truye, moyennant que ne soyez attrapé par les blandices de ceste putain. Icelle, avec un doux parler, crache une telle puanteur, qu’elle debilite, aussi soudainement que feroit une peste, ceux qui ne s’en donnent garde. — Je vous prie, mon pere, monstrez-moy le chemin par lequel je puisse aller vers ceste bonne piece : si elle me trompe, elle pourra dire avoir trompé un diable. Mais, je vous prie, mon pere, par vostre barbe et par vostre teste, et s’il y a aucune charité à porter le panier, veuillez-moy dire vostre nom ; car c’est une chose merveilleuse, et à moy un grand estonnement de ce que vous me cognoissez, mon compagnon, et toutes autres choses. Estes-vous Balaam ? ou si bonne mule de Balaam vit encore, et repose en vostre estable ? » Le vieillard respond : « Si voulez avoir cognoissance de mon nom, lequel dort en ces pierres, amenez-moy icy premierement Balde ; et puis, à vous et à Balde, je dirai mon nom. » Cingar s’esmerveille grandement de tout ce que luy disoit ce bon homme, en luy nommant Balde, Falcquet et son nom. Il croit que ce soit quelque grand Prophete, et se delibere de luy amener Balde. Et puis se met au chemin que luy avoit enseigné cette saincte ame ; et enfin parvint au lieu où demeuroit ceste putain.
L’Aurore peu à peu faisoit esvanoüir la luisante splendeur de la Lune, et Eoé amenoit jà avec soy le clair jour. Pandrague ayant descouvert l’arrivée de Cingar, incontinent sort hors de sa case, et le vient recevoir avec un visage riant, et salutations courtoises, courant au devant de luy avec les bras estendus. Cingar, recoignoissant les yeux amoureux et putaciers de ceste femme, feit soudain trois fois le signe de la croix, comme s’il eut veu devant soy un Diable, et ne s’en fallut gueres, et fort peu et si petit que rien plus, qu’il ne fut attrapé en la chargeoire, comme un vieil renard : mais, ayant tousjours en memoire l’amitié grande qu’il portait à Falcquet, en baissant la veuë, il se retire en arriere soudainement, et luy baille une rude moustache, et, redoublant, luy donne un si fort revers, qu’il luy fait tomber deux dents de la bouche, et la jette par terre, et luy arrache les cheveux. Icelle, comme une enragée, crie tant qu’elle peut, et en fait fendre les pierres des roches voisines. A ce bruit, voicy ce crevé de Beltrasse qui accourt, si courir peut une tortuë, ou une limace, qui porte sur soy sa maison. De pas en pas, il tousse, il lasche le ventre en ses chausses, il barbote, et avec un bruit s’escrie, ainsi qu’il pouvoit : « Ha Satan ! » Et, voyant son amie couchée soubs Cingar, lequel, avec poings et pieds, prenoit sa mesure, et la chargeoit comme un asne de melons, ce vieillard s’avance au-devant de son ennemy, trotinant comme un pourceau, et grinçant les dents, dont il n’en avoit plus gueres, eut bien voulu avaler Cingar en trois morceaux. Mais Cingar, le poussant rudement en l’estomach, le jette par terre à la renverse, luy faisant rompre ses hemorrhoïdes, et sortir par sa brayette les hernies, qui le tourmentoient, et ce pauvre vieillard fait la combreselle. Cependant ceste femme, comme une chienne enragée, se leve, et, comme un chat, à beaux ongles se jette sur le visage de Cingar, et, le mordant à belles dents, luy arrachoit du poil de la barbe ; mais Cingar la print par les cheveux, et la tire par les fanges et sur les cailloux, comme on voit un larron trainé à la queuë d’un cheval. Beltrasse le poursuit : « Bourreau, disoit-il, ha larron, veux-tu ainsi desmembrer ma fille ! Que mille caguesangues se puissent engendrer en ton ventre ! O ma Pandrague ! ô ma beauté ! Ha, comme les pierres cassent ta tendre teste ! Je ne puis t’en empescher, je ne puis te defendre ! Ha ! quel deuil et ennuy me presse maintenant ! Les ronces et espines deschiquettent tes blanches jouës ; les cailloux pochent tes beaux yeux. Demeure, larron cornu, demeure, pendard. Ha ! misérable que je suis ! Ha ! je suis mort ; je suis perdu, et je me voy sans secours : je suis las ; ce voleur s’efforce de plus en plus : ce Diable ne cesse. Ha ! cruelles espines ! ha ! cruelles pierres, rougissez-vous ainsi du sang d’une si belle femme ? » Pendant qu’il jette ainsi sa cholere, il est contraint de s’arrester, ne pouvant aller plus avant ; car son âge decrepit luy avoit accourci le pas, et les gouttes luy avoient retiré les pieds.
Voicy, sur tel fait, se presenter la personne d’un geant estrange, lequel à l’improviste sortoit de l’obscur ombrage, de la forest. Iceluy, oyant les miserables cris de Pandrague ne scavoit encor’ ce que c’estoit. En tout le monde, il n’y avoit beste plus mordante, et plus rapace, ny mieux ressemblant à un asne. Il ne cachoit aucunement ses parties honteuses, et estoient toutes descouvertes ; cheminant il faisoit mourir et assechoit les belles fleurs avec sa semence noire. Les anciens ont appelé ce monstre Molocque, lequel est composé de la puanteur des rufiens, et des louves villaines, desquels ensemble se fait une corruption parmi l’air grossier d’où ce difforme animal naist. Il est semblable à un homme autant qu’il se tient avec la face en haut, et chemine droict : mais tout le reste tient de la beste brute. Il a les dents comme un pourceau, il est velu comme un chien, et vomist par sa bouche du venin, ainsi que le serpent ; et, par le fondement, lasche des vesses enflambées. Beltrasse, voyant de loin ce geant, se dresse à peine, se pensant plus legier qu’un bœuf, et crie : « Ha, ha ! mon cher Molocque, secourez-moy ; je vous recommande, mon cher Molocque, vostre maistresse ! Voyez comme ce pendard la traite, comme il la tourmente, comme il l’estrangle, comme il la coigne ? » Molocque, entendant ce cry, accourt, et ouvrant la bouche jette dehors une haleine veneneuse, et pousse du derriere une matiere enflambée. Cingar, affoibli par une si grande puanteur, laisse ceste putain ; et, tirant son espée, marche au devant de ce monstre, à la teste duquel il n’eust sçeu toucher sans eschelle ; mais, comme on abbat un arbre par le pied, ainsi s’adresse-il aux jambes, et, chamaillant sur icelles, l’autre fait tomber de sa bouche si grande quantité de salive envenimée, que, pour l’odeur d’icelle, Cingar tombe tout lourd en terre, et, comme mort, s’estend de son long sur l’herbe. Ce mastin soudain l’enleve entre ses bras, et le met legierement sur son espaule. Il s’en va, emmenant ceste proye, pour la devorer et en lecher ses doigts. Cependant Beltrasse embrasse son amie, et la pleure comme estant quasi morte, et, en la plorant, la cherit : il luy baise la bouche, le front, et son blanc sein, et, comme un enfant de cent ans, essaye ce qu’un vieillard de trente ans auroit honte de faire.
Cingar, estant ainsi emporté sur l’espaule de ce geant comme est une poule par un renard, n’en sçeut rien, à cause de la force du venin. Ce miserable avoit perdu pour lors tout sentiment, et Molocque s’estoit retenu en bon appetit, se deliberant bien de manger en trois coups sa proye, ainsi qu’il avoit accoustumé d’avaler tous ceux qui tomboyent en la fosse de Pandrague, laquelle les luy gardoit, et bien souvent en remplissoit son ventre, si bien qu’il s’en saouloit, et en demeuroit encor’ de reste pour assouvir mille loups, mille chiens et mille corbeaux. Mais Molocque ne pouvoit aucunement la saouler de sa propre chair, laquelle estoit presentée jour et nuict devant cette louve, qui s’en lassoit bien, mais ne s’en saouloit jamais. Cingar estoit donc, pour lors, depesché, soit qu’il eust servi de disner ou de souper à ce geant, si aussi-tost, et au mesme instant, le Centaure ne l’eust secouru. Ce Centaure est moitié homme, et moitié cheval, ainsi qu’estoit Ignare, et le fort Tarrasse, qui furent vaincus par la Paladine Ancroye, suivant ce qu’en a escrit Berose[90]. Iceluy porte en main deux dards et une targe couverte d’acier, et garnie d’une peau de Dragon ; à son costé gauche, luy pend une massuë de fer, d’où on le nommoit Virmasse. Quand iceluy veit Molocque, lequel il cognoissoit, passé long temps, et avoit combattu contre luy plusieurs fois : « Lasche cet Aigneau, ô loup, s’escrie-il, lasche ce poulet, vieil Renard ! Ce n’est pas une viande pour ton estomach, meschant renegat ! Hola ? à qui est-ce que je parle, poltron ? Ce soupper te sera vendu cher. » Et, en disant ces mots, il luy lança un de ses dards, lequel donna droit de la pointe dedans le flanc velu. Molocque feit un grand cri pour une telle playe, et, mettant Cingar à terre, s’enflambe de cholere, et s’evertue contre le Centaure avec ses armes accoustumées. Il jette du derriere une vilaine matiere enflambée ; il ne se soucie point de cracher sa puante salive, parce qu’il sçavoit qu’icelle n’avoit pas grand’ vertu contre le Centaure, lequel contre un si meschant venin se munissoit le nez, le pouls, les temples, le cœur, d’un certain oignement, dont il avoit souvent esprouvé la vertu, et lequel luy avoit esté donné par Seraphe, très-sçavant en la medecine, lequel travaille tousjours à mettre par escrit les gestes des Chevaliers Paladins. Le Centaure lance rudement son second dard, et le pousse d’une telle violence, qu’en volant on diroit que ce seroit la foudre et le tonnerre du Ciel. Le coup fut entre les deux espaules. Ce geant tombe mourant, comme quand un païsan, entendu au labourage, contemplant en son champ un vieil poirier sec ne portant plus que dommage à ses bledz. Avec la hache, il assault cet arbre, et, en l’abbattant, fait voler en l’air les copeaux. Iceluy enfin tombe par terre, et ne porte plus aucune nuisance aux semences. Ainsi est-il de notre beste conceuë d’un vilain fumier : elle tombe morte à bas, et, en mourant, jette par le derriere toute sa meschanceté, comme il advient quand on a pris un clistere : et de ceste vilaine ordure, une goutte donna jusques à la barbe du Centaure.
Cingar n’estoit point encor’ resveillé de son profond sommeil. Ce bon Centaure le print et le meit sur son eschine de cheval, ayant premierement ramassé ses dards ; et puis s’en va chercher çà et là quelque fontaine, pour, après s’estre lavé en icelle, s’en retourner chez soy. Il arrive à un petit ruisseau, le long duquel y avoit une belle plaine verdoyante, en laquelle gisoit l’infortuné Leonard et les Ours. Le Centaure, tournant les yeux celle part, regarde et releve ses sourcils contremont, comme font ceux qui s’estonnent de quelque chose, et se ridde le front. Il contemple ce beau jeune homme ayant le gosier tout deschiré et ouvert, lequel tenoit encore embrassée l’Ourse morte. Il met à bas Cingar sur l’herbe près le bord de la fontaine, et s’amuse à considerer la forme de ce beau garçon, et son âge : et s’estant grandement estonné de ce qu’il voyoit, ne se peut tenir de pleurer. Il l’embrasse, et le leve, desirant luy bailler sepulture, se resouvenant avoir veu un ancien tombeau, et, le cherchant, va en plusieurs endroits de la forest. Cependant le cœur revient peu à peu à Cingar, et jà estoit comme celuy qui, esveillé de somme, ne se leve pas du premier coup ; et, à demy esveillé, se leve sur les pieds, et pense Molocque estre encor’ devant luy, et pensant aussi tenir en la main son espée, escrime çà et là, ne frappant que du vent et semble un fol. Puis, revenant à soy-mesme, regarde autour de soy, et ne void rien de Molocque, ny de Pendrague, ny de Beltrasse, et ne peut deviner pourquoy : s’en allant à la fontaine, il trouve l’espée de Leonard, et void auprès d’icelle deux Ours morts. Soudain se pasme, quasi pense que c’est l’espée de Leonard à la verité, et tantost pense que ce ne l’est pas, et, cherchant partout, advise ces vers escripts au haut de la fontaine :
Cestuy est mort cruellement, Pour ne vouloir villainement Soüiller son corps, soüiller son ame. O combien peut la chasteté, En mesprisant la femme infame, Pour se tenir en pureté !
Les Nymphes ont dit Seraphe avoir esté autheur de ces vers : lequel se monstre avoir esté nourrisson de Phœbus et de Zoroastes, et lequel embellist la renommée des anciens Barons. Je l’ay cy devant nommé, et le nommeray souvent, comme estant grand vaticinateur de plusieurs choses à venir, et ministre du Demon. Cingar ne doute plus et congnoist desjà apertement la mort de Leonard, en donne toute la coulpe à ceste putain, sçachant bien les mœurs et les arts de telles mal-heureuses. « Ha ! Dieu, s’escrie-il, Leonard est-il mort ! La meschante Fortune l’a-t-elle ainsi emporté ? Ha ! Balde mourra d’ennui et de cholere, pour l’amour de luy ? Ha ! moy, miserable, que feray-je ? Où me retireray-je ? O ! malheureux compagnons, qui avons esté agitez par tant de malheurs, Leonard est-il mort ? A-t-il d’adventure servi de pasture aux bestes cruelles ? Ne le pouvons-nous voir au moins mort ? Falcquet est-il detenu en obscure prison. Je ne voy point Balde ; Moscquin est loing. Les astres donnent-ils si grand’force à ces meschantes ? Les destins sont-ils si propices et favorables à ces chiennes ? Je ne te pardonne point, villaine, non, non ; je suis deliberé de m’exposer à tous perils ; je n’estime la mort un rave. »
Après telles plaintes, Cingar prend ceste espée, se met en la forest la plus espaisse, et où estoit le repaire des lievres et autres bestes. De pas en pas, il resve, ne faisant que songer à Leonard, et, le cherchant par tout, il entr’oit de loing un terrible bruit au-dedans de ceste forest : la terre en tremble. Cingar, n’ayant plus aucune peur en soy, et desirant mourir, tire droit la part d’où il oyoit ce bruit, et espere trouver là ceste ribaude. Mais il aperçoit approchant de là que c’estoient deux Barons qui combattoient l’un contre l’autre à outrance. L’un estoit Balde enragé de cholere, lequel, ayant rencontré le Centaure, qui emportoit Leonard, pensoit qu’iceluy en estoit le meurtrier, et pour cela manioit son espée avec une merveilleuse force, ayant resolu de tuer le Centaure, et puis se faire mourir soy-mesme sur le corps de Leonard ; car, se voyant privé de la presence d’un tel compagnon, il n’estimoit rien cent morts. Le Centaure donnoit bien de la peine à Balde ; toutesfois il avoit dardé contre luy en vain ses dards, et sans aucun effect s’aydoit de sa masse ; neantmoins il soustenoit d’un grand courage l’effort de Balde. Le corps de Leonard estoit là posé en terre, Balde le voyant avec un œil pleurant, tant de fois qu’il jettoit sa veuë sur luy ; puis s’efforçoit contre le Centaure, et sans cesse luy tiroit de cruelles estocades. Cingar là-dessus arrive. Balde, le voyant, jette du fond de la poitrine de grands soupirs, et, la douceur du cœur le surmontant, il ne s’arreste pas ; mais, comme la passion presse nos sens, il se laisse tomber en terre comme demy mort, ne sentant plus rien. Le Centaure, pour un tel accident estrange, se contient et s’arreste, n’estimant, comme il estoit genereux, estre un bel œuvre de blesser son ennemy cheu en terre. Cingar dresse ses yeux pleins de larmes au Ciel, et dit : « O ! Dieux de là haut, qui semblez n’avoir aucune pitié, qu’il vous suffise de nous avoir ravi nostre cœur, et la perle de toute vertu, et le tresor de toutes bonnes et honnestes mœurs ! Voulez-vous aussi perdre ce vaillant Balde ? Estes-vous si cruels ? Aimez-vous tant la cruauté ? Or sus, qu’attendez-vous ? Que musez-vous tant ? Ostez-moy de ce monde, et Falcquet aussi ! Qui vous retient ? Que votre rage s’assouvisse ! » Puis, se tournant tout troublé vers le Centaure, luy dit : « Quelle reputation, ô Centaure ! Quelle gloire te fera d’avoir tué un aigneau, qui n’avoit son pareil en douceur ? » Le Centaure luy respond : « Moy ! tu te trompes, mon amy : la coulpe n’est point mienne ; mais la faut rejetter sur ceste ribaude Pandrague, comme tu pourras sçavoir cela estre vray, à la fontaine, à laquelle t’ayant porté pour te baigner en icelle, afin de laver le venin qui t’avoit empoisonné, j’ay trouvé ce jeune homme mort, massacré cruellement, lequel pendant que je m’apprestois à le mettre en un tombeau, ce nouveau Roland, ce nouveau Hector (si par telles forces humaines je puis nommer sa puissance), s’est icy renconstré. » Cingar, resvant, s’arreste un peu, et puis parle : « O Centaure ! quelle adventure m’a fait tomber entre vos mains ? » Alors Virmasse lui compta tout par ordre. Cingar, avec une affection fraternelle, l’alla embrasser et luy donna plus de cent baisers en la poitrine. « Ha ! dit-il, par toy la vie m’est donnée, combien qu’icelle me soit fort ennuyeuse, ne desirant autre chose que d’estre séparée de ces miens ossemens, puisque nous sommes privez d’un tel amy. Ce vaillant personnage, que l’ennuy a jetté par terre, est Balde. Je sçay que tu as esprouvé sa proüesse, laquelle est cogneue par les Poles, par toute la terre et par la mer profonde. Il n’est possible d’en trouver un semblable par tout le monde, je dis, semblable en courage et en sage gouvernement, et lequel je te rendray amy, frere, et compagnon fidelle. Mais cependant, je te prie, pour lien de nostre nouvelle amitié, de me faire un plaisir, et ne m’estime point, pour cela, villain. » Le Centaure luy fait response : « Je feray tout ce que tu me commanderas : mande, commande, dis-moy ce que tu voudras ? estime que ce que tu auras dit sera aussi-tost fait. » Cingar le prie de vouloir trouver incontinent le logis de Pandrague, et faire en sorte qu’elle n’eschappe nos mains : « Je te prie de la retenir pendant que je viendray et seray incontinent à toy. — Je le feray ainsi ! » respond le Centaure. Et aussi-tost s’en va à travers la forest, et Cingar va vers Balde, lequel, avec une voix basse, gemissoit ; et ayant iceluy apperçeu Cingar, haussa sa voix avec plus de pleurs, disant : « O, jeune Leonard ! que me sert de vivre plus sans toy ! ô jeune Leonard ! pourquoy la mort te retient sans moy ! ô Leonard, je suis seul cause de ta perte ! ô Leonard, ta mort est cause de mon ennuy ! ô Leonard, ô Leonard ! les destins iniques et meschans t’ont bien bouleversé ! ô Leonard, la vie est par trop odieuse à moy, malheureux et miserable ! La main cruelle qui t’a envoyé à la mort, icelle non moins cruelle en mon endroit me face mourir ! » Se levant soudainement sur ses pieds, et prenant son espée à deux mains, pensant le Centaure estre encore-là present, tiroit de grands coups ; car la force et violence de sa douleur luy faisoit perdre tout jugement, et manioit ainsi son espée, comme feroit un paysan, qui avec sa coignée abattroit un vieil chesne, lequel par un long temps auroit resisté aux efforts du vent Borrée.