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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 4)

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De ce que j’ay esté venduë par deux fois Par le malin Cingar avec fraude et astuce ; De ce que de ma chair se sont pour une fois Saoullez jusqu’à crever des Moines sans capuzze : Point du tout ne me deuls, mais seulement me plains D’avoir en vie esté par un sot gouvernée. Ainsi quand par malheur vous vous voyez contrains Suivre un fol gouverneur, que votre âme bien née Pleure plustost cela, ô vous pauvres humains, Que pour se voir soudain de son corps separée !

LIVRE IX.

C’estoit la feste de sainct Brancat et sainct Ombre[58], lesquels, à la priere et requeste de Buffamalque et de Nole, Beltrazze, Evesque de Cipade, avoit canonisez, lors que les paysans s’assembloient desjà au quarroi. Il n’y avoit aucun qui se souciast de sa besche : chacun avoit quitté la charrue, et tous ne songeoient qu’à complaire à leurs amoureuses. Ils prennent leurs beaux chapeaux de paille, s’accoustrent proprement, se peignent, se bandent le front d’une bande bien blanche, chaussent des chausses, ou des braies bien faites, lesquelles, espargnées, pouvoient durer mille ans. Les jeunes gens plus et grands du village, qui se sentoient plus fiers à cause de leur bien et plus audacieux pour l’abondance de la récolte ordinaire de leurs fruicts, portoient, à tels jours de feste, de belles chausses attachées tout autour d’esguillettes, y pouvans ranger commodement leurs chemises delicates, lesquelles leurs maistresses et amoureuses ont faites et cousuës. Mais, avant, on sonne la cloche pour chanter la Messe ; et maistre Jacob s’appreste pour la dire. Cingar avoit prins le gaviot d’un mouton, et l’ayant remply de sang, l’avoit accomodé subtilement contre la gorge de Berthe, le couvrant si proprement de son collet blanc, selon la coustume, que vous eussiez juré qu’il n’y avoit aucune pipperie, et font leur complot ensemble de s’entendre l’un l’autre avec leurs parolles.

Cependant maistre Jacob, après avoir amassé tous les autres prebstres de la paroisse, commençoit à gorge desployée à chanter la Messe, et les autres le suivoient, et à grands cris ; ils despeschent incontinent l’Introit, tellement quellement, et viennent aux Kyrie, lesquels, avec un bon ordre, ils contre-pointent autant, et aussi dextrement que si Adrian[59], Constans[60], et Jacquet y estoient. La douceur du chant en estoit si grande, et si plaisante, que les esprits des paysans se sentoyent ravir, et transportez ailleurs, quand ils oyoient maistre Jacob, vray musicien, descendre des quintes, et des tierces en une octave, et tirer ces octaves avec une longue haleine. Il passe Gloria in excelsis, et vient au Credo, lequel estoit si mignardement chanté, que si Josquin[61], la splendeur de tous les chantres, y eust esté, il eust apprins à mieux composer ses Messes musicales. D’autre costé, on commençoit à préparer ce qui estoit nécessaire pour baler soubs l’orme. Car pour la bonne envie qu’avoient aucuns des prebstres d’estre de la danse, aussi bien que les autres, en brief y estoit venu de Sanctus à l’Agnus. Et quand on fut parvenu à la fin de la Messe, maistre Jacob ouyt la cornemuse, et soudain marmonne à la haste le reste des menus suffrages. Et aussitost tous les paysans sortent à la foule de l’Eglise, comme si le feu estoit à la couverture d’icelle. Les jeunes garçons bien esguilletez, et les filles bien fardées, et vestuës de leurs belles cottes blanches, et de leurs coiffes, se rangent au quarroi. La cornemuse, avec lire lirette, lire liron, commence à fredonner plusieurs sortes de danses ; et chacun laisse Dieu pour servir au diable. Ne vous estonnez point, Lecteur, si après la celebration de la Messe vous n’en voyez pas un retourner desjeuner en sa maison ; car ils penseroient commettre un grand sacrilege, s’ils alloient à la Messe les boyaux vuides. Maistre Jacob et les autres prebstres ne musent gueres ; ils se despoüillent habilement de leurs aubes, de leurs amits, et de leurs robbes, et s’en viennent premierement droit à la table. On leur sert une oye, une longe de pourceau gras, et sept poulles. Ils mangent tout, et à grand’peine laissent-ils les os aux chiens ; car ils se resouvenoient de l’ordonnance du Vieil Testament, qui commandoit de ne laisser aucun morceau au lendemain.

Après donc qu’ils eurent avallé toutes ces viandes, et jetté les os soubs la table, ils se levent plus cuiets que cruds, estant leur pot bien plein du boüillon de la bouteille : et s’en vont soubs la saussaye, où la cornemuse invitoit chacun d’aller. Maistre Jacob, tenant en sa main tous les deniers qu’il avoit receus à l’offerte, faisant baiser la platine, les donne tous aux cornemuseurs, et leur commande de sonner la pavane, et puis, prenant une belle fille, nommée Pasquiere, commence à danser ; mais à grand’peine pouvoit-il mouvoir son ventre plein. Cingar, qui estoit là présent, ne se pouvoit tenir de rire voyant danser Maistre Jacob. Un paysan, qu’une mouche avoit piqué soubs la queuë, s’en va vers Berthe et luy demande si elle vouloit danser. Cingar, appercevant cela, luy fait signe de l’œil, comme il estoit rusé en son mestier. Berthe, qui sçavoit desjà bien ce que Cingar vouloit faire, accorde à l’autre, et, luy tendant la main gauche, se leve et va danser avec luy. Cingar, fermant un œil, estant fin et advisé, regarde Berthe et ce qu’elle faisoit, ainsi qu’ils avoient convenu ensemble. Icelle commence à frotter legierement la main du galant, comme on fait quand on veut faire une secrete declaration d’amour. Ce gentil compagnon, sentant une certaine allegresse s’estendre par tous ses membres, dansoit plus legierement, avec les deux pieds joincts, faisoit en l’air des sauts de bon courage, et n’eut voulu lors avoir le cul dans une ruche de mouches à miel. Berthe, considerant ses gestes, jouë des orgues avec ses menus doigts sur la main du compagnon, en la serrant quelquefois, et, la frottant plus souvent, elle feint de souspirer. Le compagnon croit qu’il y a de l’amour, tellement que, se sentant chatoüillé, il la chatoüille aussi de ses doigts en sa main ; et le pauvre malotru croit à la bonne foy estre aimé. Ils se retirent enfin ensemble un peu loing de la compagnie et disent l’un à l’autre cinq ou six parolles en parlant bas ; mais, après six, ils en ajoustent huict, et après huict, trente, quarante, et après les quarante, le compagnon a envie d’une autre danse ; il la prend par la main, il la tire, elle le suit volontiers quelque part qu’il la veut mener : va vers l’Eglise, pensant ce badin, en quelque coing d’icelle ou derriere l’autel, ou dedans le clocher, jouir d’un si bon butin.

Incontinent Cingar, jettant l’œil sur eux, s’advance avec un cousteau en la main. Le peuple accourt de toutes parts, ne sçachant que c’estoit, quel debat, quelle querelle il y avoit. Mais soudain fut cogneu ce que c’estoit. Cingar, ayant monstré avec le doigt comme Berthe suivoit ce paysan, ainsi qu’une villaine putain suit après son putacier, Cingar l’attrape, la prend par les cheveux, la pousse et s’escrie : « Ha, meschante, sera-il ainsi ? Est-ce ainsi qu’il faut garder à son mary les ordonnances et statuts de l’Eglise ? » Et, en ce disant, avec son cousteau trenchant, comme un rasoir, à la façon d’un bourreau ou d’un boucher, couppe le gaviot de mouton qui estoit plein de sang, et semble avoir couppé la gorge de Berthe. Icelle tombe en terre, fait la chatte morte et se remuë après toute, comme si la vie s’en alloit de son corps, et, feignant fort bien de rendre les derniers soupirs, battoit la terre avec les pieds ; et, tournant les yeux, et puis peu à peu les fermant, sembloit estre entierement morte. A ce bruit, tous ces paysans, quittant là les filles, accourent, prennent les armes et s’escrient merveilleusement. Cingar ne faillit à se voir soudain environné de telles gens et en eust enduré, s’il n’eust sauté legierement un fossé, et en diligence ne se fust retiré en une maison, feignant fuir et craindre ces paysans ; et, avec les deux mains montant au haut du toict, il se monstre courant sur iceluy, et se retire à couvert derrière la cheminée, de peur d’estre touché de coups de bale ou de traict. S’estant ainsi caché, il monstroit un peu la teste au-dessus du mur, et, avec une parolle tremblante, disoit : « O bons compagnons, pourquoy me voulez-vous tuer ? — Parce que, respondirent-ils, tu ne souffres pas un de nous autres vivre en repos, et tu broüilles et mets sans dessus dessous toutes les affaires de Cipade, meschant larron que tu es ! Tu fais tous les jours cecy ou cela : et penses-tu que nostre republique veuille endurer tant de maux, tant de pertes, tant de ruines ? Nous ne nous soucions pas, si tu as couppé la gorge à Berthe : ce ne seroit que bien fait, que tout tant qu’il y en a au monde qui lui ressemblent en eussent autant. Mais nous sommes marris de ce que tu broüilles ainsi la feste de sainct Brancat, qui regit et garde nos murailles, nos assemblées, nos peres et nostre Senat. » Cingar, faisant la Magdelaine croisée, leur dit : « Si vous voulez me pardonner ce meschef, et si vous voulez jurer que vous ne me ferez aucun mal, je guariray Berthe et la ressusciteray toute vive ; et si je n’en viens à bout, arrachez-moy le cœur et jettez aux chiens ma ratte. » Iceux, estonnez, se regardent l’un l’autre, et s’esmerveillent de ce qu’un homme si meschant et si malin ose promettre de remettre en essence un corps mort. Il n’y a pas un qui ne soit bien aise de voir un tel miracle. Et, partant, ils donnent leur foy, laquelle neantmoins est la plus infidelle qui puisse estre, soit de paysans Padoüans ou de la Romaigne. Il ne faut point du tout avoir foi aux parolles des paysans.

Cingar, toutefois, les croit, ou feint de croire à tels larrons, et descend du haut de la maison à bas, et de là s’en va à l’Eglise. Tout le peuple le suit, estant sa coustume de se precipiter pour veoir choses nouvelles. Il s’en va au lieu où Berthe estoit tombée les yeux renversez, et avoit fait les signes d’une personne morte. Mais messire Jacob l’avoit transportée de là, sçachant bien les ruses et subtilitez de Cingar, pour lesquelles seconder il avoit bien conduit la barque. Car il avoit fait enlever de là Berthe, laquelle s’estoit laissée porter où on avoit voulu, comme si ç’eust esté un corps mort, laissant ses jambes pendre çà et là avec sa teste, ainsi, qu’une cornemuse non enflée. On la met au milieu du revestiaire, comme est la coustume du pays, et messire Jacob ne souffroit personne approcher d’elle, de peur qu’on apperçeust qu’elle respiroit et prenoit vent. Souvent il l’encensoit, et avec le guipillon l’aspergeoit d’eau beniste et chantoit le Lazarum. La cloche sonnoit ; on faisoit la fosse : une grande bande de femmes y accouroit, criant et pleurant si asprement que les oreilles en estoient rompues à un chacun. Cingar approchoit desjà, lors qu’on estoit à In Paradisum. Après laquelle Antiphone, Berthe devoit estre jettée en la fosse. Cingar, approchant, crioit : « Mon pere, messire Jacob, que vostre reverence veuille un peu avoir patience ! J’espere que pour neant vous luy aurez donné les ensencemens de la mort. » Et, en ce disant, il entre en l’Eglise, suivy de tout le peuple, et s’en va droit à l’autel, au devant duquel il s’agenoüille, et, levant ses yeux au ciel, pria environ une heure, puis, estant relevé avec une belle gravité, s’en retourne au revestiaire vers Berthe, laquelle il promet remettre en vie, et puis il tire de la gaine son cousteau, je dis le mesme couteau avec lequel il sembloit avoir couppé la gorge à Berthe et l’avoir fait mourir. Il esleva un peu ses yeux en haut, tous mouillez de larmes, et commença à faire telles prieres avec une voix lamentable : « O mien cousteau, qui m’es plus cher que tout le reste du monde, lequel ne pourroit estre acheté par tous les thresors, quels qu’ils puissent estre, qui avez desjà fait paroistre au monde tant de miracles, je vous prie, par la vertu de saint Berthelemy, qui est encore rouge et ensanglanté de son sang, lors que les Roversans luy arracherent la peau ; si en ta devotion je dis tous les jours, les genoux en terre, mon chappelet, si pour toy je jeusne tous les Dimanches, si je t’ay derobbé et enlevé d’entre les mains de ces chiens de Turcs ; je te prie, je te supplie, et avec tous vœus te reprie, que comme Berthe est morte par ta playe, ainsi, par le mérite de ta vertu, elle puisse maintenant ressusciter ! » Ce disant, il feit deux ou trois fois le signe de la croix, prononçant entre ses dents quelques psaumes, et soudain la morte feinte commença aussi-tost à se mouvoir, et à ce mouvement le peuple s’escria merveilleusement ; puis, eslevant les yeux en haut, beaucoup de personnes furent si saisis de peur, qu’ils eschapperent de là bien vistement. Et après se lève sur les pieds, disant : « Helas ! pourquoy m’as-tu tuée, ô Cingar ? » Et celuy luy feit response : « Pourquoy faisiez-vous ainsi des cornes à Balde ? — Pardonnez, dit Berthe, à un sexe si tendre et si fragile. La femme est faicte du masle ; la femme desire le masle : donnez-nous des gardes, vous autres, si faire le pouvez. Une femme, qui est esloignée de son mary, ne peut, en quelque sorte que ce soit, estre sans homme. Et, si d’avanture il y en a aucune, c’est un grand miracle. » Alors tous les paysans accouroient de toutes parts, crians tant qu’ils pouvoient, et faisans retentir en l’air leurs cris et admirations, disans : « O, ô miracle ! ô le grand miracle ! entre tous les cousteaux, il n’y a point tel cousteau que cestuy-là. O ! très-sainct Cingar, nous ne t’avions jamais creu estre si devot et avoir avec toy un si riche thresor. »

Cingar meine lors Berthe en l’Eglise, et monte avec une grande apparence dessus l’autel, et là avec belles parolles annonce au peuple le mérite de son cousteau, disant : « O ! gens devotieux, voyez le sainct cousteau : voyez le cousteau, avec lequel la meschante forteresse de la Romagne, la forteresse des Roversans, pleine de meschans paysans, a renversé cruelle la peau de sainct Berthelemy, comme elle eust fait celle d’un veau ou d’un chevreau. Voicy l’heureux cousteau. Voicy le beau thresor, qui n’a point, et n’aura son semblable en l’Eglise de Sainct-Marc[62]. C’est celuy, qui pourra guarir, et affermir vos playes ; qui guarantira de male peste vos malades : c’est celuy qui ressuscite les vifs et les morts. Vous n’avez pas veu maintenant ressusciter Berthe ? Ainsi pourra-il rendre les morts sains et gaillards. Accourez : que regardez-vous là ? Accourez, ô peuple, accourez, dis-je, pour baiser ce sainct cousteau ! » A ceste exhortation, le peuple s’advance, et se presse, comme quand les porcs courent tant qu’ils peuvent au clacquet du chauderon, et tiennent leurs groings dedans l’auge pour humer le lavage. Ils se pressent les uns les autres pour baiser ce cousteau, lequel Cingar leur presentoit, et, comme font les prebstres, quand ils presentent la platine à baiser à l’offerte, leur disoit Pax tecum, avec une contenance asseurée ; sentant en son cœur un grand contentement à cause des liards qu’il oyoit sonner dedans le bassin, lequel messire Jacob avoit apporté pour recevoir l’offrande ; aussi, tenoit-il la coiffe de Berthe, en laquelle ces paysans jettoient de bons grands blancs.

La predication de Cingar avoit duré environ une bonne heure, lequel on eust pensé estre frere Robert[63] ; car il alleguoit le Sexte[64], les Decretales, le Decret[65], la Somme angelique, la Glose, la Bible, et sainct Thomas. Il n’y avoit point eu, entre tous les moines estudians, Bachelier, ou Regent, ou Scotiste, plus sçavant que luy. Il renversoit sans dessus dessous toutes les subtilitez des Utrum : il faisoit des argumens, il nioit d’un costé, il prouvoit de mesme ce qu’il vouloit. Or, craignant que quelque fin et accort vinst sur le lieu, qui eust peu à l’instant descouvrir son faict, il cache et resserre son cousteau, et descend de dessus l’autel, et s’en retourna en son logis chargé de bon argent. Berthe, sans parler à personne, le suivoit.

Après que Cingar fut party, Messire Jacob appelle tous ses paroissiens au din don de la cloche, et tous les citoyens de Cipade. Là, les plus sages s’assemblerent, et proposerent par entr’eux huict opinions dignes d’un Caton : aussi, n’estoyent-ils pas que huict, ausquels on se rapportoit de tout. Iceux furent Bertasse, Mengue, le Bossu, Gugnane, Gurasse, Zanordin, Garabin et Lancefeuille. Ils font par entr’eux un long discours sur ce sainct cousteau, à sçavoir : Si le peuple de Cipade vouloit l’acheter à communs despens, et le mettre en la chasse de sainct Brancat, afin que le peuple luy peut faire ses prieres. La conclusion fut de l’acheter, et la charge d’en faire le marché fut donnée au Bossu et Lancefeuille. Ce conseil parvint aux oreilles de Zambelle. Il eut soudain ceste envie d’avoir luy seul cet honneur et ceste renommée, que ce cousteau fut en sa possession, et qu’il en eut seul le profit. Il se propose desjà qu’avec iceluy, il pourra ressusciter Chiarine, s’estonnant fort d’avoir veu Berthe estre redevenuë en vie. Il s’estime le plus heureux du monde, s’il peut obtenir la gloire qu’il se propose, moyennant ce cousteau. Il parle à soy-mesme, et se belute tout le cerveau, et dit : « O, si Cingar me vouloit vendre le cousteau, ma vache ne pourroit-elle pas facilement reprendre vie ? Ne pourrois-je pas assommer ma Lene autant de fois qu’avec le baston elle me chatoüille les reins ? et puis, après l’avoir ainsi tuée, luy remettre la vie au corps, comme auparavant ? O quel gain je ferois avec ce cousteau ! Cingar a gaigné aujourd’huy plus de mille liards : ne me donnera-on pas des œufs, des poullets, dont je deviendray riche en trois jours ? »

Sur telle proposition, il s’en vient au logis de Cingar, et le tire à part, disant qu’il luy vouloit dire un mot en l’oreille, de peur que ces lourdaux de paysans entendissent le secret : et s’estans eux deux mis à l’escart, Zambelle parla à luy en ceste sorte : « Mon amy Cingar m’aymes-tu ? — Plus que toy-mesme, respond Cingar, tu l’as assez esprouvé. — Me veux-tu vendre, dit Zambelle, ton cousteau ? — Non, respond Cingar, et pardonne-moy, si je t’en refuse. Cela importe trop à tout le monde, et mesmement à Milan. — He, he, dit Zambelle, je te prie, contente ton amy et compagnon ! Qui a-il à contenter, si nous ne contentons nos amis ? fais-moy ce service, et puis commande-moy ce que tu voudras. Car, qu’une bosse me vienne au bout du nez, si je ne refuse mille paradis pour toy. Vends-moy ce cousteau, je te bailleray ce que tu voudras, demande ! » Alors Cingar, jettant un grand soupir, se taist pour un peu, prémeditant ce qu’il vouloit. Puis dit : « O frere, mon amy, j’acquiesce à si grandes prieres. Ce m’est une chose bien dure et amere de vendre un joyau, vendre les delices de ce monde, et le thresor du ciel. Mais que feray-je ? où me tourneray-je ? puisque celuy, qui jour et nuict a pouvoir de me commander me fait une telle demande ? Je sçay bien que tu peux beaucoup en toutes affaires. Mais il n’est point besoing de tant de parolles. Le cousteau est tien, tout ce que j’ay est à toy : commande ! Va trouver Messire Jacob, et Briosse parle à eux, qu’ils facent, qu’ils defacent, qu’ils dient et redient ; tout ce que vous ferez ensemble soit un Evangile ! »

Zambelle saute çà et là, estant joyeux et allegre au possible, et s’en va vers Messire Jacob, et puis vers Briosse. On fait un accord en lieu secret, approuvé par les premiers docteurs et sages de la ville, et le Bossu faict cet acte : « Soit, à tous habitans de Cipade, notoire, que à present Cingar a vendu le cousteau de sainct Barthelemy à Zambelle, pour le prix de trente ducats, avec telle condition toutesfois, que toutes et quantes fois que Cipade voudra rendre ladite somme à Zambelle, iceluy sera tenu rendre ledit cousteau, et ne retenir par-devers soy telle relique, auquel appartient faire construire une belle chapelle en l’Eglise en laquelle ardroit tousjours une lampe, et sur les murailles de laquelle on peindroit les miracles advenus par son moyen, tant ceux qui sont jà faits, que ceux qui se feront cy-après. » Zambelle cherche à trouver deniers, veut vendre tout ce qu’il a, sa maison, sa femme Lene et soy-mesme. Il n’a point faute d’acheteur, et le badaut vend ce qu’il peut à Brunel et à Lanfranc. Schiamine acheta sa maison et les deux autres acheterent le reste, les marres, les beches, les focz, les rasteaux, les barils, les coqs et poules, les haches, avec mille vetilleries de mesnage. Lene, au refus de tout autre paysan, fut engagée pour neuf sols à Messire Jacob ; et ayant Zambelle amassé de toutes parts les trente ducats, il les baille à Cingar, lequel les met en sa bourse, et, flechissant fort bas le genouil, luy baille le cousteau en la presence de Briosse, qui en passa l’accord. Ce Briosse estoit Notaire, bien entendu à derobber, et nay pour escorcher les paysans ; car il avoit tousjours en sa bourse sept ou huict faux tesmoings, qui de droit ne demandoient que le feu, il y avoit longtemps. Si Nature luy eust donné autant de mains que Mantouë nourrist de Juifs Baganaies, que la Romagne pend tous les ans des larrons, on les eut toutes coupées à Briosse par jugement : car il avoit falsifié autant d’instrumens, que la Marque envoye et distribuë de figues par tout le monde. Zambelle happe soudain ce cousteau, et aussi avidement que feroit un febricitant, de l’eau, ou un affamé, un morceau de pain : mais le miserable se trouvera enfin avoir prins une grand flesche, et avoir les mains pleines de freslons.

Quand il fut venu chez soy, il voulut faire l’espreuve de son cousteau. La premiere qu’il en feit fut sur Lene, et la seconde sur Chiarine. En presence de plusieurs, il prend à l’impourveu Lene et luy fourre ce cousteau au milieu de la poitrine, et de son corps la vie s’envola à la pure verité. Puis, il dit : « O mon cousteau ! He, suscite et remets en vie ma femme ! Je t’en prie, par la vertu de sainct Barthelemy ! » Mais c’estoit autant comme s’il eust parlé à une muraille. Elle ne luy fait aucun signe de vie. Aussi, estoit-elle toute roide morte. Zambelle poursuit, baise le cousteau et puis dit : « O mon cousteau, je te prie : He, pourquoy Lene ne revient-elle en vie, comme nagueres vous avez fait ressusciter ceste poltronne de Berthe ? J’ay employé tout ce que j’ay peu pour t’acheter. Quoy donc ? Quoy donc, mon cœur, que fais-tu ? Ainsi me tromperez-vous, mon cousteau ? Mais ses veines et son poulx ne bat aucunement ! »

Alors un amas se fait de grand nombre de paysans, et s’assemblent ensemble les plus sages. Le Bossu faisoit le Consul, n’en estant point de plus caut que luy. Il estoit frere juré à Tognazze et n’eust rien entrepris sans l’advis de Tognazze. Cestuy-cy assemble tous les Cipadiens, et, s’estans tous assis devant Tognazze en grand nombre, au signe du Bossu, chacun tint bouche clause. Tognazze estoit monté sur un haut tronc d’arbre et commença ainsi à remuer les levres : « Il est vray, Messieurs, qu’on nous a icy assemblez pour vous donner à cognoistre toute ceste cause. Nous sommes icy cinq pilliers de Cipade, Bertazze, Mengue, le Bossu, Cugnane, et moy Tognazze, qui sommes deliberez de garder le dicton du Catonnet[66] : Combats pour la patrie, si tu veux vivre sainement. Icy les femmes ny les petits enfans ne sont venus, desquels nous avons pleines maisons ; vous sçavez qu’ils sont moins capables de conseil. Vous estes tous hommes dez longtemps masles : vous êtes les defenseurs, vous estes la targe et bouclier, vous estes l’espée de Cipade. Que vaut, je vous prie, Mantouë, sans nostre Cipade ? Me voicy present : je ne manqueray à la verité de ce qui est mien. De bouche, je vous donnerai conseil, et, par effect, aide, voulant bien exposer ma vie pour mes Citoyens. Partant, les Senateurs vous font sçavoir ce que maintenant, comme par le passé, nous avons à questionner et debattre avec les compagnons de Balde. Tousjours ces meurtriers, ces assassinateurs, ces larrons, et ces gens de diable, ont cherché de rompre le repos de Cipade. Que les craignons-nous ? Quoy ? dites : ne tenons-nous pas en prison enchevestré la lie et l’escume de tous les larrons, Balde ? qui est le chef, qui est le Roy, qui est le Prince des meschans, n’est-il pas à la Cadene par la vertu de Tognazze ? Si la teste est emportée, que craignons-nous les autres membres ? Vous souvienne des questions et des plaids de Carazze ! Estant la force de Cugnane, si grand’, qui est icy present, et vous ayans aussi esprouvé, qu’il ne fait gueres bon gratter ma panse. Qui est ceste malheureuse sangsuë, qui est ce ver à chiens, qui ose exciter ces diables à chatoüiller les mouches guespes ? Les Medecins vont-ils de leur bon gré chercher leurs malheurs ? Cherchent-ils de la brigue et de la controverse ? Nous leur donnerons de la brigue. Or sus, tenez-vous fermes, je vous prie, soyez constans, mes freres : laissons-là le bien, laissons la vie et nos propres enfans, laissons le pays, si aucun veut assassiner nostre honneur : s’aille faire pendre qui n’a soing de l’honneur ! Il y a long-temps, ô Peres, que vous me cognoissiez estre Tognazze ? Voicy present le Bossu, par la vertu duquel Cipade a souvent triomphé de Mortelle et a touché jusques au plancher du ciel. Qu’il aye soin des armées comme Consul, jusques à ce que nous ayons reduit à neant les bravaches de Balde. Vous avez veu comment le pauvre Zambelle est demeuré la nourriture des poux, achetant le cousteau de ce ribaut de Cingar, et comme il ne luy est demeuré pas seulement un cordeau pour se pendre. Il a perdu sa maison, il a tué sa femme, il a vendu toutes ses terres, ses chevres et toute autre chose qu’il avoit : et nous toutesfois (ô combien est grande la honte qu’en souffre Cipade !), nous, dis-je, ayans éprouvé tant de fois les ruses de Cingar, voilà, nous prestons encore l’oreille à ce meschant ! Il fait tous les jours cecy ou cela. Il derobbe icy, il derobbe là ; il trompe un chacun, il se mocque, il jure, il se parjure, et nous, pauvres gens, nous ne croyons de rien moins à luy qu’à sainct Aloie, à sainct Beuf ou sainct Belin, tant Cipade endure patiemment ce ribaut ! Croyez-moy, ô Peres conscripts, la victoire est à nous. Icy viendra Cingar ; il se mettra au filet, le meschant ; il fuit le gibet, il recule en arriere ; il sera neantmoins prins au trebuchet, et, comme la traie, il se viendra prendre à la glus. J’ai dit. »

Lors Zanardin se leva de son siege, et, tenant ses deux mains sur ses hanches, après avoir, comme sage, craché deux et trois fois, ainsi parla : « O cancre ! comme a bien dit Barbe Tognazze, estant un autre pere Ciceron, et le grand Aristote, lequel avec beaux vers a chanté :

Escrire faut aux petits clercs. Qui premier, de Troye aux bords verts, S’en vint descendre en Italie.

Mais je croy que Cingar ne sera jamais prins au piege. Vous sçavez la raison et n’est besoin que je la die. Il nous trompera et nous fera suër d’ahan ; car qui est le diable qui voulust s’opposer à luy ? Il y a un certain Venitien, Syre Pole, et iceluy n’est point du rang de pescheur, ne de ce petit menu peuple de Mouran[67] ; il n’est point barquerotier, qui aille crier : « A la barque ! » Mais est gentilhomme de la race de Fasole, qui a tousjours tenu les premiers lieux du grand Conclave et a fait pendre un millier de Caodefiens. Cingar, malin, subtil, a de si longue main gaigné son amitié, qu’il obtient de luy tout ce qu’il veut au moindre signe qu’il luy face, à sa simple parolle, et meine ce bon homme par le nez, comme on fait un bufle. Pensons-nous d’advanture combattre contre sainct Marc ? J’ay dit mon advis, vous me pardonnerez. »

Soudain Cugnane saillit en place, en cholere. « Quoy, dit-il ? Que baves-tu, Zanardin ? Nostre Cipade n’estime pas Venise une figue, non pas cinq cerises. Quelle braverie sçauroit faire sainct Marc contre Cipade, encore qu’il aye l’espée nuë en la main, encore qu’il aye une longue barbasse pendante jusques à l’estomach ? Sainct Marc n’est point le Bossu, n’est point Cugnane, qui porte et barbe et espée, mais plustost il ressemble à un mastin, et à ces grands chiens, qui avec leurs regards hideux espouvantent le peuple. Celuy qui porte une espée et une grand’barbe blanche, si tu ne le sçais, on le nomme sainct Paul. Mais c’est nostre folie : nous voulons mesler avec nos affaires les Saincts bienheureux ; ne veuilles escrimer avec les Saincts, dit le proverbe. »

Alors Gurron print la parolle. « Je ne louë point cecy, dit-il, et n’endureray d’estre contraire aux compagnons de Balde aucunement, quand toutes choses seront certes considerées grossement : ne pensez point avoir aucun secours de moy. » Lancefeuille, se levant tout choleré, luy respond : « Tu ne donneras point de secours ? Que dis-tu ? Penses-tu te separer d’avec les autres ! O, la grande perte ! Nous laisserons ceste entreprinse pour toy ? » Gurron, impatient, luy replique : « Je croy, dit-il, et tiens pour certain, que tu laisseras à grand’peine ceste tienne entreprise. Tous les jours iras, reviendras, remueras plusieurs affaires, et, pensant avoir tout fait, tu trouveras n’avoir rien fait, et toute ceste peine ne sera que pour tirer profit, non pas pour ce que tu veuilles défendre l’estat de Cipade ; mais pour rapiner, et derobber mille bons grands blancs à Cipade. »

Les Peres du Senat, émeus pour telles parolles, bourdonnoient ensemble, et dirent : « Gurron, ta langue, tousjours sale et mal nette, parle trop ! » Gian, Pannade, Garofolol, et plusieurs autres excuserent Gurron : autant en firent Girardet le Tanneur, Mengue, et Tonal. Enfin, il fut arresté (Gurron en crevant de dépit) d’envoyer au Podestat le Bossu et Barbe Tognazze, pour avoir de luy la permission de mener en armes les compagnons ; et ce fait chacun s’en retourna en son logis.

Cependant Cingar est adverti par Gurron de la resolution du Conseil, fait et assemblé à la sollicitation du Bossu et de Tognazze ; il s’en rit, et amasse auprès de soy de bons et braves soldats : et, entre autres, Brunel y vient, Gambe, Schiamine, Lanfranc ; Americ brule du desir de combattre, Galete aussi fait bien le brave : l’un porte une arbaleste et l’autre une pistole : Pizzanocque tient un espieu : Scivalle un voulge : Jambon porte sur son espaule une grand’coignée, forgée de bon acier : Rigasse porte aussi une arquebuze bien chargée de poudre, tousjours prest à mettre la mesche allumée en l’esmorche.

L’Aurore n’avoit pas encore chassé les tenebres de la nuict, quand Cingar amassa tous ces gentils compagnons, et les feit marcher par le milieu de la ville de Cipade, donnant grande terreur à un chacun ; et le Caporal, passant avec parolles hautes, fait bruit, et commande à tous les autres de crier haut : « Sus, sus, qui veut se gratter avec nous vienne en place ! O villacques ! ô porceaux ! ô canailles ! ô gens de peu ! ô faitneans ! ô poltrons ! ô gueux pleins de poulx ! ô assommeurs de pain ! Sus, sus, qui veut se gratter avec nous vienne en place ! » Bravans ainsi tous avec telles parolles, faisoient à leurs ennemis avec la bouche des petarrades ; et Schiamine met le feu à sa pistole, et la poudre de l’arquebuze de Rignazze fait un grand feu. Il se fait un grand bruit, et tuf tof raisonne partout. Bertazze oit ce tintamarre ; aussi fait Cugnane, Tognazze, et tous les autres. Ils se cachent, ils s’enferment, et, verroüillans bien leurs huys, se tiennent ainsi en leurs maisons. Ceci advint en la sorte, comme quand les veneurs, partie à pied, partie à cheval, donnent ordre à leur chasse, et au son du cornet, ou de la trompe, les chiens clabaudent bau, bau : l’un prend un espieu, l’autre une laisse, l’un un cheval ; un autre crie : « Hau, hau », et les chiens, à ce cri, s’empoignent l’un l’autre, et s’entrepelaudans s’espoussetent eux-mesmes avec le nez le cul. Les lievres et les renards escoutent cependant ce bruit, se tiennent quoys en leurs buissons et ès bois, et ne veulent mettre au vent pour tel bruit leurs pulces et tanes. Ainsi le Consul le Bossu, Cugnane Tribun, et les autres Senateurs, et tout le peuple de Cipade, se contiennent cachez en leurs logis.

Toutesfois le dictateur Barbe Tognazze reprend courage, et, confortant les autres, s’en va seul à la ville. Cingar l’advise ; il se recule de ses compagnons, et, estant en armes, se va cacher en un bois, par lequel on passe quand on va à la ville. Tognazze, cheminant, se fantasioit beaucoup de choses en l’entendement, et se promet de renverser bien toutes les ruses de Cingar, mais tu ne te souviens point de la fable d’Æsope, ô Tognazze ! en laquelle, la souri dressant embusche au morceau de lard, le chat lui en dressoit de mesme. Cingar s’estoit mis en embuscade : Tognazze vient ; s’estant approché, Cingar sort, et le tourne tout autour, et, ayant en main un bon baston fendu en quatre, torche à bon escient la bosse de Tognazze ; et pour ces coups tomba par terre la forteresse de Cipade, celuy qui estoit le plus grand de tous les sages, la reputation de Cipade, qui avoit esté six fois Consul, le plus grand soustien de raison cheut par terre, et le pillastre fort et ferme fut renversé sans dessus dessous. Puis Cingar s’en va au loing, ayant premierement prins avec soy Berthe et les deux fils gemeaux de Berthe, et se retire vers le quartier de Mantouë, s’allant cacher ès montagnes de Bresse. Et toy, Lacquay, mets la selle sur mon mulet ; car l’envie me prend d’aller à la ville.

LIVRE X.

Cingar aymant de tout son cœur Balde, toute la nuict ne fait que resver après luy, et, ayant bon courage, remuë tous les moyens en sa cervelle pour tirer hors de prison celuy qui estoit fils de Mars ; et dit à Berthe : « Je tireray Balde hors de prison ; ou bien je me feray tailler en plus de mille quartiers. » Et puis, la laissant fournie et garnie de ce qu’elle pouvoit avoir besoing, il s’en va par les bois, n’osant se monstrer, pour voler ce qu’il pourroit trouver, et proposant en soy-mesme mille inventions et subtilitez, pour mettre Balde hors du lieu où il estoit.

Cheminant par une forest, il rencontre d’adventure et void de loing venir vers luy en son chemin deux Cordeliers, lesquels se faisoient assez entendre par le tic toc de leurs galoches, qui coustumierement leur mangent le dessus du pied, lequel ils tiennent nud. Iceux tiroient par le licol après eux un asne chargé de pain, et ne se pouvoit bien juger qui estoit d’entr’eux l’asne ; parce que l’asne et le Cordelier sont couverts de mesme poil. Cingar, les voyant près de soy, soudain prend avec les deux mains son voulge, avec telle contenance, comme s’il vouloit les tailler en quatre. Iceux promptement se laissent tomber sur leurs genoulx, crians pardon, et faisans mille croix. Cingar leur fait quitter l’habillement, ne leur laissant que le haut de chausses et le breviaire pour dire leurs vespres ; et, leur commandant de se retirer, il demeure seul avec ces habits et l’asne. Que fait-il ? En premier, il se couppe la barbe avec des ciseaux, et par sur sa chemise accommode dextremement la haire du beau pere general : puis, prend la grande robbe grise, et, par dessus le capuchon, se ceint de la corde nouée ; s’estant deschaussé à nuds jambes et pieds, prend les galoches, et enfin il met sur ses espaules le petit manteau du frater soubs lequel, au lieu d’un panier il porte son escarcelle, où estoient ses tenailles et crochets, avec lesquels il ouvroit les serrures, ou degondoit les huys, et avoit aussi en icelle des autres ferremens qui lui servoient à forger de la fausse monnoye. Il n’est plus Cingar, parce qu’il est vestu de saincts habits : et toutesfois il est tousjours Cingar. Car la robbe, ou le froc, ou le roquet ou le capuchon ne fait pas les personnes saincts. Ha ! bien souvent soubs de saincts habits sont cachez des meschans, et la laine des brebis couvre quelquefois des loups.

Soubs tels vestemens Cingar espere tirer hors Balde, n’ayant aucune autre esperance de ce faire. Il desmanche incontinent son voulge, et cache le fer sous sa robbe ; le manteau couvre tout. Prenant son asne, nommé Rig, pour compagnon, monte dessus et le charge encor’ de ses bissacées de pain. Il fait aller son asne par les monts et vallées, et n’eut voulu avoir pour iceluy une hacquenée françoise, tant bien cet asne alloit l’amble. Quiconque le rencontre luy fait grande reverence ; car il sembloit un sainct Macaire : et quand il eut blasphemé, vous eussiez dit que c’estoyent vespres qu’il disoit, tant il se feignoit estre un bon Religieux faisant le torticollis. Il va par les maisons, et de porte en porte demande un morceau de pain en aumosne. Chacun luy donne du pain, du vin, du salé ; et l’asne en estoit enfin si chargé, qu’à grand’peine pouvoit-il plus marcher. Alors Cingar, estant revenu de sa queste et despouillé ses habits monachaux, retournoit comme devant en son premier habit par les bois, et puis alloit à la ville vendre tout son butin, et en tiroit de bon argent.

Enfin, voulant venir à Mantouë, il entre et passe si subtilement par les portes de Cipade, qu’il n’est aucunement recogneu, et apperçoit Zambelle dedans un champ, qui au soleil faisoit reveuë de ses poux, et en avait jà fait une grande boucherie. Cingar talonne son asne, et s’en va droict à luy, « O ! dit-il, que fais-tu ? Bonne vie ! Quoy ? hola, bon homme ? Ne sçaurois-tu point où est Zambelle ? dis-moy ? en sçais-tu rien ? » Zambelle respond : « J’estois Zambelle pendant que ma vache Chiarine estoit vache : mais, après qu’elle est devenuë chevre Chiarine, je suis devenu autre, et ne suis plus Zambelle. — Tu me comptes, dit Cingar, mon amy, une grande chose, ô Zambelle, que tu ne sois plus par cy-après mon Zambelle, mais un autre, comme autrefois a esté la vache Chiarine non chevre : mais, encor’ que tu sois une souche, ou quelque vieux pot à pisser, dis-moy pourquoy est-ce que je te vois ainsi tout dechiré ? — Ainsi la disgrace, respond Zambelle traite les miserables. Je suis desesperé, et la caguesangue ne me sçauroit faire mourir : j’ay esté autrefois riche, et maintenant la pauvreté me contraint d’aller par les portes demander mon pain, et à grand’peine en trouve-je, soit pain, soit vin ou viande, et un malheureux ribaut a esté seul cause de mon malheur, qui est un Cingar, auquel le cancre puisse ronger le cœur. O si le Podestat pouvoit faire brancher ce larron, il pourroit dire qu’il auroit signé un beau jugement pour un si meschant subject. » Alors Cingar luy dit : « Benist soit Dieu, beniste soit sa mere ! Veux-tu, pauvre miserable, estre mon compagnon ? Je te donneray ceste robbe, soubs laquelle nous sommes sauvez, et te bailleray le capuchon de sainct François. Veux-tu, dis-je, servir à Dieu et estre fait religieux ? Tu seras predicateur, tu chanteras la Messe. L’Eglise nourrist autant de semblables à toy, que mille galeres sçauroient tenir de forçats à la rame. » Zambelle se reveillant un peu, luy respondit soudain : « Je suis content et très-content d’estre votre petit frater. Je chanteray Messe nouvelle, moyennant que me veuillez donner ceste robbe grise. Car mon pourpoint s’en va tout en pieces, et je rempliray bien mes jouës de pain blanc, lesquelles à grand’ peine se peuvent-elles saouler de pain noir. Combien que je ne sois gueres lettré, toutesfois avec vous je pourray bien dire vespres. » Cingar le depoüille et jette son habit poüilleux en un fossé, puis le vest de celuy de sainct François ; et, en le luy baillant, marmonnoit quelques mots semblant dire quelques Pseaumes. Il le fait son compagnon, et l’appelle Frere Herin ; et luy se nomme Frere Quentin.

En après, ils s’en vont de Cipade, et comme vrais Moines cheminent avec une grande gravité. Zambelle marche à pied, tirant après soy l’asne, sur lequel estoit monté Cingar. Ils entrent en la ville de Mantoue avec un pas mesuré : le peuple pensant que ce fussent saints Religieux. Ils viennent d’adventure en la place, lorsqu’on sonnoit la trompette pour assembler le peuple. Suivant la coustume, quand on publie quelque ordonnance : au son de tararan, le peuple s’amasse, et chacun laisse la boutique, courant pour aller ouyr la publication. Cingar ne sçavoit que c’estoit. Il met pied à terre, et dit : O frere Herin, tenez-vous icy ; car je vay voir que veut dire cet amas de peuple. Et puis va se fourrer parmy les autres. On publie qu’un nommé Cingar, meurtrier, voleur, larron, et meschant, qui fait de la fausse monnoye, et rogne la bonne, est banny du ressort de Mantouë, et que quiconque le tuëra aura cent cinquante ducats. Cingar, oyant cecy, se conchioit de peur : toutesfois, il estoit tout resolu de perdre la vie pour Balde. Que fait-il ? ô la force de courage ! ô la prouësse nompareille ! Haussant soudain sa voix, commence ainsi à parler : « O peuple ; ô je voy bien que vous ne sçavez rien : car en peu de jours ceste ville sera brulée, si à present et si soudainement vous ne trenchez la teste à Balde que vous tenez attaché en prison. Je ne fais que venir de la Terre saincte, et du sainct Sepulchre, et je vous apporte, mes amis, de mauvaises nouvelles. Car j’ay veu là un grand geant, semblable à une tour, et fort terrible, tout couvert de fer, lequel ameine de grandes troppes de Mores à pied et à cheval. Il jure par les Saincts du ciel, et par tous les diables, qu’il veut, en quelque sorte que ce soit, ravoir Balde, et veut du tout ruiner ce pays. Jamais je ne vey de plus mechantes gens qu’ils sont. Que sont-ce que Lombards, Bressians, Calabrois ? Les Curces sont pourceaux ; mais les Mores, c’est la lie de tous maux. O Dieu, veuillez destourner de ce peuple une telle ruine ! Ils assomment les hommes, ils vollent et forcent les filles, ils pillent les autels et desrobent les calices : les larrons Espagnols ne sont rien au prix de cecy. Ils surmontent en cruauté tous les plus meschans qui soyent. O quelle pitié ! Ha quelle compassion j’ay de nos cloistres ! N’ont-ils pas ravi et emporté la pitance des Moines de Malandrin ! N’ont-ils pas jetté sans dessus dessoubs le monastere ! Il n’est pas demeuré pierre sur pierre, et ont assommé beaucoup de Religieux. Car ce Fracasse (je ne voudrois pas dire une menterie soubs ce sainct habit), ce Fracasse[68], dis-je, sans aucune peine, jette des grosses pierres comme si c’estoient petits cailloux : je l’ay veu lancer ainsi ces pierres plus de mille fois tout de suite sans se lasser. Avec un morceau de brique il tua le pauvre Prieur : et d’un coup de poing feit entrer en terre le cuisinier du monastere, comme il accoustroit à manger pour les Religieux. Il y avoit un vieillard bossu se soustenant à grand’ peine avec le baston ; cestuy-cy le print par le col et le luy tourna comme un faucon fait à un poulet, et puis le lança au haut d’une montagne. Ils ont enlevé du revestiaire, sans aucun respect, les platines, les aubes, les amits, et tous tels vestemens : de la despense, ils ont emporté les pots, les bouteilles, les plats, les escuelles, les paniers, les nappes : de la cuisine, ils ont tiré les chauderons, les marmites, les bassins, mille pots de terre, broches, poisles : de la cave, ils ont succé nostre vin : ceste pourchaillerie a beu nostre vin, a enfoncé nos tonneaux, et des saloirs ils ont fait des auges pour leurs chevaux. Mais ce seroit trop si je voulois racompter toute chose : avec grande difficulté ay-je peu m’eschapper de leur main avec mon compagnon. Prenez donc tous mon conseil, mes amis ; tirons ce Balde hors de prison, et luy faites trencher la teste. Il faut arracher une si mauvaise plante : il faut retrencher la maladie, de peur que de la puanteur d’icelle l’air s’enpunaisisse. Pourquoy une si meschante beste est-elle si long-temps sur terre ? c’est un autre Pithon, un autre Polypheme, un autre Hydre, une Carybde. Ostez de ce monde ceste rage de diable : rompez-luy la teste, la cervelle ne remuera plus. Que Balde soit mort, la force de Fracasse viendra à neant. Je ne veux pas toutesfois vous scandalizer, pour quelque chose que ce soit, soubs ceste venerable robbe, et soubs ce capuchon, comme si je voulois preparer et solliciter contre ces larrons les vengeances de Gaioffe. Nostre esprit neantmoins, remuant çà et là, souvent outrepasse le capuchon, et sommes soigneux de defendre l’estat de l’Eglise. Mais toutesfois, parce que cet habit ne sent que la paix, nous cherchons la paix avec les saincts, et avec les diables. Si la paix ne sert, il faut s’aider de brigue. »

Cingar harangua ainsi le peuple qui lui avoit donné bonne audience, et, feignant de pleurer, essuyoit ses yeux avec son mouchoir. Chacun commença à avoir grand’peur, adjoustant foy au dire de Cingar. Le bruit s’esmeut, et ceste canaille ignorante, comme folle, court par les ruës, qui çà, qui là, et s’en vont à la maison du Podestat ou Preteur. Ils apprestent leurs armes, ils levent desjà les ponts-levis : ferment les boutiques : les artisans jettent leurs ferrements par terre, et prennent leurs piques, arquebuzes, et espées Bolonoises. Le Preteur assemble les plus illustres et le sage Senat. Ils font par entr’eux plusieurs discours entrelardez de longues parolles inutiles sur ce que le Moine avoit déclaré soubs sa robbe grise, croyans le tout estre aussi vray que l’Evangile. Et ce qui plus aidoit à croire cecy, estoit que le bruit dès un peu auparavant s’estoit espandu, que Fracasse estoit allé vers Thunes[69] en intention d’amener des Turcs et des Mores. Là-dessus ils donnent ordre pour mettre des sentinelles sur les murailles, et autres pour les advertir toutes les nuicts à faire bonne garde. Aux tours, aux moineaux et aux barbacanes, ils assient des bombardes, des coulevrines, et des passevolans.

Cependant la cloche brimballe don don don : au son de laquelle chacun accourt au Palais, d’un grand courage : aucuns toutesfois s’en vont à grand haste à la chaire percée, rompant leurs aiguillettes pour estre trop pressez du ventre. Au pon pon pon des tambours, et au tararan des trompettes, tout le peuple armé fait un grand bruit. L’un porte la picque, l’autre l’hallebarde, un autre la pertuisane, celuy-cy une lance, cestuy-là un espieu, un autre un javelot et l’autre un dard. En peu d’espace, se trouverent soudain autant de personnes qu’il en faudroit pour remplir une bonne armée.

Cingar, après avoir ainsi esmeu ce peuple, s’en retourna vers Zambelle, lequel il avoit laissé avec son asne chargé. Iceluy estoit demeuré là, fort estonné par ce tumulte, et accommodoit desjà ses guestres pour mieux fuir. Cingar l’appelle et lui commande de ne parler à personne, disant que les Moines doivent garder silence. En après, il lie son asne affamé en un coing, se souciant d’autre chose que de luy bailler à manger ; l’affaire de Balde luy estant de bien plus grande importance. Il fait marcher après soy Zambelle, et, montant les hauts degrez du Palais, marmonnoit entre ses dents quelques Psalmes qu’il ne sçavoit, mais qu’il feignoit bien sçavoir. Il rencontre force peuple : chacun luy oste son bonnet, et disoyent l’un à l’autre : « C’est cestuy-là qui vient du haut ciel ? Dieu l’a envoyé icy bien en temps pour nous advertir de bonne heure avant la ruine de ce pays. » Cingar ne faisoit pas semblant de les ouyr ; et, marchant tousjours plus avant, faisoit sonner ses galoches sur le pavé. Il entre en la salle et tient sa veuë contre bas, et, comme par mesgard, repoussoit en arrière les grosses patinostres de bois qu’il avoit pendues à sa ceinture, au son desquelles la devotion coustumierement croit, et à l’occasion d’icelles on luy adjouste plus de foy, et oste-t-on toute defiance. Le Preteur vient au devant de luy, estant suivi de plusieurs, et le conduit avec soy sur les sieges, et luy fait de grandes caresses : puis, par l’ordonnance des Peres et de tout le Senat, on luy donne en aumosne cent soixante ducats, pour ce qu’il avoit dit son monastere avoir esté ruiné par Fracasse, l’Eglise et les calices pillez. Mais Cingar dextremement se retire en arriere, et finalement fait semblant de n’en vouloir aucunement. Le Preteur le force, et par force luy met le sac où estoit l’argent entre ses mains. Cingar le remercie, et luy promet de chanter plusieurs Messes pour luy et pour sa compagnie tant vivans que trepassez.

On avoit desjà dressé un eschaffaut au milieu de la place, et le bourreau avoit dressé son pau horrible, sur lequel Balde devoit avoir la teste tranchée. « Ha, dit Cingar au Preteur, que vostre seigneurie permette à Balde de se confesser, afin qu’au moins il ne perde l’ame et que le diable ne l’emporte ? Quand le larron dit : Memento mei, il fut incontinant sanctifié. » Le Preteur ne pensant point plus long, luy feit response : « Vostre reverence le confesse ! Je suis obligé à permettre telle chose, et tant s’en faut que je le voulusse empescher, qu’au contraire je vous prie de sauver ce malheureux. Ho ! Prevost, menez ce beau pere, et, vous, sergens, accompagnez-le, et luy faites ouverture de la prison, afin que Balde soit par luy confessé ; mais n’abandonnez la porte, et, pendant qu’on le confessera, faites bonne garde ! »

Cingar avoit sur soy de l’eau forte en une petite bouteille, et des limes sourdes, qui ne font aucun bruit, quand on en lime le fer. Il tenoit tout cecy caché soubs sa grande robbe. Il descend soubs terre en des cachots, pour entrer au sepulcre de Balde. Iceluy oyoit remuer les courroyes, les huis, et ouvrir les gros cadenats, et branler un pesant trousseau de clefs. Il pense que pour le vray l’heure de mourir arrivoit, et que bien tost il s’en alloit estre delivré d’un si grand ennuy. Le pauvre homme estoit couché contre terre, pleurant amerement, non pas pource qu’il eust peur de la mort, estant en cela tout résolu, et fort constant ; mais à raison de la souvenance qu’il avoit de ses compagnons et de ses enfans : et s’ennuyoit fort pour une telle espece de mort, qui par les armes n’avoit peu perdre la vie, après tant d’honneurs acquis par icelles, et tant de despouilles gagnées. Et, par sur tout, la conscience le tourmentoit fort, pour la consolation de laquelle on ne luy permettoit aucun confesseur. Le Prevost avoit jà ouvert tous les huys, et Cingar entre avec une gravité, et passant par entre ces sergens, iceux luy faisoient de grandes reverences, mettant le genoüil en terre. Zambelle ne vouloit suivre, et se retiroit en arriere, et en toutes sortes ne vouloit entrer là dedans. Cingar l’appelle : « Venez, venez, frere Herin ; car il faut que nous soyons tousjours deux. » Zambelle obeit ; et, baissant la teste, passe le guichet, tastonnant avec la main pour se guider en telles tenebres. Après qu’ils furent passez, on referme la porte.

Balde, pour le long temps qu’il avoit esté prisonnier, portoit une barbe si longue, qu’elle luy pendoit à la ceinture : Cingar marchoit le premier, et puis Zambelle qui barbottoit des patenostres et des Ave Maria, car ce vilain chastré s’imaginoit fermement estre Herin, et qu’en bref il chanteroit la Messe. Cingar, approchant de Balde, ne le pouvoit quasi veoir pour le peu de lumiere, qui venoit seulement d’une petite et estroite fenestre, et laquelle lumiere ne vient pas mesme du jour, mais d’une lampe allumée par le dehors. A ceste premiere abordée, Cingar, en se contrefaisant, parle en ceste sorte à luy : « Que fais-tu, bourreau, larron, meschante plante ? Voicy : tu porteras maintenant la peine que meritent tes pechez, tes voleries, tes larrecins. Toy qui es digne de cent potences, tu serviras maintenant d’exemple, à ceux qui ont si grande envie de voler ! Fracasse, Mosequin, ny Cingar, ne te secourront point. On a n’agueres mis en quatre quartiers Fracasse, et donné ses trippes aux chiens : Cingar a esté estranglé avec un cordeau doré en un gibet de trois bois : on a attaché à une meule de moulin Falquet par le col, et jetté dedans les escluses du Gouvernol. Et maintenant te faut presenter le col, pour estre trenché. » Balde, haussant un peu les yeux et sa face ridée, s’estonne, oyant sortir d’un sainct habit et d’une teste rase, si folles paroles. Et puis, rebaissant le visage, ne regarde plus ce Moine, et ne daigne luy rendre aucune response, jugeant que c’estoit un froc eshonté. Cingar, plus rusé, luy en dit encor davantage : « Je suis confesseur, dit-il : confesse tes pechez, meschant ribaut que tu es ? » Balde, soulevant encor un peu les yeux, soupire et dit : « Combien que tes parolles ne meritent aucune response à toy qui parles et qui ne sçais que tu dis, meschant moine : toutesfois, je te dis que tu t’en ailles, vilaine puanteur du diable. Si ces liens de fer ne me tenoyent attaché, je te tordrois le col comme à un poulet, beste que tu es. Toy qui devrois me consoler, par doux propos, conforter mon ame pleurant pour la pesanteur de ses fautes, tu te comportes maintenant en la sorte que tu me ferois plustost invoquer le diable, pour mourir du tout, que non pas Dieu ? Meschant Moine, tu as en l’estomach mille pipperies : regarde-toy toy-mesme, reprens et arguë tes mœurs vilaines et sales : va-t-en d’icy, devoreur de pain blanc ; tu portes tonsure, laquelle je m’asseure que tu as reniée plus de mille fois. Ta vie n’a jamais tendu qu’à la soupe. Va-t-en d’icy, avalleur de pain, qui seroit mieux employé à des mastins qu’à toy. Ha ! que de puanteurs sont couvées soubs ce capuchon ! J’auray plus de pardons de la misericorde supreme, que toy, qui dis la Messe, qui pense tenir par le merite de ta ceinture cordelée nostre Seigneur Dieu en ton escarcelle ! » Alors Cingar, esmeu en son cœur de pitié, avec une voix basse commença à parler autrement à luy : « O mon cher et doux amy Balde, ô mon doux amour, ô mon cœur, ô mon soing, et ma fidelité ! Je ne me veux plus celer à toy : je suis ton Cingar : ne recognois-tu point ton bon amy, ne me recognois-tu point, mon Balde ? Regarde-moy en face, remarque les traicts anciens de ma face : Je suis Cingar le premier de tes amours, le principal de tes amis, qui jour et nuict ay pensé à toy, comme je pense tous les jours, et penseray d’icy à mille ans. Il ne faut pas endurer, ô Balde, que tu meures d’une mort si honteuse. Toute noblesse se plaint sans toy : la courtoise vertu s’en va la teste baissée ; la liberté languit, et Mars tient ses armes roüillées, et a jetté son bouclier comme inutile : la mer, la terre, l’air, ne te desirent pas mort, et ne demandent que, par la mort d’un si grand personnage, toute bonne reputation et tout l’honneur se voyent mis soubs les pieds. » En disant ces mots, il le baise plus de cent fois, l’embrasse, le serre, pleure à bon escient : « Je suis ce tien Cingar, dit-il en continuant ; chasse de toy toute peur : n’en doubte point, je suis Cingar : je suis Cingar, garni, soubs ce manteau, de marteau et tenailles. »

Comme sont grandes les joyes d’une mere attristée et pleurante, quand, pensant son fils estre mort, elle le reveoit sain et sauf, gaillard et bien dispos, autant en sentit soudain en son ame Balde, ayant recogneu Cingar : jettant ses yeux sur luy ouverts, comme s’il venoit de se resveiller soudain, et le contemplant depuis la teste jusques aux pieds, devient si fort ravi, que la grande joye qu’il en sentoit l’empeschoit de pouvoir parler : et ce qu’il voyoit devant soy, il luy estoit advis que c’estoit un songe. Zambelle, qui cognoissoit bien Balde, et le craignoit encor, se retenoit en un coing sans branler, et se conchioit de peur. Cingar dit à Balde : « Il n’est pas temps du faire longs discours : pour trop muser, on pert souvent un bon morceau. » Et alors, ostant son manteau de Cordelier, tire ses ferremens de son sachet : avec l’eau forte il mollifie le fer, en l’abreuvant d’icelle : et puis, avec ses limes, il met en deux les fers qui tenaient Balde par les pieds, lequel en peu d’espace de temps se leve debout, mais ne peut à grand’peine se soutenir, pour estre trop affoibly. Cingar luy donne sept ou huit morceaux de maschepain fait de pignons, et un bon traict de malvoisie qu’il avoit apporté exprès en une bouteille. Balde soudain se fortifie et sent la vigueur s’estendre par les membres. Après, Cingar appelle Zambelle, luy disant : « Frere Herin, approchez icy ; car il faut que nous prions Dieu ensemble. O Jesus-Christ ! pourquoy, hola, frere Herin, pourquoy ne respondez-vous ? Dormez-vous ? Hola ? A qui enfin parle-je ? Que vostre fraternité vienne icy ? » Zambelle ne respond aucunement ; car le pauvre petit bon homme eust voulu estre dehors, parce qu’il cognoissoit bien Balde, et le voyoit desjà reprendre courage. Cingar l’appelle derechef : « Venez, frere Herin. » Balde s’estonne : « Qui appellez-vous ? dit-il. Y a-il aucun icy, dites, je vous prie ? » Cingar, en souriant, luy compta en brief toute l’histoire. Balde s’esmerveilla de l’artifice de Cingar, lequel s’en allant enfin vers ce frere Herin : « Ha ! pauvre homme, dit-il, je vous ay appellé plus de mille fois, et ne voulez respondre à vostre maistre. Apprenez-vous ainsi à obeyr à vostre pere le Prieur ? Il faudroit vous donner une bonne penitence, ou une discipline sur vos fesses, ou manger vostre soupe soubs la table avec les chiens. » Zambelle luy respond : « Pardonnez-moy, je vous prie ; car, nous autres freres, devons garder silence. Vous m’avez donné, mon reverend pere Quentin, ce premier precepte, quand me commandastes de ne parler à personne. » Cingar n’avoit que luy respondre là dessus, se voyant chastré par un chastré.

Cingar et Balde le prennent, le despoüillent, et l’enchaisnent, et au lieu de Balde l’attachent avec les mesmes menottes et fers. Le Prevost, fasché de tant attendre, ouvre la porte, et du dehors s’escrie : « Hola ! pere, que musez-vous tant ? Il n’est pas encor confessé ? Que vostre prudence supplée à tout ; car, s’il vouloit reciter par le menu toutes ses meschancetez, un an n’y suffiroit pas. » Balde, oyant le Prevost ainsi parler, eut bien voulu sortir dehors et luy rendre son change à coups de poing. Cingar, le prenant par le bras, le retint, lui disant : « Donne un peu de repos à ton cerveau : es-tu devenu furieux et enragé ? » Et puis respond au Prevost : « Attendez un peu ; je despecheray tout à present l’affaire, nous venons à la fin. Il estoit chargé de mille excommuniemens. Le sac estoit plein : il puoit desjà comme estant pourry de quatre jours. Je luy donne l’absolution. Et, vous, frere Herin, priez cependant Dieu pour luy ? » Puis commence le Psalme Miserere mei Deus : mais, ne le pouvant achever il marmonnoit le reste entre ses dents jusques à Gloria Patri ; voulant par telles ruses alonger le temps, et entretenir le Prevost. Cependant Balde se vest de la robbe grise, et succede à Zambelle, pour un autre frere Herin. Cingar luy monstre comme il doibt marcher, comme il faut qu’il contienne son regard, et qu’il sublete des patinostres entre ses levres : et, pour le faire mescognoistre, il luy rabat bas le capuchon, et luy coupe la barbe : ils viennent ainsi desguisez à la porte. Cingar marchant devant, fort devotieux, Balde le suit avec la teste baissée, auquel pas un ne prend garde. Incontinent toute cette canaille de sergens, archers, Prevost, et bourreau s’advance d’entrer : mais Cingar dit au Prevost : « Quelle soubdaineté est cecy ? Ha, ha, non, pour Dieu, donnez-luy un peu de loisir pour achever sa penitence. » Cela dit il advance le pas, et s’escoule avec Balde.

Mais où vas-tu, Cingar ? Où est-ce que ta fuite te sauvera ? On avoit fermé toutes les portes de la ville, et n’estoit restée ouverte qu’une poterne, à la garde de laquelle on avoit mis cent hommes. Le pauvre Cingar, sçachant cela, minute en son cerveau plusieurs subtilitez. Il a plus de soing de Balde que de soy-mesme, l’aymant uniquement. Estant en telles pensées, il arrive à la porte, à laquelle le Preteur avoit commis si bonne garde, qu’il n’y passoit point une mouche. Balde avoit grande envie de mettre le froc bas, encor que par tout il rencontrast grand nombre de peuple avec halebardes, espées, arquebuzes et arbalestes. L’esprit luy fretilloit, ne se pouvant quasi contenir, que par force il n’arrachast des poings de quelqu’un de ces gens une halebarde, ou autre baston, pour avec iceluy mesler les mains avec telles gens, et leur faire tomber la tripe bas. Cingar le retient et luy dit : « Laisse, fol, laisse-moy penser un moyen pour nous eschapper. »

Marchans ainsi eux deux coste à coste, ils advisent passer auprès d’eux un beau jeune homme, qui estoit suivy d’une bonne troupe de soldats. Ce vaillant personnage se nommoit Leonard ; sorti de sang illustre, car son pere estoit Colonnois, et sa mere Ursine[70]. Cestuy-cy avoit autrefois entendu la renommée grande de Balde, et estoit venu en ce lieu pour le voir, et communiquer avec luy. Mais il trouva lors la ville toute esmeuë, et les habitans en grande frayeur, prenant chacun les armes. Il demande la cause ; ils luy respondirent : « La guerre se prepare contre les Mores et les Turcs que Fracasse conduit. » Oyant cela, il pense rencontrer Balde, commandant à plusieurs trouppes, comme excellent capitaine qu’il estoit. Il chevauchoit pour lors un grand et gros cheval Frison bay, et avoit ceint à son costé l’espée de Balde, laquelle il avoit achettée trente ducats à Rome, où quelqu’un l’avoit portée, n’appartenant icelle qu’à un vaillant homme. Balde, tournant la veuë vers ce jeune homme, recognoist son espée au pommeau, qui estoit doré, et se resoult de l’avoir, quant il devroit en perdre la vie. « Hastons-nous vistement, dit-il, ô Cingar, nous avons moyen d’eschapper : en voilà un qui porte mon espée à sa ceinture, je la veux avoir : elle est à moy de droict ; suis-moy, chemine. » Mais Cingar retient dextrement la furie de cet homme, et luy dit : « Va, sois asseuré que tu auras l’espée. »

Ils se mettent à suivre ce jeune homme, et regardent si d’adventure il sortira de la ville, pour eschapper avec luy, et recouvrer l’espée. Mais iceluy entra en une hostellerie avec tous ses gens. Cingar le suit, et, donnant son manteau gris à l’hoste, le prie de luy vouloir bailler une chambre et un lict. Leonard avoit trois beaux chevaux et Cingar prend garde en quelle escurie ils estoient. Le premier estoit d’Espagne, nommé Rochefort ; le plus puissant et le plus membru estoit Frison, et le tiers estoit Turc, et l’appelloit-on Parde. L’hoste accoustre incontinent le souper, et Leonard commande de servir. Chacun s’assiet à table : au haut bout d’icelle estoit Leonard, lequel après le souper se delibere de chercher Balde. Les soldats avoient posé çà et là leurs armes, comme ils ont de coustume, quand ils veulent bien remplir leur panse. Balde, qui estoit en une chambre près celle où souppoit Leonard, regarde par la fente d’une porte. O que la face de Leonard luy sembloit belle ! Il ne s’amuse pas le à regarder seulement, mais prestoit aussi l’oreille à leurs propos.

Cependant Cingar peu à peu dérobboit de ces armes, et les apportoit en sa chambre. Puis ils se dépoüillent de leurs habits de fratres, et s’arment depuis les pieds jusques à la teste, comme un jeune cheval que nous appellons poulain, après avoir esté nourry de son et d’orge, voudroit bien sortir hors de sa triste estable en rompant son licol, ne pouvant plus se contenir en icelle ; ainsi estoit Balde, lequel, sorti nagueres de prison, et se voyant à present armé de toutes pieces, petilloit d’envie qu’il avoit pour sortir hors, et se fourrer à bon escient par la ville, et, mettant par terre testes et boyaux, aller jetter Jupiter hors de son siege, ruiner le pays infernal, et renverser la maison Stygiale ; mais, pour le respect de Cingar, il réprime la puissance de son courage, et l’ardeur de sa cholere. Or le retentissement de l’horrible bataille, qui se feit cy-après, n’est pas une charge propre pour tes espaules, ô Comine ; il faut un plus grand secours ; ferme le flascon ; car tes vins me sentent le moisi.

LIVRE XI.

Il nous faut lever les voiles plus haut, et un mystere plus pesant nous contrainct de roidir l’eschine plus fort. Jusques icy ma barque a vogué seulement sur les eaux de Cipade, lesquelles ne se font entendre que par la voix des grenouilles, qui y font ordinairement leur demeure, et, par leur mauvaise odeur, qui rien ne sent qu’un pur lavage de pourceaux ; maintenant je veux passer la mer Pietole, laquelle est plus dangereuse qu’aucune autre.

O Pere boiteux, tu as si soing de tes baliverneries, si ta viole attire les faitneans aux pilliers de Saint Marc de Venize, et si ta cornemuse gagne de bon argent, tourne vers moy tes cordes canines avec ta douce voix, qui endort par tes plaisantes chansons les rameurs volontaires, qui sont ès galeres de Venise, et qui, par sa douceur et belle harmonie, attire à toi le peuple ! Viens aussi vers moy, ô Lippe Mafeline, qui coustumierement suis les bons morceaux, et qui es le soustien des bonnes coustumes de Coccaie ! Invite ton amy à soupper avec toy. Jusques icy, Bertazze m’a fait porter mes houseaux rompus ; jusques icy, Comine a laissé pendre mes brayes jusqu’à mes talons ; mais maintenant il faut que ce que je veux à present desduire, soit attaché avec de belles esguillettes, pour celebrer la force d’un vaillant Baron, par dessus lequel il n’y a aucun qui se puisse comparer à Hector, ou à Roland, ou à Sanson qui emportoit les portes sur ses espaules.

Desjà Zambelle avoit esté mis hors de la prison, et la subtilité de Cingar estoit toute evidente à un chacun. Le Preteur Gaioffe, se voyant pippé, jette hors de la faulconnerie Zambelle, lequel avoit servi d’appast. La mocquerie s’épand par toutes les ruës de la ville : on recognoist les ruses et les finesses de Cingar. Car le pendard estoit bien versé en tels stratagemes, desquels il usoit souvent. Le peuple de Mantouë, tout estourdi, s’assemble, et là Zambelle leur recite sur l’ongle toute la farce ; l’un luy donne un chappeau de fleurs, un autre une autre chose. Gaioffe, bouffé, se cholere contre soy-mesme, se donne au diable. Il fait dire à son de trompe par tous les carrefours que, si aucun peut prendre ces deux Cordeliers, ou ces deux ribbauds couverts de si saincte robbe, ou seulement descouvrir et declarer le lieu où ils se sont retirez, il aura pour recompense mille ducats. A ce cry, plusieurs, picquez d’un tel gaing, cherchent partout et ne s’ennuyent d’y travailler : ils courent çà et là ; ils remuent tout ; ils ne laissent tonneaux, coings, cavernes, maisons, eglises, palais, tours ; ils descendent jusques dans les privez, dans les puits ; vont chercher et remuer les matieres fecales des privez publics. Car telle canaille n’a aucune honte, quand il est question d’argent ; elle ne pardonneroit ny à son pere, ny à son frere, ny à son amy ; c’est une très-meschante nature d’hommes, et une malheureuse race, qui tousjours n’ont l’esprit tendu qu’à gagner à toute reste, tels que sont ces sergens, ces bourreaux de collecteurs de peages, de daces, et de doüanne.

Le bon hoste, au logis duquel estoient Balde et Cingar, avoit entendu ceste recherche. Le meschant s’en vient devant le Preteur et Podestat, et declare que ces moines gris estoient logez en son hostelerie, et en fait bonne, suffisante et prompte preuve, tellement qu’il tire le salaire promis. Aussi-tost, par le commandement du Preteur, tout le monde s’esleve ; on prend les armes, et se hastent pour aller assaillir cette hostelerie. Le trompette, qui marchoit devant, advise ce jeune homme Léonard, ce Baron, dis-je, qui avait circui le monde pour voir Balde à cause de sa grande renommée, et pour acquerir son amitié, et lequel ne sçavoit rien de son entreprinse. Ce trompette l’advertit, et le prie de desloger de ceste hostelerie. Cingar, voyant cecy, parle en ceste sorte à Balde : « Ha, mon Balde, nous sommes contraincts mourir ! Voicy le danger tout eminent. Enfin le renard tombe en la trappe. » Balde le regarde et luy respond : « Qui a-il, mon Cingar, qui me puisse arriver de plus honorable que de perdre la vie en combattant ? C’est la derniere et souveraine loüange à un soldat de mourir en une bataille. » Cingar, à la persuasion de Balde, se rasseura et perdit la peur, et par la fenestre avec une corde se coule à bas, esperant enlever les chevaux de Leonard ; mais les valets d’estable, ayans jà mis sur eux les selles, les accommodoient à cause que Leonard vouloit monter dessus. Balde demeure seul en la chambre et se prepare aux armes, et une heure luy sembloit mille ans.

Leonard, ignorant tout cecy, laisse la viande et commande à ses soldats de descendre à bas. Ils vont à l’escurie pour monter à cheval. Comme Leonard avoit desjà le pied en l’estrier, Cingar tout armé l’appelle, et, approchant hardiment, prend la bride du cheval et luy dit : « Demeurez-là ! le Preteur et le Senat vous commandent de venir à pied, et donner secours à ceux qui veulent prendre Balde, lequel est icy caché, et on vous recompensera bien de vostre peine. » Leonard respond : « Mon Balde est-il icy logé ? Au contraire, je jure Dieu que j’exposeray ma vie pour Balde. Suyvez-moy, tous mes gens et soldats ! La mort me sera maintenant douce et très-agreable. » Et soudain se met legierement en selle. Cingar, joyeux au possible, lui descouvre tout, parlant à luy à l’oreille, et, ne luy demandant autre aide que de leur vouloir prester deux chevaux, avec lesquels Balde puisse éviter à ce danger. Alors Leonard descend de cheval et baise Cingar avec demonstration de grande amitié, et luy dit : Il ne nous faut pas demeurer icy longuement, et n’est temps de deviser trop. Allez, je vous suivray, et mes soldats viendront quant et nous : je suis resolu d’espandre ma vie pour Balde. » Cingar ne demande que des chevaux. Leonard ne baille point seulement les chevaux, mais aussi l’espée de Balde, laquelle Cingar prend et la met à sa ceinture, et puis prie Leonard de s’en aller avec ses gens vers une porte de la ville, feignant de la vouloir défendre et garder, si d’adventure Balde la vouloit forcer et passer par icelle ; et qu’estans là ils soient advisez, que, si d’adventure eux deux se retirent en cet endroit, ils leur facent passage, et soudain relevent le pont-levis. « Je le feray ainsi ! » respond Leonard, et soudain remonte sur un autre cheval et se haste d’aller, estant suivy de tous les siens.

Or une grande trouppe de bragards, conduits par l’hoste, qui rapportoit ses mille ducats, approchoit ; desjà toute l’hostelerie estoit pleine d’aussi grand nombre d’hommes, qu’il en sçauroit tenir au fort chasteau de Milan. La sale en estoit pleine : un grand bruit s’eslève par tout, ils braillent, ils crient : « Sortez, sortez, meschans ! » L’hoste leur montre la chambre ouverte, en laquelle estoit Balde, lequel voyant la porte ouverte, et en icelle plusieurs pointes de picques tenduës contre luy, du premier coup qu’il tira avec son javelot, il perça l’estomac du Connestable, et le renversa mort, et, retirant son bois, en enfonce un autre, qui tombe sur le ventre estendu comme une grenoüille. Sur le seuil de l’huys, il se fait un grand abbatis, et les assaillans furent contraincts se retirer à quartier. Cingar estoit cependant en certain endroit, tenant les chevaux pretz si d’adventure Balde y venoit : durant ce combat, Balde escumoit d’ire, et de cholere se mordoit les ongles, et, pensant comment il pourroit eschapper, se met en furie. Cependant une grande clameur s’esmeut, crians tous : « Prenez ce larron ; tenez ferme ; prenez ce meschant ; apportez du feu, des eschelles ; entrez sus, frappez, gardez bien ! »

Balde, combattant, s’enflamme en la face, non moins que fait Vulcan, quand avec les tenailles il tient une lame de fer dedans le feu, remuant de l’autre main ses soufflets, et laquelle il bat après avec Bronce et Sterops ses forgerons. Il se vire en l’air, comme un autre cerf ; il ne disoit aucune parolle ; mais, quand il veid que ceste canaille de sergens avoient peur et estoient espouvantez, il les agasse, il les provocque, et les menace : que pensez-vous, dit-il, faire, meschans coquinailles ? Je vous tueray tous comme vaches. Je ne vous crains, je ne vous estime rien, canaille ! » En ce disant, frappoit tousjours sur eux et les mettoit jambes contremont. Personne encor’ qu’il aye la rondache au bras, n’ose passer le seuil de la porte tout abreuvé de sang ; car, avec son javelot, il perce tous leurs boucliers aussi facilement qu’une clisse à faire fromage. Cependant il n’advise pas à pouvoir sortir dehors, et se contente de combattre ainsi avec tant de personnes, desquels sept ou huit pouvoient seulement venir aux mains. Les autres ne font que crier et menacer de loing. Ils commencent à escheller tout autour, afin que chacun y peut faire son devoir. Balde appercevant cette entreprinse, en frappant il songe à ce qu’il doit faire, ou de sauter du haut de la fenestre, ou de se fourrer au plus fort de ses ennemis, n’estimant sa vie une cerise.

Pendant qu’il est ainsi empesché, une grande partie de la muraille tombe, et le misérable Balde se trouve quasi enfouy dedans les pierres. Incontinent chacun accourt comme font les Loups quand d’adventure ils voyent un toreau par terre, pensant le manger s’ils peuvent estre maistres de luy : mais, se levant, sans estre atteint d’aucune blessure, et de cornes et de pieds les chasse au loing. Ainsi mille personnes veulent assommer Balde, tombé sous mille pierres, mais il se despatrouille habilement de dessoubs ce monceau de pierre, et, s’arrachant de là, s’escrie. Mais, ô malheur ! retirant son javelot enfouy en ce debris, ne retira que la hampe, y demeurant le fer. Il la prend avec les deux mains, et d’un saut se jetant au milieu de la presse, chacun lui fait voye, en luy tournant les talons ; personne n’y veut aller foüiller avec son nez pour y chercher des trufles, et estime plus grande louange en estre loing que de passer plus outre. Mais cet amas de peuple se renforce davantage. Toute la ville y accourt. Gaioffe le menace de le faire rostir tout vif et donner aux chiens ses boyaux. Il est incontinent environné, et tant plus il se void pressé, plus luy redoublent les forces, il pare çà, pare là aux coups. On luy donne par les flancs, par derriere, par devant ; autres le chargent, à droit, à gauche, avec des revers ; on crie après luy : « Demeure, larron, demeure, pendard ! » Le ciel, la mer, la terre, tout retentit des voix et bruit merveilleux de ce peuple. Depuis le bas jusques en haut, ceste hostelerie est remplie d’hommes, et neantmoins ce brave champion ne s’estonne aucunement, estant asseuré contre telle canaille, tout ainsi qu’est la tour de Cremone contre les vents, et devenoit plus robuste et vaillant par le sang qu’il voyoit espandu autour de soy.

Cingar avoit l’oreille tenduë à ce grand tintamarre, et n’avoit aucune esperance que, luy et Balde, peussent monter à cheval. Il se delibere d’aller mourir avec Balde, et prend un espieu de ceux qu’il avoit desrobbez à Leonard, et, montant en la montée, il rencontre l’hoste, qui traitreusement avoit descouvert Balde. Il ne le feit point reculer, ny luy dire : Garde ! mais, du premier coup, sans dire gare, luy fendit la teste jusques à ses grandes oreilles, et, luy donnant un autre coup dedans le ventre, luy fait sortir les trippes au vent.

Nous avons souvent experimenté que qui cherche à tromper autruy est avec le temps trompé luy-mesme[71] ; mais Cingar, n’oubliant ses bonnes et anciennes coustumes, aussi tost qu’il veid cestuy-cy mort par terre, il jette la griffe sur la bourse qui estoit bien pleine et pesante, et laquelle, comme est l’usance de telles gens, estoit cachée en la brayette. Cingar la fourre en sa manche, puis entre en la sale. Il trouve là un horrible chamaillis ; il voit Balde entre cent espées et cent facquins, faisant merveilles avec son javelot, luy estant advis qu’il voyoit un ours entre des mastins enragez, ou un aigle entre des corbeaux. Cingar, approchant, luy dit : « Je suis Cingar ! tiens ferme, Balde, et ne lasche les armes, entre lesquelles mourons avec honneur plustost que de servir de proye avec nostre honte à Gaioffe ! Et, vous, poltrons, marraus, race de couards, pourceaux, escampez d’icy, escampez, marroufles ! N’avez-vous honte d’estre tant contre un ? Quelle loüange, quelle reputation vous en adviendra-il ? » Cingar, parlant ainsi à eux, se fourre au milieu d’eux, et fait paroistre que les effects suivent promptement les parolles. Il encourage Balde ; il fait voir aux uns les boyaux des autres ; il pousse l’un du bout de la hampe de son espieu, et avec le fer en met par terre un autre. Il se jette en l’air, il ne repose aucunement sur ses pieds : il pare aux coups de toutes parts. Balde, se voyant assisté du secours de Cingar, manie son javelot avec une si grand’force, qu’il le rompt en cent mille pieces, et du coup assomma plusieurs hommes. Ceste canaille, voyant son javelot brisé, incontinent se précipite ensemble, pensant le prendre, et se rue sur luy comme feroit une montagne, qui cherroit en bas. Balde n’avoit rien aux mains que ses gants. Il combat des poings, des dents, et des pieds, et ne donne coups à faute. Un tombe par terre ; à un autre il donne un si grand coup de pied dans le cul, qu’il le fait voler en haut comme une corneille, et tombant sur le plancher, se rompt le col.

Cingar, ayant l’œil toujours sur son amy, se retournant vers luy, le void sans baston en la main, et bien enserré. Ayant grand peur de luy, il se ruë comme un porc sanglier sur ces gens, et s’approche de Balde ; et là, avec son espieu, tout autour de soy, il chasse ces mouches bouvines, et de son long baston il leur perce le ventre. Alors, tirant du fourreau l’espée de Balde qu’il avoit ceinte à son costé, la luy baille, et luy dit tout haut : « Voilà ton espée, Balde, prens-la, et la rougis comme coral au sang de tes ennemis ! » Balde, joyeux au possible, la prend, en faisant un saut, et, la prenant avec les deux mains, commence furieusement à faire une cruelle boucherie, plus que n’en feit Renaut à Roncevaux. Vous n’eussiez veu au plancher, que des bras, des testes, et des jambes espanduës. Comme un toreau estant en amour d’une jeune genisse se met en furie, quand il est harcelé de gros mastins, et frappe les uns du pied, renverse les autres de la corne, fait voler en l’air le sablon en rendant un horrible mugissement : ainsi ce brave et valeureux Balde, eschauffé, tranche testes et jambes, bras et mains ; et, contournant ses yeux remplis de rage et de cholere, faisoit peur à ceux qui pouvoient le regarder. Son corps enfin est tout souillé de sang. Cingar est à son costé, et, soufflant de rage, combat cruellement, donnant des coups orbes à droicte, à gauche, des revers, des montans ; il crie à Balde, chacun l’oyant : « O Balde, viens après moy, et me suis ! Je veux par force descendre à bas : qui est l’espée, ou la pertuisane, qui m’en pourra empescher ? » Et, en ce disant, avec son espieu tout ensanglanté, rompt telle presse, et, se faisant ouverture, descend le premier. Balde le suit, et soustient les coups qu’on eust donné par derriere à Cingar, rendant à son amy le plaisir qu’il avoit reçeu.

Tout le peuple lançoit pierres, bricques ; et de loing estoit jetée sur eux une infinité de cailloux ; et, qui est le pis, du haut de la couverture ils jettoient en bas de l’eau bouillante, et estoient si maladvisez, qu’ils ne prenoient pas garde s’ils jettoient sur leur amis ou ennemis, tellement que ces gros beuffles baillerent la pelade à plus de cent, comme la maladie dite Mal de Naple[72] a fait quitter le poil à plus de mille putaciers renommez, et comme la teigne chasse les poux. Tu ne fus pas exempt de cette eau chaude, Cingar, car plusieurs de tes cheveux en tomberent, et chacun t’appeloit depuis : « O le pelé, ô le pelé. » Autres jettoient du brasier tout ardent, et autres, des laz, des cordes à nœud coulant, des chaisnes, pensant prendre et arrester avec icelles Balde, comme ils avoient fait une autrefois ; mais la souri, une fois eschappée, ne se reprend plus à la mesme souriciere.

Cingar estoit jà descendu du degré jusques à bas, et Balde ne le perdoit de veuë, et le suivoit pas à pas. Il y avoit en ceste hostelerie une petite court, à travers laquelle on alloit à l’escuyrie, en laquelle Cingar avoit accommodé les chevaux tous prests à monter dessus. Iceluy, d’un coup de pied, enfonce la porte, et la jette par bas. Pendant qu’il monteroit à cheval, il fait arrester Balde au devant de la porte, et là se tenir ferme comme un pillier, pour en empescher l’entrée, laquelle lors ny Mandigar, ny Sacripant[73], ny Rodomont[74] n’eusse peu forcer. La meslée fut là si horrible, que des morts tombans les uns sur les autres, il s’en feit une montagne. Et comme on void penser à sa conscience un Suysse ou un Lansquenet, quand ils s’efforcent de gagner la bresche faite à une ville qui seroit abandonnée au sac, ayant le bruit d’estre fort riche ; mais, pour entrer dedans et gagner le haut de la muraille et des tours, c’est là où est la peine et le travail, et bien souvent les chausses sont abreuvées d’une puante matiere, quand ils voyent un gros canon bracqué au devant d’eux et jà prest à vomir une grosse bale : ainsi ce peuple se retient, et prend pour le mieux de reculer le pas, voyant ce diable de Balde foudroyer tout avec son espée, et rompre et briser tout ce qui paraissoit devant luy, ainsi que feroit une coulevrine.

Cingar, comme est l’usance de la guerre, avoit bien equippé les chevaux, leur avant mis les chanffrains au front, les bardes sur les flancs, et la maille sur la poitrine. Il monte sur Rochefort, et prend une masse, et en l’autre bras un rondache de fin acier. Il sort d’un saut hors la porte de l’escurie, comme un foudre, et advertit Balde d’aller monter à cheval, lequel entre dedans, ce pendant que Cingar soustient tout l’effort. Balde monte d’un saut sur le Frison, qu’on nommoit Brisechaisne. Ces deux Cavaliers, comme fait un torrent à travers les bleds, quand Jupiter se courrouce, poussent leurs chevaux là où ils voyent la plus grand’presse. Iceux, des pieds, renversent celuy-là : courrans, heurtent cestui-cy : et, avec les dents, en prennent aucuns par-dessus le col, les brisant entierement, et ensanglantans leurs mords, et noyans leurs yeux en sang, et s’eslevans debout sur les pieds de derriere, et soudain retombans sur ceux de devant, en donnant du derriere de grands coups de pieds : vous eussiez veu voler en l’air des corps tombans tout roides morts. Bayard[75] n’estoit à comparer à tels chevaux, combien qu’il portast sur son dos sept diables. Rien ne peut demeurer entier contre la force de leurs pieds : ils mettent tout en poudre, et brisent tout aussi menu que chair à pasté. Balde est fort aise d’avoir un tel cheval, un tel frison entre les jambes : la force d’un cheval redouble le courage d’un guerrier.

Ces assaillans s’augmentoient en nombre de toutes parts, et tant plus on en tuoit, plus sembloit en renaistre, tellement que les monceaux des morts croissoient si haut, qu’ils bouchoient quasi les entrées. Desjà Cingar se lassoit, et Balde avoit receu cinq playes, bien qu’elles ne fussent mortelles. Cingar lors dit : « Balde, jouons maintenant des esperons, et gagnons le haut, pendant que ces chevaux nous en donnent la commodité. » Balde, trouvant cet advis bon, suit Cingar ; et, escarmouchans à toutes mains, ouvrent tout ce gros esquadron, et sortent hors de ceste hostelerie, et galloppent à coups d’esperon vers la porte de la ville, et les chevaux couroient si legierement, que vous les eussiez jugez voler. Et le peuple, courant après, crioit tant qu’il pouvoit : « Prenez les larrons ! A, a, a, prenez, arrestez ! » Leonard, qui les void venir vers luy, accourans à bride abbatuë avec l’estoc en la main, tire soudain son espée du fourreau et en donne si grand coup sur le col de celuy qui commandoit à la porte, qu’il luy oste la teste de dessus les espaules. Lors ceux qui estoient en garde, voyans leur Capitaine mort, mettent promptement la main aux armes, et environnent Leonard, le pressant de si près, qu’incontinent il receut quelques estoccades ; mais, poussant son bon cheval, d’un saut il se delivra de telle presse, et ce cheval le porta hors des lances, picques, hallebardes, et javelines, qu’on tendoit contre luy. Tous les gens de Leonard manient aussi les mains, voyans leur Capitaine en telle destresse. Ils ne s’amusent à regarder voler en l’air les corbeaux, ou les corneilles après le Milan, avec leur cro, cro, cro, mais, s’estans unis et ralliez ensemble, secourent leur Seigneur. Ils n’estoient que quarante, qui combattoient contre trois mille. Vous eussiez veu icy une infinité d’espées rompre et casser des boucliers, des bras, des jambes, et froisser des espaules. Ici oyoit-on les voix miserables de ceux qui en grand nombre rendoient les abbois. Et ne s’en falloit point esmerveiller ; car la race Romaine, encor’ qu’elle fut petite, est celle qui chasse les Arlots, et la gent de Marcere. C’est elle, à qui cent Turcs, autant de Sophiens, et mille Soldans, ont autrefois fleschi le genouil. C’est elle qui, avec peu de nombre, en a chassé et fait fuir trois fois autant, leur faisant monstrer le derriere tout souillé de fange. C’est elle qui, en sçavoir, a surmonté les Grecs, qui, en armes, a excellé les Mores, et qui, en conseil, a suppedité les uns et les autres. C’est elle qui a eu ce pouvoir de renverser autrefois par terre les hauts couplets des montagnes, et d’embellir, et enrichir ses maisons et Palais de grandes colomnes et gros pillastres, faisant toucher leurs couvertures jusques au ciel, et enfumer les estoilles avec la fumée sortant de leurs cheminées. C’est elle qui, suivant Leonard Romain, et estant en petit nombre, fait autant et plus que ne feroient des Suysses, et autre mille canaille. En cet estour, l’un crie : « Sainct Pierre ! » l’autre : « Sainte Marie ! » un autre : « Ha, mon Dieu ! » un autre crache son ame dehors ; un autre, tombé par terre, est foulé soubs les pieds des chevaux ; l’un fuit, tenant entre ses mains ses trippes sortant de son ventre ; l’un frappe ; l’autre pare ; l’un fuit ; l’autre le suit.

Mais Cingar avec Balde approchant, voicy Zambelle, toute la gloire du monde, lequel de loing se présente, et avec ses menaces et parolles pense estonner et faire trembler le fleuve d’Acheron : « Demeurez, meschans ! crie-il tant qu’il peut ; demeurez, larrons ! Je suis maintenant bourreau par le commandement de Monsieur. Il m’a donné charge de vous pendre, et non sans occasion. Et combien que je ne sois fort habile à un tel metier, la volonté que j’ay de me venger m’y fera maistre. » Puis il se met au-devant, presentant une fourche fiere, voulant avec icelle donner dedans le flanc d’un cheval. Balde, en passant, le prend par le collet, et, avec la mesme soupplesse que le Milan et la Cresserelle enlevent de terre un mulot qu’ils auront apperceu voletant par l’air, luy fait perdre terre, et le met à travers l’arçon de sa selle, et de la main droite luy serrant les jambes, et de la gauche luy saisissant le col, comme fait une chambriere quand elle veut tuer une poulle, estrangle ce pauvre miserable, et l’envoye chercher sa Chiarine. Toute la compagnie de Leonard estoit jà morte, ayant eu affaire chacun d’eux contre deux cens. Et là Leonard eust aussi trouvé sa sepulture, si l’invincible puissance de Balde ne fust promptement arrivée ; lequel, voyant ce jeune homme ne se soucier de la mort pour soy et pour son honneur entre tant de personnes armées, commence à tirer du profond de son estomach une horrible voix, et, se fourrant au plus épais, donne de cholere un si grand coup de son espée, qu’il avalle en une seule fois sept testes de dessus les espaules des premiers qu’il rencontra. Puis, il apperçoit à une hauste fenestre du Palais le Preteur Gaioffe, qui brailloit tant qu’il pouvoit : « Or sus, disoit-il, mes vieux soldats, prenez-moi ces larrons ! Ruinez et perdez ceux qui sont nostre ruine ! Ostez de ce monde telle puanteur. Que tardez-vous tant ? Comment, vous qui estes mille, ne pouvez en prendre trois ? Y a-il si grande coüardise parmy nos guerriers ? On ne sçaurait trouver au monde une telle villacquerie et lascheté. » Ces parolles font ressouvenir soudain à Balde les vieilles offenses qu’il avoit receues : il donne dedans le Palais à travers mille espées, et, au pied de la montée, descend de dessus Brisechaisne. Brisechaisne s’arreste, et ne se laisse prendre. Si quelqu’un s’approche de luy, il chauvit les oreilles, et donne le reste à celuy qui pense toucher à sa selle. Telle sagesse a esté souventefois esprouvée ès chevaux. Balde estoit jà monté au haut du degré, avec l’espée au poing toute barbouillée de sang et de cervelle. Et combien que naturellement il fust fort et puissant, toutesfois la haine luy augmentoit grandement la force. L’envie qu’il avoit de massacrer Gaioffe n’estoit point tant pour se venger de ce qu’il avoit esté arresté prisonnier par sa fraude, que parce qu’il estoit un mauvais tonneau pour les bons citoyens et pour les gens de bien.

Il y avoit dix familles de la ville qui n’estoient point contraires à Balde, lesquelles souloyent aller à la guerre soubs la charge de Sordelle. Iceux estoient les Aguels, les Abbateens, les Caprians, les Gornes, les Alebrands, les Tosabezzes, les Coppins, les Connegrans, les Cappes et les Folengues. Ces nobles gens icy avoient, par leurs prouesses, eslevé la ville de Mantouë en grand renom, dès les premiers fondemens d’icelle.

Or, Balde allant pour defaire un monstre si brutal, on luy jette de toutes parts, avec grands cris, des pierres, des bois, de la cendre chaude et du boüillon du pot. Toutesfois il s’eschappe et ne reçoit aucune blessure, tant petite soit-elle. Arrivant au lieu où Gaioffe n’avoit aucun moyen de s’evader, s’il ne veut sauter du haut de la fenestre et se rompre mille testes, s’il en avoit autant, il luy tire de sa flambante espée un revers ; mais il ne l’assena pas. Pourquoy ? Je ne sçay ; suffise que ce coup fut pour neant. Mais il n’en ira pas tousjours ainsi. Cette forte espée rencontra une grande colomne, laquelle de ce coup tomba en terre, se cassant en trois pieces. Et avec icelle tomba aussi une partie de la muraille, qui tua entre ses pierres un grand nombre de personnes. Pour cela, Balde ne laisse de courir après Gaioffe, lequel crie et appelle du secours. Il se tourne quelquefois vers Balde, et le supplie luy vouloir pardonner, et luy promet de luy donner son thresor, si son plaisir est de luy vouloir remettre la vie. Mais Balde le desdaigne tant, qu’il ne daigne luy faire aucune response. Tant plus Gaioffe le prie, plus fait-il l’oreille sourde. Quand il eut peu luy donner en present toute la banque de Gennes, et tous les ducats qui se passent par le trafic de Florence, la generosité de ce brave guerrier ne les eust voulu recevoir. Quiconque veut garder son honneur doit mespriser or et argent. Enfin il le tire d’un coing, et rien n’y peuvent faire les cris, les armes, les parolles outrageuses de tous qui estoient là presens. Il passe par le milieu de toutes leurs espées, et emporte soubs son bras ce miserable Gaioffe, et avec sa main droite ne laisse de mesurer les membres de ceux qui s’opposoyent à luy. Il descend à bas, et approche de son cheval, sur lequel d’un saut il monte sans toucher du pied à l’estrier, tenant tousjours sa proye, enlevant ce Roy Arlotte par la force de son bras, comme j’ay veu un agneau estre emporté par le loup, ou une poulle par un renard, laquelle les mastins abbayans, et les paysans courans et crians, ne peuvent sauver.

Notes in this chapter

Note 1 · Ces deux saints sont de la famille de saint Gobelin, de saint Quenet et autres bienheureux dont les noms se trouvent dans les écrits de RabeNote 2 · Serait-ce Adrian Villart, mentionné parmi les musiciens dont parle Rabelais (nouveau prologue du livre IV) ?Note 3 · Constantio Testi, nommé dans Rabelais ainsi que Jacquet Bercan.Note 4 · Josquin Des Prez, mort vers 1531, l’un des plus célèbres musiciens du seizième siècle.Note 5 · La cathédrale de Venise ; on y conservait beaucoup de reliques.Note 6 · Ce frère Robert est Robert Caraccioli de Licio, qui fut regardé comme le Massillon ou le Bourdaloue du quatorzième siècle, et dont les SermoNote 7 · Il s’agit du liber sextus Decretalium de Boniface VIII, qui fut imprimé pour la première fois à Mayence en 1468.Note 8 · Le Decretum de Gratien, publié à Strasbourg en 1481, fut longtemps le code de ce droit canon qui tenait dans la vie de nos ancêtres une placNote 9 · Recueil de sentences morales attribuées à Caton, et l’un des livres les plus répandus au moyen âge. Son autorité est invoquée plus d’une foiNote 10 · Murano, petit port dans les lagunes de Venise, habité par des pêcheurs.Note 11 · Fracasse est le nom d’un géant qui joue un grand rôle dans les anciennes épopées chevaleresques de l’Italie.Note 12 · Tunis.Note 13 · Les Colonna et les Ursini, deux des plus illustres familles de Rome au moyen âge.Note 14 · Cet adage se retrouve parmi les Proverbes communs du seizième siècle : Qui d’autruy tromper se met en peine, Souvent lui advient la peine.Note 15 · Tout le monde sait quel est le mal ainsi désigné ; il serait fort superflu de rechercher l’étymologie de ce nom ; nous signalerons seulementNote 16 · Géants qui jouent un rôle dans les anciens poëmes italiens consacrés au récit des exploits des chevaliers errants.Note 17 · Rodomont tient une grande place dans l’Orlando innamorato de Boiardo ; c’est le plus redoutable de tous les Sarrasins, mais il trouve en RogNote 18 · Ce cheval, qui portait les quatre fils Aimon, est fameux dans les romans de chevalerie ; Boileau en a fait mention (satire V) : Mais la post
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