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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 2)

Reading edition

« Dictes-moy, Seigneur Baron, premierement si contre tout droit aucun vous voulut enlever la bourse ou la cappe, la lairriez-vous ainsi aller ? Il y a bien plus fort, si aucun vous assailloit en pleine ruë, vous menaçast, et, qui plus est, voulut vous mettre l’ame hors du corps, voudriez-vous endurer ce faict, et retenir vos mains jointes ensemblement par courtoisie, et faire d’icelles, comme moy enfant je fais, quand je benis la table avant disner ? Seriez-vous tel, qu’on vous feit ainsi une barbe de foin ? Il y avoit un facquin, auquel je n’avois fait aucun desplaisir, et vous prie m’en croire, et ne luy en eusse fait, s’il ne m’en eust donné le premier. Il n’a pas eu honte de me poursuivre plus de trois mille pas, en intention de m’oster la tête de dessus mes espaules. Pourquoy Nature donne-t-elle des pieds à l’homme, un cœur, une main ? Je m’eschappois de luy à courir ; car les pieds ne sont que pour cela. Mais, voyant que je ne pouvois eviter par ma course sa rage, je m’asseure le courage, ainsi qu’avec iceluy nous surmontons tout peril. La main, qui sert de ministre au cœur, que feroit-elle alors en une necessité si urgente ? Perdroit-elle le temps, sans gratter sa rongne, et chercher au soleil des poulx en teste ? Donnez-en jugement selon vostre bonne equité : vous sçavez les ordonnances et statuts de la Table Ronde. Si j’ay tort, qu’on me donne la peine : si aussi j’ay raison, vous m’adjugerez le droit comme equitable Paladin. » Ce Baron fut fort emerveillé des propos de ce jeune enfant, et soudain pourpensa en luy-mesme qu’il seroit un jour un vaillant personnage. Puis, dit à ces sergens : « Il n’y a soubs le ciel personne qui soit de moindre valeur que vous. Quelle honte est-ce cy ? Tost, à qui est-ce que je parle ? Ostez ces cordes à cet enfant, et ne vous en faites point dire deux fois la cause, afin que n’appreniez, qui est Sordelle. » Le Prevost lui dit : « C’est nostre charge d’obeyr au Senat, et ne faisons ne plus ne moins que portent ses commandemens. » Pendant ceste controverse, au bruit d’icelle, le peuple s’amasse de toutes parts. Sordelle voulant bien conserver son honneur, et ne s’attaquer autrement avec cette canaille de sergens, il se tourne vers aucuns citoyens là presens, et avec soubriz dedaigneux tint ce langage : « Ces sergens-cy sont grands poltrons, et rien que pouilleux : ce sont gens dignes de mourir avant que naistre, afin qu’ils ne mangeassent point aussi le pain, et avallassent aussi le vin sans l’avoir merité.

« La coustume de ces sergens n’est pas de combatre contre quelqu’un, s’ils ne le voyent sans espée. Car, si aucun leur fait teste se preparant à tirer l’espée, incontinent ces coquins se retirent comme font les poulets voyant le Faulcon. Mais, si un pauvre homme va de nuict par la ville, et porte avec soy, ainsi qu’est la coustume, quelque peu de lumiere, que font ces larrons, et avaleurs de merde ? Ils envoyent un des leurs devant, pour tuer la lumiere de cet homme, et luy arracher sa lanterne. Ce fait, ces vautneans tirent leurs espées de plomb, et faisant sonner leurs boucliers, environnent ce pauvre homme degarni d’armes, le despouillent, le volent, et luy lient les mains : mais, s’il leur donne en tapinois ce qu’il a peu embourser de monnoye pour sa journée, ils laissent aller ce misérable garni seulement de cholere, ne luy demeurant aucun denier qu’il avoit gaigné tout le jour à battre la laine, ou tirer de l’estain pour se sustenter, et sa petite famille. Le Prevost, pour luy faire perdre manteau, chausses, et chemise, le menace de le mettre entre les mains du bourreau. Telle faute vient des Juges, lesquels doivent envoyer au gibet tels larrons, nettoyer les chemins des assassinateurs, faire mourir et exposer par quartiers les voleurs et guetteurs de chemins, y estant excitez par la voye de justice, et non pour farcir leurs ventres et amasser de l’or.

« O combien voyons nous de pauvres personnes qui n’avoyent rien, et qui n’avoyent un sol en bourse estre pendus au gibet ! Nos ministres de Justice n’ont point toutesfois à present cet esgard : car, pendant qu’ils succent leurs bourses et espuisent les escarcelles, ils secondent les malheureux deportemens de leurs ministres. Ils ostent l’espée à la Justice, brisent ses balances, chient sur le Droict, et tournent le cul aux loix. Ha ! combien ceste canaille de sergens meriteroit mieux estre menée au gibet, que ceux-là qu’ils y menent ! He ! pourquoy donne-on permission à tels chiens de porter espée, estant defendu aux autres d’en porter à leurs ceintures ? Le Prevost, les sergens, portent seuls des armes pour desgager et voler les personnes. Aussi, les vaillans hommes, et ceux qui sont de bonne maison, ne veulent aujourd’huy porter espée à leur costé, de peur qu’on les estime sergens. S’ils vont prendre quelque malfaicteur, ce ne leur est assez de l’arrester, mais soudain le volent : l’un prend le manteau, l’autre se saisit du bonnet, un autre le casaquin, leur estant d’avis qu’à eux seuls le vol est permis. Il n’y a au monde impieté plus cruelle. Ils sont instituez pour chastier les meschans : mais, estant insatiables, ils tuent les hommes soubs le manteau de justice : et avec le sang et la vie emportent le bien. Au contraire, ceste canaille avaleuse de pain, quand la jeunesse courageuse s’esbat de nuit allant çà et là cherchant compagnie, ou donnant quelques aubades à leurs amoureuses avec le luth ; ces sergens-cy, oyant le son des cordes, et avec le chant un frit frit de leurs armes ; et voyant à une petite lumiere reluire leurs jacques, ou cuirasses, ou rondaches, incontinent ils se retirent à quartier, et courent comme beaux diables, disans en eux-mesmes : Il n’y a rien ici à gagner pour nous. »

Sordelle, ayant fait ce discours, commanda derechef à ces satellites de lascher Balde. Le Prevost soudain luy obeist, fait destacher les cordes, et ne se le fait dire trois fois. Et puis se retire, n’aiant jamais eu la hardiesse de faire recit au Senat de cet acte, de peur d’en estre reprins. Balde ayant un gentil naturel, un cœur doux, et un bel esprit, un courage asseuré, une bouche diserte, remercia ce Baron fort courtoisement : et autant qu’il proferoit de parolles, c’estoient autant de pierres precieuses. Sordelle le print en très grande amitié, et eust promptement envers luy telle affection que sans s’en enquerir d’avantage, il tourne le derriere de sa hacquenée, et commande à ses varlets de le monter en croupe derriere luy pour l’emmener chez soy. Mais Balde, prenant pour un courage vil qu’on le montast ainsi en croupe avec l’ayde d’autruy, incontinent avec un saut, en ouvrant les jambes, se jette assis sur ceste croupe, dont ce Baron fut encor plus esmeu d’affection envers luy. Il l’emmene en sa maison, et le fait habiller proprement, se servant de luy au lieu de page. Il n’en trouva point de plus diligent, fut pour nettoyer de bonne heure au matin les robbes de son maistre, ou pour verser à boire, ou aller par la ville faire mille affaires. Or le soleil, pour se coucher, se laissant devaler du haut du ciel, la nuit commençoit à apporter ses tenebres sur la terre, et Gose endormie ronfle à bouche ouverte.

LIVRE IV.

Desjà la corpulence de Balde commençoit fort à s’accroistre, et ses membres s’estendoyent grandement, tellement qu’il avoit cinq brasses de haut, les espaules larges, et la poitrine relevée, le foye du corps serré, les jambes nerveuses, le pied petit, les reins fermes, et estoit droit au marcher ; le pas si legier, qu’il n’eust pas esté bien aisé d’en remarquer le vestige sur du sablon. Il avoit l’œil vif, et tousjours prompt à regarder çà et là, brillant comme fait le soleil quand il donne sur un miroir. Il n’avoit encores gueres de barbe, et n’en avoit le poil rude ; mais seulement avoit une moustache sur la levre de dessus d’environ trente petits poils ressemblant à de la laine, ayant ceste levre un peu plus eslevée que celle de dessoubs, qui le denotoit devoir estre quelque jour plus sage. Or, parce qu’il n’avoit point en cet aage aucun maistre pour l’instruire, il n’avoit pour compagnons que des ruffiens, des bravaches, des coureurs, des guetteurs de chemins, et certains bons vautneans, qu’on appelloit fendeurs de nazeaux, et machefers. Avec telles gens Balde vivoit plus aise qu’un pourceau à l’auge, l’aage transportant ceste jeunesse hors les bornes de raison, comme un poulain qui n’a encore gousté en l’estable que c’est d’un licol. Car ces poulains-cy desbauchez, pendant que le sang chaut bout encore en eux, et que leur estomach est tousjours prest à digerer, ils ne sçavent user d’huile, ou de sel en leurs affaires. Ils ne considerent aucune chose la longueur de leur nez. On ne parle en la ville que de Balde, qui avec une force demesurée abattoit tout le monde, ne se soucioit des saincts, de Dieu, ny du diable. Mille pertuisanes, mille espées, Sergens, ny Archers, ne le pouvoyent estonner ; ny mesme Gaioffe, premier Juge de la ville, ne pouvoit dompter son fier courage. Son nom, et sa renommée estoit si grande, qu’il n’y avoit bras si fort, ny eschine de geant si puissante, ny aucun regard pareil à celuy de Roland, ny mille autres semblables à Renaud, qui n’embrenassent leurs chausses de peur, oyant seulement parler de luy. Il portoit à son costé une merveilleuse espée, qui estoit sortie de la boutique obscure de Vulcan, et les ouvriers l’avoient trempée en la forgeant dedans le foudre de Jupiter. Le boiteux Bront, le bigle Sterops, et le bossu Pyrazze[40] l’avoyent battuë sur leur enclume. Il avoit en luy une telle legereté corporelle, que la chatte sautant après la souri, ou la lionne après le chevreuil, n’approchoient aucunement à ses saults, et en faisoit (sans s’en donner aucune peine) autant et plus que pourroyent faire telles bestes. Les Cipadiens, et les plus braves d’entr’eux, et qui avoyent juré une fraternité ensemble en leurs ribleries, forcent Balde de faire serment de vouloir estre leur Roy, et prendre le gouvernement des compagnons, sans faire cas de leur vie, non plus que d’un oignon : Car, disoient-ils, quand il y a faute d’un Roy, toutes affaires vont sans dessus dessoubs. Entre iceux, Balde en avoit trois principaux, esquels il se fioit le plus ; la race desquels ne sera ennuyeux de mettre par escrit. Le premier estoit le grand Fracasse, descendu des anciens geans ; la haulteur duquel, sans mentir, estoit de quarante brasses, et d’une belle proportion. Sa teste estoit grosse à l’equipolent : un mouton entier fust bien entré en sa bouche ; on eust bien taillé huit bottes de ses oreilles, et eussiez peu joüer aux detz sur son front. Il avoit les espaules amples, et l’eschine large, les cuisses grosses, et les bras, et un fessier gros et rebondi. Il n’y avait point au monde cheval aucun qui le peut porter : il crevoit tous ceux sur lesquels il montoit. Il prenoit un grand taureau par les cornes, et le tournoit fort facilement à l’entour de sa teste, comme l’autruche se jouë d’un petit oiseau. Pour son desjeuner, il mangeoit un veau ; quatre-vingts pains à grand’peine pouvoyent remplir ses trippes : telles murailles qu’on luy eust monstrées, il les esbranloit de ses mains, et les jettoit par terre. Il brisoit avec ses doigts les vieux chesnes, comme les paysans l’ail verd et les porreaux : il marchoit avec un si grand bruit, et d’une telle pesanteur, que la terre trembloit soubs ses pieds. Son bouclier estoit le fond d’une grande chaudiere en laquelle on brasse la biere, ou on fait boüillir le vin. Son baston estoit plus grand qu’un mast de navire. Ses ayeux estoient descendus de Morgant, qui pour massuë souloit porter un batail de cloche. L’autre compagnon de Balde estoit Cingart, Cingart l’affineur, le subtil, et la vraye sausse du diable, un larron très-accord, tousjours prest à tromper. Il avoit la face deliée, le reste du corps en bon poinct, prompt à marcher, prompt à parler, et prompt à faire : ayant tousjours la teste nuë, et rasée : expert à donner soufflets, nasardes : à faire tromperie ; tournant sa face en mille sortes, et faisant diverses mines avec ses yeux bigles. Peu souvent disoit verité, et servoit de mauvais guide sur les chemins aux passans ; car, quand on luy demandoit le droict chemin, il enseignoit tout le rebours, et faisoit tomber les passans entre les griffes de ses compagnons. Il portoit tousjours une certaine escarcelle pleine de crochets, et limes sourdes, avec lesquelles il entroit de nuict és boutiques des marchands, fournissant à ses compagnons des bonnes et riches marchandises. Il depoüille les autels des Eglises, et entre dedans la sacristie et revestiaire, et de là emporte le meilleur. O qu’il sçavoit bien crocheter le tronc que le prestre montroit au peuple pour y faire ses offrandes, en intention d’aider à parachever le bastiment de l’Eglise, ou plustost pour acheter une bonne robbe à sa chambriere ! Par trois fois il avoit desjà monté en l’eschelle ; et le bourreau estant prest de luy donner le saut, avoit tousjours esté secouru de Balde accompagné de sa suitte, et tiré par force d’entre tous ces sergens embastonnez et armez. Mais, pour cela, il ne laissoit de retourner aussi tost à son premier mestier, et estant prins par le Prevost, et mené en la ville lié et garotté de cordons, entre mille paysans armez de halebardes roüillées, et de pertuisanes, et estant envisagé de tout le peuple, les marchans des bouticques crioient après luy : « Voici ce diable, qui ne donne repos à personne : Il a volé, le larron, l’Eglise des Cordeliers. Ha ! le bourreau, il porte sur son dos mille excommuniments ! Il a desrobé aux moynes de S. Crestophle les deux chandeliers, et une boëtte pleine de carolus. Il ne laisse aucun fruict aux vergiers, ny aucuns choux aux jardins, ny aux poulalliers aucune poule, ou chappon : il a donné sur la tonsure du Prestre, et l’a laissé quasi mort, battu à coup de poing et a emmené sa jument. » Voilà les beaux cris du peuple après Cingart ; mais il ne se soucie gueres de tels reproches, ny de telles clameurs. Or, pendant qu’il est en prison, pendant qu’on luy prepare une potence, pour y estre le lendemain matin pendu, il lime la nuict les barreaux, il rompt les pierres, perce la prison, sort dehors, et va crocheter autres boutiques. Balde l’aimoit par-dessus tous ses autres compagnons, parce qu’il estoit descendu de la race de Margut[41]. Que dirai-je de toy, Falquet gemeau, qui pour Balde as juré exposer ta vie tant de fois ? Diray-je, mais en recitant, ce que j’ay veu de mes propres yeux, il semblera que je seray un bailleur de venuës, et forgeur de grandes menteries. J’ay veu Falquet nay avec deux formes de corps. Il avoit jusques au cul la forme d’homme, et de là vers le bas ressembloit à un levrier. Je ne sçay, ô lecteur mon amy, si tu comprens bien cette chose ? Je te le diray plus clairement : il mangeoit des dents comme un homme, et rendoit par bas ses morceaux digerez comme fait un mastin. Aussi estoit-il si legier à la course, qu’il attrapoit chevreuls, lievres, daims, cerfs. Et par ce que ce gentil personnage estoit ainsi moitié ressemblant aux chiens de Molosse, les Roys, les Papes, et les grands Seigneurs luy vouloyent donner en leur court les premieres places : mais, incaguant et les Papes, et toutes les faveurs des Roys et Empereurs, il ne veult que dormir, boire et manger avec Balde. Durant tel temps, Balde devint amoureux d’une belle et plaisante fille nommée Berthe : iceluy l’enleva de force de chez son pere. Elle surmontoit toutes les bourgeoises en beauté, et non seulement en beauté de visage, mais aussi en contenance, au marcher, à son ris, à sa façon et douceur de parler. Et, pour telles perfections, Balde, après avoir prins l’advis de Sordelle, lequel avoit tousjours soing de luy, l’espousa avec l’anneau nuptial. Et dès le premier assaut, elle devint pleine, et toute gaillarde de ceste grossesse, meit au monde deux enfans masles, dont l’un fut nommé Grillon, et l’autre Fanet ; tous deux si beaux de visage, si gaiz et si poupins, qu’on pouvoit bien dire qu’ils n’estoient point d’autre que de Balde. Cependant Zambelle avoit atteint une bonne aage. Zambelle, dis-je, fils de Berthe, et de sa mere Dine Tonelle, lequel estoit estimé frere de Balde. Iceluy, aussi avoit espousé une femme nommée Lene ; Tognazze le barbet en avoit été cause, comme nous dirons. Ce Zambelle avoit l’esprit plus rond qu’une boule, et aussi aigu que le pilon dont on pile l’ail pour faire l’aillée. Tout ce qu’il gagnoit avec sa beche et marre, Balde le despendoit en ses buvettes, et aux tavernes. Pendant que Balde comme un magnifique vouloit avoir à sa table des chevreaux, des cailles prinses avec l’espervier, et des faisans prins avec l’autour ; Zambelle ne mange que de l’ail, et à peine quelques ciboules et oignons, et quelquefois est bien fier de lescher les escuelles. Balde ne le laissoit dormir la nuit, et vouloit que le long du jour il ne bougeast à travailler aux champs, ne trouvant, après s’estre bien lassé à sa besongne, dequoy à grand’peine manger : mais Balde, reposant à son aise, avoit la bourse et l’argent. Ce pauvre homme voudroit bien se plaindre du tort qu’on luy faisoit ; mais il craint d’estre espousseté à l’accoustumée avec bons coups de bastons, comme tous les soirs sa maigre eschine y estoit sujette. Estant un jour seul aux champs, semant avec sa besche des favottes, lors que le soleil commençoit à franchir les monts et Alpes de Vincence, Zambelle, à qui les dents gresilloient d’envie de manger quelque chose, qui peut passant par son estomach humecter un peu ses boyaux, et se promener en ses tripes, ainsi que font des escrevisses en un panier : mais, voyant qu’en sa besace penduë en un ormeau, il n’y avoit aucun morceau de chair, non pas seulement une miette de fromage moisi ; ni en son baril aucune eau vinée, de laquelle il peut abbreuver sa bouche seche et altérée ; jette sa beche bien loing comme desesperé, et tire du profond de son estomach des soupirs sortans par haut et par bas ; et grattant d’une main sa teste, et de l’autre son cul pour contenter ses ongles, puis qu’il ne pouvoit saouler son ventre ; marmonne en ses dents, et bredoüille des mots en la bouche ; et les faisans sonner, ainsi qu’on oyt boüillir des raves en un pot, il despite, il jure, il injurie Balde. Enfin, plein d’impatience, s’écrie en disant : O lasche de cœur ! ô chien à vers ! ha, ho, mon ventre : ha, ma panse : ha, mes boyaux, me tairay-je tousjours ainsi ? Creveray-je ainsi d’une maigre famine ? Estrangleray-je ainsi, pauvre miserable que je suis, et cependant je ne cherche aucun secours ? Quelle plus grande disgrace me sçauroit arriver, quand je reciteray ces miennes tristesses que j’ay au cœur ? Et bien, ce bourreau et ribaud me brisera l’eschine : ne me la rompra-il pas ? et ne me la rompt-il pas tous les jours toutesfois et quantes que je pense proferer une seule parolle ? Je trouveray enfin, qui me tirera du tout hors de tant d’ennuis ; et qui me fera sortir de tant de miseres et calamitez. Qui trouveras-tu enfin ? Certes, croy moy, on ne trouve personne qui veuille s’efforcer contre des tyrans. Tu trouveras un gibet ; qui sera veritablement la fin de tes douleurs. Ha, chacun me chasse ! chacun me refuit ! car je ne suis vestu que d’un meschant manteau rapetassé et pendant par lambeaux. Je n’ay pas une pauvre coiffe pour couvrir la tigne de ma teste, et mes fesses sont toutes nuës, n’ayant une meschante braye pour les couvrir. Je n’ay pas seulement des guestres pour cacher mes jambes ; mes orteils passent à travers mes meschans souliers. Je n’ay pas en la bourse un chetif denier, pour m’achepter un morceau de pain moisi, ou pour donner à un barbier, qui me veuille abattre les poux, qui jour et nuit me rongent la teste, n’ayant le moyen d’avoir un peu de savon pour les faire mourir, en m’en lavant la teste. Je suis au peuple comme un vomissement : je sers à tous de mocquerie, aux fols de marote, et tous nos Cipadiens m’estiment moins qu’une savate. Il n’y a faute de personnes, qui comme sages et advisez donnent conseil aux autres ; mais je ne vois point qu’aucun m’en veuille secourir. Tous sont medecins ; mais chacun me denie sa medecine. Tous sont compagnons, mais leur escuelle ne m’est compagne. Je suis riche, personne ne veut exposer sa vie pour moy : je suis pauvre, personne ne veut despendre pour moy un liard. » Comme Zambelle faisoit telles complaintes, il voit de loing Tognazze passer, et l’estime venir à propos pour luy dire ses pensées. Ce Tognazze est un vieillard pere de la patrie, nay entierement pour chastier les desbauchez de Cipade. Il avoit esté plusieurs fois Consul et Dictateur de Cipade : car, estant grand praticien, il manioit les affaires du Senat, pour ce qui despendoit des loix et ordonnances d’iceluy. Quiconque desiroit avoir un conseil de Caton, alloit incontinent trouver Tognazze. Il portoit un bonnet, lequel on appelle un bonnet de tailloir, du repli duquel pendoient force papiers. C’est le propre à un Consul de porter quantité de tels petits billetz, par le moyen desquels on s’asseure qu’il y a du sçavoir, et de la prudence en la teste de celuy qui les porte. Il me ressouvient avoir veu telle maniere de bonnets aux festes et resjoüissances du carneval, et autres temps de folastreries, quand on promene et fait-on jouer les beufles masquez. Au dessoubs de ce bonnet, pendent les oreilles de Tognazze, de l’ordure desquelles on eust emply plus d’une poisle. De son nez pendoient toujours de sales et vilaines roupies, d’où sortoit une odeur ressemblant fort à celle d’une chaire percée : de dessus ses espaules pendoit tousjours une meschante juppe faite de plusieurs morceaux de velours, laquelle au temps passé on portoit pour la reputation : avec icelle à grand’peine couvroit-il ses fesses : comme il s’en estoit servi par long temps, aussi l’avoit-il par usance toute pelée. Il n’avoit point d’esguillettes pour attacher ses chausses, et luy suffisoit de les tenir avec deux boucles. Le vent souflant luy decouvroit le cul. A la ceinture il portoit un petit cousteau à demie gaine, avec lequel quelquefois il escorchoit des anguilles, ou escorchoit des grenoüilles. En son marcher, il se tenoit le plus droit qu’il pouvoit, encore qu’il fut bossu ; et, en marchant, avoit ses deux mains d’un costé et d’autre sur sa ceinture, et ressembloit à un pot à deux anses. Se prelassant en ceste façon, se manioit en quarré comme un oye. Aucunefois il tenoit ses mains cachées en ses brayes, et c’estoit quand il faisoit froid, les eschauffant par ce moyen.

Zambelle, l’appercevant, se resjouit, et va droit vers luy, et se haste de l’attrapper, et s’escria : « Hola, Tognazze, hola, Tognazze, je veux vous dire un mot ? » Iceluy avec une gravité catonienne se tourne, et dit : « Qui est-ce qui m’appelle ? O Zambelle, je te cherchois, je songeois à toy, et t’avois fiché dans mon entendement. Que fait-on ? Je te voy tout maigre, tout chétif ! N’as-tu point encore desjeuné ? n’as-tu point encore beu, Zambelle mon amy ? Il est temps que tu lasches la besongne, où est la besace ? Apporte ! — Ha, ha ! dit Zambelle en souspirant, ha, miserable, je n’ay point de pain, je n’ay point de viande en mon bissac. Je n’ay point de vin : voyez là mon baril vuide. Et à la mienne volonté, que Balde n’eust non plus dejeuné que moy, et ceste Berthe qui mange tout ce que j’ay ! O malheureux, combien iceluy me fait-il tort ! J’ay grand honte de le dire à vous autres messieurs. Peut-estre ne seray-je plus nourry par ce meurtrier. Je vous prie conseillez-moy, diray-je ? L’accordes-tu ? » Tognazze, en toussant, et jettant dehors de grosses colles, luy respond : « Je le veux bien, parle, et me demande tel conseil que tu voudras, lequel tu eusses aussi bien receu de ta marre. O Maccaron, Maccaron, quelle folie t’a prins ? Qu’attens-tu cependant, pauvre gallefretier ? esperes-tu d’ailleurs la beschée ? Dy, maroufle ? Ce n’est point la coustume de donner conseil aux paüvres sans salaire. Mais neantmoins dis-moy ce que tu veux. Que fait ce ribaud, qui merite cent coups d’estrapade, et estre tenaillé cent fois ? Dis-moy, mon Zambelle : dis, or sus ne pleure plus : déclare tousjours tes pensées à personnes qui soyent d’un aage meur, lesquels ont l’experience de donner conseil au vray à celuy qui est fasché et ennuyé comme toy. Ne sçais-tu pas bien comme nos amitiez sont noüées ensemble ? — Tu as bonne raison, dit Zambelle, seigneur Tognazze : mais premierement je te prie de nous asseoir icy à l’ombre, de peur que, par quelque malheur, ce meschant nous voye parler ensemble, et qu’il estime que nous devisions en mal de ses actions, et qu’il ne te rafrechisse de quelque bastonnades, sans avoir aucun respect à ta qualité. Je ne parle point de moy : car je suis battu et rebattu de ses folies, et contre les coups j’ay affermi les costes, et l’espine de mes reins. »

Tognazze, tournant ses naseaux, avec une mine colerique : « Que jases-tu tant ? dit-il : penses-tu que je sois quelque homme de peu et un lasche vilain ? Toute la puissance de Balde ne sçauroit tourner le moindre cheveu de ma barbe. Qu’il prenne garde à soy, et qu’il ne soit si hardy d’approcher les pieds près de moy, ni de faire semblant de me regarder ! Et combien que ce breneux là batte et assomme plusieurs du simple peuple, et qu’il taille et couppe ainsi un chacun, je te dy que je n’estime point telle gens un champignon. Or, si je n’y puis mettre la main, je les chargeray de parolles : dy hardiment que les chiens qui abbayent à la lune sont coüards. Enfin tels bragards portent des espées penduës à leur ceinture ; mais, quand il est besoing de les desgainer, ils escriment à coups de talon, et tournent les espaules au lieu de l’estomach. Iceux se couvrent de bonnets, auxquels ils attachent des hautes plumes qu’ils font trembler au vent pour faire peur aux mouches, et les font pendre sur l’œil gauche ou droict. Ils font cent taillades à leurs chausses autour de leurs cuisses et portent de petites capettes, afin que le peuple voye par dessoubs le velours de leurs chausses ; et sur le derriere ont une courte dague attachée à un cordon de fil d’or. Mais cependant ils n’ont morceau de pain pour manger en leur maison : faisant les bragards, se fourrent en troupe dedans les cabarets et tavernes, et donnent cruellement des assauts aux pintes et chopines, renversent avec flacons et bouteilles le Grec et le Corse. Et de là naissent ces mots de braveries qui se font retentir partout : sacre Dieu, putain, potte, je renie Dieu, et plusieurs autres telles parolles de ces bravaches, qui pourroient faire trembler le ciel. Je les laisse maintenant là en arriere à l’escart ; je feray digerer, à tels galands sans bourse, leurs trippes et boyaux. Ce n’est point fables ce que je te dis. Tu sçais ce que je porte en l’estomach. »

Zambelle, grattant la rongne dont il étoit farci à suffisance, commença à dire : « Ha, mon Dieu, je voudrois estre mort ! Ha, ha ! il ne m’est temps de faire ny d’ouyr tant de comptes. Je vous veux demander seulement une chose, touchant ce qu’il me fait tous les jours, qui est assez pour faire mourir de faim des petits enfans. Je suis tousjours attaché à ma marre, et comme font les enfans je fais paistre nostre truye, je file : mais rien ne me sert, ny ma marre, ny ma quenoüille, ny ma truye. Balde devore tout : Berthe tire tout pour soy et pour ses enfants. Quand je reviens à la maison, les bras pendans de lassitude, pensant prendre quelque chose pour mon soupper, on me donne le bon soir avec un fort baston noüailleux : je ne mange que des pensées, et de bons coups de poing, et la patience me sert d’une estrange cueillere. Car ce meschand ribaud me cogne et recogne : et, s’il se trouve las à me battre, Berthe le seconde. « Pourquoy, dit-il, retournes-tu de si bonne heure à la maison ? » Et là dessus me battent derechef, me deschirent, m’assomment. Voilà ma viande ; voilà le soupper qu’on m’appreste, et n’ay point de cognoissance d’autre chair. Lene ma femme, voyant le tort qu’on me faict, s’égratigne le visage, se tire les cheveux, et se bat la poitrine : mais ce meschant se jette sur elle comme un mastin sur un os, et sur mon lict force ma femme. Secourez-moy, je demeureray tousjours vostre esclave, et je desrobberay quelque petit fromage et quelque coing de beurre, pour vous en faire present. » Tognazze luy fait response : « La raison est entierement pour toy, et j’ay grande compassion de toy, miserable. Laisse-moy seulement pour cet heure cest enragé ; je feray que tu ne seras plus à l’advenir si tourmenté de ce voleur. »

Ayans ainsi devisé ensemble, Zambelle retourne à sa besongne, et Tognazze s’en va vers la ville, la bouche ouverte comme un sanglier que le veneur a blessé de son espieu, lequel, traversant bois, bocages, buissons, froisse tout par où il passe, escumant entre ses dents d’une escume grosse et sanglante. Ainsi Tognazze s’encourt comme furieux à la ville, montant droit au Palais, se presente devant le Podestat, et là par bons argumens, et par le point de raison, et par plusieurs tesmoings, prouve, que Balde est celuy, qui de droict, froid ou chaud, doit estre pendu. Et, en après comptant sur ses doigts, il montre clairement que Balde n’est point fils de Berthe : mais que, suivant le rapport des plus vieils, il verifie que Berthe receut un jour en sa maison un pauvre passant, las du chemin, lequel menoit avec soy une vache à deux pieds estant empreinte, de laquelle il laissa Berthe chargé et s’enfuit soudain. C’est celle qui a engendré Balde, mais plustost engendré un diable, lequel avec sa croissance a tousjours depuis estimé Berthe estre son père, et jusques à present a tenu Zambelle pour son frere : mais, après que la mere en crevant par le fondement est morte, et que Berthe avec sa femme a rendu l’esprit, ce gentil voleur s’est fait seigneur par force de tout leur bien, lequel, comme il est tout notoire, appartient à Zambelle. Balde, neantmoins, à tort ou à droict, en veut avoir seul le gouvernement et consomme tout aux tavernes, et après les putains. Cependant Zambelle tous les jours travaille avec sa trenche, sans pain et sans vin, et, ne mangeant rien, se laisse manger aux poux. Alors Gaioffe, qui estoit le Preteur et Podestat, assemble les plus sages. Ce Gaioffe estoit un vray tyran de peuple. Il avoit eu une fois et songé une telle vision : qu’un seigneur, venant à luy de la part de Mars, et luy secoüant sa teste, l’avoit appellé second Franecator, un autre Camille pour sa patrie, et pour le peuple : de là ce veillaque, ce poltron devint cruel, et craignoit fort Balde, et ses amis, estant jaloux de sa puissance. Jour et nuict il affinoit et aiguisoit son entendement avec meschantes et malheureuses pensées. Il fabriquoit en l’air plusieurs chasteaux, comme ont accoustumé de faire les tyrans, qui n’ont aucun noble cœur, et avoit tout son soupçon sur Balde, lequel, pour la grandeur de son courage, et pour sa vertu genereuse, s’estoit rendu très agreable aux plus grands et au peuple. Ce Gaioffe, ayant peur de perdre son authorité, imitant le vieil renard pelé, controuve mille finesses, mille meschancetez, ramasse des occasions, suppose de faux tesmoings : fait respandre parmy le peuple des menteries contre Balde, faisant par ce moyen peu à peu grand tort à sa réputation : et rend ce jeune homme si mal notté, qu’enfin par tout on parle fort mal de luy, et est entre le peuple en mauvaise estime. Cest occasion se presentant encor, Gaioffe assemble le Conseil, pensant bien faire mourir Balde. Toute la troupe des Praticiens et Senateurs de Cipade s’assemble au Senat. Ce lieu est un quarré, lequel maintenant on appelle Salle, grand, et spatieux, pour contenir plusieurs bancs, le peuple et les Senateurs. Au haut d’iceluy est le siege d’ivoire de Gaioffe, environné d’estaffiers, et spadassins. Là se sied ce Juge à la face severe, ayant tousjours soif du sang de quelque innocent. Il n’y a point faute autour de luy d’accusateurs, ny de macquereaus, ny de flatteurs, ny de plaisanteurs ; et avec telles gens est meslée la discorde, remplissant les oreilles de Gaioffe de mille menteries avec ses cent langues. Après que tous ces illustres Senateurs eurent prins place, on fait retirer la canaille, et fait-on fermer les portes. Et puis Gaioffe, faisant signe de la teste, et de sa main, à ce qu’on eust à faire silence, commença ainsi à parler : « Vous autres messieurs les Conseillers, et peres de la patrie, qui estes assis icy autour, qui vous estes presentez en ce lieu à la convocation de nostre bedeau et huissier, vous demandez pourquoy nous vous avons icy appelez au son de la cloche ? Vous sçavez, et n’estes par vostre sçavoir ignorans, que je fais tout, que je dispose tousjours de tout, que je traite et administre toutes choses : non pas que, par aucune paction ou ordonnance, j’y sois obligé ; mais la seule amitié, et la seule estime que vous avez de moy qui suis vostre Roy et Preteur, opere cecy en moy, comme estant et dependant du devoir d’amitié. J’ay jusques à présent celé en mon cœur un meschant homme (comme souvent il convient à la prudence d’un qui gouverne), mais sa miserable mere vous l’a fait cognoistre n’estre qu’un teigneux, ainsi que l’experience vous l’a montré. Car vous sçavez dès longtemps quelles et combien grandes sont les meschancetez de Balde. En ses voleries et rapines, il n’y a aucun but ny fin. Quand il est parvenu à l’aage virile, il a aussi tost commencé à s’accompagner de couppe-bourses, de machefers, et de taillepiliers, lesquels nous appellerons mieux à propos taille-bourses. Il s’est fait chef d’iceux, surpassant en meschanceté tous les autres. Et le soustiendray-je ? l’endureray-je ? Ce ribaud abusera-t-il ainsi de ma bonté ? Qui a-il que je ne souffre pour entretenir la paix, et le repos de mes citoyens, encore que ce meschant semble estre nay à la ruine de nostre ville, comme un nouveau Catiline ? Nostre patience, ô peres, a fait que ce ribaud est le plus grand voleur, qui se puisse trouver. Il se moque de moy et de vous. A quelle fin verrons-nous au reste cette sienne audace parvenir[42] ? La gravité de vos personnes, ny ma majesté, ne le peuvent dimouvoir, ny les gardes de nuict, ny les archers, ny les sergens, ny mille diables le peuvent estonner, tant est grande la hardiesse de ce larron. Ne connoist-il point que ses meurtres sont tous manifestes au ciel, à la terre, et à l’enfer ? Il a à sa dévotion toute Cipade, qui a tousjours esté la retraicte des meurtriers, afin qu’il puisse assommer mes citoyens, et mon peuple. C’est, dis-je, un peuple, qui est nay pour destruire notre ville : Qui est, je vous prie, mis en quartiers par l’ordonnance de nostre chaire ? qui est tenaillé ? qui est marqué au front ? qui est mis au carquant ? qui est attaché au gibet ? N’est-ce pas des compagnons de Balde ? N’est-ce pas cette race maudite de Cipade ? En icelle on tient eschole pour apprendre à desrober, et la charge des escholiers est donnée à Balde. De là cette jeunesse, ainsi bien instruite sous un tel precepteur, apprend dès la premiere instruction à blasphemer le nom de Dieu, et puis se retirent aux forests, et se tenans dedans les bois pour leurs domiciles, ces voleurs ne s’employent qu’à voler, assiegent les chemins, assaillent les passans, les tuent, et puis jettent leurs corps dedans les estangs et rivieres, après les avoir despoüillez, pour en donner pasture aux grenoüilles. Et si on les void ensemble, vous y verriez mille rondaches, mille pertuisannes, picques, halebardes, langues de bœuf, bastons à deux bouts, et delaschans leurs arquebuses faire touf taf. Leurs barbes sont tousjours sales, et saulpoudrées de leur poudre à canon. Ils ont les sourcils des yeux bruslez ; ils ne regardent jamais aucun d’un droict regard ; mais jettent leur œil la part qu’ils pensent que vous serriez vostre argent, ou en la poche de vostre saye, ou dedans la brayette. Au siflet de leurs compagnons ils entendent soudain que le marchant est près, lequel il faut voler ; et, le mettant en blanc voire jusques à la chemise, le laissent sur la place. Balde commande à telles gens : de luy viennent tant de maux. Si Balde n’estoit au monde, que craindroit le marchant ? de qui auroient peur les passants ? de qui se soucieroit ceste ville ? Il faut, ô peres, prendre garde au chef, lequel doit estre rabbatu par l’espée de raison. Les membres n’ont plus de valeur, quand on oste la teste de dessus les espaules. Coupez la teste du serpent, il ne se lancera plus contre vous. »

Gaioffe, en finissant cette remontrance, montra en ses gestes qu’il couvait au cœur une grande cholere et desdaing. Tous les assistans murmurent ensemble, pour le moins ceux qui estoient ennemis formez de Balde, et ceux aussi qui avoient esté esmeus par les paroles du Presteur : et, levans la face et les mains, crient justice. « Quoy, disent-ils, ceste meschante beste vit-elle encor ? Quoy, seigneur Podestat, que peut-on jamais esperer d’un larron, que des pertes, des ruines, des voleries, et des homicides ? Il faut pendre ces larrons. Il faut bruler ceste Cipade, et que cest ennemy du ciel, de la terre, et de la mer, soit mis en quatre quartiers pour servir d’exemple à tous ses autres ribauds. »

Aucuns toutesfois de la compagnie, tenans leur bouche close, et se serrant la lèvre avec le doigt, se plaignoyent en eux-mesmes de telle resolution. Du nombre de ceux-cy estoit Sordelle, lequel poür ce qui concernoit la justice estoit fort hardy, et se sçavoit bien aider de sa langue, et de l’espée. Iceluy, considerant qu’un chacun jettoit sa veüe sur luy, se retient un peu, et puis, se tenant debout de son siege, commence ainsi à parler : « O serenissime Podestat, et vous autres, qui luy assistez, et vous aussi Peres, qui devez conserver l’honneur de cette ville, ce lieu requiert qu’un chacun y aye la bouche ouverte, et que la langue puisse proferer ce que bon luy semble sans vengeance. Pour ceste cause, afin que la faute, que je commettrois en me taisant, ne tourmente ma conscience, je diray cecy avec raison : c’est que j’ay cogneu l’esprit de Balde, et sa valeur, dès ses jeunes ans, et dès son enfance. L’esprit de l’homme est tel, que facilement il se laisse aller au chemin des vices en la delicatesse de son jeune aage, s’il n’est retenu par un escuyer et par une bride ; car lors il est transporté çà et là comme la volupté, qui n’est retenuë par aucun mords. Aussi l’enfant qui est bien nay, combien qu’il suive les appasts des delices de ce monde, ne sçachant encore que c’est des resnes de raison ; si d’aventure il rencontre un personnage meur de conseil, qui l’advertisse de ses fautes, et que par crainte de la verge il escoute volontiers un tel homme ; il est certain qu’abandonnant peu à peu ceste liberté, qui le rendoit farouche, se laissera conduire à de bons enseignements, et se rendra enfin tel, que par une modestie humaine on le verra destourné de tout vice, et se rangera du tout à ce qui est de droict, y demeurant attaché, et comme collé. Nous voyons les forts et robustes taureaux se soubmettre soubs le joug, estant leur fierté domptée par le chartier. Tousjours seroit indompté le poulain, s’il n’avoit un escuyer, qui le domptast. L’espervier s’apprend à revenir sur le poing, avec un petit poulet. Ainsi seroit de Balde, lequel est venu d’une très-noble lignée. Mais j’en voy plusieurs de vous autres secouer la teste, et tourner le nez de costé. Je cognois bien maintenant les pensées, qui sont en vostre courage. Je ne veux point jetter davantage mes paroles au vent. Ha ! que suis marry de ce que comme à vieil bœuf le pennon me pend si bas maintenant pour l’aage que j’ay ! Je n’ay point faute de courage, je le confesse : mais ma force s’en est volée. » Ayant mis fin ainsi à son dire, il se retira tout furieux en sa maison, et au bout de trois jours, estant outré de trop ennuy, rendit l’esprit. Aucuns ont eu soupçon que, par menée de Gaioffe, il fut empoisonné par le Médecin, qui le medicamentoit. Or reposons-nous un peu, ma Gose, avant que ce qui s’ensuit me fasse suer en chemise.

LIVRE V.

Cependant Gaioffe assemble en une Chambre du Palais ceux qui se laissoient aller à sa dévotion, et lesquels il estimoit estre les plus advisez. Là, chacun prestant le serment de ne rien reveler de ce qui seroit resolu par entr’eux, la conclusion fut de prendre ce Balde, si on peut, par force, ou par quelque ruse ou finesse. Ils n’y veulent employer la bande des Sergens Prevostaires : car ils sçavoient bien, et le tenoient pour certain, et l’avoyent souvent esprouvé, que Balde, en trois coups, les tailleroit tous en pièces. Que font-ils donc ? Ce Preteur, ou ce Roy, Gaioffe mande promptement vers luy un Appariteur, ou Sergent du Palais, du nombre de ceux, qui pour un liard presenteroyent le dos à endurer bastonnades et estafilades. On lui commande d’aller trouver Balde, et luy presenter une lettre de la part du Senat, cachettée du cachet, auquel est engravée l’image de Liberté et de Justice, afin que, ce scel estant recogneu, Balde y adjoustast plus de foy, et que par ce moyen la petite mouche se vint jetter dedans la toile de l’araignée.

Cet appariteur, qui se nommoit Spingard, s’accommode entièrement en forme de courrier, prend un chappeau sur sa teste, un foüet en la main, et met sur ses espaules un petit gaban brodé de crotte. A son costé droit pend un cornet, et au gauche a une escarcelle ou faulconniere ; et, estant monté sur sa maigre jument, galloppe en diligence. Resvant toutesfois souvent, ce pauvre malotru, au lieu où il alloit, se retient quelquefois, et non sans trembler de peur : et, se repentant desjà de sa folie, eust bien voulu avoir refusé telle commission, sçachant bien, pour l’avoir luy-mesme autrefois esprouvé, comme la main de Balde est propre à descoudre leurs casaquins. Cependant il l’advise de loing, tenant pour lors d’aventure avec la laisse de son chien nommé Lassé, et ayant des bracques et autres petits chiens autour de luy. Avec iceux, accompagné de Falquet, Cingar, et autres, tantost prenoit le lievre, tantost donnoit la chasse au renard, et autrefois embrochoit des tessons. Spingard l’apercevant, soudain sa peur se redoubla avec une telle frayeur, qu’il lascha sans remede en ses chausses tout ce qu’il avoit en ses boyaux. Toutesfois il s’encourage, donnant de l’esperon à sa jument. Balde, le voyant, se presente à luy, estant desireux de sçavoir quelque chose de nouveau. Cingar, d’autre part, dresse ses esprits, pour enlever sa monture.

Spingard, estant près de Balde, met pied à terre, et fouille à sa faulconniere, d’où entre plusieurs autres papiers il tire la lettre, et baisant, comme il est coustume, le cachet, la baille à Balde, et feint de vouloir passer outre en suivant son chemin. Balde luy dit : « Quelle presse te haste tant ? Boy un coup, et rafraischis un peu ta cavalle. » L’autre luy respond qu’il avoit commandement d’estre à Milan en trois heures. « Toutesfois, pendant que vostre Seigneurie lira la teneur de cette lettre, j’attendray un peu, puisqu’il vous plaist. » Balde appelle ses compagnons, et leur fait lire ceste missive, de laquelle la teneur estoit telle : « Le bon jour vous soit donné, ô gentil Baron, qui estes la seule esperance en laquelle maintenant nostre ville se repose. Nous avons esté nagueres advertis, et encore de present, par les magnifiques Seigneurs de Venise, et par les sages et très-advisez de Sainct-Marc, comme ce mastin Can el Martino de l’Escalle, premier de Veronne, Can furieux, et meschant tyran, a desjà assemblé dix-huict mille Allemans, pour massacrer toutes nos gens, bouleverser les maisons, bruler les bleds, et faire tout degast. Et parce que nous avons donné secours à ceux de Sainct-Marc, par plusieurs fois, quand Veronne fut prinse, en laquelle commandoit ce mastin de l’Escalle[43], cestuy-cy se prepare de vomir toute sa cholere contre nous. Il a quatre-vingtz enseignes en son armée. Si Dieu ne destourne ce mal’heur, peut-estre que dans trois jours nous serons mis à sac. Nous avons assemblé le Conseil, avons resolu de prendre les armes, et nous vous avons eslu pour Capitaine. Sordelle vous a choisi et nommé pour une telle conduite, et pour adviser à tout, soit pour fournir les murailles de canons et bombardes, de lever de gros bastions, de faire tranchées et retranchements, ou d’aller à Boulongne, et d’icelle, et de toute la Romagne, tirer des soldats, desquels la vaillantise vous est cogneue : mais toutesfois nous voulons que ceci soit secret ; car, quand l’affaire est secrete, les espies ne sçavent où ils en sont. Partant, incontinent après avoir veu la presente, venez nous trouver, mais seul, et ne declarez à aucun ce faict. »

Balde, après la lecture de ceste lettre, s’esmerveille grandement du contenu d’icelle : et, s’arrestant, ne dit mot, gratte sa teste, et rumine beaucoup de choses en son esprit. Cingar, plus rusé qu’aucun fin renard, y pense soudain de la tromperie, et regardant attentivement la face de Spingard, luy dit : « Hen ? dis-moy ? Que fait-on maintenant en la ville ? » Spingard, avec un faux semblant, couvrant le mieux qu’il pouvoit sa peur, luy respond : « Nostre Preteur est après les armes, et a ordonné une bonne paye à tous les soldats, qui viennent à la foule se faire enrooller. On canonne incessamment le chasteau de Goiti[44], comme vous pouvez peut-estre avoir oüi ce matin le redoublement du bruit des canons. Ces yvrongnes d’Allemans ont desjà descendu le pas de Trente, et ont outre-passé le haut mont de Balde, et traversé le lac, et sont venus à Saloie, ayans eu des basteaux à commandement : aucuns toutesfois sont demeurez noyez en l’eau. Tout le pays d’allentour, monts, palus, lacz, sont couverts d’armes. De là se sont advancez six mille hommes, qui brulent tout, passant le lac de la Garde, sans qu’aucun s’y oppose, et la forteresse de Malherbe ne leur a donné aucun empeschement, laquelle, avec ses canons, pouvoit tout autour chasser d’auprès d’elle tels taons ; mais, comme lasche et couarde, n’a fait que baver, et, tremblant de peur, a fait semblant d’avoir autre affaire ; et, quand elle eust pu mettre à fonds tous les vaisseaux de ces Allemans, elle s’est retenuë, la teste en un sac, en se grattant le ventre. Sirmie se couche contre terre, comme la caille, quand elle entend les sonnettes de l’espervier. Et combien que ceste isle soit environnée de plusieurs rochers, neantmoins la peur breneuse l’a renduë faitneante et de nulle valeur. Ceux de Desenzan de Revoltelle n’ont aussi aucunement tiré ; et de mesme Pesquiere, d’où sourd et vient le fleuve de Mince Mantouan. L’artillerie de la forteresse de Monicque s’est contenue en sa roüille. Padenghe n’a voulu venir aux mains avec telles gens. Les murailles de la ville ancienne de Lonat ont tremblé de peur ; mais Solpharin, situé sur une haute montagne, trop audacieux en ses injures, voulant s’opposer aux ennemis, s’en est repenti, et en a porté la peine cruellement : ceux qui estoyent dedans, pour empescher que ces Lansquenets montassent, jettoient du haut à bas de grosses pierres. Enfin, estant forcez, il ont esté passez au fil de l’espée, et ce chasteau a esté brulé, lequel à ceste cause nous pouvons bien encore appeller Solpharin ; car il a esté consommé ainsi que le souphre, et a servi, à toute la campagne des environs, d’un haut falot. La gentille Capriane a fait un beau traict, pour se garentir ; car elle envoya trente barils de bon vin pour enyvrer ces Alemans : et par ce moyen elle a appaisé leur furie. La ville de Gody, y commandant ce vertueux Sordelle, ne veut donner passage à ces trouppes. Mais estant bien munie d’hommes et de vivres, jour et nuict faict vomir feu à ses canons. »

Comme Spingard faisoit ces comptes, Cingar, avec un soubris, accompagné de cholere : « Ha, dit-il, combien une mensonge a de peine à se couvrir ! » Et puis, se tournant vers Balde, lui dit : « Ne va point, crois-moy, à ces trompeurs : ils tendent, et n’en doute, ils tendent des rets pour prendre les mouches. » Fracasse, rompant le propos de Cingar, secoüant la teste, et comme dépité : « O Cingar, dit-il, les grosses mousches passent à travers les toiles des araignées. Que musons-nous ? Allons tout de ce pas à la ville. Si les araignées filent leurs laqs et toiles, nous passerons à travers, ainsi que les taons. » Là-dessus Balde, qui ne fut jamais retenu pour aucune peur, ne voulut retenir davantage ce courrier, et luy donnant congé, luy dit : « Va-t’en à Milan, et saluë Sforce de ma part. » Puis il dit à ses compagnons : « Je vous prie, demeurez icy, et qu’aucun de vous autres ne vienne à la ville, si desirez conserver l’honneur de Balde. Je m’y en va seul dès-à-présent, ou demain matin, afin que je me perde seul, s’il y a de la trahison. » Mais tous ne veulent acquiescer à ses prieres, et y repugnent. « Allez, dit-il, allez-vous-en ailleurs, et n’ayez peur de moy. »

Tous demeurent, et Balde s’en va à la ville, où, après que la resolution du Conseil fut faite, Barbe Tognazze avoit amassé une bande de Sergens Prevostaires en un canton de la ville, lesquels, estans bien garnis de rondaches, d’espieux et d’arbalestes, avoient tous bon courage, comme vaillans hommes, d’assaillir Balde par derriere. Tognazze s’estoit fait leur Capitaine, et, comme brave et hardi, leur monstre l’ordre qu’ils devoient tenir, et leur disoit souvent : « Or sus, soyez vertueux, et ne craignez rien. Tu te tiendras là, toy, et toy ici, et cestui-cy en ce lieu, et un autre en cet endroit. Tant que vous me sentirez près de vous, montrez-vous vaillans : je seray celuy qui le premier assailliray Balde. » Et en leur tenant tel langage, il se persuadoit desjà de pouvoir subjuguer tout le monde.

Le Baron Balde approchoit desjà, quand sa seule presence feit trembler un chacun. Il marchoit seul, n’estant accompagné que d’un lacquais. Il monte les degrez du Palais, et entre en la salle, en laquelle y avoit beaucoup de peuple. Là ordinairement se fait un bruit et murmure qui estonne les oreilles, et les fait devenir sourdes. Car en icelle se traitent toutes les affaires des habitans et d’autres. Il y a bien trois cent bancs, qui sont à des procureurs, lesquels ne font que barboüiller le papier avec leur ancre, et dressent des adjournemens, et citations fascheuses et cruelles, et vuident les bourses à ces pauvres malheureux, qui, plaidans les uns contre les autres, esperent obtenir tousjours gain de cause : mais ceste esperance fiebvreuse ne vient jamais à bout. En ce lieu, on void diversitez de personnes s’y amassans pour leurs affaires particulières, des taverniers, des hosteliers, des Juifs, des paysans contraints d’y venir, des sergens, des fermiers, des leveurs de daces, des solliciteurs, des gentilshommes, des rufiens et putaciers. Le siege du Juge est entouré de tels marchands. Les plaideurs, avec leurs crieries, font esclatter le plancher. Ils n’alleguent en cholere que Jason, Imola, Bartole[45], et autres, et semblent avec leurs parolles picquantes se vouloir percer l’un l’autre. Sans aucun respect, ils se disent mille vilenies : mais telles parolles ne sont ny fleches ny balles : car après ils sont amis plus qu’auparavant, et pour recompense ils font bonne chere ensemble. Les sergens vont desgager les paysans, et bien souvent sont garnis de bonnes bastonnades, au lieu d’autre chose. Ces paysans, laissans leur marre à la maison, s’en viennent au matin en la place avec leurs adjournemens ou libelles. L’un a accusé cestuy-cy, un autre est adjourné et cité, l’autre est arresté prisonnier : ils s’efforcent les uns et les autres de mettre hors de leurs bourses ce peu de deniers qu’ils y ont ; ou, s’ils ne desboursent, incontinent on les meine en prison. En tout ce lieu, on ne tend qu’à l’appast de la bourse, car tous sont poussez d’une envie desbordée de gagner.

Balde, estant en ce lieu et representant la personne courageuse de Renaud, fait branler tout le Palais. Passant par la ville, il l’avoit veuë quasi remplie de grand nombre de soldats. Cela luy donna à penser qu’il avoit esté déceu, ou qu’on le vouloit faire Capitaine et conducteur d’iceux, ainsi que le Senat lui avoit escrit ; il prend garde à soy sur ce doute. Ha, combien les trahisons apportent de nuisance et de dommage à un maistre et brave guerrier ! Celuy qui d’une seule rencontre renverse plusieurs esquadrons est neantmoins aucunefois attrappé par la trahison d’un seul. Ainsi le lion, qui de sa dent deschire sangliers et ours, est quelquefois tué par la dent d’une belette. Il y avait un soldat caché derriere un gros pillier, et, ayant tousjours l’œil sur Balde, se contenoit le plus qu’il pouvoit. Le Presteur Gaioffe avoit ourdi ceste trame, et pour icelle avoit accordé à ce soldat une grande couppe pour boire. Iceluy, ayant veu Balde passer la porte, le suyvit pas à pas, sans faire aucun semblant, et sans bruit, comme fait la nuit le larron avec ses souliers semelez de feutre. Il marchait sur le bout des pieds ; passant à costé gauche de Balde, il advise soudain la garde de son espée estre descouverte, et s’advancer un peu, assez pour estre saisie. Ce compagnon l’agraffe, aussi soudain que le chat grippe la souris avec ses ongles, et la tire hors du fourreau. Mais la fortune d’un traistre est tousjours brefve, et l’heur d’un meschant ne dure gueres ; car cet homme saisi d’un si bon gage et s’encourant bien viste avec iceluy, pendant qu’il pense estre jà sauvé, Balde, prenant sa course, joint ce ribaud et luy baille du pied si grand coup par le cul, qu’il le fait tomber plus de cent pieds de haut par une fenestre, qui d’adventure estoit ouverte, et là fust brisé contre le pavé et estendu aussi plat qu’un tourteau. Mais, toutesfois, peu profita à Balde la mort de cestui-cy, car, en le perdant, il perdit aussi son espée. Alors un petit sergenteau se presente devant luy et ose assaillir ce brave guerrier ; mais Balde, sautant en arrière et puis s’advançant, luy donna si grand coup sur l’oreille, qu’il luy feit tomber de la bouche toutes les dents, et le jetta du coup si rudement contre bas, qu’il se rompit la teste sur le pavé. Soudain toute ceste canaille s’esleva, et les embusches se descouvrirent, la ruse fut toute notoire ; on s’escrie de toutes part : « Là, là, prenez garde cy, gardez là, retirez-vous ; la vieille corneille est enfin prinse au nid, la souris est attrapée. Demeure, pendart, demeure ! car nous te voulons enchaisner comme un larron. » Faisans tous une telle clameur, chargent tous lourdement cependant sur le dos de Balde, avec perches, bastons, fourgons. Le pauvre Balde se void sans aide, et, de bonne fortune, il tenoit en main une grosse baguette, laquelle il souloit porter, et avec icelle il relevoit leurs coups, et, se jettant legerement çà et là, resiste le mieux qu’il peut ; et, pendant qu’il saute ainsi en l’air, il meine rudement ces lourdauts ; et la rage et despit l’avoient tellement saisi, qu’on lui voyoit sortir de la bouche une bave toute pleine de sang. En se remuant en ceste sorte, il avoit renversé tous les bancs de ces procureurs et avoit rompu la teste à plusieurs avec leurs grosses escritoires de bois.

Tognazze, qui avoit tousjours l’oreille tenduë au bruit qu’il oiroit, entre en la salle, suivy de sa bande de sergens. Incontinent on voit mille espées desgainées autour de Balde, lequel ils enserrent de près, mais iceluy, faisant un saut, se dépatroüille d’entr’eux. Tognazze approche le premier avec sa daguasse, et assaut aussi le premier de sa bande Balde, s’escriant : « Demeure ferme ; tu es maintenant où tu ne pensois pas estre ; il faut que tu sois mon prisonnier, larron ; demeure, dis-je, ribaut, rends-toy à moy ! Veux-tu encore icy braver, meschante beste ? Rends-toy à moy, sinon je te tire une estocade. » Balde, oyant ces mots, escumoit de rage une bave noire, et renflamble en son courage sa cholere, et se jette contre un texier, lequel, avec un coup de poing, il fait tomber tout estourdi en terre, et luy arrache des mains un gros baston de chesne, et, avec iceluy, se sentant plus fort, il s’advance, enfonçant de sa main gauche, jusques sur le front, un pot ou callotte de fer, lequel il souloit porter caché dedans son bonnet ; et tenant ferme en l’autre son tribal, et escumant toujours comme un verrat, commence à chasser d’autour de soy ces mouches ; et petit à petit se fortifie et s’asseure en un coing, comme fait l’ours, quand il est poursuivy de gros dogues de Corse, et qu’il voit les espieux près de soy, lequel incontinent se fourre en un coing comme en un port seur, et de force se garde, advançant ses griffes sur l’un sur l’autre, en s’eslevant tout droit, et ne veut jamais quitter ceste retraitte. Ainsi ce brave guerrier, très expert aux armes, se comportoit de mesme en ceste necessité, lequel toutesfois ces gens icy eussent bien rendu mort sur la place avec leurs arquebuzes et arbalestes. Mais le Preteur le vouloit avoir vif entre ses mains, afin de le tourmenter par cent sortes de morts soubs la tour de Predelle. Tognazze s’escrie de rechef : « A quoy t’enorgueillis-tu encor’, bourreau ? voicy le licol de la potence, qui t’est préparé : la force de Fracasse ny les ruses de Cingar ne t’ayderont pas, ny toute la puissance de ta race. » En ce disant, il remuoit en l’air sa daguasse de toute sa force, avec laquelle il n’eust sçeu faire mourir une puce. Balde, avec son baston, la destourne. L’autre redouble ses taillades et revers. Mais Balde qui sçavoit mieux les traits de l’escrime que luy, pendant que Tognazze remuë ainsi çà et là sa grande dague, il luy lasche un si grand revers, qu’il met ceste daguasse en cent pièces. Ce que voyant, Tognazze soudain tourne le dos, et Balde luy gratte à bon escient sa bosse avec son baston. Tognazze, en fuyant, crie tant qu’il peut : « Ha, ha, secourez-moy vistement ; ha, ma teste ; ha, mes épaules ; ah, mon eschine, comme elle est renettie ! » Mais Balde en cholere sans mesure frappe, et ne tend qu’à Tognazze, lequel fuyant et voulant descendre les degrez, Balde, le suyvant, luy baille si grand coup de pied sur sa bosse, qu’il le renverse sur le premier degré et le fait rouller jusques à bas comme une boule. De ceste cheute, Tognazze eut la maistresse coste de sa poitrine rompuë. De peur que Balde s’eschappast, tous se meirent à le suyvre, et, se tournant vers eux, prend son tribal à deux mains, et, comme le paysan après avoir beu plusieurs fois à sa bouteille pour se rafreschir contre la chaleur de l’esté, et se sentant plus vigoureux ayant beu et reinsié ainsi sa bouche, avec ses forts bras prend le fleau pour battre et faire sortir le bled hors de sa bale ; ainsi Balde, tenant son baston avec ses deux mains, rompt les espaules à l’un, respand le cerveau de l’autre, casse bras et jambes, et fait voler en l’air les tronçons de leurs bastons ferrez, lesquels, tombans sur les tables et bancs de la salle, resonnent de leur cheute sur iceux avec leurs retentissans tic tac. Il saute, il frappe, il pousse, il abbat au milieu de cet amas de peuple une infinité, et se contourne comme une rouë de moulin. Enfin, plus grand nombre d’hommes s’y amasse, et l’on commence à luy jetter plus de coups, et presser de plus près ce pauvre homme tout désarmé. Ha ! quelle force et vertu peut estre en un homme tout las ! Il luy restoit peu d’esperance de pouvoir eschapper. Son courage tousjours demeure invaincu, et ne se peut perdre pour quelque estonnement de la mort, tant espouvantable puisse-elle estre ; moyennant que la vie s’en aille par acte vertueux et honorable et avec une loüange éternelle. C’est le propre à un larron d’avoir le col attaché à un gibet ; à un battelier ou marinier, d’estre un jour noyé en l’eau, et servir de pasture aux poissons ; c’est au marchant de perdre la vie, après la bourse, allant par pays ; c’est aux Prelats d’estre empoisonnez par la poudre de diamant[46] ; c’est aux poltrons et aux fait-neants de servir de pasture aux poulx ; ainsi, aussi, c’est une loüange et une renommée grande aux braves soldats, non de mourir au jeu, entre les bouteilles, ny de pourrir entre vilaines putains, mais d’exposer, pour l’honneur, cent vies, si faire se pouvoit, entre mille picques, ou à la guerre, ou en juste querelle. Voicy Balde, qui, en se combattant courageusement, a le corps percé en beaucoup de lieux de coups d’espée et de longs bois, le sang coulant de son corps comme fait l’eau d’une fontaine. L’haleine commençoit à abandonner sa force, comme une chandelle s’esteint estant le suif consommé jusques au bout. Toutefois, maniant encor’ son tribal, abbatoit tousjours quelqu’un par terre, et sur les morts en faisoit culbuter d’autres prests à mourir.

Ceste meslée avoit jà duré plus de six heures. Le courage néantmoins avec le temps s’augmentoit en Balde : et tous fuyent les coups orbes de son baston ; et leur est advis qu’ils ont plusieurs chiens à leur queuë. Ce fust une chose merveilleuse, comme, durant un si grand travail, son bras peut conserver sa force. Mais, comme une corde, pour estre trop longuement tenduë, se rompt, ainsi son tribal ne peut plus donner, ny supporter tant de coups. Car, voulant Balde donner de grand’force sur le haut de la teste d’un audacieux villain, il l’applatit à terre, comme l’on feroit une tarte ; mais le tribal en vola en pieces : ce qu’estant apperceu d’un chacun, aussitost tous se ruent sur luy, et, le voyant sans armes et tout blessé, le veulent tuer. Autres jettent sur luy des cordes, des chaisnes et des liens, le voulans garotter, ainsi qu’un fagot. Le Preteur et plusieurs de la compagnie des Senateurs encouragent les sergens : « Prenez-le en vie, s’escrient-ils tous, qu’il soit gardé vif, qu’il soit mis vif en prison, qu’il soit vif escartelé, qu’il soit vif brulé ! » Mais Balde, atteint de grand despit, ainsi qu’il apparoissoit assez en son visage, ne tendoit ailleurs, ny tournoit sa veuë en autre part, qu’à tascher, avec les dents et avec les ongles, à rompre les liens desquels il se voyoit garroté. Enfin, un le prend par une jambe et un autre par l’autre, en la façon que font les mareschaux, quand ils veulent coucher par terre un cheval, qui ne veut se laisser manier aisement, luy liant les membres avec cordes qu’ils se baillent l’un à l’autre pour serrer les nœuds, ne pouvant plus ce cheval regimber, ny mordre.

Ainsi est arresté Balde, l’un luy prenant le pied par derriere, et un autre l’autre pied, et luy jettent plus de cent liens sur les espaules, sur les bras, en sorte que depuis le col jusques au talon il est bien garroté.

Ha, infortuné Balde ! ha, lumiere invaincuë de toute noblesse ! est-ce toy qui es ainsi chargé maintenant de fers ? Es-tu à présent comme la brebis, quand on luy tond la laine ? Et, toy, Mantouë, qui as mis en lumiere le premier Poëte, es-tu devenuë si folle et si grossiere ? N’as-tu point cogneu les dons que les feux celestes t’ont donnés si souvent, en sorte que tu pouvois acquerir le renom d’une autre Rome ? Tu te trompes toy-mesme, tu te perds, Mantouë, tu t’es renduë pauvre et malotruë. As-tu peu voir que Balde, l’honneur de toute chevalerie, l’estendard de Mars, fut ainsi par les tiens lié et enchaisné, et qu’en eux on ne veid aucune pitié ? Mais il viendra un temps, et bientost, croy hardiment à Coccaie, que l’illustre maison de Gonzague, chantée par tout le monde, et descendue du sang imperial, domptera ce peuple Gaiofficque, qui n’est nay que pour mascher du pain, et chassera bien loing de toy ceste canaille ; autres loix seront establies sur toy, et autres ordonnances, et en ton sein se nourrira une autre race : race gentille, courtoise, affable, et unie soubs le Prince François de Gonzague[47], qui sera nommé la Lance brusque ; qui, par son bon sens, entendement et avec sa force fera trembler tout le pays, et qui par les guerres acquerra mille honneurs. Iceluy sera très-expert à rompre gaillardement une lance, expert à l’espée et à la masse, expert à bien manier chevaux et genets d’Espagne, expert au maniement et gouvernement des canons et bombardes. Combien est à estimer le haraz de ses chevaux ! Rome le sçait, aussi fait Florence, Parme, Boulongne et plusieurs autres villes, qui ordonnent un prix aux plus braves coureurs. Nostre ville de Mantouë produira lors de grands guerriers, fournira d’autres Rolands, et d’autres personnes aussi sages et prudentes que Caton. La famille basse de mes Coccaies se relevera en icelle : basse, dis-je, pour le bien ; mais grande pour ses anciennes prouësses. Les marques anciennes de nostre famille se voyent ès papiers, ès murailles, et aux sepulchres. Le bouclier de Folengazze, percé de cent coups, pend encor’ en la muraille, et aussi l’arbaleste que Nicolas Picinin luy envoya en present, lors que seul il terrassa soubs les murs de Curtaton par force ceste chatte miellée qui lors au lieu d’un vray sceptre tenoit en main la cornemuse du sac Padouan. Mais que faut-il dire davantage ? Pizzanfare, miserable à tout le monde, en a assez décrit les guerres. Quant à moy, je ne doute que la renommée ne me porte par tout l’univers, et la grande Cipade croistra et s’augmentera pour son Coccaie ; mais ma Gose tresbuche un peu de son but, et, pensant tourner un pain, elle fait une foüace. Gose, reviens ! où tires-tu ainsi enyvrée sans moy ?

Or la ville fut longtemps comme tournée sens dessus dessoubs pour ceste grande rumeur. Le peuple et ceste menuë canaille remuoyent qui çà qui là, et avec une peur estoient en armes, ne sçachant la cause d’un tel tumulte. Cependant les sergens bravachent au possible, pour avoir eu à ce coup la raison de Balde, et le menent lié devant les Seigneurs. Alors Gaioffe dit : « Tu es bien mal arrivé, meschant ; autant qu’il faut de cordage à un navire Genevois[48], autant en a-t-il fallu pour te dompter. Voicy le temps venu auquel il faut que tu payes ton escot, et que tu estendes le col soubs un gibet. » Balde ne daigne faire aucune responce à ce tyran, ne voulant, luy magnanime et courageux, respondre à un villain ; mais se ronge en son cœur, et cependant ses playes rendent une grande abondance de sang, et n’y a de tous ces poltrons aucun qui en aye pitié, et qui veuille lier ses veines jà vuides de sang, ny qui veuille y appeller quelque bon Chirurgien.

Là-dessus Tognazze revient, bruyant et estant tout en sueur, ayant la teste nuë et estant mal mené, et souvent avec sa main frottoit sa bosse, qui avoit esté si bien grattée. Il parle haut, et s’escrie pour se faire ouyr, demandant qu’à l’heure presente on chastiast ce ribaud, et meschant garnement, et que tout chaut on le pendist au plus haut du gibet, afin que ce très-insigne voleur servist d’un bel exemple aux larrons. Un chacun commença à s’esclater de rire, voyant ce vieillard bossu, et tout crevé, se presenter, comme l’on void, quand on represente une comedie, où, pour un entremets, on represente quelque chose pour faire rire le peuple. Iceluy de sa chemise pendante s’essuye le visage, et s’accostant de la muraille, frotte contre icelle son eschine, ainsi que fait un asne. Il ne veut point encore approcher de Balde, ayant peur, que nonobstant qu’il soit bien lié, il revisite encore ses espaules. Monsieur le Preteur commande de donner les manottes et les fers aux pieds et aux mains de Balde, et de le mettre au fonds de la grosse tour, lequel enfin, tenant la veuë basse, est mené ainsi enchaisné, et à l’entour de luy le suivent de près une grande multitude d’hommes armez et embastonnez, n’estans asseurez que la capture d’un si grand et vertueux personnage n’esmeut entierement toute la ville de Cipade, et tous les habitants de Burbasse, et le peuple de Garolde ; et ce qui est davantage, c’est qu’ils estoient en grand doubte de la puissance de Fracasse, qui commande à toute la campagne de Pollette. On reclust Balde au fonds de la terre soubs le cul du Diable, et ne luy ottroye-on point une seule dragme de jour ou de lumiere, et la detresse de la prison est telle, que ce n’est point prison, mais la vraye forme d’un puant sepulchre. En icelle il n’a autre compagnie que de vers, de souris, de crapaults et de scorpions : ce sont ceux avec qui il mange, avec qui il dort. Jà, Valtropie, avec sa grosse gorge, rappelle ma Muse. Elle m’a assez departi de ses fleurs, et ma panse a consommé à bon escient beaucoup de ses tartes. Nous sommes venus à la fin de la mangeaille. Tout se gouverne avec le ventre plein. Vous autres, leschez les escuelles !

LIVRE VI.

Or voicy Comine, qui se presente pour vous declarer une entreprinse merveilleuse, et vient donner secours et aide à son Merlin. Gose, qui est sçavante à bien preparer des trippes Milanoises, a assez chanté dès son commencement l’origine de Balde, sa naissance, son enfance et sa jeunesse. Holà ! çà, icy, vous, Berthuzze, mere de Gonelle, qui sçauriez bien faire à un diable subtil une sausse maligne, Cingar le delié vous servira d’une matiere ample. Commencez à reciter les larrecins, les voleries, les piperies, et toutes sortes de tromperies de Cingar, et les déchifrez au long à toute la compagnie. Je vous en prie, par la teste de veau cuite avec sa peau, qu’autrefois vous desrobastes subtilement à Follet soubs son lict, quand luy seul se preparoit pour aller soupper avec Morgane[49] la Fée et remplir à profit de mesnage ses flancs de bon rosti. Et, en récompense, je desire que la selle de mon mulet te soit agreable, quand les jeudis tu galloppes dessus iceluy à travers les nuës, après t’estre frottée de certain onguent. Chante ; et, pendant que tu chanteras les subtilitez de Cingar, embouchant ma sourdine et soufflant en icelle, je sonneray tire lire lire liret.

Desjà un grand bruit s’estoit espandu par le monde, comme la ville de Mantoue se mettoit d’elle-mesme en pieces, et que Balde estoit acculé au plus creux de la grosse tour, et qu’il n’avoit aucune esperance de vivre. Fracasse, ne musant aucunement, s’avance d’aller en la ville, esperant tirer Balde hors de prison, ou de briser toute la ville avec son grand tribal ; mais Cingar advisé, et plus rusé que pas un autre, court après, et rappelle ce geant. « Je te prie, n’y vas point, lui dit-il, mais pense à l’advenir : pense quel malheur nous pourroit arriver : je t’asseure que, si tu fais quelque esmotion, ils tailleront la teste à Balde en prison, et tu seras par ton imprudence la seule occasion de notre ruine ; car, dis-moy, quel dommage, quelle plus grande perte nous sçauroit venir, que de perdre le soleil du monde ? Fais plutost ce que la raison te conseille : dépouille-toy de ceste fureur, donne repos à ton courage, et alors tu dompteras tout, tu briseras tout avec le baston de la raison. Ne te fasche, Fracasse, de te ranger à nostre advis, lequel n’est fondé que sur une bonne raison. Prens avec toy pour compagnons deux de nos Cipadiens, que tu cognois ne pouvoir estre mattez par aucune peur : prenez courage ensemble, et entreprenez un long voyage en passant la mer du port de Gennes, et vous en allez au Royaume de Guras le Soldan, où sont les Mamelucs, gens fort endurcis à la guerre. Essayez à tort et à travers, si vous pourrez convertir ceste nation ; je ne dis pas à la foy de Jesus-Christ, puisque vous n’estes bon prescheur ; mais pour leur persuader à venir par deça ruiner ce peuple en façon qu’il ne reste aucune pierre de ceste ville. Et si d’aventure ils veulent que vous reniez cresme et baptesme, pourquoy non ? Nous nous ferons tous Mahometistes, moyennant que nous nous vengions pour nostre compagnon et Capitaine. En ces quartiers-là, la renommée de tes faicts chevaleureux bruit encore, et ne sera jamais obscurcie par aucune antiquité, quand tu portois l’enseigne Royale, soubs le Sophi Roy des Parthes, à l’encontre de ces marroufles de Turcs. Cependant, par force ou par ruse, je tireray hors Balde, et n’en fais aucun doute : j’auray Balde, asseure-toy. Va, je t’en prie, aussi avec toy, Falquet et Mouchin ; car iceluy est un pilote très-expert sur la mer : va ; je te dis, ne dors point : va, je te prie, et chemine. — Ha ! dit Fracasse, laisseray-je Balde ? » Neantmoins il entreprend ce voyage, et ne fait aucun doute qu’il n’ameine Guraz le Soldan, avec toute la force de ses Mamelucs.

En mesme instant, par le commandement de Monsieur le Preteur, Tognazze estoit venu en la ville de Cipade, se trainant comme un renard pelé, lequel, après avoir donné la chasse aux poulles, et s’estre repeu de quelque une, se retire gayement le long des hayes, et à couvert, laissant le long de son chemin de repaire, en vuidant et deschargeant son ventre. Ce Tognazze enleve Zambelle, et le meine avec soy en la ville de Mantouë, luy remonstrant, par le chemin, qu’il se doit à present tenir joyeux, et asseuré contre celuy, lequel il rendra en peu d’heure escartelé, et duquel il luy fera manger le foye. Puis, il luy enseigne, en forme de Pedant et de Magister, quelle reverence et inclinabos il devra faire, et de quels mots il usera en parlant devant ces sages Messers ; il l’advertit de tenir son nez bien mouché, de n’estre si hardy de gratter sa teste pour en chasser ses poulx.

Zambelle n’avoit jamais veu de ville si remplie de bruit, combien que Cipade ne soit gueres esloignée de Mantoue, et partant il luy sembloit voir tout le monde, considerant de loing tant de monceaux de maisons. Ils arrivent ensemble à la porte de S. George : il faut là passer cinq pont-levis. Zambelle les passe à grand’peine ; car, voyant tant de cheminées fumer, et oyant tant de cloches sonner (parce que lors le tonnerre[50] esclatoit furieusement sur la ville), il se retiroit en arriere, se defiant que le monde allast renverser, à cause d’un tel tintamarre de cloches, et de tonnerre bruyant ensemble à l’envy. Mais Tognazze, le prenant par la ceinture, l’attiroit au-dedans, comme on tire un veau, quand il ne veut entrer à l’escorcherie. Estant entré et venu jusques en la place, il hurte à un bois, et se fait une beigne au front, tombe, et donne du cul en terre. Le peuple s’approche de luy, pensant que ce fut un fol. « Pourquoy, luy dit Tognazze, t’amuses-tu ? Que ne t’advances-tu ? A ce que je voy, il te faut conduire, comme on meine un ours à Modene. » Zambelle ne dit mot, ayant plusieurs contemplations en sa teste, autant et plus que l’on void de lignes tirées sur un papier pour escrire. S’acheminant toutesfois marchoit à petit pas, allant çà et là, ainsi qu’on void aller une beste folle. Il s’estonne de voir tant de maisons ensemble, tant de rues, tant de portes, tant de fenestres, tant de chiens, tant d’hommes, tant de mules, et de chevaux, par la ville ; et regardant en haut, il donne tantost de l’espaule contre une muraille, il choque contre les premiers qui se trouvent à sa rencontre, donnant du pied contre une pierre, il se laisse tomber, il s’esmerveille grandement de voir un cheval courir, et les chiens après luy pour le prendre à la queuë. Tognazze luy dit : « O Zambelle, de quoy t’estonnes-tu tant ? N’as-tu jamais veu telles choses ? » Iceluy s’arrestant tout court, comme s’il étoit aux champs à sa besongne, appuyé sur le manche de sa marre, luy respond : « Potte de ma mere, que voicy une grande chose : Ho, Tognazze, je vous prie, laissez-moy un peu veoir tant de belles maisons : je n’ay point veu de si belles chaumines, depuis que je suis sorti du ventre de ma mere. O, combien ces gens icy peuvent loger de foin, et de paille en tels fenils, pour engresser leurs vaches ! Pourquoy, Tognazze, ne m’y avez-vous mené plustost ? » En braillant tels mots, il advise, au haut des fenestres, de belles dames, non pas belles de leur naturel, mais par artifice, regardans en la rue pour la voix de Zambelle, qu’elles avoient entenduë, et s’estoyent soudain descouvertes, ainsi qu’est la coustume des galantes dames, de mettre la teste dehors à quelque bruit que ce puisse estre. Zambelle s’amuse à les regarder, et les monstre avec le doigt l’eslevant en haut, et se rit : « Ho, ho, Angonaie, voyez-vous ces femmes, Tognazze ? » Tognazze luy dit tout bas : « Le cancre te vienne ! Que cries-tu maroufle ? » En disant cela, il luy donne un coup de poing soubs les costes. L’autre crie plus fort et hausse encore plus haut son doigt, et dit : « Hi hi ho, tu ne voys pas, Tognazze, ces belles roines ? Pourquoy reluisent-elles ainsi ? Fi des estoiles ! — Si tu regardes nos femmes, autant vaut que tu regardes le cul d’une poisle. » Ce vieux bossu, n’esperant quasi plus faire quelque chose de bon de cet homme, le destourne en autre ruë, et là, luy dit : « Ferme ta bouche si tu ne veux estre bastonné. Penses-tu, sot, estre au milieu d’un bois ? » Et de là le meine au Palais.

Zambelle, arrivant devant le Podestat, appresta soudain et de loing à rire à tous les assistans ; car il estoit tout basti pour cet effect. Il avoit l’entendement tout lourd ; il estoit halé du soleil, et demy cuict, ayant la couleur noire, tout deschiré, ses habillemens renoüez, et sembloit n’avoir jamais dormi ailleurs que sur le foin : ses cheveux estoient tous herissez, comme un aspergez, entrelardez de festus de paille, et de brins de chaulme. Le peigne n’y avoit jamais passé, mais bien quelquefois l’estrille de ses bœufs. Aussi, estoit-il teigneux, et avoit tousjours ses ongles en ses cheveux, parce qu’il estoit fort tourmenté de ces grands poux d’Esclavonie. Il portoit un petit sayon de gros bureau, tout deschiré, lequel vous n’eussiez sçeu juger s’il estoit à l’endroit, ou à l’envers : dessoubs iceluy, il avoit une chemise de gros canevas, laquelle il ne blanchissoit qu’une fois l’an. Approchant devant le Preteur, il s’esmerveille de ce qu’une si grande compagnie se rangeoit près de luy pour le regarder. « O mon amy, dit-il alors, Barbe Tognazze, où m’as tu amené ! Je ne veux plus, Tognazze, demeurer davantage en ce fenil : ramenes-moy à la maison ; car l’envie d’aller à mes affaires me presse. — Qu’as-tu à braire, dit Tognazze, quand tu vois Monsieur estre present ? Va, or sus, maraut, advances-toy plus avant, va là ! Que t’amuses-tu ? A qui parle-je ? va là, diable : touche la main de Monsieur ; fais le petit, plie le genouil, et dis : Bon soir vous soit donné, Monsieur le Podestat ! » Zambelle veut bien faire comme Tognazze luy monstre. Mais, estant courtisan, peu pratiqué en la court, n’ayant hanté que les porceaux, il advint qu’estant le siege du Podestat, lequel les anciens ont nommé chaire, fort haut eslevé, il falloit monter huict marches pour en approcher. Zambelle, s’y acheminant, jette sa veuë sur le preteur, et tenoit tousjours ses yeux fichez sur luy, ne se souvenant point de hausser les pieds, et, ne regardant à bas, heurte bien rudement contre la premiere marche, et tombe à la renverse, et cheant sur l’eschine, il se demole la cheville du pied, et se rompt le cropion. Je vous laisse à penser si plus d’une centaine, qui estoyent là presens, ne s’éclatterent pas bien à force de rire. Chacun, de plaisir qu’il en prenoit, frappoit en ses mains, faisant tous en ceste sale un grand applaudissement. Tognazze se leve en cholere, et prend un baston, avec lequel il avoit envie d’aplanir un peu les espaules de Zambelle, et les charger de bois, et luy dit : « T’ay-je ainsi apprins ? tay-je enseigné la façon de parler ainsi, beste que tu es ? Dy, pendard ? As-tu si-tost oublié ce que t’ay apprins ce matin ? Ne t’ay-je pas monstré, gros buttier, comme tu devois faire des belles reverences devant Monsieur, et que tu devois avoir ton nez bien mouché, et que tu luy devois dire, Bonne vie, Monsieur ! » Et, ce dit, voulant encore instruire ce vilain à bien et dextrement plier le genouil, Zambelle, laschant du derriere un gros pet, s’en voulut en aller ; car il pensoit que ce tonnerre eust amené une pluye, qui eust ensafrané sa chemise. Une odeur en print aux nez des assistans, non telle, qu’est celle, qui procede de la poudre à canon faicte avec eau vive, salpetre, et autres drogues inventées pour faire ceste marchandise diabolique : mais elle tenoit de la senteur des aulx, eschalotes, oignons, ciboulles, et pourreaux. Alors fut encore plus manifeste la sottise de Tognazze. Vous-mesme pensez si la risée n’en fut pas grande, chacun se bouchant le nez à belles mains ? Tognazze excuse l’autre, et allegue que ce bruit, qu’ils ont prins pour un pet, n’est venu que de la rupture de la boucle de sa ceinture. Mais sa face demonstra la faute. Il tire neantmoins Zambelle, l’appelle faineant, idiot, le pousse, le picque, pensant par ce moyen couvrir sa honte.

Zambelle nullement exercé en tel art, pendant qu’il veut mettre à effect les enseignemens de son precepteur, il fait une reverence si belle, et si legiere, qu’avec le genouil il rompt une des marches, et estendant la main, le Podestat la prenant, luy dit : « Soit bien venuë la premiere et plus recommandée loüange de Cipade ! » Puis le feit asseoir à sa dextre ; et là, ce bel orateur, qui estoit plus Ciceronian qu’aucun autre, commença à compter de ses ennuys, ayant par ses estudes acquis une aussi grande abondance de bien dire, qu’un bœuf en sçauroit apprendre en se lechant les fesses. La harangue de Zambelle esmeut fort les Senateurs, sçachant dextrement embrocher tout ce qui est requis pour une vraye persuasion. Et la plus grande loüange qu’on luy donnoit estoit qu’en discourant de son faict, il sautoit souvent, comme un subtil docteur du coq à l’asne, et quand il deschiffroit ses plaintes pour les meschancetez de Balde, il entremesloit souvent que sa vache avoit faict un veau, et qu’il vouloit en donner un caillotin à Monsieur le Podestat tout frais. Et combien que ses propos fussent obscurs, neantmoins la grande prudence de Gaioffe entendoit bien tout. Et là-dessus on donne jugement contre Balde, par lequel il est dit qu’il tiendra prison perpetuelle jusques à la mort, et que Zambelle sera mis en possession de tous les biens par luy pretendus.

Tognazze le bossu, ne voulant remettre ce negoce, prend incontinent une grande bande du Sergens ; et, par l’ordonnance du Senat et commandement de Podestat, s’achemine vers Cipade, pour mettre à sac toutes les maisons d’icelle, qui estoyent à la devotion de Balde. L’intention de Gaioffe n’estoit autre, que, après avoir seurement reserré Balde en prison, et sçeu pour le certain que Fracasse le Geant s’en estoit allé, de renverser toutes les maisons de Cipade, laquelle avoit accoustumé de gratter Bresse, de peigner Cremone, de faire aller Ferrare avec le bissac vuide, et de faire Veronne conchier en se brayes, la renommée de laquelle n’estonne pas seulement Milan, Rome, Gennes, les Venitiens ; mais aussi l’Empire, et les peuples et Royaumes de Baccan.

Or Cingar, ayant entendu ceste résolution, se retire en soy-mesme, et amasse tous ses esprits, voulant de bon cœur souffrir toutes choses pour son amy Balde : et cependant qu’on saccage Cipade, et que tout est mis au butin, sa maison fut plus nette qu’un bassin de barbier. Il ne l’ignore pas. Toutesfois il se presente devant les Sergens, et devant Tognazze. Il jure, et fait de grands sermens, et dit n’avoir jamais eu compagnie avec ce larron de Balde, et, tant qu’il peut, se feint estre amy de Tognazze. Enfin la ville de Cipade pillée et mise à sac, tous ces Sergens s’en revont à la ville de Mantoue, chargez de butin, emportans sur leur dos plusieurs hardes, et touchans devant eux quantité de bestial.

Cependant la femme de Balde, qui s’appelloit Berthe, ayant perdu son mary, et devenue miserable, n’ayant pas à grand’peine un corset pour se vestir, est chassée hors de la maison. Car, suyvant le jugement, il avoit esté ordonné que la possession des biens de feu Berthe seroit baillée à Zambelle. Mais Cingar ne la veut ainsi delaisser mal-heureuse, ayant si peu dequoy se sustenter, de peur que, se tenant sur un siege, comme on expose la marchandise, de laquelle on espere tirer du proffit, elle tînt bouticque ouverte, si Cingar, par bon conseil et par effect, ne la secouroit. Icelle allaictoit deux fils gemeaux en la maison de son pere, et filoit, et gaignoit sa despense. Mais, un jour, la cholere et l’esprit s’augmentant en elle, jette son fuseau en terre, et arrache sa quenouille de son costé, prend une perche, et s’encourt à la maison de Zambelle, jurant de luy donner plus de coups de baston que ne font les paysans quand ils battent la paille.

O quelle misere à toy, Zambelle, si elle te trouve à la maison ! malheur à tes espaules et à ton eschine : voicy la tempeste, ô pauvre diable, qui te va porter une ruine toute evidente ! O ! le grand bien pour toy de ce que pour lors tu te trouvas absent du logis ! Mais ta femme Lene, ta femme, dis-je, galante, qui se resjouit de t’avoir mari un peu meur, voyant ceste beste furieuse Berthe accourir à elle, et, en s’escriant tant qu’elle pouvoit, luy dire desjà mille vilennies, et laquelle vouloit, en fichant le clou, battre la selle, puisqu’elle ne pouvoit bastonner le cheval ; Lene, voyant que ce pacquet s’adressoit à elle, bien advisée tire aussi de son costé sa quenouille, à laquelle elle ne faisoit que de mettre une grosse poupée d’estouppes, et voulant oster ceste pouppée, et combattre avec sa quenouille, Berthe commence à remuer sa perche. Lene ne se sentant assez forte avec sa quenouille, et n’ayant promptement autres armes, elle s’en va au feu, et y allume sa quenouille et pouppée, à laquelle, pour estre une matiere seche, la flambe print aussi soudain qu’une coulevrine se delasche contre le mur, quand on y appose le feu. Berthe, voyant ce falot allumé contre elle, tournant le dos, s’en va, galloppe, et s’envolle aussi viste qu’un oyseau ; car c’est grand’folie que de combattre contre le feu. Lene, qui remet en memoire tant d’offenses qu’elle avoit receuës d’elle, la talonne d’aussi près, que faict un espervier la caille, et qu’une aloüette fuit l’esmerillon ; elle tasche de luy mettre le feu aux cheveux. Berthe s’escrie : « Ma douce sœur, ma bonne cousine, pardonnez-moy : pardonnez, ma sœur, à moy miserable ! » Lene la laisse crier, et ne s’esmeut de ses prieres aucunement, ses oreilles ressemblans à celles d’un marchant. De la main droite, elle tient haut eslevée sa quenoüille bruslante, et de l’autre, pendant qu’elle court, tasche à attrapper Berthe par les cheveux, lesquels pendoyent contre bas, ayant perdu sa coiffe, qui estoit tombée ; ou bien par la robbe que le vent faisoit voletter. Berthe tant plus fort advance le pas, et desjà sentoit quelques estincelles tomber sur le derriere de sa teste, et le feu estoit si près, que, voulant se tourner pour souffler le feu, qui jà tenoit en ses cheveux, la flambe la print par le nez, et estant de ce fort estonnée, court deçà, court delà, comme fait un chat, à la queue duquel on a attaché une vessie de pourceau, en laquelle on a mis cinq ou six pois ou febves : iceluy fuit, oyant ces poix sonner, et faire bruit : tant plus il court, de plus près la vessie le suit, et estime que ce soit une personne, qui court après luy.

Berthe, s’approchant enfin d’une maison, crie au secours ; et voulant passer par-dessus une haye qui estoit forte, et bien liée, et pleine de ronces, comme elle se vouloit jetter de l’autre costé, sa robbe s’accrochant aux espines, elle tombe la teste en bas, les pieds contre-mont, demeurant là empestrée ; et, descouvrant par ce moyen son quadran, elle feit obscurcir le Soleil et la Lune, et contre nature teint le dessus pour ce coup. Mais ce ne fut pas pour neant ; car Lene fourra en ceste eclypse sa quenouille ardente. Quand la bonne femme sentit le feu petillant entre ses cuisses, de douleur qu’elle sentoit, elle jetta une gallimafrée du derriere avec sa cholere, qui saillit aussi de l’autre bouche, laquelle esteignit soudain le feu ; et se développe de là, et, estant plus encouragée qu’auparavant, prend une pierre, et la jette de toute sa force contre sa cousine. Mais Lene habilement evite le coup, et, prenant la mesme pierre, la rejette d’où elle étoit venue. Entr’elles deux y avoit un gros buisson : Berthe d’un saut se lance par-dessus, et se joint à Lene. Là, elles deux se prennent par les cheveux à beaux ongles, se choquent, se mordent, se tirent çà, et là, se pelent la teste sans ciseaux.

J’ay veu autrefois des poules couvans des œufs, ou menans une bande de poulets, s’attaquer ainsi les unes les autres par envie, et se combattre fort cruellement avec le bec et les ergots, et tant, et si longuement, que leurs corps estoyent descouvers de plumes à force de se becqueter et griffer l’une l’autre, Berthe et Lene se secoüoient de mesme. A ce bruit, les voisins y accourent, et trouvent ces femmes à demy-mortes, couchées l’une deçà, l’autre delà. Le vieillard Jambon les reconcilia pour lors avec une paix de chien. Tognazze y vint aussi, Cingar aussi s’y trouva ; et ce bon marchant, feignant de défendre Lene, donnoit tort à Berthe ; et, faisant semblant d’estre bien courroucé contre elle, la menaçoit, et mesme, levant la main, feignoit luy vouloir donner un beau soufflet. Mais Tognazze le reprint, et en le reprenant, luy dit : « Que fais-tu, ô Cingar ? Quel honneur y acquererions-nous ? Ce n’est pas aux hommes de buffeter les femmes. Ne te souvient-il pas ce que te dit le petit Doctrinal :

La femme n’est que peine, Et beau renom n’ameine : Si d’elle avons victoire, C’est une lasche gloire.

J’aimerois mieux combattre le diable, que contre une femme, qui est pire que trente diables. Tant plus que droleras ses espaules et son eschine avec un lourd baston, tant plus elle vomira contre toy d’injures et de vilenies. La cholere d’un diable n’est rien au-dessus de la sienne. Si tu la blesses (encore que tu ne le vueilles, et que ta volonté ne fut telle) tant soit peu, et moins que ne se monstre ceste petite lettre i, et non plus qu’un poux, ou une puce, sçauroient laisser de marque de leur fiante sur ta chemise, ha, ha, prens garde à toy, et sois advisé à ton faict ; car la Sinonne a deux faces, et Gnatonne avec ses trois langues : quand en une mesme table elle mange son pain avec toy, ou qu’elle couchera avec toy en un mesme lict, ou qu’elle soit debout, ou assise, ou qu’elle aille, ou qu’elle remuë en son mesnage, ou qu’estant à genoux elle die ses patinostres, elle machine tousjours en son cerveau quelque chose, elle travaille son entendement, son esprit forge quelque ruse, elle couve en son cœur, elle minutte plusieurs choses, qu’il faut qu’elle face en esprit, ou avec un bruit en la maison, pour, par quelque moyen, et maniere que ce soit, prendre de toy, miserable, une entiere vengeance. O ! malheureux, miserables, et fols maris ! donnez plustost les poules au gouvernement des renards, ou les brebis aux loups, les perdreaux aux esperviers, que d’adjouster une miette de foy à vos femmes. Une femme seul peut destruire tout un pays, tant elle sçait bien composer de fraudes par son malin esprit. Elle a une teste de bronze, et si dure, que toute l’artillerie du chasteau de Milan, toute celle qu’a le Duc de Ferrare d’un costé et d’autre, ne sçauroyent esbranler un seul petit poil de son nez. Icelle, aristotelizant en sa caboche à tort et à travers, veut que son advis soit receu. Ce qu’elle pense, elle veut que ce soit Évangile ; et ce qu’elle dict, elle veut que ce soit comme un cheval fougueux et opiniastre, qui se tient retif contre l’esperon, ne voulant aucunement s’advancer. Mais à quoy approche-je la lumiere d’une chandelle au Soleil ? Mais à quel propos pense-je donner conseil au sage ? Tu sçais mieux ce que ç’en est, ô Cingar ! Tu l’as souvent esprouvé, lorsque ta premiere femme, avant que le diable l’eust emportée, estoit maistresse de toy. Dis-nous, je te prie, avec quels liens la mort la tirée à soy : car le bruit est que tu luy as fait perdre le pain. Mais on ne sçait par quel ferrement, en quelle riviere, ou avec quel laqs, ou cordeau elle soit morte. Ne t’ennuyes donc point, Cingar, de nous dire le tout, pendant que ce jour de feste nous donne repos. Commences, et toy, Jambon, assiez-toy, je te prie, et tous vous autres soyez assis. »

Notes in this chapter

Note 1 · Noms de trois Cyclopes, compagnons de Vulcain.Note 2 · Margutte est le nom d’un géant qui joue un rôle considérable dans le Morgante de Pulci. Un extrait de ce poëme a été publié sous le titre deNote 3 · Tout ce passage est, on le reconnaît sans peine, une parodie de la célèbre harangue dans laquelle Cicéron attaqua Catilina. Il existe un opéNote 4 · L’Escale signifie La Scala, famille puissante qui gouverna Vérone pendant près de deux siècles. Pendant les débats qui surgirent entre les eNote 5 · Donnons quelques explications sur les noms des lieux mentionnés ici : Goiti ou Goito, bourg sur la rive droite du Mincio, à vingt kilomètresNote 6 · Ces noms sont ceux de trois des plus illustres jurisconsultes de l’Italie au moyen âge. Bartole, mort en 1356, après avoir professé le droitNote 7 · Allusion aux empoisonnements dont divers cardinaux et évêques passerent à tort ou à raison pour avoir été victimes. Un poëte français, AndriNote 8 · Il s’agit de Jean-François II de Gonzague, marquis de Mantoue, né en 1466, mort en 1519 ; il prit une part active aux guerres dont l’Italie Note 9 · Il faut lire : Gênois ; le vieux traducteur français a suivi de trop près le mot italien Genova, Gênes.Note 10 · Cette fée est une de celles qui jouent un grand rôle dans les romans de chevalerie. Rabelais en fait mention sous le nom de Morgue au chap. Note 11 · L’usage de sonner les cloches, lors des orages, dans le but d’écarter la foudre, s’est conservé très-longtemps dans toute l’Europe, et il su
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