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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 9)

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Pendant que ce meschant vieillard babilloit ainsi, Hippolyte s’estoit accosté de ceste jeune pelerine, et la vouloit emmener avec soy. Cingar, rusé paillard, s’advançoit pour aider à l’entreprinse d’Hippolyte, luy faisoit escorte, et guignoit Falcquet ; mais enfin tous donnerent la main à Hippolyte. Balde ne sçavoit rien de ce qu’ils vouloient faire, lequel eust bien desiré que tous ces compagnons en tel temps se fussent portez avec toute modestie et pudicité. Incontinent, toute la campagne se meit à trembler tout autour, et ce trompeur vieillard disparut comme une ombre. Les pieds de Balde et ses jambes ne se peurent tenir de trembler, et ses cheveux de se herisser, quand il se veid seul, ne voyant devant soy aucun de ses amis. Il resve à ce qu’il doit faire, et où il doit aller. Il invocque Dieu en son esprit, et appelle Seraphe à son secours. Enfin, il trouva pour son meilleur de s’acheminer vers le Palais de Gelfore, ayant opinion d’y trouver ses compagnons en quelque ennuy. Mais, comme il s’acheminoit assez lentement, et à pas comptez, voicy venir vers luy de loing Resveilleguerre, qui couroit en façon d’un Stradiot sur un genet, et portoit sur son espaule sa javeline. Balde le recognoit, l’appelle : « O Resveilleguerre, es-tu point l’Ange Gabriel, qui puisses apporter joyeuses nouvelles ? Où est Seraphe tout nostre espoir ? » L’autre respond : « Je ne porte jamais, mon Baron, meschantes nouvelles. Reçoy, en don de Seraphe, ceste pierre, qui a la vertu de rendre invisible celuy qui la porte : on la nomme Opthalmie. La tenant en ta bouche, tu ne seras veu de personne ; et cependant tu entreras au Palais, auquel Gelfore, presidente sur toutes les vaches et les louves, fait sa demeure, gouvernant toutes leurs estables. Ce vieillard, qui vous avoit dit estre Pasquin, n’est pas Pasquin ; mais c’est Demogorgon, lequel a accoustumé de battre de sa queue les vives Fées, et chevauche les sorcieres en guise d’asnesses. Il ne venoit vers vous que pour vous decevoir, et vos compagnons ; mais vous estes demeuré seul exempt de ses piperies, et vos compagnons portent la peine de leurs merites. Vous les recouvrerez toutesfois enfin avec joye et contentement. » Ayant achevé ces mots, soudain se disparut.

Balde met en sa bouche ceste pierre, qui le rend invisible, et s’en va au Palais de Gelfore ; il rencontre force trouppes de sorcieres, à travers lesquelles il passe comme une ombre, et, pour se donner du plaisir, en tire l’une et puis l’autre par leurs robbes, donne des coups de pied à une, des soufflets à l’autre. Il entre dedans le Palais, duquel les portes sont tousjours ouvertes : les entrées, les voultes, les corniches, le tout n’est que d’or. Il voit une bande embastonnée de longues picques : il estime que ce soit la garde de la Roine. « Resjoüis-toi, ô mon espée, dit Balde, tu te repaistras en brief de bonne viande, et laveras ta face en sang Aërien ! » Il tire vers un cloistre qui estoit fort ample et large, lequel estoit embelli de cent cinquante colonnes. Tout y resplendissoit pour l’or et merveilleuses richesses qu’on y voyoit. Les pilliers, les colonnes, les chapiteaux, les pieds d’estals, les frises estoient d’or. O quelles façons de faire ! O quelles villanies Balde trouva-là ! Quelles bordeleries ? Quels actes ords et infames ! Si je le voulois descrire, il ne seroit utile ni profittable pour la jeunesse de le voir escrit ; car il ne faut manifester toutes choses aux simples. Tout autour estoient plusieurs chambres basties separement par certaines mesures, ayant leurs huis tousjours ouverts, et le seuil fort usé, pour la frequence de ceux qui sans cesse alloient et venoient, ainsi qu’on voit aux maisons des Roys. Balde, sans se faire veoir, veut contempler par le menu toutes ces choses. Il entre à la premiere porte qui estoit haute et large, en laquelle plusieurs entroient et sortoient. Là dedans on oyoit tic-toc, du bruit que faisoyent des mortiers de bronze ; car c’estoit là l’Apotiquairerie. Il entre plus avant, et revisitant tout, il s’estonne d’y veoir une infinité de vieilles, assemblées ensemble, lesquelles enseignent une infinité aussi d’hommes, ou plustost sorciers, à mille choses meschantes. Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, des Allemans, des riches, des pauvres, des laïcs, des moines, des prestres, des dames, des nonnes, et, en somme, de toutes sortes de gens. Iceux sollicitent et procurent secretement diverses choses, et font, selon ce qu’on leur apprend, des onguents, des ciroënes, des pastes, des linimens, des emplastres, des pillules, des confections, des sirots. Ils ouvrent et referment, tournent, remuent mille boëtes, mille pots, flaccons de triacle, barils et bouteilles. Les uns pesent l’eau avec balances, les autres pilent et concassent herbes et drogues, avec les pilons dedans les mortiers, comme du taxe, du cambrossen, des squilles, de l’aconit, de la ciguë. Autres emplissent des vaisseaux d’estain de electuaires noirs, composez la nuit, à la clarté de la cinquiesme Lune, avec de la salive de crapaut, de la chair de pendu, du poulmon d’un asne, de la peau d’une grenouille verde, de la sanie de la matrice, de soulphre tiré de l’argent vif, des corps morts par mort violente, de la sueur d’un loup enragé, de la gresse de vipere, du fiel d’une puppu et du lait d’une ceraste. Davantage, ils meslent les choses sacrées avec les prophanes, et se servent de chandelles faites de la cire du cierge Paschal, du cresme, du sel du baptême, autres telles choses que de mauvais Prestres donnent à ces poltrons. Je pourrois bien d’adventure descrire comme ils font telles compositions ; mais je me defie que, pensant reprendre les fautes d’autruy, je deviendrois precepteur et instructeur d’icelles, tellement qu’on m’estimeroit digne de la mitre d’un Thomiste, et me donneroit-on en main la queuë d’un asne en guise d’une bride, recevant telles choses pour un si grand labeur. Car, pour dire verité, tous les jeudis on y voit courir des Orateurs, des Advocats, des Medecins, des Astrologues, des Poëtes, des Moines, des Prestres et des Juges. Mais, parce que la raison cede au respect et que les gros poissons ont accoustumé de manger les petits, il n’y a seulement que quelques malheureuses vieilles qui servent de spectacle au monde, quand on les promeine sur des asnes[105]. Icelles servent de voile aux fautes des nobles, et espargnent aux Dames le feu qu’elles meritent.

Balde se fourre partout, estant ainsi incongneu, regarde à tout, lit les inscriptions des boëtes et des pots. Il ouvre les livres, et lit en iceux : il n’y trouve rien que des receptes mortelles, à sçavoir : comme les enfants sont ensorcelez par la seule haleine d’un marouffle ; comme il faut causer un dormir pour cependant jouir d’une fille ; comme un mari cognoistra quelles cornes sa femme luy fait, et pour trouver le ribaut sur le faict ; comme il faut contraindre les belles filles à aimer, et y attirer de force leurs volontez encore saines et entieres ; comme une femme n’engrossira point, quelque coup de corne qu’on luy donne ; comme elle vuidera son enfant si elle se sent grosse ; comme, à grand’peine estant nay, on luy peut corrompre tous les membres ; comme une femme pourra faire desecher son mari qu’elle haïra ; comme une villaine sorciere ostera l’entendement à un enfant, ou la vie du corps[106]. Il y a là, dis-je, des Beguines, vieilles puantes, qui vont et reviennent, portent et rapportent telles drogues en de petits pots, en des boëtes, et autres vaisseaux. Balde les suit, pour l’envie qu’il a de veoir tout. Il s’y voit un autre lieu, long de trois cens brasses, large de deux cens, autant spatieux qu’aucun autre, qui se puisse trouver. Là, les uns sont enseignez, les autres enseignent autant de sorciers qu’il y a de graine au sable de la mer, autant que la forest de Bacane jette de feuilles, et autant que la seche et sterile Pouille engendre des meuches noires. Là sont de vieilles édentées, vieilles guenippes, vieilles chassieuses, lesquelles Gelfore a instituées pour estre maistresses d’escole, et des premieres du Senat. Icelles, à la façon des Pedagogues, sçavent fort bien dispenser leur science, donnans les preceptes de sorcellerie, et pour operer avec onguens, et faire de telles bonnes œuvres, comme d’esmouvoir les tonnerres du ciel, faire tomber la tempeste sur les bleds et sur les vignes, attirer la Lune çà bas, et faire retrograder les estoilles, remonter les fleuves contremont, et de la mer faire retourner les fontaines à leur premiere source ; comme il faut changer les corps en diverses formes, muer les hommes en loups, en ours, en chiens, et se tourner soy-mesme en chat, en chouette, en hibou, chantans la nuict sur les couvertures pour tristes augures ; et comme les Prestres peuvent abuser par fascinations leurs commeres, et les meschans Moines chevaucher sur les diablesses de mules. Balde oit d’un costé et d’autre plusieurs preceptes de sorcelerie, et, regardant de près pour veoir s’il en recognoistroit quelqu’une, il advise la femme de Cingar, et Berthe servir de maistresses d’escoles à des petites filles : dont, tout estonné, ne se peut quasi tenir de tirer son espée. Mais, considerant qu’il y voyoit aussi plusieurs Madames, femmes de nobles personnes, et autres, sortans de dessous de grands chappiers, vrayes montures de Satan, se prostituer aux diables, il appaisa sa colere, se teut et se tint encore ainsi invisible, se confortant en soy-mesme ; et se resout de prendre un jour telles bonnes pieces sur le faict, voyant clairement que celles que nous pensons estre icy des Hersilies sont là des Thaides : mais bien loüoit celles qui sçavoyent dextrement couvrir leurs larrecins ; car la coulpe est à demy pardonnée qui est couverte. Les murailles, les planchers, les toicts sont de pur or. Les chaires sont aussi de mesme matiere, couvertes de diverses couvertures et carreaux. Les licts sont parez de toiles d’argent, de velours plein et de velours raz, de taffetas changeant, de samis et autres draps de soye. Il voit là des jeunes gens beaux, de belle face, agiles, dispos, legers, tousjours prets à danser, se jouer avec de jeunes filles. Il croit qu’iceux estoient diables deguisez, qui avoient ainsi prins forme humaine, et s’estoient, comme les hommes, vestus de robes et habillemens d’or, et bonnets de velours. Ils portoient aussi des chausses d’escarlate et des chemises à collet ouvré, des anneaux en leurs doigts, garnis de pierres pretieuses. Ils estoyent parfumez de musc, de civette, d’eau de naphe, et tenoient à leur nez du storax, et un mouchoir trempé en eau roze : ce Palais en estoit tout abbreuvé.

Autour des murailles de porphire, y avoit des espailliers tousjours verds et remplis de fleurs, auxquels on voit plusieurs miroirs attachez. Là, de pauvres et miserables filles apprennent à devenir Dames, mettans sur leurs joues, sur leur front, sur le sein, du blanchet, et du rouget sur leurs levres, pour les faire paraître rouges comme coral ; et frisotans leurs cheveux avec le fer chaud ou avec la paille, et chanvre, avec laquelle elles les tiennent liez la nuict ; s’arrachent aussi le poil de leurs sourcils, pour n’en laisser qu’un filet en forme d’un arc. Elles s’élargissent les espaules, et se font enfler le sein et mammelles, voulans par là ressembler à la vraye semblance de Pallas. Mais ce n’est qu’un sac de paille, ou cet espouvantail qu’un Jardinier pose en son jardin, pour faire peur aux oiseaux, et les chasser d’autour de ses graines. Je laisse là à part les lires, les flustes, les cistres, les luths, les espinettes, les danses, les moresques, les gans d’Espagne et le bal de la torche. La magicienne Gelfore fournit de toutes ces choses pour une telle volupté, estant assise au haut de la salle dedans une chaire dorée.

Pendant que Balde contemploit cecy, il voit qu’on ameine, avec une grande rumeur, Boccal enchaîné, en le traînant, et auquel les gueux et la villaine canaille donnoient de grands coups de pied et de poing. Tout le peuple y accouroit pour veoir ce que c’estoit, et pour tourmenter ce pauvre homme ; on le pousse, et de pieds et de poings, devant le trosne de la Roine. Il crie, recrie, et demande souvent pardon, et jure la foi qu’il doit à Dieu n’avoir rien fait. Gelfore, enflée de colere, demande la cause de sa prinse. On luy respond que ce meschant goulu estoit clandestinement entré en la cuisine pour desrober, et qu’il avoit jà fait son petit pacquet de fromage et de beurre, et qu’il avoit estrillé, avec un baston, deux marmitons d’icelle, n’estant enroolé au nombre des serviteurs domestiques de la Cour de la Roine, ni tirant ce villain bourreau aucun salaire de sa Majesté, et y avoit davantage, c’estoit qu’il ne vouloit dire de quel quartier il estoit venu. Gelfore, tournant le visage avec une façon desdaigneuse, et toussissant un bon coup, et jettant un crachat hors de son estomach, parla en ceste sorte : « Hors d’icy sus ! hors, menez au loin ce maroufle ! Sus, vite ! Que tardez-vous ? Ce mastin me deplaît. O badauts que vous estes, combien a esté grande vostre indiscretion d’avoir amené devant moy une telle charongne : allez viste, et changez sa villaine figure ! » Aussi-tost, à ce commandement, ce pauvre malotru est emmené hors de là, et toute la trouppe suit après, criant contre luy. On luy donne plus de coups que n’en porteroit un asne paresseux. Balde se contient bien à force, et avoit mis la main sur son espée deux, trois et quatre fois : toutesfois il a patience pour veoir la fin, desirant avoir cognoissance certaine de plusieurs choses. Enfin, on oint Boccal de je ne sçay quel onguent : aussitost ses oreilles croissent merveilleusement et son muffle s’alonge en telle sorte qu’il touche quasi à terre. Ses bras deviennent jambes, de façon qu’au lieu de deux il en a quatre ; et devient tout couvert de poil gris, En somme, celuy qui estoit Boccal est faict asne. Il ne crie plus : « Ha Dieu ! » mais ne dit que « Hin han ! » Il court çà et là, estant bastonné à outrance. Il pense tirer des coups de pied outre sa coustume ; mais soudain il tombe, et, en tombant, se donne de bonnes taloches. Il s’estonne en soy-mesme de ne se veoir plus Boccal, mais à veoir le corps d’un asne, n’en estant de plus gris en Arcadie, pour bien ricquanner en portant le bled au moulin ; et, pendant qu’il se veautre l’eschine en la poudre, l’un le tire par la queüe, un autre par les oreilles, et enfin le fait-on lever à grands coups de tribal.

Balde, ne pouvant plus supporter un tel outrage, tire son espée du fourreau, et commence à donner sur ceste trouppe sans estre apperçeu, à cause de la vertu de sa pierre : et comme le faulcon met en pieces avec ses ongles le canart, ainsi Balde couppe et detrenche ceste miserable compagnie. Chascun voit l’un de ses membres tomber par terre, sans veoir aucun fer, et cela les contraint de quitter Boccal, fuyans çà, fuyans là, et se cachans par le Palais. Sur ce bruit, qui vint incontinent aux oreilles de la Royne, elle changea de diverses couleurs au visage. Elle pense que ce soit un magicien, Coclés ou Seraphe, lesquels elle avoit tousjours esprouvé estre ses mortels ennemis. Elle se retire en un secret cabinet, separé de toutes les autres chambres, où cette porcque avoit accoustumé d’exercer ses enchantemens.

Balde, cependant, tout seul, avoit occis et meurtri tous ceux qui estoyent autour de luy, et avoit rempli la salle de plusieurs corps morts, tellement que tout le cloistre estoit vuide, et n’y estoit demeuré personne, s’estant chascun retiré dedans les chambres, et fermé les portes d’icelles. Balde s’en va, et, voulant amener avec soy cet asne, le chassoit devant soy avec un baston pointu, disant : « Arri, arri, rosse, pru, pru, arreste. » Et, estant ainsi devenu muletier, il fait tant qu’il met l’asne hors du cloistre. Ceste beste de Boccal ne sçait qui le guidoit par derriere, ne peut encore comprendre qui est le musnier qui le touche. Il tourne souvent la teste, pensant en apprendre quelque chose ; il voit bien l’esguillon, mais non pas le bouvier. Estant un peu esloignez, Balde oste sa pierre de sa bouche, par le moyen de laquelle il avoit esté çà et là invisible, et monstre sa face à son cher asne, lequel, encore qu’il fut couvert d’une peau grise, recognoissant Balde incontinent, en eslevant ses jambes de devant, se dresse comme fait un tel animal voulant saillir une jument, pour rompre son pucelage ; et, avec ses jambes, comme si ce fussent ses bras, se jette sur le col de Balde, et, avec la discrétion telle qu’elle peut estre en un asne, presente son muffle baveux à la bouche de Balde pour la baiser. Balde ne se peut tenir de rire à bon escient, sentant un si grand fardeau sur ses espaules ; toutesfois, comme il estoit plus courtois qu’aucun autre, et qui ne sentoit aucune incommodité pour sa courtoisie, et s’accommodoit à un chascun, tant il estoit doux, gentil et gratieux ; il endure les embrassemens et les sales baisers de Boccal, et pleura par trois fois son malheur, puis il lui demande nouvelles de ses compagnons, s’il en sçavoit quelque chose. Mais iceluy avec sa bouche d’asne ne fait qu’asnonner : Balde ne peut entendre son langage asinin.

Boccal ne pouvant, ny de la langue, ny de ses mains, rien exprimer, par le mouvement de ses grandes oreilles donnoit au moins quelque intelligence à Balde, à ce qu’il eust à le suivre la part où il iroit. Ce que fait Balde ; et non loing de là se presente devant eux derechef ceste fille, laquelle nous avons cy-devant dit avoir esté en la compagnie de celuy qui se disoit Pasquin. Icelle avoit pour lors lié avec une corde six animaux : un toreau, un sanglier, un linx, un singe, un renard et un cheval, et tiroit après autant d’agneaux. Or, Balde approchant de ces bestes, icelles commencent incontinent, et de pieds, et de cornes, et de dents, à s’efforcer pour rompre les cornes. Balde s’esmerveille de ceste rencontre, et demande à ceste fille par quelle vertu ou quelle finesse et ruse elle peut assujettir ces animaux. Ceste magicienne ne respond rien, mais attache ses bestes à un arbre, et puis, comme une villaine putain, accourt vers Balde, et luy dit : « Si tu es sage, ô Baron, tu viendras avec moy en des baings qui sont tous prets ? Use de moy comme tu voudras. Regarde que je suis belle : j’ai les joues blanches et les levres rouges. Tu es las, je ne suis point lasse : que mon lit reschauffe nos membres attenuez de travail ensemble. » Et disant cecy, ceste lascive femme ouvroit et decouvroit son sein, et vouloit ceste putain baiser Balde ; mais iceluy recogneut incontinent que c’estoit ceste fille pelerine qu’il avoit cy-devant veuë avec le pelerin, et se defie que c’estoit celle qui avoit transformez en bestes ses compagnons, et partant la prent habilement par les cheveux, et, plus legerement que ne fait un chat quand il se rue sur un petit oiseau ; mais il luy fasche de s’attaquer à un sexe fragile et se contente qu’elle remette ses compagnons en leur premiere estre, et qu’elle s’en aille puis après où elle voudra. Il la despoüille toute nue ; mais, pendant qu’on la despoüille, elle se change en une vieille edentée, chassieuse, bossue. Balde, qui pensoit avoir prins un bel œillet, quand il se veit entre les mains une telle carongne, incontinent, avec un grand mal de cœur, laissa cette villaine. Icelle incontinent s’enfuit ainsi nue, et, pendant que Balde regardoit où elle s’en alloit, aussi-tost se presenta devant luy la venerable face de Seraphe, lequel, soudain exerçant son art, avec vers magicques, figure plusieurs cercles en terre par certains nombres, et puis incontinent l’enfer tremble et viennent les diables en grande bande. Lors Seraphe commande, avec seules parolles, que ces porcs et bestes soyent delivrées de leurs prestiges et fascinations, et que, reprenans leurs vrayes formes, ils se representent à leur naturel, et se monstrent tels qu’ils sont à la vérité. Cingar, en moins de rien, se descharge de la figure de singe ; Fracasse quitte sa forme de bœuf ; Lyron n’est plus linx ; le sanglier devient Hippolyte ; le Centaure, qui estoit tout cheval, en perd la moitié ; Falcquet reprend sa forme humaine, en se despoüillant de celle de renard ; Boccal se trouve devestu de sa peau grise d’asne. Ils changerent tous le poil ; mais quant aux coustumes, je ne sçay.

Or, parce que la chandelle est bruslée jusques au bout, et que la lampe vuide d’huile a consommé toute sa meche, j’en ay assez dit jusques icy ; à demain le demeurant.

LIVRE XXIV.

Gelfore avoit entendu le grand meurtre qui avoit esté fait des siens, et en avoit veu une partie de ses propres yeux : dont elle estoit fort estonnée ; et, se voulant informer plus à plein d’où estoit procédée ceste desconvenuë, ceste vieille arriva vers elle, estant encor toute nuë, laquelle s’estoit eschappée des pattes de Balde, comme une vieille renarde que les païsans auroyent poursuivie plus de six cens pas, crians après elle : « Au renard, prenez, arrestez, courez, devant, à vous, icy, là, de là ! » laquelle ainsi mal menée fuit la queuë levée, fientant de rage de peur villaines ordures, et pense avoir beaucoup fait pour elle de pouvoir remporter sa peau entiere : elle s’escoule, tirant la langue dehors un pied de long. Ains estoit de ceste vieille, de toutes les vieilles la vraye ordure, la meurtriere, et empoisonneresse du peuple, laquelle maintenant sembloit si belle, et à present hale tant qu’elle peut, et haletant rapporte qu’elle venoit de veoir la face d’un bel homme, ne pensant point qu’il y en eust un plus fort et robuste ; et qu’elle jugeoit que ce pouvoit estre quelqu’un de ces Chevaliers errans, qui, comme un autre Roland, estoit venu pour destruire les Fées, et qu’il avoit avec soy huict compagnons tous armez, qui de leur seul regard pourroyent renverser le Ciel, et que toutesfois elle les avoit changé en figure et forme de bestes, ayans voulu accomplir avec elle leur lubricité ; mais que les chastes meurs, et la bonne ame de ce gentil Baron avoit esté cause de leur faire reprendre leur premiere forme ; qu’il ne luy avoit rien proffité d’avoir mis son sein à descouvert ; car aucune envie, ny aucune delicatesse fardée, ny aucune flaterie ne l’avoient peu tromper. Peut-estre estoit-il conduit par Seraphe, lequel a tousjours l’esprit tendu pour ruiner entierement le Royaume des sorciers : et partant il estoit besoin de faire tel ordre, qu’on peut faire repentir de leurs folies ceux qui ainsi presument assaillir les dieux.

Gelfore, ayant ouy ce recit, incontinent fait approcher d’elle sa garde. La rumeur s’esmeut grande. On oyt de tous costez le cliquetis des armes, le tarantatare des trompettes, le din don des cloches : l’amas du peuple se fait grand autour de la Royne. Mais mille trois cens legions de Diables, qui avoyent accoustumé de vivre icy entre les miserables, incontinent à ce bruit levent le siege, et vont chercher logis ailleurs : peut-être avoyent-ils esprouvé auparavant la force de Balde. Iceluy, ayant entendu ceste rumeur, commande à ses compagnons de le suivre, et s’en va droit au Palais. Ceste Magicienne Gelfore, le voyant de loing venir vers elle avec ses compagnons, s’esclatte de crier plus fort. Elle estoit dedans un coche doré, qui l’emmenoit bien vistement, et estoit suivie de cinq chariots pleins de ses nymphes. Il n’y eut jamais Royne plus pompeuse ny plus magnifique que ceste-cy. Quatre beaux roussins blancs couverts de draps d’or tiroyent son coche. Icelle tenoit en main un sceptre, et avoit sur ses cheveux une couronne d’or. Cent estaffiers, et cent autres de ses domesticques, ayant chascun l’espée au costé, marchent devant elle, et après elle suit une autre grande trouppe de ses gens, tous perfumez de musc et de civette. Iceux se disent Courtisans, bien attifez et bien polis ; les meurs et façons de faire desquels si vous vouliez mesurer avec l’œil de raison, vous ne les jugeriez pas estre hommes, mais les diriez estre putains. Le vray Courtisan estoit au temps passé, quand ce bon Roy Artus tenoit sa Cour et sa Table ronde. On sçait quels ont esté Tristan, Lancelot, Galvanes[107], et toute ceste honorable bande, qui remplissoit la famille, le palais du Roy et de la belle Genevre[108]. Alors Amour portoit sur le dos la cuirasse, et avec coups d’espée acqueroit de l’honneur, auquel la sueur de son corps et la poudre servoyent de musc, d’ambre et de storax de Levant. Alors la face courtisanesque estoit apte pour appaiser et amollir le cœur d’une rigoureuse dame la voyant lavée de la sueur qui procedoit de la charge et pesanteur de leur salade et heaume, et hallée de l’ardeur du Soleil et couverte de poussiere. Mais maintenant, ô Dieu, et en ce temps, on ne voit que des perfums en telle gens, et diverses senteurs, les cheveux bien peignez soubs leurs bonnets de velours, et sous leurs coëffes tissues d’or avec plusieurs ouvrages et medailles, ayans mille façons sur leurs chausses et sur leurs pourpoincts : et c’est là que nous cherchons à present le sejour de l’Amour.

Cependant que Gelfore sollicite son cocher de haster ses chevaux, et que cinq chariottées de telles louves la suivent, lesquelles font les Nymphes, les Deesses et les Dames ; les courtisans les suivent, les accompagnent, et font des discours avec elles de je ne sçay quels songes à eux advenus la nuict precedente, et se tenans près d’elles sur leurs mules d’amble, vous les verriez par contenance manger leur baguette, et faire des contes de choses qui ne furent jamais, recitans quelques sonnets mal cousus et donnans mille menteries ; et, pour entretenir leur Amour, passeront le temps avec propos pleins de quenouilles et de fuseaux. Balde, qui d’en haut voyoit tout cest attirail, en se riant, disoit ainsi à ses amis : « Regardez, compagnons ! De tant de personnes que je voy là, je n’en voy pas un qui soit homme, qui puisse desgainer une espée de bois : la barbe les fait juger estre hommes ; mais le reste les fait croire n’estre aptes ny idoines que pour manier la quenouille. Mais je veux que nous facions aujourd’huy un beau fait : feignons, je vous prie, que nous ayons peur de ceste putain, pour laquelle tout put, et nous tenons cois pour veoir le mal qu’ils nous feront. »

Balde parlant ainsi avec ses compagnons, ceste Royne des Sorcieres approche, et voyant ces Barons armez : « Hola, dit-elle, qu’est-ce que cecy ? Ho, voicy une chose qu’on n’avoit jamais icy veuë ! Ne voyez-vous pas une bande d’hommes ? Quelle temerité ? Qui sont ces porcs ? Quelle villaine race a-t-elle le courage si hardi que d’oser entrer dans mon Royaume ? » Elle fait advancer un sien Trompette, pour sçavoir d’où venoit ceste bande de meschans hommes, qui ont prins la hardiesse d’entrer en la maison des dieux. Cestuy-cy, galloppant, ne fait que sonner tariran tariraran avec sa trompette, jusques à ce qu’il arrive devant Balde et ses compagnons, lesquels font contenance d’avoir peur ; et, avec une voix superbe, il leur dit : « O Poltrons, quelle fantaisie vous a prins d’ainsi sans aucun respect venir au Palais des Dieux ? Ignorez-vous que ce soit icy leur sejour ? Avez-vous eu si grande fiance sur vous autres, canailles ? Fuyez d’icy vistement, et escampez habilement ! Venez-vous icy, teigneux, bastardeaux, sales et villains, ainsi contaminer l’entrée de la maison des Dieux ? Ceste venerable femme (mais plustot, disoit Cingar en soy-mesme, venerable Putain) m’a envoyé vers vous, laquelle a soubs soy l’Empire de ceste contrée : elle vous commande de vous en aller bien loing de ce quartier, ou que vous veniez vous prosterner devant elle, estant fort courroucée contre vous : peut-estre meriterez-vous d’estre employez pour faire de vous un sacrifice ; car icelle s’appaise par une effusion de sang humain. »

Lors Balde dit : « Ha, nous sommes icy mal arrivez ! Pourquoi nos meres, quand elles nous ont mis hors de leur ventre, n’ont-elles pas plustot mis au monde quelques raves ou naveaux ? Allons donc, miserables, appaiser la sainte Deité, adorons la divinité du Ciel : car peut-estre que la nature colerique des Dieux s’adoucira par prieres humaines. » Les compagnons rioyent en leurs cœurs le plus du monde : toutesfois en leur visage ils feignoyent sentir une grande douleur. Tous commencent à marcher la teste basse, comme si, ayans les mains liées derriere le dos, on les menoit au gibet pour y estre pendus. Alors le Trompette les presente à la Royne, et luy dit : « Voicy ceux qui ont profané vostre Royaume. » Gelfore eut peur de ce grand corps de Fracasse : elle luy demande qui il est, et de quelle race. Il respond en tremblant : « On me nomme Sturlon : je suis du pays de Bresse, et suis descendu de ces geants qui voulurent une fois tirer Juppiter à bas hors de son siége, et partager entr’eux le Royaume des Dieux. » Gelfore, oyant cecy, eut encor’ plus grand’peur. Puis, considérant la face belle de Balde, ses espaules larges, et le fort du corps menu, incontinent elle se laisse se prendre à la glus de Cupidon ; et, monstrant une grande courtoisie, parle à luy avec douces parolles : « Et, toy, qui semble avoir en toy quelque chose de grand, dis-moy qui tu es, et ton nom, et la race et origine des tiens ? » Balde luy respond : « Je m’appelle Caposec, nay en adultere d’une nonnain et de frere Capon, lesquels me forgerent derriere un pillier de l’Eglise, puis me voüerent au Diable : je suis à luy et luy donne ma vie en present. Je m’en voys chercher mon pere Capon ; la mer, la terre, les estoilles ne veulent point de moy : si je ne puis estre à Dieu, il faut que je sois au diable. » La Royne s’estonna de telles paroles comme d’un desesperé. « Or sus, Prestres, dit-elle, preparez le sacrifice et remplissez mes autels de ces hosties, et en preparez autant que voicy d’hommes : gardez-moy seulement ce bel homme là, lequel je veux estre le premier Eunucque de ma Cour. » Elle disoit cecy, entendant du beau corps de Balde. Tous les servans se mettent en devoir : on apporte du bois, et on allume plusieurs feux. Les Prestres et les Moines, avec leurs tuniques et leurs chappes, viennent chantans ensemble, avec plusieurs voix : « Eu, oe, jach, jac, a, a, eu, oe, pi, ri, la, bu, ba. »

Le premier d’entr’eux avoit sur ses espaules un manteau long, et, avec un encensoir, faisoit de grands perfums. Autour des autels les torches flamboyent. Gelfore s’estoit fait monter sur le chapiteau d’une haute colonne, comme on plante sur une grosse masse un grand colosse, se faisant en ceste façon reverer ainsi qu’une deesse. Les trompettes sonnoyent farirarira, riran, tantare, tantare ; ce qui excitait grandement le courage des compagnons à mettre l’espée au poing. Cayphe le premier, et puis l’Evesque Annas, viennent ensemble, et se preparent pour coupper la gorge à Fracasse, et recevoir son sang en un grand et large vaisseau, pour le mesler avec le pain des sorciers. On luy commande de plier les genoux, le voulant premierement assommer comme un beuf avec une hache, et puis luy mettre le cousteau en la gorge. Mais iceluy, n’en pouvant plus endurer, dit : « O Balde, c’est trop fait, nous tardons ! » Et, en disant ces mots, soudain se leve en pieds, et prend avec la main cest Evesque, et, la serrant bien estroit, le fait crever, et le jette contre terre, demeurant sa main teinte de sang, et de la matiere de ses boyaux. Balde, voyant ce commencement, desgaine son espée, encourageant ses compagnons, et va droit à ceste colonne où Gelfore s’estoit perchée, et renverse ceste colonne, tombant Gelfore quant et quant ; et, la prenant par le collet, la trainoit, la faisant bien crier, implorant icelle le secours des siens ; lesquels y accourans, Cingar et ses compagnons se fourrent parmi eux, et y font un tel eschec que feroit la fouldre et le feu. Fracasse s’escrie : « Il est temps, dit-il, voicy l’heure venuë, qu’il faut sacrifier à Dieu, et ces louves, et ces vaches, et ces boucs ! » Et, ce disant, il essaye la trempe de son baston. « Ha ! villaine porchaillerie, disoyent Falcquet et Hippolyte : nous pensiez-vous estre quelques marouffles, ou que nous fussions des aigneaux et brebis, pour ainsi nous tuer ? » Mais, en disant ces parolles, ils ne laissoient de bien dauber, et ne donnoient coup en vain, faisant voler force testes. Sept mille vinrent environner Balde, s’efforçans de recouvrer leur truye : mais le leger Falcquet, Cingar, Hippolyte, Moscquin, et tous les autres luy vinrent donner secours, et en peu d’heure feirent une haute montjoye de corps morts, et toutes ces Nymphes, qui estoient en cinq chariots, les voïans briser, s’enfuirent belle erre, et de despit rompoyent leur sein, et s’arrachoient les cheveux. Le bon Boccal ne perd pas temps : il les suit, et, criant après elles, leur dit : « Demeurez, ribauldes, demeurez, putanelles ! Il est besoing de vous estriller : et bien, où allez-vous ? Demeurez, dis-je, holà, attendez ! Où fuïez-vous ? Où pensez-vous eschapper ? J’auray maintenant ma vengeance : M’avez-vous pas nagueres ainsi fait, estant devenu l’asne de votre vache, de vostre louve ? M’avez-vous pas ainsi estrillé l’eschine avec une estrille de bois ? » Il avoit trouvé en chemin une longue courroie, pareille à celle que j’ay veuë autrefois à Venise, quand le bourreau foüette par le marché les putains, les faisant courir devant soy en les foüettant. Il frappe ainsi outrageusement sur ces pauvres miserables. Toutesfois il se feint, et donne plus legerement, quand il se rencontre sur les plus jeunes, les plus blanches et les plus belles. Mais, sur les vieilles riddées, lippues, et coureuses d’esguillettes, ne se feint de leur donner de rudes estafilades, leur faisant devenir leurs cuisses et les fesses pareilles aux jambons de la Bresse. Elles ne gagnent rien de crier misericorde, ny de demander pardon ; car Boccal avait lors l’oreille de marchand.

Balde, d’autre costé, emportoit la Royne entre ses bras, et tous les siens taschoyent à la ravoir : qui fut un travail bien grand à ces Barons, pour le nombre infini de personnes, qui y venoyent à la file. Le campagne retentissoit de toutes parts pour les grands cris et clameurs de ces gens icy : tellement que les poissons de la mer venoyent sur terre tous estourdis. Car icelle est au-dessus de ce Royaume, située comme un plancher. Les hommes et personnes de ce monde (je ne voudrois pas dire une menterie) entendirent de dessous la mer ce grand tintamarre. Balde avoit, non sans en suer, enfin lié ceste sorciere, et sur ses espaules l’avoit portée en un certain trou d’une caverne. Ces gens icy ne le suivent plus, estant une partie d’iceux demeurez sur la place, une partie estropiez, et le reste fuiant et cherchant à se cacher. Gelfore, menée à un mauvais port, invocquoit les Diables pour venir emporter la vie qu’elle leur avoit promise. Se tourmentant ainsi, elle est incontinent saisie entre les griphes des Diables, qui vinrent à elle avec grands hurlemens, et l’emporterent en corps et en ame au fond d’enfer.

Fracasse, cependant, fracassoit et brisoit tout ce villain palais, pour en descharger le monde. Il donna un coup contre un gros pillastre de marbre si rudement, qu’il le meit en cent pieces, et par sa cheute se feit un merveilleux bruit des poutres, soliveaux, et autres bois de charpente des chambres, salles et retraites de ces sorcieres, tombans toutes par terre, et le poussier, se levant contremont, rendoit une grande obscurité : et redoublant ses coups, il brise toutes les colonnes ; et les murailles, qui estoient basties sur icelles, tomberent toutes par terre, et voyait-on les planchers dorez en pieces, et meslez parmy les pierres.

Pendant que ce geant estoit eschauffé à faire si beau mesnage, et voulant assaillir une tour, Seraphe soudain s’en vient à luy, l’appelle et crie : « Pardonne, Fracasse, à ceste tour, pardonne ! La peine est assez bien payée. Laisse, pour le present, ceste tour en son entier, laquelle, quand elle tomberoit en ruine, incontinent tout le fondement de ceste mer suspenduë là haut tomberoit aussi quant et quant, et vous seriez tous noyez, et serviriez de pasture aux poissons. Si tu ne le sçais, je te veux bien advertir qu’en icelle sont encloses sept statuës fées, six de cire et une de plomb, lesquelles ont esté, soubs le mont Tonale en la cinquiesme Lune, composées par sept sorcieres à sçavoir Madoge, Ladoge, Stane, sa sœur, Birle, Sberliffe, Cantare et Dine. Aussi-tost que tu aurois rompu ceste tour et brisé ces figures, tout ce lieu s’en iroit en fumée, et vous beuveriez de l’eau plus que vous ne voudriez. » Balde, après avoir fait si grand massacre, s’en estoit venu en ce lieu avec tous ses compagnons. Là prennent advis ensemble de ce qu’il falloit faire. Cingar est d’advis qu’il fault aller et descendre en ces manoirs infernaux, lesquels Seraphe leur avoit dit n’estre loing de ce lieu, et que seroit bien fait de laisser à Seraphe ce qui resteroit encor’ à faire pour ruiner le Royaume de sorcelerie, pour abbatre ceste tour et pour oster ces images fées. Chacun presta consentement à l’advis de Cingar et loüerent tous son courage, l’estimant tel qu’ils ne pensoyent point y en avoir de plus genereux au monde.

Gilbert demeura seul, par le commandement de Balde, avec Seraphe. La deliberation donc, et la resolution est de descendre ès basses cavernes de Phlegeton ; et une petite heure sembloit desjà en durer à Balde cent, s’estimant assez puissant pour assaillir derechef les forces des Diables. Plus hardis donc et courageux qu’ils n’avoyent encor’ esté, ils entrent dedans les obscurs cachots, et descendent au plus creux du centre. Le rubi et escarboucle, que Balde portoit tousjours au haut de son heaume, leur enseignoit par sa splendeur le chemin, et leur faisoit éviter de grands dangers. Tousjours descendoient contrebas fort aisement, Balde marchant tousjours devant avec sa lanterne : ils recognoissent cent petits chemins, et cent petites sentes se rendans toutes de divers endroits en un grand chemin, par quel estant large et spacieux, on va au pays infernal. Comme nous voyons à Venise divers canaux portans barcques se rendre tous en un grand et spatieux canal ; ainsi, voit-on icy des petites ruelles, des routes, des sentiers, plus de mille s’assembler en un, et chascun a son esprit, par lequel on peut sçavoir de quelle ville chasque chemin vient. Il y en a un qui vient de Florence, autre de Rome, autre de Milan, de Gennes, de Naples, de Venise, de Parme, de Boulongne, de Lyon, d’Avignon, de Paris, de Bude, de Valence, de Constantinople, du Caire et de Cipade. En somme, il n’y a pays, ville, chasteau, qui n’aye un chemin se rendant icy, et amenant avec soy en Enfer ses meschantes ames, dont autant de mille remplissent continuellement ce gouffre infernal, qu’en mille ans peuvent naistre au monde de milliers de mouches. Tant plus qu’on descend, plus le chemin s’eslargit, et reçoit une infinité de ces pauvres ames gemissantes. Balde commande à tous ses compagnons de ne parler aucunement, et pendant qu’iceux gardoient ce commandement à l’estroit, et tousjours cheminoient, ils arrivent au bout du grand chemin, lequel s’estendoit et s’eslargissoit en une horrible campagne toute couverte de cendre. En icelle regnoient les vents souterrains par lequels adviennent les tremblemens de terre que nous sentons : avec leur impetuosité ils poussent çà et là ces cendres, esmouvant une grande tempeste avec icelles, ayans une odeur de soulphre.

Balde se resjouit de se voir en une telle nouveauté. Il admoneste Lyron et tous les autres de n’avoir aucune peur. « Quoy ? dit Falcquet ; pendant que nous te verrons, Balde, toute la canaille des Diables qui sont en Enfer ne nous estonnera point, ny tout tant qu’il y en a par l’air. » Et, se montrant gaillard et dispos, se lance de là, se lance deçà, contre ces terribles vents. Cingar le suit : et, se gaudissans ensemble, rient, saultent, vont, reviennent çà et là, comme font de jeunes agneaux, lesquels, laissant leur mere, sautent en l’air des quatre pieds, et font des cabrioles ; mais, quand ils oyent le loup près d’eux hurler, soudain tous peureux se retirent soubs le pair de leur mere : le berger s’approche, et appelle à soy son gros matin. Falcquet de mesme avec Cingar se donnoient carriere à plaisir loing des autres ; mais, s’ils apprehendoient quelques hasards et perils, incontinent se retiroient vers Balde, comme à un port, pour combattre plus hardiment soubs son ombre : lequel, comme a de coustume un advisé Caporal, ne se soucioit point de soy ; mais regardoit seulement à ses amis.

Au bout de ceste campagne y avoit un bois obscur, et espais, non point planté de mirtes, ny de lauriers, ny de platans, ny d’ormes, ny de cyprès ; mais estoit rempli de ifs, d’aconites, de cignes, estans aussi hauts que les grands fouteaux qu’on voit au haut des Alpes : de l’escorce de ces arbres coule un suc veneneux. Balde y entrant le premier, prend plaisir à veoir de telles nouveautez, et ne craint de cheminer par ces obscuritez veneneuses. Ils oyent de loing un grand bruit, et une rumeur telle qu’on oit en l’air quand une tempeste de gresle nous menace ; ou bien au bruit que fait ordinairement la mer, quand irritée, elle bat le sable et esleve ses ondes jusques au Ciel. A la fin du bois, ils rencontrent une entrée d’une grande porte, laquelle n’est jamais fermée, mais toujours ouverte, et par laquelle pourroyent passer de front trente charrettes, et ces mots sont gravez au dessus d’elle en une pierre dure :

De Lucifer est la maison, Où il tient en toute saison A tous venans sa Court ouverte : Pour entrer un chascun j’admets, Mais d’en sortir point ne permets : Ceste reigle vous soit aperte.

Fracasse, ayant leu ceste inscription, s’en rit. « Allons donc, dit-il, soldats, nous n’aurons congé de retourner à ce que je voy. » Ils passent ceste porte, et l’escarboucle de Balde à grand’peine peut-elle surmonter les tenebres et ceste epaisse nuict. Ils oyent en ces obcurs Royaumes retentir des plaintes horribles, et puis vient au devant un certain hostelier avec sa grand’ barbe, et, les voyant encor vifs, admire que c’est, et dit en soy-mesme : « Quelle nouveauté est cecy ? » Et, en ce disant, et tirant doucement avec sa main le long poil de sa barbe contrebas demeure tout pensif, et remuë en sa cervelle s’il doit inviter ces gens icy à prendre leur escot chez luy. Enfin, ceignant au devant de soy une serviette grasse : « Voulez-vous, dit-il, compagnons, entrer en ceste mienne hostelerie ? » Boccal respond le premier : « Que cherchons-nous autre chose ? Avez-vous premierement bonne cave ? Avez-vous des cailles, du veau, du chevreau ? Nous avons le ventre bien préparé pour y loger tout, et la bourse pour vous payer. » L’hoste leur dit : « Venez avec moy. Je n’ay point faute de perdrix, de faisans, de vin fort, et de vin doux du Royaume. » Il rentre le premier, et commence à dresser la table : tous les autres le suivent ; Balde, toutesfois plus soigneux que tous ses compagnons, prend garde à tout. L’hoste les mena en une salle grande merveilleusement. En icelle, ils trouverent environ mille âmes assises à table, et mangeans avidement ainsi que font des pourceaux. Elles estoient fort maigres et noires ; elles estoient borgnes, bossues, éhanchées, et ne ressemblans qu’une vraye charongne pour la puanteur de leurs maux et de leurs vices. Boccal tout gaillard s’en vint à leur table, et voulant estendre ses griffes sur un plat, incontinent il se retira en arriere, devenant tout palle au visage ; car, pensant se saisir d’avanture d’un chappon, il veid soudain que c’estoit un villain crapaut. Balde, voulant recognoistre de plus près ce que c’en estoit, approche, comme vous verriez un chat, quand, estant tombé en l’eau, on le tire par la queuë, et estant retenu par autruy de force, se prend à crier gnao, gnao, et se noye enfin. Ainsi, Balde contemple ces ames se repaistre de chair de vipere, de crapaux, et de telles viandes, dont s’ensuit une mort inevitable. Puis, beuvoient pleines coupes de sang d’aspic, tournans les yeux hors du gobelet, comme fait le malade quand on luy baille une potion de Hiera. Après cela, l’hoste avec un gros nerf de beuf les va fouëttant tout autour de la table, en leur commandant de se retirer, parce qu’il falloit en traiter d’autres. Icelles donc s’en vont habilement, et soudain en voici une autre bande, lesquels il fait asseoir à table puis dit à Balde, et à ses compagnons : « Asseez-vous, mangez, ou ne mangez pas si vous voulez, il faudra neantmoins que vous payez vostre escot. » Et, en ce disant, il hausse un foüet composé de cinq escorgées et en donne sur Hippolyte, le faisant retentir zif zaf, et en donne autant à son frere Lyron, les faisant tomber tous deux sur l’eschine. « Voilà qui est à vous, dit Boccal, veus avez chascun vostre picquotin : je n’ay point de besoing toutesfois de telle avoine. » Et, sur cela, soudain escampe, et s’en va se cacher en un coing.

Balde, du premier plat qu’il rencontre, prend un dragon rosti, et en donne rudement sur la face de l’hoste, en sorte que la marque y demeura, et pour la saulse de ce rosti luy donne quant et quant un si grand’coup de poing sur l’oreille droite, qu’il le renverse à terre sur l’autre. Cingar, en riant, luy dit lors : « Nous n’avons pas encor mangé, ô Balde, et neantmoins tu commences desjà à payer ton hoste. — Voilà comment, respond Balde, je paye l’escot de Hippolite. »

Cependant Virmasse demande à ces ames pourquoy elles venoient ainsi loger en ceste hostelerie, et pourquoy elles se repaissoient de ces viandes veneneuses et beuvoient ainsi du sang. Celle qui estoit la plus grande luy respond en soupirant et pleurant : « Toute ame, après avoir quitté son corps, et qui doit estre tourmentée par les tourments infernaux, quand elle vient descendre, avant qu’elle aille faire sa demeure en ces cavernes infernales, est premierement invitée par cest hoste, lequel est par les diables nommé Griffaroste ; et nous ne pouvons le refuser : autrement nous serions estrillées à coups de barre de fer ; et partant, autant d’ames qui descendent en Enfer, autant sont receuës par cest hoste. Sur ce propos, Virmasse en voit arriver encor d’autres.

Balde, ennuyé de veoir telle pauvreté qui luy faisoit mal au cueur, commande à ses compagnons de desloger de tel lieu. Tous se resolvent de se tenir ensemble serrez, estans les tenebres si espaisses, qu’on les eust peu coupper avec un cousteau, parmi lesquelles il estoit aisé de s’esgarer l’un l’autre. Ils se tiennent, à ceste occasion, serrez comme sont les soldats allant à l’escarmouche. Car les Stadiots, montez à la legere, quand ils veulent faire une course sur l’ennemy, ne s’escartent point comme fait ceste poltrone canaille : mais marchent serrez tous ensemble, ne faisans aucun bruit, jusques à ce qu’ayant fait un bon butin, ils jouent de l’esperon, et font à leurs cavalles legeres prononcer avec les pieds : pospodo, pospodo.

Balde, marchant devant, portoit son espée nuë en la main. Boccal ne s’esloignoit jamais de luy, et eust bien voulu, pendant qu’il se conchioit tout de male peur, estre caché en ses entrailles, et faisoit souvent sur son front force croix, disant : Agnus Dei. Ils oyent de loing un grand bruit d’eaux, comme quand on lasche la porte d’un moulin. Balde tourne ses pas vers ce bruit, et arrive sur le bord du fleuve noir d’Acheron, lequel fume tousjours comme les baings de Porrete. Là, sur leurs testes, voletoyent une infinité d’ames pleurantes, lesquelles appelloyent Charon, qui les devoit passer à l’autre rive. Mais il y avoit jà huit jours qu’elles ne l’avoyent veu. Cingar pour lors s’estoit un peu reculé de ses compagnons : car Nature l’avoit contraint de poser une borne, ou de planter un nouveau champignon, ou, pour mieux dire, produire une caille Lombarde ; et, avalant desjà ses braies, alloit flairant avec le nez, comme fait le braque qui suit le lievre. Mais Cingar ne rencontre ny lievre, ny chevreuil, ains un jeune homme mort, lequel, sans l’apercevoir, il heurte avec une telle frayeur, qu’il n’y eut poil en luy qui ne se dressast, et s’estant mis en un fossé, et n’ayant pas bien avalé ses chausses, en se baissant, il se trouva enfin bien perfumé. Car une peur soudaine haste souvent telle besongne plustost qu’on ne voudroit. Aussi, a-elle plus de pouvoir de desbrouiller les constipations de ventre, que ne feroit une seringue pleine d’une decoction de mauves.

Cingar se retire, comme s’il eust donné du pied, sans y penser, sur un serpent, et, estant fort estonné, contemple ce jeune homme, qui n’estoit pas mort là, mais sembloit à la verité deguisé comme un mort, et avec larmes avoit abreuvé la terre. « Ha Dieu ! dit Cingar, quelle fortune t’a conduit icy, mon enfant ? et où vas-tu ainsi avec ton corps vif ? » Ayant dit cecy, il s’approche plus près de luy pour sonder s’il avoit encor vie, et, destachant ses accoustrumens, luy met la main sur le cœur, et y sentant encor un peu de chaleur, il s’asseure qu’il n’a point encor rendu le dernier soupir, et qu’il n’estoit besoing de luy chanter Requiem eternam. Mais il ne sçait par quel moyen il le pourroit faire revenir. Il n’a point là d’eau fresche pour luy jetter au visage ; il n’a point d’eau odoriférante pour lui en frotter les veines ; il n’y a point de moyen de avoir de l’eau froide du fleuve, car Acheron brusle en ses ondes veneneuses. Que fait-il donc ? Il urine en sa main, et soudain, estant l’urine encor chaude, il en humecte les veines, le pouls et les tempes de cest enfant, lequel par le moyen de ceste eau commence peu à peu à recouvrer ses forces, ouvrir les yeux, la couleur luy revenant aussi au visage ; et ayant aperceu Cingar, luy dit ces mots : « O quiconque sois, heureux sois-tu, qui m’as donné un tel remede, estant demi mort ! Apollo, inventeur de la Medecine, n’eust pas trouvé si promptement ce remede. » Cingar le leve de terre, et luy dit : « O bel enfant, quel malheur a esté si grand, et quelle adventure t’a esté si contraire de t’ameiner en ces lieux ? » Cest enfant, avec une demonstration d’un grand ennuy, luy respond : « J’ay une meschante mere de Cipade, laquelle ayant entendu que mon Pere Balde estoit noyé, ceste louve a incontinent espousé un autre mari, duquel aussi-tost ceste truie a eu trois enfans ; et depuis nous a tenu mon frere et moy en mespris, estans venus de Balde, et nous a contraints d’abandonner nostre propre maison. On m’appelle Grillon, et mon frere Fanet, et sommes tous deux sortis gemeaux d’une ventrée. Nous avons circuy tout le monde, pour chercher nostre pere : après avoir voyagé par mer, par terre, avec grand travail, et eschappé à travers une infinité de voleurs et de meurtriers, et autres tels pareils, à la desesperée, comme on dit, nous nous resolumes tous deux de le chercher par les demeures infernales, faisans de nostre vie moins de compte que de cinq poix. Mais, après que la Fortune nous a conduits en ce lieu à demy morts par une trop longue lassitude, Charon s’est offert à nous, qui est le nautonnier de ceste riviere, et qui a charge de passer en son petit batteau les ames damnées ; et le requerant de nous vouloir passer, luy exposant la cause de nostre voyage fondé sur la pieté, sur l’amitié et sur la foy que nous devions à nostre pere, ce ribaut, ce superbe vieillard et ce trompeur asseuré, comme sont volontiers tous nautonniers, nous promit bien de nous passer delà, mais non pas ensemble, et que l’un passeroit après l’autre, alleguant que sa gondole seroit en danger d’enfondrer, si elle estoit chargée de deux avec luy. Mon frere, sur ceste raison, a passé le premier, et y a six jours que la barque n’est revenuë ; je ne sçaurois vivre seul sans mon cher frere. »

Cingar, oyant tout ce discours, estoit quasi comme hors de soy-mesme, et estoit comme ceux qui resvent la nuict : il tenoit ses yeux fichez sur la face de cest enfant, et remarqua en luy les traicts pareils à Balde, et aussi tost ses jouës furent abreuvées de larmes et donna cent baisers au front de ce jeune adolescent. « Il faut laisser, luy dit-il, mon fils, tout estonnement : il vous fault quitter là tout travail et l’ennuy qu’avez au cœur : ne pleurez plus ! La barque vous sera prospere et aurez fait meilleur voyage que vous ne pensiez : je vous annonce que vostre pere Balde n’est pas loing d’icy. » Et incontinent s’encourut vers les rives d’Acheron pour advertir Balde d’un tel contentement. Il le trouva criant après Charon, l’appellant avec une voix forte, et jure qu’il l’estrenera de coups, s’il ne luy ameine incontinent sa gondole à bord, estant là arrivez tant de nombre d’ames attendans à passer y avoit long-temps. Mais il crie pour neant, et pour neant se courrouce ; car Charon estoit espris de l’amour d’une des Nymphes du Dieu d’Enfer, laquelle on nommoit Tesiphone, et en estoit tout en feu, et ce pauvre fol ne sçavoit encor ce qu’il en pouvoit esperer : mais, après luy avoir fait present de Fanet, qui ne luy avoit rien cousté, elle luy avoit accordé une nuict. Il estoit pour lors aux attentes, tout fol et estourdi, preposant son plaisir charnel à choses serieuses, donnant son profict, son revenu, et le gaing qu’il faisoit de son batteau avec travail, et tout son salaire à sa bien aimée putain, comme est la coustume.

Il arrivoit donc cependant tant d’ames de toutes les parties du monde, que les espaules de Balde et de tous ses compagnons en estoient toutes chargées : ne sçachans, ces pauvres miserables ames, sur quoy elles se jettoient et perchoient, tellement qu’il y en avoit plus de mille sur ces gens icy. Fracasse en avoit les oreilles toutes pleines, le nez, la barbe et les cheveux, qui le contraignoient de secoüer souvent la teste et d’esternuer. Mais, après l’esternuement, et tel secouement de teste, elles rentrent derechef dedans son nez et se reperchent sur sa teste. Luy, impatient, secouë ses espaules : neantmoins plus il secoue et plus se trouve empesché, en sorte que sa teste ressemble à un essein de mouches à miel, qui veut sortir hors de sa ruche, ou bien on eust dit que Fracasse lors ressembloit à un vieil beuf chassieux et baveux, lequel les mousches desjà assaillent pour le ronger, pour lesquelles chasser il est contraint sans cesse de remuer souvent les oreilles ; mais, plus il se donne de peine, plus ces bestes reviennent à luy.

Cingar cependant avoit là ameiné Grillon, et le presentant à son pere, il luy dit ainsi : « Recongnoissez, ô pere, vostre fils : vostre tige, ô Balde, a produit ceste belle fleur : vostre plante a mis en lumiere ce bel œillet : cueillez ce fruict de vostre arbre : voilà vostre fils, voilà vostre Grillon, lequel vous aviez laissé encore petit. » Balde, estonné au possible, contemploit cest enfant, et s’esmouvant en ses entrailles, enfin ne douta plus que ce ne fust son fils, et soudain l’embrasse, et en l’embrassant s’enquiert de son frère. Cingar là-dessus prend la charge de luy reciter le tout ; mais il ne luy voulut rien declarer de la faute de sa femme Berthe.

Sur ces entrefaites, voicy venir Charon braillant, et en criant bravoit, disant : « Prince Satan, ô Prince Satan, Beth, Ghimel, Aleph, Crac, crac, Tif, taf, Noc, Sgne, Flut, Canat, Afra, Riogna. » il avoit une grande barbe sale, et non peignée, qui luy couvroit tout le ventre et pendoit jusques sur les genoux. Il n’avoit un seul poil sur le devant de la teste, comme si, devant le peuple, avec la teste rase et de tout pelée, il voulust tuer Gatuzze. Il avoit une longue souquenie, qui luy couvroit le corps, laquelle ceste canaille de Chiozois appellent Salimbarcque. Il se tenoit sur un pied au bord de sa gondole pointue, et sembloit devoir tomber en l’eau : toutesfois, il n’avoit aucune peur d’y tomber, estant expert en son art. J’ay veu souventesfois, à Venise, des barquerolliers voguer de ceste façon par la ville : ils ont sur le bord de leur barque un pied, et l’autre est en l’air, et si, ne rencontrans rien de leur baston, le pied d’adventure leur faut, ils ne s’en soucient pour cela, et, se jouans ainsi avec la mort, se retrouvent soudain sur leurs pieds ; soyent Sclavon, More ou Sarasin, ils sublent, ils crient : « A la barque ! » et ne leur manque de dire trois mille cancres le jour.

La chiche face[109] Charon jà approchoit de la rive, et par cruels effrois estonnoit ces pauvres ames. Balde en furie l’appelle poltron, et à grand’peine fut-elle arrivée à la fange du rivage, que ces ames incontinent remplissent les trous et chargent les cordes de la barque. Mais, quand Charon eut apperceu Balde et ses compagnons, il leur demanda d’une haute voix : « Qui vous a ameiné en ce quartier icy ? Hola, à qui est-ce que je parle ? Si vous voulez entrer en mon vaisseau, il faut quitter là le corps et vous descharger de ceste chair ? Vous ne passerez autrement ce fleuve. » Balde luy respond : « Tais-toy, tais-toy, diable escorné, si tu ne veux aller sous l’eau la teste contrebas. Tu n’a pas passé Meschin, estant encore en corps ? Et tu ne voudrois m’accorder un passage commun à tous ? A qui parle-je ? n’est-ce pas à toy, menteur ? Approche icy ta gondole, tourne la peaultre : où tires-tu en large ? Ameine deçà ! » Charon fait semblant de n’entendre rien ; mais repousse son vaisseau en arriere, et, estant chargé d’ames, reprend la traverse. Vous pouvez penser comme Balde estoit en furie, ne se pouvant venger. Fracasse, sans attendre autre chose, se délibere de sauter par delà le fleuve, et soudain crachant entre ses mains, se reculle en arriere loing de cinq ou six enjambées, puis avançant le pas, gallopant, et enfin courant roidement, franchist le fleuve vers l’autre rive, et du saut toute la campagne d’autour trembla, et tous les Barons s’estonnerent d’un tel saut. Balde, criant tant qu’il peut, luy dit, qu’il arrache poil à poil la barbe de ce villain battelier, et qu’il luy rompe la cervelle, qu’il luy brise les os, et que puis il essaye de leur amener la barque. Charon estonné, estant jà arrivé à bord avant que Fracasse eust franchi le fleuve par son merveilleux saut, s’esmerveillant grandement de la hardiesse de ce geant, licentie incontinent ces ames, lesquelles malheureusement sautoyent en terre, et s’en alloyent à la haste se confesser à Charon, afin qu’après estre confessées, elles s’en allassent où il leur convenoit, soit en la chaudiere pleine de poix-résine boüillante, soit dedans les fournaises de verre ou de plomb fondu, soit au profond d’une glace, sur laquelle siffle Borée, ou bien entre les flambes des Baselics et Dragons.

Charon ne se haste pas d’aller querir Balde ; mais tremble tant qu’il peut, voyant reluire ses armes, se tenant caché parmi des cannes et roseaux, qui estoyent sur le rivage du fleuve. Fracasse se traisne, baissé, le long d’iceux, pour attrapper ce miserable Charon, lequel faisant là l’empesché à rabiller ses guestres pour reculer le plus qu’il pourroit à retourner à l’autre rive, Fracasse, se traînant le long du fleuve, et s’approchant de Charon sans faire aucun bruit, et si legerement, qu’à grande peine eust-on peu remarquer ses pas, le prend soudainement par le collet, et luy fait faire trois ou quatre tours, comme une autruche fait à une oye, et puis le jette rudement en l’air, s’envolant comme une corneille ; et si Dieu ne luy eust donné secours, il se fust tout brisé en tombant. Mais, de bonne fortune, tombant dedans le vuide du centre, fut garenti par la legereté, et demeura, par ce moyen, sain et entier. Fracasse se delibere après de meiner ceste gondole, et le bonhomme pensoit entrer dedans, et estre porté en un si petit vaisseau ; mais, n’y ayant gueres mis que le pied, il veid son esquif prest d’estre au fond, ne pouvant soustenir un si gros pilastre, comme si une puce pouvoit porter un gros roussin ou un fourmis un sac de bled de Boulongne. Fracasse, voyant cest inconvenient, se retire en arriere, et s’advise d’un autre moyen en grattant sa teste. Avec le pied, il pousse si rudement ceste barque par derriere, qu’elle fut aussi-tost à l’autre rive, autant que si le vent Sudest l’y eust poussée, et estoit eslancée si brusquement, que s’ils n’eussent advancé leurs picques pour la recevoir doucement, elle se fust brisée en cent pieces contre le bord. Cingar la retient et l’aborde au rivage. Il monte dedans et appelle ses compagnons, et, prenant en main l’aviron, leur commande d’entrer ; « car, dit-il, nous passerons bien sans Charon. » Ils entrent tous soubs la conduite de Cingar ; non pas toutesfois ensemble, car ils eussent peu se noyer, mais l’un après l’autre, Cingar passa ce fleuve sept fois, non sans la risée de Balde, qui disoit à ses compagnons : « Voyez, freres, comme Cingar est habile à ce mestier de battelier ? Certainement, et de forme, et de dexterité, il n’est gueres esloigné de Charon : voyez ses yeux terribles et sa face maigre. Qui le regarderoit, et ne jugeroit qu’il fust un diable ? — Il est ainsi, dit Boccal, c’est le visage d’un Chiozois, par lequel si vouliez envoyer argent à Venise, ô combien il seroit prest et diligent à recevoir ceste charge ! » Cingar respond : « Et toy, Boccal, en touchant des bœufs, tu ne ferois pas bien le mestier de bouvier, en desrobant le lard et le salé gras, pour mettre en ta gorge, pendant que tu ferois semblant d’en frotter et oindre le fust de tes roues ? » Balde les oyant, leur dit : « Ho ! vous estes tous deux la saincte Aumosne. Baisez ceste rive : puisque le fleuve est passé, le sort est jetté, c’en est fait. » Mais, toy, Sorciere, laisse un peu ce travail en repos.

LIVRE XXV.

Les Compagnons s’acheminoient le long du fleuve d’Acheron, vers la ville de Pluton, par des champs sabloneux et steriles, quand ils ouirent de loing un jeune adolescent, criant avec une voix pleine de larmes. Une vieille le suivoit, et le picquoit avec esguillons pointus. Comme une jeune tore, picquée par un cruel taon soubs la queue, se jette çà et là, court d’un costé et d’autre à travers les buissons, et est quelquefois secourue par son bouvier : ainsi ce jeune enfant court tantost deçà, tantost delà, sentant ceste vieille courir après ses espaules. Icelle a ses cheveux espars au vent, qui ne sont point cheveux, mais serpens veneneux, et villaines cerastes, lesquelles se dressant contremont, rendent des siflemens horribles. Elle tient en ses mains un fouet composé de viperes, avec lequel elle deschire les flancs de cest enfant. Grillon lors soudainement s’escrie : « O moy, misérable, je vous prie tous, secourez mon pauvre frere ! O mon père ! souffrirez-vous veoir une chose si cruelle ? Voilà Fanet, votre fils, et mon frère : ha Dieu ! voyez comme il est tourmenté : c’est Fanet, à la verité, à qui ceste meschante vieille donne tant d’affaires comme vous voyez ! » Le pere fut picqué au cœur, et, d’une course legere, court après Thesiphone. Icelle, voyant Balde courir si furieusement après elle, quitte Fanet, et se fourre entre les compagnons de Balde, et arrache de ses cheveux serpentins, qu’elle jette parmy eux. Ha Dieu ! quelle escarmouche soudain s’esleva entr’eux ! quels coups horribles ils se donnent du poing l’un à l’autre ! Cingar en donne un si grand à Falcquet, qu’il l’estend en terre tout estourdi. Falquet, avec un hideux regard, avoit le visage tout enflambé de cholere, et met la main à sa masse, avec laquelle il commence le combat contre Cingar, en sorte que ceux, qui n’agueres eussent exposé l’un pour l’autre trois cens vies, estoient à present disposez et resolus de se manger la fressure l’un de l’autre. Moscquin regarde Philoforne de travers : « Que me regardes-tu tant ? dit Philoforne ; desgaine, villain ! » Avec telles braveries, ces deux commencent un duel. Le vaillant Hippolyte s’attacque à son frere Lyron, et se grattent la teigne à bon escient. Fracasse prend à deux mains son rond baston ferré, esperant paistrir une tourte du corps du Centaure ; mais, ayant les nerfs aussi durs que metail, telle matiere ne serait pas propre pour estre fricassée en une poisle. Toutesfois le geant ne laisse de se mettre en devoir, et lancer coups à gauche, à droite ; mais souvent en vain, le Centaure luy donnant de la foüace pour du pain. Grillon s’estoit prins desjà à Fanet son frere, et ces deux, n’ayans point de baston, se jettoient des pierres l’un à l’autre. Boccal, n’ayant personne à qui se prendre, se donne à soy-mesme de grands soufflets, et avec ses ongles s’efforce de se peler la teste. Toutesfois, sa folie ne fut si estrange, qu’avant se prendre à soy mesme, il n’allast cacher en un coing sa bouteille. Balde, voyant un tel changement entre ses compagnons, se tenoit là immobile comme une pierre. Puis, voulut separer tous ces combats : il tire son espée, et crie comme nous faisons, quand nous voulons separer ces bravaches et machefers faisans friser leurs espées l’une contre l’autre : « Demeurez, dit Balde, reculez-vous, de par le diable ! A qui est-ce que je parle ? Garde ! Or sus, arriere, je frapperay ! O Dieu certes, ceux-cy se tueront l’un l’autre ! » Ainsi, Balde, parant aux coups, se met parmy eux tantost d’un costé, tantost d’un autre, et, toutesfois ne peut esteindre ce tumulte enflambé. Ils rompent leurs jaques, leurs mailles, leurs cuisseaux, leurs brassarts, leurs espauletes, et en font voler les morceaux. Cingar presse Falcquet ; et Falcquet, Cingar ; Hippolyte ne pardonne à son frere Lyron, lequel aussi ne le laisse gueres reprendre haleine. Ils sont tous deux nez d’une mesme mere ; mais néantmoins, oublians leur mere, ne veulent entretenir paix ensemble. Fracasse mugle contre le Centaure de despit, et de toute sa puissance escrime contre luy avec son grand baston ; mais Virmasse dispos evite les coups, et sans son habileté, il eust esté brisé en mille pieces. Boccal ressemble déjà à une oye toute plumée, tant il s’estoit soy-mesme deschiré, et s’estoit arraché les cheveux. « Appaisez-vous, crioit Balde, appaisez-vous, freres ! Dites-moy, quelle occasion vous a ainsi excité l’un contre l’autre ? Ne frappez plus, Cingar ; laissez reposer vostre massue, Falcquet : le lien d’amitié qui estoit entre vous deux se rompt-il ainsi ? Reculez, Virmasse, ne combattez plus ainsi ! Or sus, Lyron, demeurez : voulez-vous ainsi blesser vostre frere Hippolyte ? Estes-vous fol, ô Fanet ; et toy, Grillon, quelle furie te tient ? Laissez-tous deux ces pierres ! O Philoforne, qu’est-ce que Moscquin t’a fait ? Hola, Moscquin, pourquoy te coleres-tu ainsi contre un si bon amy ? Reculez tous, et rengainez vos espées ! » Mais, voyant que ces parolles n’avoyent aucun pouvoir, il met l’espée au poing, pensant avec le plat demesler tels differends. Il les menace souvent qu’il sera contraint de manier les mains, sans respect d’aucun. Chascun estoit dejà assez las de se combattre, et toutesfois ils ne vouloyent aucunement escouter Balde, qui tantost avec douces parolles les prioit, tantost juroit, tantost les menaçoit : et considerant qu’il n’en pouvoit venir à bout en quelque sorte que fust, il se tourne vers Thesiphone, qui estoit là arrestée à les regarder : « Peut-estre, dit-il, qu’ainsi ce tumulte s’appaisera. » Elle s’enfuit incontinent, et remplit l’air de ses cris, et quelquefois, se tournant, menaçoit Balde, puis grinçoit les dents, et soudain ouvroit la bouche, rendant une haleine puante. N’avez-vous jamais veu un chien enragé courir, lequel, pendant qu’on le chasse à coups de baston et huées que chacun fait après luy, porte la queue entre les jambes, et tournant la teste derriere soy, grince les dents, et redouble quelquefois bau bau ? Ainsi ceste vieille meschante et villaine fait à Balde, qui la suivoit derriere ; et pensant l’attraper incontinant, il la perd, estant icelle esprit, qui ne s’accouple gueres à un corps. Elle s’en va vers une montagne, qui avoit tout autour une grande et spatieuse vallée, et au-dessus vomissoit des flammes sulphurées, et plus mal sentantes que privez et latrines. Ceste vieille ribaude ne se soucioit de grimper au haut de ceste montagne, y estant plus prompte que ne seroit une chevre. Balde la suit quelque part qu’elle aille, et ne se soucie des ronces, des espines, des pierres et des precipices, estant resolu de n’abandonner ses pas.

Pendant qu’il la poursuit si chaudement, il descend en un lieu desert où le chemin estoit tel, qu’il n’y en avoit au monde de plus rude. Tantost il descendoit bien bas ; tantost il remontoit si haut, qu’il luy estoit advis monter au ciel. Autour d’iceluy y avoit un marais plein de bourbe noire et puante, dont l’odeur affoiblissoit le cœur de Balde. Toutesfois, ne s’en souciant autrement, il saute dedans ; mais ce ne fust sans s’y veautrer à bon escient, maulgré qu’il en eust, et jamais pourceau ne sortit plus beau fils d’un grand bourbier, comme Balde sortit hors de cette fange, assez fasché, et non sans un grand travail. Mais les peines, les fatigues et les travaux sont, aux Paladins, plus chers et plus precieux que l’or. Davantage de grosses nuées pluvieuses le suivoient, lesquelles pleines de gresle ruinoient et brisoient tout. Ceste obscurité ténébreuse estoit tout autour par fois transpercée de certains esclats de feu, après lesquels on oyoit bruire d’un costé et d’autre des tonnerres merveilleux.

Avec telles peines et tels travaux, le Baron Balde s’eschappe, et sort hors de tant de dangers. Enfin, ceste meschante vieille descend en un palus obscur, autour duquel y a des bois tousjours pallissans et des repaires de Dragons. Entre iceux ceste Nymphe de Charon se perdit, et laissa Balde en defaut, ne la pouvant plus suivre. Icelle s’esquive, et s’en va levant les oreilles, faisant comme le chevreuil, ou un vieil lievre rusé, lequel, suivi d’un chien, qui le sent au train, ne cherche pas à se sauver par la campagne, mais à travers les buissons, entre lesquels il fait plusieurs tours et destours, rusant çà et là ; et se pensant estre hors des pattes du chien, s’arreste sur ses quatre pieds, leve les oreilles, escoutant s’il est suivi, Et comme le chien, estant lors aussi en defaut, s’arreste court, reprend le vent en haussant le nez ; ainsi Balde soudain se retient, ayant perdu ceste Furie, ne pouvant rien recognoistre d’elle : et puis, entrant dedans le bois, queste çà et là, et avec son baston bat tantost un buisson, tantost un autre.

Il n’oit cependant rien branler, et le vent ne fait mouvoir aucune feuille. Il s’advance peu à peu, prestant l’oreille à tout. Enfin, il apperçoit au milieu d’un vallon une maison couverte de demies tuilles rompues. Il n’y trouve aucun gardien, et n’est besoing de frapper à la porte. Il entre en icelle, tenant son espée nue à la main. Les murailles à demy rompues estoyent couvertes d’une grosse humidité, et les planchers estoient tous moisis, ainsi qu’on voit ès lieux ausquels le jour ne donne point. Balde, cheminant en icelle, marchoit avec un pas ferme, et escoutoit s’il s’y faisoit point quelque bruit. Il n’oit rien, tellement qu’il croit que là le Silence faisoit sa demeure : marchant de pas en pas, il faisoit avec le pied crever de gros crapaux enflez, et escachoit des vers. Il rencontroit souvent des dragons, trainans un ventre large contre terre, lesquels avec son espée il tailloit en deux. Enfin, il trouva un College que la vieille de Charon avoit fait, et où se tenoit le diforme Senat. Balde s’arreste à la premiere entrée, et preste l’oreille attentive à ce qu’il pourroit ouïr, et oit ceste ribaude parler au peuple. Ceste sale etoit grande et spatieuse, faite en quarré. Autour d’icelle estoyent des sieges de bois tous pourris, comme sont ces cercueils des morts qu’on tire de terre un long-temps après qu’on les y a mis. Au milieu de la sale est une chaire plus grande que les autres, faite de metail, et laquelle est environnée d’espées et glaives sanglans. En ce siege sied Ambition, tenant le port d’un superbe tyran, laquelle tasche par tous moyens de commander au ciel, à la terre et à la mer. Toutesfois on voit une espée pendante sur sa teste, ne tenant qu’à un petit filet et estant tousjours preste de tomber sur elle. Non loing d’elle, cause et babille sans cesse Discorde avec cent langues, meut, baille des bourdes, murmure, manie les mains, et avec mille flatteries, tente l’oreille de la Royne, et ceste traistresse jamais ne se depart de son costé. Les trois Furies luy obeissent et portent ses ambassades par tout le monde, par le moyen desquelles advient la ruine d’un chascun. Elles vont tous les jours çà et là, et reviennent rapportans nouvelle à la Royne, et combien par leur industrie elles attirent d’asmes en enfer et en font mourir par leurs ruses accoustumées. L’Impiété sanglante se voit aussi en ce lieu, regardant de travers et ensanglantant tout ce qu’elle touche. Icy aussi est la Vengeance, fremissant de rage, et s’esguillonnant elle-mesme de ses propres esguillons. La Royne l’envoye souvent parmy les compagnies, et la salarie grandement, quand de son glaive elle sçait bien ensanglanter quelques Royaumes, ne pardonnant le frere à son frere, ni la sœur à sa sœur, ni la mere à son fils, ni la femme à son mary. La Sedition est icy, tenant en sa possession une populace. Icy sont le Deuil, la Rage, la Haine, la Crainte, l’Ire, le Travail, faisans tous le Concile d’Enfer et le Senat de la mort. Ambition preside et ne veut seconder personne. En sa presence, et devant tels monstres diformes, Thesiphone, Alecto et leur sœur Megere plaidoient lors l’une contre l’autre, le Senat leur donnant audience. Mais qu’avoyent à demesler ces truies, et ces villaines et maigres louves ? O vous, mortels ! accourez pour ouyr ce que c’estoit, et pleurez avec moy. Approchez toute sorte, toute condition, toute race d’hommes, et veuillez ouyr les miserables follies de ce monde, et cognoistre les causes de tels erreurs. Ambition avoit imposé silence à tous, afin qu’un chascun peut mieux tenir ses oreilles attentives.

La puante Megere, secouant sa chevelure serpentine, commença ainsi la premiere son plaidoyé, et dit : « Oyez, Peres infernaux, et vous, Princes et satrapes de Magog : je suis celle qui enseigne comme il fault mesler et preparer le noir venin, et n’y a aucun teriacle qui puisse resister à mon aconit. J’ay le soing du Siege de S. Pierre et de la tiare Papale, et bien souvent je mets sans dessus dessous les chappeaux cardinalesques. Regardez comme je porte la chevelure deschirée : de là, je dois avoir la palme que merite un triomphe perpetuel. La grande liberté que se donnent aucuns des Pontifes, c’est la grande ruine de toutes choses, lors que je puis traîner ma queue et faire ensorte qu’aucun ne soit eslevé à ce haut degré d’honneur par saintes prieres, ni par le consentement de la sainte colombe. O que nous sommes bienheureux ! ô, comme nous sommes bien parvenus aux fins de nos doux et plaisans souhaits, quand un pontife est forgé par nostre faveur ! Car nous sommes engraissez de la chair et du sang d’un troupeau sain et entier, s’il est conduit par un pasteur aveugle. Le berger, mitré par mon soing et sollicitude, tue et assomme les ouailles, et les laisse pour viande au loup, s’enfuiant de peur : il pele ses brebis, il arrache les plumes à ses oiseaux. A mon occasion, les autres se voyent sales et villains parmi les temples à demi rompus, l’Eglise tombe et la Mere chet du haut en bas : Mere, dis-je, qui nourrit les bastards, et qui enfin sera mise soubs le joug de l’Alcoran, si elle n’est consolée par quelque juste et sainct Evesque. Et lors seroit malheur à nous, et une pauvreté et misere bien grande pour nous, si la chaire de Jesus-Christ estoit octroyée à un tel personnage, qui ne voulust plus vendre les bonnets rouges, qui ostast de dessus les espaules des hommes mille charges, qui renouvelast les sainctes ordonnances de l’Eglise, desquelles nous avons fait perdre l’usage, et qui voulust remettre en son vray poinct ce qui est corrompu en icelle. Vous cognoissez, il y a long-temps, quels Peres saincts l’Eglise a eu quelquefois ; comme ils ont esté dignement sacrez ; comme ils sont bien pansez, combien ils sont jolis, comme ils sont parez, comme ils sont vrays bufles d’entendement, comme ils sont sçavans aux cartes, et comme ils sont coustumiers de nourrir et entretenir des garces qu’ils appellent leurs sœurs, de nourrir des bastards qu’ils nomment leurs nepveux, de se parfumer de bonnes odeurs, de porter cappes à l’Espagnolle, et faire bouffer le velours à leurs chausses ; nourrir oiseaux de proye, des chiens, des esperviers, des braques ! Et cependant l’Eglise, deschirée et mal accommodée, pleure, ainsi qu’on peut veoir : car, entrant en icelle, on n’y voit que toute ordure, ressemblant plutost à un toict à porcs, qu’à un temple. La paille et ordure y sont jusques au genoüil, et la pluye passe à travers les voultes, estans les murailles parées de longues aragnées. Le crucifix aura faute d’un bras ; et au haut de sa teste, la souri, le rat, ou le chathuant, fera son nid et rongera une si noble figure. La saincte Hostie, pour la laisser trop envieillir, engendrera des vers, s’estant par humidité du lieu attachée au verre ou au bois. Car des ciboires d’or ne sont gueres en usage, pour estre sujets au larrecin. Il n’y a aucune lampe pleine d’huille pour ardre en l’honneur de Dieu ; car l’huille, ordonnée pour cet effect, est tournée en usage de la poisle et sert plus à fricasser des lampreons qu’à faire honneur au corps de Jesus-Christ. Il n’y a aucun tapis sur l’autel, ou ce ne seront que lambeaux, qu’à grand’peine serviroient d’une couverture de cheval. Le clocher sent l’urine des Prestres, et en iceluy on fait venir les commeres pour les ouyr en confession. Bien souvent il n’y a point de corde, ou icelle n’est composée que de longes des licols de la mule nouez bout à bout. Que me servira de reciter tout ? Vous sçavez tous comme je suis habile et accorte à mes entreprinses. Pour ces causes et considerations, je soustiens que je suis preferable à mes sœurs, et qu’Alecto me doit ceder. »

Ceste-cy ayant achevé d’ainsi parler, soudain Alecto, putanesque de malebouche, toute en cholere, se leve de sa chaire, se tient debout, jette infinies ordures et puanteurs de sa bouche, puis retirant une horrible haleine de l’estomach : « Je ne suis, dit-elle, pas moins digne que toy pour estre eslevée en la chaire triomphale, avec l’applaudissement de tout le peuple, ayant fait espandre parmy le monde plus de sang que la mer ne reçoit d’eau en soy, et plus qu’il n’y a en elle de sablon. J’ay cy-devant conceu, et esté grosse (estant la putain du diable, Faulseté), et avois le ventre merveilleusement enflé, lors qu’approchant le temps et mesme l’heure d’accoucher, la femme de Lucifer, la mere de Lupasse, la putain de Satan, vindrent à moy pour me secourir à mon accouchement et recevoir mon part. Pendant qu’elles travailloyent par-devant à le recevoir, comme est la coustume, sortirent par la villaine et sale bouche de mon derriere deux enfans avec une très-puante odeur, lesquels, à grand’peine estans à demis sortis, commencerent à se donner l’un à l’autre des coups de poing, et se deschirer les joues avec leurs ongles. Je me resjouissois en moy-mesme, je le confesse, de ce que ceste laide semence pronosticquoit desjà devoir estre la ruine des Rois du monde. Je les ay tousjours nourris de laict de serpens, et les ay faict succer les mammelles d’un baselic ; et lors ils combattoient l’un contre l’autre à qui auroit la droite ou la gauche, se donnans de grands coups de pied ; l’un se nommoit Guelphe et l’autre Gibelin. Iceux, ayant atteint l’aage de douze ans, ne cessoient jour et nuict de se quereller. Il advint, un jour, qu’ils se tindrent aigrement à beaux ongles et avec belles dents de chien. Guelphe, avec ses dents trenchantes, coupa net le pouce à Gibelin ; et pour triomphe le portait partout, pour en faire plus grand’honte à son frere. Mais iceluy, se revenchant, coupa aussi avec les dents à Guelphe le doigt d’auprès le pouce, et le devora, portant seulement la semblance d’iceluy, pour marque de sa vengeance : dont vient que Guelphe, avec le pouce de sa main droicte, tue les puces ; et Gibelin leche et essuye les mortiers avec le doigt d’auprès le pouce de sa main gauche. Avec tels soldats j’ay renversé tout le monde, et par telles boucheries j’ay infecté toute la terre de sang. Dites-moy, que vaudroit à present ceste compagnie de Guelphes et Gibelins, si ce n’estoyent mes enfans, ayant icelle tel pouvoir qu’elle rompt, qu’elle deschire, et qu’elle met sans dessus dessous tant de villes et tant de pays ? Le Guelphe veut porter son pennache à droit ; au contraire le Gibelin le veut porter à gauche. L’un veut coupper en travers tout ce qu’il faut coupper ; l’autre veut tailler en long tout ce qui a besoing d’estre taillé. O gens fols et insensez, et sans sçavoir ! Ne voyez-vous pas bien comme je remplis l’Enfer de telles ames perdues, mieux que vous ? Et si a davantage ; car je ne laisse accroistre la Religion et foy de Jesus-Christ, laquelle autrement se fust assujetti tout le monde, et eust ruiné les Turcs, si cest assassinateur de Guelphe et ce voleur de Gibelin n’eussent espandu parmy le monde ceste semence pestifere. C’est donc bien raison de nous resjouyr, et faire feste avec toutes sortes de danses en cest Enfer obscur, pour le moyen seur que j’ay trouvé, tendant enfin peu à peu à la ruine du Christianisme ; pendant que les Italiens, suffisans à suppediter le monde, se divisent ensemble, et se rendent eux-mesmes serfs, vassaux et vils serviteurs de ceux qui, au temps passé, estoyent leurs vassaux, leurs serfs et leurs vils serviteurs, par leurs vertus et vaillances. »

Pendant qu’Alecto, toute enflambée de cholere, tenoit tels superbes propos, Thesiphone, poussée d’un grand desdain, se leve en pieds, et ainsi commence son discours, enterompant les dernieres paroles de sa sœur : « Vous estes toujours trop arrogante, outrecuidée, temeraire et babillarde, Alecto, et vous ne vous mesurez point en vos propos. Ce seroit mieux pour vous, si dès longtemps je vous eusse coupé la langue près le palais : nous aurions peut-estre de toy des propos plus raisonnables ; et non si fols, ny si legiers, ny si peu balancez. Dis-moy, qu’est-ce qu’un peuple, une populace, un vulgaire, en comparaison de gens sages illustres et pleins de bon gouvernement : il n’y a rien plus leger qu’un peuple ; il n’y a rien plus muable en tout le monde, que le vulgaire. Quiconque se vante d’estre Guelphe ou Gibelin, dites hardiment cestuy-là estre un villain, nay d’une infecte et puante fiente, combien qu’il porte bonnet et escarpins de velours. S’il s’ingere de suivre un parti, et regarde l’autre de travers, vous luy pouvez dire qu’il n’est point de sang illustre, qu’il n’est ny Seigneur, ny Duc, ny Marquis, ny Baron, ny Gentilhomme : car pas un d’iceux en cent ans ne suivroit telles villaqueries. Voilà de belles conquestes, et dignes de grandes louanges ! Et tu t’oses vanter, par dessus mes triomphes, de ce que tu as totalement ainsi mis le monde sans dessus dessous, comme tu dis ; et neantmoins voilà Cipade, qui s’est encor garantie de tes serpens ! Mais, moy seule, j’ay fait maintenant, et fais qu’icelle s’est bandée cruellement contre soy-mesme, et s’est fourré d’elle-mesme le couteau en son ventre : laquelle ny vous, ny ceste louve de Megere n’avez peu aucunement desmembrer. Qui croit que j’aye peu rompre par entr’eux la paix : la paix, dis-je, tant ferme, et le lien si solide, qui retenoit en amitié ceste grande, illustre et venerable Cipade, laquelle, après avoir rangé sous ses loix toutes les villes du monde, est venuë ça bas pour deposseder Pluton de son Royaume. Balde, Balde est icy, ce Heros Renaldicque, auquel, comme estant de cœur royal et franc, autant plaist le parti des Guelphes que celuy des Gibelins, pourveu que l’un et l’autre aiment la bonne et belle reputation, et soyent affamez de l’honneur. Ceux qui osent dire le Roy de France estre Guelphe, et l’Empereur Gibelin, n’ont pas grand entendement, pensant que tels princes se lient à telles folies. »

Or Balde, ayant eu patience pour escouter tous ces beaux discours, soudain prend son espée, rompt les portes et entre dedans. Le voyant tous entrer en telle furie, incontinent toute ceste infâme assemblée se depart, s’enfuit, quittant là chascun sa chaire. Comme quand l’Aurore, reluisant avec ses belles rouges couleurs, se descouvre au matin et vient revoir le monde, tous les chathuans se cachent, et font soudain retraite, de peur de veoir la clarté du jour : ainsi ceste compagnie infernale escampe à la veuë de Balde, et ne peut souffrir l’aspect et le regard d’un si grand personnage. Il demeure là seul, voyant toutes les chaires vuides ; et, s’en courrouçant, brise et decouppe tout avec son espée. Pendant qu’il s’amusoit à cela, il aperçoit la gratieuse personne de Seraphe, qui souvent vient et revient voir Balde : les Compagnons duquel il avoit jà trouvez comme ils estoient ainsi poussez en furie l’un contre l’autre, et lesquels il avoit reduits et remis en bonne cervelle, et les avoit là amenez bien rassis et paisibles ; et puis soudain disparut, et s’en retourna en haut.

Or les Compagnons recommencent à poursuivre leur chemin par ces lieux tenebreux. Fracasse marche le premier, ayant un courage tel, qu’il bouilloit d’envie d’arracher les cornes aux Diables ; et ne parloyent tous par entr’eux que de tels exploits. Boccal recite les follies inventées par les Poëtes, lesquelles ils disent estre aux Enfers. Il raconte ce qu’il avoit leu autrefois du guerrier Meschin ; pendant qu’aussi Cingar rapportoit à son amy Falcquet le sixiesme livre de Virgile. O chose merveilleuse ! qui la pourroit croire, si on ne l’avoit veuë de ses propres yeux ? Cingar demeure court au milieu de son conte, sans pouvoir plus parler, et s’imagine tout autre chose que le contenu de ce sixiesme livre, et ne se resouvient en avoir parlé.

Falcquet ne sçait aussi ce que Cingar luy avoit dit, et estoit tout alourdi fantastique après toute autre chose, sans se resouvenir de ce qu’il avoit entendu de ce sixiesme livre. Le Centaure brouille sa cervelle de plusieurs choses, tantost veut celle-cy, tantost celle-là, et ne sçait que choisir. Fracasse fait beaucoup de chasteaux en l’air. Sa langue se taist autant comme si elle n’eust jamais parlé. Hippolyte n’avoit plus de sel en la teste ; son entendement embrouillé passe à travers de plus de cent chimeres. Lyron, ravi de plusieurs imaginations, tenoit ses yeux eslevez en haut, se riddant le front. Moscquin estoit fol, et Philoforne plus fol : car le soing de plusieurs affaires fait devenir les hommes fols. Fanet et Grillon marchoient ensemble, sans parler l’un à l’autre, et se regardoient avec les yeux fichez l’un sur l’autre. Boccal en humeur fantastique marchoit seul devant, remuant les levres sans proferer aucun mot, et avec les deux mains joüoit à la morre tout seul, s’escriant quelquefois, sans prononcer une parole. Mais Balde, ayant la parole à commandement, blasmoit fort le silence qu’il voyoit en ses compagnons, et, parlant à eux, il leur demandoit response : mais iceux, estans devenus muets, le regardoient seulement pour toute response. « Ho ! dit-il, voicy une chose bien nouvelle : ô Cingar, que veux-tu dire ? ô Lyron ? Hippolyte, vous ne parlez point ? Et d’où vient cela ? Voulez-vous garder silence comme en un cloistre ? Dites-moy quelque chose, afin que le long chemin ne nous ennuye. Ne daignez-vous rendre response à vostre Balde ? » Iceluy usoit de tels mots à ses compagnons ; mais il eust plustost ouï parler des murailles. Partant, estant las de leur faire tant de demandes, ne voulut plus essaïer à les faire parler.

Ainsi marchoient-ils à pas mal asseurez, comme font les Lansquenetz quand ils ont en l’estomach du vin plus crud que cuict. Balde enfin veut sçavoir la cause de cecy : il s’advance avant les autres, et trouve une autre chose nouvelle ; car il sent la terre manquer soubs ses pieds, et ne luy semble plus veoir terre sur laquelle il puisse affermir ses pas, et comme s’il estoit suspendu en l’air, manie les jambes, et ne sent aucun travail à marcher. Il se tourne vers ses compagnons et les voit marcher de mesme comme luy avec pareille legereté. Ils veulent bien parler à luy, mais ils ne peuvent que remuer les levres, et, comme muets, ne parlent que de l’œil et des mains. Chascun sent son corps se porter legierement, et aller comme à nage, et se resjouissent de marcher ainsi sans aucune peine. Cecy leur dura jusques à ce qu’un vent les poussa dedans un creux. Là estoit le sejour de Fantasie, accompli d’un murmure de silence, d’un mouvement permanent, et d’un bruit taisible, par un ordre confus sans reigle, sans proportion et sans art. On y oit les Fantasies volleter sans cesse : les estourdis esprits, les songes, les pensers esmeus sans aucune raison, le soing nuisible à la teste, la sollicitude fantastique, l’espece et image diverse de l’entendement. Enfin, c’est la cage des fols ; chascun en icelle se piccotte la cervelle, et pesche des mousches en l’air. Du nombre de ces gens icy sont les Grammairiens et la race des maistres-ès-arts. Là est le Nom et aussi le Verbe, le Pronom, le Participe et toute leur sequelle, à sçavoir : là, icy, delà, deçà, en bas, en haut, à gauche, à droit, avec toute la bande de qui et de quels. Les argumens dialectiques y volent çà et là, mille sophismes, mille sottises, pour, contre, en niant, en prouvant. La Matiere ne defaut point icy non plus que la Forme. L’Homme, l’Ens, la Quiddité, l’Accident, la Substance avec le Solecisme. Toute ceste bande assaillit les compagnons, ainsi que les mousches donnent l’assaut à un coing de beurre, ou à un fromage frais. Je me suis trouvé quelquesfois, je le confesse, estant bien repeu de vin, et estant à cheval, pendant que le soleil estoit en sa vigueur, lors que la cigale chante, que six mille moucherons volloyent autour de ma teste, comme ils ont accoustumé de voler environ un pot de beurre et un vaisseau de moust. Ainsi ces legeres fantasies et apprehensions biserres assaillent ensemblement ces Compagnons et leur piccottent la cervelle, et, entrans en leur teste, mettent sans dessus dessous le silence.

Balde, n’estant point atteint de ce mal, les regarde, s’estonne, et enfin s’en rit, voyant Cingar, lequel pendant que telles fantasies le provoquoient tantost deçà, tantost delà, les poursuivoit, les prenoit avec les mains ; mais il n’avoit la dexterité de les retenir, et voïoit qu’enfin il ne tenoit rien. Vous avez peu veoir autrefois des enfans s’esbattre à prendre des mousches en la main, pour puis après les mettre en prison en un coffret fait de papier plié en quatre. Ils en prennent beaucoup, et les retiennent bien dedans le poing ; mais quand ils estendent les doigts, et les ouvrent un petit pour les prendre de l’autre main, elles s’eschappent, perdans l’huille et le temps, comme on dit. Cingar et ses compagnons estoyent ainsi, non sans apprester bien à rire à Balde. Ils tendoient les mains, pensans prendre quelque chose, mais enfin ils trouvoient que ce n’estoyent que comme des chauve-souris, des chathuans, des chouettes qu’ils prenoient, et dont ils emplissoient leurs poches. Cingar receut de Paul le Venitien et de Pierre l’Espagnol mille fourbes, lesquelles soudain il avalla aussi doucement que si c’eust esté de la coriandre confitte. Puis, s’en va contre Falcquet, et tout de suite luy fait trente argumens ; mais Falcquet, bon Logicien, luy respond promptement : l’un crie, l’autre babille, et ne se pourroient jamais accorder en cent ans. Lyron en fait autant ; aussi font Hippolyte et Boccal. En somme, tous avec si grand bruit remuent la Physicque, l’Ethicque, l’Ame et cent telles nouvelles, que Balde tout estourdi fut contraint de se boucher les oreilles. Philoforne trouva là l’estrille de l’Escot, laquelle il print, et jura qu’il en estrilleroit bien les livres de S. Thomas d’Aquin. Virmasse amasse les songes et resveries d’Albert le Grand, et avec iceux il se veut rendre agreable à tous, et predire l’advenir, oster la cervelle aux corneilles, prendre les poissons à la main et ouvrir les serrures sans clef. Fracasse s’efforce à prendre des grenouilles, sautant et pissant par derriere, et pendant qu’il en tient une, l’autre s’enfuit bien loing. Boccal, sans grand travail, prend je ne sçay combien de regles d’Epicure, les serre et les met en son baril, de peur qu’elles s’enfuient, et bouche bien l’entrée avec le bondon.

Entre telles bandes, on descouvre enfin une beste, laquelle avoit une teste d’asne, le col de chameau, mille mains, mille pieds, et portoit mille aisles pour voler, un ventre de beuf et les jambes de chevre. Si icelle avoit une queuë de singe, avec laquelle elle pouvoit chasser d’autour de soy les taons, elle toucheroit jusques au ciel et voudrait avaler Minerve en un morceau : mais, parce que tout ce qu’elle fait n’est qu’un bignet, à faute de queuë n’est rien estimée, et est appellée Chimere, laquelle engendre de hautes montagnes, et naist d’icelle un petit fagot. On voit aussi là un autre monstre à deux ventres, lequel est seulement soustenu de deux jambes, comme la Carte de Tacun tient et represente les deux jumeaux Castor et Pollux, voulant demonstrer les signes de la Lune. Ainsi et en la mesme façon est là formé un homme avec deux corps, ou bien deux hommes se joignans ensemble par l’aine seulement. L’un s’appelle : A sçavoir mon, et l’autre s’appelle de mesme nom, se donnans à soy-mesme de grands coups de poing. Et toute la forme s’appelle : L’un ou l’autre : se combattant ainsi soy-mesme, l’un prouve, l’autre nie : et enfin tous deux viennent en un.

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