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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 10)

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Or, cependant les Compagnons sont emportez par un je ne sçay quel mouvement, et se trouvent hors la caverne : et lors chascun commence à marcher sur ses pieds ; chascun chemine, et ne se souvient de ce qu’il a nagueres veu. Les fantasies s’en vont, lesquelles ils avoient tantost tousjours autour d’eux, et reviennent au lieu d’où ils estoient partis. Iceux toutesfois sont, grand espace de temps, à demy fols et à demy estourdis, et retournent enfin à leur maison. O ! que pauvres gens sont, et de peu d’esprit, ceux qui perdent le temps à telles choses vaines et qui pensent employer le jour après icelles plus utilement qu’à mesurer, et bien peser des mots et paroles Maccaronesques, et qu’à attacher et coller des vers sur les espaules de Pasquin ! Car icelles à la fin se perdent avec leur legereté, et ceux-cy folastrent tousjours encore que leurs ans durassent autant et plus que ceux de Nestor.

Ces Compagnons donc s’en vont ; et Balde leur racompte tout ce qui s’estoit passé entr’eux. Et n’estoient encor gueres loing, quand voicy au devant d’eux se presenter un certain bouffon, et fol tout à faict : car il chevauchoit une longue canne, comme font les petits enfans, et levoit de sa main gauche la bride de son coursier, et avec la main droite tenoit une longue chenevotte, au bout de laquelle y avoit un petit moulinet, lequel, pendant que cest homme couroit, le vent faisoit tourner tout autour. Il portoit deux oreilles droites faites de drap, lesquelles il avoit attachées à son capuchon, auquel il avoit des sonnettes cousuës : il saulte et contrefait des pieds et des mains la moresque, et, presentant la main à Balde, commence à dancer. Balde, avec un gracieux accueil, ne le refuse point, et se laisse aller dançant avec luy, ainsi que ce fol le vouloit mener. Les Compagnons rient, et sont envieux de veoir la fin de ce jeu, suivans eux tous ceste dance. Ce fol ne dit mot : mais tombe souvent à terre. Balde le releve, et ne pense à autre chose qu’à relever souvent ce bouffon.

Après quelque peu de temps, ils apperçoivent une grande machine, la hauteur de laquelle surmontoit le mont Olympe. Et qu’estoit-ce ceste grosse masse ? C’estoit une coquille, ou, pour mieux dire, un test sec et creux, lequel, quand il estoit encor frais, sain et entier, estoit mangeable et eust peu fournir d’une bonne repeuë à tout le monde. A son costé, il y avoit un trou, au lieu de porte : par iceluy entre le bouffon, Balde, et les autres. C’est la demeure des Poëtes, des Chantres et des Astrologues, qui inventent, feignent, chantent, predisent, devinent plusieurs songes à un chascun, et qui ont rempli leurs levres de nouvelles follies et vanitez. Mais quelles peines ils endurent ! Oyez-le maintenant, ô Poëtes, ô Astrologues, Chantres et Chyromantiens, ne veuillez feindre tant de menteries, et avec un art de flaterie complaire aux seigneurs, ausquels, comme à de pauvre moutons, et despourveus d’entendement, vous comptez sur le doigt mille fadeseries de vos estoilles ; et ce que des facquins et portefaix peuvent dire par les conjectures des choses passées qu’ils ont veu, vous le rapportez à certaines conjonctions, et à des ascendans de Juppiter, en conjonctions faites avec la Vierge et avec le Lyon. Ce test est leger, creux, dedans, et semblable à une sonnette en laquelle y auroit un pois sec pour rendre un son. Ce test, à la vérité, est la vraye maison et le séjour des Astrologues, des Chantres et des Poëtes, et est comme une pierre qui, jettée en haut, revient tousjours à bas, et comme un feu qui de soy mesme tend tousjours en haut. Ainsi les choses legeres se meslent avec les legeres ; et les vaines et superflues avec celles qui sont de pareille qualité. Il y a là trois mille barbiers fort experts : l’office desquels n’est pas de faire et raser les barbes, mais d’arracher les dents avec tenailles. Pluton les paye tous les ans de leur salaire. Chasque Poëte, chasque Chantre et chasque Astrologue est suject à un de ses barbiers, qui le fait souvent crier : ay, ay, pendant qu’il fait son office sur une chaire et tient la teste de l’accusé entre ses cuisses, et luy deschausse les dents, les luy maniant tout autour avec ses ferremens jusques à ce qu’il les luy ait arrachées, qui est cause que là vous oyez crier mille : helas ! Car cest ouvrage ne prend jamais fin, par ce qu’autant qu’ils ont par jour donné de menteries, autant à tous leur arrache-l’on de dents : mais plus on en arrache, plus en renaist.

Partant, ô Crogne, la premiere de toutes mes seurs, si tu ne le sçais, il faut que moy estant Poëte, je demeure icy. Il ne m’est moins convenable de sejourner en ce test qu’à celui qui un jour proposa un jeune Grec nommé Achiles à Hector, et qu’à cest autre qui mesprisa et contemna l’insigne vaillantise de Turne, pour un Seigneur Ænée, lequel par ses vers il louë pour une mitre et bonnet, qui luy couvroit la teste jusques au menton, et pour ses cheveux oincts et frottez d’onguent. Ce test est donc mon pays : en iceluy, il faut que je perde les dents autant que j’ay inseré de mensonges en ce gros livre. Adieu, Balde : je te laisse en la recommandation d’un autre, auquel peut-estre ma Pedrale fera ceste faveur de pouvoir chanter comme tu auras destruict le royaume de Lucifer, et de te ramener de là sain et sauf.

Arrive, ô navire, très-lasse, au port désiré : arrive, il est temps : car je voy que j’ay perdu durant une si longue navigation mes rames. Ha ! miserable que je suis, j’ay amené le vent de Midy et d’Auster sur de belles fleurs ; et par mes porcs sales et villains, j’ay soüillé les belles et claires fonteines.

FIN.

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