HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 3)
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Le rusé Cingar, qui de longue main avoit en l’esprit entierement tout l’art de tromperie, et les subtilitez de la S. Cité, se tient un peu en cervelle, et pense quelque stratageme, avec lequel il peut prendre au piege Tognazze, comme au glu on attrappe l’oye sauvage. Car il n’avoit envie de compter autre chose de sa feuë femme, laquelle, à dire vérité, il avoit enterrée toute vive, l’ayant trouvée tournant autour des fuseaux torts : et n’estimant point que ce fait fut encor notoire, il aimoit mieux demeurer sur le point de droict, que de venir sur le faict. Mais au lieu se vestit de la robbe d’un flatteur, en commençant ce propos, « O Tognazze, dit-il, nous experimentons tous les jours combien tes parolles sont pleines de bon conseil, estans semblables aux sentences de Salomon ; aussi, n’est-il loüable de croire à autres, qu’aux anciens experimentez, et practiquez ez affaires de ce monde. » En achevant ces mots il donne une œillade à Berthe, et, en luy faisant signe, tacitement il s’excuse envers elle de ce qu’il a loué le discours de Tognazze, et qu’il a dit qu’il estoit digne d’estre gravé en marbre pour instruction perpetuelle avec lettres d’or. Car, par telles flateries, il veut pipper ce fol de vieillard. Berthe, remarquant toute les ruses de Cingar, et laquelle n’estoit pas moins que luy pleine de tromperies, se tourne vers Tognazze, et parle ainsi doucement à luy : « Barbe Tognazze, la renommée de Cipade vole depuis le Royaume de Castille jusques à celuy des Mores, non point pour confesser ce qui est vray par la vertu de mon mary, non point pource qu’en ce pays des Paladins y fassent residence ; mais vostre sagesse, et prudence pleine d’un grand tresor, nourrit ainsi Cipade, et autres villes comme fait la truye ses cochons, ou une chienne ses petits. Et si Cipade est maintenuë en pied par le conseil de Tognazze ; par le mesme conseil, elle pourroit aussi entierement se perdre. Toutesfois, vostre reverence se trompe en cela, en ce que vous donnez si rudement sur la race des femmes. Mais la doctrine d’un homme sage quelquefois s’abuse. Vous qui estes le grand Conseiller, vous qui estes le Roy, vous qui estes le Pape de Cipade, en la main duquel on laisse la bride d’un si grand cheval, ceste mauvaise opinion que vous avez de nous, renverse-elle ainsi vostre cerveau ? Ha ! mon amy Barbe, qui mange trop, creve à la fin : une maison n’a point de consolation, et est pleine de querelles, en laquelle la femme n’a puissance sur le bien. Si la femme ne permettoit à l’homme l’entrée, comme elle doit, que seroit-ce du monde sans gens ? L’estable ne seroit-elle pas sans asnes, et sans porcs ? L’homme n’endure point les apprehensions de la mort en accouchant : il est sans soucy de ses enfans, et mesme de sa femme, de soy-mesme, et de sa famille : et ne fait que se donner du plaisir, allant çà et là comme un vray faitneant. Si la femme fault quelquefois, et tombe à la renverse, quelle merveille ? Elle ne peut pas tousjours se soustenir debout sur un talon rond, elle qui de sa nature est mobile, tendre, et très-facile à se laisser tomber par terre. Mais l’homme, qui s’estime estre une certaine espece bien esprouvée, bien meure et ferme, et pleine de raison, de la grande coste duquel la femme est sortie, mon Dieu, combien fait-il des entreprinses, qui sont lourdes ? Un bœuf, un asne, ny toute autre beste sans entendement, ne voudroit faire pour mille picotins d’avoine ce que l’homme fait. Dites-moy, par vostre foy, les larrons qu’on pend par tout le monde, les boucheries qu’on dresse de langues, des yeux, et d’oreilles, ne sont-ils pas d’hommes meschans condamnez par jugement ? Parmy eux y trouve-t-on une seule femme ? S’il y en a aucunes, vous les pourrez donc compter du nez, et non de la bouche. La femme ne renie point Dieu, n’invocque point le diable comme fait l’homme, quand au jeu de prime, ou du tarot, il perd durant la nuit son argent, sa robbe, son manteau, sa chemise, sa braiette. La femme ne se retire point aux bois et forests, pour voler, et tuer les passans ; elle ne frequente point le Palais, pire que les bois, pour dérobber, estrangler, escorcher les petits orphelins, les pauvres, et les miserables vefves. La femme n’appaste point les pippeurs friants de chair, ne donne sa souppe à des bracques, ne donne le pain blanc à des levriers. Quand elle oit un mendiant frapper à sa porte, ou un pauvre gueux demandant un petit morceau de pain, elle ne luy dit point : « Dieu te donne patience, et ne t’amuse ainsi à rompre ma porte ! » La femme ne corrompt les garçons, ne viole les filles, ne donne point à usure, n’eschelle point de nuit les fenestres, ne fait point de fausse Alchimie, ne rongne point la monnoye ; en suivant un camp, elle ne rapine le bien d’autruy : mais tous ces actes sont beaux et saincts à l’endroit de l’homme, auquel seul Dieu a donné un cœur haut, une subtilité d’esprit, une prudence grande, et une ferme et solide raison. O impudens ! ô lourde semence ! Allez, loups, pourceaux, chiens, asnes, et chevaux : car il n’est point seant de vous appeler hommes ; mais plustost loups, pourceaux, chiens, asnes, et chevaux. Et si nous tournons le feuillet, la seule femme est bonne et vertueuse, laquelle a accoustumé de ne bouger de la maison, et là depesche en une heure mille affaires. Pendant qu’elle fait le lict, elle fait boüillir le pot, berce l’enfant, donne la mamelle à un autre, au plus grandet elle donne une crouste de pain à ronger : elle entend au porc qui grongne, au coq qui chante, à la poule qui cacquette, et qui clocque en gardant et promenant ses poulets, et qui bruit en les défendant du milan, contre lequel il n’y a autre qu’elle, qui crie hua, hua. Ainsi, quand il est besoing, je depesche mille besongnes ; si le pot bout trop fort, je retire du feu les tisons, je mets la saveur au pot ; j’appaise mon enfant en luy donnant à teter et lave ses drappeaux breneux : je donne du pain au plus grand, et en mesme temps, en criant pipi, pipi, les poules viennent, comme de coustume, à la mangeaille. Voyla les œuvres d’une bonne femme. Qui éplucheroit, ô Tognazze, les poux de vostre teste ? Qui laveroit, et nettoieroit vos ordures ? Qui espuceteroit au matin vostre chemise, si vous n’aviez aucune femme, ou épouze, qui vous servit d’une bonne fourrure pour vous eschauffer au lict ? Ne blasmez donc plus, ô Tognazze, nostre race. Car, depuis que nous enterrasmes Bertoline vostre femme, qui vous servit longtemps, il n’y a plus personne qui vous face beau, coinct, et joly. » Tognazze alors jetta un grand soupir, disant : « O Berthe, tu m’as donné un grand coup au cœur, quand tu m’as ainsi remis en memoire le nom de ma femme bien aymée : j’eusse mieux aymé perdre toutes mes vasches que Bertoline, laquelle les excedoit en tout. Il y a cinq ans passez ou peut-estre six, que j’épousay Bertoline au mois de Novembre. Ha ! ha ! qui pourroit reciter ses bonnes coustumes, et qui voudroit nier qu’icelles fussent dignes des femmes d’un Roy, et d’aucun Prince ? Certes elle eust abbreuvé mille brebis en une demye heure. Elle sçavoit fort dextrement composer des gogues, des tourtes, des tartes, des crespes, de la boüillie. Je ne perdray jamais la memoire, tant que seray en vie, de sa luysante peau, et de ses doigts polis : et, si je voulois compter tout, ce seroit un trop grand’ennuy. Quand il m’en ressouvient, je me sens au dedans tout rompu. Enfin, autant qu’elle avoit de cheveux elle estoit douée de bonnes façons. » Cingar, escoutant ces beaux discours, ne pouvoit qu’à grand peyne retenir sa ratte d’esclatter. « A dire vérité, dit-il, ô Tognazze, c’est un grand crevecueur pour tes affaires d’avoir perdu une telle femme. Car ta maison, tes biens, vont sans dessus dessous, depuis que tu l’as perduë, elle qui estoit Dame et gouvernante de toutes tes affaires ; mais elle est morte, qu’as-tu besoin de tant t’en soucier ? Prens-en une autre jeune, mon bon homme, qui te puisse eschauffer ? Ne doute point que tu n’en trouves. Nous demeurons tous deux en un endroit où il y a abondance de tel bestial : à la mienne volonté que la cherté fust compensée en autant d’abondance de pain, qu’il y a de femmes par le monde. » Et, en disant cecy, il feit signe de l’œil à Berthe à ce qu’elle eust à se retirer, parce qu’il vouloit seul demeurer avec Tognazze. Berthe, fine, sçachant ce que Cingar trainoit, prend congé de Tognazze en luy faisant une grande reverence, et luy donnant une œillade aspre et picquante. Et, toy, Comine, tu as assez chanté. Voicy Gose, qui a preparé le gouster pour toy et pour moy. Il y a desjà long-temps que le pot bout, plein de bon potage.
LIVRE VII.
Que la presence et grande authorité de nos peres se repose icy presentement, lesquels pensent avoir seuls mangé Minerve, et neantmoins sont plus fols que cent mille poulains : je prie iceux ne vouloir desdaigner d’escouter nostre Comine ; laquelle, jurant avoir eu un vieil mary, et l’avoir de jaloux rendu tout capricieux, ayant devant soy à present pleine table d’escuelles remplies de crespes et beignetz, commence en ceste sorte.
Cingar ayant par sur tout, devant les yeux, l’amitié qu’il portoit à Balde, developpe entierement toutes les subtilitez de son esprit, encor’ qu’il y deut perdre son bien, ou y laisser la teste, voulant trouver les moyens de l’oster hors des fers. Il feint de se rendre ami à Tognazze, avec une ruse de renard : avec lequel, discourant de diverses choses, enfin vint tomber sur la cause de Balde, duquel il commence à dire mille maux, le blasmant de larcin, le nommant voleur, guetteur de chemins, un ribaud, un pendard, un meurtrier de gens, un maudit, qui sur ses espaules portoit mille diables, mille satans, qui meritoit cent morts, voire mille, huit mille, et cent centaines de millions. Puis, le fin compagnon, tournant sa parolle, d’autre costé, vient sur le fait de Berthe, laquelle, privée de mary, qui estoit enfermé et confiné en une prison perpetuelle, estant toutes choses desesperées, desjà mortes, et desjà enterrées, desire un nouveau compagnon de lict. Et cecy dit, il arreste un peu sa parolle, puis recommence : « J’ay un secret, Barbe Tognazze mon amy, que je te veux dire, moyennant que tu te tiennes muet, et que tu ne veuilles le reveler à personne. Ceste affaire n’est pas de petite importance, et la faut tenir sous le nœud de confession. Jure-moy que le diable te puisse emporter, si tu fais à autruy quelque moindre demonstration que ce soit de ceste affaire ? Dis, respond Tognazze, je te promets, je te jure, et feray mille sermens que je n’en diray rien à personne. » Cingar soupire, et puis dit : « Celuy n’est point vray amy, qui cele quelque chose à son amy. Ma coustume a tousjours esté de servir un chacun fort volontiers, moyennant toutefois que mon honneur n’y fust interessé, sans avoir aucun respect, ny considerer aucun proffit. A quel propos cecy, me direz-vous ? Car, par avanture, Barbe Tognazze, pour les choses que je vous veux declarer, vous aurez opinion de moy que je suis un Jean qui se mesle de tout, et qui se fourre par tout, et qui entreprend d’accorder les amoureux. Mais toutesfois, à cause que ce que je vous veux dire n’est que très-raisonnable, estant suivy d’un sainct lien de mariage, jamais personne ne me destournera d’un si bon office. Berthe, cy-devant femme de Balde, et maintenant déliée du lien de mariage, est tourmentée à present d’un grand embrasement de vostre amour. Elle me desgorge de son estomach ses pensées : un crible en son fonds, ny une rappe, dont on gratte le dur fromage, n’ont point tant de trous, qu’icelle a de pensées de vous en son ventre percé. Elle vous appelle tousjours, elle ne pense qu’à vous, tousjours soupire, se plaint contre son estomach, et a grand’ peur qu’en vous montrant ingrat, vous refusiez son cœur. « O mon bel amy, s’escrie-elle souvent, pourquoy, mon beau Tognazze, ne sçais-tu que je t’ayme et que je brule pour toy, mon beau Tognazze ? Vien, mon Narcisse ; vien, mon Ganimede : chemine, ne me desprise point, ne me refuse ta bouche emmiellée. » Ainsi la pauvrette crie, transportée hors les bornes de raison, pour le trop grand embrasement, qui la tourmente jour et nuict ; elle pense après vous, et sur vostre petite bouche, laquelle, elle croit surpasser en douceur le succre. Et l’ennuy se redouble si fort en elle, et abreuve tellement ses nerfs, que vous diriez : Ha ! la pauvre femme s’en va mourir ! Quant à moy, je cherche les moyens pour la destourner de telles fantasies ; mais je trouve que je n’y fais rien : partant, je suis venu vers vous de sa part, pour vous annoncer ceste nouvelle, pour sçavoir de vous si vous la daignez prendre pour vostre espouse, et coucher avec elle, moyennant que cecy se face encor en secret, sous contract toutesfois de mariage. »
Cingar lave les pieds de Tognazze avec telle eau, afin qu’abbreuvé d’icelle, il croisse plus haut. Et ne pensez pas qu’il luy rie au bec, comme on dict, en prononçant telles parolles, lesquelles il proferoit avec telle grace, que Tognazze y eust adjousté foy plus qu’en cent Freres-presches de Robert[51]. Ainsi que la raye s’enveloppe dans le filet, d’une soudaineté grande, et la grenoüille gouluë sur le morceau qu’on luy presente, et que la mouche se laisse prendre en la toile de l’araignée ; ainsi, aussi, Tognazze s’engluë en l’amour de Berthe, lequel aussi tost commence à alonger son eschine, et se tenir plus droit, et avec le doigt essuyer la bave, qui luy couloit des levres. Puis, embrassant trois fois Cingar, et trois fois le baisant, luy dit : Est-il possible ? Ma Berthe me desire-elle pour mari ? Rien ne me sçauroit estre plus cher, que cette affaire ; j’en suis content, je l’accorde, il faut qu’il se face. Si icelle me veut parangonner à aucun, elle confessera que Balde n’est qu’un poltron, qu’un faitneant, et homme de peu : et m’assure qu’elle voudroit que luy et tel maris fussent morts. Que d’ailleurs, Cingar mon amy, ma Berthole ne pense point à ma petite bosse, et à ma teste, qui a des poils blancs : crois-moy, la vieillesse ne me les a point blanchis : ceste dent-là de devant que j’ay perduë, elle n’est point tombée par mes vieux ans ; mais les fatigues et ennuis que me donne la Republique en sont cause. Car, je te puis jurer, et le cancre me tuë, si j’ay plus de quarante et deux ans. Et elle peut croire que Tognazze est un vieillard rajeuny, et semblable à cet ancien Mathusalem. Qu’elle se souvienne de la sentence de Gonette[52], qui disoit que la force est au jeune, et la dexterité au vert vieillard. Je suis beau, riche, je suis prudent et gaillard : j’ay une bonne terre, et une vallée grasse et opulente : une vallée, dis-je, où les grenoüilles ne coüacquent point, et où les moucherons ne s’engendrent par une corruption d’air, importunant nos oreilles par leurs malplaisantes chansons de zimt : mais le vin y croist en abondance, qui est doux, fort, et qui fait rougir la face. J’ay trois vaches, une chevre, et une noire Gode, lesquelles en tout temps me font des caillotins : et de leur laict je reçois tous les jours de bon argent. Ma maison n’est point faite de bousillage, ny couverte de roseaux, qu’un petit vent puisse emporter : mais elle est bastie de bricques et couverte de tuilles neuves, et y en a vingt-cinq pour rang. En après, j’ay tout ce qui est necessaire pour le labourage, et pour la cuisine ; des pics, des rasteaux, des scies, des marres, des socs, des coignées, des paisles basses, et des haches, avec lesquelles j’ay accoustumé de fendre les gros tisons. J’ay des cloux, des marteaux, des vilbrequins, des tarieres, des mets pour la farine, des saas, des blutteaux, et autres mille choses que je serois trop long à reciter, et en ennuyerois le monde. Tout cela est au commandement de ma chere Berthe. Je suis docteur en l’art de labourer : je suis docteur pour sçavoir bien tirer le fumier de l’estable. Tous les soirs je sçays bien traire les vaches, et faire les petits fromages en leurs faiscelles : je ne porte envie aux Plaisantins, et aux Malghesins. Je sçay bien battre le beurre ; je sçay fort bien comme il faut faucher, aplanir les mottes de terre, lever des fossez autour des champs, et dresser les bœufs sous le joug, et dompter les jeunes taureaux. J’ay trois tects à pors, couverts de lambrusses verdes, et en ma court j’ay mon four, auquel toute la ville de Cipade vient cuire son pain. Enfin je suis Tognazze : je suis celuy qui conserve Cipade : je suis le Prince de la Synagogue et l’Archivillain. On ne parle, par toutes les villes, que de Tognazze ; personne n’abonde en toutes choses que Tognazze ; je suis advisé et ay une teste sage : je suis, dis-je, Tognazze. Les choses qui se font sans le conseil du grand Tognazze deviennent, crois-moy, enfin miserables ; mais celles qui sont bien masticquées avec son conseil, crois-moy qu’elles sont tousjours bonnes, et n’y a faute d’un iota. Quand la bouche de Tognazze parle, c’est Évangile. Mais pourquoy jette-je le temps au vent en racomptant tant de choses ? Tu sçais ce qu’il en est, ô Cingar, tu le sçais, et tu l’as assez esprouvé. Va-t’en : va trouver Berthe, et lui dis ainsi : « Tognazze, ô Berthe, vous envoye autant de bons jours que je verray à ce soir d’estoilles au ciel, autant que les forests poussent de fueilles, autant que Milan vend de souppes bien grasses, autant qu’entre les Venitiens la canaille despend de vesses, autant que Rome monstre aux pelerins de sainctes reliques, autant que le pays de Piedmont brule sorcieres, autant que les refectoires des Moines consomment de tourteaux, autant qu’à Naples le peuple jette d’oranges, autant que Cipade fait pendre de larrons, autant que les espiciers vendent de drogues esventées, autant que les larrons de sergens, les Novarois, les gabeleurs, et mesureurs desrobent, et les hostelliers pillent. Ainsi je donne ma ratte, et tout mon cœur, et me donne moy-mesme à Berthe avec ma jeune vache. » Puis, il embrasse Cingar estroitement, et jette un grand soupir du profond du poulmon. Cingar luy promet d’y employer toute sa force, et faire tant, que le mariage se fera : et là-dessus s’en va trouver Berthe.
Tognazze demeure ; ne pouvant néantmoins demeurer sur pied, il crache en ses mains, et tire ses chausses contremont, qui pendoyent contre bas pour la sangle qui n’estoit serrée ; puis, avec les doigts il pinsse toutes les petites ordures, qui estoyent dessus, et tire au jour de son col le collet de sa chemise blanche ; avec la main, il tourne, et tire ses cheveux gris, lesquels toutesfois, par la force de l’amour, il se persuade estre blonds. Il tasche à estendre les rides de son front, et avec du savon il applanist les plis de son visage. Il nettoye, pour l’amour de Berthe, ses yeux chassieux, lesquels par tout le passé il n’avait aucunement lavez. Il gratte à beaux ongles son nez sale et villain, lequel couloit tousjours des roupies, et qui cornoit bien fort, et avoit au dessus des verruës. Sa bouche estoit grosse, et de longues baves lui pendoyent le long de la poitrine, telles que vous voyez sortir de la gueule d’un vieux bœuf. Il n’avoit point de miroir, pour se faire beau, et, à ce défaut, il s’en alloit à l’auge, où il avoit accoustumé abreuver ses vaches, quand elles estoient pleines : en icelle il se contemple comme un galand Narcisse ; et encor’ qu’il se voye avoir le nez pendant quasi jusque sur le menton, et ses yeux esraillez de chassie, et ses gencives dégarnies de dents, néantmoins esprins d’un grand amour, il se trouve le plus beau du monde. Sur sa teste ronde il prend un bonnet moisi, et sur le bord gras il attache une rose blanche. Son cousteau à trancher pain estoit pendu à son costé, ayant le manche garni de corne de bufle, et doré de letton, estant la gaine attachée à une petite courroye rouge : de l’autre costé, pendoit son escarcelle faite à trois plis : icelle estoit pleine de deniers et de liards.
Cependant Cingar avertit Berthe comme elle se devoit comporter, et faire la rusée. Icelle se vest incontinent d’une robbe blanche de futaine : et, pour se faire bien galante, elle se farde, elle peigne ses cheveux, et en fait trois cordons, et avec fers chauds en frise une partie. Puis avec une coiffe couvre sa teste, et accommode fort proprement une bande au dessus de son front, pour tenir les cheveux sur ses espaules ; elle met un voile jaune, et delié, duquel les deux bouts pendans sur la poitrine estoient accouplez avec une coquille et nacre de perle. De bonne fortune, pour lors ils estoit feste, durant laquelle les paysans avoient accoustumé de venir danser soubs un grand ormeau, au son de la cornemuse, à tel jour.
Cingar ne faut de venir en ce lieu, et Berthe tout à propos s’y trouva aussi. Là, les paysans dansoient déjà, et avec un tel bruit, que la terre en trembloit. L’un fait un saut droit pour l’amour de s’amie ; un autre une cabriole en l’air avec un tour legier : cestuy-cy se jette en l’air en tournant le corps : un autre, trois et quatre fois, piroüette sur un pied : un autre ne fait que tourner à gauche, et à droite, essayant à lasser la fille. Un autre crie tout haut en braillant : « Sonne cornemuseur la Pavanne ! » Autres demandent la Milanoise, la basse-danse, les Matassins, l’Espagnole, la gaillarde. Plusieurs, estans las de la danse, et suans à grosses gouttes, se retirent aux prochaines tavernes, et là remuënt les verres. Les cornemuseurs, par le moyen de la bouteille, redoublent le vent, et avec la langue fresche font plus dru frisoler le flageolet.
Cependant, comme est la coustume, le bal avoit lasché : et les joueurs attendoyent pour veoir, qui recommenceroit la danse : et toutes les femmes s’estoyent retirées à l’escart pour s’asseoir, et les hommes avec leurs mouchoirs essuyoient la sueur de leurs visages. Cingar, qui estoit là, tenoit un voulge en main, et sur le cul avoit une large dague, faisant bien le brusc avec un grand pennache, qui voltigeoit sur son bonnet, et ne regardoit çà et là que de travers. Iceluy plante son voulge en terre, et oste sa mandille : il tire sa bourse de sa brayette, et y prend quelques grands blancs qui estoient faux et les jette aux cornemuseurs : car jamais sa bourse ne fut garnie d’autre monnoye, et, en passant pardevant Berthe, luy fait une grande reverence, pliant le genoüil assez bas ; puis prend le premier celle villageoise qui lui sembloit la plus galante, et toutes les autres filles suivent.
Or, parce que Cingar s’estoit dépoüillé et s’estoit mis en pourpoint, il se monstroit fort dispos et legier, et il emportoit le prix de la danse. Il ne passoit pas un point de la cadence de l’instrument, et d’une voix hardie commande à tous les autres de se mettre au bransle. Il ressembloit au chevreau, quand au matin il sort de l’estable, et, laissant sa mere çà et là, court, tourne, et fait le saut en l’air. Tel estoit Cingar : en un saut s’eslevoit en haut de trois brasses : tantost faisoit la piroüette tout droit : tantost courbé : et tantost eslevé. Tous s’esmerveilloient de luy, et pensoyent que ce fut un chat. Voicy Tognazze qui arrive, ayant les deux mains posées sur ses deux costez, et se portoit si droit, qu’il sembloit avoir perdu sa bosse. Il avoit les jambes bien tirées, et marchoit si doucement, qu’à grand’ peine voyait-on en terre le vestige de son pied. Il se plante vis-à-vis de Berthe, escarquillant ses jambes ; et ce pesant et sommier vieillard œillade ceste jeune femme. Cingar remarque soudain la contenance de cet homme, et resserrant la paupiere et cil de ses yeux, faisoit signe à Berthe, comme est la coustume des pippeurs. Berthe, qui entendoit assez les ruses de Cingar, se tient quoye, comme fait une espousée quand on la veut espouser avec son accordé : mais toutesfois elle levoit un peu ses yeux, et les dardoit de costé vers le vieillard : et avec un petit souzris lançoit un regard bien aigu et perçant. Ho ! vous pouvez penser quelles esmotions et quels saisissemens Tognazze sentoit lors en son cœur. Il soupire, et, en soupirant, jette des colles plus grandes que huitres, ou medailles antiques. Maintenant il se tient sur le pied droit : maintenant sur le gauche : souvent gratte sa teste, et ne se peut tenir ferme en une sorte, se remuant en mille façons. « O, disoit-il en soy-mesme, ô sang suë ! O Berthe, veux-tu, ainsi qu’une truye, avaller mon barbet ? » Cingar avoit instruit auparavant certains rusez, et bons galants, qui estoyent de ses compagnons, à ce qu’ils eussent à prendre garde aux actions de ce vieillard cornu. Il sembloit qu’un chacun eut mangé une platelée de ris, tant les uns et les autres esclatoient de rire. Mais Tognazze ne pensoit pas que ceste risée vint pour luy, et œilladoit de plus en plus Berthe, et Berthe luy rendoit de mesme. Et pendant que Cingar danse, passant par devant Tognazze, faisant le compagnon avec luy, lui dit à l’oreille : « Que musez-vous ? elle a envie de danser avec vous plus de trois heures. » Et, passant outre, fait semblant de ne luy avoir rien dit. Ce vieillard ne le se fait dire deux fois, il s’en va à Berthe et luy demande si elle veut pas danser. Icelle, faisant la petite bouche et le petit musequin, baissant la teste, et s’inclinant bas promptement, luy presente la main gauche : et, se tenans ensemble par la main, commencent à danser. Alors une grande risée s’esmeut parmy tous ceux, qui estoyent là presens : et Cingar donne ordre le plus qu’il peut, çà et là, à faire taire un chacun, car il avoit peur que ce ris fit rompre son entreprinse. Auprès du bal estoyent quelques Bonnetiers, compagnons de Cingar, Brunel, Ganbe, Sguerze, Schiamine, et Lanfranc, lesquels estans bons frelaux, avoient accoustumé de se railler des personnes avec leurs belles parolles. Iceux, parlans l’un à l’autre bas, veulent aussi se railler de Tognazze : mais ils ne parloient pas si bas, qu’il ne les entendit bien. Sguerze dit, comme Tognazze passoit auprès de luy : « O qu’il monstre une grande habilité de son corps ? — Voyez, dit Schiamine, combien il balance bien, et proprement son eschine ? » Gambe respond : « Aussi, est-il legier et dispos : je jure Dieu qu’il ne casseroit pas un œuf en sautant. » Brunel ajouste : « C’est merveille du saut qu’il fait : toutesfois il pourroit aller encor plus haut, s’il avoit osté son casaquin. — Tu dis fort bien, respondit Lanfranc : car, en ce faisant, il monstrera à son amie Berthe la galanterie de sa personne. » Tognazze entend bien tout ce qu’ils disoient de luy : ce qui l’incite à danser davantage, et jette les tallons gaillardement le plus haut qu’il peut, et lui est advis qu’il touche au ciel. Il croit que ce soit Evangile tout ce que ces bons raillarts disoyent de luy. Il despoüille incontinent son casaquin, et lasche la boucle de sa ceinture, et, tendant le bras à Berthe, il luy commande de luy tirer le pourpoint, ainsi que nous avons accoustumé de demander secours à nostre voisin. Icelle, en tirant ceste manche tire quant et quant la manche de la chemise, le faisant exprès, et, tenant bien ferme, tire tout ensemble. Tognazze bon homenas, sentant que la chemise s’en alloit avec le pourpoint, se laissoit aller. Mais Berthe tiroit tousjours plus fort, et feit tant qu’elle lui enveloppe la teste au dedans de sa chemise et pourpoint tirez desjà à demy : et le bon homme crioit : « Laisse la chemise, m’amie ; c’est assez de tirer le pourpoint. » Mais cependant l’autre tiroit tousjours, et le vieillard ne se voioit, ni autruy, ayant la teste toute embroüillée en sa chemise. Estant à demy despouillé, il montroit desjà son cul quasi tout à nud, quand Cingar, feignant le bon valet, y accourut, et lascha du tout l’esguillette de ses chausses, en sorte que Tognazze demeura tout nud, tombans ses brayes jusques sur les talons.
Toute l’assemblée se print si fort à rire qu’on eut dit que là estoyent plus de cent singes et magots. Voulant escamper ainsi sans vestemens, et chercher quelque lieu pour se retirer et cacher sa honte, voulant courir, il se laissa tomber de si haut, que, donnant de sa panse contre terre, il feit un son, comme ci c’eust esté un tambourin. Et ce qui le feit choir fut, à raison que, ses chausses estans tombées jusques sur ses tallons, il s’enveloppa tellement les pieds, qu’il ne luy fut possible de se retenir, ne pouvant marcher autrement que comme fait un petit poulet, qui s’est empestré avec de l’estouppe, ou filace. Tous ces paysans accourent avec risée, pour voir cet homme. « Ha, ha, ha, disoient-ils, voicy de quoy rire. » Les femmes, et les filles tournent la teste d’un autre costé, ne voulant voir de jour ce qu’elles pouvoient sentir la nuict. Ce premier des Senateurs, et Consul de Cipade, tenoit les mains sur sa bourse, et monnoye, monstrant le tablier de derrière tout à l’ouvert. Ceste honte luy feit esteindre le feu d’amour.
Tout est surmonté par Amour, Mais honte le dompte à son tour.
Enfin, ayant développé ses jambes en quittant là ses brayes, comme fait le Castor ses coüillons à celuy qui le poursuit à dent de chien, s’encourt le plus vistement qu’il peut. Je n’ai point veu chat, tombant du fest d’une maison, courir plus fort. Estant venu en lieu, où il se pouvoit couvrir, la honte luy fait baisser sa teste grise, n’osant eslever la face : et disoit en soy-mesme comme s’il eust parlé à un autre : « O vieil Tognazze, quelle disgrace t’a saisi ? ne recognois-tu point, ô pauvre malotru, ta honte ? Nagueres je pensois que la femme n’est qu’une vraye ribaude, et que nous devrions plustost croire à ce larron de Mahomet, qu’aux fausses langues des femmes ; et maintenant je voy que Berthe m’a prins au piege. Ha ! je m’estimois le plus heureux de tout le monde ; mais à présent chacun se moque de moy comme d’un malheureux. Je sçay bien conseiller les autres, et ne me sçaurois conseiller moy-mesme. La coulpe, quand tout est dit, n’en doit estre rejettée que sur moy, pauvre sot !
Le conseil, ce n’est rien quand on n’en veut user, Et cil conseille mal, qui le veut refuser.
J’ay honte de m’estre trompé moy-mesme. Et, pour un fol amour, je n’ay point recogneu la faute jusques à ce que la vergogne m’aye osté le bonnet, et fait tomber le masque de mon visage. Après le dommage, on se repent, crois-moy, de l’entreprinse. »
Pendant que Tognazze se desprisoit ainsi, Zambelle arrive, lequel le vest de ses habillemens, et s’en vont ensemble. Il se tint trois jours entiers caché, ne voulant se montrer à aucun : et rongeoit cependant son mords, se disposant à la vengeance, ne voulant laisser tomber à terre l’injure honteuse qu’il avoit receuë de Cingar et de Berthe. Par ce moyen, l’honneur et reverence qu’on souloit porter à Tognazze, qui estoit en réputation d’estre le premier de la ville, furent fort amoindris, et le moulin de Cingar en mouloit mieux.
Je, Comine, escris cecy pour servir de miroir aux vieilles personnes : non pas que je sois si folle et temeraire de l’escrire aux sages vieillards, desquels la jeunesse doit aprendre le droict chemin. Mais je parle à vous, vieils moisis et galeux, lesquels l’Escriture appelle enfans de cent ans. O vieil, que resves-tu ? Où est-ce que ta bestise te meine ? Ne portes-tu pas tousjours sur ton dos la maison des morts ? T’estimes-tu sage pour porter une callotte fourrée, et avoir le front tout plié, comme si la sagesse residoit seulement aux rides et au poil blanc ? Tu ne fais à present que ronger, et blasmer les jeunes personnes : comme la teigne se coule sur un doux velours. Et que jases-tu ? que quaquetes-tu, pauvre podagre, en disant que le Magistrat est maintenant entre des mains pueriles ; que les grandes affaires, et choses serieuses du public, sont administrées par personnes qui sont sans experience ; que les jeunes se font croistre la barbe, et se font frotter le visage pour y faire monter le sang, afin qu’ils semblent à des aveugles estre desjà bien âgez, et, après avoir fait passer le rasoir sur leur menton, estre plus dignes à manier les offices honorables, et estre assis aux plus hautes chaires pour rendre le droict à un chacun ? Tous ces propos que tu allegues ainsi, ô vieillard moisi, ne partent que de l’ordure d’envie, mais quand tels vieux peons se regardent en un miroir, ils ont honte quand ils voyent leur face amaigrie, et qu’aucune beauté n’embellist leur personne. Leur visage argentin se voit changé en couleur d’or ; de leur bouche tombe la bave ; le fer a arraché les dents ; les oreilles leurs cornent tousjours ; la roupie leur pend au nez : ne font que cracher des huitres : et de leurs yeux chassieux coule sur leur poitrine une eau jaune, comme leurs levres s’abreuvent de ce qui descend de leur nez. Pendant qu’ils se remarquent estre devenus tels, et s’estimant alors miserables, ils s’attristent et se deschirent au dedans avec aspres et rudes morsures d’une maligne envie. Ils se ressouviennent des festes passées en leur jeunesse, quand, bien esguilletez et bien attachez, ils se marchoient avec un pas gaillard : quand, se trouvant aux tournois, ils rompoient dextrement leurs lances : quand ils manioient et faisoient voltiger les genets d’Espagne : quand ils menoient le bal, au son et à la cadence des instruments : quand ils donnoient des œillades à leurs amoureuses. Mais, pendant que ces vieillards rememorent ces choses, se sont autant de tourmens qu’ils sentent, et tels que sont ceux de Promethée attaché au fond d’enfer, quand l’Oiseau luy vient tousjours arracher le foye renaissant.
Cingar ayant ainsi reprimé Barbe Tognazze, il tache de gagner l’amitié de Zambelle, afin aussi de lui faire rompre le col. Cestuy-cy, se voyant à present possesseur de tout le bien de feu son pere, ne pouvoit se contenir, pour la trop grande allegresse dont il estoit plein. Il se delibere de bien ordonner de ses affaires et d’enrichir sa maison à bon escient. Un jour, il appelle sa femme Lene, et la tire à soy, et luy donne un baiser : puis, luy dit : « Nous avons maintenant du bien pour substenter nostre corps autant qu’il nous en faut, et Balde ne nous fera plus passer nostre vie avec peine et travail : veux-tu que nous demenions ensemble le trafic de marchandise ? J’iray tous les jours à la ville trafiquer, et, toy, cependant, avec ta quenouille et fuseau, fileras à la maison. J’espere qu’en peu de temps nous deviendrons riches, et ne me soucie beaucoup si je porte des cornes. Il faut mettre tout en œuvre pour gagner. » Lene luy respond : « Je feray tout cela volontiers. Ne sçais-tu pas que Berthe m’a voulu battre avec un gros baston ? je ne sçauroy mettre en oubly telle offense. Mon cher mary, je vous prie que vous me veüilliez oster de cest ennuy : fais que la vengeance se face de ceste vache. Ne t’estimera-t-on un cheval, si laisses ainsi nostre honneur. » Zambelle luy respond : « Tu as raison, ma Lene : Berthe a tousjours esté ennemie de nos espaules ; il la faut incaguer, et à plein ventre. » Et là dessus machinent une grande entreprinse, avec laquelle, ô chose merveilleuse, ils puissent faire une grande vergongne à Berthe. Ils se levoient de nuict, à cinq heures, et tous deux devant la porte de Berthe alloyent descharger leur ventre. Pardonnes-moy, Lecteur, si ce que je t’escriray maintenant te puira. Berthe, se levant de son lict de bon matin, trouvoit sur le seuil de son huis ces belles cailles Lombardes. Cingar, ayant une queuë pelée de renard, se douta bien incontinent que c’estoit là une des prouesses de Zambelle. Que fait le compagnon ? il s’arme l’estomach de bon vin, et tous les jours alloit enlever ceste bonne marchandise, laquelle il gardoit en un pot jusques à ce qu’il fut plein. Berthe s’estonnoit de ceste reserve, et luy demandoit ce qu’il vouloit en faire. Mais Cingar, sçachant qu’une femme n’a jamais de fonds : « Tu en cognoistras, dit-il, un de ces matins, la cause. » Dessus cette bonne drogue il verse une potée de doux miel, afin qu’on estimast que tout ce qui estoit au post fust de mesme. Il le charge sur son espaule en un bissac et s’en va vers la ville en habit déguisé : car, autrement, il n’estoit que trop cogneu. En s’acheminant, il apperçoit Zambelle ; soudain l’appelle, et se declare à luy, qui il estoit : « O Zambelle, dit-il, ô mon amy Zambelle, attens, je te prie : tu ne me cognois pas ? Je suis ton bon compagnon Cingar, qui t’ay porté, et qui te porte, et qui te porteray tousjours bonne amité. Comment te va ? et comment se porte Lene ta femme ? Touches-là la main : tu me sembles gaillard, et ton visage monstre une bonne chere. — Je suis, dit Zambelle, sain, gaillard, et Lene assez saine, et non moins gaillarde. Mais, dis-moy, que portes-tu en ce bissac ? Veux-tu que je t’ayde ? Je le porteray volontiers pour te faire plaisir. »
Lors Cingar, feignant estre las, luy dit : « Aydes-moy donc, aydes-moy, je te prie, à mettre bas ce fardeau ? » Zambelle, y mettant la main le descharge, et luy demande ce qu’il y avoit dedans. Mais Cingar, encore qu’aucune sueur ne fut sur son front, si ne laissoit-il à s’essuyer avec son mouchoir, faisant bien le lassé, et luy respond, comme descouvrant son secret à son compagnon : « Veux-tu, mon cher Zambelle, que je te die la vérité d’une chose, que peut-estre vous croirez estre fausse ; veux-tu que je te le die ? Il ne faut celer à son compagnon quelque entreprinse que ce soit. Berthe te remercie avec tous les remerciemens qu’il est possible : laquelle toutesfois tu n’estimes digne d’aucun present ; elle pensoit cy-devant que tu luy fusses ennemy ; mais, depuis, elle a cogneu, par espreuve que tu luy es amy, et sur ceste bonne opinion, voicy en ce vaisseau tout ce que vous avez lasché toutes les nuicts devant sa porte, et j’espere aujourd’huy en faire de bon argent. » Zambelle, estonné : « Que dis-tu, mon amy ? Pourras-tu bien exposer ma fiente en vente sur une bouticque ? Tu me ferois bien chevreter, si tu pouvois me faire accroire que tu peusses vendre ce qui sort de mon ventre. Vas, tu me vens, ou veux vendre des vessies, lesquelles je n’acheteray pas volontiers de Cingar. » Cingar luy respond : « Pourquoy non ? Ha, ne penses cela de ton fidelle amy ; mais plustost de ton parent. Ne sçais-tu pas que le Panade Berthe estoit frere de Jean le Mignot, de qui ma mere Catherine m’a engendré, et ensemble ma sœur, tellement que nous sommes cousins ? Mais que servent tant de propos ? La preuve jugera le tout. » En disant ces mots, il tire un petit baston d’espine, qui bouchoit un trou, lequel estoit au bas du vaisseau, et soudain sort une claire matiere, qui les prend au nez. « Sens-tu, dit Cingar, l’eau rose, et l’ambre de chien ? T’est-il advis maintenant que je suis un vendeur de vessies ? » Zambelle, bouchant son nez, commence à crier : « O sangsuë ! Qu’est-ce que cela ? estouppe le trou, Cingar, je te prie. Ha ! c’est de la merde, qui put trop. Mais qui est l’estourdi, et qui aye l’entendement si grossier, qui veuille bailler un meschant chetif denier faux, ou rongné, pour une telle marchandise ? » Cingar lui dit : « Viens avec moi, tu verras le profit que j’en feray. Toutesfois, te souvienne de ne descouvrir ce secret à personne. » Puis, haussant ce vaisseau, il le met sur l’espaule de Zambelle, et, marchant devant, ne se pouvoit tenir de rire. Ils viennent à la place du marché. Cingar, sans faire semblant de rien, ameine Zambelle devant la bouticque d’un Apoticaire, et, le laissant dehors, il entre dedans, demandant en ces mots à cet Apoticaire : « O maistre, voulez-vous acheter merde de mouches à miel ? » Zambelle n’ouyt que ce mot de merde, et non de mouches, et fut bien estonné, entendant qu’on faisoit trafic de telle noble marchandise. L’Apoticaire se print incontinent à rire de ceste nouvelle appellation, et jugeoit que le vendeur devoit estre quelque bon bouffon, qu’ainsi appeloit merde du miel ; et soudain meit le doigt dedans le dessus du pot, pour taster s’il estoit bon, comme telles gens ont accoustumé ; et ne touchant qu’au miel, qui couvroit ce qui estoit de plus précieux au fonds, et le trouvant fort doux, ne pensa plus que ce fut quelque pipperie. Ils font prix ensemble, et Cingar en tira de bons escus trebuchants : et neantmoins ce bon gaudisseur se plaignoit de laisser sa marchandise pour si petit prix. L’Apoticaire vouloit vuider le vaisseau de Cingar dedans le sien pour luy rendre, ce qui eust descouvert toute la fourbe. Cingar, craignant cela : « O, maistre, ne vous hastez point pour cette heure, retenez mon baril, je viendray tantost : je vay achetter de petites choses dont j’ay affaire, puis reprendray mon vaisseau en passant. » Il appelle Zambelle et s’en vont bien viste, laissant-là leur Apoticaire bien garni et bien trompé. Voila comment les vieux renards sont quelquefois afinez : la Fortune permettant à bon droict cela arriver, afin que ceux, qui à tort et à travers amassent des deniers en grande quantité, pour de la casse, pour des petites pillules, pour des syrops, remplissans leurs escuelles, en faisant bien souvent au monde vuider la vie avec la merde, se voyent aussi deceuz et trompez en mesme matiere : et que, comme telle drogue leur fait venir des escus, aussi la mesme matiere face sortir de leur bourse mesmes escus.
Là-dessus, Zambelle se propose beaucoup de chose en l’esprit, et se resoult de faire trafic de telles puanteurs : et estant de retour chez luy, va le long des rues amasser un grand plein baril de cette fine drogue, et, le chargeant un jour sur son espaule, trotte à la ville, et droit à la place, et s’en va le long d’icelle par les bouticques, criant : « J’apporte de la merde à vendre : Qui en veut ? je le demande, à la vérité ; car elle est bonne et fresche. » Si chacun rioit de ceste sottise, vous le pouvez croire. Mais un malheur suivoit le pauvre Zambelle. Car, se promenant avec sa marchandise, il arriva devant la boutique de cet Apoticaire embrené, que Cingar avoit si bien pippé. Aussitost qu’iceluy apperceut Zambelle avec son fardeau, laissant là son pillon, prend un gros baston, et allant pas à pas après le bon homme, crachant en ses mains pour mieux tenir son baston, donne un si grand coup sur ce baril, qu’il le defonce, et fait voler les cercles. Tout le bran s’escoule par tout sur le vilain, au visage, au-devant, sur le derrière, estant tout couvert de ce brouet intestinal. Le compagnon court tant qu’il peut deçà et là. « Ha ! disoit-il, mes espaules ! ha, mon dos ! Ha, mes rongnons ! » L’Apoticaire, ne luy laissant prendre haleine, le poursuit, et ne donne repos à son tribal. L’autre se jette en une boutique, et tantost en une autre, implorant secours et ayde : mais chacun le chasse pour la puanteur, qui estoit sur luy, et pas un ne luy donne secours. Les enfans courent après luy, lui jettent des pierres, de la bouë, et telle villenie. Les Bonnetiers y accourent, tousjours prestz à railler. Les Dames mettent la teste à la fenestre. Le Prevost y arrive avec ses Sergens, et avec une voix forte demande quelle rumeur c’estoit. L’Apoticaire devant le peuple, accuse Zambelle, de ce qu’il luy avoit vendu de la merde soubs couverture de miel. Zambelle, pleurant, le nie, et veut monstrer que c’est une menterie, braille, et s’escrie fort et ferme : « Je ne suis pas celuy-là, dit-il : Monsieur, ça esté Cingar, le pendard, comme on l’appelle, lequel le Podestat a voulu tant de fois faire mettre en quatre quartiers. » Le Prevost, sentant, et voyant la puanteur qui estoit encore sur cet homme, le fait prendre, et luy lier les mains derriere le cul, et l’envoye en la prison commune.
Cingar, ayant entendu ce faict, aussitost, comme un rusé paillard, s’en va trouver Lene, femme de Zambelle en sa maison, laquelle estoit assise sur un botteau de paille, fort en cholere, et, soustenant sa teste dedans la paulme de sa main, pleuroit amerement ; car elle avoit jà entendu la prinse de son mary, et ne sçavoit quel party, ny moyen prendre, et n’avoit aucun conseil pour tirer son mary de là. Cingar, soupirant, entre, et avec son mouchoir essuyoit ses yeux, qu’il avoit auparavant moüillez de sa salive : fait semblant de pleurer l’infortune de Zambelle son bon compagnon, et la reconforte autant qu’eust peu faire un sien frere, et usoit envers elle de parolles plus douces que succre, et la prie de vouloir donner patience à son esprit, si d’aventure il arrive que la potence separe son mary d’avec elle. Car le bruit de la ville estoit que Zambelle le larron s’en alloit en Picardie, pour estre picqué au gibet. « Ha ! miserable que je suis, s’écria Lene, je mourray bien-tost ! Que dites-vous, Cingar ? on prepare une potence pour Zambelle ? » Et ce disant, elle se frappe les mains, elle arrache ses cheveux. La pauvre sotte implore à jointes mains l’ayde de Cingar. Mais Cingar, en pleurant, lui dit : « Ma sœur, m’amie, que voulez-vous davantage de moy ? Il n’y a aucune esperance ? Il a passé le Pau en merde, et a foiré sa vie. Toutesfois, afin que vous cognoissiez, et toute la ville de Cipade, combien je vous estime, et Zambelle, et tous les vostres, je m’efforceray de vous rendre vostre bon homme. Mais l’ordonnance rigoureuse du Palais rend la chose bien difficile, parce qu’elle veut qu’aucun ne sorte de prison, que premierement il n’apparoisse sa bourse estre vuidée : c’est la pratique de Messieurs, mais plustost des larrons. Voicy, je vous fais offre de ma bourse, et de moy-mesme, afin que plus promptement nous tirions Zambelle de là où il est. Aussi, si vous avez quelque argent il faut le debourser, car, avec vostre argent et le mien, et la faveur du peuple, ne doutez point que ne le garentissions du gibet, nonobstant le bruit qui court, qu’on le doive faire mourir. » Lene, adjoustant encore plus de foy à telles parolles, redouble ses plaintes, rompt la porte de son logis, et prend son tresor, qui estoit de quelques carolus qu’elle gardoit en un panier, et les presente à Cingar, qui aussitost le serre sans compter, et met avec quelques autres pieces de cuivre qu’il avoit fait luy-mesme en la tour de Cipade ; asseurant avec serment qu’il despendroit tout, et son propre sang, pour tirer Zambelle hors du danger de la potence. Aussi-tost il va à la ville, et de propos deliberé passe pardevant la boutique de son Apoticaire, qui avoit acheté de luy une si precieuse marchandise, et qui pour ceste cause avoir fait mettre Zambelle en prison. Cestuy-cy, ayant apperceu Cingar, ne faut de sortir soudain en la ruë, et, le poursuivant, s’escrie contre luy de loing : « Demeure, pendard, demeure, bourreau : rends-moy mon argent, larron : tu m’as vendu de la merde pour du miel, coquin ! » Cingar, qui oyt cette clameur après soy, s’advance, et appelle les plus proches à tesmoings : « N’oyez-vous pas ce que cestuy dit ? Je vous prie, dit-il, vous en souvenir, vous en serez tesmoings, s’il vous plaist, mes Freres. Ce larron-cy, et trompeur, confesse n’avoir pas achepté de Zambelle ceste merde dont il se plaint, pourquoy donc Zambelle est-il prisonnier ? Penses-tu, traistre, ainsi prandre au trebuchet un bon homme ? Penses-tu ainsi vendre ton fenoüil à tes citoyens ? Mais j’ay trop tenu couvertes tes meschancetez. Ne sçais-je pas bien (et en ay des tesmoings assez) que tu as falsifié tes poids et mesures, et que tes balances ne sont justes ? Ne vends-tu pas, meschant, des crottes de chien, et de chevre, au lieu de diaculon, et au lieu de pillule de tribus ? Au lieu de bonnes drogues, tu n’en vends que de meschantes. Je m’en vais au Palais, je te feray soudain adjourner, et te prepare de respondre à plus de cent tesmoings, qui meritent aussi bien que moy qu’on leur adjouste foy. Corps D… mais je ne veux pas blasphemer. Enfin je feray saccager ta boutique, poltron, et marouffle que tu es ! As-tu ainsi pensé à t’enrichir aux despens d’un pauvre homme ? » Pendant que Cingar tenoit tels propos, tout le monde s’assembloit autour d’eux, et puis feint de s’en aller droit au Palais. Mais une peur chiarde prend incontinent l’Apoticaire, et plus viste que sa scammonée n’opere en un paysan, il ne sçait ce qu’il doit faire, il se voit perdu s’il n’y donne ordre de bonne heure. Il s’asseure bien de n’avoir jamais eu de fausses balances ; toutesfois, il est en grand esmoy, et le soucy luy ouvre l’entendement. Il va après Cingar et l’appelle ainsi : « Attends un peu, je te prie, ô compagnon ! » Mais Cingar fait l’oreille de marchant. L’Apoticaire crie plus fort : « Hola, frere, demeure, que je te die seulement, je te prie, trois mots ! » Cingar se tourne et luy demande ce qu’il veut. L’autre, faisant la chattemitte, le prie, et supplie et luy dit : « Hé quoy ! mon compagnon, mon amy, que pensez-vous gaigner, quand vous m’aurez fait perdre mon bien et ma vie ? Ha ! pour l’amour de Dieu, et que la Fortune vous sauve et garde, ne veüillez m’accuser de telles choses, et principalement en ce temps, auquel vous voyez tant de loups, ayans la gueule ouverte pour devorer un chacun miserablement. Je te donneray quelque argent, et ne poursuivray plus le paysant touchant sa merde couverte de miel ; au contraire, je te jure et promets que je le feray sortir de prison. » Cingar luy respond : « Certes, tu t’es eschappé d’un grand peril ; car, de droit, tu eusses perdu toute ta boutique, et peut-estre que le juge t’eust condamné à la mort. Je te remets toutesfois ceste faute, moyennant que tu gardes ta promesse que tu me viens de faire, et qu’à tes despens tu tires le bon homme hors de prison. — J’en suis content, dit l’Apoticaire. » Et là-dessus, ce pauvre lourdeau met la main à la bourse, et la vuide de tout ce qui estoit dedans, le baillant à Cingar, qui le prend très-bien, en le refusant quelque peu, après l’avoir en sa main, à la façon des medecins[53] ; et s’en vont ensemble à la prison commune, et non celle de la tour. Zambelle, advisant Cingar, soudain accourt, et tout joyeux s’en vient aux grilles de la fenestre, et l’appelle, le priant le vouloir aider. Cingar lui dit : « Tais toy, tais toy, parle bas, fol, et te tiens joyeux. Car, tout à ceste heure, moy seul, te feray sortir de là, et je ne crains point de despendre mon argent pour toy, et en ay desjà beaucoup deboursé. Cet homme qui est icy venu avec moy, et qui t’a battu à tort, affermera et jurera devant le monde avoir usé d’une menterie, quand il a dit que des bouges de vache, qu’il avoit achetées pour quelque peu de deniers, estoient de la fiante humaine. — Mais, dit Zambelle, telle purgation intestinale nous apporte bien de l’incommodité ; toutefois je voudrois estre payé de celle qu’il m’a fait perdre. Dis-moy, Cingar, porteray-je encore cette grand’perte ? » Cingar lui respond : « Repose-toy sur moy pour telle chose ; je te promets que tu en auras quatre barils bien pleins. Adieu, je m’en vais, tu sortiras maintenant. O, Apoticaire, allons à l’auditoire ! » Ainsi s’en vont, et ayant eu audience, Cingar prouve tout ce qu’il veut, jure, afferme et allegue cent mille menteries, et fait tant qu’il fait sortir Zambelle, et le rameine à sa maison, emportant en sa bourse l’argent que Lene luy avoit baillé, et ensemble ce qu’il avoit receu du miserable Apoticaire. Mais, pour telle drogue puante, je voy que la compagnie est en cholere, pendant que mes Muses m’ont tenu le nez bouché. Pardonnez-moy si nous avons remply vos oreilles de choses si grandes. Il vaut mieux en ouyr parler que d’en taster. Je me recommande.
LIVRE VIII.
Ja la bonne femme de Zambelle avoit receu son mary de retour de la prison et le caressoit d’estranges manieres. Comment ? Estoit-ce avec baisers ? Estoit-ce avec embrassemens joyeux, comme fait la femme finette, quand elle veut tirer quelque chose de son mary ? tant s’en faut. Mais le receut avec un gros baston, avec lequel elle lui affermissoit les coutures de son casaquin. Voilà le repos qu’on donnoit à Zambelle après une prison. Et, trois jours après, Lene veut employer son mary en quelques affaires, afin que la pauvrette peut recouvrer ce qu’elle avoit perdu ; car Cingar avoit entièrement espuisé sa bourse, et ces misérables n’avoient un morceau de pain en la corbeille. Partant, Lene, advisant à son faict commande à Zambelle de s’en aller à la ville y menant leur vache pour la vendre.
C’est ceste vache, des plus illustres et plus renommées qui soient au demeurant du monde, de laquelle Cipade estoit ordinairement garnie de ses fromages, de la laquelle tous les jours on tiroit une grande chaudronnée de laict, et la ville estoit fournie en tout temps de son beurre et de caillotins. Et comme les anciens ont laissé à leurs petits-fils, icelle fut nommée par le Pannade Berthe, Chiarine. Zambelle, pour s’acheminer, se fait un aiguillon que Calpin[54] nomme Stimulum, et nostre Comine l’appelle Gaiole ; et picquant avec ceste verge sa vache : « Va là, disoit-il, Chiarine ! » et icelle rendoit une voix qu’il n’est pas possible de mettre par escrit. Mais, parce qu’il n’avoit pas bien apprins à compter et à calculer, et ne sçavoit escrire un compte sur tablettes ; pour ceste cause, Lene luy commande de vendre sa vache et n’en recevoir pour lors l’argent ; mais bien qu’il prenne ce que l’on luy voudroit donner en son pannier, et qu’il face sa vente en presence de tesmoings, et que celuy qui l’acheteroit de luy, luy baillast une scedule payable à samedy prochain, auquel jour elle iroit à la ville recevoir elle-mesme le contenu de la scedule. « Je ferai ainsi, luy respond Zambelle, et vous tenez cependant en repos. » Puis, touchant sa vache, parloit à elle en Mantoüan : « Çà, mamao, tournes-ci ? » et subloit comme fait le bouvier à ses bœufs.
Cingar, ayant entendu de Berthe ce marché, que fait-il ? Il ne demeure à quartier, il se haste d’aller après, disant en soy-mesme : « Qui tarde trop jamais ne mange rosti chaud, et jamais n’est bien logé qui trop tard arrive : aussi, la limace, tardant trop, perdit de bons morceaux. » Pensant à tels inconvéniens, chemine hastivement, et, arrivant d’heure à la ville, il espere acheter la vache Chiarine. Il s’en va droit en une boutique, garnie de force hardes, laquelle appartenoit à un Juif nommé Sadoche, lequel avec sa circoncision, estoit doüé de trois beaux presens et bien marqué de Dieu, afin qu’il ne fut incogneu au monde. Il estoit bigle, boiteux et bossu, et qui par usure avoit rendu miserables plus de cent personnes. En sa boutique pendoient plusieurs sortes de vestemens, des cappes, des jupons, des chausses, des fourrures, des sayes, des cottes, des cotillons, des robbes. Cingar, donnant gage à ce Juif, prend une manteline deschirée et toute usée et un bonnet jaune, et enfin se vest de tels habillemens, qu’on l’eust creu estre le Juif Sadoche. Il s’en vient ainsi habillé en la place ; on l’estime estre Baganaie. Il void loing de luy Chiarine, et son bouvier. Aussi-tost, clopinant, s’en va vers cil, et, fermant un peu l’œil droit, contrefaisoit le bigle, et se faisoit paroistre bossu en tournant un costé : de pas en pas, il marmonnoit quelques mots hebreux. Zambelle crie le plus haut qu’il peut : « Qui veut acheter ceste belle vache ? » Cingar, l’oyant ainsi crier, ne se pouvoit quasi tenir de rire. Approchant toutesfois de luy, tenant les yeux à demy fermez et les jambes tortes, se contrefaisoit si bien avec ces habits, que Zambelle, le bon homenas, ne le cognoissoit aucunement. « O bon homme, dit-il, j’acheteray ta vache. Que veux-tu ? A quel prix est-elle ? Ne demande, je te prie, que le vray prix, que tu en veux avoir. » Zambelle luy respond : « Si tu veux acheter Chiarine, voici, je te la vendrai, accordons-en : je ne veux, pour le present, en toucher l’argent ; mais, pour mon vin, tu mettras au panier ce que tu voudras, et ne me bailleras qu’une scedule, et Lene viendra samedy prochain querir le contenu d’icelle en te la rendant. » Cingar luy dit : « Qu’elle vienne, je la payeray bien ; mais ameine la vache avec toy. Es-tu si fol ? Viens, laisses-tu Chiarine derriere ? — O, dit Zambelle, je ne le suis pas ! Çà icy, va là, chemine. » Ils entrent ensemble en l’ouvroir du vendeur de paniers, et Cingar en achete un et met dedans trois barbeaux, lesquels ont au ventre des œufs de telles vertu, que, si vous en mangez, vous aurez le flux de ventre à bon escient. Puis, prend une estoire et du papier en presence de tesmoings, et escrit en iceluy à rebours, à la mode des Hebreux, ceste scedule : « Zambelle, fils de Berthe Pannade, a vendu à Sadoche, Juif, une vache, pour laquelle il promet payer samedy prochain huict florins de Rhin, presens Caroie, Bergnacque, Mango, et Hierosme, Prestre. En signe j’ay apposé mon nom : Sadoche. » Cela fait, il plie un papier et y met son scel. Et met sur l’espaule de Zambelle le panier et le renvoye chez soy, en retenant Chiarine et la scedule. Zambelle, pour la pesanteur de son panier, suë d’ahan, chemine toutesfois joyeux, pensant avoir faict un grand gaing. Cingar s’en retourne vers son Juif, et luy rend ses vestemens en reprenant son gage, et, qui plus est, il luy vend Chiarine, pour laquelle il tire de luy huict ducats, luy remonstrant qu’icelle estoit pleine et devoit bien-tost avoir son veau.
Ayant receu son argent, il s’achemine vers Cipade et advance par le chemin Zambelle, prenant les petits destours qu’il congnoissoit, et rencontre Zambelle tout sueux sous sa charge et soufflant en assez bonne mesure ; mais ce travail n’est point ennuyeux à un cœur alegre. Cingar, passant outre, ne fait semblant de l’envisager ; mais Zambelle, l’advisant, s’arreste soubs son fardeau et l’appelle : « O Cingar, où vas-tu ? Arreste un peu ! » Cingar se tourne : « Qui est-ce qui m’appelle ? dit-il. Ha, certes, gentil Zambelle, je ne te recognoissois point soubs ce panier. Qu’as-tu dedans ? » Zambelle luy respond : « Il est besoing que je trafique de mon bien. Je suis marchand, je vends, j’achète de tout ; mais te souviennes des quatre barils de merde que tu m’a promis. — N’en fais point de doute, dit Cingar, on tiendra promesse. Qui sera plus riche que toy avec telle matière ? Je ne te voudrois pas tromper, mon cher Zambelle Pannade : asseures-toy d’avoir ce que je t’ay promis une fois. Penses-tu que je t’eusses tiré de la prison, où tu estois, prest à estre pendu, si Cingar n’eust esté ton amy ? Sois certain que tu l’as et auras à jamais pour amy. Ce sont véritablement parolles ; mais tu en as fait l’épreuve. Or, dis-moy, que portes-tu ? Quelle marchandise as-tu trouvée ? » Zambelle luy dit : « Mon panier a prins des poissons, lesquels ma femme mangera, comme elle en a envie, estant grosse d’un petit enfant, pour laquelle je laisserois toute besongne, afin de luy trouver ce qu’elle desire de manger ; autrement, elle perdroit le fruict de sa grossesse. — Tu fais, dit Cingar, une bonne œuvre ; car tu dois secourir ta femme, principalement quand elle est grosse ; car, estant en tel estat, elle est excusée de mettre la main à la paste pour s’apprester à manger, parce qu’elle en pourroit avorter, et jetteroit son enfant mort comme un abortif. » Zambelle, pour ce mot abortif, pensoit que Cingar eust dit boutir, qui signifie beurrée : « O, dit Zambelle, lors elle ne fera plus de beurre ; car elle a vendu sa vache Chiarine : le bigle Sadoche la vient d’acheter. Adieu cependant, Cingar, jusques au revoir. »
Il arrive, bien las, à la maison, en laquelle il ne trouve pour lors sa femme, qui estoit allée à l’Eglise à confesse, ou faire autre chose, et avoit emporté la clef du logis et bien fermé ses huys, de peur des larrons. Zambelle se descharge et avoit grande envie de fricasser en la poisle ses poissons ; mais, ne pouvant entrer, ni par la porte, ni par la fenestre, il se gratte la teste, il se fasche et se met à demy en cholere. Et, à force de se gratter, il resveilla si bien son cerveau, qu’il trouva un moyen d’entrer ; et, pour cet effect, il prend une eschelle, avec laquelle il monte sur la couverture de son magnifique logis et met le pourpoint bas, et commence à oster les tuiles pour se laisser couler dedans. Cependant arrive la femme, qui venoit de se bien confesser à un Jacobin. Icelle, voyant sa maison découverte et les chevrons remuez de leur place, et entrant dedans, cherche partout, et trouvant son homme : « O Dieu ! quel degast est cecy ? Ha bourreau ! s’escrie-elle, ha ! malheureuse beste ! A la mienne volonté que je te veisse maintenant rompre le col ! Que fais-tu là ? Dis, poltron, faitneant, quel diable te pousse ? O Dieu ! à quel mary ay-je esté mariée ! Que n’ay-je esté plustost mariée au grand diable ! Ha ! que maudit soit le jour, auquel ma mere Agnez me dit : « Tu auras, ma fille, Zambelle pour mari. » Que fais-tu là ? veux-tu laisser cela, meschante beste que tu es ? Tu descouvres encore ma maison ! Ha ! malheureuse que je suis ! Descend vistement, descend, lourdaut ! » Zambelle fut bien estonné et s’attendoit d’estre frotté à bon escient à coups de baston : et, en descendant de l’eschelle, disoit : « Ha ! Lene, pardonnez à vostre mary : l’envie que j’avois de faire cuire ces poissons a esté cause de faire cecy. » Mais icelle, toute transportée de furie, ne prenant pied aux parolles de ce miserable, pousse de sa force l’eschelle contre bas, tellement que l’autre descendit plus tost qu’il ne pensoit, et donna du cul en terre sur des pierres fort rudement. « Ha ha, crie-il, ha, mon Dieu, pardonnez-moy ! je vous prie, ma seur, tuez-moy, j’en suis content, si je fais plus telles choses : pardonnez-moy ! » Mais estant ainsi tombé, Lene avoit sauté sur son ventre et luy fouloit bien la trippe, et le coignoit durement et de poings et de pieds. Les voisins viennent et accourent au bruit, et trouvent encore le pauvre Zambelle soubs les pieds de ceste diablesse.
Toutesfois, ce n’estoit point merveille. Car la chose n’estoit point nouvelle, ayant accoustumé d’épousseter tous les jours ce malostru, en ceste façon, ainsi qu’on en voit plusieurs estre traitez comme luy, lesquels je n’estime pas estre hommes, mais gros bufles. Les voisins demandent la cause : Lene leur compte. Mais, quand Tognazze, qui estoit là venu, et les autres aussi, eurent entendu de Zambelle le traffic qu’il avoit fait du panier et de ce qui estoit dedans, ils plaignoient fort le travail de Lene n’estre sans un grand ennui. Et, par les plus sages, fut pleurée la perte de Chiarine. Mais, pour cela, Zambelle, n’estant à grand’peine eschappé du baston, ne laisse de vouloir achever ce qu’il avoit envie de faire et fait cuire ces barbeaux, et en mange les œufs et nettoye tout, puis s’en va aux champs pour bescher des naveaux : et cependant Cingar, par un autre chemin, vient à Lene, lequel avoit desjà entendu toute ceste farce, et, en pleurant, feint estre attristé de tout cecy. Il blasme Zambelle de ce qu’il est ainsi sans gouvernement et de ce que la longueur du temps ne luy apporte aucun jugement. Lene, pleurant plus fort, luy racompte ses grandes pertes, et, comme pour une vache il n’a rapporté qu’un panier : et, qui est encore le pis, il ne sçait à qui il l’a baillée. « Voila une mauvaise chose, dit Cingar ; mais ne bougez, Lene, j’espere que vous aurez ou la vache ou l’argent. Je ne vous faudray à ce besoing, asseurez-vous-en sur moy. J’iray à la ville et retrouveray Chiarine. »
Cela dict, et songeant à son vieux mestier, s’en va viste trouver Zambelle à sa besongne. « O pauvret, dit-il, tu as fait le maraut. Tu as perdu l’argent et la vache, fol que tu es : ce n’est là grand esprit : ce n’est pas là un bon avis, gros marroufle. Je voy bien que tu n’as point de sel en ta teste : quand auras-tu quelque sentiment ? quand aiguiseras-tu ton esprit, gros buttier, gros asne ? Je suis las de t’avoir tant de fois remontré comme il faut vivre. Mais, dis, sçaurois-tu cognoistre l’homme, qui s’est mocqué ainsi de toy, en te donnant un panier et retenant ta vache ? — Ouy da, dit Zambelle, je recognoistray bien la vache : car elle a deux cornes en teste, et deux gentilles oreilles, et soubs le ventre elle a son pis. — Mais, dit Cingar, l’acheteur de la vache Chiarine, le pourrois-tu cognoistre et me le montrer, dis-moy ? — Hem, dit Zambelle, mon amy, je ne vous avois bien entendu. Je pourrois bien cognoistre le larron : il n’a point de cornes en teste ; mais quand il chemine il cloche, et, regardant, il tourne ses yeux l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, et a, comme Tognazze, une grosse bosse sur l’eschine : et son bonnet est de couleur comme la foire d’un enfant. — Je sçay, respond Cingar, qui est celui que tu veux dire. Allons, par le corps sainct Pierre ! il faudra qu’il te rende la vache, ou je tueray le ribaut. — Laisse là ta marre, vien, allons viste à la ville ! »
Ils s’acheminent ensemble. Zambelle, courant, esmeut la trippe, et est contraint mettre cul bas pour fumer la terre : parce que les œufs des barbeaux qu’il avoit mangez broüilloient ses boyaux autant que s’il eut avalé sept scrupules de Diagredi. Cingar se haste, et se fourre parmy le peuple, cheminant hastivement, nonobstant la presse des uns et des autres, qui estoient dedans les ruës, voulant aller vers la demeure des Juifs, qui est en entrant la porte de la ville à main gauche. Toutesfois, de propos délibéré, il print son chemin par une petite ruelle à main droite tirant vers Saincte-Gade : puis, passa par l’Hospital, et par l’eglise de Sainct-Leonard ; et, en ces quartiers, passe par plusieurs petites ruelles. De là il s’en vint au couvent des Nonnains de Carette, et puis aux Cordeliers, et, outrepassant Tous-les-Saincts, voulut voir Sainct-Marc, là où, en passant, il gagna dévotement les pardons.
La foire pressoit jà cependant Zambelle ; il pettoit, et roussinoit, et à grand peine se pouvoit-il retenir, mais l’avarice l’empeschoit de jeter dehors à pure perte telle marchandise, laquelle il pensoit estre son bien. Il serre le pertuis tant qu’il peut, et ne peut neantmoins si bien faire, que le vent de Siroc ne fasse passage, après lequel quelquefois la pluye sort. Pour cela, Cingar ne l’arreste ; mais tousjours le haste. Il visite l’eglise de Sainct-Sebastien, et passe par un lieu fangeux qu’on nomme Chantereine. Puis, viennent à la porte Tiresie, laquelle le menu peuple surnomme de Ceresie, par laquelle les hommes ne passent sans buletin. Zambelle passe sans contredit, portant derriere son buletin bien ensaffrané : car de pas en pas le villain laschoit tousjours quelque chose. Ils passent la place de la foire, et viennent enfin au pont d’Arlot, ainsi que les Carmes l’appellent, puis se tournent vers la ruë des Juifs, ayant Cingar fait en ceste façon un beau tour par la ville. Zambelle arrive, après tant de destours, dedans la Synagogue, et ne pouvant plus endurer l’oppression de son ventre, s’accroupissant, jette tout dehors, et, se relevant, dit : « O Cingar, en quoy porterons-nous ceste matiere-cy ? — Advisons premierement, respond Cingar, à recouvrer Chiarine, et puis nous achetterons un baril pour cet effet. Nous voilà arrivez entre ceste canaille de Baganaie. Te souvienne de bien regarder, entre ces bonnets jaunes, si tu pourras voir ton larron de vache ? » Et, ce disant, arrivent devant la bouticque de ce borgne Sadoche. « O mon amy Cingar, dit lors Zambelle, voilà le galand : voilà le borgne, qui a acheté Chiarine. C’est luy qui me bailla le panier. » Soudain Cingar, avec une contenance brusque, et un visage asseuré, entre en ceste bouticque, et tirant un poignard, en le tenant de la main droite, en mettant l’autre main sur le collet de Sadoche, luy crie : « Larron, patarin, patarin, ribaut, penses-tu ainsi pipper les bonnes gens, qui sont chrestiens ? Ce pauvre homme-cy t’a vendu une vache, et tu luy as baillé en payement un panier et quelques meschans poissons, qui luy ont quasi fait jetter tous les boyaux dehors. Il vouloit une scedule pour son asseurance, et, au lieu, tu luy as seulement baillé un corbillon ; et, en le trompant ainsi, tu as gaigné pour peu la vache et le veau. Rends-la vistement, sinon je te coupperay le col ? »
Le Juif fut soudain si saisi de peur, qu’il ne pouvoit parler ny respondre à telles menteries. Cingar ne le laisse en repos, le pousse, gronde fort contre luy, et plusieurs s’amassent à ce bruit : on demande la cause de ce debat. Cingar, au lieu de la verité, prouve tout ce qui estoit faux : son eloquence surmonte le droict, et l’equité cede au fil de la langue, et la cause du mieux disant est soustenuë. Mais, après que Sadoche eut un peu reprins ses esprits, enfin il luy dit : « Je ne sçay certes ce que vous dites : vous m’avez vendu une vache, et non ce paysan, et vous en ay donnez huict ducats. — Il n’est pas vray, dit Zambelle, il n’est pas ainsi. Ha ! borgne de Diable, je te cognois : c’est toy-mesme qui a ainsi le costé mal bati ; qui as ainsi les yeux faits, et qui portes une mesme bosse. Tu ne sçaurois le nier, celuy qui a vendu le panier en pourra tesmoigner : qu’on le face venir ! »
Cingar le fait appeler. « Hola, marchand, tesmoigne-nous icy, qui est celuy, à qui tu as vendu un panier ce jour : n’est-ce pas à ce marroufle de Juif ? Dis verité ! N’est-ce pas à ce boiteux ribaut ? Dis ce qui en est : n’est-ce pas à ce diable de bossu, n’est-il pas vray ? Qu’en dis-tu ? » Le marchand respond : « Il est ainsi : le veut-il nier ? O Dieu ! il se faut bien garder de bigles, de bossus et de boiteux. — Tu as bien dit, maistre, respond Cingar ; il n’y point de foy aux bossus, et moins aux boiteux : et, si un borgne ou bigle est bon, il le faut mettre entre les choses miraculeuses. » Sadoche assemble toute la Synagogue comme ils font quand ils destachent l’Arche d’alliance, et barbottent entr’eux : « An ha ay men ehey[55] », et font un bruit comme s’ils vouloient sacrifier une oye en appelant le Messias. Si ne peurent-ils ces malotrus tant pour lors marmonner, ny prendre tels avis de leurs Rabbins, et des maistres de leur Synagogue, ny par leur bec circoncis et ny par leur cabale si bien faire à Sadoche, que, à l’occasion des tesmoins et de la crierie de Cingar, il ne fut condamné de desbourser encore huict ducats, ou de rendre la vache. Icelle fut enfin renduë à Zambelle ; et Cingar eut quelque argent pour sa peine.
Voilà comment Zambelle recouvra sa vache, laquelle, comme on dit, de la poisle tomba au feu. Icelle, estant arrachée de la griffe des Juifs, aussi-tost fut dévorée par des moines enfroquez. Dis, je te prie, Comine, la mort de ceste miserable Chiarine. Il y a un lieu à deux mille pas de Cipade, lequel, selon que recite l’histoire, est nommé Motelle, qui est un petit village pour le peu de maisons qui y sont ; mais a un beau et grand terroir. Là y a une vieille Eglise, ayant ses murailles à demy rompuës, en laquelle font le service quelque sorte de moines, et est par eux gouvernée comme est une taverne par des Brodes et Allemans. Soubs quelle regle ils vivoient, je n’en suis certain : mais, ainsi, qu’on pouvoit appercevoir avec de la lumiere, on trouvoit qu’un nommé frere Stopin, qui pour lors sembloit estre la splendeur de l’Eglise, avoit reformé le convent, et rempli de bons freres Frappars, desquels si je voulois descrire les meurs porcins, je craindrois apporter un trop grand scandale aux bons Religieux, ausquels pour la mauvaise vie des autres pourroit advenir faute de pain et de vin, et de leur pitance ordinaire, ne recevans plus rien des gens laicz. Iceluy enseigna à ses moines les preceptes de bien cuisiner et les passa docteurs en l’art de larderie. Or deux freres Stopins, de ceux qui demeuroient en ce convent, puans tousjours le lard, ne sçay pour quel sujet, s’estoient mis lors aux champs, trottans du pied sans aucune mesure, ayans la teste levée en regardans tout autour, et ès environs d’où ils passoient, donnant un très-mauvais exemple aux simples gens, estans eshontez, lascifs, faitneans, sans entendement, n’ayans tousjours l’esprit tendu qu’au mestier de ruffiennerie et gueuserie.
Pendant qu’ils alloient visiter les commeres, ils advisent de fort loing Zambelle venir au devant d’eux, lequel touchoit l’infortunée Chiarine. Le premier de ces deux freres, non pas en l’Ordre, mais qui estoit plus sçavant que son compagnon en la science de cuisine, soudain se propose de mettre à effet une brave entreprinse, et dit à son compagnon : « Frere Baldrach, arreste-toy un peu : je veux gaigner ceste vache qu’ameine vers nous ce paysan. » Baldrach respond : « Ainsi soit-il : je suis prest, frere Roch, à faire ce que tu voudras. Si nostre marmite peut engloutir ceste vache, les feries, precedentes nostre mardi gras, en seront meilleures, et plus grasses. » Promptement frere Roch met le froc bas, et, estant en pourpoint, sembloit un brave soldat. Si vous le consideriez ayant despouillé ses habits monachaux, vous le jugeriez plustost digne de porter la rondache, ou l’espieu Boulonnois, que non pas de porter une croix, ou dire la Messe. Ostez-lui la couronne, c’estoit un vray soldat. Baldrach se cache en un gros halier, comme ils advisent par entre eux. Frere Roch, ainsi desguisé en homme lay, advance le pas au devant de Zambelle, et luy dit : « Où vas-tu paysan, où meines-tu ceste chevre ? » Zambelle luy respond : « Chevre ? Le cancre ! c’est une vache, et non pas une chevre. — Que dis-tu ? luy replique Roch, c’est une chevre. Tu as trop beu, vilain. — Mais, dit Zambelle, vous avez la veuë de travers, voulant dire que ma vache Chiarine vous semble une chevre. » Frere Roch commence à braver : « Que le cancre, dit-il, te vienne aux yeux ! c’est une chevre, je te le dis. » Zambelle luy dit : « Mettez vos lunettes à vos yeux, et vous pourrez cognoistre une chevre, ou une vache : une chevre n’a point de queuë ; ceste-cy en a une bien longue : ceste-cy porte-elle une barbe longue comme fait la chevre ? chie-elle des crottes ? ceste-cy ne crie point bai bai, mais dit bou. » Frere Roch luy dit : « C’est une chevre, qui porte cortes : tu luy as rasé la barbe, et luy as tiré, et allongé la queuë par derriere. » Zambelle luy respond : « Je suis point barbier, et je ne sçaurois raser le poil à ceste vache, mais bien luy tirer le laict. — Dis plustost, réplicque Roch, chevre, et non pas vache. — Je ne diray pas, respond Zambelle, une mensonge ; c’est Chiarine ma vache. »
Frere Roch fait semblant de se mettre en colere, jure et dit : « Veux-tu jouer ceste beste, que tu nommes vache, contre huit escus, laquelle je dis estre une vraye chevre ? Veux-tu accorder cela ? — Ouy, dit Zambelle, je le veux, desbourse argent : s’il se peut prouver que ma vache ne soit vache, je ne seray plus Zambelle, ny Chiarine vache ; et tu gaigneras la chevre, si Chiarine est chevre. — Je suis content, dit frère Roch, mais qui pourra vuider ce différend ? Voicy un Religieux. » Sur ceste gageure, que frere Baldrach oyoit de loing, frere Roch parlant haut tout exprès, iceluy sort dehors son embuscade, et, faisant comme le vieux renard qui se cache dedans le buisson pour gripper la poule, se leve doucement et marche avec une gravité et sembloit un sanctificetur, ayant un panier à son costé. Approchant près de ces gageurs, Roch l’appelle : « O mon pere, je prie de venir un peu jusques à nous, et de vouloir user d’une saincte charité en nostre endroit, si telle est en vous ? Jugez-nous icy d’un différend qui n’est pas petit entre nous deux : Cestuy-cy s’opiniastre, ainsi qu’est la façon des paysans, en ce qu’il dit que ce n’est pas une chevre qu’il meine, et jure que c’est une vache. Qu’en dit votre Reverence ? » Baldrach respond : « Il n’y a aucun doute que ce ne soit une chevre : un aveugle le diroit. Et toy, pauvre homme, comment oses-tu dire que ce soit une vache ? Va, tu es un fol. As-tu fait gageure d’adventure contre cestuy-cy ? — Ouy, dit Roch, j’ay mis huict escus contre la vache. Baldrach conclud : « La chevre donc perduë selon mon jugement. » Et ainsi Zambelle se trouva desaisi de sa chere Chiarine, laquelle les freres menerent au couvent de Motelle.
Cependant Cingar venoit tout seul de la ville, et trouvant Zambelle pleurant comme un enfant : « Que fais-tu là, luy dit Cingar ; que pleures-tu ? Où est ta vache Chiarine ? » Zambelle luy respond, en faisant une grande exclamation : « Ha ! je suis mort ! ha ! je suis mort ! je suis mort tout à faict ! Ma femme me tuëra, malheureux que je suis ! » Cingar, en riant, luy dit : « Où est demeurée ta vache ? — Le cancre, respond Zambelle, te puisse ronger le nez ! Il n’y a plus de vache Chiarine : tu m’as fait rendre une chevre pour une vache. — Qui est-ce, dit Cingar, qui te faict accroire que Chiarine soit chevre ? » Zambelle respond : « Un Religieux me le vient d’asseurer tout maintenant. Il porte un cappuchon et un bissac sur son dos, et de grosses patinostres de bois. Il a une barbe de bouc et est ceint d’une sangle. Il tient un bréviaire en sa main droite, et de l’autre il porte un panier. Iceluy a jugé que ma vache n’estoit point vache et l’a nommée chevre : ce meschant borgne nous a rendu une chevre et a retenu la vache. La chevre Chiarine nous a esté baillée ; mais la vache Chiarine a esté enlevée. Nous avons premierement perdu une vache et secondement une chevre, et tu es seul cause de ma perte. — Ha, ha, dit Cingar, pauvre miserable, tu crois donc à un Moine ? As-tu adjousté foy à un tel frere Lambin ? qui, s’il est meschant, il n’y a meschanceté au monde qu’il ne commette. Allons, le cancre me mange ! je te feray rendre la vache. » Car il pensoit bien que ceste tromperie estoit venuë par le moyen de ces Moines, qui renient mille fois leurs couronnes, lesquels il cognoissoit, soubs ceste cappe monachale, bien aises de trouver nappe mise et de remplir le sac de leur ventre de bons vivres. « A leur occasion, disoit-il, les gens de bien, les personnes illustres, ceux qui sont sortis de noble sang et qui sont pleins de bonnes lettres, et qui portent un mesme habit qu’eux, sont travaillez de mocquerie, souffrent des hontes grandes, tellement que les Moines, les freres et les bons Religieux ne sont maintenant que la fable du peuple pour la faute des faitneans et poltrons. »
Pendant que Cingar degoisoit en cholere telles paroles, maistre Jacob se presente, lequel autrefois avoit esté Chapelain d’Arene. Cestuy-cy se vantoit qu’il ne sçavoit ny l’art, ny la façon de bien vivre, et le montroit par effect. Il estoit prebstre d’une Eglise, laquelle vous eussiez dit estre un cabret, si vous eussiez veu les murailles tant dedans que dehors escrites de plusieurs devises et barboüillées de sales et ordes figures, ainsi qu’on dit que la muraille blanche sert de papier aux fols. Au dedans vous sentiez le pissat de chiens et de femmes, et à l’entrée vous voyiez de belles cailles Lombardes. Je ne sçay qui estoit le simple Evesque qui luy avoit donné les ordres et permis de célébrer la Messe. Entre les autres vertus qu’avoit nostre messire Jacob, il estoit plus sçavant qu’aucun mouton. Iceluy, allant à l’eschole, y avoit passé beaucoup d’années sans pouvoir apprendre une seule lettre, et fallut apprendre ce maroufle, en l’envoyant à Boulongne pour estudier avec une telle dexterité : La première lettre de l’alphabet est A. Icelle, comme capitainesse de toutes les autres, luy fut aussi enseignée la premiere soubs la representation d’une esquierre ou d’un compas, duquel se servent les Charpentiers, les Astrologues et Philosophes, quand ils veulent tirer des lignes en rond, en long ou de travers, avec lesquelles on marque toutes sortes de formes. Jacob, par ce moyen, apprint ceste premiere lettre ; mais il ne la pouvoit prononcer, et, pour cet effet, on luy bailla un asne pour precepteur, lequel, à force de braire a a, a a, luy apprint de la prononcer. La lettre d’après, qui est B, et assez cogneuë aux Grecs, fut incontinent par luy apprinse et sans peine, parce qu’elle ressemble à ces fers qu’on met aux pieds des larrons, des meurtriers et meschans qu’on tient en prison, et luy-mesme y avoit esté autrefois attaché pour avoir violé une fille ; et, pour la sçavoir bien dire, on luy faisoit feindre la voix d’un mouton, bai, bai. Quant à C, il l’apprint en contemplant l’anse d’une seille ou d’un chauderon, laquelle il cognoissoit assez pour avoir gardé les pourceaux, et leur avoit faict et porté souvent des augées, et la prononçoit assez aisément, parce que les Cipadiens disent Ce, ce, quand ils appellent leurs porcs. D luy fut fort aisé à apprendre par cœur à raison qu’il avoit accoustumé de blasphémer Dieu ; et néantmoins on luy apprint encore par un autre moyen, à sçavoir par le son des cloches quand elles sonnent din don. La cinquiesme, qui est E, avoit esté figurée à Jacob sous la ressemblance d’un arc bandé sur lequel est la fleche posée ; et estant fait clerc tonsuré, il apprint à la prononcer chantant Kyrie ; par ce que les clercs repetent souvent, cest E. Quant à F, il eut tousjours peur de ceste lettre, parce que c’estoit le commencement de ce mot fourche, que nous disons gibet, auquel il avoit merité monter plusieurs fois, et autant de fois qu’il avoit forgé de faux liards avec Cingar. Il ne peut apprendre à prononcer G, parce qu’il avoit la langue grasse, et pour ceste cause il chantoit Loria in excelsis et non pas Gloria. Il ne se soucia point de H, à raison que, suivant le Doctrinal, les Poëtes n’ont aucun esgard à icelle. Quant à l’I, pour le retenir en son esprit, on luy proposa le clocher droit et haut de Sainct-Marc, en la cime duquel y a un Ange qui tourne çà et là, selon le vent qui le pousse ; mais la prononciation luy fut apprinse par le hennissement d’un cheval ou d’un poulain, quand il dit I, i, i. Pour K, il le laissa là, parce qu’il ne le pouvoit non plus prononcer que le G, et disoit qu’il le falloit laisser pour le derriere plustost que pour le devant. Il apprint L, pour la semblance qu’elle a à la faux, avec laquelle on faulche les prez, et comme est celle qu’on donne à la Mort, quand on la dépeint sur les murailles. La flute luy en apprint la prononciation, quand il se trouvoit souvent aux danses de village avec les autres paysans, l’oyant chanter lu lu. M luy fut montrée par son Magister avec une gentille façon ; il luy démancha une fourche de fer à trois dents, avec laquelle on charge le fumier. Quant à N, on luy presenta, pour l’apprendre, deux fourches sans manches estans l’une contre l’autre mises à l’envers. Et icelle, à quelque temps de là, mit fin à l’estude de maistre Jacob : car il fut pendu entre trois beaux piliers. La cause du sujet fut la lettre O, laquelle, estant ronde etoit en grande recommandation à ce prebstre, s’employant souvent à forger sa faulce monnoye. En après, il disoit ses Messes toutes d’une sorte ; et n’eust sçeu former le signe de la croix. Entre Confiteor et Amen, il n’y avoit pas grande distance, ne songeant qu’à la fin. Car il ne faisoit que commencer In nomine Patris, qu’en trois sauts il estoit à Ite Missa est. Si, au milieu de la Messe, il s’arrestoit quelquefois au Memento, il n’estoit ravi qu’en pensant à l’oye qui se rostissoit, craignant aussi que le chat meit la patte au plat. Il chantoit souvent deux Messes le jour et emportoit pour soy l’offerte que faisoient les paysans pour les trépassez, sans en rien laisser au Curé ou à son Vicaire. Il vendoit tous les calices d’or et d’argent qu’il pouvoit desrober, et despendoit son argent en rongnons de veau, dont il estoit fort friand. Il n’eust pas reblanchi ou renouvellé en cent ans les corporaux ; aussi peu les serviettes et nappes de l’autel, lesquelles estoient toutes rongées de souris et tachées de vin ; il n’y avoit nappe de cabaret qui ne fut plus blanche. La table, sur laquelle gouste une bande de Lansquenets, est plus nette, quand ils exercent à l’envy leur trinc et brindes. Il confessoit pour trois ou quatre deniers les meurtriers, assassinateurs, larrons et tels meschans, et les absolvoit de la peine et de la coulpe. Jamais ne voulut avoir de vieilles pour chambrieres, disant que telles femmes avec leur bave ne font qu’abreuver leur viande et ont tousjours les oreilles sourdes et le cul lasche ; mais, par sur tout, une jeune chambrière luy plaisoit, de laquelle il avoit tiré huit garçons, disant qu’il avoit besoing de clers qui luy pussent respondre Kyrie et Ora pro nobis.
Or Cingar l’aperceut, et l’appella : « Holà ! messire Jacob, où va ainsi si vite vostre prudence ? » Il respond : « Je m’en vay à Motelle ; car les saincts et beats peres m’ont invité d’aller souper à ce soir avec eux. » Cingar luy demande : « Qu’ont-ils de bon pour souper ? — Ils ont arresté par entre eux, dit-il, de manger une vache toute entiere avec la peau. » Incontinent Zambelle s’escrie : « Ha ! cancre ! seroit-ce bien, ô Cingar, Chiarine ? — Nous irons tout de ce pas, respond Cingar, et sçaurons si la vache est devenuë chevre : car si Chiarine est redevenuë vache comme elle estoit auparavant, il n’y a doute que tu ne sois aussi Zambelle ; mais, si Chiarine est chevre, tu seras un autre, et ne seras point une autre vache. — Et qui seray-je, dit Zambelle, si Chiarine est chevre ? — Qui seras ? respond Cingar ; tu seras un bœuf, ou quelque gros sommier. » Ils arrivent enfin aux portes de la saincte Abbaye, et n’estoit point besoing de frapper à la porte : car l’entrée n’est defenduë à personne, hommes et femmes y entrent et en sortent à toute heure, et ce convent n’est jamais sans bons compagnons, mais les reçoit tous. Cingar, Zambelle et messire Jacob entrent ; et ne se presente aucun, qui dise : « Hola, où allez-vous ? » On ne voyoit, par tout le convent, et par les cloistres, que mille ordures, avec une grande puanteur de merde, et les araignées penduës et attachées par tout. En ce lieu il n’y a aucune sobriété, nul silence, nulle discipline : mais la vie qui s’y meine est semblable aux pourceaux, ou bien à la vache de Zambelle, laquelle pour lors ces Motellois devoroient peau et tout.
Cingar les trouva en certain quartier reculé, estans en bonne troupe tout autour de cette vache rostie, et estoient environ vingt ou trente de ces freres. L’un tire à l’espaule, l’autre à la cuisse : un autre tient un bon morceau du simier ; un autre, de la poitrine : un friand arrache les yeux de la teste : un aussi friand, après avoir avallé la chair d’autour un os, en tire la mouëlle. Veistes-vous jamais une bande de pourceaux se saouller plus salement autour de leur auge, pleine de sale lavage ? Cingar, entrant en ce beau refectoire, est soudain par eux convié d’en venir manger sa part. Il s’approche et commence à mordre comme les autres, et donne à Zambelle un os d’alloyau, qui estoit encore assez garni de chair. Zambelle le prend, mange, et jure n’avoir jamais mangé chair plus savoureuse. Personne n’entretient le caquet : on n’oit qu’un brisement d’os, et un soufflement qu’aucuns faisoient sur leur potage, estant une grande marmite pleine de trippes qui bouilloit sur le feu. On oioit claquer leurs levres l’une contre l’autre, et le bouillon leur coulait le long du menton. Ils mangent hastivement ; car ainsi l’Escriture le commande. La miserable Chiarine commence à perdre cuisses et espaules, et le dedans du corps se découvre representant une grande carcasse : tant plus ils mangent, et plus la vache devient à rien : et la faim et la pauvre Chiarine s’en vont ensemble. Messire Jacob se jette sur le lard et sur la gresse. Il ne veut point d’os. Il ne prend que la chair grasse, et lappe comme les chiens le jus, qui est dedans les escuelles, et luy sortent de la gorge de gros crots. Il est contraint lascher la ceinture, sa panse tirant trop fort ; et sur son ventre eut-on bien joué du tabourin. Il ne travailloit gueres ses dents : car, ouvrant grand le gosier, avaloit les morceaux entiers, et si les faisoit bien gros. Frere Roch estoit là assis, Frere Baldrach et Antoch, Frere Germain, Frere Marmot[56], Frere Schirate, Frere Panocher, Frere Scapocchin, Frere Tafelle, Frere Agathon, Frere Scarpin, Frere Arofle, Frere Bisbacche, Frere Enoch, Frere Rige, Frere Bragarotte, Frere Capon. Voilà les principaux de la bande, qui tiennent eschole en l’art de cuisine, et ont passé plusieurs maistres en la science de lechecasse. Le ventre est leur Dieu : le potage est leur loy : la bouteille, leur saincte Escriture. Desjà les ossemens bien nets de Chiarine estoient jettez sous la table, et n’y a plus apparence de vache. Ces os sont si bien renettis, que les chiens ne font point la presse. Les freres se mettent à lescher les plats et assiettes, n’ayant point autre façon pour laver les escuelles. Si le lard ou la graisse est figée, ils la grattent avec leurs ongles, et aucuns avec la manche de leurs frocs, essuyent les escuelles. Or, après avoir ainsi sabourré leur ventre, ils se levent pour faire partie, et aller jouer aux cartes : après ce jeu, ils s’esbattent à l’escrime : après l’escrime, ils goustent. Ainsi passent leur vie heureusement ces gens ici devotieux. Ils se mocquent de ceux qui s’échauffent en la chaire à force de bien prescher, qui vont aux enterrements des morts, qui jeunent, qui se foüettent, qui vont pieds nuds, qui estudient, qui font mille compositions pour l’Escot[57], et contre l’Escot.
Il estoit tard, et Cingar se vouloit retirer, ayant assez bien chargé son vaisseau. Zambelle le tire par derriere, et le supplie de luy vouloir faire rendre sa vache, luy monstrant avec le doigt le larron de moine, qui la luy avoit prinse. Alors Cingar, en riant, se faict bailler un sac, lequel il emplit des ossemens, qui estoient soubs la table, et, le chargeant sur l’espaule de Zambelle, luy dit : « Allons-nous-en ; car en ce sac tu portes Chiarine : Zambelle, vien ; nous l’enterrerons nous deux. » Et prenant congé de tous ces bons compagnons, se met en chemin, et Zambelle le suivoit, assez chargé des os de sa Chiarine. Quand ils furent près la fosse de Cipade où les grenoüilles chantent ordinairement, là mettent en repos les reliques de Chiarine, laquelle en son temps a esté digne d’être celebrée par le grand Coccaie. Là se trouverent les Satyres, et filles Dryades, lesquelles laissant flotter leurs cheveux espars çà et là, pleurerent Chiarine : et le pere Seraphin, s’y trouvant aussi, grava en un arbre ces vers :