HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 8)
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Comme le pilote advisé, voyant la vague avec un grand bruit des vents venir vers luy, la reçoit en lui mettant au devant la proue de son vaisseau : ainsi Cingar, contre le furieux assaut d’Hippolite, se roidist pour l’attendre : mais il ne peut eviter le coup d’Hippolite, lequel luy donna sur la teste si rudement, qu’il oublia s’il estoit jour ou nuict. Falcquet voyant son amy en tel hazard, s’enflambe de colere outre mesure, et de sa massue donne sur le heaulme d’Hippolite, et redouble derechef, donnant plus asprement qu’à la premiere fois, et luy fait tomber le pennache à bas, et à la tierce, luy donne en mesme endroit un tel coup, qu’il le contraint d’embrasser le col de son cheval. Le mont-Gibel ne paroist si en feu comme Hippolite brusloit de colere. Il bouffe de furie, et de despit, bruiant comme une tempeste, et, prenant son espée avec les deux mains, vouloit fendre Falcquet en deux ; mais iceluy feit un saut à costé, evitant ce coup. L’autre ne cesse de redoubler ses coups. Falcquet ne peut éviter ceste cerise, qui fut si brusque, et si gaillarde, qu’il ne se peut tenir de tomber, estant sa visiere emportée. Cingar, soudain tout furieux, s’advance, et donne un grand coup sur le bras droit d’Hippolite, pour luy faire sortir du poing son espée. Falcquet incontinent se releve, et, pendant qu’Hippolite estoit empesché avec Cingar, Falcquet d’un autre costé luy donne un coup de sa massue. Hippolite, laissant Cingar, et se revirant vers Falcquet pour le charger, Cingar le reprend, et luy fait tomber une partie de son harnois. Comme un lion se monstre terrible en combattant contre deux Ours, se jettant tantost sur l’un avec ses pattes, tantost sur l’autre avec la dent, n’ayant pas loisir de pouvoir reprendre haleine, recevant un coup de dent de l’un, pendant qu’il s’amuse à l’autre : ainsi se comportoit, entre ces deux, le vaillant Hippolite. Il estoit espris de si grand’ rage, et d’une telle furie, que le feu, pour une telle colere, luy sortoit de la teste. Pendant que Cingar s’advançoit trop devant luy, il reçoit une telle taillade, non sur l’eschine, mais sur l’oreille, qu’il luy semble oüir cent mille tintouïns, et tombe tout estourdi à terre, alongeant les cuisses, et s’estandant tout à plat comme une grenoüille. Le sang luy couloit des narines, de la bouche, et des oreilles, abreuvant de sang la terre tout autour de soy. « Ha ! voleur, dit Falcquet, meschant ribaut, as-tu tué un si vaillant homme ? » Et, en se disant, il prend à deux mains sa massue, fait un saut en l’air, comme feroit un Leopard, et donne sur le heaulme d’Hippolite avec telle puissance, qu’il met en pieces son escu, lequel il avoit jetté sur sa teste pour se garentir d’un tel coup, et neantmoins Hippolite ne peut si bien s’en sauver, qu’il ne donnast, à la renverse, de la teste sur la croppe de son cheval, lequel l’emportoit çà et là, estant demeuré en selle, et les bras étendus et pendans.
Cependant tout le fort des ennemis s’approche, et Cingar estoit déjà revenu à soy, et estoit sus bout. Un Lion rugissant, blecé par le veneur, ne s’acharne point plus sur les dogues et mastins de Molosse ou de Corse, deschirant les uns et les autres avec ses ongles, que faisoit lors Cingar sur ses ennemis, estant accompagné de Falcquet, qui, d’un costé et d’autre, donnoit des coups orbes avec sa massue. Ces deux, bien serrez ensemble, faisoient fuïr de devant eux plusieurs personnes, lesquels n’avoyent honte de leur montrer le dos.
Balde cependant donnoit bien des affaires à Lyron, et l’avoit mis en blanc de ses armes : et si Fracasse se fut mis de ceste meslée, sans doubte Lyron y eust fini la vie. Moscquin, le Centaure et Philoforne, se tenans ensemble, font rougir la terre de sang, et font voler les trippes en l’air à plusieurs. Personne pour lors n’estoit demeuré sur les galeres et navires ; tous, tant Mores que Genevois, combattoyent sur terre : et le Centaure, ayant fait sauter en l’eau ceux qui y estoient restez, estoit aussi venu donner secours aux siens. Gilbert, se pourmenant sur le bord tout seul, s’en va vers les navires, entre dedans, et n’y trouvant personne, se tient en l’une d’icelles, se contentant de veoir de loing une telle et si furieuse escarmouche, n’ayant aucune expertise de la guerre. Il a horreur de veoir tant de tronçons de picques, et autres tels bastons de guerre voler en l’air, et tant de voix lamentables retentir sur la mer, et tant de membres retrenchez et laissez çà et là, tant de ruisseaux de sang, et tant de monceaux de corps morts. Il luy sembloit que ce fust une boucherie, voyant tant de poulmons, d’entrailles, de trippes, de fressures, de panses, de rattes, pendre aux arbres et ensanglanter les herbes. O les cruels coups ! ô playes dignes d’un Renauld, et d’estre chantées par cent doctes Virgiles ! L’un frappe, l’autre pare ; l’un taille, l’autre est fendu ; vous eussiez veu les mailles, les cuirasses, les plastrons, les rondaches voler par pieces comme oiseaux. Les corneilles et corbeaux, voyans tant de sang, estoyent en terre criant, et s’amassoient ensemble. Les connils, lievres, quittoient d’effroy les bois. Les poissons estonnez sauteloient sur l’eau. Ces pirates commencent à monstrer les talons ; les nostres les chassent vivement.
Cependant Fracasse ne lasche la queuë de la Baleine, et commande à ses compagnons de se saisir des navires, qui estoyent vuides ; parce qu’il vouloit faire un beau trait, et digne d’une belle fin. Alors, tous pensans qu’il ne pouvoit plus tenir ceste queuë, laquelle estoit coulante comme est une anguille, se hastent, comme font des passagers, qui, voulans aller à Padouë par le fleuve de Brente, viennent à la foule se rendre à une barcque, de laquelle le barcquerolier crie : « Apave ! » Balde, toutesfois, ne se souciant de l’advertissement de Fracasse, ne veut point quitter sa prinse, et, comme un hardi champion, et comme un conquerant d’honneur, s’estoit resolu d’avoir la victoire de Lyron. Le Geant tourne la queuë de ceste baleine avec si grande violence, que, de douleur qu’elle sentoit, elle esleve derechef la teste contre luy, pensant l’engloutir comme fait le levrier, le levraut. Il quitte la queuë, et soudain se saisist de la teste, laquelle il tort comme on fait le col d’une oye, et en quatre tours il l’arrache et la separe du corps. Aussitost, peu à peu, les bords tout autour commencent à s’escouler au fond de la mer, en sorte que ceste isle, qui estoit portée sur le dos de ceste beste, se perd, et chascun sent la terre defaillir sous ses pieds, et, de peur d’estre noyé en l’eau, desire avoir des aisles, se sentant avoir desjà l’eau jusques aux fesses.
Desjà la baleine estoit au fond de la mer, et avoit attiré avec soy plus de six mille journaux de bois, par dedans lesquels les poissons se promenoyent, se resjouissans d’une telle nouveauté : aucuns estoient perchez sur des arbres, et sur la sommité d’iceux mangeoient le gland, s’esmerveillant de veoir tant de chevreuls, lievres et cerfs noyez, et de rencontrer tant de corps et de membres humains, tant d’armes, tant de merrain, tant de tables, de cloches et mille autres choses. Auparavant, ces Barons avoyent gagné le dedans des vaisseaux de mer, et ce qui estoit resté des Genevois. Iceux avoyent occupé tous ces vaisseaux, ausquels comme ces miserables corsaires vouloyent à nage entrer, demandans pitoyablement qu’ils fussent receus, on les repoussoit cruellement, exceptez quelques-uns qu’on print pour fournir aux rames, et ausquels on meit les fers aux pieds, leur apprenant à manier des plumes mal taillées.
Fracasse, en nageant, remue les bras avec telle force, qu’il fait de grosses ondes, pliant les jambes, et de la plante des pieds poussant l’eau. Il ne faisoit tempester la mer moins que lorsque la Tramontane et le Nord-Est sont repoussez par Nord-Ouest ; et, comme il nageoit ainsi, il rencontre de bonne fortune Boccal, qui n’avoit rien mangé, mais beuvoit sans fin, et en avoit quasi pleine mesure. Il le prend et le met sur sa teste, sur laquelle Boccal alors ne se trouva moins asseuré que le Castelan de Musse ou de Salei. Hippolite estoit gaillardement porté par son cheval. La mer portoit le cheval, et le cheval portoit le maistre, qui n’avoit que les jambes en l’eau.
Cingar estoit au haut de la pouppe du plus grand vaisseau, et n’avoit les yeux tendus que pour veoir Balde. « Ha ! miserable que je suis ! s’escrie-il. Balde, seroit-il d’aventure soubs l’eau pour servir de pasture aux poissons ? Ha Dieux ! qui guidez les destins, est-ce là vostre justice ? La destinée des hommes est-elle conduite avec telle raison ? J’incague les malheureuses estoiles : j’incague Mars, Phœbus et toute telle canaille. Il me fasche que je ne puis escrire vos meschancetez, j’en composerois un bien ample volume. Vous n’estes point Dieux, mais plutost la merde et lie des diables. Le peuple qui vous adore est fol et sans cervelle ; vous, qui n’estes que coquins, rabioleux, yvrongnes, homicides, rufiens et putaciers. Venus est-elle pas une vraye putain publique de tout le monde ? Juno, la sœur de Juppiter, n’est-elle pas ennemie de Troye ? et toutesfois Juppiter l’a prinse pour son espouse ! De mille filles cinquante ne pouvoyent suffire à Juppiter, voire cent, voire trois cent. Ç’a esté une lourde beste, laquelle neantmoins à tort Homere a tant loüée, et ce lasche gode de Virgile et toute la bande des Poëtes. Je te fais la figue et t’embrene d’estrons. Que le cancre te mange, et qu’il n’en demeure rien, qui as rempli le monde de tant d’ordures ! Dis-moy, ô Juppiter, merde puissante, pourquoy tout le peuple t’a-il estimé autheur du ciel, veu que tu es un adultere, un avaricieux, un violeur et bourreau des chastes filles ? Tu as, voleur, couppé a ton Pere ses sonettes, afin qu’il ne feit point plus de trois fils. Tu as, puis après, bourreau, violé ta sœur : tu as forcé Alcmene pour forger un Geant, qui emportast la palme de toutes grandes entreprinses, et toutesfois une petite femmelette, par un simple regard, l’a renversé et l’a contraint de filer et tirer à la quenouille. Toutes celles qui plaisoyent à tes yeux, fussent tes parentes ou non, tu les corrompois en asne desbasté. Si tu es encor’ en vie, que tu te puisses rompre le col, puisque tu nous envoye des morts si cruelles, puisque la lumiere de toute vertu, Balde, est esteinte ! »
Pendant que Cingar mettoit au vent telles folles parolles et renioit son baptesme, Fracasse, levant les yeux au Ciel, bravoit aussi de mesme : « Je jure, dit-il, par ce saint Baptesme que je porte sur ma teste, par ce ventre qui m’a mis au monde, je chercheray tant par monts et vallées, par les cavernes, par les bois et forests, par terre et par eau, par les manoirs obscurs de Diables, et, s’il est besoin, par les hautes demeures du Ciel, que je trouveray mort, vif ou malade, Balde, avec lequel je suis resolu de vivre au Ciel ou en enfer ! Mais, avant cela, j’osteray à ce marroufle de Pluton son Royaume, et luy jetteray à bas sa foible couronne, et gouverneray sous mon sceptre toute ceste race de diables. » Puis dit : « O compagnons, laissez cet ennui, vengeons Balde ! il ne nous reste plus que cela. Suivez-moy, je vous prie, et allons là bas à cet enfer ? » Il appelle tous les capitaines en la plus grande galere, et commande à tous les autres de la suivre.
Enfin, ayant prins terre, Fracasse, avec son grand maz en la main, se met en chemin. Moscquin le suit, Falcquet et tous les autres. Cingar veut demeurer seul, pour prendre garde, si, entre les corps que la mer pourroit jetter à bord, il y verroit point celuy de Balde. Le Centaure demeure avec Cingar. Tous les autres vont après Fracasse, non sans pleurer ; chascun n’estimoit pas sa vie deux souppes. Là où le chemin sembloit plus rude, tous le prennent, ne se soucians ni d’espines, ni de ronces, ni de pierres, ni des tempestes, des pluyes, ni du froid, ni du chaud. Les tigres, les lions, les sangliers, les serpens, les voleurs ne leur font peur. Ils combattent tout ce qu’ils trouvent, ils mangent ce qu’ils peuvent trouver ; s’ils ne trouvent rien : « Patience ! » disent-ils. Enfin, ils arrivent au pied d’une montagne, au haut de laquelle à grand’ peine des chevres pouvoient-elles monter. Ils n’y montent point, mais, sans aucune frayeur, entrent au commencement d’une caverne, et penetrent dedans le creux de ceste montagne. Falcquet va le premier, sondant le chemin, et apprend aux autres où il falloit qu’ils assisent leurs pieds. Fracasse n’y pouvoit cheminer que tout vouté, car autrement il se fut donné de bonnes lorgnes en la teste, contre le haut de la voute.
Cependant, Cingar, se promenant seul le long de la mer, et regardant à ses pieds, pleuroit amerement son amy, sans lequel il n’esperoit pas pouvoir vivre quatre heures. Il se fust souvent tué de son espée, s’il n’eust esté empesché par la presence de Virmasse. Mais enfin, voicy venir de loing un cheval, qui estoit le meilleur de tous : c’estoit Brisechaine, lequel (qui ne diroit cecy estre menterie) portoit sur son dos deux vaillans corps ; à sçavoir, Balde en croppe, et Lyron en la selle ; car, Balde, quand il sentit l’eau croistre, et Lyron eut tourné la bride de son cheval, ne l’un ne l’autre, ne se soucierent de mettre fin à leur combat, ne voulans se noyer. Balde sauta en trousse derriere Lyron, et l’embrassa, et Lyron luy bailla la main, usa envers luy de parolles gratieuses, et luy donna courage, et, d’ennemis, se rendent bons amis ; car, un peril commun faict devenir freres ceux qui estoient ennemis. Brisechaine nage le mieux qu’il peut, ne monstrant sur l’eau que le nez, et au-dessus se voyoient seulement les testes de deux hommes, et quelquefois font le plongeon, comme fait le canard, ou l’oye. Balde avoit du pire, estant sur la croppe, et estoit contraint d’avaler souvent des gorgées d’eau salée. Toutefois il prend courage, esperant le secours divin. Cingar, appercevant de loing ce cheval, appelle son compagnon, et luy monstre ce qu’il voyoit sur l’eau, ne sçachant à la verité ce que c’estoit, parce que la veuë humaine ne peut penetrer si longue espace d’air. Le Centaure se jette soudain en l’eau, nageant fort bien, à cause qu’il estoit en partie cheval, et, s’estant advancé bien avant en la mer, arrive près de Brisechaine, qui commençoit à perdre son haleine, ayant sur soy une trop grande charge. Il prend incontinent Balde, et le met sur son eschine de cheval, donnant, par ce moyen, grand allegement au cheval de Lyron.
Cingar, qui voyoit cela, sent une joye couler par toutes ses moüelles, comme une cire, qui font au feu ; car il sent en soy une si grande douceur, qu’il n’eut pas voulu avoir le derriere en des braisches de miel. Enfin, ils parviennent tous à bord et prindrent terre. Là, se feit soudain une nouvelle feste, force baisers, fort caresses plus douces que sucre. Balde, avec une façon si courtoise et gratieuse, gagna tant Lyron, qu’iceluy se resolut de suivre Balde partout. Hippolyte estoit aussi arrivé à bon port sur son cheval Rochefort, qui l’avoit bien sceu tirer du danger. Lyron le va trouver, l’embrasse, le prie de ne vouloir plus apprehender aucun travail, et d’estre content de se soumettre comme luy à ce brave chevalier Balde. « J’en suis content, respond Hippolyte, et je feray tout ce que tu me commanderas. » Aussi-tost, les bras tendu, s’en accourt à Balde, lequel le reçoit en grande alegresse, et avec un bon lien d’amitié, s’unissent ensemble, comme vrais freres, reputans leur force, ainsi unie, estre telle, qu’ils n’estimeroient pas tout le monde une gousse d’ail. Hippolyte monte sur le cheval Parde ; Balde, sur Rochefort, et Lyron, sur Brisechaine. Philoforne, à la priere du Centaure, monte sur sa croppe. Cingar, ne s’en souciant point, alloit à pied comme un estaffier. Ils s’en alloient ainsi equippez, quand il leur ressouvint des trente galeres et navires qu’ils avoient laissées. Balde pria fort Lyron et son frere Hippolyte, de n’abandonner point tant de vaisseaux, qui leur pourroient servir, et aux leurs ; mais Lyron, ni Hippolyte, n’y voulurent aucunement entendre. Philoforne en voulut aussi peu prendre la charge, tant la calamite, et pierre aimantine, qui est tousjours en une bonne compagnie, les tiroit à elle. Ils s’en vont donc, et laissent leurs galeres et leurs gens, estimans que ce leur estoit une trop grande importance de ne suivre Balde.
Le seul Cingar tenoit l’estrier, et marchoit à pied comme un lacquais, jusques à ce qu’il veit un paysan, qui menoit deux asnes. Mais cest asnier, appercevant ces soldats, incontinent prend un autre chemin, et touche ses asnes dedans des buissons de la forest. Cingar crie après luy : « Ho, demeure, escoute, villain, escoute un mot : arreste, te dis-je, bon homme ? » Iceluy respond : « Ba, ba, chiz, chiz, chiz, va là, hai. » En disant ces mots, faisoit doubler le pas à ses asnes. « Où diable vas-tu ? dit lors Cingar : je te feray recognoistre maintenant ta folie. » Il court après luy, criant : « Villain tangar, si tu ne mets pieds à terre, tu t’en repentiras : descends, marouffle ! Nostre loy nous commande, que quiconque a deux casaquins ou manteaux, en doit donner l’un ou l’autre à celuy qui n’en a point ; autant est-il de celuy qui a deux asnes : il en doibt bailler un à celuy qui va à pied. » Le Paysan s’escrie, et ne veut descendre, et, feignant n’entendre rien, dit à ses asnes : « Euz, peut, chiz, hai, ira-t-il. » Cingar, enfin, l’attrappe et le pousse si rudement, qu’il le jette avec son asne en un fossé, et saute sur l’autre, l’enjambant gaillardement, et le faisant marcher si doucement, qu’il n’eust pas voulu avoir une hacquenée françoise, ni une mule de Rome ; car c’est asne embloit si legerement, qu’avec les pieds il deschicquettoit menu les feüilles qui estoient par le chemin, ticque ticque, ticque ticque, ticquetoc, resonnoient les pierres sous ses pieds : jamais ne bronchoit, et ne luy falloit donner aucun coup d’esperon ; car lors, il ne failloit de ruer d’un pied et se fascher, car c’est un grand miracle, si un asne, en luy donnant de l’esperon, ne tire deux ou trois coups de pied. Ce ne fut pas un petit plaisir entre ces Messieurs, voyant ceste petite beste ne faillir, quand Cingar le talonnoit et luy bailloit de l’esperon, de se reserrer le ventre, et mettre la teste entre les jambes en levant le derriere, en sorte que Cingar, en faisant rire la compagnie, estoit contraint mettre main à terre, et tomber plus rudement que s’il fut cheut de dessus un cheval.
Avec ce passe temps, tous ces compagnons arrivent au pied d’une haute montagne : montagne, dis-je, si extremement haute, qu’elle sembloit servir d’une colonne au pole, estant sa cime en la plus haute region de l’air. Icelle est surnommée de la Lune ; et au pied d’icelle, ils rencontrent une grande caverne, laquelle, par plusieurs destours, s’estend partout. Le Centaure y remarque les pas de Fracasse, dont un chascun se resjoüit, et tous se deliberent de suivre ce train. Balde met pied à terre : aussi, font Lyron et Hippolyte. Cingar, qui venoit après, dit : « Qui demeurera derriere, ferme la porte, comme dit le proverbe. »
LIVRE XXI.
Nous venons enfin au port redoutable de Malamocque, lequel, au milieu de la mer, a en soy cent mille diables, et menace d’engloutir ma petite nacelle. C’est une grande folie de vouloir faire voguer sur mer son esquif, quand il y a du bruit entre les ondes. Que feray-je donc ? Il vaux mieux abbattre la voile, et asseurer l’ancre avec plus fortes cordes. Nous n’avons pas le courage d’outrepasser ce pas ; ce pas, dis-je, qui est si rude, si horrible, et si meschant, auquel souvent plusieurs barques, plusieurs vaisseaux se perdent. Je n’ay point le cœur si hardi, que je voulusse sonder un tel peril. Mon vaisseau est au fond sans poix, est percé de toutes parts, perd sa bourre, et est entr’ouvert. Que feray-je donc ? M’en retourneray-je tout peureux ? C’est tousjours une chose difficile d’escorcher la queuë ; mais, parce que je ne recevrois pas une courte honte, ayant jà vogué plus de trois cent mille mil, et n’ayant eu cy-devant peur des abbois de ceste chienne Scylle, ni craint la rage enflée de Carybde, si maintenant je n’osois essayer quels sont ces diables de Malamocque. Donne-moy courage, ma sorciere Togne, et n’ayes aucunement frayeur. Certainement ce sera, comme je le confesse, un grand travail à ton eschine, puis qu’il faut alonger les bras contre des bestes. Il faut donc accompagner Balde soubs les maisons infernales, ô Muses, et assaillir les peuples des sorcieres, lesquelles Gelfore seul gouverne au fond de la mer.
Balde et ses compagnons cheminoient par l’obscurité de cette grande caverne, et n’estoit de merveille, si souvent ils se congnoient la teste contre les pierres, et choppoient des pieds contre les cailloux qu’ils rencontroient : dont ils se rioient, et s’encourageoient les uns les autres, prenant en gré et en patience tout ce qui leur arrivoit. Ceux qui alloient après Fracasse n’estoient pas à deux traicts d’arbalestre, que luy, qu’avoit la teste quasi rompue de coups qu’il se donnoit çà et là, ouït le bat de quelques chevaux qui le suivoient. « Qu’est-là ? dit-il, hola, demeurez un peu ; escoutez : j’oy le bat de quelques chevaux : seroit-ce point le Centaure, qui a forme de cheval derriere soy ? » Comme il achevoit ces mots, Cingar, approchant, crioit : « O, ô Falcquet ! ô, ô, Fracasse, Boccal ! » Gilbert, joyeux, dit : « Voilà la voix de Cingar : attendons-le. » Tous alors s’arrestent ; et s’amassent ensemble, ne se pouvans congnoistre l’un l’autre. Fracasse voulant donner une accolade à Balde, il se feit une grosse beigne au front, contre une pierre de la voute. Aussi, Boccal voulant toucher Balde, il luy cuida avec le doigt pocher un œil. Cingar dit : « Advancez-vous, voyons cest abisme, et que Falcquet nous serve de guide ? » Puis ils se mettent quatre à chanter ; car, comme quelquefois il arrive, ils se trouverent quatre bons musiciens. Gilbert prend le dessus avec sa voix douce et déliée ; Philoforne prend la taille ; Cingar, diminuant de sa gorge les notes, chante la haute-contre ; Balde est pour la basse-contre. Ces quatre, marchans ensemble, gringuelotoyent divers motets, et, par tels plaisans chants, adoucissoient la peine et le travail du chemin. La gorge de Gilbert, imitant Phebus, triomphoit de chanter, et de ce sol, fa, ut, montoit melodieusement jusques à la, diminuant legierement les minimes crochues et demy-crochues, autant et aussi subtilement que sçauroit faire Trinsant, de la main, sur son espinette. Philoforne fait bien retentir les notes longues et brefves, et, relevant sa voix, soustient avec icelle tout le chant. Aucune fois il attend quatre pauses, huit, vingt, trente, comme est l’usage du Teneur ; et pendant qu’il se tait, la musicque ne se fait que de trois. Cingar ne chante pas moins de la bouche, comme il est eloquent de la langue : tantost il va avec sa voix trouver le Ciel ; tantost il descend aux Enfers avec l’eschelle d’Aré. La voix des autres n’est point si prompte, et n’y en a point qui crible si menu que luy les minimes noires. Balde, de son gosier tremblant, ameine de loing le bas, et vous diriez à l’ouir que ce seroit un Flamand : car il forme son gosier, comme si c’estoit un gros tuyau d’orgue. Ce ne luy est rien de chercher ut en la game ; mais descend plus bas jusques au fond de la cave. Le dessus contente le plus l’oreille des escoutans, et la taille est la conductrice des voix, et le guide des chantres. La haute-contre orne la chanson, et la rend plus melodieuse. La basse-contre nourrit les voix, les asseure, et les augmente. Ils chantoient des chansons en langue Flamande, Italienne et Allemande, passans ainsi le temps, qui autrement seroit inutile. Il y a toutesfois quelques sots et lourdauts, ne representans rien qu’une souche, et ne sentans que la fiente n’agueres mise en lumiere, lesquels disent que cest art plein de doux accords n’est qu’une legereté et un temps perdu, et veulent plustost estre chevaux ou asnes. Et neantmoins, contrefaisans, avec leur front ridé, un Caton, et n’estimans rien que leur folie, avec leur ventre plein, et les passages de la gueule bien lardez, et ayant la face d’un bon biberon, veulent qu’on les estime de grands Prelats, ne sçachans au reste comme il faut parler ou chanter : ainsi qu’entre autres on voit un certain gros et gras beufle, nay tout contrefait, excommunié, qui dès son premier laict a tous les diables en sa bosse, un hypocrite, un flateur, et un vieil crevé. Cestuy-cy ne fait que criailler sans cesse de cest art de Musique. La Musique est la bouche des Dieux ; la Musique, par une merveilleuse concorde, fait virer le Ciel sur ses poles ; la Musique lie ensemble les membres humains, avec une belle concorde. Pourquoy les anciens Peres ont-ils ordonné ès Eglises des Hymnes, des Pseaumes, des Cantiques ? Pourquoy, dis-je, les vieils Docteurs ont-ils orné et embelli leurs livres de Responds, de Vers, d’Hymnes, de Kyrie eleison, d’Introite, et d’Alleluia ? Allez, race de pecore, ignares : allez, faitneants, qui, d’une dent cruelle et sauvage, voulez mordre les Muses ! Ils cesserent leurs chansons ; car l’asne de Cingar, avec une forte voix, commençoit sa chanson, voulant monstrer qu’il n’avoit la voix moins bonne, ni la grace, ni la langue, ni la gorge moins belle, qu’elle fut autrefois à Agricola et au grand Bidon. La voix d’un asne est agreable aux asnes, et n’en pensent point de plus douce, encore qu’elle fut de rossignol, gringuelottant à l’ombrage.
Cependant ils oyent un grand bruit. « Oyez ! » dit Falcquet. Lors chascun, se taisant, ne bouge, et, ouvrant les oreilles, escoute. Cingar luy dit : « Suis où le chemin te conduira ? Peut-estre trouveras-tu la cause de ce bruit. » Falcquet obeit à ce qu’on luy dit, et va tastonnant avec les pieds ; et, s’il choppe à quelque pierre, il en advertist ses compagnons. « Mais quel chemin, dit Cingar, faut-il prendre ? » Car quelquefois il en trouve de faict comme un Y. Tant plus ils s’advancent, ils oyent de mieux en mieux le retentissement de ce bruit : et desjà à grand’ peine l’un pouvoit-il entendre son compagnon, tant ce bruit estourdissoit leurs oreilles. Tous s’effroyent encore qu’ils eussent un courage franc, et pensent estre parvenus jusques aux ombres du noir Pluton. Il leur apparoist par une fente un feu clair, lequel avec peu de clarté leur monstroit le chemin. Balde commande à tous de s’arrester, et eslevant ses yeux autant que ceste lumiere luy pouvoit eclairer, il advise une porte, laquelle estoit forgée de divers metaux. Tous accourent. L’envie les prend d’y entrer. Fracasse avec le pied heurte contre icelle par trois fois ; mais on en n’oyoit rien dedans, pour le trop grand martelage qui s’y faisoit. Fracasse, mal patient, la pousse si rudement avec son eschine, que, rompant les courrois, il l’ouvre sans clef. Tous ceux qui manioient ces marteaux se teurent tout à coup, tellement qu’on n’oit plus tic toc rejaillir de l’enclume. Il y a là dedans cent compagnons forgerons, et autant de coquins qui portent sur leur dos des sacs pleins de charbon, et autres maroufles, qui, avec des soufflets, allument le charbon. Ces forgerons avec tenailles et marteaux accommodent le fer. Alors on voit debout un gros homme, monstrant en soy une lentitude de tortue, et qui, comme un vaisseau à succre, emplissoit bien sa panse. Il avoit soubs la gorge trois mentons, qui luy devaloyent jusques à la fourchette. On l’appeloit Baffel, et estoit le premier forgeron de la bouticque. Il estoit sorty boiteux de la race de Vulcan le boiteux.
Balde entre avec une grande braverie, et tous les autres le suivent, ainsi que font les soldats entrant dedans les maisons en temps de guerre. Baffel luy dit : « O compagnons, vous estes trop hardi : osez-vous ainsi entrer en ma forge ? » Balde, le guignant, lui dit : « Hastez-vous, Maistre, et nous accommodez de bonnes armes ? Nous les achepterons. » Baffel appelle ses gens. Iceux aussi-tost, estans tout nuds, commencent les uns à donner sur le fer avec leurs marteaux ; autres font joüer les soufflets, et font voler les estincelles et bluettes ; autres, avec le charbon bien enflambé, rendent le fer tout rouge. Aucuns polissent des heaulmes, autres s’employent sur des cuirasses ; autres enlassent des mailles, et autres forgent des fers pour les pieds des chevaux. A un tel labeur, Baffel préside, et quelquefois leur donne bien estroict de son baston. Tous ces gens sont noirs, enfumez, mal peignez, nuds, pleins de poux. Baffel ne laisse chommer la bouteille ; car tous forgerons ne frappent guères un marteau sans icelle.
Pendant qu’ils sont ententifs à veoir faire cest ouvrage, et que d’amour, ou par force, comme ils disent l’un à l’autre, ils se garniront de ces plus fines armes, Balde oyt hennir son cheval, et Lyron, le sien, lesquels ils avoyent attachez dehors. L’asne aussi par six fois avoit repeté son hin hen. On ne sçait que c’est ; ils courent pour veoir qui en est la cause. Brisechaine hennit plus fort et gratte la terre. Rochefort fait aussi un beau bruit, et le Parde avec le pied fait retentir les pierres. Balde veut sortir dehors avant tous les autres ; mais aussi-tost qu’il eut mis le pied sur le seuil de l’huis, un grand vent le repoussa au-dedans, dont tous s’esmerveillerent grandement. Il veut derechef passer la porte, qui estoit ouverte ; mais le vent, plus fort que devant, le rejette encore, et renverse tous ses compagnons. Par trois fois il feit cest essay, et par autant de fois il fut rebutté. Alors Baffel leur dit : « Vostre disgrace est bien grande, ô malheureux ! Il faudra que vous mouriez ! Avez-vous esté si temeraire d’entrer au sacré cabinet des Dieux ? Et n’avez eu crainte de vous fourrer ainsi dans les manoirs des Déesses ? Il n’est pas loisible que les humains apportent icy leurs pieds, si la Deesse Smiralde ne le vous permet. » Fracasse luy dit : « Quels Dieux ? Quelle merdole ? Quelle permission ? Dieu est au ciel, où la lumiere luist toujours sans tenebres. Vous estes plustost, vous autres, villains diables et salles sorciers, qui fuyez les rayons du jour, qui vivez tousjours en l’ombre et obscurité, comme les chats-huants, chauve-souris, et vous vous appellez Dieux et Déesses ! Je te jure que je ne partiray point d’icy, jusques à ce que j’aye trouvé le chemin, qui nous conduise en enfer. Je veux escorner Lucifer ton pere et les diables tes freres et les laisser bien frottez. Dis-moy, quel est ton nom ? » L’autre luy respond : « Es-tu Tiphée ? Es-tu Briarée ? Penses-tu me deposseder de la deité, dont je suis asseuré ? Je suis celuy qui forge les foudres au grand Dieu Jupiter, et je preside à ces cavernes-cy. Je jure les Dieux, je vous feray repentir de vos folies. Sors d’icy vistement ! Que tardez-vous ? Voulez-vous que je vous le die encore deux fois ? Sortez dehors ! autrement, je vous changeray en porcs ou en chevaux, comme les Dieux ont accoustumé de transformer les meschans en choses salles et villaines. » Fracasse luy replicque : « Tu as grande raison, je le confesse, moyennant que nous puissions trouver tout presentement ceux qui la font. Toustefois, trouve des Dieux ou des diables qui puissent te defendre, et ta cause ; nous n’avons point, quant à nous, autre droit ni autre divinité, qu’un cœur magnanime, une massue et une espée bien trenchante. Que muse-je donc ? Le grand parler descouvre les couards. Donne des armes à mes compagnons ? Pourquoy me regardes-tu de travers ? Donne vistement des armes ? » Et, en disant cecy, il lui donna un si grand coup de pied, qu’il le brisa comme un tendre raifort, et se conchia par tout. Puis, un autre, voulant braver et estonner ces Barons : « Sus, compagnons, dit-il, viste, prenez les armes et chassons ces fols icy hors de nostre forge ! Allez meschans aspics et malheureuses personnes ! » Et comme il achevoit de proferer de telles parolles, il print un marteau, dont il donna un coup bien lourd sur la teste de Balde. Les forgerons voyans qu’on venoit aux mains, chascun prend en main quelque ferrement, des marteaux, des tenailles, de grosses limes, de grands clous, des pieces de fer toutes rouges de feu : avec de telles armes, ils prennent la hardiesse d’attaquer ceux qui estoyent maistres guerriers. Balde s’en rioit, et ne daignoit tirer son espée du fourreau, combien qu’il eust jà receu une nefle molle sur la teste. Boccal soudain les assaut et se monstre vaillant entre personnes nues. Mais en peu de temps tous ces forgerons perirent ; car, estans nuds, on les tailloit comme beurre frais, et n’en demeura un seul en vie.
Cependant Brisechaine entre par la porte, qui estoit ouverte, et la longe de son licol rompu luy pendoit du col, et se tire à quartier avec le Parde. Rochefort estoit encore dehors, lequel on oyoit se remuer asprement sur les pierres, qui estoyent contre terre, souffloit et hennissoit, comme font les chevaux quand ils se battent ensemble. Fracasse, ayant envie de sçavoir à qui il en vouloit, ce cheval, et le secourir si besoin estoit, veut sortir dehors. Mais un fort vent le vient assaillir, qui le contraint de reculer. Balde dit : « Certes, ce cheval là se gastera. » Cingar respond : « La Fortune nous est contraire ; que cherchons-nous davantage pour nous rompre la teste ? » En disant cela, la maison commence à tourner sans dessus dessous. Gilbert met des charbons au fourneau, souffle le feu avec les soufflets, et, avec des pieces de fer rouges, esclairoit çà et là. Lyron rencontre une grande pierre de marbre, laquelle il leve, pensant avoir trouvé soubs icelle un grand tresor. Voicy soudain un grand tremblement de terre qui se faict, et toute ceste caverne retentist de toutes parts, dont ces Barons s’estonnent merveilleusement. Lyron, embrassant ceste pierre, la jette hors de la forge, et alors voicy un Dragon (j’ai horreur en recitant cecy) qui estoit long à merveille, lequel entre, et tendoit à Lyron, comme pour le desmembrer, pour avoir esté trop hardi de descouvrir ceste grotte, où estoit caché le prix des grands personnages et la palme des Duchesses. Alors on congneut pourquoy cy-devant ces trois chevaux sautoient d’effroy, estans tourmentez par ce serpent, et, estans encore eschauffez, s’adressoient à luy, et des dents et des pieds l’assailloient courageusement. Le Dragon ne se deffendoit point contre eux, mais ne taschoit qu’à terrasser Lyron avec sa dent veneneuse, pendant qu’iceluy vouloit entrer en ceste grotte qu’il avoit descouverte. Balde et Hippolyte luy donnent secours, mais cependant tout le feu meurt, et s’esteint par la violence du vent, et la caverne devint toute tenebreuse et sans aucune lumiere, et les compagnons ne se pouvoient plus congnoistre en visage. Balde leur dit tout haut : « Sus, sus, ne craignez rien, compagnons ! Nostre vertu n’a aucune peur des arts magiques, mais je vous prie, puisque nous ne voyons goutte, qu’aucun ne manie son espée, afin que nous ne nous entreblessions point. Que le combat demeure seul aux chevaux contre ce Dragon ! » Et quant et quant encourage avec sa voix les chevaux, comme on a accoustumé d’agacer les chiens contre des pourceaux. Iceux, tantost mordant, tantost ruant, donnoient bien des affaires au Dragon, combien qu’ils ne le peuvent veoir. Ils le recherchent seulement en le flairant ; car autrement les chevaux, durant la nuit, ne peussent rien discerner. Le Parde à coups de pieds faict son devoir, ne laissant de reprendre haleine. Rochefort est au-devant de la porte, empeschant ce Dragon de sortir, et le retient dedans par force. Iceluy, jettant et vomissant son noir venin, siffle horriblement, et se tourne en plusieurs tours avec un ventre enflé. Chascun avoit l’oreille bien ententive à luy, et quelquefois le sentoient entre leurs jambes, et Fracasse d’un coup de pied le chassa bien loing. Tous sont contraints de boucher bien leur nez, et n’ont le loisir de pouvoir dire pou pouf. La puanteur les affaiblissoit tant, qu’enfin Brisechaine ne peut plus retenir ce serpent, et le laissa sortir. Les chevaux le suivent, l’un l’assaillant à ruades, l’autre à belles dentées, et le tourmentent tant, que, sentant son haleine s’engrossir, il se prend à voler avec ses ailes basses. Fracasse auroit bonne envie de joüer de son baston, mais il craint de faire tort à ses compagnons ou aux chevaux. Le Parde, ayant un courage furieux contre son ennemy, et tirant un coup de pied, en donna à Cingar, le faisant tomber par terre. Puis, leve le devant sur les espaules de Boccal, lequel soudain s’escria : « Secourez-moi ! Ce Dragon m’a jetté soubs luy ! » et pense plustost que ce soit un diable. Cingar luy respond : « Patience ! Contre vérité, contre ma volonté, la patience m’est une chere compagne. Il m’a aussi tantost rompu le cropion. » Gilbert s’en rit. « Ris-tu, dit Cingar, de ceste meslée icy ? Je n’ay pas, quant à moy, grand envie à present de ricaner. Je n’ay pas icy des ventoses et des ciroesnes pour remedier à mon eschine. » Sur telles goguenardies, le serpent s’en va hors de cette forge, siblant, lequel Rochefort ne peut empescher de sortir avec ses ruades, et s’en va ainsi siblant par les destours de ceste caverne, et, comme ces guerriers le vouloient suivre, les portes, qui estoient ouvertes, se referment.
Lors, Fracasse, courant à cloche-pied, comme les Gascons, renverse tout sens dessus dessous, et, avec une forte voix retentissant là-dedans comme un tonnerre, dit à tous ses compagnons : « Suivez-moy ! Où est allée nostre force contre ces couards ? Où diable est nostre prouesse ? » Et, disant cecy, il se signe, et se jette hors de ceste forge, n’en ayant plus esté empesché par la violence du vent. Alors tous mettent leurs boucliers au bras, desgainent leurs espées, et se presentent tous bien armez. Les chevaux les suivent aussi avec l’oreille levée : ce serpent pestiféré, s’escoulant par les tenebres de la caverne, remplist de ses horribles sifflemens toutes les concavitez. Les compagnons vont tousjours vers luy, et le cherchent par tout, desirans le rendre mort, ou y perdre la vie. Lors il se leve un si grand bruit, et se fait un tel tintamarre, qu’on eust jugé y estre plus de cent mille diables. On oyt redonder de loing, et en lieux tenebreux, une voix confuse, laquelle peu à peu s’approchoit d’eux, et s’augmentoit. C’est une concion et meslange enragée de la voix de toutes sortes de bestes, comme proferant toutes leurs voix, particulierement et ensemblement. Le lion rugist horriblement ; le loup hurle ; le bœuf resonne beu beu ; le mastin dit bau bau ; le cheval hennist, souffle des naseaux, et bat du pied en terre ; le chat miaulde, l’ours courroucé crie, la mule et le mulet ensemble brayent, l’asne dit, hin han, hin han ; en somme, toute beste exerçoit la proprieté de sa voix.
Tous ces animaux se preparoient contre ces braves champions, sans qu’ils y pensassent, et avec les pieds et les dents les assailloient. Mais iceux n’osoient, sans grand danger, s’aider de leurs espées. Chascun sentoit de cruelles dentées sur soy, et, pendant une telle obscurité, ne sçavoient d’où icelles procedoient, oyans seulement, par les longs destours et concavitez de ceste caverne, un grand retentissement de leurs voix. Cingar avoit longtemps minuté en son esprit plusieurs moyens pour lever quelque lumiere, qui leur peut esclairer tant soit peu. Enfin, se grattant la teste, il s’advisa de prendre des cailloux en terre, et les battre sur son espée, qui estoit de fin acier : de laquelle estant une lame Espagnolle, il faisoit sortir des estincelles de feu, qui esclairoyent, et rendoyent une lueur par ce lieu obscur, pour le moins telles qu’ils pouvoient juger si leurs compagnons estoient devant ou derriere les diables ; car ces diables avoyent prins la forme et figure de bestes. Balde se met au milieu d’iceux, et avec son espée nue commence à les decouper. Fracasse, ayant laissé son baston, ne s’aidoit que de ses mains, avec lesquelles il les serre, les estouffe, et à beaux ongles, et avec les dents met en pieces ces ours enragez, et se barboüille entierement en sang. Virmasse et Philoforne commencerent une grande meslée contre deux taureaux. Cingar ne faisoit que battre son espée avec des cailloux, pour tousjours en tirer du feu. Le Dragon l’assaut par derriere, le voulant empescher de donner plus telle clarté à ses compagnons. Cingar crie à l’aide : Moscquin le vient secourir, et, laissant là son espée, il se met sur le dos de ce serpent, et le serrant avec les mains par le col, se tenoit dessus luy comme s’il eust esté à cheval. Ce Dragon l’emporte : Falcquet, l’appercevant, vient à luy pour le secourir, et crie : « ô Moscquin, où est ce diable ? Ce diable de dragon t’emporte ? Descens, miserable, car j’ay peur de toy : saute vistement à bas. » Moscquin ne l’entend point, et ne faisoit que congner ce serpent entre les deux oreilles à grands coups de poing. Falcquet, courant legierement, se joint à Moscquin, et l’admoneste derechef de sauter à bas. Moscquin, voyant son amy près de soy, doublant et quadruplant ses forces, serre si fort le ventre de ceste beste, qu’icelle fut contrainte s’estendre contre terre à faute d’haleine, Falcquet la prend par une oreille, le tirant de costé et d’autre ; Moscquin ne bouge de dessus luy, et avec coups de pied, et à coups de poing le congne à bon escient. Mais ce serpent se retire en soy, et ne fait compte de s’advancer : comme une vache qu’un boucher traîne, plus recule en arriere, qu’on ne la sçauroit faire aller devant, voyant de loing ses compagnes escorcher, et leurs membres pendans à des crochets ensanglantez.
Cingar avoit fait à son espée plusieurs dents avec ses cailloux, tellement qu’elle ne sembloit plus une espée, mais une scie : si ne laissoit-il toutesfois de continuer ce fusil, et de donner un peu de clarté à ses compagnons. Le Dragon, se sentant desjà mort, se change en une autre forme ; et, chose merveilleuse, ce qui estoit n’agueres serpent se presente comme une belle jeune fille, et se nommoit Smiralde, de la race des louves. Moscquin se trouve par terre, n’ayant plus entre ses cuisses ceste longue eschine ; Falcquet s’estonne grandement. Tous admirent ceste femme vestuë de blanc depuis les pieds jusques à la teste, et portoit en ses mains un livre, et marmonnoit quelques parolles, et se cachoit, fuyant de peur d’estre prinse par ces Barons. Falcquet toutesfois la print hastivement par la cotte ; mais aussi-tost elle luy eschappa. Il la prend derechef par les cheveux, et quant et quant luy arrache du sein son livre. Cecy sembla à tous une chose merveilleuse ; car, aussi-tost que Falcquet l’eust ainsi arrestée, et luy eut prins ce livre, chasque animal se perdit dedans ces tenebres, et s’en vont tous à grand haste. Mais Smiralde crie, et se plaint amerement, et prie et supplie Falcquet, le flattant, et le gagnant par douces parolles : « Ha pitié ! Ne me souciant de la compagnie des hommes, je passe icy en ces grottes et cavernes ma vie en toute chasteté, gardant ma virginité. Aye pitié de ta reputation, Falcquet, et ne pense point que cette soit une belle louange d’offencer une tendre fillette ! Que feras-tu de moy, qui ne suis qu’une petite femmelete ? de moy, qui suis une des Nymphes de Pallas ? Partant, je te prie que tu veuilles me rendre le livre que tu m’as osté, et me permets de m’en aller mon chemin ? » Ceste truie, abusant par telles caresses Falcquet, luy print avec les deux doigts la main, ainsi qu’est la coustume de prendre et pipper les simples et idiots. Balde estoit là present Cingar, tous les autres s’estonnans de la beauté de ceste fille, l’un dit : « Ce seroit une grande meschanceté de tuer une si belle fille ! » Un autre dit : « Est-ce une meschanceté d’assommer une vilaine putain ? » Pendant toutesfois que Falcquet esmeu de pitié vouloit la laisser, et luy permettre d’aller où elle voudroit, et qu’il souhaittoit de la tenir auprès de soy en quelque autre lieu, voicy de loing une voix, qui tonne, et avec icelle apparoist une lumiere, jettant de loing ses rayons, laquelle s’escrie : « Prenez derechef, ô Barons, ceste orde et sale putain ; car tout le monde est ruiné par une telle peste. » Lyron la reprend soudain par le collet, et la tient plus ferme que n’avoit fait Falcquet : et lors arriva un barbasse de vieillard, qui en gravité ressembloit à Caton. Iceluy, avec un joyeux regard, saluë tous ces compagnons ; puis leur commande de luy bailler ce livre magique. Icelle incontinent crie : « Ne donnez point mon livre, ô Falcquet ? Ce meschant vieillard a envie de vous tromper. » Ce bonhomme, se tournant vers elle, luy dit : « O meschante sorciere, desjà le temps s’approche, auquel tu doibs rendre compte de tant d’ames qui se sont perdues en enfer pour l’amour de toy, et pour tes sembles, issus de la race des sorcieres ! Dis-moy, putain de Satan, dis-moy, concubine de Chiapin, dis-moy maintenant, qui es-tu ? Tu dis que tu es une des Nymphes de Pallas ; veu que tu es ceste vilaine truye Comasne de Milan, pour laquelle tant de gens vont et reviennent si souvent. Ha ! la vengeance divine a trop patienté de toy, qui maintenant doibs estre punie, et qui devrois desjà estre au fond de l’enfer ! Jette le livre, ô Falcquet : jette maintenant ceste peste, et ceste charongne de tout le monde, et l’infection de l’air. » Falcquet regarde Balde, lequel luy fait signe d’obeir à ce vieillard. Falcquet jette à terre ce livre, et aussi-tost qu’il l’eust jetté, incontinent advint un grand bruit et tremblement de terre, accourans tous les diables, pour gripper et enlever ceste ribaude, laquelle miserable, en criant horriblement, fut entrainée en enfer, et, avec six mille autres putains, à chaque heure sert de viandes aux diables.
LIVRE XXII.
Il est besoin, ô ma mule, de charger maintenant ton bast d’un lourd fardeau, lequel te fera suer et fienter, et en le portant te fera perdre l’haleine et le poil. O Grugne, monte avec moy, afin que nous chevauchions ensemble sur une mesme emble ; car il faut que nous achevions le voyage que nous avons en commencé. Encore que la corne des pieds de devant de ma monture soit mal ferrée, si faut-il haster le pas pour attrapper un Poëte, ce barbasse, ce vieillard, et ce gros et gras Poëte, que tu nous as dit tantost s’estre presenté devant Balde et ses compagnons. Mais, afin que d’un si excellent poëte, on aye pleine et entière cognoissance, nous repeterons son histoire dès son commencement.
Il y a un lac en Italie, surnommé de la Garde, lequel fut chanté et celebré par ma sœur Gose, au temps que Gardon faisoit le degast sur le royaume de Monigue, et que le Pape Stinale presidoit à Rivoltelle. Du milieu de ce lac sourd un fleuve, lequel, vers la forteresse de Pesquiere, court viste par des pasturages et prez. Iceluy se nomme Minze ; et, abreuvant les murailles de Gode, vient puis après enclore les murs de Mantouë, et ressemble lors à l’Océan, tant il se brave avec ses grosses ondes. Passant ainsi autour et par le dedans de ceste ville, il emmeine quant à soy les immondices et ordures de la ville : puis, au-dessous, il se resserre, et de là s’encourt pour rencontrer la grande forteresse de Governol. Avant toutesfois que de mer il se reduise en forme de fleuve, il trouve deux pays ennemis, s’escoulant par entr’eux deux, et les tient divisez et separez comme deux louves, qui voudroient se prendre l’une l’autre à belles dents. Ainsi Hostie est divisée de Revere par le fleuve du Pau. Ainsi Stellette est separée de Figarol par ce fleuve. Entre ces deux terroirs, Minze conduit ses eaux, empeschant par son cours, qu’iceux se ruinent entièrement, et qu’une furie diabolique ne les excite, estans desjà assez mal disposez. L’un s’appelle Pietole, qui est à droicte en la vallée ; l’autre est à gauche, situé en la montagne, et on la nomme Cipade. Le premier se monstre superbe et hautain, comme Rome contre les autres pays ; l’autre mesprise, comme Carthage, l’orgueil du premier. Mais parce que Pietole avoit autrefois produit le Poëte Virgile, et avoit pour sa renommée receu un grand embellissement de son premier honneur ; Cipade, qui, en toutes entreprinses, ne vouloit ceder au monde, se sentant rongée en l’ame par l’envie, et se courrouçant en soy-mesme pour ce seul faict, ne se voyant garnie d’aucuns poëtes ; que fait-elle ? On eslit, par l’ordonnance du Sénat, un Ambassadeur lettré, et de grand sçavoir, lequel, ayant acquis le degré de Doctorat, sçavoit tout le Messel. Iceluy, partant du port de Curtaton, vint au royaume des Grecs, prenant port en Negrepont. Incontinent le peuple accourut, et en grand triomphe receurent ce magnifique Ambassadeur de Cipade : puis, s’informent de luy du motif de son voyage. Il leur demande un guide pour aller vers le mont de Parnasse, et le conduire jusques au sommet d’iceluy, lequel penetre de sa hauteur l’espesseur de la Lune, ayant charge de parler à Phœbus, et à ses sœurs. En peu de temps, cest Ambassadeur fut conduit jusques aux ondes de Bellerophon, et avec honneste reception, et mille caresses, Phœbus receut l’Ambassade de Cipade, laquelle fut que, comme Pietole se resjouït, à cause du Poëte Virgile, ainsi la grande et fameuse Cipade eust un Poëte tel que, par la force de ses vers il peust non seulement terrasser Virgile, mais aussi Homere et qu’iceux ne fussent pas dignes de lui torcher le derriere. Phœbus, songeant bien meurement à ceste affaire, donna enfin ceste responce : « Il y a divers metaux que j’ay accoustumé de distribuer aux uns et aux autres Poëtes. A l’un je donne de l’argent ; à l’autre, de l’estain ; à un autre, de l’or ; à cestuy-cy, du plomb, et à un autre, de la merde de fer. Nostre magazin est rempli de telles matieres, hormis que la boëte de l’or a esté du tout espuisée par Homere et par Virgile, et n’en est pas demeuré une miette, ayans ces poltrons et calomniateurs devoré tout, n’en ayant rien laissé à ceux qui devoient venir après eux. Si vous ne mettez en avant Pontan, Sannazare, Fraccastor, Vida ou Marulle[99], croyez-moy, tout ce qu’ont escrit les nouveaux, ce n’est qu’Alchemie. Partant, ne mesprisez mon conseil, si vous voulez avoir honneur en vostre entreprinse. Allez-vous-en plustost aux soüillons de cuisine, et trouvez les beaux et luisans Royaumes des Crespes et Beignets, où on a accoustumé de mener ordinairement une vie heureuse, et où est le vray Paradis des Oisons. Comme je sonne icy de ma lire, et que les Muses dansent autour de moy à la cadance d’icelle ainsi là Tiphis jouë de la Cornemuse entre les seurs, lesquelles avec de la paste et farine se font des moresques en abondance. Allez-vous-en là promptement, et ne retardez aucunement vostre chemin : il n’y a encore aucun qui excelle en cest art nouveau. La premiere palme et le premier honneur des Beignets et Maccarons attend Cipade. »
L’Ambassadeur, ayant bien comprins ce conseil, et fourré en son cerveau, remercie Phœbus. Delà, outrepassant le destroit de Gibraltar, et fendant l’Océan, cherche à gauche, à droict, requiert, demande de toutes parts ce qu’il avoit envie de trouver. Enfin, il arrive au pied de certaines montagnes, où les habitans lient les vignes avec des saucisses, et où les arbres portent pour leur fruict des tourtes et tartes. Il parle là au pere Tiphis, et à ses sœurs. Il luy fut donné fort bonne audience, et lors Cipade reçut une nouvelle recepte, par le moyen de laquelle elle peut acquerir quelque Poëte portetripe, auquel Virgile serviroit de lacquais, et Homere de pallefrenier pour estriller sa mule. On eslit un jeune enfant, de la race et famille illustre de Folengue, estans le peuple et le Senat amassez pour faire ceste nomination. On le met au milieu, et est ordonné que Cipade l’entretiendra aux despens du public, et qu’aucun ne sera exempt de ceste taxe, parce que ce doit estre un profit public, attendu que c’est un honneur commun à tous d’ainsi nourrir un Poëte qui doit un jour chanter les hauts faits de Cipade. Lors tout soudain fut veu à tout le monde un grand miracle, et tel qu’on dit estre autrefois advenu à Platon, lequel fut nourri par un essein de mouches à miel, estant encore au berceau : ainsi, aussi tous les jours, un merle noir passoit le fleuve du Pau, portant en son bec la pasture à cest enfant, dont le nom de Merlin luy fut donné, et le dire commun fut longtemps en usage : Le Merle traverse le Pau pour nourrir Coccaie.
On le baille puis après à un sage et sçavant Maistre, et, estant devenu docte à composer en vers et en prose, il s’en alla avec plusieurs de ses compagnons à Boulongne, pour estudier et veoir que c’estoit des menteries de Peret Philosophastre, sur lesquelles il commença aussi-tost à se tordre le nez : et cuisoit et faisoit rostir ses saucisses avec les cartes de Pierre d’Espagne, et s’adonna du tout aux arts Maccaronesques, ausquels il estoit voué dès son berceau, et dedié pour estre leur gras Poëte. Pendant donc que Pomponasse Peret faisoit ses leçons, et qu’il renversoit sans dessus dessous tous les gros livres d’Aristote, Merlin en soy-mesme minutoit des vers Maccaronesques, et affermoit qu’il ne trovoit point autre amusement plus plaisant que cestuy-là.
Or cestuy-cy, practiquant ainsi seulet par ces cavernes, il se presenta à Balde, ainsi que nous avons dit, et commande aux diables d’emporter la magicienne Smiralde. Puis, carressant Balde et ses compagnons, les embrasse de grande affection, et les meine en la boutique des forgerons, là où, les faisant asseoir sur des chaires, commença à parler ainsi à eux : « Vous soyez maintenant les bien venus, mes amis ! Il y a cent ans, six mois, huit jours, et quatorze heures[100], que moy, Merlin, vous attens en ces trous et grottes infernales. Le sort m’a esté fort gratieux pour m’avoir réservé à tels Barons, qui avec la conduite du grand Seraphe viennent destruire et mettre par terre les maisons Gelforées, et escorner les diables. Il vous conviendra endurer de grands travaux, tant que vous vous desespererez de votre vie ; mais la grace et faveur du Ciel, qui est tousjours avec vous, ne vous abandonnera point, et la puissance du diable ne sçauroit vous offenser, quand le Createur de toutes choses vous sera en aide. Or, suivant l’ancienne institution de l’Eglise, je vous advertis qu’il est besoin que vous vous confessiez à moy : car je suis Prestre sacré ; je suis legitimement esleu pour une telle chose, par le moyen de laquelle les pechez sont lavez : et n’ayez point de honte de vous confesser ; car la rougeur que la confession nous apporte au visage nous administre aussi un bon merite. » Cingar, l’écoutant ainsi parler, se reserre tout le corps. O ! combien la confession est une chose dure à un meschant homme ! Mais Balde, qui avoit toujours une volonté sincere et entiere, avec une joye, dit à Merlin : « Vos propos me sont fort agreables : nous nous confeserons tous à vous, ô Pere Merlin. Il y a long-temps que nous connaissons la clemence de nostre Pere celeste, lequel ne mesure point les pechez que nous commettons contre luy ; mais, encore que nous soyons meschans, il nous desire, il nous aime, il nous attire et nous sauve : mesme il nous a esleus et nous a appellez pour estre les soldats et les Barons de sa justice invaincue. Je luy promets et luy jure, par la vraye équité, qu’il nous aura tousjours pour ses clercs fideles. Or sus donc, compaignons, resjoüissez-vous en esprit : chascun maintenant de nous autres belute et sasse ses vieilles fautes, et despoüille son vieil manteau ! »
Alors chascun se range à part en quelque coing, se grattant la teste et remuant sa cervelle, et remettant en memoire les pechez qu’ils sçavoient ou pouvoient sçavoir. Le pauvre Cingar a occasion de souspirer du profond de son cœur plus que les autres : il ne sçait, entre tant de montagnes et parmy une si grande mer de maux et pechez qu’il avoit commis, en quel costé il doit tirer. Pendant qu’il en veut remettre en memoire quelque partie, aussi-tost se leve une confusion de meschancetez : et prenant cecy pour une faute, aussi-tost d’autre costé il se dement. Balde se vient presenter le premier, oste son espée avec la ceinture, et, la teste baissée, se met à genoux et commence avec un bel ordre à reciter ses pechez. Falcquet se presenta après, lequel confessa tout ce qu’il avoit fait de mal par sa partie de devant, comme en sentant, goustant et voyant ; mais ce qu’il avoit fait par sa partie de derriere, qui estoit comme d’un chien, il s’en retint, et cela demeura caché en ses boyaux, estant Falcquet, homme pour le devant, et chien par le derriere. Quant à Fracasse, Merlin ne trouva pas grands pechez en luy ; car certainement il avoit tousjours esté un bon poulet. Lyron se trouva assez chargé et aussi Hippolyte, parce que l’un avoit esté corsaire et l’autre voleur. Moscquin suit et le chantre Gilbert, et eux deux, par deffaut de pechez, dirent à leur confesseur des choses frivoles et petites peccatilles, que l’eau beniste et le cœur contrit peut effacer. La confession du Centaure ne fut pas longue ; car, quant aux fautes qui s’estoient commises par la partie chevaline, il n’y en avoit aucun péché. Philoforne s’en expedia aussi comme il peut. Merlin fut contraint de faire relever soudain Boccal de devant soy, car il ne se pouvoit contenir de rire, quelque gravité qu’il eut. Tous les cas qu’il alleguoit, toutes les censures dont il se souvenoit, estoient plus longues que la Pisanelle, ny la somme Rosaire. Cingar estoit demeuré le dernier ; enfin on l’appelle. Il va, ce luy est advis, comme au gibet : il porte une montagne sur le dos. En premier il ne sçavoit comme il falloit faire le signe de la croix : en après, confondant pesle mesle tout ce qui luy venoit à la bouche, il le crachoit, fermant les yeux. Balde advise cela, entend les soupirs de Cingar, et parlant bas à ses compagnons, il leur dit : « Hem, hem, le voilà fresque, le sac est plein. » Iceux ne se peuvent empescher de rire, voyans comme Cingar, en se confessant, se travailloit beaucoup, souspirant extremement et s’essuyant souvent le visage. Ils contemplent le pauvre homme bien en peine, remuant tantost un genoüil, tantost l’autre, tant ils luy faisoient mal. Enfin il fut confés et absous avec une grande penitence, comme on peut croire. Cingar promet tout ; mais sera une chose merveilleuse, si de ses promesses il en fait la moitié. Aussi-tost qu’il fut parti de devant son confesseur, il promet à Dieu que par cy après, tant qu’il vivra, il ne prendra plus tant de peine de se confesser, n’en estimant point une plus grande, ny une plus ennuyeuse.
Toutes ces confessions expédiées, Merlin se leve et leur dit : « Or sus, Chevaliers, que musez-vous ? Il ne faut point tarder, quand le temps propre se presente. Vous voilà tous mondes, nets et bien escurez. Qui vous retient ? seulement vous souviennent de ne pecher plus. Si vous pechez derechef, une très-grande peine vous attend. » Cela dit, il met sur la table du biscuit sans sucre, du salé jaulne et quelque peu de noisettes, et les fait asseoir, s’excusant à eux pour si pauvre apprest. Après avoir repeu et beu quelque eau vinée, il les meine au-dedans, et commande de lever une grande pierre de moulin. Fracasse avec sa forte eschine s’y emploie, et remue quasi une demie montagne, et apparoist lors une grande ouverture en laquelle il leur est permis d’entrer. Merlin leur dit : « Descendez par là et n’ayez aucun doute. Vous trouverez là une grande adventure : allez ! »
Balde va le premier, et descend mille marches ; les autres le suivent : Coccaye demeura seul. Au bas de la montée, ils trouvent une porte close, laquelle Fracasse ouvrit incontinent, ayant rompu les gonds d’un coup de pied. Ils entrent en une grande, haute et large maison, en laquelle il y avoit une si belle lumiere et resplendissoit de telle lueur que vous eussiez juré estre là le Palais du Soleil. Ceste lumiere procédoit d’une pierre precieuse qu’on nomme escarboucle, laquelle estoit plus grande qu’un œuf d’Austruche, et par sa splendeur commuoit la nuit sousterraine en un vray jour. Balde soudain tire, à la clairté de ce grand rubi, l’esclat merveilleux duquel luy troubloit la vuë. Tout autour de la salle estoient attachées contre la muraille des armes très-belles, et telles qu’il ne s’en voyoit de pareilles par le monde, dont tous s’esmerveillent grandement, et reverent fort ces habillemens de guerre des anciens et ont crainte de les toucher. Au haut de ceste salle voyoit-on le heaume de Nembroth avec un long pennache. Balde lors dit « Nembroth estoit de stature gigantale ; toy Fracasse es de mesme corpulence : estant donc geant, prens cet habillement de teste de geant ? » Fracasse faict ce que Balde luy dit, et prend ce heaume, faisant un saut en l’air. Les armes d’Hector, marquées d’aigles noires, estoyent là semblablement attachées à la muraille. Icelles estoyent d’or, d’argent, et de fin acier composées, rendans une belle lueur. Rome a jouï d’icelles autant d’espaces de temps qu’estant dame du monde elle a tenu en main le sceptre imperial ; mais, après que par son orgueil elle s’est soy-mesme ruinée, ces armes retournerent soubs terre dedans l’antre et forge de Bronte : et pour le present Balde les vestit. Icy aussi se voyoient celles qui avoyent autrefois esté à Achille le Grec ; comme aussi y estoient pendues celles du fort Ajax, de Thesée, de ce brave Pyrrhus, de Roland, de Regnaut, de Durastan, de Rodomont, de Gradasse, de Jehan et Nicolas Picivin, de Gatte Melade, de Barthelemi qu’on a surnommé Coione[101]. Aussi estoit penduë à un soliveau la cuirasse de Goliath, et la machoire du geant Sanson, et la masse de Morgant pesant plus de mille livres. Fracasse la print, laissant son baston, esperant avec icelle rompre les cloches d’Enfer. « Il y a icy, dit Balde, abondance de toutes sortes d’armes : quelle pusilanimité vous tient à present, ou quelle reverence vous empestre, que ne preniez de ces bonnes armes ? » Alors tous les compagnons, se desarmans de leurs armes, vestent de ces belles armes, et mettent à dos ces cuirasses, qui estoyent enrichies d’or et de pierreries : puis, prennent et enlassent en leur bras des escus, boucliers, targes et rondaches, et ne demandent plus qu’à se mesler vistement avec les diables. Boccal ne pouvoit trouver aucunes armes selon sa fantaisie : il remue tout, il cherche par tout et ne prend rien de ce qu’il trouve. Enfin il avise une chose qui luy pleut. C’estoit la Dague de Margut, autrefois chantée par Louys[102]. Elle estoit posée en un coin, sans fourreau, et paraissoit par l’or qu’on pouvoit remarquer par entre la roüille. Il la prend de bonne affection, la baise et la met à sa ceinture. Il blasme tous ses compagnons, et les appelle porte-faix, n’ayans aucun esprit, ny aucune raison, ne pouvans cheminer ainsi chargez, ayans sur leurs dos de grosses charges de fer, et voulans user leurs espaules comme facquins sous tels fardeaux. Balde l’oyant : « O Boccal, dit-il, pourquoy ne te munis-tu d’armes ? Regarde combien en voilà encore ? » Il respond : « Nature ne m’a point creé fer ; je suis chair de chair, et ainsi demeureray en ma chair. — Pourquoy, luy dit Balde, portes-tu donc la Dague de Margut ? — Je croy, respond Boccal, que toute ceste compagnée s’emploiera à pescher de bonnes anguilles au fleuve de Phlegeton, et de grosses et grasses grenouilles : si tu as faute là, pauvre homme, de vivres, que mangeras-tu ? En quelle façon penserois-tu escorcher ces anguilles et ces grenouilles ? Et, pour ce, ceste dague nous servira, qui sçaura bien les despouiller de leur belle robbe. Il y a là des chaudrons pleins d’huile boüillante, ainsi que nous ont dit Barillete et frere Robert en leurs predications. Qui nous empeschera de fricasser là nos grenouilles et de faire rostir nos anguilles ? »
Cependant que ces compagnons se donnoient ainsi du plaisir, soudain Balde se lance en l’air, et, estant dispos et gaillard, desgaine son espée, commence à escrimer et autour de soy combat les vents à grands coups, sans leur faire mal. Cingar à l’instant oste son espée de son costé, et, la tenant en main, se tient abbaissé et tout courbé soubs sa rondache qu’il portoit sur son bras gauche : « Que braves-tu ? dit-il. Tu t’en repentiras possible. J’estime peu les braveries d’un rufien. Garde, demeure. » Et, en ce disant, il donna trois coups d’un traict : il s’advance pour donner une taillade ; soudain tire une estocade, puis Balde pare l’un et l’autre, et ne s’esbranle aucunement : il rit, et tourne autour de Cingar, sans faire contenance de tirer aucun coup, et prend garde seulement si Cingar advance un pied : ce que s’il fait, il l’arrestera, comme il advint. Car Cingar advançant un pied, soudain Balde y met le sien dessus, et Cingar ne faut de tomber, et donner du cul en terre ; car, pensant retirer son pied de dessoubs celuy de Balde pour tirer un revers, il ne peut sitost, estant retenu plus ferme qu’il ne pensoit, et Balde levant son pied promptement, l’autre, tirant encore à soy pour ravoir son pied, tomba soudain à la renverse : dont tous se prinrent fort à rire. Cingar se releve, et, regardant ses compagnons, s’escrie à eux : « Or sus, freres, tost, que faites-vous là ? Arrestez ! mettez l’espée au poing, et tous ensemble chargeons sur Balde. » Alors tous, tirans incontinent leurs espées, assaillirent Balde. L’un le prent à costé, l’autre devant, un autre derriere. Mais le fuseau d’une femme quand elle file, ou une toupie, ou la meule d’un moulin, ne tourne point si viste que faisoit Balde, tantost çà, tantost là : il chassoit avec son espée ces mouches, et leur donna à tous une atteinte, sans qu’il en peut recevoir une ; remportant ainsi l’honneur de l’escrime. Alors Cingar detache de la muraille ceste belle pierre precieuse, laquelle luisoit comme le Soleil, et l’attache au haut du heaume de Balde : « Nous t’offrons, dit-il, cest honneur comme au victorieux, et avec une telle lumiere tu nous guideras par les manoirs d’Enfer. » Balde le consent, et leur commande de monter à mont. Ils s’en viennent ainsi armez, et se representent devant Merlin, lequel leur dit en peu de parolles : « O Balde, tu seras le conducteur et le Pere de ces compagnons ! Aucune superstition ne te pourra vaincre, encor que tu sois seul : ainsi l’a ordonné pour toy le sage Seraphe. Achevez vostre voyage, je vous laisse : adieu. » Et, fermant ceste caverne, demeura seul en icelle.
Cingar chemine, allegre et dispos, et ne fait que sauter, ayant deschargé ses espaules d’un lourd fardeau par sa confession. Il gausse, il plaisante, il chante de sa tirelire, il tire l’oreille à Falcquet, le nez à Boccal, lequel avoit derobbé à Merlin un demy jambon salé, encor qu’il vint lors de confesse. Et, combien que leurs chevaux fussent demeurez derriere, ausquels Merlin avoit promis donner du foin et de l’avoine de Demogorgon, ou de l’orge de Pinfer ; Boccal avoit bien voulu amener son asne chargé de ce qui estoit besoing. Balde le tanse de ce qu’il avoit desrobbé à ce bon hermite. Boccal luy respond : « Mange en paix ton pain ! Tu ne portes pas bien un moulin en ta bouche ? Penses-tu trouver un cabaret en enfer ? » Mais Balde luy dit : « C’est assez d’avoir la sacosse pleine de pain. — Ouy, respond Boccal ; mais ne sçais-tu pas bien que l’homme ne peut vivre au monde de seul pain ? La chair ne fait-elle pas de la chair, comme nous enseigne le Pedant doctrinal, quand tu declines les noms de la tierce declinaison ? J’ay eu le cul assez foüetté, pour apprendre : Rectis, as es a : Qui naist fol jamais n’en guerira, encor que Galien se mesle de le medeciner. » Avec telles gaudisseries, les compagnons cheminoient joyeux par ces ombres : chascun se donnoit du plaisir de Cingar et de Boccal ; car tous deux estoient en l’art de bouffonnerie aussi grands maistres que Bufamalque, Nele et Symon. Ils racomptoient les uns aux autres mille folies, lesquelles leur faisoient trouver plus court le chemin qui estoit bien long. Balde, portant au haut de son habillement de teste cest escarboucle, chassoit par la lueur d’iceluy les obscures tenebres.
Ils avoient desjà cheminé par plusieurs mils, quand ils entendirent derriere eux un nouveau bruict. Balde s’arreste : aussi font tous les autres et tiennent leurs oreilles ententives à ce bruit. Ils entendent ces mots : « Demeure, garde, va, retourne ! » ainsi que nous oyons, quand un grand nombre de halebardiers et gentilshommes accompagnent le Roy, faisans arrester le peuple d’un costé et d’autre, disans : « Place, place, serrez-vous ! » On oyoit pareilles voix approcher de Balde et de ses compagnons, non pas venans au devant d’eux, mais les suivans. « Je m’estonne fort, dit Balde, d’où vient ce nouveau bruit ! Desgainez vos espées et tenez le rondache au bras ? » Puis, les fait separer des deux costez du chemin. En ce faisant, ils font place à ceste trouppe invisible, tenans la pointe de leurs espées tenduë vers le chemin, prestes à la percer s’ils vouloyent passer outre, comme quand il faut qu’un miserable Suisse ou Lansquenet passe les picques. Voicy enfin arriver une foule de personnes nullement rangez soubs une enseigne, mais se poussant à la Françoise pesle mesle. Ces gens, icy cheminans ainsi à la foule, ne sont montez sur genestz, ni sur courtauts, ni sur roussins : mais, le diray-je ? Qui le croira ? Pour leurs montures, ils chevauchent des bancs, des escabelles, la naye du four, des saz, et bluteaux, des pots, des coquilles, des toupies, des chaires, des quaisses, des paniers, des corbeilles, des barils, des seilles, des balais, et tels autres meubles. Ils font par le chemin contre les pierres un merveilleux bruit, tirant après eux des tables, des ais, des coffres, et autres telles choses. Ils passent ainsi, sans parler, entre ces compagnons. Cingar le premier ne se peut plus tenir de rire ; puis dit : « Quels gens sont cecy ? Hola ! hola ! Où allez-vous ? Qui vous haste ainsi ? Parlez à nous ? » Mais personne ne luy respond, et toujours passent. Tous les compagnons se prennent aussi à rire ; ils prennent toutesfois bien garde à eux, se tenans prests à joüer des coustaux, si d’adventure on vouloit faire quelque effort contre eux. Falcquet dit : « Voicy une longue suite : je croy que c’est la tiritanteine des sorciers. Il est aujourd’huy jeudi et font le triomphe de Juppiter ; ils s’en vont veoir Demogorgon : toutesfois ce n’est pas asseurance ; demande-leur, Boccal ? — Non feray, respond Boccal. Demande-leur toy-mesme ; souventes fois il arrive du mal à ceux qui veulent tenter la fortune : quand un mastin dort, ne le faut resveiller[103]. » Le dernier qui passoit de ceste trouppe, postoit tant qu’il pouvoit sur une maigre cavalle, à sçavoir sur le dos d’un grand et gros tonneau. Cestuy-cy, passant entre ces espées nues, toucha le nez de Cingar du bout du doigt : chose merveilleuse incontinent apparut ; car le nez de Cingar commença à s’enfler comme quand on souffle dedans une vessie de pourceau, et descendoit desjà jusques sur le menton et sembloit le nez d’un Alembic, avec lequel les Apoticquaires distillent leurs eaux. Cingar est bien estonné, et ne sçait plus parler. Il pense que ce soit quelque chose qui luy fasse ombre ; le voulant reculer avec la main, et y touchant, aussitost ce nez pend jusques à bas. « O miserable que je suis, s’ecrie-t-il, quelle queuë ! Quel boyau est cecy ? D’où m’est venu un si grand nez en si peu de temps ? Voyez-vous, compagnons, d’où vient ceste longueur de nez ? De quel pays m’est venu ce maistre-nez ? Deviendray-je à la fin tout nez, croissant ainsi cestuy-cy à veuë d’œil ? Ha ! pour l’amour de Dieu, ha ! ne permettez point, mes freres, qu’il faille que je me trouve chargé d’un si pesant nez. » Balde ne se peut tenir de s’attrister de l’ennuy de son compagnon : « Ne crains point, dit-il, ne pleure point ? Nous l’osterons, et luy rendrons sa premiere forme. » Boccal luy dit : « Tu ne sçais, fol que tu es, la commodité qui t’en viendra ; je te porte envie d’un tel present de nez qu’on t’a faict : ne pourras-tu pas, estant tout debout, flairer les melons au cul, et tu n’auras plus que faire de te baisser contrebas ? » Cingar fut encor contraint de rire, et dit : « Patience, tu me tireras maintenant comme un beufle par le nez : mais, parce qu’il a desjà trente pieds de long, et qu’il m’empesche de cheminer se broüillant par entre mes jambes, je le veux entortiller à l’entour de mon col, et m’en faire trois tours comme une belle chaine d’or. » Il le met ainsi autour de son col : mais, parce que par la continuelle humeur il croissoit tousjours, il l’incommodoit fort par la pesanteur, et ne le pouvoit plus porter sur ses espaules sans aide. Falcquet, ayant compassion de son amy, incontinent destourne ce nez d’autour le col de Cingar, et le charge sur son espaule, chascun des compagnons prenant ceste fatigue l’un après l’autre.
Cependant le pere Seraphe vient de loing amenant avec soy deux jeunes garçons. L’un estoit mulet engendré d’un pere Grec et d’une mere Calabroise : pensez, je vous prie, quelle meslange, quelle sausse et quelle salade ce pouvoit estre : il estoit trompeur, pippeur, larron, voleur, pendard, meschant. Quoy plus ? il estoit Albanois : puis-je dire pis ? Mais, parce que usance Albanoise est d’escarmoucher et esbourrer la meslée, et puis se retirer à quartier après avoir donné l’alarme, on l’appelloit Resveilleguerre. Seraphe se servoit d’une telle espece d’homme et meit à effet nouvelles entreprinses pour l’amour de luy. L’autre estoit jeune, et Narcisse ne fut jamais plus beau que luy, ny Josephe plus chaste. Cestuy-cy ne mange rien de tout : aussi, n’a-il besoin de descharger aucunement son ventre ; mais est tousjours sustenté d’un heureux amour. Estant beau, il aime un beau et est aimé d’un bel amant, et n’est jamais dechiré par les dents de jalousie : car, par une bonne conjonction des estoilles, il est certain d’estre aimé, et telle complexion est fort agreable à Seraphe et en fait de belles espreuves selon le temps. Son nom estoit Rubin et son surnom Ubalde. Or, Seraphe tira un livre de son sein, et, le lisant, soudain comparurent trois grands cerfs. Ils estoyent bridez et sellez comme chevaux. Seraphe commande à ces deux de monter avec luy dessus ces bestes ; et, les conduisans par les resnes et leur commandant de serrer les talons et fermer la bouche, se mettent au trot par ces lieux tenebreux, et le trot est si viste, qu’ils semblent voler estans ainsi portez sur le dos de diables, et vont droict selon qu’ils guident leurs montures, et en un clin d’œil viennent derriere Balde. Alors dit Seraphe : « Arrestez vos cerfs ; le heaume de Balde m’esclaircit ces cavernes. » Ils mettent pied à terre, et Seraphe commande aux cerfs de s’en retourner. Puis, chascun met en sa bouche des pierres merveilleuses marquées d’une puppe, et soudain iceux ne se voyent plus et demeurent invisibles. Ils marchent ensemble, pouvans comprendre les autres, mais ne peuvent estre aperceus d’aucun. Ils entrent entre les compagnons de Balde, ne parlans, ne faisans bruit et n’estans veus d’aucun. Ils commencent de manier les mains et de jouer des poings. « Ha ! crient-ils, quelle nouveauté est cecy ? » Seraphe, en se riant, tire l’oreille à Boccal : « Ha ! dit-il, qui est icy si mal advisé de me vouloir arracher les oreilles de la teste ? » Et, voulant dire qu’il vienne, on le picque en une fesse : « Ha, meschant, dit-il, je ne sçaurois ainsi vivre. Le cancre te vienne, ô Balde ! A quoy m’as-tu icy amené ? » Ce Resveilleguerre passe entre les jambes de Lyron et le fait tomber par terre, et luy fait rompre le genoüil. Hippolyte dit : « Que nous sert d’avoir icy une lumiere, veu qu’il y a autre chose qui nous oste la vertu de veoir ? Je suis icy, ô Balde, congné à coups de poing, et neantmoins je ne voy rien du tout, mais je sens seulement les coups : je croy que tu penses que je suis fol. » Entrant en colere, pendant que Rubin le cognoit, il escrime des poings çà et là, ne faisant que frapper le vent, et des pieds et des dents se defendoit, ne sçachant contre qui. Fracasse manie ses jambes tantost haussant l’une, tantost haussant l’autre, sentant qu’on les luy picquoit asprement ; et sembloit un païsan, lequel, ayant les jambes nues en esté, ne peut fournir à chasser les mousches de dessus icelles et defendre sa peau. Seraphe avoit osté le nez de Cingar de dessus les espaules de Falcquet et le menoit comme un aveugle. Cingar crie : « On me meine par le nez comme un beufle et ne sçay qui est celuy qui ainsi me conduit, ny où il me meine. O quelle chose est cecy ? Bien fols sont ceux qui telles choses cherchent ! » Moscquin, le voulant secourir, reçoit un grand coup au costé, et, voulant s’en venger, estend la main comme pour bailler un soufflet si rudement qu’il eust bien pensé avoir fait tomber avec iceluy, trois dents de la bouche de tels esprits invisibles, mais il fut payé de mesme et reçeut son salaire ; car, de la colere et force qu’il y alloit, il donna si asprement sur une pierre, qu’il fut contraint soudain, pour la douleur, de souffler sur ses doigts, comme faict celuy qui se haste de manger sa souppe encor’ trop chaude. Gilbert saute deçà, saute delà, ainsi qu’il se sent picqué de costé et d’autre. Philoforne n’en reçoit pas moins, et pendant qu’il sent d’estranges coups, il se tourne de toutes parts. Enfin, après qu’ils se furent donné tels passe-temps, l’un et l’autre, par le commandement de Seraphe, oste de sa bouche sa pierre, et aussi-tost furent veus d’un chacun. Or, pensez s’ils rioyent et s’ils ne se resjoüissoient pas ensemblement ? Ils recognoissent Seraphe, et Balde luy fait la reverence et embrasse Resveilleguerre et le jeune Rubin. Puis, supplie Seraphe, s’il y a aucune vertu és livres magicques contre les enchantemens des sorcieres, de vouloir oster du visage de Cingar un si grand nez. Seraphique luy dit : « Si je considere bien la chose, Cingar a tort et ne regarde point à son proffit particulier, demandant qu’on luy oste son nez bien fourni : s’il sçait bien retenir en sa cervelle tout ce qu’il fait, qu’il face trois, quatre ou huict nœuds à son nez. » Cingar luy dit : « O Pere Seraphe, je ne me soucie pas pour un liard, si je n’ay gueres de memoire et si je monstre que j’ay une cervelle de chat, moiennant qu’on me descharge de ce fardeau de nez ; car qui est le Rinoceros qui ait le nez plus grand que cestuy-cy ? Je vous prie pour l’amour de Dieu, faisons ceste paction ensemble : emportez avec vous ce nez et toute ma cervelle, et que seulement me demeurent en la bouche les dents que j’ay, afin que je puisse manger. Si je n’ay souvenance, et bien que m’en adviendra-il ? » Alors Seraphe, ayant une grande gibbeciere, tire d’icelle, comme fait un chirurgien, une boëte pleine d’un onguent fort merveilleux, avec lequel il se frotte les deux mains, et puis avec icelles prend le nez de Cingar et le presse legerement tirant contrebas, comme on tire le pis d’une vache. Iceluy, peu à peu se perd, ainsi que fait une chandelle allumée ; et ce nez s’escoulant en ceste sorte goute à goutte et estant revenu à son poinct, Cingar joyeux et gaillard s’eschappe des mains de Seraphe, et n’y eut plus de moyen de toucher, puis après, à son nez, craignant de tomber en tel danger, duquel il estoit sorti par le bienfaict de Seraphe, auquel il rendit graces avec belles paroles. Seraphe prenant congé de la compagnie s’en retourne en haut, et Balde descendit à bas.
LIVRE XXIII.
Ils avoyent desjà cheminé en ces ombres obscures et tenebreuses, par l’espace de cinq journées, quand ils se veirent au bout et à l’extrémité de la caverne, et ne peurent passer plus avant, obstant une pierre de demesurée grandeur et qui traversoit le chemin, tellement qu’ils furent contraints retourner sur leurs pas, et refaire le chemin qu’ils avoyent jà fait avec grand travail. Ils se trouvent, par ce moyen, aussi estonnez que sont les fourmis, quand, cheminans par leur route l’un après l’autre, avec une longue suitte, sur une muraille, ou contremont un vieil noyer, se baisans l’un l’autre, à la rencontre qu’ils font montant et descendant, ils trouvent une ligne noire qu’on aura faicte de charbon à travers leur chemin : lors ils s’arrestent tout court et s’amassent en une trouppe reculans en arriere, et retournans sur leurs pas. Balde advise sous ses pieds une pierre, laquelle il fait lever par Fracasse. Iceluy, affermissant la plante de ses pieds contre terre et roidissant les reins, l’enleve et trouve dessous un puits profond. Ils prestent l’oreille pour sçavoir s’ils oiroyent quelque bruit venant du fond d’iceluy. Ils entendent un bruit d’une eau coulant entre des pierres. Mais ils n’y peuvent rien veoir. Cingar s’offre de descendre à bas, comme de faict il y descend se tenant des mains et des pieds aux pierres d’iceluy, et estant au bas, il trouve un lac ondoyant et entend un ruisseau s’escouler à travers les feintes et fentes de la montagne. Il appelle de là ses compagnons, tant qu’il peut crier, disant : « O compagnons, descendez par ceste eschelle d’enfer ? » Tous detachent leurs ceintures, prennent le licol et les sangles de l’asne, et noüans tout ensemble en font une longue corde, de laquelle ils s’aident pour descendre à bas l’un après l’autre, et feirent devaler premierement l’asne et puis Boccal. Enfin, tous se trouverent à bas avec Cingar. Balde, par sa presence, rendit le lac notoire et aisé à veoir à un chascun ; car la pierre qui estoit en son heaume chassoit toutes tenebres. Ce lac s’estend en un fort grand bassin, duquel sort un gros fleuve, et ne s’en peut trouver un plus large, quand bien vous mesureriez tous les fleuves du monde. Les compagnons commencerent à cheminer le long du bord d’iceluy. Ils voyent au milieu de l’eau un vieillard, la longue barbe duquel luy couvroit toute la poitrine, et estoit assis sur le dos d’un long Crocodile, lequel estoit suivy de trois autres, sur lesquels estoyent aussi assises de belles Nymphes. Quand ce vieillard apperceut de loing une clarté, et ceste compagnie s’esgaiant le long de l’eau, portant espées, rondaches et autres armes : « Qu’est-ce que cela de nouveau ? dit-il : je veux sçavoir que c’est et d’où vient telle nouveauté. » Et commence à se stomacquer ainsi contre Balde : « Qui a conduit icy vos pieds, ô fol et mal habile ? Qui vous guide si hardiment le long des rivages du Nil ? Viste retournez arriere ! Quelle audace meine ces marrouffles-cy ? » Balde luy respond : « Nous sommes descendus du Ciel et allons en enfer : enseigne-nous le chemin ? » Le vieillard luy dit : « Il est aisé de descendre à bas ; mais de retourner arriere, cela ne se peut faire, sans bien suer d’un grand ahan, et toutesfois tu te repentiras d’estre icy venu en nos quartiers ; et si vous ne vous hastez de vous en retourner d’icy, mon esprit me dit qu’il vous en arrivera un grand malheur. Osez-vous, vous autres, qui n’estes que la fiente des hommes, ainsi salir ce sainct pays ? Retournez donc d’où vous venez, poltrons que vous estes, et qui ne meritez que des coups de baston ? A qui est-ce que je parle maintenant ? Voulez-vous que je le vous die trois fois, asnes, pourceaux, gens pleins de poux ? » Balde endure tout et prend plaisir à ce vieillard, l’estimant comme revenu en enfance. Mais Fracasse ne pouvoit plus retenir en l’estomac sa cholere, et secouant sa teste et parlant haut : « Es-tu point Dieu ? dit-il : ou, si les dieux cornus font leur demeure en ces cavernes et lieux tenebreux, tu dois estre plustost Archidiable et la charongne d’Enfer ? » Ce vieillard, parlant un peu plus doucement, dit lors : « La divine Gelfore m’a donné le Royaume de ce fleuve et a mis ceste eau soubs ma puissance pour tout jamais : on l’appelle Nil et se rend en la mer par sept bouches ou canaux, et sa source est incogneue à Aristote, à Platon et à tous les maistres és arts, combien qu’ils ayent rempli leurs gros livres d’infinies barboüilleries, pensans en donner la cognoissance : mais, vous autres, avec un esprit malin et mauvais cœur, avez trouvé son origine qui est incogneue à ceux de lassus, et avec vos pieds mortels avez souillé ces bords et rivages des dieux. Ceste belle compagnie de deesses me sert et Gelfore m’a fait le haut Dieu de ce fleuve, laquelle s’est establi au fond de la mer de grands Royaumes, et a distribué à ses barons et vassaux, des fleuves, des estangs, des lacs, des fontaines et des ruisseaux ; et, entre le nombre des dieux, je suis nommé Rousseau. Partant, comme Dieu et plein de la deïté des dieux, je commande, j’excommunie, je jure, sur peine d’encourir mon indignation, ma disgrace, et sur peine de la hart, qu’on m’oste ces bouchers, ces chercutiers ! Nettoyez-moy de ces villains icy ! A qui est-ce que je le dis ? Sus, viste, allez, meschans ! » Balde luy dit : « Tu es peut-estre Dieu de quelque latrine emmerdée. Si toutesfois, comme tu causes, tu te puis asseurer soubs ta deïté, garentis-toy, et tes putains, de ta ruine. » En ce disant et se baissant, soudain prend une pierre, avec laquelle il donne droit sur la teste du Crocodile et luy fait faire le plongeon en l’eau. Le Rousseau est contraint se mettre à nage, mais, en se nayant, il jouë des jambes pour neant. Il ne luy paroissoit plus hors l’eau que le mufle, comme à une grenouille cachée en la bourbe. Les femelles commencent à battre de leurs mains et s’enfuyent avec leurs Crocodiles. Fracasse s’estoit fourré jusques au milieu du fleuve et tiroit le col au Rousseau, comme à un poulet. Balde va plus avant, servant de porte-flambeau aux autres, et devisent par entr’eux de la source du Nil incogneue au monde ; et pendant qu’ils passoyent le temps en tels discours, ils rencontrent une obscure entrée de ceste montagne, laquelle engouloit tout ce fleuve. Contre cette entrée defaillent les rivages du fleuve, et ne se peut naviguer plus avant, passant l’eau à travers les montagnes. Les compagnons s’arresterent là, ne leur estant possible de cheminer plus outre, ne se presentant à eux aucun sentier, s’ils n’avoyent des plumes pour voler ou pour nager. Ils n’ont aucun batteau, ny aucun Dedale qui leur puisse attacher des aisles aux bras : aussi, n’y a-il pas moïen de nager, à l’occasion de la pesanteur de leurs armes qui les attireroit à fond. Fracasse se jette au milieu de l’eau, et, gambadant en icelle, la faisoit remonter contremont plus de trois cent brasses ; et combien qu’il eust le corps d’un grand et haut hommasse, neantmoins il estoit mouillé jusques au culot et remuant en l’eau ses gros rongnons : « Ho ! dit-il, compagnons, il y a tousjours remede à toutes choses, moyennant que nous prenions advis : sautez tous sur mon dos, je suis assez fort pour vous porter tous par ceste eau. » Balde, en riant, luy dit : « Le pourras-tu, Fracasse ? L’oses-tu bien ? » Il respond : « Non pas vous seulement qui ne pesez gueres, mais, s’il estoit besoing, je porterois le peuple de Milan. On dit que ce geant d’Hercules porta la chaire de Jupiter, sur laquelle estoit assise toute la famille des Dieux : et, moy, qui ay un poulmon ferme et entier, ne supporterois pas le faix de huict enfans, comme je vous estime au prix de ma force ? » Tous se jettent sur son dos et sur ses espaules, comme s’ils vouloyent escaler une forteresse. Lyron se range à droit, et Hippolyte avec les mains se tient auprès de luy. Balde prend le gauche, Gilbert le suit ; et, pour faire le contrepoix, n’estoit besoing y adjouster une pierre comme on fait quelquefois aux sommiers et bestes de charge. Boccal se prend à une des esguillettes des chausses de Fracasse. Philoforne monte jusques à l’oreille, et Moscquin à l’autre, trouvant là de belles chambres à se mettre. Cingar grimpe jusques au haut de la teste, se mettant plus haut que les autres. Le centaure ne veut tant charger le géant, comme aussi Falcquet : l’un se mettant à nager comme un chien et l’autre comme un cheval. L’asne demeuroit derriere qui ricquanne et prie qu’on ne le veuille laisser seul à la gueule aux loups. Il n’estoit propre pour bien nager et n’avoit pas grande envie en aucune façon de mouiller sa peau. Fracasse, en ayant pitié, le prend et le met soubs son aisselle, le serrant assez asprement et tellement, qu’il le contraignoit de petter comme une cornemuse, laquelle estant pleine de vent, pendant que le cornemuseur la presse avec le coulde, rend les tons de sa musique plus haut : ainsi cest asne triploit sa proportion. Fracasse, ainsi chargé, jure que ceste charge ne luy est rien. Il tenoit en sa main droite son grand baston, sur lequel il s’appuyoit, enjambant à grans pas dedans ceste eau, et avec son bourdon faisoit grand bruit contre les pierres, en rompant quelques-unes avec le bout d’iceluy. Or, après avoir ainsi cheminé quelque temps, ils voyent de loing le jour et la fin de la caverne ; et lors ils commencent tous à chanter et à se resjouir : et Balde leur commande de dire des joyeuses chansons et entre autres celles-cy, qui ainsi se commencent : Force l’Amant, de tous, d’un autre, et Mer petite. Mais Cingar chanta un tel motet : « Puisque nous sommes hors de ceste obscure prison, chantons Turelure, sonnons la chevre morte : Que fait Ramancine ? Que ne vient-elle à son mary ? Chantons tarirariran : chantons tantare, tantare. » En somme, ils arrivent à la clarté du jour, et là, tous descendent de dessus le dos de Fracasse. Ils ne peurent toutesfois si tost veoir la lumiere ; mais ils feirent comme nous faisons, quand, ne voulans si tost sortir du lict au matin, nous faisons les paresseux, et combien que le soleil aye desjà espandu sa lumiere bien avant ; mais la chambriere venant ouvrir les fenestres, lors nous alongeons nos nerfs et cordes des jarrets, comme font les asnes ; et lors ne pouvons, du premier coup, endurer en nos yeux la lueur du jour. Ainsi, ceux-cy sortis des tenebres, à grand peine, peuvent-ils hausser leurs yeux vers la lumiere, estans aveugles de la clarté et splendeur du Soleil ; mais, estans incontinent asseurez, ils s’esmerveillent comment il peut se faire jour soubs la terre, ou dedans les entrailles d’icelle. Car, à la vérité, ils avoyent là trouvé un nouveau monde, un nouveau Soleil, un nouveau siecle et nouvelles habitations. Mais on dit toutes ces choses avoir esté faites soubs l’eau par arts magiques, car ils ont bien recogneu avoir esté jusques au fond de la mer, là où il y a une grande campagne sans aucuns arbres, et n’en a point de plus grande, soit en long ou en large, fust-ce la vieille campagne de Veronne, ou celle de laquelle ces pauvres Godiens se vantent. Au milieu d’icelle y a un grand Palais et haut eslevé quasi jusques au ciel, duquel ils voyent de loing mille cheminées fumer. En iceluy, Gelfore avoit planté son siege et tenoit, ceste meschante magicienne, tousjours-là une cour ouverte, et avoit, par tout son Royaume, fait dresser des Theatres et de grands Colosses, comme nous en voyons à Veronne. Elle a maintenant et tient en tout temps des vaches et vilaines louves en ce lieu, afin que toute la ville soit toujours renettie d’un tel fumier. Mais c’est une chose fort merveilleuse et grandement admirable, de ce que le fond de la mer se tient en haut comme une voute, et n’en distille à bas aucune eau, combien qu’elle soit tourmentée et agitée par les vents, à travers laquelle le Soleil lance ses rayons et penetre ceste humidité, comme on veoid une chandelle allumée à travers un verre : et par là ce nouveau monde paroist, et une nouvelle façon de vivre d’autres gens. Tous les compagnons s’esmerveillent de veoir cecy, et Fracasse s’escrie : « Ha ! diable, auras-tu tant de puissance que tu puisses ainsi muer et changer les dispositions naturelles ? Assiez-tu en ceste sorte le fond de la mer en haut, et par ta puissance les eaux se maintiennent-elles en haut sans pesanteur, comme si elles estoyent d’air ? Non, non, que faisons-nous ? Nous tardons trop. » Boccal respond : « Tu as raison, mon gros bedon ; mais nostre asne ne porte plus que manger. — J’ay faim ! » dit Cingar. Moscquin dit : « Comme un aveugle, je ne voy rien. » Le Centaure dit : « Ma panse gronde de faim là dedans. » « Mangeons l’asne ! » respond Fracasse. Aussi-tost dit, aussi-tost fait. Il le prend par les pieds, et, luy tirant le col, l’estrangle, comme fait la chambriere une poule. Cingar commence à l’escorcher par les jambes. Boccal, avec sa dague de Margut, luy fend la poitrine et luy tire du ventre les trippes, les rongnons, le foie et toute la fressure. Balde, avec un caillou, fait sortir, de son espée d’acier, des bluettes et scintilles de feu, lesquelles Hippolyte reçoit sur de la paille menue, qu’il ajance : et Lyron, soufflant doucement, fait flamber ceste paille et allume le feu. Philoforne apporte de l’eau dedans leurs haumes et casques, et aussi Gilbert, et lavent ensemble les pieces et quartiers de l’asne, lequel enfin ils mangent partie rosty, partie boüilly. S’estant ainsi repeus, ils s’acheminent vers le palais. Ils n’avoient gueres cheminez, qu’ils rencontrerent un vieillard boiteux et une pelerine avec luy, ayant un visage joyeux. Eux deux tenoient chascun en main un bourdon et un chappeau en teste, et à leurs bourdons pendoient un petit escrit, contenant le malheur qui leur avoit causé de voüer leur voyage. Ils avoient sur leurs espaules des manteaux courts et le flasque à la ceinture. Ils faisoient apparence d’estre las du chemin, et, pour ceste cause, se meirent contre terre sur leurs manteaux estendus en une vallée ombrageuse, pour se reposer. Les compagnons s’en viennent à eux et eurent pitié d’eux ; car ils sembloient bien avoir cent ans et qu’ils avoient besoing de se reposer, plustost que de faire un long chemin. Alors, ceste pelerine se range à l’ombrage, de peur de l’ardeur du Soleil. Elle tient tousjours ses deux yeux contrebas, lesquels neantmoins quelquesfois elle releve tout à propos et en darde des rayons fort penetrans. Hippolyte, s’advançant, outre ses compagnons, l’œillade le premier, et comme il y estoit sujet, il se laisse engluer. Balde, avec un courtois semblant, salue ce vieillard et luy demande : « D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Comme vous appelez-vous ? » Il respond : « Je viens de devers Paradis et je vais en Enfer : on me nomme Pasquin[104]. » Balde luy dit : « Qui vous contraint de laisser Paradis ? N’aviez-vous pas là un bon et un brave temps ? C’est un mauvais change de laisser les bien-heureux pour aller aux damnez : je m’estonne quelle occasion vous meut à ce faire. — Je suis, respond ce malin vieillard, la vraye pratique du monde, et ceste barbe n’est point grisonnée, ni devenue si grande, pour neant. Croyez-moy, qui en ay fait l’essay, vous vous trompez vous-mesme, mon amy : l’homme se trompe, qui pense Paradis estre plein de delices, d’allegresses et de joyeux passe-temps. Il y a cinquante ans, que, moy, tenant hostellerie, je servois d’hostelier à Rome et estois si cogneu à toute la ville, que ma renommée et mon nom y demeurera à perpetuité, et m’ont les Peres honoré d’une statue, comme on a accoustumé de faire à ceux qui sont dignes d’un renom, d’un honneur et d’un beau triomphe. Ce ne te seroit pas une petite vertu d’acquerir une louange par des choses que tu penserois estre agreables aux Rois, aux Papes, à ceux qui portent mitres et bonnets rouges. Partant, j’ay trouvé que tout nostre soing et estude ne doit estre qu’envers trois arts et mestiers ; à sçavoir l’art de cocquinerie, de bouffonnerie et de ruffiennerie. Par les merites de tels mestiers, j’ay souvent gagné de bons presens par Messieurs les porteurs de rochets, et ay receu d’eux beaucoup de plaisirs : par telle pratique, ayant la cognoissance des gestes, des prouesses, des actions, des vertus, des merites et du cours de la vie de si grands personnages, je puis seul rendre bon compte de tout le monde et en relever le secret. S’il faut adjouster foy aux saincts Prophetes, croïez à Pasquin, sage et advisé Prophete. Tout ce qu’il dit est aussi vray que le Credo, qu’on chante en l’Eglise. Estant devenu tout decrepit, l’heure de ma mort s’approchoit, et toute la ville de Rome s’attristoit fort pour moy. Elle supplia le Sainct Pere de me vouloir envoyer au ciel, et me charger de forces bulles et briefs. Le pape aussi-tost assembla le College, pour l’amour de moy. Là, après un long discours sur ce que, par la perte d’un tel Citoyen, il arriveroit un grand dommage aux jeunes courtisans et aux courtisanes, on me donne enfin ceste indulgence, que je peusse tenir hostelerie devant la porte du ciel, afin que quand les Preslats de l’Eglise, bien gras, bien refaits, viendroient au Royaume de Paradis sur leurs mules, je fusse prest à les recevoir en ma bonne hostelerie, ayans bien merité de moy ce bon service et les loger en chambres garnies à l’Allemande. Mais mon genie est tousjours à Rome soubs une effigie et statue de marbre, par dessus laquelle, si on y pense bien, il n’y a chose si merveilleuse. Tantost là je suis masle, tantost je suis femelle ; maintenant on me prend pour Religion ; maintenant pour Victoire ; je suis Pasquin tout nud et sans chemise : ma face coulemerde n’a point de nez, à moy, estant de pierre : ceste disgrace m’advient pour l’amour du Citoyen Marphore, auquel je revele tous les secrets ; et ne discourons ensemble que de choses grandes, en plusieurs et diverses manieres, combien que les pierres pueriles nous ayent osté la parolle. Or, vous sçaurez que nous avons tenu nostre hostelerie par l’espace de trois ans devant la porte de Paradis, avec fort peu de gaing ; car les portes estoyent tousjours cadenacées et courrillées et toutes moisies, pour n’estre souvent remuées. Les aragnes y avoient tendu leurs toiles. Il se passoit bien six jours, et telle fois huict, qu’aucun estranger, ou passant, ne venoit en ce quartier. Si toutesfois aucun y venoit, c’estoit quelque boiteux, quelque bossu, ou quelque borgne, ou bicle, ou bien quelqu’un de ceux qui, ne se soucians des voleurs, ont la bouche plus pleine de chansons que la bourse d’escus. Il n’y arrivoit aucun qui peut payer son escot, qui voulut une chambre, qui demandast un lict, ou de l’avoine pour sa monture. Il n’y venoit que ceux qui n’avoient pas un sol et qui avoient accoustumé de coucher dedans des chaumiers, et d’aller quester et se nourrir seulement de morceaux mendiez çà et là. J’y ay veu fort rarement des Papes, des Roys, des Ducs ; aussi peu, des Seigneurs, des Marquis, des Barons, de ceux qui portent chappeaux houppez, des mitres et des chappes cardinalesques, lesquels eussent peu tirer, de leurs gibbecieres pleines d’escus, dequoy m’y enrichir, et qui eussent bien voulu payer les chappons bouillis avec le potage saffrané et les tourtes avec les bouteilles de divers vins doux et forts. Ce sont ceux-cy, qui despendent et qui peuvent despendre leurs escus. Si d’adventure j’y vois arriver quelque Procureur, quelque Juge, quelque Advocat ou Notaire, ne pouvant penser que ce fussent de tels gens, soudain, je m’escriois : « O le grand miracle ! » Voilà qui a esté cause que je me suis osté de ce quartier, mesme lors que l’abbé Demogorgon, qui n’aime que des rejettons de choux, de sardines, des figues, des feves et des fraises, y vint sur sa mule maigre et si ensorcelée, qu’on eust peu couldre ensemble ses deux flancs. Il n’avoit pas en sa bource un pauvre liard, pour payer un plat de bouillie chaude. Il vint enfin à la porte de Paradis, et pria d’estre receu au dedans, et d’y estre fait citoyen bienheureux, ou d’estre logé en quelque petit coing. Mais saint Pierre en cholere repoussa de l’entrée ce miserable, et luy dit : « Va t’en, avaleur de feves moulues ! Tu n’es point et ne seras jamais digne d’entrer en ce lieu, tant que ma Dame Simonne se tiendra entre les Clercs, laquelle tant que Luscar permettra ainsi vivre parmi le monde, ni vous, ni toute votre race ne pourrez entrer icy dedans. Va t’en, et ne frappe plus à la porte, de peur que tu ne sois toy-mesme bien tabourdé ! » Pendant que telles choses se disoient, sortirent hors l’escole du ciel mille petits enfans, les uns mal vestus, autres tous nuds, mal en poinct, mal peignez, maigres et couverts de teigne ; iceux entrerent en mon hostelerie sans aucun contredit : « O ! dis-je alors, quelle temerité est-ce cecy, mes enfans ? — Nous sommes, me respondirent-ils, jeunes anges ; donnez-nous à gouster. » Et soudain commencerent à remuer mes pots, et me devorerent une fournée de pain frais et trois porcs, une vache, trente chappons, autant de poules, six chevres avec le bouc, huict flesches de lard, un plein saloir de salé. Que diray-je davantage ? le chat, l’asne, et ma maigre mule ; et après telle mangeaille, ils estoient encore affamez, et si je ne me fusse tout nud eschappé d’eux, ils m’eussent, et ma fille aussi, fourré en leur ventre ; pensez quelle consolation reste après la mort. »