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Histoire maccaronique de Merlin Coccaie [pseud.]

HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE PROTOTYPE DE RABELAIS. (continued 5)

Reading edition

Cependant Cingar donnoit repos à son espée, et le pont-levis estoit abbatu tellement que le chemin estoit tout ouvert pour se retirer hors la ville. Ce que voyant Balde, il appelle Leonard, et eux trois prennent la fuite, car, de tous les soldats de Leonard, il n’en estoit demeuré un seul en vie. Eux trois, dis-je, galloppent, et ceste canaille, lassée au possible, n’eut plus le cœur de les poursuivre ; mais se contentoient fort d’estre eschappez de la griffe de ces trois diables. Chacun d’entr’eux retourne en sa maison. Plusieurs sont portez sur des brancards morts ou blessez. L’un a perdu le bras, qui la jambe, qui l’espaule ; l’un cloche, ayant le genouil offensé ; l’autre a la hanche emportée ; l’un cherche son nez et ne le peut trouver ; un autre, n’ayant plus d’ongles ny de doigts, ne peut gratter sa teste qui luy demange. Ce fut lors que Scardasse, l’Herbolet, Aquare et ce Rigue, qui souvent bailloit des clisteres d’eau froide, amasserent de bon bien, et remplirent leurs escarcelles en pansant ces blessez, et en faisant mourir beaucoup d’eux avec leurs appareils. Et en memoire de ce, ces trois personnages que je viens de nommer, par les beaux livres, remplirent le monde des loüanges de Balde ; car la considération de gaigner donne occasion de chanter. La bouche de Virgile n’eust eslevé jusques aux estoilles la renommée d’Auguste, s’il n’eust tiré de sa bourse de bon argent.

Or, Balde, Cingar et le jeune Leonard parveinrent enfin en treize mil, au trot et au gallop, jusques en la plaine de Veronne, en laquelle autrefois par trois jours il pleut des pierres. Ils descendent de leurs chevaux, qui estoient bien las et harassez : et là lient Monsieur le Podestat, et avec des osiers l’estrillerent cruellement. Cingar en voulut prendre seul cette charge, pendant que Balde devisant avec Leonard s’allerent promener ; car, encore que ce fut sans raison, ils eussent peu estre esmeus de pitié, voyans chastier devant leurs yeux un homme, bien qu’il fust meschant. Mais Cingar estoit composé d’autre humour. Il lie ce pauvre miserable, lui couppe les coüillons, et le membre ribaut, lequel tant de fois avoit fait ouverture ès trous defendus, et les luy fait manger et avaller en guise de foye. Ce malheureux mange ses coüilles, comme faict le chat, quand en grondant il masche des choux cuits ; puis, avec des ciseaux, il luy couppe le tour du nez ; avec des tenailles, il luy arrache les dents, les yeux, et luy couppe les oreilles. Et le laissant ainsi mal accoustré et maltraité, demeura enfin pour pasture aux taons et mouches, rendant ainsi, ce miserable, son ame et son esprit au diable.

Ils estoient remontez à cheval, et tiroyent par plusieurs et divers chemins, quand Cingar se ressouvint de la bourse de l’hoste, laquelle il tira de sa brayette, et la monstrant à ses compagnons : « Voilà, dit-il, les gentils petits mille ducats de nostre venerable hoste, qui a eu et receu bon prix de sa marchandise. O ! combien sont vrais les preceptes de Caton[76] ! Qui mal seme, mal recueille. Ce nouveau Gannelon[77], pour ne se rendre different des autres hosteliers, ayant ouy le cri publié pour nostre mort, et que pour icelle y avoit prix de mille ducats, il nous a descouverts, et pour son salaire, a tiré ce malheureux or, fraudant le droit d’hospitalité, comme est l’usance de tels larrons. Entre tous les fols, celuy doit estre estimé très-fol, lequel se veut fier ou bailler en garde son bien à des hosteliers. Ne verray-je pas plustost des asnes estre bons Geometriens, des chevaux estre Astrologues et mesurer le ciel, et nombrer les estoilles, que de penser pouvoir trouver par tout le monde un seul hoste qui soit homme de bien ? Les hosteliers à leurs hostes ne gardent aucune loyauté ; mais plustost monstrent mieux les enseignements comme il faut tuer et assommer, qui ceux qui sont cachez et retirez aux forets, et volent les gens de bien. Comme quoy ? Je vous bailleray par exemple cecy. Un passager, soit de pied, soit de cheval, estant las et affamé, desire de loger. Il void une hostelerie devant luy : hors la fenestre sort une perche, laquelle on voit de loing attachée avec un peu de corde ; à icelle pend une escrevisse ou une espée de bois. Quand l’hoste oyt un bat de chevaux, et bruit sur les pierres ou pavé du chemin ; ou, par le remuement des pieds des chevaux, quand il oyt la fange et le limon gras de Lombardie rejaillir un tel patroüillage en faisant bruit, ou que le cheval sentant l’avoine hennisse de loing, incontinent Monsieur l’hoste, ceint d’une serviette en double, accourt avec une face joyeuse, et vous oste son bonnet ; et, combien que vous n’ayez volonté de arrester en ceste hostelerie, toutesfois vous laissant aller à cent mille caresses qu’il vous faict, il vient promptement prendre vostre estrier, et vous prie de mettre pied à terre. Il fait prieres icy, prieres là. Il vous conjure par des poullets, des chappons, qu’il dit qu’il a, avec de bons hachis de veau, qu’il vient de faire tout presentement, pour la bonté et la delicatesse desquels il vous asseure que les morts en ressusciteroient s’ils en avoyent mangé. Il dit n’avoir faute de tous bons morceaux et autres friandises de rosti, de boüilli ; qu’il vous presentera tout à l’heure trois sortes de gentil vin, que vous choisirez le meilleur pour vostre estomach, ou pour contenter vostre goust, s’il desire celuy qui est doux. Il vous donne premierement celuy qui est doux, pour tremper du pain dedans, et puis il vous baille du nouveau, lequel en le buvant rappe les boyaux. Ha ! qu’y a-il qu’iceluy ne vous promette ? Qu’y a-il qu’il ne die ? Il vous dit qu’il a des beaux draps blancs, et qu’en ses licts il n’y a aucunes puces, aucunes punaises ; que l’escurye pour les chevaux est bien chaude, et que dedans icelle y a bonne lictiere de paille fresche, et ce qui est meilleur, que la bonne chere de l’hoste luy fera trouver le logis beau. Mais quand vous serez entré, vous trouverez tout le contraire. O ! pauvre homme ! tu penses entrer en une chappelle, ou en une sacristie ou revestiaire, ou dedans quelque beau cimetiere, ou en la terre saincte, ou dedans les Catacombes, ou bien dedans l’antre et caverne de Calixte, tant il t’asseuroit par ses belles et fardées parolles ; mais, au lieu de ce, tu te voids en une tanniere, en une spelonque de larrons ; tu t’es mis en la garde d’un homme meurtrier, soubs la foy de Cacus, ou soubs la belle paix de Recolle. Que te donne-il ? Premierement il reschauffe ce qui estoit demeuré de reste du soir precedent, et jure, par tous les saincts qui sont vivans en Paradis, que tout presentement il vient de le mettre cuire. Tout ce qu’il te presentera sentira le lard jaune, ou le beurre chansi, ou la fumée ou les charbons. Ha ! que manges-tu ? Que manies-tu, pauvre malotru ? Si tu ne le sçais, l’hostesse sale et orde t’a préparé telles viandes ; l’hostesse galleuse et rogneuse les a patinées et maniées ; l’hostesse, après avoir essuyé de ses mains le cul de son enfant, les a lardées et accoustrées. Tu cries : « O hoste, ô l’hoste, vous n’oyez goutte ? Dictes l’hoste, quel vin est cecy ? De quel vignoble est-il ? Est-il Corse ? De Mangeguerre ? De sainct Severin ? Est-il Grec ? Est-ce boitte du ciel ? » Cet homme faict lors le sourd, et ne fait pas semblant d’entendre, ayant perdu l’ouye en si peu de temps ; ou, s’il respond, il sçait trouver tant d’eschappatoires, qu’enfin il veut que vous confessiez n’avoir raison. Ce que sera vraye lie, et bassiere moisie, il n’aura honte de dire que ce sera succre et miel. Si toutesfois votre impatience vous contraint de crier haut : « Messer l’hoste », celuy vous respondra plus fierement que vous ne l’avez appelé haut, et avec parolles si aigres, que par telle ruse il vous sera force de manger vostre pain en patience. Mais gardez-vous bien de manger trop, car chaque morceau est au poids de la livre, et est nombré sur le doigt ; prends garde à toy, et songe à ce que tu manges, et va doucement des dents. Je t’advertis que ta bourse en patira. Pendant que tu t’efforces à remplir ton ventre, ta bourse se vuide. En après il feint de te bailler des draps et linceuls blancs, lesquels il avoit nagueres repliez après les avoir tirez d’un lict, où un passant avoit couché la nuict precedente, afin que par ces plis il entretienne le bon bruit de son hostellerie. Si d’adventure tu as les veines opilées par trop grande abondance de sang, asseure-toy que les punaises et les puces le tireront. Penses-tu que des ventouses, ou les bains de Lucques, te puissent mieux guarir, que sçauroient faire ces bestioles, qui habitent ordinairement dedans tels licts ?

Mais, après que tu auras compté toutes les heures de la nuict, cependant que une bande de punaises te piquent par tout, tu te leveras au matin, ayant les yeux plus rouges que brezil[78] ou qu’une escrevisse cuicte. Tu vas en l’escurye voir ton cheval affamé, car on luy aura desrobbé dès le soir son avoine, et du rastelier on aura retiré le foin ou la paille ; enfin, avec jurement et blasphesmes, tu t’en vas, et, en t’en allant, tu trouves, miserable, que tu as esté desrobbé par un tel hoste. » Pendant que Cingar tenoit ce beau discours, qui est veritable, et pendant qu’il veut reprendre le fait d’autruy, il en fait de mesme.

O, Mafeline, apporte-moy ce chappon rosty ? Il y a moyen en toutes choses, disoit le docteur Pizzanfare. En tirant trop la corde, l’arc se rompt. Il y a temps de feüilleter les livres, et temps de manier l’espieu. Nous pouvons maintenant nous aider de l’un et de l’autre, s’il me souvient bien des enseignemens de l’escholier Scarpelle, lequel faisait cuire ses saucisses avec les cartes de Paul le Venitien, au temps que l’estude florissoit à Cipade.

LIVRE XII.

C’estoit lors quand le Soleil eschauffe les cornes du Toreau, lequel porte sur son dos Europe parmy les senteurs odoriferantes du ciel, et quand la terre, empreinte de la rosée, reçoit tout autour de soy sa nouvelle cotte bordée de fleurs, les arbres recevans aussi un plaisant ombrage par leurs feüilles nouvelles, faisans peu à peu les forêts monter leurs brins et scions jusques au ciel. Le Rossignolt qui n’est jamais las de chanter à pleine gorge jour et nuict sol la fa, excite les personnes par son doux et plaisant chant à prendre repos, et s’endormir dessus l’herbe ou à l’ombre. Apollo l’escuyer dompte ses poullains pour les adextrer à son chariot ; et Diane exprime durant la nuict sa rosée : les fontaines vomissent leurs pleins ruisseaux, et avec leurs petites ondes tremblantes abbreuvent les prairies, dont la Déesse printanniere se resjoüist, et s’embellist avec telle diversité de fleurs.

En ce temps, dis-je, Balde, Cingar, et le vaillant Leonard, descendirent de leurs chevaux, non gueres loing de Chioze, et reposent leurs corps sur la belle herbe à un certain ombrage. Là, y avoit un pin eslevant sa cime fort haut en l’air, le feüillage duquel empeschoit l’ardeur du soleil, et rendoit une ombre fort fresche. Ces trois cavaliers descrochent leurs heaumes et habillemens de teste ; detachent et debouclent leurs cuirasses soubs ce bel arbre ; et là se refrechissent avec un doux vent de Zephire, qui souffloit. Là, avec doux et plaisans discours, Leonard descouvre à Balde son amour, d’où nasquit par entr’eux une societé inséparable. Et pendant qu’eux deux tenoient tels propos qui leur estoyent fort agreable, Cingar deselle les chevaux, leur met en teste les licols, et les laisse coucher et tourner sur la paille ; et, pendant qu’il les estable, il contrefait des pets de la bouche, peit, peit, peit, pour les faire pisser.

La mer Adriatique n’est pas loing de là, laquelle on nomme le golfe de Venise : vers icelle Cingar alloit pour guayer ses chevaux, et, y allant, chantoit tout joyeux son tire-lire. Aussi-tost qu’il fut arrivé au port de Chioze, ne faillit, comme estant bien accort et advisé, de tirer de sa fauconniere sa bourse, de peur qu’on la luy couppast ; car c’est là des habitans du lieu un des plus beaux dons de nature, ou de vertu, qu’ils ayent. Il void en ce port une grande caraque, qui portoit six mille bottes. Icelle se preparoit pour aller en Turquie, après estre chargée de plusieurs marchandises, quand elle auroit le temps à gré pour desloger. Cingar appelle soudain le patron de ce vaisseau, et luy demande s’il voudroit, en payant en bonne monnoye le passage, conduire en Turquie, et au pays des Maures, trois compagnons, et autant de chevaux. « Cela est difficile, respond le patron, et ne sçay quel moyen je pourrois trouver pour vous satisfaire ; car maintenant arriveront icy trente marchands moutonniers du Tesin, marchands, dis-je, qui ont tousjours grande abondance de laines, et qui sont saouls ordinairement de pain de millet, et de grosse et espaisse bouillie. Iceux doivent charger ceste caracque de moutons Tesinois. » Cingar luy replique : « Que fait cela ? Je te prie, patron, mon amy, reçois ces bons compagnons ; je te payeray à double. Nous ne sommes que trois, il ne nous faut pas grand’place. » Enfin le patron le luy accorde, et le prie de venir incontinent prendre leur place, avant que les Tesinois arrivent. « Je le feray, respond Cingar. » Et aussi-tost tourne ses chevaux, et s’en va à ses compagnons, lesquels, ayant le cœur joyeux, se deliberent d’aller voir les pays estranges par mer et par terre. Ils s’en vont, trottant à la façons Françoise, vers la mer, et arrivent au bord, où estoit ce grand vaisseau, lequel ne sembloit point un navire, mais un fort chasteau dedans la mer.

Là se voyent plusieurs Marchands Turcs et Allemans, travaillans à faire emplir Muran de leurs marchandises : vous y voyez plus de mille facquins, portans sur leurs dos pour un liard la charge d’un grand mulet, tant l’appetit de gaigner estrangle ces pauvres fols. La plus grand part de ces facquins sont Bergamasques : je ne parle pas des habitans de la Bergame, la prudence desquels est par tout notoire ; mais j’entends seulement parler de ceux, qui, saouls de chastaignes et de panade, sortent de la montagne de Cluson, et vont s’estendre par tout le monde. Quand ils deslogent de chez eux, ils n’apportent rien sur eux ; mais, quand ils retournent, ha ! combien ils portent sur leurs espaules de nippes, s’en revenant gaillardement ainsi bien chargez. Ils sont trappaux, refaits, gras, de large quarreure, l’estomach et la poitrine toute couverte de poil. Une autruche ne pourroit pas tant digerer de plomb, comme font ces facquins, de fer : chacun d’eux mange quatre-vingts onces de gras fromage sans estre assis, disans que la nourriture de fromage affermist l’eschine. Le fromage, dit Pizzanfare, engrossit le teint : toutesfois ceste regle est fausse en nos facquins. Sont-ils rudes à defendre leurs propres causes ? Le Bergamasque, avec son dur langage, y satisfera mieux, que ne sçauroit faire un Florentin, avec cent comptes inutiles. Il n’y a pays, qui ne soit plein de facquins. Par tout vous voyez mouches : par tout y a moines gallochers ; vous ne verrez partout pas moins de facquins. Pas une nation ne se ennuye du mestier de facquinerie : les facquins sont extraits de la race Bergamasque. Ils hantent les maisons des Nobles, et s’efforcent de complaire à Monsieur et à Madame. Ces facquins donc travailloient lors à charger ce navire, et portoient des fardeaux, qu’à grand’peine porteroit un chameau. Balde s’embarque et aussi ses deux compagnons, et logent leurs chevaux en un canton du vaisseau.

Voicy de loing arriver les Tesinois sublans souvent, ayans beaucoup de bergers conduisans leur bercail, qui estoit en si grand nombre, que la terre en sembloit couverte. Ils portoient sur leurs dos leurs foüillouzes, et avoient leur gros mastins attachez à leur ceinture, lesquels, quand il en est mestier, ils laschent pour se ruer sur les loups et les tuer. Il y avoit plus de trois mille moutons, et avoient tous la laine blanche, et estoient sans cornes. De la laine d’iceux se font les bureaux et autres draps de grosse estoffe. On tire la premiere par les oreilles dedans la navire : la quelle est incontinent suivie de toutes les autres, sans avoir aucune peur ; car Nature a donné ceste faculté au bercail, de suivre tousjours la premiere, qui marche devant.

Mais quand ceste canaille de Tesinois eut veu Balde et ses compagnons armez dedans le navir, et leurs chevaux occuper la meilleure place du vaisseau : « O, dirent-ils, patron, pourquoy rompez-vous les accors faits entre nous ? Ne nous as-tu pas promis que tu n’en prendrois pas d’autres en ce navire ? Gardes-tu ainsi tes promesses ? Oh ! barquerolliers, vostre foy est-elle ainsi entretenuë en son entier ? O gens, à qui est propre de donner des bourdes aux autres, et qui ne se soucient gueres de commettre une fausseté ! Tu es fol, et ne sçais, ô Chiozois, que tu fais, et tu ne cognois point telle marchandise, et quel est ce meschant gain. Reçois-tu des soldats et diables armez dans ton vaisseau ? Jette ces François, jette nos ennemis ! Un paysan ne s’accorde jamais avec un gendarme, et ne souffriroient manger leur viande ensemble. J’ay bonne envie de leur rendre autant de bastonnades que nous en avons receu d’eux. Nous en avons maintenant le moyen : il faut, dis-je, leur rendre le change, que ces larrons s’en aillent hors d’icy, à leur faciende ; il y a des forests et des cavernes : en icelles font mieux leur demeure tels voleurs, que de se venir mettre dedans des navires, et de se mesler icy parmy des gens de bien. S’ils ne s’en vont, nous les jetterons en l’eau par force. » Ainsi le plus grand paysan, et le plus audacieux, parla. Le patron ne leur respondit rien, estouppe ses oreilles à une telle honte, laquelle aucun masque ne pouvoit couvrir.

Or, Balde, entendant les parolles audacieuses de ce vilain moutonnier, desgaine incontinent son espée, et met son bouclier au bras, et se delibere d’attaquer ces braves marauts. Cingar le retient, et, en le retenant, parle à luy en l’oreille, et le prie de luy laisser la charge de faire ceste vengeance. « Cela, dit-il, mon Balde, n’est point seant à vous, ny propre à vostre vertu naturelle ; mais appartient plustost à la subtilité de Cingar. Arreste-toy, je te prie : tu verras maintenant merveilles ; il ne faut point endurer l’orgueil d’un villain merdeux : les uns riront ; autres, croy-moy, pleureront. » Balde luy obeist, et rengaine son espée.

Cependant le vent doucement s’enfle, et la mer commence à se cresper, et faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare du bord, et peu à peu s’avance au milieu, et laisse le rivage, lequel, en fuyant ainsi, semble emporter avec soy les villes et pays. On ne void desjà plus les bois, on ne voit que la mer et le ciel ; et les mariniers, en chantant, se reposent.

Cingar, cauteleux, voyant le temps proche, et propre pour mettre à effect ce qu’il avoit en pensée, finement s’approche de l’un de ces paysans, luy disant : « O, que voicy grande abondance de vivre ! Veux-tu, mon compagnon, me vendre un gras mouton ? » Le marchant luy respond : « Moy ! trois, huict, quatorze, si un seul ne te suffit, moyennant que tu les veüilles payer, et que tu m’en donnes au moins huict carlins pour piece. » Alors Cingar, le marché arresté, et prenant son mouton, luy compte de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels il avoit nagueres forgez.

Les marchans estoient là presens ; et toute la compagnie, riches et pauvres, Lays, Moines et Prebstres, s’attendoient de manger chacun un bon morceau de ce mouton ; mais, Balde considerant la mocquerie, desjà se prespare fort bien, et chuchette en l’oreille de Leonard. « Il sortira, dit-il, tantost une belle farce : tais toy, je te prie, et t’appreste à rire. » Cingar prend par les oreilles ce mouton qu’il avoit acheté en presence de la compagnie, et le jette en la mer, du haut du navire. Chose merveilleuse, et paradvanture malaisée à croire à la compagnie ! incontinent tout le troupeau à la file saute en la mer, et n’en demeura une seule piece, qui ne sautast, et ne se jettast en l’eau[79]. Par ce moyen, la mer fut toute couverte de poissons portelaines, et ces moutons paissoient autre chose que de l’herbe. Les Tesinois s’efforçoient de les retenir le plus qu’ils pouvoient ; mais c’estoit pour neant ; car enfin tout ce bestail abandonna le vaisseau. Au temps du deluge, les poissons, montez au haut sommet des montagnes, contemploient les forests, et se promenoient joyeux par dessus les ormes et peupliers, regardans au-dessous d’eux les prez et les fleurs ; et maintenant le bercail paist soubs les eaux l’algue, mange et boit ce qu’il ne veut, et se noye tout à fait. Neptune lors feit un grand butin, s’esmerveillant d’où estoient descendus tant de moutons : d’iceux il fait un festin aux Nymphes et Barons de sa court, lesquels s’en farcirent à bon escient le ventre, laissans soubs la table des ossemens pour les chats.

Balde creve de rire, Leonard en pette, et les autres en grongnent. Cingar ne rit point ; mais feint estre marri, et rapporte à mal’heur ce qu’il avoit fait de guet à pend, et feignoit d’aller secourir ces bestes ; mais, au contraire, subtilement il les poussoit en la mer : et vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que les moutons estoient à luy, tant il sçavoit bien accommoder sa mocquerie. Et parce que chaque mouton, sautant ainsi, chantoit en prononçant bai, bai, sa miserable mort, de là la prochaine ville fut nommée Bebba, et le peuple d’autour fut par nos anciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux Poposses, et avoient sous leur domination les Malgariens.

Or, estant tout ce troupeau noyé et perdu, trente villains allerent aux pertuisanes, et commencerent à s’escrier. Cingar incontinent prend sa halebarde, appelle Balde et Leonard, lesquels aussi desgainent leurs espées, et prennent leurs boucliers : dont ces paysans estonnez retirerent le pied arriere, quand ils virent ces trois braves champions en armes, et Cingar leur dit : « Osez-vous, villains, ainsi braver ? Vous vous en orgueillez, marauts ? Dites-moy, poltrons maudits, dites-moy, larrons, par quel droit pouvez-vous defendre votre cause ? Est-ce l’usance de vostre pays d’ainsi tuer les personnes ? Ne puis-je pas dependre mon bien comme je veux ? Ce mouton-là estoit mien, ma bourse l’avoit payé, et, vous, mangeurs de rabiolles, en avez tiré huict carlins. Ne puis-je pas disposer du mien selon ma fantaisie ? Que ces gentils-hommes, ces mariniers, ces prebstres, ces beaux peres confesseurs, qui ne voudroient dire une menterie pour tous les saincts qui logent en paradis, en disent ce qu’il leur en semblera ? Qu’ils disent vérité, et qu’ils n’ayent respect à personne ? Le fort gaste le droit. Or sus, voilà les armes, qu’ils disent de quel costé est la vérité, et que tout nostre differend depende de leur jugement ? Si j’ay tort, esperez en avoir la raison. Je suis assez suffisant pour payer un monde de moutons : mettez aussi bas vos dagues roüillées ; autrement, nous vous monstrerons par effect, sans parolles, que c’est que d’un soldat en armes. Ce nous est un sainct sacrifice, et agreable au ciel, et une œuvre de charité d’escorcher villains. L’orgueil sied mal tousjours aux nobles ; mais c’est une meschanceté grande à des paysans d’estre superbes et audacieux. La race de paysans est certes mal née : quiconque favorisera et defendra les paysans soit pendu, et qu’aucun n’aye pitié de luy que le paysan mesme ! Quant à moy, je croy que les lievres et les chiens, les loups et les brebis, les perdris et les cailles, avec l’espervier, demeureront ensemble, plustost qu’on puisse trouver un paysan, homme de bien. Veux-tu gagner un Citoyen ? parle à luy avec bonnes parolles ; mais, envers un paysan, use seulement de baston. Les grands Seigneurs sont vaincus par douces paroles, les filles par presens, les enfans par la verge, les paysans avec le baston. Pais les asnes de paille, les porceaux de gland, les chevaux et les bœufs de foin, et les villains d’un tribal. Un villain fera cent mille sermens pour une chose fausse ; il tuera un homme pour un morceau de pain. Le villain ne garde les status de l’Eglise, et dit qu’une beste ne differe en rien de sa femme ; il ne se soucie de mere, de fille, ne de sœur qu’il aye. Il a si bon estomach, qu’il digere tout, et fait, comme l’on dit, sa charge de toutes sortes d’herbes. Les poltrons ont toujours la goutte, quand il faut travailler ; mais, quand il dansent soubs le chesne, ou soubs l’orme, ou soubs le peuplier verd, au son de la cornemuse, et qu’ils trepignent des pieds sur la terre, lors vous diriez que ce sont daims, chevres, et chevreulx, et blasphement le nom de Dieu, les saincts et la Vierge Marie. »

Cingar, pendant ce sien discours, regardoit de travers comme un chien, et tenoit son halebarde bas, toute preste à s’en servir, si ces villains eussent voulu luy faire ennuy ; mais ces lourdauts craintifs ne voulurent assaillir le chat, n’ayans le temps lors propre pour eux, et le lieu ne leur sembloit estre propre pour ce faire : mais retiennent leur trahison pour un autre temps, et recelent leur cholere en leur cœur, demeurans ainsi peureux et paisibles pour la présence de Balde.

Cependant Æole, Roy des vents, prenant en main son sceptre, monte au haut de sa montaigne, et, de là estendant ses yeux par dessus la mer, il ne voit à l’entour de soy aucun navire ; car celuy auquel estoit Balde estoit encore si loing, qu’il ne peut estre par luy apperceu sur la mer, estant desjà devenu vieil, et ayant besoing de lunettes. Certainement, s’il eut sçeu qu’un tel Baron eut esté sur mer, il eut retenu les vents courroucez en prison. Ceste montagne est creuse, et de son sommet touche le ciel, et le pied d’icelle est jusques au profond de la mer. Elle se monstre très-aspre pour les grandes pierres et roches qui pendent autour d’elle. En icelle n’y a aucunes forests ; on n’y void aucunes herbes verdoyer, là les prez n’engraissent le bercail. Au haut d’icelle, la porte est barrée de grosses chaisnes, et icelle porte est toute de fer, faite en la bouticque de Vulcan. Icelle ferme une grande caverne, comprise soubs et au-dedans de ceste grande roche, en laquelle sont enfermez les vents, comme en une prison : et là, estans cadenatez, crient et heurlent avec divers soufflements, ainsi qu’on oyt des porcs gronder en leurs porcheries, quand on est trop long-temps à apporter en leur auge leur lavage et mangeaille. Là, dis-je, sont les vents de Note, d’Auster, de Siroch, lesquels ne font que guetter à la porte pour sortir dehors, et une heure leur dure mille ans, n’estant leur plaisir qu’à tourmenter la mer : comme le veneur tient au chenil ses bracques, levriers, et autres chiens, et ne leur donne beaucoup à manger, afin qu’estans plus affamez, ils soient plus dispos à courir les chevreulx, le jour et la nuict hurlent avec leurs voix importunes bau, bau, bau, et ne laissent les voisins dormir à repos ; car il y a aussi peu de discretion en des chiens, qu’en ceux qui en veulent nourrir trois cens. Le Roy Æole tient ces vents en ceste obscure caverne, afin que ceux qui désirent avec voiles estendues passer les mers soient çà et là plus cruellement tourmentez. O ! miserable navire ! et encore plus miserable le patron, lequel est assailli à l’impourveu d’une bande de vents, lequel est importuné, et tourmenté par le cruel Oest avec ses compagnons ! O ! combien doit estre expérimenté en l’art de la marine, celuy qui combat contre la troupe enragée des vents !

Æole donc, voulant donner plaisir à ses vents, ouvre les gros cadenats, et fait ouverture des portes de fer, et entre dedans ; les vents se resjoüissent, et commencent à faire feste et ne se peuvent retenir, qu’ils ne sautent de joye. Il les tance et les menace, et avec un baston estrille leurs eschines ; car ils font les fols, et taschent à rompre leurs chaisnes, murmurans et desirans renverser et brouiller la mer, la terre et le ciel. Entre iceux est Suest, le plus cruel de tous ; les autres sont Suroest, Nordoest, Oest, Sud, Nord ou Borrée, fils bastards de la Tramontane. Nord-Oest, celuy qui jette de la bouche une bave noire, et qui a les yeux bordez de rouge, comme si c’estoit chair salée : il ne souffle point, qu’il ne hume et attire en son ventre cent mille diables, renversant les estoilles et la mer ensemble. Mais, quand Suroest fantastique agite la mer, s’il ne rencontre un contraire, chemine tousjours avec pas mesurez. Le Nord ou la Tramontane, qui se tient aux Trions glacez, laquelle a engendré Borée, estant engrossie par le bouvier du ciel, qui meine sur son char Cynosure, par ses gelées nous fait porter des fourrures, et à son occasion la laine des moutons nous est de besoin. Borrée souffle vers nous, venant des Alpes d’Allemagne. Ha ! le miserable vaisseau, qui lors se trouve sur la mer, quand ce vent rencontre un ennemy, et quand il est irrité par les autres ! car lors il dissipe, il rompt, il deschire et emporte tout. Le Sud apporte avec soy tous les maux qui sont au monde, et, estant pestilentieux, infecte les privez, latrines et cloacques, rend les personnes malades. Surest, le pere de furie, et le parrain de cholere, lequel soufflant fait trembler le plancher du monde : sa coustume est de souffler seulement du cul, faisant par les nues des sons horribles, lesquels nous pensons estre les tonnerres du ciel. Croyez-moy, ce ne sont à la vérité tonnerres du ciel ; mais son pet que Suest lasche à point. Nordest aime la division, cherchant tousjours à combattre, et de troubler avec grand travail la paix et repos ; il amasse sous la nue flamboyante certains grains, qu’on nomme tempeste et gresle. Ceste matiere ne tombe point en temps froid ; mais, lorsqu’Apollon brusle par trop la terre, qui est quand la chose humide se lie et conjoinct avec le chaud, dont se fait une consolidation de glace, laquelle apporte au nez une odeur sentant le soulphre et la poudre à canon ; et lors ce vent Nordest, comme espicier estranger, l’ayant mise en un vaisseau, et la remuant souventefois sans dessus dessous, forme de telle matiere de la coriandre, et la jette en terre tout autour de soy, et lors fait que les paysans faitneants maudissent le ciel, pour raison que telle tempeste gaste et ruine en une heure tout le bled qu’on peut acquérir par un long temps. Il arrache les bourgeons des vignes, rompt et égraine les raisins, et autant en fait des fromens et seigles. Vous oirez ces meschants paysans blasphemer pour une telle perte, et, eslevans les mains, faire la figue au ciel[80]. Est-Suest vient du costé de l’Aurore avec une douce haleine ; il appaise et adoucit les chaleurs ardentes, quand Apollon passe. Les Novarois l’estiment et l’appellent galant et bon compagnon, ne soufflant point comme Nort-Oest, ou comme Sudoest, lesquels ont accoustumé de se mocquer, et pipper les mariniers par un traistreux serain. Port-Noroest-Oest ne fait pas aussi comme eux ; mais va en liberté avec un soufflement doux et gracieux, soit qu’il donne en pouppe, soit qu’il guide à orce ; mais, s’il se sent battu des autres, lors se courrouçant, il renverse la mer sans dessus dessous, et donne tousjours advertissement de sa cholere aux Nautonniers, afin qu’ils soient advisez et qu’ils se tiennent en cervelle. Il y a aussi Oest, qui n’a point son pareil en douceur, lequel ne sçauroit esmouvoir la mer la grosseur d’un petit poil. Ceux de Gennes l’appellent Maëstral. Iceluy refait les Mariniers las et rompus, et met l’air en toute serenité, et fait que le soleil revient, lequel s’estoit retiré pour tempeste de Suroest.

Or Æole, ayant deschaisné tous ces vents, se tire à part, de peur qu’il s’envolast avec eux ; car peut-estre emporteroient-ils leur maistre par l’air. La nuict au milieu du jour avoit espandu ses tenebres, et les voiles s’embroüillans se remuoient en diverses façons. Le patron accort avoit recogneu plusieurs signes, par lesquels il prevoyoit un temps dangereux. « O, s’escria-il, moy miserable ! Tantost Apollo bravoit, et maintenant, comme mourant, il branle soubs une obscure nuage. Voyez comme les Dauphins sautent avec leur courte eschine ; regardez les Merges sublans et voletans par-dessus les ondes, et l’aigle en tournoyant a gagné le haut du ciel. » Et ce dit, il se prépare à résister aux vents. Il commande aux Nautonniers plusieurs choses, et à l’un et à l’autre il donne des charges. Les uns desnoüent des cordes, les autres les tirent ; autres les laschent, et vous oiriez cent sifflemens que ces cordes font en les tirant et retirant ; aussi le bruit se fait grand des uns et des autres, en parlant et commandant.

Le noble Leonard estoit en un certain lieu du vaisseau, joüant aux eschecs avec Balde, quand il s’esleva un grand bruit, non du ciel, mais par la trahison de ces paysans, laquelle fut lors descouverte ; car Cingar estoit seul couché en un coing, lequel, estant bien endormi, ronfloit comme un bœuf, n’entendant rien de cette tempeste, et dormant si profondement, que des bombardes n’eussent sceu rompre son sommeil. Ces paysans, à qui n’agueres Cingar avoit fait noyer tant de moutons, l’assaillent pendant qu’il dort, et, le prenant en travers du corps, le jettent en la mer, se vengeans enfin ainsi de leur perte, satisfaisant à leur envie. Iceluy, quasi se noyant par ceste cheute, rompit son sommeil, et ne s’en fallut gueres qu’il ne remplist d’eau ses chausses au fond de la mer ; mais, de bonne fortune pour luy, il avoit auparavant osté et depoüillé ses armes, en sorte qu’il avoit les mains, les bras et les jambes delivrées ; aussi nageoit-il bien, et sembloit une grenoüille ou un loir.

Cependant Balde avoit ouy ce bruit, et oyant comme Cingar demande secours, en criant tant qu’il pouvoit, il luy jette des aiz en la mer, et avec Leonard se tourmente fort, voyant son amy se noyer, par le bon office duquel il avoit eschappé la mort ; et, voyant que ces villains jettoient des bois pour empescher que ce pauvre miserable s’attachast et se print à quelque autre, il ne faut pas penser de quel diable il estoit poussé, et, se tournant soudain en furie, dégaine, et du premier coup fait sauter trois testes de ces villains en l’eau ; et, pour ce coup, le reste de cette porchaillerie tourne le dos, et ne veulent essayer un tel tranchant. Balde les poursuit fuyans çà et là et aucuns se jettent dans la mer plus tost que d’attendre le coup. Cingar, les voyant trepiller dans la mer desjà rougie de leur sang, ne cesse en nageant de les suivre, et, les prenant d’une main par le col, les jettoit au fond. Leonard en avoit aussi fait trébucher plusieurs en mer, et, tendant une picque, tira Cingar hors de l’eau. Et aussi tost qu’il l’eut tiré bien trempé, et qu’il l’eust envoyé faire seicher ses habillemens, voicy soudain arriver un tourbillon de vents, la Tramontane soufflant la premiere, contre laquelle un vent du Sud pousse furieusement. Nort-Oest y vient, renverse maisons, cheminées, fait voler la poussiere et esleve au ciel les pailles et les buchettes, mais il est soustenu et repoussé rudement par la violence du vent Nord-Oest, lequel, avec son dos courbé, esleve des hautes montagnes d’eau. Sudest bruit et destache les esguillettes de son fessier, et contrefait les tonnerres, fait trembler le monde, et le ciel s’esbranle. Le Sud pestilent emplist la mer et l’air de tenebres, et s’eslevent autres grandes montaignes d’eau par telles esmotions de la mer, lesquelles baignent la supreme region de l’air, et void-on les moutons paissans les ondes de la mer. Desjà les cris et clameurs des hommes touchoient jusques aux abysmes du ciel ; et oyt-on un grand bruit des cordes, et toute la mer ne monstre que signes de peur, faisant paroistre les couleurs de la mort. Les nues obscures volent, poussées par des diables noirs. Le ciel flamboye par esclairs, après lesquels Sudest retentist ses pets ; puis agite plus fort les vagues, jettant plus rudement ses bales. La Tramontane destache et deslie ses froids cheveux, et, comme fole et lunatique, se fourre parmy les ondes. Les Nautonniers en vain se travaillent de destacher les voiles, car la grande violence des vents leur en donne empeschement. Maintenant le Sud cruel a le dessus ; maintenant le Nort est victorieux. La mer mugle, et les astres sont lavez des vagues. La fortune menace d’horrible mort les mariniers, lesquels pour n’avoir aucune esperance se tourmentent à force de crier et se frappent la poitrine à coups de poing ; mais Balde n’avoit pour lors aucune peur de la mort, va çà et là, exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là ; il donne secours au Comite, aux Nautonniers, au patron ; il excite un chacun, tourne et dresse le timon ; il ne s’espargne aucunement ; il commande icy, il fait cela ; il conforte avec une voix hardie les couards ; il lasche et roidist les cordes, selon la volonté du patron : s’il ne les peut lascher, ils les rompt. La tempeste, surmontant tout l’effort des Nautonniers, renverse tout. Toutesfois Balde, n’ayant en teste ny bonnet, ny chapeau, asseure les uns et les autres, et leur dit qu’il ne se soucie d’estre noyé, moyennant que tous eschappent. Jà le Nord victorieux, ayant mis ses compagnons sans dessus dessous, mugist, et luy seul offusque le monde de tenebres, et excite par ses efforts des montaignes du profond de la mer, jusques aux estoilles, descouvrant les maisons et palais de l’enfer. Le navire desesperé gemit et pleure, et se rend las à la tempeste son ennemie, demandant pardon. « Ostez, crioit le patron, ostez la voile ? Elle est trop moüillée, elle pese trop : l’arbre s’en ira à l’orce, et se rompra à travers ! » Incontinent tous se diligentent pour obeir au commandement du patron ; mais ils ne peuvent desmesler les cordes, et chacun, tombant pour le grand vent, n’en pouvoit venir à bout. Balde habilement prend sa halebarde, et d’un coup trenche neuf cables, et les voiles tombent soudain à bas.

Cingar seul trembloit en un coing, et, pour la peur qu’il avoit de mourir, lascha son ordure en ses chausses : les limes sourdes, les crochets, les tenailles, ne luy servoient pour lors de rien, ny les subtilitez d’un singe, ny les finesses d’un renard. La Mort le presse partout ; la Mort cruelle le menace de tous costez : il fait infinis vœux à tous les saincts ; il jure que le cancre lui vienne, s’il ne va tous deschaux par le monde, et vestu seulement d’un sac ; il dit qu’il ira trouver Sainct Danes en Agrignan, lequel vit encore soubs la voute d’une grande roche, et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les genoux ; il promet aller vers les sabots et galoches, lesquels Ascense avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l’Isle de Taprobane par les Portugais ; et que là il fera dire des Messes par dix Moines, et, en outre, qu’il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est grand et pesant l’arbre du navire, s’il peut eschapper de ce danger : il confesse avoir derobbé et volé plusieurs boutiques ; avoir crochetté des maisons, emmené des chevaux et poulains, et, s’en repentant, promet que, s’il peut à present sortir de ce peril en liberté, il se rendra un second sainct Macquaire, un autre Paul hermite, et, après avoir visité le sainct Sepulchre, qu’il menera une vie pitoyable.

Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à telles choses, une haute vague, surmontant la gabie, emporta avec soy plusieurs personnes du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar pensoit estre lors depesché, et avoit à l’adventure embrassé une grosse piece de bois. Ce fortunal s’aigrist de plus en plus, et ne sçait-on plus quelle route tenir, ny en quel pays le vent emporte le vaisseau, lequel tantost est eslevé jusque aux pieds de la lune, tantost donne du fond contre les cornes des diables. Le patron, tout estonné, avoit perdu l’escrime de son timon, et estant esperdu, crioit : « O ! compagnons, nous nous noyons ! Avant qu’il soit trois heures nous irons souper avec les morts ! Toutesfois il semble qu’il y a encore un peu d’esperance, si nous voulons descharger le vaisseau de tant de bales de marchandises. Or sus donc, que regardez-vous ? Preferez la vie aux biens ? Qu’on donne aux poissons ce qui pese le plus ! Or sus, ayez courage de Roland, jettez-moy ces males ! » Lors chacun obeist au patron, et, comme sages et advisez, donnent ordre à leur salut, et jettent tout ce qui pesoit le plus, comme caisses de velours plein et de ras, de l’escarlate et autres draps, et de pieces de tapisserie. Ils jettent tout en la mer, estimans en temps de mort aussi peu ces choses que la neige en hiver. Les marchands estonnez sembloient estre des statuës : « Ha ! disoient-ils, à qui avons-nous amassé ces richesses ? Ha ! en quelles miseres avons-nous passé nostre vie ? » Pleurans ainsi, et estans espris de miserable peur, sont contraints de livrer à la mer leurs bales ; car la vie leur plaist plus que cent mille thresors. Le patron leur dit de rechef : « Ce qui vous pese encore le plus, je vous dis que le jettiez au fond ? » A ces mots, un certain personnage, qui n’avoit pas grand bien, et n’avoit au vaisseau aucune marchandise, et auprès duquel estoit assise sa femme, qui estoit laide au possible, et qui estoit une diablesse envers son mari, la prend et embrasse par le milieu du corps, et brusquement la lance dedans l’eau, s’escriant : « Va, merde de diable, va ! car je n’ay point ici chargé plus pesante marchandise que toy. » Icelle s’en alla ainsi la teste renversée sur les ondes, dessoubs lesquelles en peu d’heure elle fut noyée. Ainsi s’en aillent toutes les laides, et qui ont mauvaise teste. Ho ! qu’ai-je dit ? Mafeline l’a entendu, et ne veut plus m’en conter ; toutesfois nous l’apaiserons.

LIVRE XIII.

Neptune estoit assis en un haut siege, lequel au fond de la mer gouverne son royaume, et au centre d’icelle a ses villes, chasteaux et palais. Il tient là une court ouverte à tous ses peuples. Les uns vont et viennent en ses palais, esquels logent les Nymphes et les Dieux humides, les fleuves et lacs, venans tous au commandement de ce Roy. Là, dis-je, estoit ce Dieu entre ces honorables Barons, ordonnant avec le conseil de plusieurs affaires, quand Triton, fils de Neptune et d’Amphitrite, monté sur un poisson, arrive en haste, donnant de l’esperon à sa monture. Chacun luy fait place ; on ne sait la cause de son voyage : chacun s’approche pour sçavoir la nouvelle. Incontinent il descend de dessus le dos courbé de son Dauphin, et, prenant son chappeau faict d’une dure coquille, se presente devant les pieds de Neptune, luy faisant du genouil grande reverence, et parla à luy ainsi : « O Roy du profond de la mer, d’où vient ce nouveau tumulte ? D’où est venu ce grand orgueil ? Une si grande présomption prend-elle telle audace soubs un cœur si vil ? Veu donc que tu es frere de Jupiter, et gouverneur de ceste haute mer, et que tu as l’Empire sur tous les fleuves, endureras-tu que tes Royaumes soient gastez et perdus par un faitneant, souillon et bourreau poüilleux, et indigne, pour te dire vray, de lescher ton derriere ? C’est cest Æole mesme, duquel je vous parle, lequel par ce qu’il a eu cet honneur d’espouser Deiopée, chambriere de Juno, du rang de celles qui ont le soing et la charge de laver les pots et chauderons, et de bailler l’augée aux pourceaux, leve la creste bien haut, et s’ingere souvent de plusieurs affaires, lesquelles vous ne voudriez pas vous-mesme entreprendre. C’est cest Æole, dis-je, qui se resjouist pour ce qu’il possede je ne sçay quels rochers polis, nullement garnis d’herbes, et sechez du soleil, et se paist de la fumée d’un rosti, et chastie ses vents en façon de pedant ou Magister, et comme un escuyer donne la bride et le mords pour dompter un poulain. Iceluy, ô Roy très-puissant, a ouvert l’huis des grandes cavernes de la montagne des vents, sans ton commandement, et ceste prison ouverte, et ayant deschaisné les pieds et les mains de Nordoest, et de tous les autres vents, a lancé et jetté par l’air tant d’eaux, tant d’ondes, tant de vagues, que les Dieux d’en haut ont longtemps craint et craignent encore d’estre noyez ; et ne s’en est gueres fallu que Jupiter ne se soit osté de son siege, croyant que les Geants voulussent encore lui enlever le royaume des Cieux, en mettant montaigne sur montaigne. Il veut aussi à present entrer en nos maisons, et ses vents ont ruinez et ruinent nos sales, nos jardins, nos estables, nos logis, nos palais ; et, si vous n’y pourvoyez, Sire, je vous avertis pour le certain que vous et nous, avec tous les vostres, serons noyez. »

Neptune, oyant ce recit, s’emflambe tout de cholere, et par trois fois a touché en terre de son trident, et commande de faire venir à soy son trompette, lequel venu soudain il envoye à la montaigne Æolienne, et à ce rocher pelé ; et luy encharge d’aller trouver ce Roy tel quel, lequel a receu cest office de Jupiter, d’estriller les vents et curer les estables, et luy commande de luy dire de sa part toutes les injures qu’appartiennent à gens de peu et faineants, et qui conviennent à un gueux et à un lacquay piedau. Le trompette ne se fait faire ce commandement deux fois ; il s’en va incontinent et galoppe en poste. Il porte sur son espaule en escharpe sa trompette, faite d’une dent de baleine percée, et chemine en diligence par le fond de la campagne marine ; puis, dressant son chemin en haut, là part où les eaux se bouleversoient davantage, et baignoient par leur hauteur les pieds de la lune, et, cheminant ainsi sur ces vagues, dansoit par le branle des ondes, comme fait une oye ou un merge agitez sur l’eau, quand elle est esmeuë de quelques vents ; et, sonnant de sa trompette, appelle de loing le Roy Æole, lequel, oyant ceste voix, descend incontinent de sa montaigne, du haut de laquelle il regardoit le jeu des ondes et des vents, qui s’étoient attaquez l’un l’autre. Il loüoit tantost le Nord, tantost le Sudest, tantost la puissance de la Tramontane, et la furie du Nordest.

Le trompette estant près de luy, tout enflambé de cholere, fait son ambassade pleine d’ire et de courroux. Æole, comme estant le plus petit des Dieux, et un bouchon seulement d’iceux, a peur du Roy, qui commande à la mer, et fait telle reponse au trompette : « Ne doubte point, dit-il, que ce que je fais est par le commandement de Juno : je ne faudray tout à present de renfermer mes vents en la prison de ceste montaigne. Va viste et sonne deux ou trois fois par la mer, de ta trompette ; ce pendant je pourvoieray à tout. » Et, ayant dit cecy, remonte en haut de ce rocher, et, entrant dedans, il destache ce vent, lequel plusieurs appellent Oest, et plusieurs autres le nomment Maëstral, lequel peut oster et chasser de la mer ses autres freres et la remettre en sa premiere bonace. Ce Maëstral donc avec une face joyeuse se descouvre, ayant une guirlande ou chappeau de fleurs sur la teste : par une douce parole appaise ses freres ; et leur grand débat cesse incontinent. Ils oyent aussi le son aigu de la trompette, par lequel advertissement iceux balient et nettoyent le pays.

Estant donc telle rage appaisée, voicy Balde, qui descouvre de loing un rocher pointu, lequel pour sa hauteur portoit le fardeau du ciel comme un second Atlas. Le patron tend à cet endroit, et tourne le timon de son navire, si navire se doit maintenant appeller, lequel sembloit plustost une tour ou bastion, contre lequel la furie des canons eust joüé. Sur ceste roche ne s’y void aucune verdure, ny aucun arbre ; personne n’y paist brebis, ny bœufs : on n’y void que de grosses pierres pendantes, soubs lesquelles airent les faucons, esperviers, aigles, esmerillons, et laviers. En icelle neantmoins ce vaisseau quasi tout desarmé arrive, afin que les mariniers, et ceux qui estoient dedans, peussent faire secher leurs chemises aux rayons du soleil, et avec de la mousse et estoupes boucher les ruptures du navire, qui estoit par les flancs entr’ouvert. Cingar se jette le premier sur le bord, du haut de la prouë : il se resjouist de se voir en terre, et se monstre gay et gaillard, jettant derriere le dos tous les vœux, et promesses qu’il avoit faictes. Balde le suit ; aussi faict Leonard : et celuy qui n’agueres avoit jetté sa laide femme en la mer, disant qu’il n’y avoit fagot ny fardeau à l’homme plus fascheux, ny plus pesant que d’avoir une femme attachée à son costé, laquelle eut un esprit d’oyson, et un visage de ramonneur de cheminée. Iceluy estoit de Bergame, descendu de la race des Marans, de laquelle nous avons honte de parler, et les femmes de la nommer. Son nom estoit Boccal, et n’y avoit aucun qui fut plus sçavant en l’art de bouffonnerie que luy. Tous les autres sortent aussi du vaisseau, et chascun cherche place à l’escart, pour se despouiller, et se revestir. Cingar, selon sa coustume, va cherchant partout, et vint en une obscure caverne, en laquelle il craint d’entrer ; mais ouvre les oreilles pour escouter s’il oyroit là dedans quelque bruit. Comme par les boutiques des artisans il se fait un bruit, les uns frappans du marteau, autres joüans de la lime, autres soufflans les charbons avec les soufflets et les rendans plus rouges qu’une escrevisse cuite, ainsi qu’on oyt à Bresse ou à Milan : Cingar oyt resonner un pareil bruit : et, voyant qu’aucune lumiere ne luisoit en ceste caverne, fait signe à ses compagnons. Ils accourent : ils se déliberent d’entrer dedans : ils y vont tous. Ceste maison sembloit toute noire de suye autant qu’ils en pouvoient veoir par le moyen d’un tison que Boccal portoit. Tant plus ils entroient avant, tant plus ils oyoient le tic toc des marteaux, et le bouf bouf des soufflets.

Après avoir passé environ cent pas, ils trouvent une grande place quarrée, laquelle en chaque costé avoit trente pas de long. Il y avoit autour huict galeries soutenuës de colonnes formant en chasque costé un cloistre admirable, lequel tourne en rond comme la sphere, qui tourne autour des poles, ou comme on voit à Modene ou à Boulongne le rouët des filandieres tourner et pirouëter, devidans mille boubines de soye. Chacune de ces colonnes est double et est faite de bronze. Les arceaux sont d’argent, et les voutes basties à la Mosaïque, esquelles se voyent les beaux gestes des grands et vertueux personnages. Apelle, le plus grand peintre de tous les peintres, avoit peint en icelles tout ce que la Fée Manto luy avoit commandé. Ceste Manto estoit descenduë de Tyresias, femme de Folet. On y voit la guerre tousjours memorable faicte, quand Pompée feit sortir par force Barigasse hors du chasteau de Cipade, et quand il rompit Alexandre le Grand ayant envoyé contre luy à la haste plusieurs gens de guerre, et quand il meit en peine soubs le capitaine Grandovie, près la ville de Nine, la canaille de Xerxes[81]. Là voit-on le guerrier Roland furieux, pendant qu’il defait le fort Annibal, et jette par terre le soldat Achille, luy avalant la teste de dessus la selle du grand cheval Bucephale. D’un autre costé, on voit Cæsar, menant avec soy Renaud, rompre, et froisser aux Alpes près Foligny de Ferrare une armée navale composée d’un grand nombre de navires, galeres, fustes, et autres vaisseaux de mer, laquelle Darie, prince du monde et de la moitié de Milan, avoit envoyée en bon equipage pour destruire Cipade.

Telles et plusieurs autres choses avoit dépeint ce soustien des peintres, ceste lumiere, Lune et Soleil, du pinceau. Au milieu de ce cloistre est posé un grand coffre ou caisse sur huit piliers, au dessus duquel est une voute de plomb : iceluy est long de dix brasses, et haut de trente, s’eslevant en pointe et en forme de pyramide. Il est tout taillé de sculpture en pur or, et s’y voyent plusieurs joyaux precieux engravez en marbre poli, reluisans comme font les estoilles au ciel. Chaque pilier est de cristal beau et luisant : et au dedans de chascun y a un beau et grand rubi, qui reluit là dedans comme une lumiere fait dans une lanterne. Les murailles sont enrichies de porphyre et d’albastre blanc, de Calcidoine, et de coral. Là on oyt plusieurs tours et contours de rouës, lesquelles sont guidées par contrepoids comme une horloge : et, pour ceste cause, toute ceste machine tourne tousjours en rond, comme fait un fuzeau quand une femme file. Le coffre seul demeure immobile, ces luisans pilastres, pendu comme la Terre est entre les sept ciels. Ces Seigneurs estoient fort estonnez de veoir tant de belles choses, par la splendeur et clarté que leur rendoient les pierres precieuses. Iceux aussi se rioient, se voyant tourner avec ceste machine : mais, quand ils venoient au centre, où le coffre se tenoit ferme, ils demeuroient arrestez, voyant devant eux toutes ces galeries et portiques tourner à l’entour d’eux. Ils s’esmerveilloient davantage, voyant les planchers tourner, comme fait toute la machine du monde, estant iceux poussez et agitez par diverses rouës dentelées. Ils ne voyent là aucun homme, ny aucune mouche, tant petite soit-elle, et n’oyent qu’un bruit qui se fait à cause du contournement de cet’œuvre si beau.

Balde veut aller vers le lieu d’où il entend venir le bruit des marteaux : et rencontrant une montée, qui tournoit en forme de limace, il monte par icelle, et neantmoins luy-mesme tourne, et se fait un double tour : car toute ceste machine tourne tousjours en rond, et tire la montée après soy, laquelle est suivie des degrez. Après avoir monté plusieurs marches, ils trouverent une demeure, laquelle par plusieurs et frequens tours environne ce coffre immobile. Il y a en icelle sept spheres composées de diverses sortes de metail, desquelles la derniere est plus petite que toutes les autres, et celle qui est la plus haute est la plus spacieuse. La derniere est faite d’argent, et de souffre de blanc fixe, meslé avec du mercure, s’accouplans ainsi par nature, et lequel peut convertir l’estaing en fin argent. Là ils voyent fumer plusieurs bouteilles pleines d’Athalac et de vinaigre, par laquelle vapeur la matière d’argent perd sa blancheur, et se vest de couleur du ciel, pour se monstrer plus agreable à la veuë des personnes.

Ceste machine, composée de pur argent, va ainsi tournant, et en icelle est taillée la face cornuë de Diane. En après ils montent cinquante marches, et là trouverent la sphere gelée de Mercure. Alphatar couleroit instable et sans arrest, et n’opereroit rien, si avec iceluy n’estoit meslé du Dragant, et du sel de Bocchus, et le tout distillé par l’alambic. Et, par ce moyen, le serf fugitif se tourne en or, si la medecine, comme il faut proportionnée, retient bien ses vapeurs. Tu ne sçaurois muer les metaux sans Mercure : d’où vient que les Poëtes chantent qu’il est le Messager des Dieux, sans lequel ne se peut faire la guerre ou la paix. Ils montent derechef, et se trouvent au plancher de la rouge Venus. Là le cuivre est enfin changé en or blond. Mais il y faut despendre cent sacs de charbon, si on veut qu’iceluy acquiere la nature de l’argent, et de l’or : toutesfois jamais iceluy ne reçoit leur couleur, par le tesmoingnage de Gerber. Mais la despense sera moindre, et le proffit plus grand de laisser le cuivre pour cuivre et en faire des pots, ou chauderons, que de chercher de l’or en iceluy avec tant de travaux, et tant de malheurs, et ne le pouvoir trouver qu’après plus de trois mille folies. Du plancher de Venus, ils montent au cercle du Soleil, et de l’or. Ce cercle est d’or, et semblable à Phœbus, lequel après mille fatigues employées en vain, après beaucoup de temps perdu, et plusieurs heures escoulées, a trouvé malheureux le vray art d’icelles choses, et a trouvé la Pierre des Philosophes comprins en trois mots. Ceste Pierre de plusieurs couleurs est composée des quatre elemens, du feu, de l’air, de la terre, de l’eau ; dont il est dit : Sec au dedans, et chaud au dehors, humide et gelé, et a en soy quatre natures. Ceste pierre est esprit, qui se change en un corps noble, brulant, et semblablement volatil. Il ne s’enfuit point du feu, mais coule comme de l’huille. Il multiplie, il affermit, et preserve par un long temps, et peut rendre les morts à leur premiere vie. Ce present consiste en trois mots, lequel est donné par Jupiter aux sages et bienheureux. Il s’engrossist soy-mesme, conçoit de soy-mesme, il engendre de mesme, et vit par soy-mesme, et se tuë en soy-mesme, il se ressuscite soy-mesme : car ainsi Dieu l’a disposé. Ceste pierre est une teinture rouge, et une blancheur vive concevant l’or, s’il est joint à la vapeur blanche. Est-ce la pierre dicte Eliothropie, le diamant, la calamite, la lipercole ? Non : car icelle nage, soit qu’elle soit avec un corps, ou sans corps[82]. Le diray-je enfin plus apertement ? C’est la vie par laquelle nous jouissons et acquerons le vray or. Ils viennent, puis après, à la sphere de Mars, laquelle est toute de fer, et est affinée en acier clair. Sans ceste matiere nos peines seroient inutiles, et partant le fer est plus necessaire que l’estaing et le cuivre. Les marres sont de fer, les rateaux, les faucilles, les faux, les tranches, et tous autres tels instrumens avec lesquels on a pain et vin. Il n’y a rien plus commode que le fer, ny plus propre. Aucun ouvrage d’Artisans ne s’acheveroit sans le fer : les charpentiers travaillent après leurs bois avec le fer ; le bonnetier fait ses bonnets avec des aiguilles de fer ; les cordonniers font leurs souliers avec fer ; un maçon maçonne avec le fer ses murailles ; un barbier ne rase la barbe sans un rasoir ; et un enguilmineur n’arrache les dents sans tenailles ; un senneur ne chastre les porcs sans fer.

Après avoir contemplé ceste demeure de Mars, ils montent en la maison blanche de Jupiter : blanche, dis-je, d’estaing, lequel blanchit les corps noirs ; mais peche en boüillant. Car il brise tous corps, excepté celuy de Saturne et du Soleil, et de la Lune, avec lesquels il s’affermist, et ne se retire plus d’avec eux. Laquelle faute (sçavoir quand il brise ainsi les corps) quiconque la sçait corriger est heureux. O trop heureux est celuy, qui pourroit incontinent changer en bel or ses traveteaux, ses pierres, ses briques, et tout ce qu’il a ! Mais, par ce que ceste recepte naist avec l’homme, et ne se peut aisement apprendre, heureux, heureux, qui sçait bien estamer ses poisles et ses pots, et qui est excellent en l’art de pinterie ! De ceste sphere d’estaing, ils vont au plomb fluide de Saturne, et là trouverent deux cens artisans. Là se presenta à eux, avec une face joyeuse, une belle, excellente, et grave femme.

Balde, courtois, pliant le genoüil la saluë honnestement, puis la prie de leur vouloir pardonner si avec telle hardiesse ils estoient entrez dedans la saincte maison des Deesses. Ceste femme se sourit, disant telles paroles : « Suis-je digne de veoir un si grand guerrier, qui est reveré par le ciel, par la terre, par la mer, et par l’enfer ? Je suis ceste Manto, du nom de laquelle Mantouë a prins le sien, laquelle fut bastie en l’eau par Ocnus au temps que le malheureux Cheval ruina Troye, et ne vous estonnez aucunement si j’ay peu vivre jusques à ceste heure : car, estant devenuë Fée, j’ay ce don de vivre tousjours jusques à ce que le Juge supernel vienne briser le monde. Jusques à present Mantouë a pâti et enduré soubs un cruel tyran, lequel luy a fait perdre toutes ses honnestes meurs : mais maintenant est venue l’illustre, royalle, et grande famille des Gonzagues, laquelle chasse partout les Aigles noires. Ceste demeure, que vous voyez composée d’un si bel ouvrage, est toute dediée à François de Gonzague ; nous luy donnerons ce beau sepulchre, après avoir acquis cent batailles, après avoir gagné mille trophées, après plusieurs loüanges de sa belle vie, et après les ans du vieil Nestor. Je preside et commande à ces richesses, et faits de maistres Orfevres, et apprens et enseigne à faire l’or formé par la vertu de trois mots, les noms desquels vous oyrez approchans vos oreilles. Et, en disant cecy, la mere de Thebes et la nourrice de Cipade, en leur chuchetant, leur dit plusieurs paroles en leurs oreilles, lesquelles ont ceste vertu de faire toucher de la main les premieres origines des choses, les vertus des herbes, les influences des estoilles, les divers effets des pierres, et, en somme, leur donne advis pour avoir tousjours la bourse pleine d’escuz : ce qui importe le plus, et qui acquiert un plus haut honneur, qu’en estudiant en plusieurs livres, et contemplant les astres perdre le jugement.

Cependant les nautonniers avoient bouché et raccommodé plusieurs fentes du navire, et se preparent d’aller derechef tenter la malice des diables. Balde avec ses compagnons se retire de la caverne de tels orfevres, et se remet dedans le vaisseau, puis commande de mettre la voile au vent. Les Zephires leur soufflent en pouppe, et laissent derriere eux le sejour de la montaigne enchantée. Or, entre les passagers, y avoit soubs le tillac un certain personnage ayant les yeux vifs, la face plaisante, ort respectueux, tant séparé des autres, que tout le long du voyage il ne dist pas huict paroles, estant, de sa propre habitude et de son naturel, craintif et honteux : et, pour ceste raison, se tenoit seulet à part. Son nom estoit Gilbert, lequel avec sa voix et avec sa lyre estoit un second Orphée dans les bois, et un second Arion entre les Dauphins. Il attiroit à soy l’ouye des rochers et des forests. Balde l’envisageoit quelquesfois : mais iceluy ne pouvant supporter la lumiere des yeux d’un si grand personnage, la rougeur luy venoit au front et baissoit sa veuë. Balde, espris de cet homme, fust mort alors, si aussi tost il n’eust sçeu qui il estoit, où il alloit, et d’où il venoit, ce qu’il avoit envie de faire.

Ayant donc sceu qu’il estoit expert à jouer des instrumens de musique, il le prie de vouloir recreer la compagnie, et avec sa douce voix abreger la longueur du chemin. Cestuy-cy se resout d’obeyr à un tel personnage, et d’autant plus qu’il se cognoissoit bon maistre en tel art. Il tire d’un sac une viole, ou lyre pour dire mieux, laquelle il manie avec l’archet, et par son chant rend tous les escoutans estonnez, et comme esperdus d’esprit, tirant avec l’archet de longues et droites cadennes : enfin commença à prononcer cette chanson, l’accordant avec sa lyre :

A l’imprudent souvent Plaist la mer infidelle, Qui, avecques cautelle, Luy présentant un vent, Souëf, et gracieux (Que nous nommons Zephire), Cependant luy attire L’Aquilon furieux : Lequel, pour cest effet, A tousjours auprès d’elle, Pour se joüer, cruelle, De nous, comme il luy plaist. L’homme legierement Sur elle se vient rendre, Pour veoir et pour apprendre Trop curieusement : Pensant peut-estre veoir S’y baigner les Deesses, Et y peigner leurs tresses, S’en servans de miroir : Ou bien veoir le trident, Et le char de Neptune, Commandant à Fortune Et à cet element. Mais, quand bien loing de nous Sont allez les rivages, Et que mer et nuages Seulement voyons-nous, Et que la mer au ciel De toutes parts s’assemble ; Lors avoir il nous semble Dedans le cœur un fiel. Pour vuider cet amer, L’estomac se dégorge, En rendant nostre gorge Honteusement en mer : Soüillant vilainement Le sejour des Nereïdes, Et leurs Palais humides, Par tel vomissement. Lors, sur un tel forfaict Chaque vent en furie, Pour venger son amie, Se bande tout à fait : Voyant un corps mortel Estre si temeraire, Et si hardy de faire Aux Dieux esclandre tel, Chacun se fourre en l’eau, Pour nettoyer l’ordure, Et, pour venger l’injure, Se herisse la peau. La barbe, leurs cheveux, Se dressent, et leur face, Malgré la froide glace, S’enflambe toute en eux. Et se haussant du fond De la mer courroucée, De mainte onde eslancée, Enforment un haut mont. Sur son dos enlevant Le mal heureux Navire, Lequel soudain se vire, Aux Enfers s’abismant ; Par telle cruauté Ils vengent les Phorcydes, Avec les Nereïdes, Esprins de leur beauté ; Fracassans le vaisseau En pieces plus de mille, Le donnans à la pille, A tout poisson de l’eau. O fols et insensez ! Le mal d’autruy n’enflamme Le profond de vostre ame, Et n’en estes poussez ! Avant que se mocquer De Fortune legiere, Et par audace fiere Voulans sur mer voguer, Sur vos predecesseurs La tempeste eslancée Devoit en la pensée Vous rendre bien plus seurs, Et non ores, au fort De pareille tempeste Menaçant vostre teste, Desirer estre au bord.

Gilbert, durant qu’il chantoit ceste chanson, et pendant qu’il joüoit ainsi de sa lyre, avoit tellement estourdi les oreilles d’un chascun, que, si Boccal n’y eust promptement pourveu, le Navire n’eust point porté des hommes, mais plustost des pots, des troncs, et des colonnes, et pierres. Ce Boccal, comme nous avons dit cy-devant, estoit Bergamasque. Iceluy, accourant incontinant, tire de sa sarcote quelques pieces recousuës, et plus sales que le devantail d’un cuisinier. D’entre ces drappeaux, il prend une gibeciere, laquelle soudain il met à sa ceinture pendante au costé droict : puis, ayant rangé deux treteaux, met une table dessus : et se tenant au devant d’elle, comme si un banquier vouloit compter argent, il retrousse habilement la manche de son pourpoint et de la chemise, et les rebrasse jusques au coude, comme fait une lavandiere, quand elle veut laver la buée sur le bord de l’eau et montrer ses grosses jambes aux barqueroliers. Gilbert resserre sa lyre en son sac, s’assied près de Balde, prend garde à ce que vouloit faire Boccal : lequel avoit jà tiré de sa besace trois ou cinq gobelets de cuivre, et je ne sçay combien de petites pelottes plus grandes que pilules, que Mesué[83] a declarées quand il a escrit : Recipe pro capite, una tria scrupula, fiat. Il commence à joüer de son art de passepasse, et si habilement, que Saramelle ne joüa jamais mieux devant le Duc Borse[84]. C’estoit merveille comme il avoit la main subtile, remuant si bien dessus dessous ces petites bales, que de trois en paroissoient cinquante. Il met tantost un gobelet sur l’autre, tantost, les renversant, les divise et separe le cul contremont, et sur iceluy il met tantost trois, tantost cinq de ces petites pelotes, et une seule tantost paroist. Ayant achevé ce jeu et mis à part ces gobelets, il commence un plus beau mystere. Il se fait apporter une bouteille, non de forte malvoisie, mais d’une douce : disant qu’il ne pouvoit autrement faire ce qu’il avoit envie de leur montrer. Il la boit jusques au fond, il jette le bouchon en la mer : puis, il ouvre la bouche, et monstre qu’il n’y a rien dedans, et, grinçant les dents et les serrant, et les couvrant de ses levres, souffle. Et, en soufflant, fait rire la compagnie, leur estant advis qu’ils voyoient la nonne Bertuse, laquelle avait une coiffe en teste, rechinoit des dents, et, avec une veuë esgarée, grondoit en courant parmy le peuple. Mais qui croira ce que je dis ? Pendant que cestuy-cy souffle, voicy une farine qui luy sort de son large gosier, laquelle souillant tous les assistans les contraint de reculer. O ! pensez quelle risée pouvoit estre entre les plus grossiers d’esprit, qui estoient là presens ! Toutesfois, cela n’esmeut point Balde à rire davantage, sinon qu’en ce mesme temps il veid pendu au col de Cingar le bouchon que Boccal avoit jetté en la mer, et luy mettant en la bouche un morceau de pain, et luy commandant incontinent de cracher, et le jetter hors de sa bouche, ô chose merveilleuse ! voicy ce n’est plus pain, mais crottes rondes de cheval. Cingar, selon sa coustume joyeuse, et courtoise, endure tout, de peur qu’en se courrouçant, l’ennuy suive le courroux. Que diray-je davantage ? Devant les yeux d’un chascun, tira les esguillettes de Leonard sans les rompre, et commanda à Gilbert de les chercher au sein de Balde. De là, Gilbert tire l’un après l’autre (ô combien ! ô quelles choses !) à sçavoir, une bouteille, un miroir, une escritoire, une sonnette, une semelle de soulier, une estrille, une piece de verre, des cierges dont l’on use à l’Eglise. Balde s’estonne de tout cela, et ne peut penser à quelle heure il a esté à la foire de Lauzane, ou de Racanette, pour achetter telles choses, ne valans pas cinq sols. Puis, Boccal commande à Gilbert de souffler du nez : ce chantre ne refuse rien, il esternue deux, trois et quatre fois ; soudain, avec un grand bruit, luy sort du nez un taon, lequel est suivi d’un grillon, et, après le grillon, trente poulx.

La fin de ces jeux advint, lors que Phebus estoit prest d’entrer en sa maison, appellant à haute voix ses domestiques. Voicy Ptoe, Horie, Pithie, Phos, Mitre, Mirine, qui se presentent pour descendre leur maistre de son chariot. Les uns font tomber la fange des rouës, et les nettoyent avec de l’eau ; les autres meinent les chevaux à l’escuyrie, les desbrident, et leur frottent avec paille fraische le dos suant, puis les abbreuvent ; et enfin leur baillent l’orge ordinaire.

LIVRE XIV.

Mennon, expedié de par sa mere Aurore, chassoit avec son fouët devant soy le Chien, le Bouc et une infinité d’autres estoilles hors du chemin, par lequel devoit passer le chariot de son pere. Et la Nuict jà s’eschappoit, ayant apperceu la splendeur et lueur de l’Aube. Balde, voyant les chevaux du Soleil sortir hors l’horison et tirer son char enflambé, considerant cecy, dit lors à Cingar : « O ! Cingar, je m’esmerveille grandement de ce que je voy, et ne sçay comment ces choses-cy peuvent estre ! Ne voy-je pas le soleil, quand il naist, estre plus large et plus rond, que quand nous le voyons au plus haut du ciel ? Et aussi je luy vois à present un visage si rouge, qu’il semble avoir bien beu au baril. » Cingar luy respond : « Vous me demandez, ô Balde ! de grandes choses, pour lesquelles nous donner à entendre les Astrologues se travaillent fort, car icelles excedent les sens humains. Un Grec, grand personnage, qui se nomme Platon, si bien m’en souvient, et un autre Astrologue qu’on appelle Ptolomée, et Jonas le Prophete, Solon, Aristote, Melchisedech, Og et Magog en ont traicté amplement en leurs livres. » Quand Leonard eut entendu Cingar user de ces gros mots d’Og et Magog pour Philosophes, il se print si fort à rire, qu’estant couché à terre, il sembloit qu’il deust crever. Balde, qui sçavoit par experience les bonnes coustumes de Cingar, n’en feit que sourire, et luy dit : « Cingar, es-tu Astrologue ? Comptes-tu quelquefois les astres ? Si j’eusse sçeu que tu eusses estudié en telles choses, tu m’eusses rendu peut-estre grand maistre en icelles. » Cingar n’en rit point, mais se contenoit en telle gravité, qu’on eust dit que ç’eust esté un Pythagoras en chaire. « O ! combien de fois, dit-il, ô Balde ! je t’ay trompé ! ô combien de fois je t’ay pippé ! Tu pensois que je me levasse la nuict pour dérobber, ou pour crocheter des huys, ou pour monter par des fenestres : mais (le cancre me vienne si je vous dis menterie !) je m’en allois monter sur les hautes tours ou clochers pour contempler le ciel de plus près. Je considerois la Lune blanche, tachée au front de grandes taches, chasser les tenebres de dessus la mer et la terre. Tantost elle a les cornes pointuës et ressemble à une escorce de melon, et, ayant les cornes remplies, elle prend la forme d’un demy trenchoir, et, quand les deux cornes se touchent, elle semble à un cul de chauderon. Icelle ne laisse les personnes qui sont legiers d’esprits se reposer long-temps et se tenir en cervelle. Valence, qui nourrist en Espagne plusieurs milliers de fols, la sent piccoter souvent le cerveau de ses Citoyens. Les paysans, encore qu’ils soyent de gros esprit, cognoissent et remarquent bien sa vertu, quand il faut abattre du bois ; autrement, il y vient souvent des vers, qui se concreent soubs l’escorce. Les Medecins y ont aussi esgard, quand ils veulent bailler une medecine à un malade : autrement, elle feroit jetter hors trippes et boyaux. Pendant qu’elle luist, les sorciers et sorcieres se resjouissent et dansent : à la lueur d’icelle, ils se dépoüillent tout nuds, et puis se frottent par tous les membres de certains onguens diaboliques, et soudain toute ceste nuict chevauchent sur le balay, sur des treteaux, escabelles, et chaires. La Lune met les larrons en desespoir ; car elle les fait descouvrir et recognoistre. Quand elle a le visage rouge, elle pronosticque aux mariniers la tempeste prochaine, et, quand elle l’a obscur et tenebreux, c’est signe de pluye. Elle gouverne la plus basse partie du ciel, et est enluminée la nuict par les chevaux de Phœbus. Quelques fois Pluton l’attire à soy en enfer, aïant esté autresfois deceuë et trompée avec des grains d’une pomme de grenade. Je te voy aussi, ô Mercure ! quelques fois, toy, qui es voleur et larron, et le premier d’entre tous les larrons. Tu crains fort que, pendant que tu chemines par le ciel, la vistesse du chariot de Apollo t’attrape, et qu’il ne te face rompre le col. Tu as dressé ton logis au dessus de celuy de la Lune entre plus de six cens brebis beslant bai bai, et plus de mille chevres, autant de beufs et d’asnes sommiers, mille porcs et chameaux bossus. Tu aguetes le monde deçà delà et en tires de bon butin que tu amasses en ta caverne. Tu as sur ta teste tousjours un chapeau aislé ; tu as aussi tes brodequins aislez, et en ta main as tousjours ta verge fée, quand tu vas faire les ambassades de ton pere en plusieurs lieux. Tu trafiques en marchandise allant et venant. Tu chantes les choses à venir. La musicque te plaist grandement. Tu mets la guerre, si tu veux, entre deux peuples associez. Tu mets la paix, s’il te plaist, entre deux peuples ennemis. O mon patron ! je qui suis petit larronneau me recommande à toy, et je te prie qu’un las ne me retienne en un gibet de trois pieces. Mais il faut maintenant parler de Venus. Je la voïois suivre les pas de Phœbus, quand iceluy se va ranger au Royaume de Neptune. O quantesfois ell’a planté des cornes à son mari boiteux, et luy a mis au front des fuzeaux ! Vulcan est mari de Venus ; mais ell’ est le mari du peuple. Cependant que Vulcan forgeoit son fer en sa caverne, Mars secrettement venoit becher en son jardin. O combien il y a de Vulcans ! Combien de Mars ! Combien de mules hennissantes à l’avoine d’autruy ! Icelle a son sejour au troisiesme ciel, par lequel elle se promene accompagnée de plusieurs Nymphes cueillans des roses et violettes fresches, de la menthe, de la giroflée, du marrochenin, du basilic, et en font des ghirlandes, des chappeaux, des courronnes, des bouquets, et chantent ensemble des chansons et sonnets, joüent de divers instrumens, harpes, manicordions, espinettes, luths ; sautent, balent, dansent, et se baignent toutes nuës dedans de belles fontaines. Là se voyent les plaisans feüillages des myrthes, qui avec leur ombrage entretiennent en frescheur les fleurs et la verdure des herbes, et donnent un grand contentement à la lassitude de ces Nymphes. Il y a aussi grand’ abondance de Fouteaux, de Pins, de Cedres, de Citronniers, de Neffliers, estendans leurs ombres pour servir de pausade aux Nymphes. Elles vont quelques fois à la chasse, portans arcs et flesches, et renversans souvent des daims, cerfs, chevreulx. Il n’y a point faute de bois et beaux buissons pour la chasse, qui sont de Cedres et d’Orengiers, de Myrthes, de Lauriers, de Lentisques et de Genievres. En ce lieu, les païsans ne marrent la terre, et n’y void-on les vieilles filer. On n’y plante point de raves, de porreaux, ny ciboules, ny de l’ail ennemy de la teste, et qui neantmoins sert de theriaque aux païsans. Il n’y a point, soubs des orties, espines et ronces, des serpens, couleuvres et villains crapaux. Icy est tousjours le repos gratieux ; icy est la paix ; icy se void la volupté entiere. On n’y void que gentils esprits et cœurs gaillards. Et, pendant que la belle Venus se resjouit avec tel maintien, ell’attend que le soleil veüille s’acheminer par le monde, laquelle desirant preceder son chariot, commande aux plus belles de sa compagnie de la suyvre. Icelles portans en teste belles ghirlandes, et tenans en main de frais rameaux et des roses fraisches, accompagnent leur dame en dansant et chantant. Icelle va la première, recrée les poles, et, pleine de roses, s’en va veoir le Royaume de l’Ocean, de l’escume duquel elle est née, son chariot estant tiré par des blanches colombes ; et, quand elle apperçoit Phœbus estre fort proche d’elle, soudain couvre sa face de l’eau tremblante de la mer, et oste son beau visage de la veuë des hommes, et chasse quant et quant toutes les autres estoilles du ciel, et engendre une petite ombre soubs une lueur mediocre. C’est assez parlé de Venus, venons au cercle du Soleil, lequel gouverne son Royaume au milieu des autres cercles, et a fondé et establi son Palais au quatriesme siege, tenant tousjours Cour ouverte, n’ayant aucune crainte d’y entrer. Là demeure un vieil barbasse, qu’on appelle le Temps, outre lequel ne se passe chose plus prompte, tant il se dérobbe viste en peu d’heure, lequel tousjours fait des actions diverses, et ne demeure jamais arresté en une pensée ; tantost veut cecy, tantost veut cela ; tantost fait une chose, tantost l’autre, comme un joüeur de tours de passe-passe, et est plus legier qu’une paille, ou une feüille poussée par le vent. Iceluy tient sa boutique à part, et fabrique des horloges de sable, et autres pleines de petites roües. Il a pour sa femme une belle dame appelée Nature, laquelle engendre plus de cent mille enfans, et ne tend à autre chose le plus qu’à exciter son homme au lict pour procreer et faire sortir de son ventre fecond des hommes, des moutons, des chevaux et autres choses. Entre autres elle a eu deux filz et deux filles du Soleil, en faisant des cornes à son mari, pensant toutesfois ce bon-homme tels enfans estre à luy, desquels les noms sont tels : Primevere, l’Esté, l’Automne et l’Hyver. La Primevere fut mariée au filz de Venus, lequel porte des aisles à ses espaules, et se tient nud, ne couvrant aucunement ses parties honteuses. Il porte tousjours un arc bandé et une trousse pleine de flesches, et si subtiles et deliées, que des vers à soye ne filent pas plus delié. Ses flesches sont diverses en effect, lesquelles ce pippeur lance sur nous, espandant divers ennuis, et rompt par chascun an plus de cent mille cordes, et le fer de ses flesches n’est tiré en vain. L’une d’icelles a la pointe de plomb, qui est sujette à reboucher, et ne peut percer le cœur, ny penetrer l’estomach, ne le voulant Cupidon : de là vient que ceux qui sont nais soubs un astre penible se pendent ou se tuent de quelque glaive. Car qui est l’homme, qui, desesperé, ne se pende ou se rompe le col en se precipitant du haut en bas, s’il est si miserable, si mal’heureux, que d’estre méprisé de celle, laquelle il desire, il louë, il honore, à laquelle il ne fait que penser, et pour laquelle il brule ? Ceste disgrace vient de la flesche, qui est ainsi garnie de plomb, estant, toy, pauvret, haï de celle mesme que tu aimes, d’où par necessité il te faut pendre toy-mesme. L’autre sorte de flesche reluist, pour estre garnie d’or, laquelle, estant descochée, entre dans les yeux, penetre les remparts de l’esprit, rompt et abbat les murailles de raison. Par le coup d’icelle, le courage d’une bonne volonté se laisse tomber ; par son coup, incontinent on lasche la bride à l’entendement : par son coup, on jette derriere le dos les bons conseils : par son coup, on refuit les bonnes compagnies : par son coup, Paris fut la ruine de son pays : par son coup, Scylla couppa le poil à son pere : par son coup, Hercules, laissant sa massuë, se meit à filer avec la quenoüille : par son coup, Europe chevaucha sur Jupiter cornu, et Io, vache feinte, devint vache tout à fait. De là viennent les courroux, les choleres, les indignations, les desdaings, et tous les maux du diable. La Primevere, estant une vraye bouillie feminine, ne regarde pas plus loing que le bout de son nez, et est bien aise d’avoir Cupidon pour mari, pour auquel plaire elle peigne tous les jours ses cheveux, et frise ceux de devant, et se met sur la teste un beau chappeau de roses, et de belles violettes avec lesquelles elle embellit ses tresses. Elle se vest d’une robbe changeante, et d’un cotillon de soye, sur lesquels sont attachées plusieurs fleurs et herbes odoriferantes. Elle porte tousjours sur soy du musc, de la civette, et autres parfums et odeurs, par lesquelles le bastard de Venus est alleché : et, en telles voluptez, ce paillard s’afoiblit moins. Et, par ce qu’elle est belle, et plus belle que toutes les autres, elle ne se soucie de tirer avec le fuseau la fillace d’une quenoüille ny d’en devider le fil au roüet ; mais se delecte seulement soubs verdes ramées, ou se promene pour passer le temps parmi les champs fleuris, estant suivie tousjours par une infinité de plaisans oiseaux, lesquels ne font que chanter avec toute sorte de melodie. Le rossignol n’y manque aucunement, lequel joyeux, avec son chant, louë les meurs et la beauté de son amoureux, et gringuenotte cent façons de chants. Le chardonneret y est aussi, lequel fait son nid dedans l’arbre d’un bois, et est doux à l’ouye, mais plus doux et plaisant à la veuë, et lequel, retrouvant ses petits enfermez en cage, les nourrit. On y voit aussi des linottes, des gorges rouges, des aloüettes, des perrocquets, lesquels sublent merveilleusement haut, et s’efforcent d’imiter la voix humaine ; là, les pies et les geais y chantent. La Primevere est fort contente, se voyant ainsi joyeusement accompagnée, et nourrit ce poltron, ce faitneant et ce personnage de peu, nommé Soulas, et le paist de panade, de chappons escorchez, de viandes delicates, et s’en fait enfin un gros et gras plaisanteur.

« L’autre fille de Nature, qui est certes bonne femme, est l’Esté. Icelle aime à suer soubs le travail. Elle ne porte aucune robbe, mais est toute nuë en chemise, de peur de bruler par la trop grande chaleur du Lion. Icelle, en travaillant, remplit les greniers de fruit, et sans icelle les hommes n’auroient du pain. Elle fait suer à bon escient les villains poltrons, et toutesfois ce travail est agreable à tels marrouffles, car, combien que l’eschine d’un asne se plaigne pour la charge ordinaire des poches, et que la peau du larron vienne à s’estendre, toutesfois ils endurent tout, se ressouvenans qu’au temps froid la neige ne donne point de pain, et la glace ne leur apporte aucune foüace. Icelle travaille à la chaleur d’Apollon, devenant toute haslée et noire, et appaise souvent sa soif avec la bouteille, pendant que le soleil la brule, pendant qu’elle abat les bleds avec la faucille, pendant qu’avec le fleau elle bat les gerbes pleines de bled, et pendant que les cigales ne cessent de chanter, estans perchées sur les verges des vignes. Lors le vent est tousjours debile, et ne voit-on aucune feüille esbranlée par aucun vent, tant petit soit-il ; et les herbes ne se peuvent tenir droictes, n’ayans aucune humeur qui les substente et abreuve. Nous avons assez dit du temps et de la grand’chaleur : faut à présent parler du troisiesme filz de Nature.

« Les anciens souloient appeler l’Automne Silence, la teste duquel ils disent avoir esté par les taons picquée. Iceluy a la superintendance des maisons et de toute la famille de Bacchus, lequel autrement nous appelons Receveur, et plusieurs le nomment Procureur et Facteur. Et, parce que le Soleil boit volontiers du vin doux, le voyant au matin estre chargé de vin rouge, il aime Bacchus et son receveur. Ce Silence a une certaine Nymphe pour sa femme, laquelle a la teste grande comme un tonneau, et la panse grosse comme une cuve : tousjours sent le vin, dont a esté dite Vendange. Tous deux sont si gras et si pleins, qu’un pourceau mis à l’auge ne sçauroit devenir plus gras, et semblent devoir crever, tant ils paroissent estre enflez de vents. Ils ont tousjours à l’entour d’eux, devant, derriere et à costé, mille flascons, bouteilles et barils sonnans, avec lesquels, marchans, sautans, dansans et chantans, ils se recréent et emplissent leurs testes de plusieurs fumées. Ils s’accoustument aussi à chanter plusieurs sonnets, et, à chaque sonnet achevé, ils avalent une gorgée de vin ; après avoir beu, ils dansent ; après la danse, ils vuident les pots, et continuans en ceste façon, et renouvellans souvent ceste practique, ils s’enyvrent à bride abbatuë, et lors ils volent environ les montagnes, sont transportez en plusieurs maisons et païs ; non pas qu’ils aillent ainsi tournans, mais il leur est advis qu’icelles choses tournent et courent si fort, qu’elles lasseroient des chevaux barbes. Ils ne cessent de boire et trinquer, et ce jusques à ce qu’ils ayent mis toutes les bouteilles renversées contre terre. Le sommeil enfin se presente, lequel s’il ne lioit leurs membres, iceux, plus cuits que cruds, moiennant qu’ils peussent s’aider des jambes, prendroient une partie du ciel. Sur iceux nuds, mille enfans nuds font la garde, pendant qu’ils reposent ronflans comme pourceaux. Ces jeunes enfans chantent, dansent, font plusieurs moresques, estans grassets, propres et habiles à pastisser. Chascun d’eux porte la teste droicte, la couronnent de pampre ; chascun tient en sa main des grappes de raisins ; chascun a pendu à son costé un petit flascon. Ils se delicatent, ils rient, ils celebrent en l’honneur de leur pere la feste du vin, puis eux-mesmes s’enyvrent soubs les treilles chargées de raisins. La mere est yvre, le pere est yvre, aussi sont les enfans, et estans ainsi tous yvres, chascun ronfle à bouche ouverte. Or Bacchus a un grand Palais à part, auquel y a cent tonneaux, pippes, cuves, et autres vaisseaux arrangez soubs terre comme chevaux en une escuyrie. Là vous voyez tousjours relier plusieurs grands tonneaux, et resserrer de grandes cuves ; et là se vuident, de vaisseaux en vaisseaux, des vins dignes de la table des Dieux ; car icy se viennent charger les mulets d’iceux. Les formis ne vont et reviennent si souvent, quand ils ont rencontré un monceau de mil, s’esmouvans fort et ferme à porter de gros fardeaux pour remplir leurs greniers. Ainsi fait-on en ce Palais de ce Roy porte-vin, y venans souvent plusieurs lacquais et garçons avec pots vuides, s’en retournans chargez les uns sur le dos avec hottes, autres sur leurs espaules avec barils pendus devant et derriere, remplis de bons vins muscats, grecs et autres. Icy aucuns mettent bas les charges, autres en remplissent les cuves, autres foulent la vendange avec les pieds, et entonnent le vin pissant par la canelle fort loing ; puis, on pressure le marc sous la pesanteur du fust du pressoir, pour en tirer le plus gros vin, lequel communement on vend aux pauvres. L’Automne y est present, lequel, vestu de sa camisolle souillée et marquée de taches de vin, commande à tout cet ouvrage, et tasche à contenter les Dieux par le commandement du patron. Les Allemans disent iceux estre leurs patrons, et les Lansquenets ne recognoissent point d’autres Dieux. Si tu ne le veux croire, l’effect t’en monstrera la preuve. Regarde, quand ils s’emploient à la table garnie de vivres, comme ils vuident le verre à chaque morceau qu’ils mangent : lors tu verras comme Mangeguerre se rue par les bouteilles et gobelets, et comme il se fait un grand fracassement des vaisseaux pleins de bon vin. L’eau ne s’apporte point à telles tables ; laquelle, en estant bannie, ne sert qu’à laver les pieds des saules, et est par entre eux un vieil proverbe : Meschanceté est d’estrangler le vin. Après qu’ils ont vuidé le baril, ils donnent furieusement sur iceluy coups de pieds et coups de poing, et le mettent en tel estat, qu’il n’y a moyen de le racoustrer. Ils se choquent l’un à l’autre le front du cul du verre, jettant de leurs gorges des rots puans, et parlans sans cesse et plus qu’ils ne faisoient avant boire : mais leur devis n’est que de vin ; car l’Allemand ne songe qu’après le vin et ne parle que d’iceluy, engage sa picque, son espée, ses chausses, pour du vin, les vend, et soy-mesme aussi : et si, de toutes ses armes il veut garder quelquechose, ce sera son morion pour s’en servir de tasse à boire, pendant qu’ils font trincq. Se levant de table pour s’en aller, ils ne peuvent, leur ayant esté mis par le vin des fers aux piedz. Vous ne les verrez gueres abandonner les murailles : ils se montrent semblables au soleil, quand il se leve le matin, tournant les yeux flambans en la teste, et ont cent mille pensées au cerveau. Et, combien qu’ils soient debout, ils ne peuvent remuer les jambes : ils ne sont conduits par aucune raison, et vont tastonnans, comme nous faisons, marchans de nuict ; et, encore qu’il n’y ait en leur chemin aucune pierre ny aucun bois, ils ne laissent neantmoins de trebucher, et enfin se prennent des mains à la muraille, ou à un banc, ou à un bois, ou à quelque pilier, jusques à ce qu’ils se soient couchez sur de la paille, ou contre terre, ou dedans de la fange, se veautrans comme pourceaux.

« Or maintenant voicy l’Hyver, le dernier fils de Nature, et, pendant que je discourray d’iceluy, donne-moy, Boccal, ma robbe fourrée, car sans doute la glace me galeroit à bon escient, moy qui suis maigre. L’hyver est maigre, et le Caresme n’est plus maigre que luy : il n’a aucune humeur en ses veines, et a un rasteau attaché à l’eschine ; a les jouës creuses et le col delié, et, depuis les pieds jusques à la tête, on luy compteroit les os, comme Gonnelle faisoit à sa cavalle. Il a tousjours les yeux humides cachez dans le front. Il est pasle et comme mort, estropiat, et si mélancholique, qu’il semble tousjours pleurer. La glace luy pend de son menton gelé, et les glaçons souvent pendent à ses cheveux : sa chair maigre se hérisse par le trop grand froid, et luy sert peu d’avoir deux fourrures. Si l’Esté et l’Automne ne luy donnoient, l’un à manger, et l’autre à boire, le miserable mourroit de maigre faim. Il est tousjours auprès du feu, estendant ses cuisses, et n’a l’esprit de tirer après soy sa chaire : il attize le feu, et fait boüillir le pot ; il va en paresseux et bien ceint de sa ceinture. Quand il se met à l’air, lors se tient si serré, qu’il pourroit passer par le trou d’une aiguille. Sa maison est tousjours couverte de frimas blancs, et du bas de la couverture pendent des chandelles de glace. Il ne prend gueres de plaisir, sinon quand paresseux il gratte sa gale avec ses ongles pointus. Toute la bande des oyseaux qui ont accoustumé de chanter melodieusement le refuit, comme aussi fait tout ce qui depend de la Primevere. Il est seulement accompagné des corneilles chantans qua, qua, et des corbeaux avec leur cro, cro, et aussi des choucas. En ce temps, le prevoïant formi ne sort de sa maison ; le limace s’enferme en sa coque et muraille son entrée ; les abeilles ne bougent de leurs ruches ; vous n’y verrez promener les petites lezardes ; les bergers gardent leurs troupeaux reclus en leurs bergeries ; seulement, se voyent les gueux en ce temps froid, contrefaisans les tremblans, n’estans couverts d’aucun habillement. Les heures toutesfois de l’Hyver sont agreables aux escholiers ayant par le moyen d’icelles plus grand repos durant si longues nuicts.

« La famille du Soleil s’exerce par ces quatre maisons, esquelles se fait tous les ans grande despence pour tant de bouches qu’il faut contenter.

« Mais, ô Leonard ! je voy, par tes yeux que le sommeil te veut venir : tu as mal dormy ces trois nuicts ; et toy, Balde, il semble que tu ayes une teste de plomb ? Reposons donc ; je vois Boccal desjà ronfler. »

LIVRE XV.

Chascun avoit jà donné repos à son corps, lequel commençoit à estre plus affamé qu’endormi, quand Boccal, par le commandement de Balde, accoustroit la cuisine et préparoit un grand poisson, y faisant une sausse d’Alleman : et lors Gilbert tire du sac sa viole, et accorde les cordes d’icelle en tons propres. Car ce gentil personnage ne taschoit qu’à complaire à ses compagnons, à fin qu’on luy donnast siege pour ouyr les leçons de maistre Cingar preschant en chaire, et, après avoir revisité toutes sortes d’Almanachs, devenir expert à dire les choses passées. Davantage le naturel du plaisant Gilbert n’estoit point comme aucuns chantres de ce temps, lesquels, estans bien musquez, peignez et jolis, ne veulent chanter s’ils ne sont près d’un Roy ou grand Seigneur. Nostre Gilbert, nostre nouveau Apollo, ne faisoit pas ainsi ; car, si une petite femmelette luy eust dit : « Chante ! » il eust incontinent chanté, et ne l’eust aucunement refusée. Ayant donc tendu ses cordes en tierces, quintes, et octaves, commença en ceste sorte :

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