DE CORINTHE.
Paulin Paris translation
1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue, conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer; ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs, comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner un baiser aux nuages.
4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique la Liberté! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé la nuit, dans la Bouche du Lion, une accusation contre lui qui le fit proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou mourir.
6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie. L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un vaste ciel rempli de vapeurs de soufre.
7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe, il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge italienne.
9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage.
10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et, demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés, sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de Musulmans, les éclaireurs, mal nommés les soldats perdus, marcheront les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent pourront s'élever, comme sur des marche-pieds.
11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se confondre avec leurs clartés éternelles?
Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux; mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux, tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.
13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente, excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous ceux qui frappent ses regards.
14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé, dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur patrie!
15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans; il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où l'on gagne la liberté.
17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de ses dépouilles.
18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus, fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière!
20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être autrefois sa fiancée!
Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat. La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés. Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune.
21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.»
--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.»
Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre, lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie, comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en flottant çà et là au souffle grondant de la brise.
Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. Lui, demander miséricorde! lui, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide! lui, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe! Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour l'anéantir,--qu'il éclate!
Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne voit plus rien.
Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière; blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse jusqu'aux cieux.
«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le signal--de feu!
23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle, malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein, caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée: et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés, semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par le feu des remparts.
Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire, se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie du Pyrée.
25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là, partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi, des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant.
26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée; beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien; aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre, silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à la terre ensanglantée.
27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être épargné, toi et ta fille.»--
--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi serait éternelle.»
--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton orgueil?»
--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?» --«Dans le ciel, d'où ton ame infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les vierges.»
Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu! depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave de Mahomet et le tien.--Garde à toi!»
Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel! Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines. Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier, il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un renégat!
28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée, et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer un instant, protégés par les colonnes massives du monument.
29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis, quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés. Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus résister.
30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire, quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple. Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme.
31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que, pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force accablante de l'ennemi.
32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches, dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes. Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille opime,--la plus riche et la dernière.
33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple, vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation de ces rivages.
Telle fut la destinée de Corinthe!
FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.