Chant Chant Premier. loc10.
Paulin Paris translation
Chant Chant Premier. loc10.
2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient.
3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!»
«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père!
4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle, vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent! Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main, plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»
5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que l'épée d'un chrétien.
«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher à un autre. «Fils d'un esclave! et qui donc est mon père!» Ainsi Sélim donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance, quand même ce serait contre la mienne.»
Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son émotion.
6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute, lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères, accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel: telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.
Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces mêmes liens.
10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses. Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte. Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?
--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous séparer.»--
--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh! aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.»
12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé qui, en se trahissant, lui a tout révélé.
13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim! Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah! tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?
14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde d'Haroun a déjà reçu quelque récompense, et elle en recevra encore davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.»