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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05

PARISINA.

Paulin Paris translation

2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il est passé:--son amant est à ses pieds.

3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que, si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus.

4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais, tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit immédiatement les actions coupables.

5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur. Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil.

6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible? comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse.

7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve, et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent d'être comptés.

8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo n'ont plus rien à ressentir et à entendre.

9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'un est d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur, quoique sa voix reste muette.

10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés, mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames, de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides, comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu, et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses.

11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule; mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses qu'il a commises.

12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air. Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je te laisse.»

13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père; celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande.

--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de mon supplice.

«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie, mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame, comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front, à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli, ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous deux!»

14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille, parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux mortels.

Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement, comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir. Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère.

Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore? Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant, tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil!

15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui, et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper, examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient voir la tête du fils tomber par l'ordre du père.

16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils frémirent à cette vue.

17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant, sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain, lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole, il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: «Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et, bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours!

Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.

18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui l'avait laissé échapper:

20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence, ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes. Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage, elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées.

Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais plus de feuilles.

FIN DE PARISINA.

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